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-The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20),
-by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20)
- faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: August 4, 2021 [eBook #65990]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and
- the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE
-L'EMPIRE (18/20) ***
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-
-
-TOME XVIII
-
-
-
-
-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 3 décembre 1860.
-
-
-PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-
-
-FAISANT SUITE
-
-À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
-
-
-
-
-PAR M. A. THIERS
-
-
-
-
-TOME DIX-HUITIÈME
-
-
-
-
- PARIS
- PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 60, RUE RICHELIEU
- 1860
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
-
-RESTAURATION DES BOURBONS.
-
- Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses
- parties de l'Europe. -- Campagne du général Maison en Flandre, et
- défense d'Anvers par le général Carnot. -- Reddition d'Anvers, et
- conditions de cette reddition. -- La désertion s'introduit parmi
- les troupes françaises. -- Fermeté du général Maison en présence
- d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. -- Longue et
- mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. -- Conditions
- auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un
- riche matériel. -- Noble conduite du prince Eugène en Italie. --
- L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. --
- Événements aux Pyrénées. -- Les nouvelles de Paris étant arrivées
- trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les
- Français en viennent aux mains une dernière fois. -- Sanglante
- bataille de Toulouse. -- Armistice sur toutes les frontières. --
- Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. -- Question
- de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume.
- -- Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général
- qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la
- Constitution. -- Irritation de M. le comte d'Artois et de ses
- amis. -- Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est
- adopté. -- Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte
- d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration
- par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet
- l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale.
- -- Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. -- Le
- gouvernement provisoire converti en conseil du Prince. --
- Composition du ministère. -- Envoi de commissaires
- extraordinaires dans les diverses parties de la France. --
- Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on
- s'efforce de leur procurer. -- Nouveaux cantonnements assignés
- aux armées françaises. -- La conscription de 1815 libérée. --
- Mesures financières de M. Louis. -- Sa ferme résolution de payer
- toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et
- spécialement les droits réunis. -- Rapidité avec laquelle le
- crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce
- ministre et de la paix. -- Changements transitoires apportés à
- nos tarifs commerciaux. -- La souffrance des provinces occupées
- va croissant. -- On entame précipitamment une négociation pour
- obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. --
- On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans
- provoquer une demande semblable à l'égard des provinces
- étrangères occupées par nos troupes. -- Dans l'impossibilité de
- refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril
- à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons,
- Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus
- importantes de l'Europe. -- On ne s'aperçoit pas d'abord de
- l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet
- d'amers reproches. -- Mouvement rapide qui s'opère dans les
- esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. -- La masse de
- la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se
- donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti
- royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et
- provoquent de la part des uns et des autres de vives
- récriminations. -- M. le comte d'Artois commet certaines
- imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte
- arrivée du Roi. -- Divers messages adressés à Louis XVIII, et
- peinture qu'on lui fait de l'état de la France. -- Sur ce qu'on
- lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas
- indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine
- lentement vers la France. -- Son séjour à Londres. --
- Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. --
- Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est
- à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. -- Débarquement de
- Louis XVIII à Calais. -- Son voyage à travers les départements du
- nord, et son arrivée à Compiègne. -- Empressements dont il est
- l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait
- l'accueil le plus flatteur. -- Impatience qu'on a de le
- connaître. -- Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et
- différences remarquables entre les deux frères. -- Entrevue de M.
- de Talleyrand avec le Roi. -- Soins de ce dernier à éluder tous
- les engagements. -- Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne,
- et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils.
- -- Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution,
- même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de
- maintenir entier le principe de son autorité. -- Il est convenu
- qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une
- déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois,
- et destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale.
- -- Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2
- mai 1814. -- Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. -- La
- population parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. --
- Louis XVIII se saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal.
- -- Première séance de ce conseil, dans laquelle on touche
- sommairement à toutes les questions. -- Vues générales sur
- l'armée, la marine, les finances. -- M. Louis persiste dans ses
- deux principes: respect des dettes contractées, et maintien des
- impôts nécessaires. -- Proclamation royale relativement aux
- droits réunis. -- Ajournement de la question de la conscription.
- -- Louis XVIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison
- militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. --
- Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente
- résolution. -- Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances
- des provinces occupées. -- On s'aperçoit que la convention du 23
- avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour
- le départ des armées coalisées. -- Les monarques alliés
- promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis
- XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales
- de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. --
- Impatience de conclure la paix. -- M. de Talleyrand reçoit
- mission de la négocier. -- Nouvelle faute de précipitation
- semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23
- avril. -- Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé
- qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances,
- parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de
- l'appui. -- M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt
- qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la
- France, et à remettre la solution des questions européennes au
- congrès général qui doit se réunir à Vienne. -- Le gouvernement
- royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se
- faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure
- immédiatement. -- Le retour aux frontières de 1790 posé en
- principe irrévocable. -- Cette frontière adoptée, avec quelques
- additions. -- L'île de France exceptée de la restitution de nos
- colonies. -- Noble résistance du Roi à toute contribution de
- guerre. -- Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le
- gouvernement déploient en cette circonstance. -- Conservation des
- musées. -- Traité de Paris du 30 mai 1814. -- Tandis qu'on
- négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. -- Le Roi
- ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare
- avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. -- Ses vues
- libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes
- subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution
- émanera exclusivement de l'autorité royale. -- Diverses questions
- élevées. -- Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel
- il tient étant accordé. -- Le projet de Constitution soumis à
- deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. --
- Titre de CHARTE CONSTITUTIONNELLE donné à la nouvelle
- Constitution. -- Les souverains étrangers ne voulant pas quitter
- Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen,
- on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la
- Charte. -- Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette
- séance. -- Proclamation de la Charte, départ des souverains
- étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.
-
-
-[Date en marge: Avril 1814.]
-
-[En marge: Dernières opérations des troupes françaises répandues en
-Europe.]
-
-Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait débarrassé les Bourbons
-de la présence d'un redoutable ennemi, qui, bien qu'abattu, effrayait
-encore les puissances victorieuses. Mais si la tête avait été enlevée
-au monstre, ainsi qu'on appelait alors le gouvernement impérial, le
-corps restait, et ses fragments épars agitaient l'Europe de leurs
-mouvements convulsifs. De nombreux détachements de troupes, qui
-n'avaient point encore reçu les nouvelles de Paris ou qui refusaient
-d'y croire, se trouvaient répandus en Flandre, en Hollande, en
-Westphalie, en Italie, en Dauphiné, en Languedoc, en Espagne. Le
-premier soin du gouvernement provisoire avait été de leur dépêcher des
-agents pour les informer de l'entrée des coalisés dans Paris, de
-l'abdication de Napoléon, et du rétablissement des Bourbons sur le
-trône de France. On attendait leurs réponses avec une certaine
-anxiété, car le gouvernement provisoire n'aurait pas voulu ordonner,
-et les alliés n'auraient pas voulu être obligés d'exécuter des siéges
-tels que ceux de Strasbourg, de Mayence, de Lille, d'Anvers, de
-Flessingue, du Texel, de Hambourg, de Magdebourg, de Wurzbourg, de
-Palma-Nova, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, de Gênes, de Lérida,
-de Tortose, etc... Ce ne fut pas en effet sans peine qu'on fit
-entendre la voix de la raison aux vieux soldats qui gardaient ces
-postes lointains, et à la tête desquels Napoléon avait placé des chefs
-énergiques, dévoués à sa cause et à celle de la France. Leurs derniers
-actes en 1814 méritent l'attention de l'histoire, et caractérisent
-parfaitement la situation que laissait Napoléon, et que venaient
-recueillir les Bourbons. Nous allons les retracer rapidement.
-
-[En marge: Défense d'Anvers par le général Carnot.]
-
-L'illustre Carnot défendait Anvers, tandis que le brave et habile
-général Maison remplissait de son activité et de son audace l'étendue
-de pays comprise entre Anvers, Lille et Valenciennes. On se souvient
-sans doute que Carnot, resté volontairement étranger à l'Empire et à
-l'Empereur, dès qu'il avait vu nos frontières envahies, avait discerné
-avec son coeur plus encore qu'avec son esprit le danger qui menaçait
-la cause de la révolution et de la France, et avait écrit à Napoléon
-pour lui offrir _son bras sexagénaire_, disait-il, non comme secours,
-mais comme exemple. Napoléon avait dignement accueilli cette offre
-patriotique, et avait confié à Carnot la tâche dont il était le plus
-capable, celle de défendre Anvers, Anvers la plus magnifique création
-de l'Empire, le dépôt de nos richesses maritimes, le boulevard de
-notre frontière sur l'Escaut. Carnot avait établi l'ordre dans la
-place, inspiré à la garnison un sentiment de dévouement absolu, et ôté
-à l'ennemi tout espoir d'enlever autrement que par un siége régulier
-et fort long cet objet de toutes les haines de l'Angleterre. Restait
-aux assiégeants le moyen barbare du bombardement. Carnot, de concert
-avec l'amiral Missiessy, s'y était préparé. On avait couvert l'escadre
-de terre et de fumier, blindé les magasins et les ouvrages les plus
-menacés, puis, avec une impassibilité héroïque, on avait supporté
-pendant plusieurs jours une pluie continue de bombes et d'obus, en
-ayant soin d'éteindre à l'instant même les flammes qui s'élevaient çà
-et là. Les assaillants, après avoir épuisé leurs munitions, s'étaient
-vus réduits à un simple blocus, et Carnot, muni de vivres suffisants,
-leur avait montré clairement qu'on ne lasserait pas plus sa patience
-que son courage.
-
-Les troupes actives enfermées dans Anvers par le mouvement des armées
-envahissantes faisaient faute au général Maison, qui n'avait pas plus
-de 6 mille hommes pour occuper la Flandre. Dans le nombre des troupes
-demeurées à Anvers était comprise une excellente division de jeune
-garde, forte de quatre mille hommes et de quelques centaines de
-chevaux, laquelle eût été d'un grand secours pour la défense de la
-frontière. Aussi Carnot et Maison s'étudiaient-ils à trouver, l'un le
-moyen de s'en priver, l'autre le moyen de la rallier à lui à travers
-une nuée d'ennemis.
-
-[En marge: Campagne du général Maison en Flandre.]
-
-Le général Maison après avoir jeté à la hâte quelques bataillons de
-dépôt et quelques vivres dans les places de Berg-op-Zoom, d'Ostende,
-de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge, de Condé, de Lille,
-courait avec cinq à six mille hommes de l'une à l'autre de ces places,
-dégageant tantôt celle-ci, tantôt celle-là, détruisant de temps en
-temps de gros détachements ennemis, et occupant par une guerre
-d'embuscades le prince de Saxe-Weimar, qui, avec quarante à cinquante
-mille hommes, n'était pas parvenu à nous déloger du labyrinthe de nos
-forteresses[1]. Tandis que le général Maison exécutait ainsi de
-véritables prodiges de hardiesse et d'activité, plusieurs de nos
-commandants se couvraient de gloire, en résistant avec une poignée
-d'hommes à des attaques formidables. Le général Bizanet, réduit à
-défendre avec 2,700 hommes la place de Berg-op-Zoom, qui aurait exigé
-une garnison de douze mille hommes, n'avait pu empêcher les soldats de
-Graham, favorisés par un mouvement populaire, de s'élancer à
-l'escalade, et d'entrer victorieux dans la ville. Mais, sans se
-troubler, il avait fondu sur les colonnes anglaises, les avait
-culbutées l'une après l'autre, leur avait tué 1500 hommes, et leur en
-avait pris 2,500. Le prince de Saxe-Weimar ayant fait une semblable
-tentative sur Maubeuge, défendue par le colonel d'artillerie Schouller
-à la tête d'un millier de gardes nationaux et de douaniers, avait vu
-son artillerie démontée, ses soldats rejetés hors des ouvrages, et son
-entreprise déjouée de la manière la plus humiliante.
-
- [Note 1: Napoléon qui n'avait appris que les commencements
- de la campagne de Belgique, et qui avait connu seulement la
- retraite de Bruxelles sur Lille, s'était plaint souvent dans
- sa correspondance du général Maison. Il en aurait parlé
- autrement s'il avait eu le temps d'apprécier la partie
- importante de cette campagne, qui, à cette époque, excita
- l'admiration de tous les militaires.]
-
-[En marge: Belle opération de ce général pour tirer d'Anvers la
-division Roguet.]
-
-[En marge: L'armée de Flandre, en apprenant les événements de Paris,
-accepte le gouvernement des Bourbons.]
-
-[En marge: La désertion s'introduit dans les rangs de l'armée.]
-
-[En marge: Efforts du général Maison pour arrêter un mal qui menace
-l'armée de dissolution.]
-
-Le général Maison qui cherchait le moyen d'attirer à lui la division
-Roguet, saisit l'occasion que lui offrait la tentative manquée contre
-Maubeuge, pour se porter sur Anvers à travers les masses ennemies.
-Réunissant les deux divisions Barrois et Solignac fortes de 6 mille
-fantassins, la division de cavalerie Castex comprenant 1100 chevaux,
-il sortit de Lille sous le prétexte d'aller au secours de Maubeuge,
-culbuta les détachements qui occupaient Courtray, feignit de les
-poursuivre sur Oudenarde et Bruxelles, puis se dirigea brusquement sur
-Gand qu'il enleva, et s'arrêta en avant de cette ville pour attendre
-le général Roguet qu'il avait fait prévenir de son approche. Carnot,
-informé à temps, fit sortir d'Anvers la division Roguet, laquelle
-rejoignit le général Maison à Gand, et lui amena près de cinq mille
-hommes de toutes armes. Le général Maison disposant alors de douze
-mille combattants, vit les nombreuses colonnes de l'ennemi se
-détourner du blocus des places pour marcher sur lui, et notamment le
-prince de Saxe-Weimar qui s'apprêtait à lui fermer la retraite avec
-une masse de trente mille hommes. Il ne perdit pas un instant, revint
-sur Courtray, passa sur le corps de Thielmann, auquel il tua ou prit
-environ 1,200 hommes, et à la suite d'une expédition de six jours
-rentra victorieux dans Lille, après s'être formé une petite armée,
-toute pleine de son esprit, et prête à recommencer les courses qui lui
-avaient si bien réussi. C'est dans cette position que le général
-Maison reçut les nouvelles de Paris, mandées officiellement par le
-gouvernement provisoire. Ce général, ancien aide de camp de
-Bernadotte, vieux soldat de l'armée du Rhin, avait peu d'attachement
-pour Napoléon; mais exempt d'intrigue, bien que fort actif de
-caractère et d'esprit, il était incapable de se prêter à de sourdes
-menées. Aussi, quoique entouré par les agents de Bernadotte, il les
-écarta en menaçant de les faire fusiller s'ils revenaient. Cependant
-le destin ayant prononcé, il accepta ses arrêts, fit connaître à ses
-troupes les événements désormais irrésistibles qui s'étaient accomplis
-en France, et leur proposa d'y adhérer. Ses généraux partagèrent
-unanimement son avis, mais ce ne fut bientôt qu'un cri dans les rangs
-inférieurs de l'armée contre les traîtres qui, disait-on, avaient
-livré la capitale. Les soldats ne pouvaient se persuader que Paris eût
-succombé naturellement, par le seul effet des événements de la guerre,
-et la nouvelle vaguement répandue d'une grande défection venait encore
-exciter leur folle défiance. Ils étaient persuadés que la France et
-Napoléon avaient été les victimes de la trahison la plus noire. Les
-vieux soldats par colère, les nouveaux par indiscipline, s'ameutèrent,
-en disant qu'il fallait quitter des drapeaux souillés par la trahison.
-Ce mot imprudent: _Plus de conscription, plus de droits réunis_,
-prononcé par M. le comte d'Artois, avait pénétré jusqu'au fond des
-provinces.--Allons-nous-en, rentrons chez nous, était le langage qu'on
-entendait dans la bouche de tous les soldats. On vit en effet des
-centaines d'hommes quitter les drapeaux en quelques heures. Le général
-Maison sentait que, quel que fût le gouvernement, il fallait une
-armée. Il assembla ses soldats, qui d'abord parurent sensibles à ses
-énergiques représentations, mais qui bientôt recommencèrent à s'en
-aller par bandes. Alors il convoqua ses officiers, et fit appel à leur
-patriotisme. Ceux-ci entendirent sa voix, et s'adressant à leur tour
-aux sous-officiers et aux vieux soldats, parvinrent à s'en faire
-écouter. On forma ainsi un noyau d'hommes fidèles, et avec leur
-secours le général Maison braquant son artillerie aux principales
-portes de Lille, annonça qu'il tirerait à mitraille sur la première
-bande qui se présenterait pour déserter. Cette démonstration
-vigoureuse imposa aux mutins, qui rentrèrent dans l'ordre. L'armée de
-Flandre avait perdu environ deux mille hommes sur douze mille, mais le
-reste était ferme, et on pouvait y compter.
-
-L'exemple donné par le général Maison était nécessaire, car la
-désertion devenait une sorte de contagion. Profitant de l'irritation
-des anciens soldats contre ce qu'ils appelaient les traîtres, et
-cherchant à l'augmenter pour en profiter, les conscrits s'en allaient
-en masse, en disant qu'on n'avait plus rien à faire au drapeau, et
-finissaient par entraîner leurs vieux camarades, qui commençaient à
-être atteints du désir de revoir leur village. Dans la grande armée
-que Napoléon avait laissée à Fontainebleau, cette contagion de
-désertion s'était propagée d'une manière désastreuse, et on courait le
-risque de se trouver sans autres soldats que les soldats étrangers, ce
-qui était une déplorable situation pour traiter de la paix. Beaucoup
-de gens autour de M. le comte d'Artois regardaient la dispersion des
-troupes impériales comme un bonheur, mais les maréchaux lui firent
-sentir le danger de n'avoir bientôt plus de force publique. Marmont,
-le principal auteur de cette débandade, voulant faire excuser sa
-conduite par son zèle pour les intérêts de l'armée, se montra des plus
-ardents à adresser au gouvernement d'utiles représentations, et on
-décida M. le comte d'Artois à une manifestation significative. Il
-écrivit en effet au général Maison une lettre qu'on publia à l'instant
-même, et dans laquelle le remerciant de sa noble conduite, il lui
-annonçait qu'il allait la signaler à Louis XVIII comme un titre à
-l'estime et à la confiance du souverain.
-
-[En marge: Reddition d'Anvers.]
-
-Tandis que l'armée de Flandre se ralliait ainsi au nouveau
-gouvernement, Carnot, quelque répugnance qu'il éprouvât pour les
-Bourbons, ne pouvait tenir que la conduite d'un bon citoyen. Il
-sentait qu'il fallait subir la loi des événements, et accepter les
-Bourbons, puisque leur gouvernement était le seul possible. Mais les
-Bourbons acceptés et reconnus, il restait les devoirs envers la
-France, et de ce qu'on ouvrait les portes d'Anvers aux envoyés de
-l'ancienne dynastie, ce n'était pas une raison pour les livrer à
-l'ennemi. Bernadotte s'étant adressé à Carnot pour lui faire part des
-événements de Paris, et l'engager à rendre Anvers aux alliés, Carnot
-répondit que les faits n'étaient pas encore assez démontrés pour que
-le fidèle commandant d'une ville assiégée dût les considérer comme
-certains, et que du reste en les tenant pour vrais, il ne remettrait
-les clefs de la place dont il était dépositaire qu'aux envoyés du Roi
-de France. Quelques jours s'étant écoulés, et les événements ne
-présentant plus de doute, Carnot en donna connaissance à la garnison,
-lui fit prendre la cocarde blanche, et continua de tenir ses portes
-fermées jusqu'à la réception des ordres de Louis XVIII.
-
-[En marge: Établissement du maréchal Davout à Hambourg.]
-
-Pendant que les généraux français placés sur l'Escaut et sur le Rhin
-se distinguaient par une conduite aussi sage que patriotique, un
-homme de guerre illustre s'honorait en Westphalie par des prodiges de
-constance et de fermeté, afin de conserver intact le dépôt qui lui
-était confié. On doit se rappeler comment le maréchal Davout s'était
-trouvé investi dans Hambourg, à la tête du corps d'armée qu'il
-commandait. Chargé de ramener à la soumission les provinces insurgées
-du nord de l'Allemagne, et d'assurer la défense de l'Elbe, il n'avait
-exercé contre les personnes aucune des rigueurs prescrites par
-Napoléon, s'était borné à convertir les peines encourues en
-contributions de guerre, avait envoyé à la grande armée sous Dresde
-les ressources en vivres et argent dont elle avait vécu, et, après la
-désastreuse bataille de Leipzig, ne voyant venir à lui ni la garnison
-de Dresde, ni aucune autre, s'était solidement établi dans Hambourg,
-déterminé à s'y défendre contre les soldats de toute l'Europe, et à
-sauvegarder ce poste important, qui était un précieux objet de
-compensation dans les négociations de la paix future, le lien avec le
-Danemark, et le dépôt d'un immense matériel créé par la France.
-
-[En marge: Mesures qu'il prend pour s'y maintenir, malgré tous les
-efforts des armées européennes.]
-
-Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le mois de
-novembre privé de toute communication avec la France, le maréchal
-Davout était demeuré inébranlable, résolu à tenir, tant qu'il aurait
-des soldats, des munitions et des vivres. Vers la fin de novembre une
-communication obscure, moitié en lettres ordinaires, moitié en
-chiffres, lui avait prescrit d'aller au secours de la Hollande, s'il
-le pouvait, sinon de rester à Hambourg, d'y garder cette place, et
-d'y occuper le plus d'ennemis qu'il pourrait. Toutes les routes de la
-Hollande et de la France étant interceptées, c'est le dernier parti
-qu'il avait pris.
-
-[En marge: Sept à huit mille Russes succombent devant Hambourg sans
-pouvoir l'enlever.]
-
-Le maréchal avait près de 40 mille hommes de toutes armes, devenus
-dans ses mains des soldats excellents, mais desquels il fallait
-défalquer sept à huit mille malades. Il s'était procuré des munitions
-de bouche et de guerre, et, conformément aux ordres de Napoléon, il
-avait, au moyen d'ouvrages en terre, de palissades, de bastions
-rapidement restaurés, embrassé Hambourg, Harbourg et les îles de
-l'Elbe dans un vaste système de défense, où il aurait fallu cent mille
-hommes et d'habiles ingénieurs pour le forcer. Ne reculant point
-devant le mal nécessaire, mais n'allant jamais au delà, il avait
-ajourné jusqu'à l'investissement de la place la destruction des
-bâtiments nuisibles à la défense, avait averti les habitants de la
-terrible lutte qu'il s'apprêtait à soutenir, les avait invités à se
-pourvoir de vivres, et leur avait annoncé que toute famille dépourvue
-de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de Hambourg.
-L'ennemi s'étant enfin montré, il avait fait évaluer les maisons à
-démolir, les avait immédiatement sacrifiées à la sûreté de la place,
-et de plus avait renvoyé vingt mille habitants sur quatre-vingt mille,
-pour ne s'être pas munis de vivres. Du reste ces malheureux n'avaient
-qu'une porte à franchir pour se trouver dans Altona, ville danoise et
-neutre, à moitié hambourgeoise, où de nombreux secours leur étaient
-assurés. Le maréchal s'était ensuite mis en défense, et dans divers
-combats avait tué sept à huit mille hommes au général Benningsen, qui
-avait fini par le laisser en repos. Il avait passé ainsi tout l'hiver
-de 1813 à 1814, n'ayant aucune nouvelle du gouvernement français, mais
-en recevant de nombreuses par l'ennemi, les unes fausses, les autres
-vraies et désastreuses, ne tenant compte ni des unes ni des autres, et
-résolu à résister jusqu'à ce que l'Europe se tournât tout entière
-contre lui pour l'accabler.
-
-[En marge: Le maréchal Davout s'empare des fonds de la banque de
-Hambourg pour payer les frais de la défense.]
-
-Toujours rigoureux, mais exact et probe, il avait résolu de payer les
-vivres qu'il prenait, les travaux qu'il ordonnait, les démolitions
-qu'il faisait exécuter, et de les payer sur la contribution de guerre
-à laquelle la ville de Hambourg avait été condamnée pour sa rébellion
-de 1813. Ayant la force en main, il aurait pu sans doute, à l'exemple
-de tant d'autres commandants de places assiégées, se dispenser de
-payer les dommages qu'il causait en prenant des vivres, en abattant
-des maisons, en requérant des bras. Quelques individus auraient ainsi
-supporté pour tous les malheurs de la guerre. Mais il répugnait à sa
-probité de faire peser sur quelques-uns des charges qui devaient être
-le fardeau de tous, et une contribution de guerre ayant été
-régulièrement frappée l'année précédente, il trouvait plus juste de
-l'employer à dédommager ceux dont on prenait les bras ou le bien. Les
-Hambourgeois refusant d'acquitter la contribution de guerre depuis les
-revers de l'armée française, il assembla le commerce, lui déclara
-qu'il avait besoin de fonds pour acquitter les services exigés des
-habitants, et que si on ne payait pas ce qu'on devait, il s'emparerait
-des valeurs métalliques de la Banque sur laquelle étaient tirées les
-traites représentatives de la contribution de guerre. Cette
-déclaration n'ayant point reçu de réponse, il tint parole, prit la
-réserve de la Banque sur procès-verbal en règle, consacra les 13
-millions qu'il y trouva à tous les services publics, sans en détourner
-un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque, et continua de se
-maintenir avec une ténacité indomptable au milieu des boulets de
-l'ennemi et des calomnies des Hambourgeois, qui s'indignaient contre
-ce qu'ils appelaient les crimes des Français, oubliant ce que
-faisaient en Portugal les Anglais qui brûlaient les moissons, les
-arbres, les maisons, et forçaient les Portugais, sous peine de mort, à
-les brûler eux-mêmes.
-
-[En marge: Négociations entamées pour amener la reddition de Hambourg,
-en faisant connaître au maréchal Davout la révolution opérée à Paris.]
-
-[En marge: Le maréchal ne se rend qu'à un ordre du nouveau
-gouvernement français.]
-
-Dans cette formidable attitude, le maréchal Davout, assailli par les
-armées russes et allemandes, tint huit mois entiers sans recevoir ni
-un ordre ni une nouvelle de son pays. Vers les premiers jours d'avril
-le général Benningsen lui fit savoir par l'intermédiaire des Danois
-les événements de Paris, et le somma d'ouvrir ses portes. Le maréchal
-répondit par l'article du décret relatif aux places assiégées, article
-qui défend de croire aux bruits répandus par l'ennemi, et ajouta que
-son souverain pouvait avoir essuyé des revers, mais que les revers ne
-dégageaient pas un homme d'honneur de ses devoirs. Le général
-Benningsen ordonna alors une nouvelle attaque, qui fut exécutée au nom
-des Bourbons et avec le drapeau blanc. Le maréchal tira sur le drapeau
-blanc comme sur le drapeau russe, et culbuta les assaillants après
-leur avoir fait essuyer une perte considérable. Battu, le général
-Benningsen eut de nouveau recours aux négociations, toujours par
-l'intermédiaire des Danois, nos anciens alliés. Le maréchal ne refusa
-pas de s'y prêter, et offrit d'envoyer le général Delcambre en France,
-pour aller y chercher des nouvelles authentiques, promettant de les
-tenir pour vraies, et de s'y conformer lorsqu'elles proviendraient
-d'une source française. Le général Benningsen y consentit, mais à
-condition qu'on lui livrerait un des ouvrages importants de Hambourg.
-Le maréchal s'y refusa de nouveau. Enfin un envoyé appartenant à sa
-famille étant arrivé avec des communications officielles du
-gouvernement provisoire, il assembla le 28 avril son armée qui était
-encore de 30 mille hommes valides, bien armés, bien vêtus, bien
-disposés, lui annonça la restauration des Bourbons, lui fit prendre la
-cocarde blanche, et lui déclara, ce qui fut approuvé et applaudi,
-qu'il ne rendrait la place que sur un ordre de Louis XVIII. Le
-maréchal Davout, par cette défense mémorable, avait conservé à nos
-négociateurs un précieux objet de compensation, et il avait sauvé à la
-France trente mille hommes, un immense matériel, et l'honneur du
-drapeau. Les calomnies que des intéressés allaient répandre dans toute
-l'Europe, et notamment en France, ne pouvaient obscurcir de tels
-services. En tout cas, c'est à l'histoire à les consacrer dans son
-impartiale justice.
-
-[En marge: Résistance du prince Eugène en Italie.]
-
-[En marge: Ce prince ne se rend qu'après la certitude acquise des
-événements de Paris.]
-
-En Italie, le prince Eugène avait vaillamment tenu tête au maréchal
-Bellegarde, et persisté à refuser toutes les propositions que lui
-faisaient parvenir les puissances alliées par le roi de Bavière, son
-beau-père. Napoléon, comme on l'a vu, après lui avoir ordonné de
-ramener l'armée en France, ordre qui, exécuté à temps, aurait pu
-changer le destin de la guerre, lui avait malheureusement prescrit,
-après les succès de Montmirail, de Champaubert, de Montereau, de
-rester en Italie, et le prince s'y était maintenu avec succès jusqu'au
-moment où Murat était venu le prendre à revers. Il avait alors détaché
-la division Maucune pour arrêter les Napolitains au passage du Pô. Le
-brave Maucune les avait en effet culbutés toutes les fois qu'ils
-s'étaient présentés, seuls ou en compagnie des Autrichiens, et était
-occupé à les contenir, lorsque la connaissance certaine des événements
-de Paris parvint à Milan. Le prince Eugène consentit dès ce moment à
-entrer en pourparlers avec le maréchal Bellegarde, et le 16 avril
-signa un armistice dont les bases étaient les suivantes. Les troupes
-françaises disséminées dans les diverses parties de l'Italie devaient
-rentrer en France avec les honneurs de la guerre, et en emportant leur
-matériel. L'armée italienne, sous les ordres du prince Eugène, devait
-rester sur le Pô, et continuer de garder les places fortes jusqu'à ce
-que les puissances alliées eussent décidé du sort de l'Italie.
-
-[En marge: Évacuation de l'Italie par les Français.]
-
-Après la signature de cet armistice, le noble prince devenu, grâce aux
-événements extraordinaires du siècle, prince étranger, sans cesser
-d'être soldat français, adressa de touchants adieux à l'armée dont il
-allait se séparer pour toujours, et en reçut les témoignages les plus
-expressifs d'attachement et de regret. L'armée française s'achemina
-ensuite vers les Alpes sous les ordres du général Grenier, recueillant
-en route les garnisons qui évacuaient les places d'Italie, et
-éprouvant une patriotique tristesse en quittant cette contrée où elle
-avait répandu tant de sang, acquis tant de gloire, et fondé si peu de
-chose.
-
-[En marge: Reddition de Gênes.]
-
-À Gênes quelques mille conscrits sous les ordres du général Frezia,
-avaient disputé la place aux Anglais, et au peuple génois lui-même qui
-se flattait follement de recouvrer son indépendance en s'insurgeant
-contre nous. Obligés de céder, ils abandonnaient également l'Italie en
-longeant le pied des Alpes maritimes.
-
-En Dauphiné le maréchal Augereau, qui n'avait su défendre ni la
-Franche-Comté, ni Lyon, ni sa dignité, s'était replié sur l'Isère,
-pendant que le général Marchand, après avoir beaucoup mieux défendu
-Genève et Chambéry, s'était retiré à Grenoble. La nouvelle de la
-capitulation de Paris, bientôt parvenue dans cette partie de la
-France, y avait fait cesser les hostilités en vertu d'un armistice
-local. Il en devait être autrement au pied des Pyrénées, à cause de la
-distance et des forces engagées, et même après que le canon s'était tu
-partout, une sanglante bataille allait signaler dans cette région les
-derniers jours de la guerre.
-
-[En marge: Le maréchal Suchet rentre en France, après avoir rendu
-Ferdinand VII aux Espagnols, et se dispose à rejoindre le maréchal
-Soult.]
-
-Le maréchal Suchet, comme on l'a vu, s'était privé de la meilleure
-partie de son armée au profit d'Augereau qui n'en avait rien su faire.
-Réduit à quelques mille hommes, il s'était tenu d'abord en avant de
-Figuières, essayant de recouvrer ses garnisons de la Catalogne
-moyennant la remise de Ferdinand VII qu'il offrait en échange. N'ayant
-pu obtenir que les Espagnols écoutassent ses propositions, il avait
-fini par se dessaisir de Ferdinand VII, sur l'ordre exprès de
-Napoléon, et avait été obligé de s'en fier pour la fidèle exécution du
-traité de Valençay à la parole peu sûre du nouveau roi d'Espagne, et à
-la générosité des Espagnols fort altérée par la haine qu'ils nous
-portaient. Le maréchal était ensuite rentré en France, décidé à
-rejoindre le maréchal Soult, si les événements lui en laissaient le
-temps et le moyen.
-
-[En marge: Retraite du maréchal Soult sur Toulouse.]
-
-Ce dernier après la bataille d'Orthez, à laquelle il n'avait manqué
-qu'un peu de ténacité pour être une bataille gagnée, s'était retiré
-sur Toulouse, se flattant d'attirer lord Wellington à sa suite, et de
-couvrir ainsi Bordeaux par une simple manoeuvre. Lord Wellington ne
-s'était guère soucié de suivre un adversaire qu'il était sûr de
-retrouver, avait pris Bordeaux, ouvert cette ville aux Bourbons, et
-cela fait, s'était remis à la poursuite du maréchal Soult, en
-remontant la rive gauche de la Garonne.
-
-[En marge: Sa résolution de s'y défendre.]
-
-Le général anglais avait 60 mille hommes, parmi lesquels beaucoup
-d'Espagnols et de Portugais animés par la victoire, et, sous
-l'influence de l'exemple et du succès, s'approchant du mérite des
-troupes anglaises quoique ne leur ressemblant en aucune manière. Le
-maréchal Soult ne comptait que 36 mille soldats, mais de la première
-qualité, et remplis en ce moment d'une véritable fureur patriotique.
-Malheureusement le maréchal, affecté par les événements, n'avait plus
-confiance ni en lui-même ni dans la fortune. Il s'était replié sur
-Toulouse, et s'y était savamment fortifié.
-
-[En marge: Efforts du duc de Wellington pour franchir la Garonne.]
-
-Cette ville considérable, qui partage avec Bordeaux et Marseille
-l'influence morale dans le midi de la France, était précieuse à
-conserver sous tous les rapports, militaires et politiques. Elle est
-située en entier, sauf le faubourg Saint-Cyprien, sur la rive droite
-de la Garonne, et il fallait, pour qu'elle fût attaquée, que le
-général anglais, opérant actuellement sur la rive gauche, exécutât
-devant nous le passage d'une rivière forte et rapide. Circonspect dans
-ses mouvements, ayant des soldats peu marcheurs, et chargé d'un
-immense convoi de vivres, lord Wellington ne pouvait guère déjouer par
-de promptes manoeuvres la vigilance d'un adversaire qui aurait voulu
-l'empêcher de franchir la Garonne. Néanmoins le maréchal Soult,
-mettant exclusivement sa confiance dans la position qu'il avait
-choisie autour de Toulouse, ne songea point à lui disputer le passage
-de la rivière qui les séparait, et lui laissa la liberté d'en
-parcourir les bords au-dessous et au-dessus de Toulouse afin d'y jeter
-un pont. Lord Wellington poussa ses recherches jusqu'au-dessus du
-confluent de l'Ariége et de la Garonne, entra même à Cinte-Gabelle,
-soit qu'il espérât trouver à cette hauteur un passage plus facile,
-soit qu'il se flattât, en menaçant les communications du maréchal
-Soult avec le maréchal Suchet, de décider les Français à quitter leur
-position. Cependant lord Wellington se sentant un peu hasardé à cette
-distance, redescendit le cours de la Garonne, et résolut de la
-traverser au-dessous de Toulouse, c'est-à-dire à Grenade.
-
-[En marge: Il la passe à Grenade.]
-
-Le 4 avril, jour de la première abdication de Napoléon, le général
-anglais réussit, malgré le courant, à jeter un pont de bateaux près de
-Grenade, et transporta sur la rive droite le corps du maréchal
-Béresford. Ce corps était à peine au delà de la Garonne, qu'une crue
-subite et violente, comme on en voit souvent en cette saison,
-assaillit le pont et l'eut bientôt emporté. Quinze mille Anglais,
-composant la meilleure partie de l'armée ennemie, étaient donc livrés
-à nos coups, et une fois détruits l'armée anglaise tout entière était
-exposée à un véritable désastre. La cavalerie du général Soult, frère
-du maréchal, fut témoin de cet heureux accident; le général comte
-d'Erlon en eut aussi connaissance, et ils firent part, l'un et
-l'autre, au général en chef de cette faveur inattendue de la fortune,
-si rigoureuse pour nous depuis deux années. Le maréchal, déconcerté
-par ses revers, ne voyant sa sûreté que dans la forte position
-défensive de Toulouse, n'osa pas la quitter pour aller chercher les
-Anglais, qu'il aurait pu atteindre en vingt-quatre heures et
-précipiter dans la Garonne. Les Anglais restèrent quatre jours dans
-cette fausse position, mais les eaux ayant baissé, lord Wellington
-rétablit le passage, et réunit toutes ses forces sur la rive droite.
-Le 9 il parut devant Toulouse, et résolut d'attaquer les Français le
-lendemain, ayant soin de se faire suivre par son pont de bateaux à
-mesure qu'il remontait le cours de la Garonne, pour s'assurer en cas
-de revers un moyen de retraite.
-
-[En marge: Description de la position de Toulouse.]
-
-La position adoptée par le maréchal Soult présentait de grands
-avantages. La Garonne qui descend d'abord perpendiculairement des
-Pyrénées, tourne brusquement à droite en arrivant à Toulouse, et,
-formant là un coude, coule ensuite presque parallèlement aux montagnes
-jusqu'à la mer. Quoique l'ennemi ayant passé la Garonne, menaçât la
-rive droite plus que la gauche, le maréchal Soult avait naturellement
-songé à défendre Toulouse sur les deux rives. À la rive gauche,
-c'est-à-dire dans le coude intérieur que forme la Garonne et que
-remplit le faubourg Saint-Cyprien, il avait élevé des bastions en
-terre, et une forte rangée de palissades, qui s'appuyait par ses deux
-extrémités au cours de la rivière. En arrière de cette première ligne
-d'ouvrages, le mur du faubourg, crénelé, flanqué de tours et hérissé
-d'artillerie, formait un second obstacle presque impossible à vaincre.
-Enfin, en supposant qu'on fût forcé dans le faubourg Saint-Cyprien, on
-n'avait qu'à passer le pont de pierre qui joint ce faubourg à la ville
-elle-même, et, en faisant sauter ce pont, on réduisait l'ennemi à
-rester confiné sur la rive gauche, après avoir perdu beaucoup de monde
-dans une attaque inutile. Une bonne division suffisait pour nous
-protéger de ce côté, et pour y rendre vains tous les efforts de
-l'armée britannique.
-
-Il n'était donc pas probable que la principale attaque se dirigeât sur
-la rive gauche, où il y avait uniquement un faubourg à conquérir, et
-elle était bien plus à craindre sur la rive droite, où la proie qui
-s'offrait était la ville elle-même. Mais de ce côté l'abord n'était
-guère plus facile. Le canal du Midi, enveloppant Toulouse, et venant
-rejoindre la Garonne au-dessous de la ville, présentait une première
-ligne de défense qu'on pouvait vivement disputer, en ayant la
-ressource du mur d'enceinte pour prolonger la résistance. Tous les
-bords du canal avaient été soigneusement fortifiés; ses ponts avaient
-été couverts d'ouvrages et minés. Le canal couvrait ainsi tout le nord
-de Toulouse. En tournant à l'est, et se portant au sud, la position
-devenait encore plus forte, parce qu'en avant du canal se trouvait une
-ligne de hauteurs, s'étendant de la Pujade au Calvinet, et partout
-hérissée de redoutes et d'artillerie. C'était là que le maréchal Soult
-avait établi la masse de ses forces, et il n'était pas possible en
-effet que l'ennemi songeât à attaquer sérieusement une partie
-quelconque de l'enceinte, tant qu'il n'aurait pas délogé l'armée
-française des hauteurs. Il aurait fallu qu'il descendît au sud,
-prêtant le flanc à l'armée française pendant ce mouvement, et que
-passant le canal sur sa droite et ses derrières, il vînt attaquer la
-ville par le faubourg Saint-Michel. Mais de ce côté encore les
-précautions du maréchal étaient prises, et il avait couvert ce
-faubourg d'ouvrages et d'artillerie.
-
-Le maréchal Soult avait établi la division Maransin, détachée du corps
-du général Reille, à la rive gauche, dans le faubourg Saint-Cyprien.
-C'était assez, comme on vient de le voir, pour cette partie de la
-défense. Il avait rangé le gros de son armée sur la rive droite. La
-division Darricau, du corps de Drouet d'Erlon, logée derrière le
-canal, au pont de Matabiau, défendait le nord de la ville. La division
-Darmagnac, du même corps, occupait l'intervalle entre le canal et les
-hauteurs. Les divisions Harispe et Villatte, du corps de Clausel,
-occupaient les hauteurs mêmes. Et enfin, en arrière des hauteurs et en
-réserve, se trouvait la division Taupin formant le reste du corps du
-général Reille.
-
-Lord Wellington résolut de livrer bataille le 10 avril au matin. Il
-chargea le général Hill, avec les divisions Murray, Stewart et
-Morillo, d'attaquer les Français sur la rive gauche de la Garonne,
-devant le faubourg Saint-Cyprien, et c'était plus qu'il n'en fallait
-pour une opération qui ne pouvait être que secondaire. Il porta le
-reste de son armée sur la rive droite. Le général Picton, avec la
-division écossaise, avait mission de forcer le canal au nord de la
-ville, tandis que la division légère Alton lierait cette attaque avec
-celle que les Espagnols devaient tenter contre les hauteurs de la
-Pujade. Enfin le maréchal Béresford, avec les divisions Clinton et
-Cole, devait longer le pied des hauteurs, en se dirigeant du nord au
-sud, tâcher d'enlever la position du Calvinet, et puis se présenter
-par le sud devant le faubourg Saint-Michel. Il avait avec lui une
-notable partie de la cavalerie britannique.
-
-[En marge: Bataille de Toulouse.]
-
-Dès le matin du 10 le général Hill, sur la rive gauche, attaqua la
-division Maransin en avant du faubourg Saint-Cyprien, mais avec
-circonspection, l'effort décisif ne devant pas s'opérer de ce côté. Il
-y rencontra une forte résistance, et comprit que ce serait chose
-sérieuse que de vouloir pousser plus loin sa tentative. À la rive
-droite, sur le véritable théâtre de la bataille, le général Picton
-aborda le canal avec audace. Le brave Darricau, l'ancien colonel du
-32e, qui s'était illustré à Diernstein, à Hall, et récemment en
-Espagne, défendait avec sa division les bords du canal. Disposant
-habilement ses soldats derrière cette ligne de défense, et leur
-donnant lui-même l'exemple, il repoussa tous les efforts des Anglais
-pendant plusieurs heures, et couvrit la ligne du canal d'Écossais
-morts ou blessés. Pendant ce temps le général Freyre essaya d'enlever
-avec ses Espagnols les hauteurs de la Pujade, qui se liaient à la
-partie du canal défendue par le général Darricau. Les Espagnols,
-accueillis par un feu violent d'artillerie et de mousqueterie,
-s'avancèrent hardiment jusqu'au pied des retranchements. Mais arrivés
-là ils furent assaillis dans leur flanc gauche par le général Harispe,
-dans leur flanc droit par le général Darmagnac, ne purent tenir contre
-cette double attaque, et laissèrent sur le terrain un nombre
-considérable d'entre eux. Ils auraient même été complétement détruits
-sans la division légère Alton accourue à leur secours. À midi les
-Anglais avaient perdu près de trois mille hommes, sans avoir obtenu
-d'autre résultat que d'être partout repoussés, soit sur la rive
-gauche, soit sur la rive droite, le long du canal, comme devant les
-hauteurs de la Pujade.
-
-À cette heure le maréchal Béresford offrait au général français une
-heureuse occasion de terminer la journée par un succès décisif. Ce
-maréchal, se portant du nord au sud, le long des hauteurs qui
-couvraient l'est de notre position, opérait devant nous un mouvement
-de flanc, périlleux mais nécessaire, car il fallait indispensablement
-qu'il descendît au sud pour s'approcher de Toulouse. Le danger de son
-mouvement était d'autant plus grand, que si, dans ce moment, on se fût
-jeté en masse sur lui, on l'aurait précipité dans le lit fangeux d'une
-petite rivière, celle de l'Ers, qui coule parallèlement à la ligne des
-hauteurs. La fortune nous souriait une seconde fois depuis huit jours,
-mais c'était sa dernière faveur. Les généraux Clausel, Harispe,
-Taupin, réunis autour du général en chef, le pressèrent de saisir
-l'à-propos, et de jeter la masse de ses forces dans le flanc du
-téméraire Béresford, qui, sentant le péril de sa position, se hâtait
-de terminer son mouvement. Le maréchal Soult, plein du souvenir des
-fautes qu'on avait commises devant les Anglais, en quittant mal à
-propos des positions défensives pour aller à leur rencontre, craignit
-d'en commettre une semblable en cette occasion, hésita plus de deux
-heures, et ne prit le parti d'arrêter la marche de Béresford que
-lorsque déjà celui-ci avait cessé de prêter le flanc, et que bien
-formé il marchait de front, contre l'extrême droite de nos positions,
-vers le point du Calvinet. La division Taupin, lancée trop tard,
-perdit inutilement l'appui d'un village où elle aurait pu se défendre
-longtemps, aborda l'ennemi impétueusement, fut reçue avec la vigueur
-ordinaire aux Anglais, et malheureusement vit tomber son général au
-moment le plus important. Elle demeura quelques instants sans chef et
-sans direction, et les Anglais profitèrent de son embarras pour
-s'emparer des redoutes du Calvinet. On voulut en vain les leur
-reprendre. Le général Harispe y fut mis hors de combat, et le
-maréchal Béresford franchissant alors la ligne des hauteurs sur notre
-extrême droite, vint se présenter au sud de la ville. Il y eut un peu
-de désordre dans la retraite, ce qui mit un moment Toulouse en péril.
-Par bonheur un capitaine de grenadiers du 118e, nommé Larouzière,
-réunissant sa compagnie derrière le remblai du canal, surprit les
-Anglais par un feu à bout portant, les arrêta, et donna à la division
-Darmagnac le temps de se rallier. L'ennemi fut contraint de borner là
-ses entreprises. Bien que sur tout le reste de la ligne on eût
-repoussé les Anglais aussi vaillamment que le matin, la position étant
-tournée par le sud n'était plus tenable.
-
-[En marge: Résultats de la bataille de Toulouse.]
-
-Il aurait fallu se replier sur les murs de Toulouse avec toute
-l'armée, et prendre le parti de s'y défendre à outrance. Les
-trente-deux mille hommes qui restaient au maréchal Soult auraient été
-difficilement forcés dans cette position. Mais c'était une situation
-sans issue, et on aurait d'ailleurs exposé la ville de Toulouse aux
-plus cruelles extrémités. En se repliant au contraire sur Carcassonne,
-le maréchal Soult avait la certitude d'être rejoint par le maréchal
-Suchet, et tous deux ils devaient présenter au prudent Wellington une
-masse de forces devant laquelle celui-ci ne pouvait plus rien tenter.
-Il prit donc le parti fort sage de traverser Toulouse pour se retirer
-sur Villefranche. Il avait tué ou blessé environ 5 mille hommes aux
-Anglais, et en avait perdu 3 mille cinq cents. Comme toujours l'armée
-d'Espagne avait été malheureuse mais héroïque.
-
-[En marge: Tardive arrivée de M. de Saint-Simon au camp des armées
-françaises.]
-
-[En marge: Armistice sur cette frontière comme sur toutes les autres.]
-
-Enfin la nouvelle des événements de Paris arriva sur les lieux. Avec
-plus d'activité le gouvernement provisoire aurait pu épargner la vie
-de huit mille braves gens, sacrifiés sans utilité pour une question
-déjà résolue ailleurs. C'est le 8 avril seulement que le gouvernement
-provisoire avait songé à envoyer un émissaire aux deux armées qui
-luttaient au pied des Pyrénées, et c'est à elles qu'il aurait dû
-songer d'abord, car c'étaient celles qui offraient le plus de chances
-d'une rencontre sanglante. M. de Talleyrand avait fait choix pour
-cette mission de M. de Saint-Simon, qui était parti accompagné d'un
-officier anglais, afin de pouvoir traverser les rangs de l'armée
-ennemie. Cet officier, destiné à le servir auprès des troupes
-anglaises, le rendit suspect aux troupes françaises, qui s'obstinaient
-à voir des traîtres partout. Retardé à Orléans, puis à Montauban par
-les Français, et enfin à Toulouse par les Anglais, M. de Saint-Simon
-n'arriva que le 14 au camp du maréchal Soult. Ce maréchal avait choisi
-à Villefranche une position inexpugnable; il y attendait les troupes
-de l'armée de Catalogne, et se flattait de prendre bientôt une
-revanche sur les Anglais. M. de Saint-Simon lui causa donc en arrivant
-tous les genres de déplaisir, car outre les affreuses nouvelles qu'il
-lui apportait, il l'arrêtait au moment où une victoire n'était pas
-impossible. La présence de M. de Saint-Simon produisit de plus une
-vive émotion parmi les troupes, qui ressentaient plus encore que les
-autres armées l'exaspération des vieux militaires. Inspiré par tous
-ces motifs, le maréchal Soult se défendit tant qu'il put contre les
-communications qu'on lui apportait de Paris. Se figurant même que ces
-communications pouvaient être un piége de l'ennemi, il voulut retenir
-M. de Saint-Simon. Mais celui-ci parvint à se dérober, et se rendit au
-camp du maréchal Suchet. Ce maréchal reconnut bientôt la véracité de
-M. de Saint-Simon, et se montra disposé à obéir aux ordres du
-gouvernement provisoire, mais à condition d'en attendre la
-confirmation définitive. Cette confirmation arriva bientôt, et un
-armistice, tout local, comme on l'avait fait ailleurs, suspendit les
-hostilités entre les maréchaux français et les forces ennemies qui
-avaient envahi la frontière des Pyrénées.
-
-[En marge: Fin de la longue résistance opposée par les armées
-françaises.]
-
-Tandis que dans les régions les plus éloignées nos armées défendaient
-encore l'Empire dont elles ignoraient la chute, sur nos frontières, et
-aux portes mêmes de Paris de braves gens combattaient pour le pays
-jusqu'au dernier moment. Le comte Marmier, quoiqu'il n'eût jamais
-servi, avait formé et équipé à ses frais une légion de gardes
-nationaux mobiles, s'était établi dans Huningue, et avait héroïquement
-défendu la place pendant cinq mois entiers. De son côté le brave
-Daumesnil, si célèbre sous le nom de la _jambe de bois_, s'était
-enfermé dans Vincennes, résolu de soustraire à l'ennemi l'immense
-matériel qui s'y trouvait. Menacé des rigueurs de la guerre s'il
-n'ouvrait ses portes, il avait répondu par la menace de se faire
-sauter si on insistait, et on n'avait pas osé l'attaquer. Comme tous
-les autres il ne s'était rendu qu'à l'évidence de la révolution opérée
-à Paris, et au gouvernement régulier qui en était sorti. Ainsi avait
-fini depuis Anvers jusqu'à Hambourg, depuis Hambourg jusqu'à Milan,
-depuis Milan jusqu'à Toulouse, depuis Toulouse jusqu'à Vincennes, la
-résistance obstinée que nos soldats, dispersés en cent lieux,
-n'avaient cessé d'opposer à l'Europe coalisée. Dès lors le nouveau
-gouvernement, débarrassé de la présence de Napoléon, l'était aussi de
-la résistance de ses lieutenants, tous disposés maintenant à
-reconnaître les Bourbons.
-
-Mais si la résistance des armées avait cessé, celle des passions
-allait commencer, et à celle-là il n'y avait qu'une force efficace à
-opposer, la sagesse. Pouvait-on l'attendre des princes de Bourbon et
-de leurs amis, les uns et les autres rentrant dans leur pays après
-vingt-cinq ans de proscription et de malheurs? Telle était la
-redoutable question qui naissait de la chute même de l'Empire.
-
-[En marge: Situation et manière d'être de M. le comte d'Artois depuis
-son entrée à Paris.]
-
-[En marge: Choix de ses aides de camp.]
-
-[En marge: Nécessité de recourir au Sénat pour donner un titre légal à
-son autorité.]
-
-[En marge: Le Sénat ne veut conférer la lieutenance générale du
-royaume à M. le comte d'Artois qu'à la condition que ce Prince prendra
-un engagement envers la Constitution.]
-
-M. le comte d'Artois, introduit dans Paris depuis deux ou trois jours
-(il y était entré le 12 avril), était comme emporté par un tourbillon
-qui aurait troublé une tête beaucoup plus ferme que la sienne. Établi
-aux Tuileries, ne se tenant pas de joie en se voyant dans un tel
-séjour, il aurait voulu communiquer à tout le monde le contentement
-qu'il éprouvait, et il cherchait à persuader aux partisans de l'Empire
-que rien ne serait changé, aux émigrés au contraire qui rentraient
-avec lui après vingt-cinq ans de souffrances, qu'ils auraient pleine
-satisfaction, pourvu qu'ils sussent attendre. Mais dès le premier jour
-il put s'apercevoir que les paroles bienveillantes ne suffiraient pas
-pour vaincre les difficultés d'une telle situation. Il lui fallait des
-aides de camp, et il s'agissait de savoir où on les choisirait. Les
-amis qui étaient venus de l'étranger avec le Prince, ou qui de
-l'intérieur avaient couru à sa rencontre, auraient désiré qu'en
-laissant les hautes fonctions politiques aux hommes de l'Empire, on
-leur réservât au moins à eux-mêmes les places auprès des personnes
-royales. Mais comment prendre des aides de camp ailleurs que parmi les
-militaires, et comment prendre des militaires ailleurs que dans les
-armées impériales? C'était difficile, et M. de Vitrolles, appréciant
-mieux l'état vrai des choses, conseilla à M. le comte d'Artois de
-choisir quelques-uns de ses aides de camp parmi les officiers
-distingués de l'Empire. Le prince suivit ce conseil, et nomma MM. de
-Nansouty et de Lauriston, qui convenaient parfaitement, car, honorés
-dans l'armée, ils avaient de l'affinité avec l'ancienne noblesse. Ces
-choix causèrent une vive rumeur parmi les amis du Prince, valurent de
-grands reproches à M. de Vitrolles, et révélèrent tout de suite les
-dispositions que les hommes de l'ancien et du nouveau régime
-apporteraient les uns envers les autres en se réunissant autour des
-Bourbons. M. le comte d'Artois, tout entier aux félicitations, aux
-visites, aux entrevues avec les souverains, ne donna pas beaucoup
-d'attention à cet incident, et continua de manifester sa joie en
-prodiguant les serrements de main et les promesses. Pourtant il
-fallait s'occuper d'une affaire grave et qu'on ne pouvait arranger
-avec de la facilité de caractère, celle du titre que le Prince
-prendrait pour gouverner. Le titre de lieutenant général du royaume,
-exerçant l'autorité royale en l'absence du Roi, était naturellement
-indiqué. Mais comment oser se revêtir de ce titre en présence du
-Sénat, seule autorité reconnue en ce moment, se tenant à part depuis
-qu'il avait déposé Napoléon, n'ayant voulu figurer dans aucune des
-dernières cérémonies, et indiquant par son attitude ainsi que par le
-langage individuel de ses membres, qu'il n'investirait ni M. le comte
-d'Artois, ni le Roi lui-même du pouvoir royal, sans un engagement
-formel envers la Constitution décrétée? On avait peine à faire
-comprendre cette difficulté, soit à M. le comte d'Artois, soit à ses
-amis, tant il leur semblait qu'à la seule présence du souverain
-légitime, ou de son représentant, toute autorité devait disparaître
-devant la sienne, et tant ils étaient peu élevés à croire qu'en dehors
-du droit royal il pût y avoir un droit quelconque dérivant de la
-nation, ou remontant à elle. M. de Vitrolles, qui leur servait
-d'intermédiaire auprès du gouvernement provisoire, averti de la
-difficulté, et sachant qu'on ne pouvait la traiter légèrement, en
-informa le Prince, qui lui laissa le soin de la résoudre le mieux
-possible, en s'entendant avec ceux qui étaient chargés des affaires
-sérieuses.
-
-[En marge: Impossibilité actuelle de se passer du Sénat, et en même
-temps danger pour ce corps d'être universellement abandonné.]
-
-[En marge: Il résulte de cette double situation le besoin réciproque
-de transiger.]
-
-Bien que le public continuât de poursuivre le Sénat de ses railleries,
-il le considérait néanmoins comme la seule autorité actuellement
-existante, et s'il avait supposé que les Bourbons ne voulaient pas
-recevoir de lui l'investiture, afin de rentrer en princes absolus, il
-se serait mis derrière le Sénat, l'armée aurait suivi son exemple, et
-les souverains alliés se seraient joints au public et à l'armée, par
-fidélité à leur parole, par bon sens, même par conviction, car
-l'empereur Alexandre en particulier approuvait hautement l'intention
-de ne rappeler l'ancienne dynastie qu'au prix d'une constitution
-libérale. On ne pouvait donc sans folie songer à contester l'autorité
-du Sénat. Le Sénat, de son côté, ne laissait pas d'avoir d'assez
-grands embarras. L'opinion publique une fois convaincue de la
-convenance et de la nécessité du rappel des Bourbons, se portait vers
-eux avec une sorte d'entraînement. Ce mouvement, produit de la raison
-et d'une sensibilité vraie chez les masses, de l'ambition, et parfois
-de la bassesse chez les individus, allait toujours croissant. Le
-succès personnel de M. le comte d'Artois y contribuait aussi, et le
-Sénat était exposé à se trouver seul sous peu de jours. Il était donc
-sage de transiger pour les uns autant que pour les autres. Mais,
-suivant l'usage, avant de transiger, on se plaçait aux termes
-extrêmes, et ce n'était pas M. de Talleyrand, éludant sans cesse les
-difficultés par paresse et ennui de la controverse, qui pouvait amener
-à une conciliation nécessaire les parties opposées. Il les laissait
-disputer, attendant tranquillement de leur fatigue réciproque une
-solution quelle qu'elle fût.
-
-[En marge: Le duc d'Otrante prend occasion des difficultés survenues
-pour se donner un rôle dont il avait été privé par son absence.]
-
-Il y avait un personnage dont nous avons déjà mentionné l'arrivée à
-Paris, le duc d'Otrante, qui cherchait la peine au lieu de la fuir,
-qui aimait par-dessus tout le mouvement, l'intrigue, l'importance, et
-regrettait amèrement d'avoir, par suite de son absence, laissé
-échapper le premier rôle. Depuis son retour, il avait manifesté sa
-présence en jetant les hauts cris contre le traité du 11 avril, et il
-avait vu avec une véritable joie, dans la question actuellement
-soulevée, un champ tout trouvé pour son activité brouillonne et
-hardie. Il était bien d'avis que le Sénat s'appliquât à lier les
-Bourbons, car en sa qualité de régicide il en avait plus besoin qu'un
-autre, mais il sentait l'embarras de ce corps, voulait l'en tirer, et
-rendre en même temps aux Bourbons un service dont il pût se prévaloir
-auprès d'eux. Il était d'ailleurs plus propre que M. de Talleyrand à
-surmonter la présente difficulté, parce qu'il était plus fertile en
-expédients, parce qu'il craignait moins de se mettre en avant, et
-qu'il maniait mieux l'intrigue au sein du Sénat. S'introduisant
-partout, il s'était presque établi au sein du gouvernement provisoire
-comme un de ses membres, et M. de Talleyrand, pour le ménager et s'en
-servir, n'avait eu garde de s'y opposer.
-
-[En marge: Discussion au sein du gouvernement provisoire sur la
-manière de conférer une autorité régulière à M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: M. Fouché propose un moyen de transaction, c'est de
-conférer la lieutenance au compte d'Artois, pourvu qu'il prenne des
-engagements au nom de son frère.]
-
-Le gouvernement provisoire s'était transporté de la rue
-Saint-Florentin aux Tuileries, à la suite du comte d'Artois, sans
-avoir beaucoup mieux fermé ses portes, et en continuant à les laisser
-ouvertes aux officieux, aux donneurs de conseils, aux solliciteurs,
-même aux oisifs. Il était occupé à discuter avec un certain nombre de
-sénateurs la question importante du moment, celle du titre à donner à
-M. le comte d'Artois, et M. de Vitrolles, pour le compte du Prince,
-faisait valoir les droits de la royauté légitime, lorsque M. Fouché,
-avec un mélange de vulgarité, d'assurance et de bon sens, se leva
-brusquement, et, disant assez clairement à M. de Vitrolles qu'il ne
-comprenait guère ce dont il s'agissait, déclara qu'il fallait en effet
-que M. le comte d'Artois fût revêtu du titre de lieutenant général,
-mais qu'il le reçût du Sénat, qui le lui décernerait lorsque ce
-Prince aurait contracté un engagement quelconque envers la
-Constitution sénatoriale. M. de Vitrolles objecta le défaut de
-pouvoirs, car M. le comte d'Artois n'avait pas eu le temps de se faire
-autoriser à accepter la Constitution. M. Fouché traita cette objection
-fort légèrement. Il dit que la difficulté dont M. de Vitrolles se
-montrait embarrassé n'était pas sérieuse, que M. le comte d'Artois
-connaissait sans douta son frère Louis XVIII, et sa manière de penser,
-qu'il pouvait dès lors se porter fort pour lui, et déclarer
-qu'instruit de ses intentions, il était certain qu'il accepterait la
-Constitution, sinon dans tous ses termes, du moins dans ses bases
-principales. M. Fouché ne s'en tint pas là, il imagina sur-le-champ
-une rédaction qui, sauf les termes qu'on était libre de modifier plus
-ou moins, contenait un véritable engagement moral à l'égard de la
-Constitution, sans soulever la difficulté du défaut d'autorisation
-royale. D'après son plan, le Sénat se transporterait aux Tuileries, le
-comte d'Artois lui lirait la déclaration convenue, et après cette
-lecture le Sénat investirait le Prince de la lieutenance
-générale.--Mais, dit M. de Vitrolles, qui peut affirmer que le Sénat
-acceptera cet arrangement?--Moi, répondit M. Fouché avec son assurance
-accoutumée.--M. de Vitrolles qui n'avait jamais vu M. Fouché, semblait
-demander des yeux à tous les assistants quel était le personnage si
-sûr de lui-même et des autres avec lequel il discutait. L'ayant appris
-de ses voisins, il s'expliqua la présomption de son interlocuteur, et
-ne douta plus du résultat, sans paraître trop effrayé pour son Prince
-de devenir l'obligé d'un régicide. On tomba d'accord sur l'expédient
-proposé, et on alla chacun de son côté y préparer les parties
-intéressées. M. de Talleyrand laissa faire M. Fouché, selon l'usage
-ordinaire de la paresse de se laisser dépouiller par l'activité.
-
-[En marge: M. le comte d'Artois n'est pas d'abord contraire à ce
-moyen, qui est peu goûté de ses amis.]
-
-M. de Vitrolles étant retourné auprès du comte d'Artois, fit part
-à lui et à ses amis de l'arrangement imaginé par M. Fouché. Le
-plus irrité ne fut pas le Prince. Enivré de ses succès, des
-applaudissements qui accueillaient partout sa présence, il était
-disposé à considérer les difficultés qu'on lui suscitait comme des
-subtilités de peu d'importance, dont le temps ferait justice, et il
-était prêt à consentir à tout, pourvu qu'on lui conférât immédiatement
-le titre de lieutenant général. Mais ses amis, moins distraits de
-leurs préjugés par la satisfaction personnelle, étaient révoltés de ne
-pas voir l'autorité légitime reconnue, et adorée en quelque sorte, dès
-qu'elle se montrait, de la voir au contraire marchandée par un pouvoir
-qui semblait se considérer comme supérieur à elle, sous le prétexte
-qu'il représentait la nation. Ces prétentions du Sénat les
-indignaient, et ils étaient d'avis de ne les souffrir à aucun prix.
-Comme ils avaient triomphé des _couleurs tricolores_, ils se
-flattaient de triompher aussi facilement de ce qu'ils appelaient les
-_principes révolutionnaires_. M. de Vitrolles, après avoir soulagé son
-coeur avec eux, ne voulait cependant pas les pousser à des imprudences
-dont il sentait la folie, et il comprenait qu'il fallait conclure. Or,
-que faire en cette occurrence? Rester à Paris sans autorité légale
-n'était pas possible; en prendre en face du Sénat, et malgré lui, ne
-l'était pas davantage, à moins de briser ce corps, en prononçant sa
-dissolution, et en fermant la salle de ses séances. Mais une telle
-résolution, comment l'exécuter? On était huit ou dix tout au plus dans
-Paris, on n'y connaissait personne, pas même un agent de
-l'administration à qui donner un ordre. On ne disposait d'aucune force
-organisée, car les soldats de Marmont, les seuls qui se fussent
-détachés de Napoléon, appartenaient au gouvernement provisoire. La
-garde nationale avait adopté la cocarde blanche avec une répugnance
-visible, et les soldats alliés étaient dans la main du trop libéral
-Alexandre. Dans un pareil dénûment, essayer de briser le Sénat et le
-gouvernement provisoire, eût été de la démence, et on se serait exposé
-à un immense ridicule, probablement à un désaveu de Louis XVIII,
-peut-être même à un retour universel des esprits vers la régence de
-Marie-Louise, si cette tentative contre-révolutionnaire fût devenue
-sérieuse.
-
-[En marge: M. le comte d'Artois amène ses amis à accepter la
-transaction proposée.]
-
-Le comte d'Artois, disposé actuellement à bien prendre les choses, dit
-qu'il ne pouvait pas sans ordre de son frère, sans son approbation
-formelle, exposer à des chances si périlleuses la cause de la royauté
-miraculeusement gagnée; qu'il fallait accepter l'investiture des mains
-du Sénat, aux conditions les moins mauvaises qu'on pourrait, se saisir
-de l'autorité royale le plus tôt possible, et puis quand on l'aurait,
-l'exercer de son mieux jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, qui, une fois
-assis sur son trône, jugerait de ce qu'il aurait à faire. Les
-conseillers improvisés de M. le comte d'Artois, le voyant enclin à se
-soumettre, n'osèrent pas résister davantage, et ils furent d'avis de
-céder, en modifiant toutefois la déclaration dont M. Fouché avait
-donné l'idée, en atténuant surtout l'engagement exigé du Prince, et en
-ne mentionnant que les bases les plus générales de la constitution
-future. Ce travail achevé, M. de Vitrolles revint auprès de M. Fouché,
-qui se montra peu inquiet de ces changements de forme, pourvu que le
-fond restât, et qui alla ensuite préparer le Sénat à l'adoption de
-l'arrangement convenu.
-
-[En marge: L'empereur Alexandre fait signifier à M. de Vitrolles qu'il
-la faut accepter.]
-
-Tandis qu'on était occupé de ces soins, l'empereur Alexandre, informé
-des difficultés qu'opposait le conseil du comte d'Artois aux
-conditions du Sénat, chargea M. de Nesselrode de voir M. de Vitrolles,
-et de lui faire connaître les intentions des souverains alliés. Dans
-la matinée du 14, pendant que le Sénat allait s'assembler, M. de
-Nesselrode eut avec M. de Vitrolles un entretien clair et concluant.
-Le ministre russe, dont en général le langage était simple, modéré,
-mais positif, déclara à M. de Vitrolles, au nom de son maître et des
-souverains alliés, qu'on devait tout au Sénat, et la déchéance de
-Napoléon, et le rappel des Bourbons; que sans ce corps on n'aurait pas
-trouvé une seule autorité avec laquelle on pût traiter; que, tout
-attaqué qu'il était, le Sénat contenait les hommes les plus éclairés,
-les plus expérimentés qui existassent dans le pays; que ce n'était pas
-avec quelques émigrés, ignorant la France, l'Europe et le siècle,
-qu'on parviendrait à dominer une nation aussi redoutable que la nation
-française; qu'il fallait donc se soumettre aux conditions du Sénat,
-lesquelles, après tout, n'avaient rien de déraisonnable; qu'au
-surplus, il n'existait que deux forces véritables dans le moment,
-l'armée de Napoléon, et les deux cent mille baïonnettes des souverains
-alliés; que l'armée de Napoléon ne voulait que le Roi de Rome, et que
-les deux cent mille baïonnettes des alliés ne serviraient pas à faire
-un dix-huit brumaire contre le Sénat, qu'elles serviraient plutôt à
-l'empêcher; que c'était là une résolution arrêtée, qu'il n'était pas
-chargé de discuter, mais de signifier.--
-
-M. de Vitrolles, ainsi qu'il l'avait déjà fait, se retira indigné
-contre l'influence étrangère qu'il était cependant allé chercher à
-Troyes, et vint porter au Prince les communications dont on l'avait
-chargé. On se récria fort contre _ce fou d'Alexandre_, comme on
-appelait alors l'empereur de Russie, et on attendit avec une
-résignation forcée la résolution du Sénat.
-
-Ce corps assemblé dans la journée même, écouta les propositions de M.
-Fouché, appuyées de toute l'influence de M. de Talleyrand. Ce n'était
-pas au moyen de bonnes raisons produites en séance publique qu'on
-dirigeait le Sénat, mais au moyen de paroles dites à l'oreille de
-chaque membre par des meneurs actifs et adroits. En fait de meneurs il
-n'y en avait pas de plus remuant que M. Fouché. Il dit aux sénateurs
-qu'il fallait sortir de cette impasse, et investir M. le comte
-d'Artois de la lieutenance générale, en maintenant toutefois les
-conditions précédemment stipulées, c'est-à-dire la Constitution
-sénatoriale, et le serment du Roi à cette Constitution.
-
-Décidé par ce que lui dirent MM. Fouché et de Talleyrand, le Sénat
-vota séance tenante la résolution qui suit, laquelle cette fois
-faisait honneur à sa fermeté, et ne donnait aucune prise au ridicule.
-
-[En marge: Le Sénat adopte la résolution imaginée par M. Fouché.]
-
-«Sur la proposition du gouvernement provisoire, et le rapport d'une
-commission spéciale de sept membres.
-
-»Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R.
-Mgr le comte d'Artois, sous le titre de Lieutenant général du Royaume,
-en attendant que Louis-Stanislas-Xavier, appelé au trône des Français,
-ait accepté la Charte constitutionnelle.
-
-»Le Sénat arrête que le décret de ce jour sera présenté ce soir par le
-Sénat en corps à S. A. R. Mgr le comte d'Artois.
-
-»Délibéré à Paris le 14 avril.»
-
-[En marge: M. le comte d'Artois, blessé par les termes de la
-déclaration du Sénat, veut d'abord résister, et finit par se rendre.]
-
-Revenu aux Tuileries, M. de Talleyrand y rencontra M. de Vitrolles, et
-lui dit, en jetant négligemment sur une table le texte de la
-résolution du Sénat, qu'il fallait s'en contenter, car le Sénat
-viendrait le soir même recevoir la déclaration du Prince, et lui lire
-son décret. M. de Vitrolles, retournant auprès du Prince, le trouva
-cette fois moins accommodant que la veille. L'orgueilleuse netteté des
-termes dans lesquels on lui déférait un pouvoir provisoire et
-conditionnel, le remplit de courroux. Il repoussa violemment la pièce
-qu'on lui avait remise, s'écria qu'il n'avait que faire de messieurs
-les sénateurs, qu'il ne les connaissait point, qu'il ne les recevrait
-pas, et qu'il serait lieutenant général du royaume en vertu de son
-droit, et non en vertu de leur déclaration.--Ainsi, le Prince plus
-raisonnable que ses amis le jour précédent, l'était beaucoup moins
-aujourd'hui, et chacun délirait à son tour. Mais la nécessité qui
-avait vaincu les amis de M. le comte d'Artois, devait le vaincre
-lui-même. On n'était pas plus fort le 14 avril que le 13, on n'avait
-pas l'armée qui obéissait à Napoléon, la garde nationale qui obéissait
-au Sénat, les soldats étrangers qui obéissaient à l'empereur
-Alexandre. On avait bien songé à se servir du Corps législatif, plus
-populaire que le Sénat, mais moins autorisé. On avait sondé
-quelques-uns des personnages influents qui le composaient, et ils
-n'avaient fait que des réponses timides, et peu encourageantes. Ce
-corps d'ailleurs comptait en ce moment si peu de ses membres à Paris,
-qu'il était impossible de le réunir. Il était tard enfin, le Sénat
-allait arriver, et il ne restait pas même le temps d'une esclandre. On
-relut la déclaration exigée du Prince, on atténua autant que possible
-les engagements, mais en laissant subsister le fond des choses, et ce
-fond c'était la royauté rappelée à condition de donner les garanties
-qui ont reçu depuis le titre de _Charte constitutionnelle_,
-c'est-à-dire, à condition d'admettre la révolution française dans ce
-qu'elle avait de plus légitime et de plus respectable.
-
-[En marge: Le Sénat se transporte aux Tuileries, et confère la
-lieutenance générale à M. le comte d'Artois.]
-
-À huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en
-tête son président M. de Talleyrand.
-
-Ce personnage, si bien fait pour les représentations où il fallait
-tempérer la fermeté par une exquise politesse, s'approcha du Prince,
-et, selon sa coutume s'appuyant sur une canne, la tête penchée sur
-l'épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il
-expliquait la conduite du Sénat sans l'excuser, car elle n'avait pas
-besoin d'excuse.
-
-«Le Sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au
-trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire
-avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste
-division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du
-bonheur et des intérêts de tous.
-
-»Le Sénat persuadé que les principes de la Constitution nouvelle sont
-dans votre coeur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de
-vous présenter, le titre de Lieutenant général du royaume, jusqu'à
-l'arrivée du Roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne
-peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos
-ancêtres.
-
-»Monseigneur, le Sénat en ces moments d'allégresse publique, obligé de
-rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en est
-pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira
-dans nos coeurs à travers la retenue même de notre langage......» M.
-de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les
-protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches,
-il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans
-presque toutes.
-
-Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue.
-«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
-qui rappelle au trône de France le Roi mon auguste frère. Je n'ai
-point reçu de lui le pouvoir d'accepter la Constitution, mais je
-connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être
-désavoué _en assurant en son nom qu'il en admettra les bases_...»
-Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases
-elles-mêmes, c'est-à-dire, la division des pouvoirs, le partage du
-gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des
-ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,
-la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des
-juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
-de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli
-des votes et actes antérieurs, etc.--J'espère, ajouta le Prince, que
-l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
-garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la
-France.--Cette allocution ayant réussi, le Prince enhardi par le
-succès, parla heureusement, d'abord au Sénat, puis à divers sénateurs
-qu'il entretint familièrement.--L'un d'eux ne put même s'empêcher de
-s'écrier: Oui, c'est bien le sang d'Henri IV qui coule dans vos
-veines.--Son sang coule en effet dans mes veines, repartit le Prince;
-je désirerais avoir ses talents, mais à défaut de ses talents, j'aurai
-son coeur et son amour pour la France.--Ces paroles provoquèrent des
-acclamations chaleureuses, et le Sénat et le Prince parurent deux
-pouvoirs tout à fait réconciliés. Après le Sénat vint le Corps
-législatif, pressé de donner son adhésion à l'acte qui se consommait
-sous ses yeux. Le Prince lui adressa quelques paroles qui indiquaient
-une certaine préférence, car il le complimentait d'avoir résisté à la
-tyrannie, compliment qu'il ne pouvait adresser au Sénat. Cette petite
-flatterie, vivement sentie par le Corps législatif, mais à peine
-aperçue par le Sénat, disparut au milieu du contentement général.
-
-[En marge: Succès personnel de M. le comte d'Artois.]
-
-Le Prince avait obtenu un succès complet, et il en était extrêmement
-satisfait. L'idée de paraître devant un grand corps, composé des
-personnages les plus considérables de France, n'avait pas laissé de
-lui inspirer une certaine timidité. Il était ravi de s'en être bien
-tiré, et avec sa vivacité ordinaire il parut avoir oublié sa récente
-colère.--Ma foi, dit-il à ses intimes, l'engagement est pris; il
-faudra le tenir franchement, et puis, si après quelques années on
-s'aperçoit que les choses ne peuvent pas marcher, on verra comment s'y
-prendre pour les arranger autrement[2].--
-
- [Note 2: C'est le propre récit de M. de Vitrolles, ami
- dévoué du Prince.]
-
-[En marge: Pour la première fois, M. le comte d'Artois songe à
-recourir à l'autorité de Louis XVIII, afin d'obtenir l'approbation de
-tout ce qui s'est fait depuis quinze jours.]
-
-Dès ce moment le Prince pouvait se considérer comme légalement saisi
-de l'autorité royale, et il avait traversé assez adroitement l'une des
-plus graves difficultés de la situation. Tout à coup il se rappela que
-depuis quinze jours, emporté par le torrent des choses, il avait
-toujours agi à sa tête, ou d'après l'impulsion de ses amis, et qu'il
-n'avait pas songé à Louis XVIII. Il n'était certes coupable ni de
-négligence, ni d'usurpation, car il n'avait pas eu une heure de libre
-pour la donner à l'obéissance envers le Roi, et en chaque occurrence
-il n'avait fait que céder à la nécessité. Mais il craignait son frère,
-spirituel, jaloux et caustique. S'apercevant donc que dans tout ce
-qu'il avait fait depuis Nancy, il n'avait pas pensé une fois à
-consulter ce frère, qui pour lui était roi sans condition, il en fut
-presque épouvanté.--Et mon frère! s'écria-t-il, nous n'avons pas songé
-à lui, nous ne lui avons rien mandé. Que va-t-il dire?--M. de
-Vitrolles un peu surpris de ce remords si naïf et si peu fondé, lui
-répondit que d'abord il avait, au milieu de ce chaos, saisi la
-couronne, que c'était là un premier service dont Louis XVIII serait
-bien obligé de lui tenir compte, que d'ailleurs le temps avait manqué
-absolument pour en référer à Londres, qu'il y avait innocence
-démontrée dans la conduite qu'on avait tenue, qu'au surplus le moment
-était venu d'envoyer, et que Louis XVIII verrait bien que ce moment
-était le premier dont on avait pu disposer.--Un peu remis de sa
-frayeur, M. le comte d'Artois choisit le comte de Bruges pour
-l'expédier en Angleterre, afin d'exposer à Louis XVIII ce qu'on avait
-fait, de lui en donner les raisons, et de prendre ses ordres royaux
-relativement à ce qui restait à faire, et aux préparatifs de son
-voyage en France.
-
-[En marge: Le gouvernement provisoire converti en conseil royal
-délibérant avec le comte d'Artois.]
-
-M. le comte d'Artois étant investi de l'autorité royale, il fallait
-mettre un terme à l'existence du gouvernement provisoire, sans
-toutefois éloigner ni les hommes qui l'avaient composé, ni leur
-influence. Ingratitude à part, l'imprudence eût été trop grande de se
-séparer d'eux si vite et si brusquement. Le moyen de satisfaire à
-toutes les convenances était clairement indiqué, c'était de faire du
-gouvernement provisoire le conseil de M. le comte d'Artois, car ce
-prince, lors même qu'il eût été plus au courant des hommes et des
-choses qu'il ne l'était, ne pouvait se passer d'un conseil. Le
-gouvernement provisoire fut donc converti en conseil de gouvernement,
-délibérant avec le Prince sur toutes les affaires de l'État. Les
-ministres, déjà parfaitement choisis pour la plupart, et quelques-uns
-dignes de gouverner la France en tout temps, devinrent ministres du
-Roi, en attendant que Louis XVIII, rentré en France, les confirmât
-dans leur poste.
-
-[En marge: Quelques personnages ajoutés à ce conseil.]
-
-[En marge: Impossibilité d'y adjoindre le maréchal Marmont.]
-
-[En marge: Adjonction des maréchaux Oudinot et Moncey, et du général
-Dessoles.]
-
-Cependant le conseil du Prince, uniquement composé du gouvernement
-provisoire, eût été trop incomplet sous plus d'un rapport. Il y
-manquait des représentants de l'armée, car on ne pouvait prendre pour
-tel le vieux Beurnonville, bon officier jadis, mais depuis si
-complétement oublié, que les glorieuses phalanges qui avaient parcouru
-l'Europe pendant vingt années ne pouvaient se reconnaître en lui. On
-songea d'abord à deux personnages, au maréchal Suchet, à cause de ses
-talents d'homme de guerre et d'homme de gouvernement, et au maréchal
-Marmont, à cause du service signalé qu'il avait rendu à la royauté. M.
-de Talleyrand ne voulut pas auprès de lui d'un personnage aussi
-considérable que le maréchal Suchet, et personne n'eut ni le courage
-ni le goût de s'adjoindre le maréchal Marmont. Cet infortuné qui avait
-cru s'acquérir le premier rang en passant du côté du gouvernement
-provisoire, était devenu odieux à ses anciens camarades, et importun à
-ses nouveaux amis. Les militaires attribuant à la défection du 6e
-corps plus d'influence qu'elle n'en avait eu sur le résultat de la
-guerre, se plaisaient à penser, et surtout à dire, que la trahison
-seule avait pu les vaincre, et au moment où ils abandonnaient
-Napoléon pour les Bourbons, ils prenaient grand soin d'établir une
-distinction bien tranchée entre l'acte de _trahir_ et celui de _se
-rallier_. Aussi plus ils étaient ralliés, plus ils étaient sévères
-pour Marmont, qui était ainsi devenu le traître par excellence. Le
-malheureux, en s'apercevant de l'abîme où il était tombé sans s'en
-douter, se révoltait de l'injustice du sort. Plus il souffrait, plus
-il s'agitait, allait, venait, tantôt pour se donner de l'importance,
-tantôt pour rendre à l'armée des services dont elle lui sût gré, ce
-qui notamment lui avait inspiré tant d'ardeur pour défendre la cocarde
-tricolore, et pour provoquer des mesures contre la désertion. Mais
-sans réussir à se faire absoudre par ses anciens camarades, il s'était
-déjà rendu singulièrement incommode à ceux qu'il avait servis, par les
-mouvements auxquels il se livrait, par les prétentions excessives
-qu'il affichait, par le reproche d'ingratitude toujours près de
-s'échapper de sa bouche quand on ne faisait pas ce qu'il voulait. Sa
-vanité, sa légèreté, son courage même, ajoutaient encore aux
-inconvénients de son rôle, et il était devenu un pesant fardeau pour
-le parti dont il avait assuré le triomphe: terrible exemple pour tous
-ceux qui dans les révolutions sont tentés de sortir de la ligne des
-devoirs clairs et simples découlant de leur position. Le choisir comme
-membre du conseil suprême était réellement impossible, et on n'y
-songea que pour se dire qu'il n'y fallait pas songer. On prit de
-braves gens, justement estimés dans l'armée, mais incapables d'exercer
-une influence politique, les maréchaux Moncey et Oudinot, qui avaient
-été des premiers à se rallier. Ces nouveaux collègues convenaient à
-M. de Talleyrand, auquel ils ne pouvaient porter ombrage. On fit
-encore un choix d'une tout autre valeur, celui du général Dessoles,
-qui n'affichait pas non plus de prétentions importunes. On savait
-depuis longtemps que ce chef d'état-major de Moreau était un homme
-distingué. On en fut convaincu bien davantage après quelques jours
-passés avec lui. Il montrait un esprit fin, cultivé, étendu, un
-caractère indépendant, et les convictions honnêtes de cette époque,
-c'est-à-dire la persuasion très-sincère qu'il fallait chercher
-désormais sous les Bourbons la paix et une sage liberté. De plus, le
-général Dessoles avait su en quelques jours acquérir la faveur de la
-garde nationale, qui, recrutée dans la bonne bourgeoisie de Paris,
-ayant ses opinions saines et tempérées, allait être pour le nouveau
-gouvernement une force des plus secourables, entre l'armée impériale
-déjà dévorée de regrets, et l'armée des alliés obéissant à des
-volontés étrangères. Le général Dessoles fut donc pour la garde
-nationale et pour lui-même appelé à faire partie du conseil royal.
-
-[En marge: Prétention de M. de Vitrolles de remplacer le duc de
-Bassano.]
-
-Il y avait un personnage qui, après avoir servi d'intermédiaire entre
-les puissances du jour, et couru même pour la cause royale de
-véritables dangers, avait la prétention de n'être pas mis de côté
-comme un instrument désormais inutile; ce personnage était M. de
-Vitrolles. Devenu l'agent spécial et presque l'ami de M. le comte
-d'Artois, il aspirait à jouer sous la royauté des Bourbons le rôle de
-M. de Bassano sous l'Empire. C'était se tromper étrangement, car le
-rôle de M. de Bassano, recueillant les volontés d'un maître absolu, et
-les signifiant à des ministres commis, avait disparu avec Napoléon.
-Néanmoins M. de Vitrolles s'installa spontanément dans les fonctions
-de secrétaire du Conseil royal, pour tenir note des délibérations de
-ce conseil, ce qui déplut fort à M. de Talleyrand, lequel pensait avec
-raison que ce qu'il faut enregistrer dans un conseil de gouvernement,
-ce sont les volontés définitives, et non ces mille volontés fugitives,
-souvent contradictoires, par lesquelles passent les hommes même les
-plus fermes avant d'arriver à leurs dernières résolutions. M. de
-Vitrolles prit donc ce rôle de tenir la plume dans le Conseil royal,
-bien qu'on lui enjoignît plusieurs fois, non pas de s'en aller, mais
-de ne pas écrire.
-
-[En marge: L'abbé de Pradt nommé grand chancelier de la Légion
-d'honneur.]
-
-Cependant on n'avait pas satisfait ainsi toutes les ambitions qui
-s'agitaient autour du nouveau gouvernement. Restait par exemple l'abbé
-de Pradt, qui s'imaginait être aussi utile qu'il était pétulant, dont
-personne n'aurait songé à faire un ministre, ni aimé à faire un
-collègue, et que par ce motif on plaça dans un brillant isolement, en
-le nommant grand chancelier de la Légion d'honneur. Il était un autre
-personnage, longtemps familier de Napoléon, dont il avait été
-condisciple, et qui ayant perdu sa confiance depuis plusieurs années,
-lui payait par une haine furieuse la disgrâce qu'il avait encourue,
-c'était M. de Bourrienne, qu'on avait dans le premier moment appelé à
-l'administration des postes. On l'y laissa, parce qu'il y était, et
-qu'on aurait été embarrassé de lui trouver un autre emploi.
-
-[En marge: Conseil particulier de M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: Faiblesse de M. le comte d'Artois à l'égard des agents
-subalternes du royalisme.]
-
-Au milieu de tous ces choix on ne voyait pas encore figurer beaucoup
-de membres de cette émigration qui, rentrée à des époques anciennes ou
-récentes, regardait le règne des Bourbons non-seulement comme son
-triomphe, mais comme son patrimoine. Déjà quelques-unes étaient
-arrivés d'Angleterre ou des provinces, et se pressaient autour du
-comte d'Artois, qui, ne pouvant leur donner place dans le gouvernement
-de l'État, se réduisait à en composer son gouvernement particulier, et
-en quelque sorte sa clientèle personnelle. Nous avons parlé de MM. de
-Montciel et de la Maisonfort, venus, l'un de Franche-Comté, l'autre
-d'Angleterre, gens de mérite, et de savoir, ne devant pas être
-confondus avec la tourbe des empressés qui cherchent à profiter de
-toutes les révolutions. M. le comte d'Artois les établit aux
-Tuileries, pour former près de lui une espèce de conseil secret, qui
-aurait toute sa confiance. Si M. le comte d'Artois n'eût admis auprès
-de lui que des hommes pareils, bien que les doubles influences soient
-toujours dangereuses dans un gouvernement, le mal eût été en partie
-corrigé par la qualité des choix. Mais tandis que son frère Louis
-XVIII, par prudence, paresse, dédain, avait constamment tenu à
-distance les agents du royalisme, qui venaient sans cesse de la Vendée
-ou de Paris en Angleterre, apportant de fausses informations et de
-fausses espérances, M. le comte d'Artois, par besoin de se mêler de
-tout, et par facilité d'humeur, s'en était toujours entouré, et déjà
-il en était assailli, autant du moins que le temps l'avait permis. Les
-Tuileries commençaient en effet à se remplir d'hommes lui rappelant
-qu'ils avaient fait ceci ou cela, qu'ils avaient été chargés de telle
-ou telle commission, fort périlleuse à les entendre, et s'offrant à
-rendre de nouveaux services de quelque genre qu'ils fussent. Les uns
-proposaient d'aller dans les départements pour mettre hors de fonction
-les préfets ou sous-préfets récalcitrants de l'Empire, ou de courir
-après les membres de la famille Bonaparte pour leur arracher les
-richesses qu'ils emportaient, disait-on. D'autres offraient même, si
-on voulait, de débarrasser la France du tyran, qui, bien que détrôné,
-ne la laisserait jamais en repos si on le laissait en vie. M. le comte
-d'Artois, sans écouter, sans examiner surtout ce qu'on lui proposait,
-accueillait ces officieux, prenait la main à tous, ne contestait à
-aucun ses prétendus services, ne disait à aucun qu'il ne se souvenait
-pas de l'avoir vu, recevait les offres des uns et des autres, leur
-prodiguait en retour les promesses avec une abondance de coeur et de
-paroles qui tenait à sa bonté autant qu'à sa légèreté, n'avait qu'un
-souci, c'était de les renvoyer contents, traitait exactement de même
-d'honorables royalistes, fidèles à leur foi sans l'avoir jamais
-souillée d'aucun méfait, et des hommes couverts de crimes pendant la
-guerre civile. À tous sans exception il disait qu'il fallait prendre
-patience, que chacun aurait la récompense de ses oeuvres, pourvu qu'il
-ne fût pas trop pressé, qu'on avait été obligé dans les premiers
-moments de s'entourer des _gens de Bonaparte_, lesquels d'ailleurs
-avaient rendu des services dont il convenait de tenir compte, mais que
-le tour des purs royalistes viendrait, et qu'ils n'auraient pas en
-vain souffert, aimé, attendu pendant vingt-cinq années.
-
-Incapable de vouloir sciemment ce qui était mauvais, mais très-capable
-de le laisser faire, M. le comte d'Artois était donc, dès les premiers
-jours, devenu le centre de deux gouvernements, l'un régulier, composé
-d'anciens fonctionnaires de l'Empire qui lui avaient mis le pouvoir
-dans la main, l'autre, irrégulier et on dirait clandestin, s'il n'eût
-été universellement connu, composé des royalistes opprimés sous la
-révolution, annulés sous l'Empire, les uns ayant traversé honnêtement
-la guerre civile, les autres ayant contracté les vices qu'elle
-engendre. Il s'agitait entre l'un et l'autre, faisant bon visage à
-tous deux, rêvant de les concilier, et d'en tirer utilité pour sa
-cause, double rôle auquel aurait succombé l'homme le plus ferme et le
-plus sage.
-
-[En marge: Situation déplorable dans laquelle la guerre avait laissé
-la France, et nécessité d'y pourvoir d'urgence.]
-
-Pourtant l'état de la France était lamentable, et il était urgent d'y
-porter remède. Dans la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
-Champagne, la Bourgogne, la Flandre, régnaient la désolation et la
-stupeur. Les troupes ennemies, et particulièrement les troupes
-prussiennes, commettaient des atrocités dont les armées françaises,
-quoique ayant souvent commis de déplorables excès en pays conquis, ne
-s'étaient jamais rendues coupables, du moins au même degré. Leurs
-monarques, à Paris, prescrivaient de bonne foi la discipline et
-l'humanité, mais leurs officiers, croyant qu'on pouvait désobéir à de
-tels ordres, et qu'en tout cas cette désobéissance resterait inconnue
-ou impunie, ne se refusaient rien, ni à eux-mêmes ni à leurs soldats.
-Ils prenaient ce qui leur convenait, et laissaient détruire encore
-davantage. En Champagne notamment, où la guerre avait été des plus
-actives, les villages étaient en cendres, les populations en fuite,
-les communications interrompues, les ponts coupés, les routes
-défoncées et infectées de cadavres. Les paysans pleins de rage
-égorgeaient sans pitié les soldats étrangers qui leur tombaient sous
-la main. Les autorités impériales avaient été remplacées par les
-individus qui s'étaient offerts, ou qu'on avait pris sur les lieux, et
-qui servaient à lever sur le pays ce dont l'ennemi avait besoin, genre
-d'extorsion préférable cependant au pillage. À ce spectacle désolant
-s'en ajoutait un autre, qui était de nature à exciter de vives
-inquiétudes. Les armées françaises, surtout celles qui avaient été le
-plus fortement engagées, étaient en face et très-près des armées
-coalisées. Leur premier sentiment avait été une sorte de satisfaction
-de voir finir une guerre horriblement meurtrière; le second avait été
-le regret, et ce regret s'était bientôt converti en une colère
-furieuse contre les _traîtres_, auxquels elles imputaient le malheur
-de nos armes. Dans leur effervescence, elles n'étaient pas loin de se
-jeter de nouveau sur l'ennemi, et elles n'échappaient à cette
-disposition que par la désertion, devenue, avons-nous dit, une
-contagion générale. Aussi les routes étaient-elles couvertes de
-militaires s'en allant en troupes, avec armes, bagages et chevaux, de
-manière qu'on était menacé ou de n'avoir plus de soldats, ou d'en
-avoir de trop fidèles, tout prêts à recommencer spontanément la
-guerre.
-
-[En marge: Incertitude et trouble des autorités dans les provinces.]
-
-[En marge: Refus d'acquitter les impôts indirects dans le Midi.]
-
-[En marge: Invasion des produits étrangers à la suite des armées
-ennemies.]
-
-Dans les provinces où l'invasion n'avait pas pénétré, les autorités,
-incertaines, inquiètes, craignant à la fois ou de quitter Napoléon
-trop tôt, ou de rejoindre les Bourbons trop tard, avaient une conduite
-équivoque, et n'étaient pas capables de contenir les populations
-émues. Dans le centre de la France, pays ordinairement paisible,
-l'inconvénient n'était pas grand, et on en était quitte pour des
-hésitations dont s'amusait la malice publique. Mais dans la Vendée,
-dans le Midi, partout où les royalistes et les révolutionnaires se
-trouvaient en présence, la faiblesse des autorités devenait un
-véritable péril. Enfin l'impôt était aussi réprouvé que la
-conscription. À l'exemple de M. le comte d'Artois, MM. les ducs
-d'Angoulême et de Berry avaient paru, l'un en Gascogne, l'autre en
-Normandie, au cri: _Plus de conscription, plus de droits réunis!_--On
-voulait que la seconde de ces promesses se réalisât sur-le-champ, et
-de Marseille à Bordeaux on refusait d'acquitter les impôts indirects.
-Pour compléter ce triste tableau, il faut ajouter que les Anglais,
-fidèles à la coutume d'introduire leurs marchandises à la suite de
-leurs armées, avaient couvert le littoral de la Manche, de l'Océan et
-de la Méditerranée, de sucres, cafés, tissus de coton, fers, offerts à
-vil prix, ce qui menaçait de ruiner nos négociants et nos
-manufacturiers, car les uns n'avaient en magasin que des denrées
-coloniales ayant subi le tarif de 50 pour cent, et les autres ne
-pouvaient livrer aux consommateurs que des produits fabriqués avec des
-matières premières d'une excessive cherté. Une catastrophe commerciale
-pouvait donc se joindre à toutes les calamités d'une affreuse guerre.
-Enfin le Trésor n'avait pas un million disponible. Dans les provinces
-envahies les caisses avaient été vidées par l'ennemi, et dans les
-provinces où les troupes étrangères n'avaient pas pénétré, l'impôt
-avait cessé d'être perçu.
-
-Quand on voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement
-nouveau surgi d'une révolution, on est effrayé, et il semble qu'il ne
-puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais
-nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté
-générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement
-d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments
-les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger.
-
-[En marge: Le gouvernement commence par envoyer des commissaires
-extraordinaires dans les provinces.]
-
-[En marge: Choix de ces commissaires, pris parmi les hommes de
-l'ancien et du nouveau régime.]
-
-On envoya d'abord dans les provinces des commissaires extraordinaires,
-chargés d'y porter ce qu'on appelait alors les _actes du Sénat_, de
-les y faire connaître, accepter et exécuter, de délivrer les prêtres
-ou royalistes détenus, de mettre un terme aux vexations qui avaient la
-conscription pour cause, de faire un examen attentif des autorités
-locales, préfets, sous-préfets, maires, de les rallier à la cause des
-Bourbons, ou de les destituer. On choisit ces commissaires dans des
-vues de conciliation, et on leur donna des instructions fort sages.
-Leur choix fut un mélange de _gens de Bonaparte_ (c'est ainsi qu'on
-appelait les hommes qui avaient appris les affaires à l'école de
-Napoléon, et qui avaient su le quitter à temps), et de grands
-seigneurs d'autrefois, modérés et bienveillants, comme on l'est
-ordinairement dans la première joie du triomphe. On y voyait
-confondus le maréchal Kellermann, envoyé dans la 3e division
-militaire (Metz); le comte Dejean dans la 11e (Bordeaux); le duc de
-Plaisance, neveu de l'architrésorier Lebrun, dans la 14e (Caen); M.
-Otto, l'ancien diplomate, dans la 21e (Bourges); le général Marescot,
-le compagnon d'infortune du général Dupont, dans la 20e (Périgueux);
-le comte Jules de Polignac dans la 10e (Toulouse); le comte Roger de
-Damas dans la 4e (Nancy); le comte Auguste de Juigné, neveu de
-l'ancien archevêque de Paris, dans la 7e (Grenoble); le comte Bruno de
-Boisgelin dans la 8e (Toulon); le chevalier de la Salle, fils de
-l'ancien gouverneur de l'Alsace, dans la 5e (Strasbourg); le comte
-Alexis de Noailles dans la 19e (Lyon), etc... Ces personnages si
-divers se mirent en route immédiatement pour porter dans les
-départements la bonne nouvelle du retour des Bourbons, de la paix, de
-la liberté constitutionnelle, et pour rallier tous les esprits à cette
-révolution.
-
-[En marge: Nouveaux cantonnements assignés aux armées françaises pour
-prévenir les collisions avec l'ennemi.]
-
-On se hâta de répartir le mieux possible l'armée que Napoléon avait
-concentrée autour de Fontainebleau, et de changer les commandants qui
-inspiraient des craintes. On dispersa la garde impériale qui formait
-par sa réunion un foyer redoutable, et on la distribua entre les
-départements où son esprit ne pouvait devenir dangereux. On laissa la
-vieille garde à Fontainebleau, mais on envoya la jeune à Orléans. La
-cavalerie de la garde fut cantonnée à Bourges, Saumur, Angers;
-l'artillerie à Vendôme. Le 6e corps qui, sous l'impulsion du maréchal
-Marmont et de ses généraux divisionnaires, s'était séparé de la cause
-impériale, fut établi à Rouen et dans les environs. Le 7e corps,
-celui d'Oudinot, composé en grande partie de troupes tirées d'Espagne,
-fut dirigé sur Évreux, avec la cavalerie du comte de Valmy. Le 11e
-corps, celui de Macdonald, fut envoyé avec la cavalerie de Milhaud à
-Chartres. Le 2e corps, celui du général Gérard, fut envoyé à Nevers
-avec la cavalerie Saint-Germain. Ce qui restait de Polonais fut réuni
-à Saint-Denis, pour être mis à la disposition de l'empereur de Russie.
-Dans la même intention on réunit les Croates à Dijon, pour les
-restituer au prince de Schwarzenberg, et les Belges à Saint-Germain,
-pour les restituer au prince d'Orange. Dans ces cantonnements les
-collisions entre les troupes françaises et étrangères n'étaient plus à
-craindre. Le général Maison, qui venait de s'honorer par la campagne
-de Belgique, et par sa fermeté à maintenir la discipline, fut laissé à
-la tête des troupes de Flandre. Le maréchal Davout passait pour un
-partisan obstiné de l'Empire. Sa résistance à Hambourg avait exaspéré
-les monarques alliés; son nom faisait trembler en Allemagne tous les
-ennemis de la France; il n'avait pas hésité à tirer sur le drapeau
-blanc, parce qu'on le lui avait montré à côté du drapeau russe, et
-c'étaient là des actes qui, même sans une grande intolérance, le
-rendaient inacceptable pour le nouveau gouvernement. Le général Gérard
-fut envoyé à Hambourg pour le remplacer. On laissa le général Grenier
-ramener l'armée d'Italie, sans rien prescrire à son égard, et Augereau
-commander pendant la paix les troupes du Dauphiné qu'il avait si mal
-commandées pendant la guerre, mais qu'il ne semblait pas disposé à
-rendre à Napoléon, à en juger du moins par sa récente proclamation.
-Enfin, à l'égard des maréchaux Soult et Suchet, on se décida sous
-l'impression des rapports qu'on venait de recevoir. D'après ces
-rapports, le maréchal Suchet avait paru calme et modéré, le maréchal
-Soult, récalcitrant, hostile, attaché à l'Empire au delà de toute
-mesure. On prescrivit à ce dernier de céder son commandement au
-maréchal Suchet, qui réunit ainsi dans sa main les anciennes armées
-d'Aragon et de Castille.
-
-[En marge: Libération de la classe de 1815, et ajournement de la
-question de la conscription.]
-
-Après ces mesures d'urgence il restait, relativement à l'armée, une
-résolution grave à prendre. Il s'agissait de prononcer sur la
-conscription, institution nécessaire, mais alors universellement
-détestée. On adopta la sage détermination, malgré les imprudentes
-promesses des Princes, de ne rien statuer quant à présent, et
-d'ajourner ainsi, sous prétexte de les réserver respectueusement à la
-royauté encore absente, toutes les questions d'une haute importance.
-Seulement, comme il fallait faire à la désertion sa part nécessaire,
-on décida que les conscrits de 1815, levés en 1814, selon la coutume
-impériale de devancer les conscriptions d'une année, pourraient rester
-chez eux, s'ils n'avaient pas encore rejoint les drapeaux, ou y
-retourner s'ils avaient déjà quitté leurs communes. Ce n'était que
-légaliser en quelque sorte un fait accompli presque partout. On
-comptait avec raison que les hommes qui rentraient en grand nombre
-d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Russie, d'Angleterre, à titre de
-garnisons rendues ou de prisonniers élargis, procureraient à l'armée
-une masse de soldats excellents, et en fourniraient même beaucoup
-plus qu'on ne pourrait en payer.
-
-[En marge: Les finances constituent la principale difficulté du
-nouveau gouvernement.]
-
-Payer allait devenir en effet une des principales difficultés du
-nouveau gouvernement. Napoléon, dans les derniers jours de son règne,
-avait fait vivre le Trésor en lui prêtant de l'argent, qu'il prenait
-dans les économies de sa liste civile, depuis que le domaine
-extraordinaire était épuisé. Des 150 millions environ qu'il avait
-économisés sur ses diverses listes civiles, il lui restait, comme on
-l'a vu, 18 millions en janvier 1814, et on en avait trouvé encore 10 à
-Orléans, avec sa propre vaisselle, qu'on avait arrachés des mains de
-Marie-Louise. Les auteurs de cette expédition avaient voulu conduire
-aux Tuileries les fourgons contenant les 10 millions, comme une
-portion recouvrée du domaine public, dont ils désiraient faire hommage
-à M. le comte d'Artois. Et, effectivement, le dépôt avait été conduit
-intact jusqu'à la porte du Prince.
-
-[En marge: Fermeté que le ministre, M. Louis, met à faire rentrer les
-10 millions trouvés à Orléans.]
-
-Lorsque le baron Louis, ministre des finances, connut le fait, il en
-fut irrité au plus haut point. C'était, avons-nous dit, un esprit
-ardent, mais supérieur, imbu des principes financiers les plus sains,
-connaissant toutes les ressources qu'on pouvait tirer du crédit, et
-seul capable dans les circonstances où l'on se trouvait, d'en faire
-l'essai, et d'y réussir. À la hauteur, à la profondeur des vues, il
-joignait un amour de la règle poussé jusqu'à la passion. Il avait
-épousé la cause des Bourbons avec chaleur, non par conformité de
-sentiments avec l'émigration, mais par désir sincère d'une sage
-liberté qu'il n'espérait que des Bourbons. Néanmoins, malgré son
-dévouement au gouvernement nouveau, en apprenant qu'on avait
-transporté aux Tuileries les dix millions dont il avait un besoin
-indispensable, il fut courroucé de la privation et de l'irrégularité.
-Il assembla les principaux personnages composant le ministère et le
-conseil du Prince, leur dénonça le fait, et déclara que si les dix
-millions n'étaient à l'instant renvoyés au Trésor, il donnerait sa
-démission motivée. On s'efforça de le calmer, on lui conseilla d'aller
-chez le Prince, de lui faire connaître avec modération et convenance
-les règles établies depuis 1789 dans la gestion de la fortune
-publique, et on lui promit qu'il aurait satisfaction.
-
-Le ministre un peu apaisé se rendit chez le comte d'Artois, le
-surprit, sans lui déplaire, par la vigueur de son langage, et le
-trouva facile à rendre un bien qu'il ne songeait nullement à
-s'approprier, et dont il aurait usé tout au plus en faveur de ses amis
-malheureux, si on ne lui avait pas dit que c'était le bien de l'État,
-indispensable d'ailleurs à l'acquittement des services publics. Les 10
-millions furent rendus à 500 mille francs près, qui étaient
-nécessaires pour l'entretien de la maison du Prince.
-
-[En marge: Ferme résolution du ministre des finances de payer toutes
-les dettes de l'État, et de maintenir les impôts existants.]
-
-[En marge: Le conseil royal appuie le ministre, et le comte d'Artois
-le laisse faire.]
-
-Ce secours arrivait fort à propos, et, obtenu en valeurs métalliques,
-il n'en avait que plus de prix. Aucun homme peut-être n'a aussi bien
-compris que M. Louis, que le secret du crédit est dans la ponctuelle
-exactitude à tenir ses engagements. Le penchant des partis, presque à
-toutes les époques, est d'attacher peu d'importance aux engagements de
-leurs prédécesseurs, et il ne manquait pas alors de royalistes qui
-étaient tout prêts à traiter comme peu respectables les dettes de
-l'Empire et de la Révolution. Mais M. Louis dit hautement, que tout
-disposé qu'il était à défendre les deniers du Trésor, il ne les
-défendrait pas jusqu'à frustrer les créanciers de l'État de ce qui
-leur était dû, que par conséquent les dettes antérieures, quelle qu'en
-fût la cause ou l'origine, seraient rigoureusement acquittées, et il
-ajouta, ce qui pouvait seul rendre sa déclaration sérieuse, qu'il
-était résolu à maintenir les impôts existants, malgré les clameurs des
-partis et des masses populaires. Quelques mots irréfléchis, proférés
-par les Princes dans un premier moment, ne devaient pas être, selon
-lui, une raison de s'écarter des véritables principes financiers. Les
-droits réunis et la conscription étaient nécessaires, car à tout
-gouvernement il fallait des hommes et de l'argent, et on devait par
-conséquent avoir le courage de les maintenir.--La présence du comte
-d'Artois, qui avait été le plus prodigue des princes en fait de
-promesses imprudentes, n'imposa nullement au courageux ministre, et il
-déclara que si on ne prononçait pas sur-le-champ le maintien de toutes
-les contributions ordinaires et extraordinaires déjà votées pour 1814,
-il serait impossible de faire le service, et que quant à lui il ne
-s'en chargerait pas. On lui donna satisfaction, en ajoutant que
-lorsque le Roi serait arrivé, on procéderait à un examen approfondi et
-définitif des impôts existants. M. Louis fit donc maintenir
-provisoirement les droits réunis, sauf quelques changements de forme
-concédés à la passion du jour. Ainsi le droit dit _de détail_, établi
-sur les boissons spiritueuses, a toujours été le plus odieux aux
-masses populaires, parce qu'il est perçu au cabaret. M. Louis en le
-maintenant accorda que pour les villes qui avaient un octroi, ce droit
-_de détail_ pouvait être converti en une augmentation sur le droit
-_d'entrée_. Il accorda également quelques simplifications dans le
-droit dit _de mouvement_, qui se perçoit au moment du déplacement des
-boissons. Sauf ces légères concessions, M. Louis resta inébranlable
-sur le principe même de l'impôt, et mit tout le Conseil de son avis.
-M. de Talleyrand et ses collègues souriaient de la fougue du ministre
-des finances, mais tout en souriant, ils donnaient à M. le comte
-d'Artois l'exemple de respecter cette passion si rare du bien public,
-et d'y condescendre. M. le comte d'Artois, à la fois ignorant et
-facile, oublieux d'ailleurs de ses promesses, laissa faire le conseil
-et le ministre, étant encore très-disposé à écouter des hommes qui
-passaient pour savoir ce que lui et ses compagnons d'infortune
-ignoraient absolument.
-
-[En marge: Rapide confiance inspirée par M. Louis, et prompte
-naissance du crédit.]
-
-Les intérêts ont le tact fin et prompt, et ils donnent rapidement leur
-confiance à qui la mérite. On sut bientôt qu'on avait un ministre des
-finances qui voulait payer sans exception les dettes légitimement
-constatées, et qui, pour y suffire, ne craignait pas de maintenir les
-impôts nécessaires, se souciant peu d'être impopulaire, pourvu qu'il
-établît le crédit de l'État. Ce crédit en effet fut créé comme par
-enchantement, grâce à la paix désormais assurée, grâce à un ministre
-dont les principes étaient si fermes et si hautement professés. Les
-gens d'affaires, premiers organes de la confiance publique, se
-montrèrent empressés à seconder M. Louis, et celui-ci put tout de
-suite recourir à une mesure qui auparavant eût été impossible, celle
-de créer des effets à courte échéance, c'est-à-dire des bons royaux.
-
-[En marge: Création de dix millions de bons royaux.]
-
-[En marge: Marche régulière de tous les services.]
-
-L'usage a consacré dans les États modernes deux sortes de dette, la
-dette fondée dont les effets sont sans échéance, ou à échéance
-très-éloignée, et la dette flottante dont les effets sont à échéance
-rapprochée, et dont l'intérêt varie selon la situation du crédit.
-Ainsi en Angleterre et en France, il existe les titres de la rente
-perpétuelle, et les bons de _l'Échiquier_ ou du _Trésor_. Le
-discrédit, résultat de la banqueroute, avait été si grand après le
-Directoire, que pendant l'Empire Napoléon n'avait jamais pu émettre
-des bons du Trésor, et qu'il lui avait fallu dissimuler le principal
-engagé, c'est-à-dire le Trésor lui-même. Ainsi on avait eu recours
-d'abord aux bons des receveurs généraux, puis, M. Mollien ayant
-sagement créé la Caisse de service, on avait converti les bons des
-receveurs généraux en bons de la Caisse de service. C'étaient en
-réalité des bons du Trésor, sauf qu'on n'osait pas leur donner leur
-nom véritable. En 1814 la Caisse de service était tellement obérée,
-qu'on n'aurait pu ajouter un seul effet à ceux qu'elle avait déjà en
-circulation. M. Louis n'hésita pas à créer une nouvelle dette
-flottante, en émettant 10 millions de bons royaux, à courte échéance,
-et à intérêt proportionné aux circonstances. Ces dix millions, grâce à
-la confiance que le ministre inspirait, furent accueillis sans
-répugnance. On avait reçu d'Orléans dix millions en espèces
-métalliques; les impôts maintenus, quoique non acquittés dans
-certaines provinces, avaient procuré quelques ressources, et on put,
-pour le premier mois, distribuer aux divers ministères 50 millions,
-acquittés comptant, ce qui permit de mettre au courant tous les
-services. Les affaires en reçurent sur-le-champ une heureuse
-impulsion, qui contribua beaucoup à ranimer le crédit dont l'État
-allait vivre désormais. Tandis que M. Louis commençait ainsi à fonder
-le crédit, il apporta une égale fermeté à maintenir l'ordre, qui avait
-été le principal mérite des finances impériales, et il fit continuer
-la coutume de présenter tous les mois au Conseil le tableau des
-besoins du mois suivant, pour les connaître et y adapter les
-ressources nécessaires.
-
-[En marge: État commercial de la France.]
-
-[En marge: Changements provisoires apportés à nos tarifs commerciaux.]
-
-Les finances, qui étaient la tâche la plus difficile du nouveau
-gouvernement, étaient donc tirées de leur premier embarras, grâce au
-ministre habile et vigoureux qui en avait assumé le fardeau. Il
-fallait encore dans cette partie de l'administration pourvoir à la
-grave difficulté qui naissait de la situation extraordinaire du
-commerce, et que nous avons déjà sommairement indiquée. Si par le
-blocus continental Napoléon, faute de patience, n'avait pas réussi à
-vaincre l'Angleterre, il avait au moins jeté les fondements de notre
-industrie. La filature et le tissage soit du coton, soit de la laine,
-le traitement et les emplois nombreux du fer, avaient fait des progrès
-remarquables. L'extraction du sucre des matières végétales propres à
-l'Europe, la coloration des étoffes au moyen des agents chimiques,
-avaient fait des progrès non moins étonnants. Nos produits pouvaient
-déjà se présenter sur tous les marchés, en état d'infériorité quant au
-prix, mais d'égalité et quelquefois de supériorité quant à la
-perfection, comparativement aux produits britanniques. Seulement
-Napoléon en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à
-l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser
-les produits manufacturés des Anglais, il avait également prohibé les
-matières premières apportées par le pavillon britannique, telles que
-les cotons bruts, les indigos, les bois de teinture, les sucres, les
-cafés, etc. Puis à la prohibition il avait substitué en 1810 le fameux
-tarif de 50 pour cent, que toutes ces matières avaient payé. Néanmoins
-nos manufactures avaient pu supporter cette charge, garanties qu'elles
-étaient contre la concurrence anglaise par des prohibitions absolues.
-On comprend, sans qu'il soit besoin d'explications, quelle
-perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque
-invasion des produits britanniques. Ainsi les sucres, les cafés, les
-tissus de coton, etc., si ardemment désirés par les populations du
-continent, répandus en abondance dans toute l'Allemagne dès l'année
-1813, avaient fait irruption en France en 1814, à la suite des armées
-coalisées. Ils avaient passé le Rhin, l'Escaut, la Meuse, et suivi pas
-à pas les soldats de la coalition, ou bien débarqué tout simplement
-sur le littoral, car nos ports s'étaient hâtés, avant tout ordre de
-Paris, d'admettre le pavillon britannique. Il en résultait que nos
-toiles de coton étaient obligées de lutter avec les toiles anglaises,
-qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient celui de
-n'avoir pas acquitté le droit de 50 pour cent sur les matières
-premières; que le café anglais coûtant à Londres 28 sous, et revenant
-dans nos ports à 38, se trouvait en présence du café français, qui à
-ce prix devait ajouter un droit de 44 sous payé au Trésor, et devenait
-dès lors invendable, puisqu'il aurait fallu exiger de l'acheteur plus
-de 4 francs. Il en était de même pour le sucre, et pour toutes les
-denrées coloniales. Si on avait eu la paix sans l'invasion étrangère,
-la manière de procéder la plus naturelle eût été de supprimer ces
-droits graduellement, afin de laisser aux marchandises qui en étaient
-chargées le temps de s'écouler. Mais la double invasion des soldats et
-des produits étrangers s'étant accomplie simultanément, il fallait
-subir la conséquence de ce double fait, et ne pas prolonger le mal en
-prolongeant l'existence de tarifs désormais inapplicables. Il fallait
-par exemple affranchir les cotons bruts de tout droit, pour que nos
-manufactures eussent cette charge de moins à supporter dans leur lutte
-contre les produits britanniques. Sur le café, le sucre et les
-matières coloniales en général, il fallait diminuer sensiblement les
-droits, pour que le commerce français pût les fournir en concurrence
-avec le commerce anglais. Ainsi les cafés coûtant 28 sous la livre à
-Londres, pouvaient bien supporter un droit de 6 sous qui les élevait à
-34 sous, et permettait au commerce de les donner à 38, prix courant à
-Paris depuis l'entrée des étrangers. Sans ces mesures nos marchés
-auraient été exclusivement approvisionnés par les fraudeurs, qui
-vendaient aux prix les plus bas les marchandises introduites en France
-à la suite de l'ennemi.
-
-Ces motifs clairement exposés servirent de préambule à une ordonnance
-qui modifia provisoirement les tarifs. Par cette ordonnance le
-ministre supprima les droits sur les cotons et diverses matières
-premières, réduisit des sept huitièmes environ les droits sur les
-sucres et les cafés, promit de rétablir les lignes de douanes aussitôt
-que les armées coalisées auraient évacué le territoire, et annonça
-pour cette époque l'établissement de nouveaux tarifs, qui
-protégeraient suffisamment nos manufacturiers contre les
-manufacturiers étrangers, sans leur faire payer trop cher les matières
-premières, et ne grèveraient les denrées coloniales, cotons, sucres,
-cafés, etc., que des droits dont le Trésor avait un besoin
-indispensable.
-
-Sans doute ces mesures, quoique fort sages, ne rassurèrent pas
-complétement nos villes manufacturières, qui redoutaient sous des
-princes venus d'Angleterre une extrême faveur pour le commerce
-britannique, mais elles atténuèrent les souffrances présentes,
-diminuèrent aussi les inquiétudes, et donnèrent lieu d'espérer un
-régime prudemment calculé, dès que les circonstances permettraient
-d'appliquer au commerce et à l'industrie une législation définitive.
-
-[En marge: Rétablissement des ponts, des routes, et de l'ordre
-matériel dans les provinces.]
-
-À ces mesures d'intérêt général s'ajoutèrent des mesures de détail
-dans les provinces ravagées par la guerre. On envoya des agents pour
-relever les ponts détruits, réparer les routes impraticables, faire
-enterrer les cadavres, réorganiser le service des postes, rétablir
-l'ordre en un mot dans les choses usuelles et matérielles. De toutes
-parts les populations, affligées des malheurs du pays, mais consolées
-par la paix, commençant à espérer dans les Bourbons, se prêtaient à ce
-qu'on leur demandait, et fournissaient même leurs bras pour
-l'exécution des ordres venus de Paris. Cependant si on parvenait à
-triompher des principales difficultés du moins dans les provinces qui
-avaient cessé d'être occupées, il en était autrement dans celles où
-l'ennemi séjournait encore. Dans celles-là on trouvait l'obstacle des
-troupes étrangères, entendant exercer une autorité absolue, et
-commettant des excès de toutes sortes. Elles ne se bornaient pas à
-piller les châteaux, à ravager les chaumières, à outrager les femmes,
-elles s'emparaient des propriétés de l'État, et essayaient de vendre à
-leur profit les bois, les magasins de sel, les métaux contenus dans
-nos arsenaux. C'était une spoliation universelle, privée et publique,
-qui, outre qu'elle ruinait le pays, exaspérait les populations, et les
-rendait peu favorables au nouveau gouvernement, considéré injustement
-comme allié et complice de l'étranger.
-
-Aussi demandait-on à grands cris la retraite des armées coalisées.
-Elles étaient venues, avaient dit leurs généraux en passant le Rhin,
-non pour humilier la France, mais pour la délivrer. Napoléon étant
-vaincu, désarmé et parti, les Bourbons étant universellement acceptés,
-quelle raison avaient-elles de rester en France?--
-
-[En marge: La souffrance des provinces occupées par l'ennemi, fait
-naître le désir ardent de l'évacuation du territoire.]
-
-[En marge: Imprudence et danger de ce désir.]
-
-Ce raisonnement si juste, rendu plus frappant par les souffrances
-qu'on éprouvait, avait pénétré dans tous les esprits, et un voeu
-unanime parvenu aux ministres, des ministres au prince dépositaire de
-l'autorité royale, réclamait l'évacuation immédiate du sol de la
-France. Ce voeu si naturel, si général, si respectable, était pourtant
-irréfléchi. En effet, pouvait-on parler d'évacuation de territoire aux
-souverains étrangers, sans provoquer aussitôt de leur part une demande
-d'évacuation à l'égard des territoires que nous occupions encore? Or,
-ces territoires, c'étaient des places telles que Hambourg, Magdebourg,
-le Texel, Flessingue, Berg-op-Zoom, Anvers, Mons, Luxembourg, Mayence,
-Lérida, Tarragone, Figuières, Girone, remplies d'un matériel
-considérable, et quelques-unes de flottes magnifiques. Était-il
-possible de demander aux Autrichiens, aux Russes, aux Prussiens, aux
-Anglais, de quitter la Champagne, la Lorraine, l'Alsace, le Languedoc,
-sans qu'ils nous demandassent d'abandonner en même temps des places de
-premier ordre, qui n'étaient pas destinées à nous appartenir? Il
-devait en résulter le grave inconvénient de se dessaisir de gages
-d'une extrême importance dans la négociation de la paix future. Sans
-doute, les conditions de cette paix ne pouvaient pas beaucoup varier,
-car le principe des frontières de 1790 était tellement admis que
-l'épée victorieuse de Napoléon aurait pu seule le faire modifier. Mais
-en consentant à abandonner les provinces rhénanes et la Belgique,
-c'est-à-dire le Rhin et l'Escaut, il restait entre ces fleuves et nos
-limites de 1790 une belle et solide frontière à ménager à la France,
-comme on le verra bientôt, frontière qu'on aurait pu obtenir en
-négociant avec fermeté et patience, au nom des Bourbons, au nom de la
-bienveillance qu'ils inspiraient, au nom du désir qu'on éprouvait de
-les rendre populaires. Un moyen de réussir, c'eût été assurément la
-possession de gages tels que ceux dont on allait se démunir, car il
-est facile d'imaginer l'embarras qu'auraient éprouvé les souverains
-alliés, s'il leur avait fallu recouvrer par la force Hambourg,
-Magdebourg, Anvers, Mayence, etc. Mais était-il possible, nous le
-répétons, de réclamer l'évacuation de la France, sans provoquer à
-l'instant la même réclamation à l'égard des territoires que nous
-occupions au delà de nos anciennes frontières? Évidemment non, et
-aucun négociateur n'aurait été écouté s'il avait élevé l'une de ces
-prétentions sans accueillir l'autre.
-
-On aurait pu à la vérité accorder l'évacuation des places les plus
-éloignées, telles que Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue au
-nord, Lérida, Tarragone, Figuières au midi, en essayant de retenir
-Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, comme plus rapprochées. Mais les
-puissances y auraient vu l'intention de contester le principe des
-frontières de 1790, et elles n'auraient pas plus écouté l'offre d'une
-évacuation partielle que le refus absolu d'évacuation.
-
-Ce qu'il aurait donc fallu, c'eût été de patienter encore un ou deux
-mois, en demandant à l'empereur Alexandre et à ses alliés des ordres
-précis pour qu'on traitât moins cruellement nos malheureuses
-provinces. Si même, au milieu des souffrances qu'on endurait, on eût
-été capable de réfléchir, on n'aurait pas manqué de calculer que les
-armées étrangères, signassent-elles sur-le-champ une convention
-d'évacuation, ne seraient pas parties avant deux mois, surtout à cause
-de leurs prétentions sur quelques-uns de nos magasins, et qu'avant
-deux mois, comme l'événement le prouva, la paix pouvait être signée.
-Le Roi, il est vrai, était absent, mais son absence, qui n'empêchait
-pas de livrer les premières places de l'Europe, n'aurait pas dû
-empêcher non plus de commencer tout au moins à discuter les bases de
-la paix. Mais la douleur ne raisonne pas, et un voeu aussi impérieux
-qu'unanime obligea le gouvernement à entamer des pourparlers pour une
-évacuation qui devait nécessairement être réciproque. Ajoutons encore
-afin d'être juste, que les points qu'il s'agissait d'abandonner,
-Hambourg, Magdebourg, le Texel, Lérida, Tarragone et autres, étaient
-autant de témoignages d'une politique follement ambitieuse, qui était
-universellement réprouvée à cette époque, et dont on ne tenait
-nullement à conserver les restes.
-
-[En marge: M. de Talleyrand chargé de négocier l'évacuation du
-territoire.]
-
-[En marge: Conditions de cette évacuation.]
-
-M. de Talleyrand, naturellement chargé de conduire la négociation, fut
-écouté par les représentants des puissances avec empressement, et avec
-une feinte bienveillance pour la France, qu'on avait hâte, disait-on,
-de débarrasser de l'occupation étrangère. En réalité, on était fort
-impatient d'obtenir la restitution des places que nous détenions. Sans
-doute la Prusse était assurée, un peu plus tôt ou un peu plus tard,
-d'avoir Magdebourg et Hambourg, l'Angleterre Anvers, l'Autriche
-Mayence: mais il y a dans le désir ardent une impatience qui ne se
-satisfait que par la possession immédiate de l'objet désiré. On promit
-donc d'évacuer la France sans aucun retard, à condition que nos
-garnisons évacueraient les points qui viennent d'être énumérés. Il ne
-fut pas même possible d'essayer de retenir Anvers, Mayence,
-Luxembourg, en restituant Hambourg, Magdebourg, etc. Pourtant les
-monarques alliés avaient promis de traiter la France sous les Bourbons
-mieux que sous les Bonaparte. Leurs ministres ne le niaient pas, et en
-restant fermement attachés au principe de la frontière de 1790, ils
-parlèrent d'une extension territoriale au delà des limites de 1790,
-qui pourrait s'exprimer par l'addition d'un million d'âmes. Dans
-l'impossibilité d'obtenir mieux, M. de Talleyrand fut obligé de se
-payer de cette promesse. Restait la question grave du matériel contenu
-dans les places qu'on allait restituer. Dans ces places, il y avait,
-outre l'artillerie de campagne, un vaste matériel de tout genre, qu'on
-aurait pu sinon sauver, du moins disputer. On ne s'en occupa guère,
-tant on était de part et d'autre pressé de conclure. On se contenta de
-stipuler que nos troupes sortiraient avec armes et bagages, et trois
-pièces de campagne par mille hommes. À la vérité, ce n'était qu'une
-perte d'argent, de trente, de quarante millions peut-être, fort peu
-comparable à la perte de territoire; mais enfin, c'était une perte. On
-ne fit attention qu'aux flottes magnifiques que nous avions
-construites, dans certaines places maritimes, et cette partie du
-matériel fut réservée pour devenir un objet de négociation, lorsqu'on
-traiterait de la paix définitive.
-
-En conséquence, on convint que les troupes étrangères évacueraient le
-territoire français (celui de 1790), à mesure que s'effectuerait
-l'évacuation des places lointaines que nous occupions, celles du Rhin
-en dix jours, celles du Piémont et d'Italie en quinze, celles
-d'Espagne en vingt. Les plus éloignées devaient être livrées le 1er
-juin. Il était entendu en outre que les prisonniers de toutes les
-nations, dans quelques lieux qu'ils se trouvassent, seraient
-réciproquement et immédiatement rendus.
-
-[En marge: Convention du 23 avril, laquelle n'est d'abord le sujet
-d'aucune objection.]
-
-Cette convention signée par M. de Talleyrand le 23 avril, fut le même
-jour soumise à M. le comte d'Artois et à son conseil. Chose
-singulière, et qui prouve l'influence ordinaire des préoccupations du
-moment, elle n'y fut l'objet d'aucune observation, parce qu'elle
-répondait à un voeu universel, celui de l'évacuation du territoire[3].
-Le malheureux prince sur lequel elle devait faire peser plus tard une
-impopularité fort peu méritée, incapable d'en prévoir les suites, crut
-de bonne foi qu'il délivrait la France de la présence des soldats
-étrangers, et il la signa avec joie. On la fit publier à l'instant
-même, et le premier jour, elle n'excita pas dans le public beaucoup
-plus de remarques que dans le conseil royal. Mais la critique devait
-s'élever bientôt, et grâce au nouvel état des esprits devenir aussi
-acerbe qu'universelle.
-
- [Note 3: M. de Vitrolles, témoin oculaire, et tenant la
- plume, dit qu'il ne fut pas fait une seule observation dans
- le conseil royal.]
-
-[En marge: Changement opéré dans les esprits depuis la déchéance de
-Napoléon.]
-
-[En marge: Commencement de liberté de la presse.]
-
-[En marge: Usage que les royalistes en font contre les hommes de
-l'Empire, et contre ceux de la révolution.]
-
-Un changement considérable en effet s'était produit dans les esprits,
-depuis la déchéance de Napoléon, c'est-à-dire depuis un mois. De la
-soumission absolue, du silence presque complet qui avaient régné
-pendant l'Empire, on avait passé tout à coup à une singulière vivacité
-de sentiments et de langage. Tandis que dans la masse du public l'idée
-d'abord nouvelle, et un peu surprenante, du retour des Bourbons,
-commençait à se propager, et à paraître sage et nécessaire, tandis
-que les Bourbons commençaient à devenir populaires par leurs malheurs
-et leurs vertus, une querelle vive et amère s'élevait tout à coup
-entre les partis subitement réveillés. La presse avait recouvré une
-certaine liberté de fait, non de droit, car les règlements impériaux
-sur la librairie avaient été maintenus. On s'était borné à rendre leur
-bien aux propriétaires de journaux dépossédés arbitrairement par
-Napoléon, et on avait exigé d'eux la désignation d'un rédacteur
-principal qui répondrait des actes de chaque feuille. La liberté de la
-presse avait ainsi pris naissance sous cette forme équivoque, qui la
-faisait dépendre du directeur de la librairie. Comme d'usage elle
-était devenue la vive expression de la passion du jour, et cette
-passion c'était la haine de l'Empire, de ses guerres incessantes, de
-son gouvernement arbitraire. Il régnait donc un affreux déchaînement
-contre Napoléon, contre sa famille, contre ses ministres et tout ce
-qui lui avait appartenu. Bientôt, remontant en arrière, de l'Empire on
-avait passé à la Révolution, et elle n'avait pas été l'objet de moins
-de colères que Napoléon lui-même. Bien que le comte d'Artois en
-entrant dans Paris eût parlé d'oubli, bien que le Sénat en eût fait
-une condition expresse du rappel des Bourbons, cet oubli, plus facile
-à promettre qu'à tenir, n'était pratiqué par personne. On revenait sur
-la mort cruelle du duc d'Enghien, et plus violemment encore sur la
-mort inique de l'infortuné Louis XVI. Sous ce rapport le déchaînement
-était devenu tel, qu'on avait négligé un moment Napoléon pour
-s'occuper exclusivement des régicides, et pour verser sur eux un
-torrent d'injures. Assurément il eût fallu que la génération présente
-eût perdu toute mémoire, tout sentiment de justice et d'humanité, pour
-ne pas être saisie d'une pitié profonde en se rappelant le supplice
-infligé par des fanatiques à l'un de nos rois les meilleurs, et
-cependant pour le repos de la France, pour le développement de ses
-destinées, ce cri de la conscience publique était une souveraine
-imprudence. Le clergé, plus inconsidéré encore, s'il est possible, que
-le parti royaliste, et moins fondé dans ses emportements, avait aussi
-ses antipathies, et c'est le cardinal Maury qui en était l'objet
-principal. Des prêtres, dont bien peu avaient osé défendre la cause de
-l'Église pendant la révolution, dont pas un n'avait refusé les faveurs
-de l'Empire, ne pardonnaient pas au cardinal Maury, le défenseur le
-plus éloquent et le plus courageux de son ordre, d'avoir accepté le
-diocèse de Paris. On avait commencé par l'abreuver d'outrages, puis on
-avait déclaré le diocèse vacant, nommé des vicaires capitulaires, et
-fait tout ce qu'il fallait pour obliger le cardinal-archevêque à
-abandonner son poste. Poursuivi avec cette violence, il avait quitté
-Paris, et cédé la place à ses ennemis acharnés.
-
-[En marge: Les révolutionnaires et les partisans de l'Empire, attaqués
-simultanément, commencent à se rapprocher.]
-
-[En marge: Affluence des militaire à Paris.]
-
-[En marge: Commencement d'inquiétude et d'irritation chez eux.]
-
-Quand on recherche ainsi les partis, on les retrouve bien vite. Il
-avait suffi en effet de quelques jours pour ranimer et rallier tous
-les hommes que les royalistes attaquaient de la sorte. Dans le premier
-moment ces hommes, divisés et consternés, s'étaient tus. Les
-révolutionnaires, vengés de l'Empire par sa chute, avaient même
-éprouvé un instant de joie. Les fonctionnaires civils, les militaires,
-pressés d'assurer leur existence, n'avaient songé d'abord qu'à donner
-leur adhésion aux Bourbons, et l'avaient donnée en maudissant le Sénat
-qui avait détrôné Napoléon, et en applaudissant aux railleries des
-royalistes contre lui. Mais après quelques jours de réflexion,
-révolutionnaires, fonctionnaires civils, militaires, avaient senti que
-leur sort était commun, et que si le Sénat les avait frappés en
-frappant Napoléon, il les défendait aussi en stipulant des garanties
-constitutionnelles. Ils commençaient donc à se ranger derrière lui. En
-lisant dans les journaux du parti triomphant, les seuls qui usassent
-alors de la liberté de la presse, des déclamations furieuses contre
-tout ce qui s'était fait depuis 1789, en voyant surgir autour des
-princes, autour des commissaires extraordinaires tous les hommes
-d'autrefois, ils sentaient que sous le nouvel ordre de choses ils ne
-pouvaient manquer d'être en péril, ou au moins en défaveur. Les
-militaires notamment (nous voulons parler des officiers), quittant les
-rangs à l'exemple des soldats, s'étaient transportés en masse à Paris.
-On ne rencontrait qu'eux dans les rues et les lieux publics, où ils
-venaient prendre part à l'agitation générale, et chercher à savoir ce
-qu'ils deviendraient. Le ministre de la guerre, le général Dupont,
-avait rendu une ordonnance pour leur prescrire de retourner à leur
-corps, seul lieu, disait cette ordonnance, où ils connaîtraient la
-destination qui leur était réservée. Au milieu de la confusion
-régnante, presque aucun de ces officiers n'avait obéi. Ils
-continuaient de remplir la capitale, où la présence des soldats
-étrangers les irritait profondément, et provoquait de leur part les
-propos les plus dangereux. Ils aimaient surtout à se déchaîner contre
-les _traîtres_, qui avaient livré, disaient-ils, Napoléon et la
-France.
-
-[En marge: La convention du 23 avril, d'abord accueillie comme
-naturelle, devient l'objet d'un déchaînement universel.]
-
-La convention du 23 avril, dont nous venons d'exposer les conditions
-inévitables, d'abord reçue comme naturelle, et même comme
-très-désirable puisqu'elle stipulait l'évacuation du territoire, fut
-bientôt jugée autrement par ces esprits mal disposés. Bien
-qu'Hambourg, Magdebourg, Lérida, n'intéressassent guère la vraie
-grandeur de la France, ces noms pourtant rappelaient des souvenirs
-immortels, et d'ailleurs en voyant s'ajouter à la liste de ces postes
-lointains, ceux de Mayence, de Luxembourg, de Wesel, de Flessingue,
-d'Anvers, qu'on s'était habitué à regarder comme français, en voyant
-toutes ces forteresses cédées d'un trait de plume, sans aucune
-garantie de dédommagement, les militaires éprouvèrent une douleur
-sincère. Le public lui-même, le public raisonnable, désintéressé,
-malgré la joie de la paix, malgré la prévention très-fondée contre les
-conquêtes lointaines, finit par ressentir une profonde tristesse de
-l'abandon de tant de places importantes, ne cria pas à la trahison
-comme les militaires, mais sentit bien qu'on était sous la main de fer
-des étrangers, et que tout en flattant la France pour la rendre plus
-maniable, ils ne lui laisseraient de sa grandeur que ce qu'ils ne
-pourraient pas lui ôter.
-
-[En marge: Efforts de M. le comte d'Artois pour plaire à tout le
-monde.]
-
-[En marge: Sa complaisance imprudente pour ses amis.]
-
-[En marge: Licence accordée aux hommes de main.]
-
-[En marge: Outrage commis envers la princesse Catherine de
-Wurtemberg.]
-
-Néanmoins une vive et universelle satisfaction de la paix était
-toujours le sentiment dominant, et si on entendait un blâme amer,
-c'était dans la bouche des hommes dont l'existence était mise en
-question par le changement de gouvernement, ou qui étaient troublés
-dans leur retraite par le déchaînement des passions royalistes. Le
-comte d'Artois, du reste, faisait ce qu'il pouvait pour contenter tout
-le monde, et surtout pour gagner l'armée. Il invitait à dîner les
-maréchaux, les généraux, les colonels présents à Paris, déployait afin
-de leur plaire tout ce qu'il avait de bonne grâce, mais il était clair
-à leurs yeux qu'ils n'étaient aux Tuileries que des invités, et non
-des commensaux. Les hôtes véritables de ce palais, que tant de
-générations, diverses d'origine, d'esprit, de sentiments, avaient
-traversé et devaient traverser encore, les hôtes véritables étaient
-les royalistes, qui commençaient à affluer en grand nombre soit de la
-province, soit de l'émigration. Moins caressés, moins flattés sans
-doute que les chefs de l'armée, mais évidemment plus chéris, ils
-jouissaient seuls d'une réelle intimité. Ils entraient à toute heure,
-et quand M. le comte d'Artois ne pouvait pas les accueillir lui-même,
-il chargeait ses familiers de ce soin. On recevait, comme nous l'avons
-déjà dit, leurs témoignages, leurs offres de service; on recevait de
-plus leurs rapports, on les laissait se constituer en une sorte de
-police, qui simplement officieuse aujourd'hui, prétendrait bientôt à
-un autre rôle. Nous avons parlé déjà de ces hommes de main, que M. le
-comte d'Artois avait la faiblesse d'admettre auprès de lui, et à qui
-on avait l'imprudence de donner, ou de laisser prendre des
-commissions. Quelques-uns de ces hommes s'étaient chargés de courir
-après la princesse Catherine, femme du prince Jérôme Napoléon. Cette
-princesse, fille du roi de Wurtemberg, objet par ses qualités
-personnelles d'un respect mérité, fut arrêtée près de Fossard, tandis
-qu'elle cherchait à se rendre en Allemagne. On la dépouilla
-complétement. Les hommes qui l'avaient arrêtée, se disant munis d'une
-commission officielle, dont le prétexte était de faire rentrer au
-Trésor les valeurs appartenant à l'État, vinrent apporter aux
-Tuileries les coffres à bagages qu'ils avaient enlevés, et qui, en
-apparence du moins, semblaient intacts. À peine l'acte était-il
-consommé, que l'empereur de Russie, informé et indigné de ce qui
-s'était passé, envoya son ministre se plaindre, et demander réparation
-de l'outrage fait à une princesse respectable, couverte par le traité
-du 11 avril, et de plus, sa proche parente. On se hâta pour première
-satisfaction de rendre les coffres, qui furent trouvés vides. Les
-diamants de la princesse, estimés à environ 1,500,000 francs, avaient
-disparu. Les hommes qui l'avaient arrêtée se défendirent en niant ce
-qu'on leur reprochait, et menacèrent, si on les poursuivait, de
-compromettre le gouvernement provisoire en déclarant de quelle
-commission ils étaient chargés. Cette commission, ils n'en faisaient
-pas mystère, avait été d'assassiner Napoléon.
-
-[En marge: On commence à désirer l'arrivée de Louis XVIII, même parmi
-les amis du comte d'Artois.]
-
-La chose assurément était fort douteuse, mais au milieu de ce chaos,
-il était évident que beaucoup d'imprudences de langage avaient été
-commises, et que si on continuait de la sorte, les incidents fâcheux
-pourraient se multiplier. M. le comte d'Artois était à Paris depuis
-une vingtaine de jours, et déjà on désirait que Louis XVIII arrivât
-pour prendre en mains les rênes de l'État. C'était le voeu des amis
-éclairés du Prince, c'était le voeu du Prince lui-même, qui, bien
-qu'aimant à se mêler de tout, était cependant effrayé de la
-responsabilité qu'il assumait chaque jour sur sa tête. C'était, en
-effet, tantôt sur le sort des impôts, tantôt sur le sort du commerce
-ou du territoire lui-même, qu'il fallait prononcer, en l'absence d'un
-frère que M. le comte d'Artois craignait, qui était roi, et fort
-jaloux de son autorité. Ses deux fils l'avaient rejoint. Le duc
-d'Angoulême, prince modeste, courageux, peu spirituel mais sage et
-sensé, était depuis plus d'un mois descendu à Bordeaux. Le duc de
-Berry, doué d'esprit naturel, de sentiments généreux mais emportés,
-avait pénétré en France par la Bretagne et la Normandie. On était allé
-recevoir aux portes de Paris, avec beaucoup de pompe et de grandes
-démonstrations de joie, ces deux jeunes princes, qui avaient amené à
-leur suite un nouveau contingent de royalistes ardents, et ce n'était
-pas une garantie de plus d'unité et de sagesse dans le gouvernement.
-
-[En marge: Efforts de divers personnages pour prévenir louis XVIII
-dans le sens de leurs propres idées.]
-
-[En marge: Ce qu'écrivent à Louis XVIII, M. le comte d'Artois, M. de
-Talleyrand, et M. de Montesquiou.]
-
-La présence du Roi était donc justement désirée, parce qu'on espérait
-en sa prudence, et parce qu'on était impatient de voir résoudre le
-plus tôt possible une foule de questions laissées en suspens jusqu'à
-son arrivée. Comment ce monarque accueillerait-il les conditions que
-le Sénat prétendait lui imposer? Quelle valeur accorderait-il aux
-engagements pris en son nom par le comte d'Artois? C'étaient là des
-doutes auxquels il importait de mettre un terme, et en attendant
-chacun avait cherché à prévenir Louis XVIII en faveur de ses idées et
-de ses intérêts. Le comte d'Artois avait fait dire à son frère qu'on
-ne l'avait engagé que d'une manière très-générale, que par conséquent
-il restait absolument libre à l'égard du texte même de la Constitution
-sénatoriale, plus libre encore à l'égard du serment exigé; qu'il n'y
-avait d'obligation véritable, et même avec réserve de la volonté
-royale, que relativement aux bases générales de la Constitution, ce
-qui laissait une grande latitude. Évidemment M. le comte d'Artois,
-pour se justifier d'avoir beaucoup pris sur lui, cherchait à atténuer
-les engagements contractés envers le Sénat. M. de Talleyrand, qui
-avait d'abord envoyé auprès de Louis XVIII M. de Liancourt (lequel
-n'avait été ni accueilli, ni écouté, comme on le verra bientôt), et
-puis d'autres personnages moins dignes de cette mission, M. de
-Talleyrand, au lieu de tenir le langage de la raison, avait fait
-entendre celui de la complaisance, et voulant lui aussi persuader au
-nouveau roi qu'on avait ménagé son autorité, lui avait fait dire que
-moyennant des flatteries aux maréchaux, et une déclaration générale
-conforme aux idées régnantes, publiée au moment de son entrée en
-France, on satisferait à toutes les nécessités du jour. M. de
-Montesquiou, tout en restant à son point de vue personnel, avait été
-plus véridique et plus ferme. Il avait montré en écrivant à Louis
-XVIII beaucoup d'irritation contre le Sénat et contre la prétention de
-ce corps d'imposer des conditions à la royauté, mais il n'avait
-dissimulé ni la gravité des engagements pris, ni la force que
-conservait le Sénat. Il avait dit que la France n'était pas aussi
-royaliste qu'on se plaisait à le supposer; que beaucoup de gens
-regrettaient l'Empire; que d'autres, fort attachés encore aux idées de
-la révolution, n'étaient pas décidés à en faire bon marché; que
-l'armée surtout était généralement hostile à la dynastie légitime; que
-ces mécontents de tout genre, ayant la force matérielle de leur côté,
-étaient prêts à se mettre derrière le Sénat et à donner à ce corps une
-puissance redoutable; qu'il fallait donc compter avec lui, quelque
-désagrément qu'on y trouvât; qu'on pourrait bien tirer quelque parti
-de la jalousie du Corps législatif, mais que ce corps était faible,
-incomplet, que le Sénat restait l'autorité principale, et qu'il
-fallait prendre dans sa Constitution ce qu'il y avait de moins
-mauvais, pour en composer un acte qui émanerait de l'autorité royale
-seule; que d'ailleurs la situation des finances était impérieuse,
-qu'elle exigerait probablement un emprunt considérable, et que, sans
-l'intervention des grands corps de l'État, on ne trouverait pas de
-prêteurs. Bien que ces notions fussent incomplétement vraies, elles
-représentaient plus exactement l'état des choses que celles qu'avaient
-fait parvenir M. le comte d'Artois et M. de Talleyrand. Du reste, les
-unes comme les autres furent à Hartwell un sujet de surprise.
-
-[En marge: Situation de Louis XVIII en Angleterre, et sentiments qu'il
-éprouve en apprenant les événements de Paris.]
-
-[En marge: Il est porté d'abord à admettre la Constitution du Sénat.]
-
-Louis XVIII, qui, après la mort de Louis XVII, fils infortuné de
-l'infortuné Louis XVI, était devenu roi légitime, d'après les
-principes de l'hérédité monarchique, résidait depuis plusieurs années
-à Hartwell en Angleterre, où ses goûts studieux, son immobilité
-naturelle, l'avaient fixé. Il s'était pour ainsi dire endormi dans la
-paisible uniformité de son exil, lorsque les événements terribles de
-1812 vinrent éveiller en son coeur l'espérance presque éteinte. Aussi
-eut-il soin de faire certaines déclarations un peu moins vagues que
-les précédentes, et contenant promesse de réformer les anciens abus,
-d'oublier le passé, de respecter l'aliénation des biens nationaux, ce
-qui constituait alors tout le programme de l'émigration la plus
-libérale. Ces déclarations répandues en Europe n'avaient guère pénétré
-en France. Lorsque Louis XVIII apprit les actes du Sénat, il en
-ressentit une joie tout aussi vive que celle qu'avait éprouvée M. le
-comte d'Artois, quoique moins expansive, et dans le premier moment il
-ne songea pas plus que son frère n'y avait songé à Nancy, à disputer
-sur les conditions de son rappel au trône. En conséquence M. de
-Blacas, devenu son homme de confiance et l'exécuteur de toutes ses
-volontés, reçut l'ordre de préparer l'acte de son adhésion à la
-Constitution sénatoriale. Il ne lui semblait pas en effet que ce fût
-acheter trop cher son retour en France, que d'accepter une forme de
-gouvernement qui, depuis qu'il était à Hartwell, se pratiquait sous
-ses yeux au grand avantage de l'Angleterre, et sans autre inconvénient
-que des désagréments quelquefois assez sérieux pour les ministres.
-
-[En marge: Les communications qu'il reçoit du comte d'Artois, de M. de
-Talleyrand et de M. de Montesquiou changent ses premières
-dispositions, et il se décide à attendre.]
-
-[En marge: Louis XVIII prend le parti de voyager lentement pour se
-rendre en France.]
-
-Ce fut dans ces dispositions que le trouvèrent les émissaires de M. le
-comte d'Artois, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou. Fort
-accommodant, comme on le voit, pour les choses, il le fut beaucoup
-moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux
-unes qu'aux autres. Les choses n'ont pas de visage, les personnes au
-contraire en ont un, qui souvent réveille des impressions pénibles ou
-des rancunes implacables. Le respectable M. de Liancourt, odieux à
-l'ancienne noblesse pour avoir montré du bon sens dans les premiers
-jours de la Révolution, et chargé par M. de Talleyrand de se rendre à
-Hartwell, y fut accueilli avec une telle froideur qu'il repartit
-immédiatement, n'étant pas d'humeur à humilier devant des émigrés, de
-quelque rang qu'ils fussent, sa haute naissance, ses lumières et son
-honorable vie. L'accueil fut différent pour les autres messagers de M.
-de Talleyrand, et pour ceux notamment du comte d'Artois et de M. de
-Montesquiou. Dès que Louis XVIII eut appris par eux qu'on avait sauvé
-le principe essentiel de la légitimité royale, tel que l'entendaient
-les rigoristes du royalisme, qu'il pouvait non-seulement conserver les
-couleurs de l'antique royauté, mais ne point subir de condition, ne
-point prêter de serment, et qu'il suffirait d'une déclaration générale
-de principes pour satisfaire aux exigences de la situation, il se hâta
-de mettre de côté son acte d'adhésion, et de prendre une attitude tout
-à fait royale. On lui avait conseillé de marcher lentement en quittant
-l'Angleterre, pour recueillir sur sa route les hommages des
-populations, et de faire une station dans l'un des châteaux de
-l'ancienne royauté, celui de Compiègne par exemple, magnifiquement
-restauré par Napoléon. Là il pourrait voir, entendre tout le monde,
-faire connaissance avec les hommes et les choses, avant d'entrer dans
-Paris et de prendre des engagements qui cette fois seraient
-personnels et obligatoires. Il agréa ce conseil, et il décida qu'après
-avoir visité à Londres l'hôte auquel il était redevable d'une si noble
-hospitalité, le Prince régent d'Angleterre, il se rendrait par Calais
-à Compiègne, pour y recevoir un premier hommage de ses sujets.
-
-[En marge: Séjour de Louis XVIII à Londres.]
-
-[En marge: Accueil enthousiaste que les Anglais font à Louis XVIII.]
-
-[En marge: Remercîment à l'Angleterre dans un langage trop peu
-réfléchi.]
-
-C'est le 20 avril que Louis XVIII fit son entrée à Londres. On devine,
-sans qu'il soit besoin de le dire, quels sentiments devaient éprouver
-les Anglais en voyant rétablie sur le trône de France la maison de
-Bourbon. Tandis que toutes les puissances de l'Europe avaient, l'une
-après l'autre, reconnu ce qu'on appelait l'usurpateur, et avaient même
-expulsé les Bourbons de chez elles, l'Angleterre seule n'avait jamais
-reconnu Napoléon en qualité d'empereur, avait accueilli les princes
-proscrits, et les avait couverts de son inviolable hospitalité. Au
-fond, bien que ses ministres le niassent au Parlement, elle avait
-toujours poursuivi le rétablissement des Bourbons, comme ce qui la
-vengerait le plus complétement de Napoléon et de la Révolution
-française. Quoiqu'elle eût plus d'une fois désiré la paix, quoiqu'elle
-eût été plus d'une fois prête à la conclure, et qu'elle n'en eût été
-empêchée que par l'obstination de Napoléon à l'égard de l'Espagne,
-elle oubliait actuellement ces heures de faiblesse, ne songeait qu'au
-dernier triomphe de la coalition, et s'en attribuait tout le mérite.
-Ce n'était pas, à l'entendre, aux généraux prussiens, autrichiens, ou
-russes, qui avaient eu affaire à Napoléon dans les terribles campagnes
-de 1813 et de 1814, qu'on était redevable du succès définitif,
-c'était à lord Wellington, qui cependant avait eu à se mesurer non pas
-avec Napoléon mais avec le maréchal Soult. Personne n'eût effacé ces
-idées de l'esprit des Anglais, en proie à une véritable ivresse de
-joie et d'orgueil. Il est certain qu'ils avaient eu au résultat une
-part considérable, et qu'ils étaient appelés à recueillir la plus
-grande part du profit. Ils se figuraient surtout, et beaucoup plus que
-cela ne devait être, que les princes de Bourbon, pénétrés de
-reconnaissance, formés à leurs moeurs, imbus de leur esprit, seraient
-les appuis les plus constants de la politique britannique. Aussi
-résolurent-ils de faire à Louis XVIII un accueil magnifique. Pendant
-les trois jours que ce prince passa dans la ville de Londres, tous les
-Anglais portèrent la cocarde blanche à leur chapeau, et il fut reçu
-avec autant d'acclamations qu'il aurait pu l'être dans sa propre
-capitale. Il entra dans le palais du Prince régent, ayant à sa droite
-ce prince sur le bras duquel il s'appuyait, ayant à sa gauche le duc
-d'York, et alla ainsi occuper le fauteuil royal, comme roi et comme
-hôte. À peine assis, entouré des deux familles royales, et d'un
-immense concours de seigneurs anglais, il écouta dans l'attitude la
-plus fière le discours du Prince régent, qui le félicita de son retour
-sur le trône de France, et l'en félicita comme d'un événement heureux
-non-seulement pour la France, mais pour l'Angleterre, pour l'Europe,
-pour le monde entier, événement dont les Anglais, en particulier,
-éprouvaient une vraie joie de famille. Louis XVIII répondit à ce
-discours en remerciant le Prince de ses témoignages d'amitié, de sa
-généreuse hospitalité, et ajouta ces paroles, tristement mémorables,
-que c'était _à ses sages conseils, à ses nobles efforts, à
-l'infatigable persévérance de sa nation, qu'il attribuerait toujours,
-après la Providence, le rétablissement de sa famille sur le trône de
-France_.
-
-De telles paroles, répondant si à propos aux prétentions des Anglais,
-et même à leurs espérances, furent accueillies par eux avec transport.
-Propagées à l'instant avec la promptitude de la publicité britannique,
-elles produisirent un effet extraordinaire. Louis XVIII en les
-prononçant n'avait-il songé qu'à ses hôtes, auxquels il voulait
-témoigner sa juste gratitude dans les termes les plus propres à les
-toucher? ou bien avait-il songé au Sénat, qui prétendait le rappeler
-conditionnellement au trône, aux souverains du continent qui
-appuyaient le Sénat, et qui se fondant eux aussi sur les services
-rendus à la maison de Bourbon, prétendaient lui donner et lui faire
-écouter leurs conseils? Voulait-il dire aux uns comme aux autres qu'il
-n'était l'obligé que de Dieu et de l'Angleterre? On ne sait; mais il
-est probable qu'il n'avait été dominé que par un pur sentiment de
-courtoisie envers la nation dont il se croyait l'obligé plus que
-d'aucune autre. Quoi qu'il en soit de ces paroles, l'effet, ainsi
-qu'il arrive souvent, devait être plus grand que la cause.
-
-[En marge: Arrivée à Calais.]
-
-Fêté à Londres pendant trois jours, applaudi avec frénésie partout où
-il paraissait, Louis XVIII avant de partir remit au Prince régent le
-cordon bleu, distinction la plus éclatante que pût accorder la
-royauté française, et qui supposait le rétablissement de l'ordre du
-Saint-Esprit, puis quitta Londres le 23 avril, arriva le même jour à
-Douvres, accompagné du Prince régent, de la plupart des princes
-anglais, et des premiers personnages de l'aristocratie. Le lendemain
-24 il s'embarqua, et fit voile vers Calais, escorté d'une flotte de
-huit vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates, et d'une multitude de
-bâtiments légers. La population de Douvres et des environs, portant la
-cocarde blanche au chapeau, agitant des mouchoirs blancs, et ayant à
-sa tête le Prince régent lui-même, salua le monarque français de ses
-cris, de ses voeux, et n'abandonna le rivage qu'après l'avoir perdu de
-vue. Le duc de Clarence accompagna Louis XVIII jusqu'à la côte de
-France, et le quitta au bruit du canon des deux nations, qui n'avait
-pas retenti en ces lieux depuis le camp de Boulogne! Quel contraste!
-quels changements! Hélas, dans notre siècle agité, il a suffi souvent
-d'une ou deux années pour assister aux spectacles les plus contraires
-et les plus étranges!
-
-[En marge: Le Roi reçu presque à genoux par les premières populations
-qu'il rencontre.]
-
-[En marge: Arrivée à Compiègne.]
-
-En arrivant à Calais le Roi trouva une multitude considérable qui
-l'attendait pour ainsi dire à genoux. Une fois les esprits faits à
-l'idée du rétablissement des Bourbons, c'était à qui chercherait à
-jouir, à profiter, à s'émouvoir de leur présence. D'ailleurs toute
-ville de province qui reçoit le souverain, ravie de l'honneur qu'on
-lui accorde, vivement frappée d'un spectacle nouveau et rare pour
-elle, éprouve des transports d'amour, sincères mais pas aussi durables
-qu'elle le croit, qu'elle le dit, et qu'on voudrait l'espérer. Ce
-n'est pas avec de la joie, mais avec des larmes que Louis XVIII fut
-accueilli, car l'empire des souvenirs exerçait en cette occasion une
-immense influence, et en songeant à la longue et sanglante tragédie
-commencée en 1789, terminée en 1814, les Français pouvaient
-certainement répandre des larmes qui n'étaient pas feintes. La
-flatterie s'ajoutant comme toujours à l'émotion, on devine toutes les
-démonstrations dont Louis XVIII devint l'objet. Après avoir consacré
-une journée à la population de Calais et des environs, il alla coucher
-le 26 à Boulogne, le 27 à Abbeville, le 28 à Amiens, savourant
-lentement l'encens brûlé devant son autorité légitime, et le 29 enfin
-il fit son entrée à Compiègne, où l'attendaient ce que la France et
-l'Europe contenaient alors de plus grand et de plus illustre.
-
-[En marge: Impatience générale qu'on éprouve de connaître Louis
-XVIII.]
-
-L'impatience de voir le Roi, de le connaître, était extrême, car au
-stimulant de la curiosité se joignait celui de l'intérêt. À quel
-maître auraient affaire ces nouveaux sujets, les uns originaires de la
-Révolution et de l'Empire, les autres de l'émigration? À quel allié
-auraient affaire ces monarques du continent, qui venaient de rétablir
-la maison de Bourbon sur le trône, et qui déjà entendaient contester
-leurs services? Telles étaient les questions que tout le monde
-s'adressait. À juger par l'attitude et les premières paroles de Louis
-XVIII, on aurait été tenté de le considérer comme le plus haut, le
-plus orgueilleux, le moins sage des émigrés. En effet, ses paroles au
-Prince régent avaient déjà fort inquiété les hommes qui avaient prêté
-la main à la dernière révolution, désagréablement affecté l'armée qui
-détestait l'Angleterre plus qu'aucune autre des puissances, et enfin
-désobligé les souverains alliés eux-mêmes, qui n'admettaient pas que
-l'Angleterre eût tout fait, et fût presque l'égale de la Providence
-dans les derniers événements. Pourtant on eût été injuste envers Louis
-XVIII si on l'eût jugé d'après ces premières manifestations.
-
-[Illustration: Louis XVIII.]
-
-[En marge: Caractère et aspect physique du nouveau monarque.]
-
-L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on
-connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême
-différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de
-grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le
-comte de Provence, devenu Louis XVIII, montrait d'embarras et de
-pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge
-dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec
-peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec
-d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise,
-et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes
-infirmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et
-fière une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de
-celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout
-remarquable par un oeil vif et dominateur qui aurait pu convenir à un
-homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité et
-d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y
-avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit
-différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M.
-le comte d'Artois, profitant de ses avantages personnels, avait jadis
-cherché et trouvé les plaisirs du monde, avait mené ainsi une vie
-frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis l'heure du malheur
-arrivant s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne
-manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au
-contraire, privé des avantages physiques de son frère, avait cherché
-des dédommagements dans l'étude, s'y était appliqué, avait tâché de
-devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait
-fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien
-entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire,
-Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang,
-avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis les
-mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte d'Artois, avait en
-philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des
-opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et
-les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par
-modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes
-et les autres pour se distinguer de son puîné, qu'il n'approuvait pas,
-qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du coeur, bien
-qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu égoïste,
-recherchant par dessus tout le repos que ses infirmités lui rendaient
-nécessaire, tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au principe de son
-autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun monarque au monde,
-toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait devant elle, détestant
-les affaires, les fuyant avec empressement pour le commerce de ses
-auteurs favoris qui étaient les Latins, qu'il citait souvent et à
-propos, bel esprit couronné en un mot, infiniment propre par ce qu'il
-avait et par ce qui lui manquait à ce rôle peu actif de roi
-constitutionnel, dont les souverains d'Angleterre ont si heureusement
-pris l'habitude pour eux et pour leur pays, Louis XVIII était garanti
-par ses défauts autant que par ses qualités, des excès dans lesquels
-son frère était menacé de tomber. Tel était ce prince, tel
-l'impartiale histoire doit, ce nous semble, le présenter aux
-générations futures.
-
-[En marge: Rôle et caractère de M. de Blacas.]
-
-On n'aurait pas fait connaître Louis XVIII tout entier, si on ne
-parlait d'un personnage qui passait alors pour exercer sur lui la plus
-grande influence; c'était M. de Blacas. Les hommes atteints
-d'infirmités physiques, princes ou non, ont besoin d'intimité beaucoup
-plus que les autres. Ce besoin augmente, si, comme Louis XVIII qui
-était veuf sans enfants, ils n'ont pas de famille, et si, de plus, ils
-occupent un trône, ils ont le moyen de composer cette intimité d'amis
-assidus, obséquieux, soumis, qu'on nomme quelquefois des favoris, et
-auxquels, à tort ou à raison, on s'en prend volontiers de toutes les
-fautes du règne. Louis XVIII avait eu longtemps auprès de lui M.
-d'Avaray, et celui-ci étant mort, il l'avait remplacé par M. de
-Blacas. Issu d'une noble famille de Provence, émigré de bonne heure,
-partageant tous les sentiments de l'émigration française, y apportant
-au lieu de fougue une froide obstination, honnête homme, hautain, de
-grande taille, roide de corps et de caractère, ayant tout le bon sens
-compatible avec l'esprit de parti, du reste plus soucieux de dominer
-dans l'intérieur du Prince que dans l'État, ayant en outre comme son
-maître une utile distraction des affaires dans un goût délicat pour
-les arts, M. de Blacas pouvait être dans les mains d'un premier
-ministre habile qui aurait su plier la cour aux desseins du
-gouvernement, un instrument précieux, car il eût été un moyen de faire
-parvenir au pied du trône la vérité qu'il aimait quand il avait su la
-discerner. Quoi qu'il en soit, après avoir salué et flatté Louis
-XVIII, c'était à M. de Blacas que les courtisans de tous les régimes
-allaient bientôt apporter leur fade et grossier encens.
-
-[En marge: Les maréchaux vont au-devant du Roi.]
-
-[En marge: Discours du prince Berthier.]
-
-Lorsque Louis XVIII, amenant avec lui madame la duchesse d'Angoulême,
-sa nièce qu'il appelait sa fille, les deux Condé, père et grand-père
-du duc d'Enghien, affectant ainsi de s'entourer des grandes victimes
-de la révolution, approcha de Compiègne, la foule des courtisans, ceux
-qui ne pouvaient être autre chose, et ceux qui auraient pu être
-beaucoup mieux, les maréchaux par exemple, se précipitèrent au-devant
-de lui avec un empressement inouï, et s'ils l'avaient osé, si le
-prince l'avait permis, se seraient jetés à ses genoux. Les maréchaux
-avaient confié à Berthier, à cause de son âge, de sa situation, de son
-esprit, le soin de parler pour eux, et lui, brisé par les événements,
-préoccupé de l'avenir de ses enfants, avait accepté ce rôle, dont au
-fond du coeur il sentait l'inconvenance. Sans proférer une parole
-offensante pour le grand homme dont il avait partagé la gloire, il
-débita les banalités qui se trouvaient alors dans toutes les
-bouches.--Les maréchaux représentants de l'armée, accouraient,
-disait-il, au-devant d'un père, que la France avait eu le malheur de
-méconnaître trop longtemps, mais auprès duquel, éclairée par
-l'expérience et l'infortune, elle revenait avec des transports de
-joie, bien sûre d'y retrouver le repos, la prospérité, la gloire même,
-dont elle avait joui sous le sceptre d'Henri IV et de Louis XIV. Les
-chefs de l'armée s'empressaient d'offrir à ce père leur coeur et leur
-épée, qui n'ayant jamais appartenu qu'à la France, étaient dus surtout
-au souverain légitime de cette France restaurée et régénérée.--Si ce
-n'est le texte même, c'est du moins le sens de la harangue prononcée
-par Berthier, sens qu'il faut reproduire parce qu'il était celui de
-tous les discours du moment.
-
-[En marge: Flatteries du Roi à l'égard des maréchaux.]
-
-[En marge: Scènes au château de Compiègne.]
-
-Le Roi bien averti que les maréchaux étaient de tous les hommes de la
-révolution ceux qu'il était le plus utile et le plus facile de
-flatter, adoucit par la grâce la plus parfaite tout ce que le rang et
-la nature lui avaient donné de hauteur. Il leur tendit la main, leur
-dit que dans son exil il avait applaudi à leurs exploits, que ces
-exploits avaient été pour son coeur paternel une douce consolation des
-maux de la France, qu'il était heureux de les rencontrer les premiers
-en rentrant dans le patrimoine de ses ancêtres, qu'il voulait
-s'appuyer sur eux, qu'il leur apportait la paix, bien précieux dû à sa
-famille, mais que si jamais cette paix pouvait être troublée, tout
-vieux, tout infirme qu'il était, il marcherait à leur tête sous la
-bannière du vieil honneur français. Puis aux paroles conformant le
-geste, Louis XVIII prit le bras de deux des maréchaux pour se mouvoir
-dans les vastes appartements de Compiègne, distribua des saluts
-affectueux à la foule des empressés qui l'entouraient, revint toujours
-de préférence aux maréchaux, adressa à chacun d'eux un mot adapté à sa
-vie, parla de goutte au vieux républicain Lefebvre qui était goutteux,
-parla au malheureux Marmont de la blessure qu'il avait reçue à
-Salamanque, les présenta tous l'un après l'autre à sa nièce, à ses
-cousins, les retint à dîner, pendant le repas but à l'armée avec une
-liqueur anglaise, et ne les quitta pas sans les avoir charmés par un
-mélange de bonne grâce et de dignité, qui n'avait rien de commun avec
-l'amabilité du comte d'Artois, ni avec la brusquerie de Napoléon, dure
-mais pleine d'attrait.
-
-[En marge: Enthousiasme des invités de Compiègne pour la famille
-royale.]
-
-Les esprits observateurs remarquèrent avec peine chez cette auguste
-famille des habitudes étrangères dont elle ne semblait pas même
-s'apercevoir; ils remarquèrent le costume tout anglais de madame la
-duchesse d'Angoulême, ainsi que sa froideur que le respect inspiré par
-ses malheurs faisait aisément excuser; mais les esprits observateurs
-sont rares, surtout en pareille circonstance. La masse des assistants
-fut ravie, et il faut avouer qu'il y avait dans ce qu'on voyait de
-quoi toucher vivement les imaginations, car on y rencontrait deux
-grands prestiges bien rarement réunis, l'antiquité la plus vénérable
-et la nouveauté. En présence de cette antique famille, les hommes
-anciens se retrouvaient à leur place, les hommes nouveaux se croyaient
-confirmés dans celle qu'ils avaient acquise. Si, à l'arrivée de M. le
-comte d'Artois, on avait fait des comparaisons désavantageuses pour
-l'Empire, ce fut bien pis à Compiègne! À entendre les hôtes réunis
-dans ce château, on savait enfin ce que c'était que la _majesté_, dont
-jusqu'ici on n'avait pas même eu l'idée. Et pourtant la plupart de ces
-hommes avaient eu l'honneur d'approcher le génie dans ce qu'il avait
-de plus grand et de plus saisissant! Avouons-le néanmoins, s'ils
-avaient voulu dire qu'entre l'autorité d'un prince destiné au trône
-par sa naissance, joignant à l'éclat de son origine l'esprit, le
-savoir, la noblesse du visage, entre cette autorité calme, sereine, ne
-doutant jamais d'elle-même, et le commandement impérieux, inégal,
-préoccupé, souvent dur et brusque du génie, il y a une différence
-très-réelle, ils auraient eu raison. Mais bien peu d'entre eux avaient
-le tact assez fin pour discerner ces différences, et il était
-singulier d'entendre Marmont, Ney, Kellermann, Oudinot, Moncey,
-Berthier, ne parler que de la _majesté_ du roi Louis XVIII, et répéter
-à tout venant qu'ils n'avaient rien vu de pareil. C'est là l'éternelle
-comédie humaine, que les hommes ne se lassent jamais de jouer,
-l'eussent-ils jouée cent fois, et sur laquelle il faut passer
-rapidement, car on aura beau mettre et remettre ce miroir sous leurs
-yeux, on ne parviendra point à les corriger de leur idolâtrie pour la
-puissance qui s'élève! Il devait y avoir à Compiègne quelque chose de
-plus sérieux que les réceptions officielles, c'étaient les entrevues
-de Louis XVIII avec les grands personnages ayant dans les mains les
-ressorts qui faisaient mouvoir les choses.
-
-[En marge: Satisfaction que le Roi éprouve en apprenant qu'on ne l'a
-pas trop engagé.]
-
-Déjà le Roi, pendant son voyage fort lent de Calais à Compiègne, avait
-envoyé M. de Blacas à Paris, pour s'informer auprès du comte d'Artois
-et des royalistes les plus sûrs de tout ce qu'il avait intérêt à
-savoir. M. le comte d'Artois lui-même avait couru se jeter dans les
-bras de son frère, et avait été reçu plus affectueusement que de
-coutume par Louis XVIII, dont la joie attendrissait le coeur.
-D'ailleurs, ce qu'il lui apprenait avait de quoi le satisfaire.
-D'heure en heure les Bourbons étaient plus forts et le Sénat plus
-faible, et depuis le jour où ce corps, sur le conseil du duc
-d'Otrante, avait transigé en se contentant d'une promesse vague et
-générale, la royauté légitime n'avait cessé de gagner du terrain.
-Cependant il était impossible de contester le fond des choses, et bien
-que les purs royalistes eussent horreur de tout ce qui portait le nom
-de Constitution, on ne pouvait se dispenser d'en donner une. La
-France, à chaque changement de régime, avait contracté une telle
-habitude de rédiger par écrit les conditions de son nouvel état, que
-cette fois encore on était forcé de prendre la plume, et un
-gouvernement analogue à celui d'Angleterre, avec deux chambres parlant
-et votant sur les affaires publiques, avec des journaux libres, avec
-une justice indépendante, avec le maintien des ventes nationales, de
-la Légion d'honneur, de la nouvelle noblesse, était inévitable. M. le
-comte d'Artois, M. de Montesquiou, tous les hommes enfin qui depuis un
-mois avaient mis la main à l'oeuvre, étaient obligés d'en convenir.
-Mais on avait gagné les points auxquels Louis XVIII attachait le plus
-d'importance. Il n'était pas astreint à accepter le texte même de la
-Constitution sénatoriale, il était dispensé du serment, de tout ce qui
-avait l'apparence, en un mot, d'une Constitution imposée. Cette
-Constitution il pouvait la donner lui-même, la faire sortir
-spontanément de son autorité royale, ce qui sauvait le principe de la
-souveraineté légitime, telle que l'entendait le pur royalisme. De
-plus, il pouvait, quant au personnel, prendre seulement une portion du
-Sénat, celle qui lui déplairait le moins, la compléter avec une partie
-de l'ancienne noblesse, garder le Corps législatif dont on était plus
-content que du Sénat, et composer ainsi un gouvernement plus à son
-goût. Enfin, pour mieux marquer la différence entre cette manière
-vraiment royale de procéder, et celle que le Sénat avait d'abord voulu
-exiger, le Roi entrerait dans Paris sans donner de Constitution, en
-faisant une simple déclaration générale, à peu près semblable à celle
-de M. le comte d'Artois, ce qui laisserait le temps de bien peser les
-termes de la Constitution nouvelle.
-
-[En marge: Après les réceptions officielles commencent les entrevues
-avec les personnages importants, et le Roi s'y prépare.]
-
-Ces points désormais acquis répondaient parfaitement aux vues de Louis
-XVIII. Il n'avait aucune horreur pour ce genre de gouvernement, qui
-consiste en deux Chambres tourmentant les ministres et laissant le Roi
-tranquille, car il avait vu cet ordre de choses marcher
-très-convenablement en Angleterre. Mais son autorité, celle qui avec
-son sang coulait dans ses veines, qui lui venait de Louis XIV, d'Henri
-IV, de saint Louis, d'Hugues Capet, cette autorité était reconnue, et
-pour lui c'était le point capital. Accorder ce qu'on appelait des
-garanties écrites, les écrire dans tel style qu'on voudrait, pourvu
-qu'il fût supposé les avoir écrites lui-même, recevoir des serments et
-n'en prêter à personne, voilà ce qui convenait à son orgueil royal, et
-ce qui lui suffisait. Il laisserait ensuite gouverner dans un sens ou
-dans un autre, pourvu toutefois qu'on ne sortît pas de certaines
-bornes, et que, relativement à sa personne, on ne l'empêchât point de
-s'entourer des gens qui lui plairaient. Son frère, ayant sauvegardé
-tout cela, était le bienvenu, et pour la première fois, selon lui,
-n'avait pas commis de faute. Bien fixé sur ces points par les
-renseignements que M. le comte d'Artois, que M. de Blacas, que M. de
-Montesquiou lui avaient apportés, il savait quelle attitude prendre
-avec chacun, et on allait le voir causant avec les uns, écoutant avec
-les autres, digne avec tous, ne promettant rien, mais laissant tout
-espérer de sa libre sagesse, et bien résolu à ne permettre à qui que
-ce fût des conseils ressemblant à des conditions.
-
-[En marge: Importance de sa première entrevue avec M. de Talleyrand.]
-
-Le personnage essentiel, et avec lequel la première entrevue qu'aurait
-le Roi devait être de grande importance, était M. de Talleyrand, qui
-pour quelque temps encore était l'acteur principal de la scène
-politique. Louis XVIII et M. de Talleyrand avaient fort étudié leur
-rôle, car ils aimaient la représentation, et y excellaient. M. de
-Talleyrand avait le rôle le plus difficile, non qu'il fût, sous le
-rapport de l'esprit, le moindre des deux interlocuteurs, mais parce
-qu'il l'était sous le rapport de la situation. Les hommes à principes
-sont dispensés de réussir: le succès est au contraire pour les habiles
-une condition obligée. Jusqu'ici, entre les personnages qui avaient
-refusé tout pacte avec la révolution, et ceux qui avaient transigé
-avec elle, l'avantage avait paru être à ces derniers, car ils
-semblaient avoir compris où était la force du temps, et s'être
-associés à elle pour la diriger, tandis que les autres, aveugles et
-obstinés, n'avaient su que pousser à l'échafaud leur roi et leurs
-amis. Tout à coup l'aspect du monde avait changé, et c'étaient les
-entêtés n'ayant voulu se prêter à aucun accommodement, qui se
-trouvaient avoir deviné juste, et qui, si le dernier mot de notre
-longue révolution était dit (et l'on croit ordinairement que le mot du
-jour sera le dernier), semblaient avoir eu raison, et avoir été les
-habiles. Entre Louis XVIII revenant de l'exil, et M. de Talleyrand
-ayant servi tour à tour la République et l'Empire, pour retourner
-après vingt ans aux pieds de la légitimité, l'avantage de la situation
-était donc au premier. M. de Talleyrand, à la vérité, pouvait se
-vanter d'avoir contribué au revirement récent des choses, mais les
-services de cette espèce sont bientôt oubliés. Ces services
-d'ailleurs, aux yeux des purs royalistes, n'étaient qu'un aveu, une
-tardive réparation aux vrais principes, et pour le moment Louis XVIII
-était le vainqueur, M. de Talleyrand le vaincu, bien que celui-ci eût
-aidé à se vaincre lui-même. Cependant en fait de hauteur d'attitude M.
-de Talleyrand valait son royal interlocuteur. Il avait de plus un tact
-exquis, une connaissance parfaite des choses, l'art de les toucher
-d'un mot, l'art surtout de flatter sans s'abaisser, et de n'être nulle
-part le second, même en présence des princes et des rois. Louis XVIII
-et M. de Talleyrand pouvaient donc se rencontrer sans désavantage, et
-ils s'étaient au surplus fort préparés à une entrevue dont ils
-sentaient tous deux l'importance.
-
-[En marge: Première entrevue de Louis XVIII avec M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Le Roi s'applique à la rendre polie, mais peu
-significative.]
-
-[En marge: Contentement affecté de M. de Talleyrand.]
-
-Louis XVIII reçut M. de Talleyrand avec une extrême courtoisie, le
-remercia de ses services en prince qui croyait tout devoir à son
-droit, lui fit entendre que ceux qui revenaient de l'exil n'avaient
-été, après tout, ni les moins avisés, ni les moins habiles, mais passa
-rapidement sur ce sujet pour en arriver à la situation présente. Au
-fond, le Roi et son futur premier ministre étaient d'accord, puisque
-des deux côtés l'essentiel était convenu. C'était d'une part une
-Constitution écrite, et de l'autre spontanéité dans la manière de la
-donner. Dès lors on ne pouvait se parler que pour échanger sur chaque
-chose un assentiment empressé.--Accordez ces deux Chambres qu'on ne
-peut refuser, et caressez les militaires qu'il suffira de flatter, car
-ils ne songent et ne s'entendent nullement à gouverner, tel est le
-langage que tint M. de Talleyrand, et le seul auquel le Roi n'eût
-aucune objection à opposer. De son côté, Louis XVIII fit entendre à M.
-de Talleyrand qu'un homme comme lui, maître dans l'art de traiter avec
-les puissances, et revêtu encore de l'éclat du grand Empire, que Louis
-XVIII sentait sans l'avouer, serait toujours son représentant auprès
-de l'Europe. C'était tout ce qu'il fallait à M. de Talleyrand. Le Roi
-et le ministre se séparèrent donc après une entrevue que la politesse
-royale avait rendue suffisamment longue, le Roi étant réellement
-satisfait, et M. de Talleyrand affectant de le paraître. Pourtant on
-pouvait supposer que ce dernier ne l'était pas complétement, car il ne
-dit à personne quels motifs il avait de l'être, et il garda sur les
-incidents de son entrevue une discrétion qui ne lui était pas
-ordinaire, et qui prouvait l'insignifiance au moins de l'entretien. Il
-se contenta de dire à ceux qui l'interrogeaient, que le Roi était un
-homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de cet esprit surtout dont la
-tradition était perdue depuis la fin du dix-huitième siècle.
-
-[En marge: L'empereur Alexandre songe à se rendre à Compiègne, pour
-donner quelques conseils à Louis XVIII.]
-
-Cependant on annonçait une visite encore plus importante, celle de
-l'empereur de Russie. Jouant à Paris, avec sincérité et succès, un
-rôle de générosité, l'empereur Alexandre s'était mêlé de notre sort
-futur avec une chaleur et une bonne volonté qui auraient dû lui valoir
-la gratitude des Français, s'il n'était toujours fâcheux de devoir
-même son bonheur à des mains étrangères. Le roi de Prusse et
-l'empereur d'Autriche ne se créaient pas de tels soucis. Le roi de
-Prusse, pourvu qu'il revînt à Berlin avec une bonne paix et de grosses
-contributions de guerre, l'empereur d'Autriche pourvu qu'il retournât
-à Vienne avec l'Italie et le Tyrol, s'inquiétaient peu de ce qui
-adviendrait en France. Les Bourbons s'en tireraient plus ou moins
-bien, c'était leur affaire et celle des Français. Pourvu que ceux-ci
-ne songeassent plus à passer le Rhin ou les Alpes, on ne leur
-demandait pas autre chose. Quant à Napoléon, on l'aurait mieux aimé
-aux Açores ou à Sainte-Hélène qu'à l'île d'Elbe; mais il y était, on
-ne s'en occupait plus, du moins pour le moment. Alexandre pensait
-autrement. Libéral, peu exposé sans doute en fait de liberté à être
-pris au mot par ses sujets, sincère néanmoins, il aurait trouvé plus
-digne de sa gloire de laisser les Français libres, et plus sûr aussi
-de les laisser contents. Fréquentant les hommes qui souhaitaient de
-sages institutions, notamment M. de Lafayette, qui, à la première
-espérance d'un gouvernement libre, avait quitté sa retraite de
-Lagrange, il s'entretenait avec eux de la future Constitution, se
-confirmait ainsi dans ses tendances généreuses, s'engageait par ses
-paroles, et avait pris en quelque sorte à tâche de défendre les idées
-et les intérêts du Sénat, dont il aimait à se dire l'obligé, car
-c'était à ce corps que les souverains alliés devaient la déchéance de
-Napoléon. Mécontent, non pas de M. le comte d'Artois, mais de
-l'émigration accourue à Paris d'Angleterre et des provinces, Alexandre
-avait envoyé le comte Pozzo di Borgo à Compiègne, pour parler à Louis
-XVIII le langage de la raison. Mais, quoique fort habile, le comte
-Pozzo n'était pas parvenu à saisir ce roi, si lourd de corps, si agile
-d'esprit, se couvrant pour échapper aux étreintes des gens sérieux
-d'une légèreté à la fois réelle et feinte, et n'avait pu entrer avec
-lui dans aucune explication satisfaisante. Alexandre avait alors
-imaginé de se rendre en personne à Compiègne, démarche hardie, car ni
-le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche n'y étaient allés, mais
-démarche que l'âge, l'activité du jeune empereur, expliquaient, et qui
-ne pouvait après tout que flatter infiniment Louis XVIII. Alexandre
-voulait lui faire entendre qu'il fallait non-seulement donner une
-Constitution, mais s'entourer des hommes de l'Empire et de la
-Révolution, renoncer à dater son règne de la mort de Louis XVII,
-concéder beaucoup aux choses du temps, prendre bien garde surtout à
-l'armée. Louis XVIII, averti de cette visite, résolut de recevoir
-l'empereur Alexandre en conséquence, et de s'en tirer à son égard
-comme à l'égard de tous ceux qui prétendaient lui apporter des
-conseils, avec de la grâce, de la dignité et des professions de foi
-infiniment générales.
-
-[En marge: Accueil adroit et entièrement évasif fait par Louis XVIII à
-l'empereur Alexandre.]
-
-[En marge: Mauvaise conduite du Corps législatif.]
-
-[En marge: Mécontentement du czar.]
-
-À peine Alexandre fut-il annoncé que la foule s'empressa de s'effacer,
-pour laisser en présence le chef de la coalition européenne et le chef
-de la vieille dynastie française. Flatté d'une telle visite, et
-voulant paraître pénétré de gratitude, Louis XVIII ouvrit ses bras au
-jeune empereur, le reçut en père, mais en père que son âge, son rang,
-plaçaient au-dessus des souverains de son temps. Tout en le remerciant
-de l'appui prêté à sa famille, il affecta de reporter les prodigieux
-événements auxquels on assistait à des causes providentielles et
-supérieures, et particulièrement à la puissance du grand principe dont
-il était le représentant. Il parut aussi n'avoir rien à apprendre
-quand le czar lui parla de l'état nouveau de la France, écouta par
-politesse, mais en homme à qui un jeune prince n'avait rien à
-enseigner, ne contesta rien, n'accorda rien, indiqua sur chaque chose
-des résolutions arrêtées, conformes à son autorité qui ne relevait de
-personne, à sa sagesse qui n'avait pas besoin de conseils, laissa
-entrevoir quelles étaient ces résolutions sans les préciser, et en un
-mot resta presque insaisissable avec le monarque comme il l'avait été
-avec son ambassadeur. Une circonstance acheva de déconcerter
-l'empereur Alexandre, ce fut l'arrivée du Corps législatif à
-Compiègne, venant par députation complimenter le Roi, tandis que le
-Sénat, recommençant avec Louis XVIII son rôle d'abstention et de
-silence, s'était dispensé de paraître. En voyant accourir au-devant du
-monarque, et se prosterner devant son autorité légitime avant qu'il
-eût rien promis, un corps qui avait la prétention de représenter la
-nation, et qui avait acquis quelque popularité par sa récente
-résistance à Napoléon, l'abstention du Sénat perdait beaucoup de sa
-force, et Alexandre devait sembler un conseiller importun. Ce prince
-renonça donc à toute insistance trop vive, et revint fort déçu quoique
-comblé de politesses, n'ayant pu dire que bien peu de paroles, en
-ayant encore moins obtenu de son auguste interlocuteur, pas plus
-content que M. de Talleyrand, mais l'avouant plus franchement.
-Disposant de deux cent mille soldats, et malheureusement maître de la
-France, il y avait plus de grâce à lui que de confusion à se donner
-pour éconduit.
-
-[En marge: Louis XVIII songe à se transporter à Saint-Ouen, et à y
-faire une dernière station avant d'entrer à Paris.]
-
-[En marge: Projet d'une déclaration générale qui doit tenir lieu des
-engagements exigés par le Sénat.]
-
-Après avoir employé trois ou quatre jours à se reposer à Compiègne, et
-à y acquérir une première notion des hommes et des choses, Louis XVIII
-résolut de se rendre à Saint-Ouen, aux portes de Paris, où il ferait
-une dernière et courte station avant d'entrer à Paris même. Il était
-convenu avec son frère, avec les membres du gouvernement provisoire,
-qu'en publiant une déclaration générale, énonciative des principales
-garanties constitutionnelles, on en serait quitte avec le Sénat, qu'on
-obtiendrait même sa visite, et que tout serait dit à ce sujet. Trois
-semaines auparavant les hommes qui voulaient procurer à la France une
-liberté solide sous l'ancienne dynastie, auraient pu, en s'appuyant
-sur Alexandre, barrer le chemin à Louis XVIII jusqu'à ce qu'il eût
-accordé tout ce qu'on lui demandait. Mais l'entraînement était devenu
-tel en quelques jours, qu'on ne pouvait plus l'arrêter, et que si on
-avait voulu l'essayer on aurait semblé s'appuyer sur l'étranger pour
-arrêter un mouvement tout national. La France, en effet, après avoir
-mis quelques instants à se rappeler les Bourbons, avait bientôt
-compris qu'eux seuls étaient possibles, et une fois cette nécessité
-reconnue, l'attendrissement des uns, la bassesse des autres, avaient
-donné une telle impulsion aux esprits, que depuis la prise de la
-Bastille et le retour du général Bonaparte d'Égypte on n'avait rien vu
-de pareil. Le Sénat, qui s'était affaibli en cédant peu à peu, perdait
-chaque jour du terrain. Cependant s'il était battu quant à ses
-intérêts, il ne l'était pas quant aux principes dont il s'était fait
-le soutien. Il avait voulu une Constitution, et il était certain d'en
-avoir une, avec les clauses essentielles. Seulement il ne pouvait plus
-obtenir qu'elle émanât d'un accord réciproque de la nation et du Roi,
-ce qui aurait imprimé à cette Constitution une force et une
-inviolabilité qui auraient pu en assurer la durée; et sous ce rapport
-les Bourbons en croyant avoir gagné leur cause l'avaient perdue, car
-ils avaient fait prévaloir ce principe de l'_octroi royal_, duquel ils
-devaient tirer un jour un coup d'État et leur chute!
-
-[Date en marge: Mai 1814.]
-
-[En marge: La rédaction de cette déclaration abandonnée à MM. de
-Vitrolles, de la Maisonfort, Terrier de Montciel, sous la surveillance
-de M. de Blacas.]
-
-On était donc convenu de s'en tenir à une simple déclaration générale,
-et tous les travailleurs de M. le comte d'Artois étaient à l'oeuvre,
-M. de Vitrolles, qui était devenu son principal instrument, aussi
-bien que MM. de la Maisonfort et Terrier de Montciel, qui formaient un
-second conseil dans l'entre-sol des Tuileries. Le Roi les laissait
-faire, dédaignant fort ce genre de littérature, et s'en fiant à M. de
-Blacas du soin de surveiller et de réviser leur travail. La question
-entre ces divers rédacteurs était de savoir quelle part on ferait au
-Sénat, quelle étendue de gratitude on lui témoignerait, et à quel
-point, tout en faisant ce qu'on voulait, on se donnerait l'air de
-céder à ses voeux. On remit à s'entendre définitivement à Saint-Ouen
-même. Le Roi était tout entier d'ailleurs à la joie de rentrer dans sa
-capitale, et au plaisir de respirer cet encens royal qui n'avait pas
-depuis tant d'années brûlé devant lui, et dont on l'enivrait
-aujourd'hui sans mesure.
-
-[En marge: Arrivée à Saint-Ouen le 1er mai.]
-
-[En marge: Présentation du Sénat à Louis XVIII.]
-
-Il partit pour Saint-Ouen, où il arriva le 1er mai. Dans cette
-dernière station le flot des empressés déborda de nouveau, et remplit
-la demeure royale. Le Sénat n'avait pas encore paru devant Louis
-XVIII. Il fallait faire cesser pourtant cet état de séparation entre
-le Roi et le corps constituant qui avait rappelé les Bourbons, des
-mains duquel M. le comte d'Artois avait reçu la lieutenance générale,
-et que, tout en le détestant, en le méprisant même, personne n'aurait
-osé dissoudre ou annuler, car ce corps avait derrière lui les
-fonctionnaires, l'armée, et les souverains alliés. Mais la transaction
-étant à peu près convenue, c'est-à-dire, étant admis qu'il y aurait
-une Constitution, que cette Constitution émanerait de l'autorité
-royale, et que les sénateurs composeraient en grande partie la
-Chambre haute, il n'y avait véritablement pas de raison pour le Sénat
-de s'abstenir plus longtemps. Il consentit donc à venir visiter le
-Roi, et M. de Talleyrand le présenta à Saint-Ouen à Louis XVIII, comme
-il l'avait présenté aux Tuileries à M. le comte d'Artois. Le discours
-de M. de Talleyrand, soigneusement rédigé, exprimait les idées qui
-avaient cours universellement.--Ce n'était plus le Sénat, disait-il,
-mais la nation entière, qui, éclairée par l'expérience, se portait
-au-devant du Roi, et le rappelait au trône de ses pères. Le Sénat,
-partageant les sentiments de la nation, accourait avec elle saluer le
-monarque. Celui-ci, de son côté, guidé par sa sagesse, allait donner
-des institutions conformes aux lumières de la raison moderne. Une
-Charte constitutionnelle réunirait tous les intérêts à ceux du trône,
-et fortifierait la volonté royale du concours de toutes les volontés.
-Or le Roi savait mieux que personne que de telles institutions,
-longtemps et heureusement éprouvées chez un peuple voisin, offraient
-des appuis et non des obstacles aux monarques amis des lois et pères
-de leurs peuples, etc...--
-
-[En marge: Rédaction de la déclaration de Saint-Ouen dans la nuit du 2
-au 3 mai, sans que le Roi la lise avant sa publication.]
-
-Le Roi fit à ce discours une réponse gracieuse, et qui emportait un
-plein assentiment aux idées émises par le président du Sénat. Chose
-singulière, le Corps législatif dont la conduite en ces circonstances,
-dictée par une puérile jalousie, fut peu honorable et assez nuisible,
-voulut se présenter une seconde fois au Roi, bien qu'il lui eût déjà
-porté ses hommages à Compiègne. Il répéta les banalités du moment, et
-après lui, les principaux corps de l'État recommencèrent à défiler et
-à haranguer. La journée du 2 fut consacrée aux réceptions, et il ne
-resta guère de temps pour les affaires sérieuses. La déclaration qui
-devait précéder l'entrée du Roi dans Paris, et qui était en réalité la
-condition de cette entrée, n'était pas même rédigée à la fin de la
-journée du 2, où pour mieux dire elle l'était trop, car il y avait
-cinq ou six projets, un de M. de Vitrolles, un de M. de la Maisonfort,
-et d'autres encore. Mais le Roi, fatigué et ne tenant guère aux termes
-dans lesquels on lui ferait dire des choses convenues depuis plusieurs
-jours, chargea M. de Blacas de veiller à la rédaction définitive de la
-pièce qu'on allait publier le lendemain. M. de Blacas assembla les
-divers rédacteurs, passa une partie de la nuit du 2 au 3 avec eux,
-reçut quelques donneurs de conseil qui apportaient chacun une phrase
-ou une idée, prit soin de les éconduire presque tous, et ensuite, les
-expressions qui sentaient trop la gratitude ou la dépendance à l'égard
-du Sénat étant suffisamment atténuées, adopta le projet de
-déclaration. M. de Vitrolles, qui en était le principal rédacteur,
-ayant demandé si on ne le soumettrait pas au Roi, M. de Blacas
-répondit qu'il ne fallait pas troubler un repos dont le monarque avait
-grand besoin à la veille d'une journée aussi fatigante que celle qui
-se préparait, et le texte de la fameuse déclaration de Saint-Ouen fut
-daté du 2 mai, envoyé à l'imprimerie royale, puis répandu le matin du
-3 à un grand nombre d'exemplaires.
-
-[En marge: Préambule de cette déclaration.]
-
-Voici le préambule de cette déclaration:
-
-«Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé
-par les malheurs de la nation que nous sommes destiné à gouverner,
-notre première pensée est d'invoquer cette confiance mutuelle si
-nécessaire à notre repos, et à son bonheur.
-
-»Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le
-Sénat, dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les
-bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portant
-l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils
-ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de
-l'État.
-
-»Résolu d'adopter une Constitution libérale, voulant qu'elle soit
-sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu'il est
-indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin
-de la présente année le Sénat et le Corps législatif, nous engageant à
-mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une
-commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour
-base à cette Constitution les garanties suivantes...»
-
-[En marge: Garanties qu'elle annonce.]
-
-Après ce préambule venait l'énonciation des garanties sur lesquelles
-on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de
-l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant
-elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté
-des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français
-aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le
-maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...--Sauf
-la question fondamentale de l'origine, qui, au lieu d'un contrat,
-faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris de la
-donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était pris
-envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de ce
-corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf
-une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins
-que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être
-engagée de manière à n'en pouvoir revenir.
-
-[En marge: Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.]
-
-Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire
-son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures
-du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il
-était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés
-madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé,
-à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le
-duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les
-maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le
-comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les
-yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques
-compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à
-Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public
-regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par
-vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie
-contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs
-maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la
-France qui volait en ce moment à d'autres destinées. Au milieu des
-cris ardents et unanimes de _Vive le Roi!_ se firent souvent entendre
-des cris de _Vive la Garde_, cris expressifs, qui prouvaient la
-sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos guerres
-héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes leur
-tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée[4].
-
- [Note 4: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand,
- qui en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec
- des couleurs fort exagérées l'attitude de la garde. D'après
- les témoins les plus vrais, son attitude fut exactement
- celle que nous tâchons de retracer ici, c'est-à-dire froide
- et soumise.]
-
-[En marge: Excellent accueil que lui fait la population parisienne.]
-
-[En marge: Attitude de la garde impériale.]
-
-[En marge: On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du
-ministre de la guerre.]
-
-L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde
-émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait
-été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce
-qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait
-convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de
-rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et
-un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes
-moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement.
-Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite
-réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non
-contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le
-peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent
-vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La
-noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule
-visible dans cette voiture où son corps disparaissait, plut à tous
-ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix, comme on
-l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince appelé à
-régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du public se
-prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors, d'un vieux
-père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse
-d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs
-fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le
-malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt
-général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent
-jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la
-famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par
-le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV,
-vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour
-soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais
-d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du
-Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle
-l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses
-pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement
-établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est
-qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières
-du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le
-souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces
-infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de
-les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu habitée, et
-encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans. Les grenadiers de la garde
-impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen, avaient gardé le
-Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près de lui,
-occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour, hommes et
-femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout celle de la
-famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante. Ils allèrent
-chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui demandèrent s'il
-avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse existence du Roi
-à de telles mains? Le général, habitué à la fidélité du soldat
-français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui disait. Il
-voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena malgré lui à ce
-qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir même, sans aucun
-égard pour ces braves soldats, qui, le coeur plein de Napoléon,
-auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout venant, on
-l'obligea de les congédier, et de les renvoyer outrageusement dans
-leurs casernes. Et voilà quels étaient les coeurs qu'il fallait
-rapprocher, fondre dans un même amour pour la même dynastie[5].
-
- [Note 5: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les
- propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses
- Mémoires manuscrits.]
-
-Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la
-famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes
-alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au
-balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de
-l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant
-ainsi prouver à la France la considération qu'ils portaient à son Roi
-et à elle-même.
-
-[En marge: Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe
-enfin du gouvernement.]
-
-Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait
-enfin mettre la main à l'oeuvre si laborieuse de réconcilier le passé
-et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes frappées
-d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne voulait
-être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à travers
-vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste, pour en
-composer le système du gouvernement, oeuvre bien difficile, bien près
-d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée ne se
-rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou chez un
-de ses ministres capable de prendre sur la cour et le gouvernement un
-ascendant décisif! Ce phénomène heureux se réaliserait-il? Telle était
-la question, et elle était alors profondément obscure.
-
-Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte
-d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté
-que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il
-fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les
-choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé
-sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince
-de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains
-ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant
-appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était
-une combinaison bizarre, et fort peu appropriée à la forme de
-gouvernement qu'on se disposait à donner à la France.
-
-[En marge: Composition du premier ministère de Louis XVIII.]
-
-Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des
-assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la
-promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même
-temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les
-intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous
-les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques
-de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les
-fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous
-leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même,
-avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si
-désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence
-de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en
-situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire
-concourir toutes les lumières du pays à l'oeuvre commune, ce qui est
-le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui
-semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en
-apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements.
-Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres
-intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs,
-démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des
-résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage
-ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814
-l'expérience ne nous avait rien appris encore sur ces graves sujets,
-et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que par
-réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la pratique
-existait en Angleterre, et la théorie nulle part.
-
-[En marge: Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit _conseil
-d'en haut_.]
-
-Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances,
-c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu,
-que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du
-lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non
-de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations
-définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles,
-ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites.
-Voici quels furent ses choix.
-
-[En marge: M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme
-ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.]
-
-[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du
-ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de
-l'intérieur.]
-
-Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en
-quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé
-ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant
-suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué
-malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la
-peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions
-contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue
-disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet,
-honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au
-Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter
-le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou. M. de Talleyrand,
-bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait
-seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger
-celle de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des affaires
-étrangères, en restant après les princes le membre le plus important
-du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler le
-_Conseil d'en haut_.
-
-M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne
-voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il
-voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait
-volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix
-à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M.
-de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui
-allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait
-pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité
-sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres;
-il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais
-il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de
-caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer
-le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le
-monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un
-meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère
-de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On
-dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le
-département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre
-de _direction générale_, équivalant presque à un ministère.
-
-[En marge: M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.]
-
-M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit
-l'administration de la justice. On voulait à la tête de la
-magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on
-choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence
-étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable,
-avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M.
-Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du
-gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de
-Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le
-ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge
-de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour
-qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs
-anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait
-déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour
-le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille,
-qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du
-fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité
-collective des ministres.
-
-[En marge: Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré
-ses collègues.]
-
-Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre
-de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le
-souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un
-maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en
-même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût
-tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour
-lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec
-le Roi, et ils avaient déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles pour
-intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et légitime
-dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne restait
-donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle de tenir
-le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce procès-verbal les
-membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M. de Montesquiou, M.
-de Talleyrand, disaient avec raison qu'un procès-verbal gênerait la
-liberté des délibérations, car la certitude de voir toutes leurs
-paroles enregistrées, exactement ou non, empêcherait de parler avec
-une entière franchise les hommes de gouvernement les plus sincères et
-les plus courageux. Dès lors n'étant pas intermédiaire du travail avec
-le Roi, ne devant point tenir de procès-verbal, le secrétaire d'État
-n'avait plus aucune fonction à remplir. Ses collègues firent ce qu'ils
-purent pour exclure M. de Vitrolles du Conseil royal, en le
-dédommageant au moyen d'une charge de cour. Mais il s'obstina, fut
-défendu par les princes, et resta dans le Conseil, ayant pour unique
-emploi de tenir note des résolutions adoptées, et de correspondre soit
-avec le _Moniteur_, soit avec le Télégraphe, peu aimé de ses
-collègues, les aimant encore moins, brouillé surtout avec M. de
-Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute d'arrogance envers un
-personnage dont il dédaignait le rang, méconnaissait l'esprit, et
-niait les services[6].
-
- [Note 6: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de
- procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct,
- à peine rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore
- aux archives de l'État, et de tous les documents le plus
- curieux peut-être de ceux qui restent sur le gouvernement
- de la première Restauration.]
-
-On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de ministre d'État
-chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit, écrivain peu
-adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des royalistes
-extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce qu'était M.
-Beugnot dans celle de la police, un directeur général, ayant presque
-rang de ministre.
-
-[En marge: Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.]
-
-Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom
-de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus
-considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports
-avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus
-important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports
-avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne
-devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin
-devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni
-par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal
-supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux,
-uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef.
-C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené
-par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables,
-fort exigeantes et fort agitées.
-
-[En marge: Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.]
-
-[En marge: Discours du Roi.]
-
-[En marge: On touche sommairement à toutes les affaires.]
-
-Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil
-royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en
-outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi
-tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié,
-poli, affectueux. Il parla d'une voix claire, avec hauteur et
-infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez
-superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot
-sur chaque chose. Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir,
-l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la
-dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner
-à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont
-on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de
-ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il
-était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes
-promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il
-importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était
-pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop
-humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus
-tard le 10 juin.
-
-[En marge: Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.]
-
-Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait
-se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti
-raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir
-la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était
-plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire,
-et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer
-d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent
-cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers,
-tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins,
-et plus de quarante mille officiers, au sort desquels on serait obligé
-de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il pourrait, les
-dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux cents
-millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi payer la
-moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la marine il
-fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si ce nombre
-était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à Trieste,
-et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été extravagant
-avec la France réduite aux frontières de 1790.
-
-[En marge: Projet de grandes réductions dans la marine.]
-
-[En marge: Idées du ministre des finances en ce qui concerne son
-administration.]
-
-[En marge: Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de
-l'État, et de maintenir les droits réunis.]
-
-On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre
-de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que
-possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse
-temporaire des finances. On autorisa le ministre de la marine à
-préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix
-avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par
-un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort
-sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les
-noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs
-révolutionnaires, en laissant à _l'Austerlitz_, au _Friedland_ par
-exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires. Il questionna
-enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer
-de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe
-qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût
-l'origine, même celles qu'on appelait _les dettes de Buonaparte_, et
-qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres
-folles. Mais que l'argent provenant de ces dettes eût été bien ou mal
-employé, elles avaient été contractées au nom de la France, et il
-serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans cette
-scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on n'aurait
-pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât, les
-impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait
-satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y
-parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il
-fallait pour le mériter. Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on
-devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de
-Bordeaux, en s'intitulant _la ville du 12 mars_, entendait ne pas
-acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes
-les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant
-qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage
-très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de
-l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le
-langage du ministre.
-
-Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les
-droits réunis.--Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous
-avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse
-vaut l'autre.--
-
-[En marge: Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre
-des finances.]
-
-Le Roi, qui n'était jamais fâché de mettre ses neveux, et
-particulièrement son frère, dans leur tort, donna un plein assentiment
-aux paroles de M. Louis; il déclara que, sans ôter toute espérance
-d'adoucissement aux populations égarées par des promesses
-irréfléchies, il était prêt à leur adresser une proclamation pour les
-faire rentrer dans le devoir, et leur rappeler que l'impôt était comme
-la loi, égal pour tous, et que de bonnes opinions, quelque bonnes
-qu'elles fussent, ne devaient jamais être une dispense d'acquitter les
-charges de l'État. Il fut convenu que cette proclamation serait
-immédiatement rédigée, revêtue de la signature royale, et publiée.
-
-[En marge: Malgré le besoin d'économie, Louis XVIII annonce
-l'intention de rétablir l'ancienne maison militaire du Roi.]
-
-Après avoir mis en présence un seul instant les ministres des
-finances, de la guerre et de la marine, il était évident que
-l'économie allait devenir une loi rigoureuse pour le nouveau
-gouvernement, car sans économie il serait impossible de suffire aux
-divers services, et notamment d'assurer le sort de l'armée, qu'il
-importait au plus haut point de s'attacher. Ce n'était donc pas le cas
-de songer à des dépenses, ou de luxe ou de parti, qui ne seraient pas
-d'une impérieuse nécessité. Pourtant Louis XVIII, du ton le plus
-simple et le plus arrêté, parla de l'ancienne maison militaire du Roi,
-comme d'une institution définitivement rétablie. Déjà, dit-il, les
-anciens titulaires des compagnies de gardes du corps avaient repris
-leurs titres. C'étaient MM. d'Havré, de Grammont, de Poix, de
-Luxembourg. Mais ce n'était pas assez, il voulait augmenter le nombre
-des compagnies, pour nommer deux nouveaux titulaires choisis dans
-l'armée impériale. Il voulait de plus rétablir les compagnies rouges.
-Son parti à cet égard était pris, car selon lui, c'était faute d'une
-maison militaire fortement constituée, que la royauté en 1789 avait
-essuyé tant de malheurs, et la France avec elle.--
-
-[En marge: Immense dépense de l'ancienne maison militaire, devant
-comprendre près de dix mille hommes.]
-
-Pour comprendre ce qu'il y avait d'imprudent dans le rétablissement de
-cette ancienne maison militaire, il faut savoir qu'il s'agissait, sous
-le nom de _compagnies rouges_, de réunir deux ou trois mille
-gentilshommes, les uns fort âgés, les autres au contraire à peine
-adolescents, incapables non pas de courage, il s'en fallait, mais d'un
-service militaire effectif; de leur donner à tous des uniformes
-somptueux, un grade d'officier qui ne serait guère au-dessous de celui
-de capitaine; de réunir en outre, sous le nom de gardes du corps,
-trois mille jeunes gens, qui auraient le grade de sous-lieutenants de
-cavalerie, d'y ajouter en artillerie et infanterie encore quatre mille
-hommes, ce qui ferait environ dix mille, coûtant comme quarante ou
-cinquante mille, dans un moment où on serait peut-être obligé de
-rejeter hors des rangs de l'armée deux cent mille soldats, avec trente
-mille officiers éprouvés, couverts de blessures, et condamnés à tomber
-dans la misère. La maison du Roi ainsi constituée ne devait pas coûter
-moins de 20 millions, et, la Liste civile en payât-elle une partie,
-c'était une grande imprudence que de distraire une pareille somme du
-budget de la guerre, et de donner à l'armée, fort peu disposée à
-interpréter favorablement les suppressions qu'elle allait subir,
-l'occasion de comparer sa misère à l'opulence de la maison du Roi.
-Louis XVIII indiqua bien qu'on respecterait la situation de la garde
-impériale, mais comment concilier toutes ces choses, comment surtout
-suffire à la dépense des unes et des autres?
-
-[En marge: Le Conseil royal, par divers motifs, n'ose pas s'opposer au
-rétablissement de la maison militaire.]
-
-Ainsi les princes de Bourbon arrivaient avec des déterminations
-prises d'avance sur les sujets les plus graves. Ils voulaient dans ce
-cas-ci fournir de l'emploi à des gentilshommes pauvres (seule excuse
-spécieuse pour une telle faute), et ils en étaient à croire que six
-mille gentilshommes, bien armés, auraient arrêté la révolution
-française, opinion qu'ils n'étaient pas du reste les seuls à
-professer. Cette auguste famille devait bientôt éprouver ce qu'on peut
-faire contre une révolution, même avec les gentilshommes les plus
-braves! En présence d'une résolution qui semblait irrévocable, aucun
-membre du Conseil n'osa élever d'objection. Le ministre des finances
-lui-même garda le silence. Il donnait l'argent qu'il pouvait donner,
-mettait son énergie à n'en pas accorder davantage, et s'en rapportait,
-quant à l'emploi, au ministre de la guerre, plus intéressé que lui
-dans la question. Ce dernier se serait bien gardé de se brouiller avec
-la noblesse française, qui voulait rentrer par cette voie dans la
-carrière militaire. M. de Talleyrand, M. de Montesquiou, étaient assez
-puissants pour ne pas la craindre, mais le premier aimait à la
-ménager, le second était de son avis en cette occasion, et de la sorte
-il n'y eut aucune résistance opposée à une mesure qui devait être
-fatale à la dynastie. Comme témoignage de sollicitude envers l'armée,
-comme preuve de l'attention avec laquelle on veillerait à ses
-intérêts, le Roi annonça qu'il formerait un Conseil supérieur de la
-guerre, composé des princes, de plusieurs maréchaux, et de quelques
-lieutenants généraux les plus distingués de chaque arme. Il ajouta
-qu'il le présiderait lui-même.
-
-[En marge: On parle aussi dans cette première séance des souffrances
-des provinces occupées, et on songe aux moyens d'y mettre un terme.]
-
-Après ce sujet on parla des souffrances des provinces occupées. On
-pouvait déjà s'apercevoir que la convention du 23 avril avait été pour
-nous une insigne duperie. Les troupes étrangères qui auraient dû se
-retirer au fur et à mesure de la remise des places que nous avions
-promis d'évacuer, ne s'étaient pas même ébranlées. Les chefs
-entendaient faire vendre à leur profit le matériel contenu dans les
-magasins et arsenaux dont ils s'étaient emparés. Ils poussaient même
-leurs prétentions jusqu'à vouloir prendre des magasins de sel, jusqu'à
-vouloir opérer pour leur compte des coupes de bois, et cherchaient
-dans ces contestations un nouveau motif de retarder leur départ. Les
-sacrifices qu'on avait faits en évacuant tant de postes lointains de
-la plus haute importance, restaient donc sans compensation, et le
-soulagement immédiat qu'on avait espéré de la convention du 23 avril
-était reconnu tout à fait illusoire.
-
-[En marge: Louis XVIII, sans parler au Conseil du travail de la
-Constitution, témoigne le désir de le hâter, et fixe au 31 mai au lieu
-du 10 juin, la réunion du Sénat et du Corps législatif.]
-
-Le Roi s'exprima très-vivement sur ce point, et le duc de Berry,
-toujours fougueux dans ses sentiments, dit qu'il ne fallait pas
-souffrir qu'on dévastât la France sous des prétextes désormais sans
-fondement, Napoléon étant déjà rendu à l'île d'Elbe, et tous les
-commandants des armées françaises s'étant soumis au nouvel ordre de
-choses. M. de Talleyrand fut chargé de s'aboucher avec les souverains
-et leurs ministres, et de s'expliquer avec eux de la façon la plus
-catégorique. On le chargea également d'aborder l'important sujet de la
-paix, et enfin, quant à la Constitution, le Roi, comme nous l'avons
-annoncé déjà, n'en dit rien ou presque rien. Toutefois il était
-urgent de tenir l'engagement pris envers le Sénat et le Corps
-législatif, convoqués pour le 10 juin. De leur côté les souverains
-alliés témoignaient le désir de quitter la France, rappelés chez eux
-par leurs propres affaires, et pressés aussi de se faire leur part des
-dépouilles arrachées au grand empire. Ils tenaient donc à la prochaine
-conclusion de la paix, et ils insinuaient souvent, Alexandre plus que
-tous les autres, qu'ils ne regarderaient leurs engagements comme
-entièrement remplis envers la France, et particulièrement envers ceux
-qui les avaient délivrés de Napoléon, que lorsque la question de la
-Constitution serait vidée. Pour ces divers motifs, Louis XVIII
-manifesta l'intention d'avancer le jour de la convocation du Sénat et
-du Corps législatif, laquelle fut fixée au 31 mai au lieu du 10 juin,
-ce qui entraînait l'obligation de hâter d'autant la rédaction de la
-Constitution nouvelle.
-
-[En marge: Succès personnel du Roi dans cette première séance.]
-
-Dans cet examen tout préliminaire des grandes affaires de l'État,
-Louis XVIII parut à ses conseillers digne, bien disant, peut-être un
-peu superficiel à ceux qui comme M. de Talleyrand, M. Louis, le
-général Dessoles, étaient capables de pénétrer au fond des choses.
-Néanmoins les membres du Conseil furent satisfaits, et suivant l'usage
-affectèrent de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient réellement.
-
-[En marge: Réclamations de M. de Talleyrand contre les excès commis
-par les troupes étrangères.]
-
-À l'égard de tous les sujets qu'on avait abordés, il y avait urgence.
-M. de Talleyrand, à qui le ministre de l'intérieur avait fait
-connaître les horribles exactions commises dans nos provinces, en
-entretint les monarques alliés et leurs ministres. Il suffisait
-d'exhiber le texte de la convention du 23 avril pour les mettre dans
-leur tort, car il était dit qu'à la date de cette convention, les
-réquisitions cesseraient, que les troupes alliées commenceraient leur
-mouvement de retraite, et que les territoires traversés leur devraient
-seulement la nourriture pendant le trajet. Bien que les articles de la
-convention pussent dans leur application occasionner des abus, ce
-qu'on se permettait était si exorbitant, si odieux, qu'il n'y avait
-pas d'excuse à faire valoir. Alexandre en parut sincèrement indigné,
-assura qu'il avait envoyé des ordres, et qu'il allait les renouveler.
-Le roi de Prusse, avare, et aimant les petits profits pour son armée,
-fut réellement embarrassé, et promit aussi de donner de nouvelles
-instructions. Le prince de Schwarzenberg tint un bon langage, mais
-d'une sincérité douteuse. M. de Talleyrand dit aux ministres alliés,
-que puisqu'on était d'accord sur l'injustice de tout ce qui se
-passait, on ne trouverait pas mauvais que le Roi dans une proclamation
-qu'il adresserait à ses sujets, leur enjoignît de refuser tout
-concours aux exactions commises journellement, tant réquisitions que
-ventes d'objets appartenant à l'État. Ils n'osèrent pas contredire,
-car c'eût été s'avouer complices de la conduite de leurs subordonnés,
-et sur-le-champ on rédigea une proclamation conforme aux vérités
-qu'ils reconnaissaient, et qui fut portée au Conseil royal. On y porta
-en même temps celle qui avait rapport à la perception des droits
-réunis, toujours fort difficile, avons-nous dit, dans les provinces du
-Midi.
-
-[En marge: Proclamation aux provinces occupées pour les autoriser à
-résister aux réquisitions illégales des généraux étrangers.]
-
-La proclamation destinée aux provinces occupées leur rappelait la
-convention du 23 avril, dont l'intention avait été de faire jouir la
-France d'une paix anticipée. Elle engageait les habitants de ces
-provinces à en remplir fidèlement les conditions, à bien traiter par
-conséquent les armées alliées, et à leur fournir pendant leur retraite
-les vivres dont elles auraient besoin. Mais elle leur rappelait aussi
-l'obligation contractée envers la France de ne plus lever de
-contributions de guerre, de respecter les propriétés privées et
-publiques, leur enjoignait de se refuser à toute exigence illégale, et
-leur défendait d'acheter les objets qui seraient mis en vente par les
-armées étrangères, comme bois, sels, objets mobiliers, déclarant
-d'avance ces ventes irrégulières et de nul effet. La précaution était
-bonne, car pour les bois par exemple, l'abattage, l'enlèvement,
-exigeant plusieurs mois, la déclaration de nullité empêcherait les
-acheteurs de se présenter, vu qu'ils seraient certains de ne pas
-obtenir livraison de ce qu'ils auraient payé. Il est triste de penser
-qu'on eût besoin de semblables moyens pour empêcher des Français de
-concourir à la spoliation du territoire, mais cette triste nécessité
-existant, la précaution, nous le répétons, était bien imaginée. Elle
-était de plus annoncée dans un langage digne, ferme, et nullement fait
-pour blesser les souverains, quoique sévère à l'égard de leurs
-généraux.
-
-[En marge: Proclamation aux provinces méridionales pour leur
-recommander l'acquittement des droits réunis.]
-
-La proclamation fut adoptée et immédiatement publiée. Celle qui
-concernait les droits réunis fut moins unanimement appuyée, et
-rencontra beaucoup d'opposition de la part des princes. On était,
-quand il s'agissait de ce sujet, toujours en présence des engagements
-pris par le comte d'Artois et par ses fils. Ce prince en effet revint
-à la charge, rappela les promesses faites aux populations, et allégua
-l'excellent esprit des provinces récalcitrantes. Mais M. Louis ne se
-laissant point ébranler par ces considérations, répéta qu'en fait de
-finances il n'y avait de bien pensants que ceux qui payaient
-exactement les impôts, et qu'il était indispensable que tout le monde
-se soumît aux lois, sans quoi il faudrait renoncer à faire le service,
-et quitter la place pour la laisser à ceux qui se chargeraient de
-gouverner au milieu d'une pareille anarchie. Le Roi importuné
-d'entendre sans cesse parler des promesses faites par son frère et par
-ses neveux, fatigué de ce royalisme qui se manifestait par des refus
-d'impôt, dit que les Vendéens étaient aussi royalistes que les
-Bordelais, et qu'ils acquittaient cependant les charges publiques. Si
-le Roi eût été mieux informé, il aurait su que les Vendéens, à l'égard
-de l'impôt sur le sel, ne se comportaient pas mieux que les Bordelais
-à l'égard de l'impôt sur les vins. Pourtant l'argument restait bon
-pour d'autres que les Vendéens, et le ministre des finances, appuyé
-par le Roi et ses collègues, obtint la proclamation dont il
-s'agissait: elle fut publiée avec celle qui était destinée aux
-provinces envahies.
-
-Le Roi s'adressant dans cette proclamation aux départements vinicoles,
-leur disait qu'il voudrait comme Henri IV, comme Louis XII, être
-appelé le Père du peuple, et pouvoir supprimer tous les impôts
-onéreux; mais que ces impôts, dont on avait déjà fort adouci la forme,
-étaient indispensables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le moyen de les
-remplacer, ou de s'en passer; qu'il y avait envers les créanciers de
-l'État, envers l'armée, des devoirs sacrés qu'on serait dans
-l'impossibilité de remplir si les finances étaient désorganisées;
-qu'il fallait d'ailleurs donner l'exemple du respect des lois, si on
-ne voulait pas tomber dans une affreuse anarchie; qu'il espérait donc
-que ses sujets des provinces méridionales, qui lui prodiguaient tous
-les jours les témoignages de leur amour, lui en donneraient une preuve
-effective, en se soumettant à des nécessités dont on tâcherait
-d'abréger la durée; qu'il aimait mieux les avertir que les punir, mais
-que si après avoir averti, sa voix n'était pas écoutée, il serait
-obligé de sévir, et sévirait en effet, pour empêcher à la fois la
-désorganisation des finances, le renversement des lois, et la ruine de
-l'État.
-
-Ces deux proclamations n'étaient sans doute que des paroles, mais
-très-utiles à faire entendre, surtout par la bouche du chef de la
-maison de Bourbon. Les généraux ennemis, placés en présence du désaveu
-de leurs souverains, et de celui des Bourbons dont ils étaient les
-alliés, exposés de plus à rencontrer la résistance des populations,
-devaient être moins audacieux dans leurs exactions, et astreints à
-beaucoup plus de ménagements. Quant aux provinces révoltées contre
-l'impôt, le langage affectueux du monarque n'était pas capable
-assurément de les convertir, mais la résolution très-nette exprimée à
-l'égard de l'exécution des lois, devait prêter aux autorités une force
-morale qui leur avait manqué jusqu'ici, et hâter le moment où la
-perception pourrait être rétablie.
-
-[En marge: Après avoir expédié les affaires d'urgence, on s'occupe de
-la paix et de la Constitution.]
-
-Ces affaires d'urgence une fois expédiées, il restait à s'occuper de
-la paix, à s'occuper de la Constitution, pour procurer à la France un
-état régulier et définitif, soit par rapport à l'Europe, soit par
-rapport à elle-même.
-
-[En marge: M. de Talleyrand est le négociateur principal de la paix.]
-
-[En marge: Deux ordres de questions: celles qui concernent
-spécialement la France, et celles qui concernent l'équilibre
-européen.]
-
-[En marge: Motifs des puissances de remettre à un congrès général et
-ultérieur toutes les questions qui les concernent, et de décider
-immédiatement les questions qui regardent la France.]
-
-Naturellement M. de Talleyrand devait être le principal agent du
-gouvernement dans l'importante négociation de la paix, et la tâche,
-même pour lui, n'était pas facile. On s'était beaucoup entretenu de ce
-sujet dans les conversations de chaque jour, avant d'arriver à des
-termes précis. Mais il y avait deux espèces de questions à résoudre,
-celles qui concernaient particulièrement la France, et celles qui
-concernaient l'Europe tout entière. Ainsi, bien que les principales
-puissances belligérantes fussent fixées dans leurs désirs, et
-tacitement déterminées à se donner licence les unes aux autres de
-prendre ce qui leur conviendrait; bien que l'Angleterre, notamment,
-eût résolu de s'attribuer la Belgique pour l'adjoindre à la Hollande
-et créer ainsi une forte monarchie qui nous éloignât de l'embouchure
-des grands fleuves; bien que l'Autriche, indépendamment de l'Italie,
-voulût une partie des bords du Rhin pour les céder à la Bavière en
-échange du Tyrol; bien que la Russie et la Prusse convoitassent la
-Pologne et la Saxe pour en trafiquer à elles deux, ce qui les décidait
-toutes quatre à nous ôter la frontière du Rhin, afin de rendre
-possibles ces divers arrangements, cependant, même en se permettant
-réciproquement ces spoliations, il restait tant de questions
-subsidiaires à trancher, et quant à la proportion à mettre dans les
-partages, et quant aux combinaisons à adopter pour qu'il subsistât
-une sorte d'équilibre européen, et pour que les petits États ne
-fussent pas entièrement sacrifiés aux grands, que l'accord n'était pas
-facile, et qu'il y avait même certitude de ne l'obtenir qu'après de
-longs et pénibles efforts. On reconnut donc au premier aspect que,
-sans supposer les lenteurs du congrès de Westphalie (lequel avait duré
-plusieurs années), il faudrait au moins quelques mois pour concilier
-tous les intérêts, et ces quelques mois on ne voulait point les passer
-à Paris. On avait une autre raison de ne pas débattre ces nombreuses
-questions à Paris même, c'était de ne pas fournir à la France
-l'occasion de s'en mêler. Quelque envie qu'on eût d'être d'accord, on
-avait à peu près la certitude de ne pas l'être, de se brouiller par
-conséquent plus d'une fois avant de parvenir à une entente définitive,
-et on ne voulait pas donner à la France l'immense avantage d'assister
-à ces brouilleries. C'eût été, outre un triomphe moral, lui offrir
-l'occasion facile de reprendre une forte position, en se mettant avec
-les uns contre les autres, et en se ménageant ainsi de puissantes
-alliances. Bien qu'on affectât de vouloir la traiter mieux qu'à
-Châtillon, au fond on ne s'en souciait guère, et sous les Bourbons
-comme sous Napoléon, on tenait à la réduire strictement à ses
-anciennes limites, et de plus à l'exclure autant que possible des
-grands arrangements européens. Sous les Bourbons il y avait
-l'irritation de moins, mais il y avait de moins aussi la peur
-qu'inspirait Napoléon, et l'une compensait à peu près l'autre. M. de
-Metternich, depuis son arrivée, avait repris la principale influence
-sur les négociations, et grâce à sa profonde et redoutable sagacité,
-il avait vu qu'il fallait d'abord fixer les rapports avec nous, et
-qu'ensuite on en aurait moins de peine à régler les rapports des États
-de l'Europe entre eux.
-
-[En marge: Cette pensée prévaut, et on décide qu'on traitera tout de
-suite à Paris de la paix avec la France, et qu'on remettra toutes les
-questions européennes à un congrès qui doit se tenir à Vienne.]
-
-Cette fine pensée avait bientôt pénétré l'esprit des cours alliées, et
-elles avaient décidé qu'elles concluraient à Paris les arrangements
-avec la France, et réserveraient pour un congrès, tenu dans une des
-grandes capitales du continent, les arrangements généraux qui devaient
-constituer le nouvel équilibre européen. Une extrême déférence étant
-accordée en ce moment à l'Autriche, qui avait assuré le salut
-universel en s'unissant à la coalition malgré sa répugnance et malgré
-la voix du sang, on était convenu que le futur congrès se tiendrait à
-Vienne.
-
-Communiquées aux négociateurs français, les dispositions qui précèdent
-ne rencontrèrent de leur part aucune opposition. Au premier aspect en
-effet, elles paraissaient simples, et dépourvues de malice, car ce qui
-importait avant tout c'était de mettre fin à la guerre, et par
-conséquent de traiter d'abord avec la France, contre laquelle on avait
-pris les armes. Rien n'empêchait ensuite de réserver les questions
-nombreuses que soulèverait le nouvel ordre de choses à établir en
-Europe, pour une assemblée postérieure, tenue dans un lieu central,
-après que les divers monarques auraient eu le temps de rentrer chez
-eux, de mettre ordre à leurs affaires les plus pressantes, et de se
-rendre ainsi plus libres pour donner aux arrangements définitifs
-intéressant le monde entier, l'attention qu'ils méritaient. Il eût été
-difficile d'objecter quelque chose à un plan aussi spécieux, aussi
-fondé en apparence. Effectivement on n'objecta rien, car de notre côté
-nous avions hâte de nous faire honneur de la paix, qui devait produire
-un si heureux contraste entre le gouvernement des Bourbons et celui de
-Napoléon.
-
-[En marge: Conditions possibles de la paix avec la France.]
-
-[En marge: On avait promis à M. de Talleyrand un million de sujets au
-delà des frontières de 1790.]
-
-Ces résolutions furent donc adoptées, et il fut établi qu'on réglerait
-d'abord et immédiatement ce qui concernait la France. La question des
-frontières était la première, et sans comparaison la plus grave. On
-nous avait dit bien souvent qu'on entendait traiter la France sous les
-Bourbons tout autrement que sous les Bonaparte. On avait mieux fait
-que de le dire, on l'avait écrit, et on avait rempli de cette promesse
-une foule de proclamations publiques. Depuis, dans les entretiens dont
-la convention du 23 avril avait été l'occasion, on avait parlé
-d'ajouter environ un million de sujets à notre état territorial de
-1790, mais d'une manière vague, et sans engagement bien précis. Quant
-au principe lui-même des frontières de 1790, on ne s'en était jamais
-départi, ni directement, ni indirectement, et aucun négociateur au
-monde, si ce n'est Napoléon victorieux, n'aurait, sous ce rapport,
-obtenu une concession. En effet, pour l'Angleterre la création du
-royaume des Pays-Bas, pour l'Autriche la restitution du Tyrol et de
-l'Italie, pour la Russie l'acquisition de la Pologne, pour la Prusse
-celle de la Saxe, en dépendaient, puisqu'il était impossible de leur
-procurer ces satisfactions sans tout ce qu'on allait nous ôter à la
-gauche du Rhin. Il aurait donc été déraisonnable d'essayer de faire
-changer ce principe. C'eût été dépenser en pure perte une ténacité de
-caractère qui pouvait être mieux employée ailleurs. En conséquence on
-se garda de disputer sur un point aussi arrêté, et on porta son effort
-sur la manière de tracer cette frontière de 1790, dont l'amélioration
-nous avait été sérieusement annoncée.
-
-[En marge: Le Conseil royal recommande à M. de Talleyrand de se
-procurer le million d'augmentation au nord, et non au midi.]
-
-On avait donné à M. de Talleyrand, en plein conseil royal, certaines
-instructions. On lui avait recommandé très-particulièrement de
-chercher à obtenir au nord de la France le million de sujets promis,
-et de ne point l'accepter au sud-est, c'est-à-dire en Savoie. La
-maison de Savoie, qui allait être restaurée en même temps que celle de
-Bourbon, était pour Louis XVIII une maison parente et amie, dont il
-lui aurait répugné de recueillir les dépouilles. Ajoutons que notre
-ancienne frontière avait bien plus besoin de se fortifier au nord
-qu'au midi. On avait en outre prescrit à M. de Talleyrand d'exiger la
-restitution intégrale de nos colonies, et de ne consentir à aucune
-contribution de guerre.
-
-[En marge: D'après ces instructions, nos négociateurs proposent un
-tracé nouveau et excellent pour la frontière française.]
-
-L'idée de chercher au nord et non au midi l'augmentation promise,
-quoique inspirée en partie par des idées de famille, était du reste
-fort sage. On pouvait effectivement, sans dépasser la limite indiquée
-d'un million d'âmes, améliorer singulièrement notre frontière, et sans
-la rendre ni aussi riche en territoire, ni aussi forte à l'égard de
-nos voisins, que celle du Rhin, la rendre presque aussi défensive. En
-la portant un peu en avant, et en la faisant passer par les points
-suivants (voir la carte nº 61), Nieuport, Ypres, Courtray, Tournay,
-Ath, Mons, Namur, Dinant, Givet, Neufchâteau, Arlon, Luxembourg,
-Sarrelouis, Kaisers-Lautern, Spire, on pouvait nous assurer une
-frontière non-seulement plus étendue, mais plus solide, puisqu'à la
-belle ceinture de places fortes que nous possédions déjà, elle aurait
-joint la ceinture des places fortes belges. À la célèbre forteresse de
-Luxembourg nous aurions ajouté l'importante position de
-Kaisers-Lautern dans les Vosges, et la place de Landau sur le Rhin.
-C'était un certain dédommagement de la ligne du Rhin, et une immense
-amélioration par rapport à notre état territorial de 1790. Une telle
-frontière aurait valu à elle seule qu'on livrât plus d'une bataille
-pour l'obtenir.
-
-Les deux négociateurs qui assistaient M. de Talleyrand pour les
-détails, MM. de Laforest et d'Osmond, avaient dessiné avec beaucoup
-d'intelligence ce nouveau tracé sur la carte. Ils le proposèrent dans
-la première réunion des négociateurs, à laquelle M. de Talleyrand
-n'assistait point, parce qu'il se réservait pour l'action personnelle
-à exercer sur les monarques et les ministres alliés, et ils
-l'appuyèrent au moyen d'un mémoire très-solidement raisonné. Dans ce
-mémoire ils rappelaient qu'on avait publiquement et itérativement
-promis de laisser la France grande et forte, qu'on avait formellement
-parlé de lui accorder un accroissement d'un million de population, et
-ils soutinrent que si on ne voulait pas détruire tout équilibre, il
-fallait qu'en présence des agrandissements que s'étaient adjugés à
-elles-mêmes toutes les puissances de l'Europe depuis le partage de la
-Pologne, la France ne fût pas seule condamnée à rester ce qu'elle
-était à la fin du dernier siècle.
-
-[En marge: Étonnement affecté des négociateurs adverses quand on leur
-soumet le tracé proposé.]
-
-À peine les commissaires étrangers eurent-ils entendu cette lecture,
-et jeté les yeux sur la carte, qu'ils se récrièrent vivement contre
-nos prétentions, et en parurent surpris comme d'une chose tout à fait
-inattendue, et qu'ils n'auraient jamais pu prévoir. On ne leur avait
-parlé, disaient-ils, que des frontières de 1790. Ils ignoraient si, de
-vive voix, il avait été question d'une augmentation quelconque; quant
-à eux, ils en entendaient parler pour la première fois, et n'en
-trouvaient aucune trace dans leurs instructions. Le commissaire
-anglais seul, entrant un peu dans le fond des choses, fit remarquer
-qu'on disloquerait ainsi la Belgique, ce qui serait contraire aux
-engagements pris envers les Belges de ne pas morceler leur territoire,
-et de ne pas les donner à divers maîtres. Nos négociateurs répondirent
-que si les Belges, sous la domination de Napoléon, n'avaient pas grand
-désir d'appartenir à la France, à cause de la conscription et des
-droits réunis, il en serait autrement sous les Bourbons;
-qu'aujourd'hui ils étaient totalement changés, et que ceux qui
-seraient laissés à la France ne songeraient nullement à réclamer;
-qu'il n'y aurait de réclamations que de la part de ceux qui seraient
-livrés à la Hollande, assertion devenue rigoureusement vraie depuis
-que les Belges avaient eu chez eux les troupes allemandes et
-anglaises, et qu'ils avaient réfléchi à ce que serait leur sort sous
-une puissance protestante. Nos adversaires ne répliquèrent rien, et ne
-donnèrent pas même la seule raison qui eût quelque valeur, c'est que
-la France aurait ainsi, outre la ceinture de ses places fortes, celle
-des places belges, et que le futur royaume des Pays-Bas se trouverait
-sans frontières. Ils ne se défendirent que par un immense étonnement,
-et en disant que nos prétentions étaient si nouvelles, si peu prévues,
-qu'il leur était impossible de les discuter, personne n'y étant
-préparé. Évidemment il fallait se séparer pour en référer chacun à ses
-supérieurs respectifs.
-
-[En marge: L'augmentation promise est contestée.]
-
-Les commissaires français firent part à M. de Talleyrand de
-l'impression produite par leur première proposition, et celui-ci dut
-alors s'aboucher avec les personnages essentiels, monarques ou
-ministres, qui décidaient souverainement des affaires européennes. On
-lui avait bien fait des promesses au moment de la convention du 23
-avril, lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'évacuation des positions
-fortifiées les plus importantes, mais des promesses vagues, et si
-elles étaient contestées, il ne lui restait guère de moyens de
-réclamer contre un manque de foi, dont l'allégation seule
-ressemblerait fort à un outrage. De plus, tirant toute sa force contre
-l'émigration de la faveur des monarques étrangers, M. de Talleyrand
-n'était pas complétement à l'aise pour leur parler avec la dernière
-énergie, comme il aurait fallu le faire pour avoir chance d'être
-écouté.
-
-[En marge: M. de Talleyrand s'adresse à lord Castlereagh, à M. de
-Nesselrode, à M. de Metternich.]
-
-[En marge: Refus absolu de lord Castlereagh.]
-
-[En marge: Froideur de M. de Nesselrode, provenant évidemment des
-mécontentements de l'empereur Alexandre.]
-
-M. de Talleyrand eut diverses entrevues avec lord Castlereagh, M. de
-Nesselrode, M. de Metternich, les trois personnages qui pouvaient
-seuls exercer quelque influence dans cette contestation. Lord
-Castlereagh représentait la puissance à laquelle Louis XVIII avait
-témoigné le plus de gratitude et de laquelle on aurait dû attendre un
-peu de retour. Il n'en fut rien. M. de Talleyrand trouva le ministre
-anglais simple, amical, mais entier comme le sont les Anglais
-lorsqu'il s'agit de leurs intérêts. L'Angleterre voulait constituer
-fortement la monarchie des Pays-Bas, et tout au plus croirait-elle
-atteindre son but en lui adjoignant la Belgique entière, et assurément
-elle n'aurait pas contribué à l'affaiblir en lui ôtant ses places
-fortes. Elle avait toujours présent le souvenir du blocus continental,
-et elle s'appliquait à nous fermer l'accès du littoral. Ajoutez que,
-sans le dire, elle voulait dédommager aussi la Hollande des colonies
-qu'elle s'apprêtait à lui prendre, et notamment du cap de
-Bonne-Espérance. Lord Castlereagh se montra donc absolu avec des
-formes polies, et se prononça de manière à ne pas laisser la moindre
-espérance. Le recours à M. de Nesselrode, à M. de Metternich, n'en
-laissait pas beaucoup plus, bien que l'un et l'autre n'eussent aucun
-intérêt dans cette affaire, car ni la Russie ni l'Autriche
-n'attachaient de l'importance à borner notre territoire du côté des
-Pays-Bas. Mais M. de Talleyrand trouva M. de Nesselrode peu zélé, et
-reflétant assez exactement les dispositions de son maître. La hauteur
-de Louis XVIII, son peu d'empressement à satisfaire la Russie dans
-diverses choses qu'elle avait demandées, l'esprit surtout qui semblait
-animer les Bourbons, avaient singulièrement déplu à l'empereur
-Alexandre. Ainsi, tandis que Louis XVIII s'était hâté de conférer le
-cordon bleu au Prince régent d'Angleterre, il n'avait pas même songé à
-l'offrir à l'empereur de Russie, qui cependant était le principal
-auteur de la chute de Napoléon et de la restauration des Bourbons.
-Alexandre aimait avec chaleur M. de Caulaincourt, et lorsqu'il avait
-cherché, sans sollicitation du reste de ce noble personnage, à appeler
-sur lui la faveur royale, Louis XVIII avait à peine écouté. Il avait
-été question d'unir le duc de Berry avec la grande-duchesse Anne,
-celle qui avait dû être mariée à Napoléon, et la famille restaurée ne
-paraissait pas mettre à cette union le moindre zèle, bien qu'on en
-parlât de temps en temps. Aussi Alexandre était-il devenu froid, et
-disait-il volontiers à ses alliés qu'il n'était pas bien assuré qu'on
-eût pris, en rappelant les Bourbons, le parti le meilleur pour la
-France et pour l'Europe.
-
-[En marge: Embarras de l'Autriche, toute dévouée à l'Angleterre, et
-refus qu'elle fait de nous aider.]
-
-Il n'y avait donc que froideur à attendre du côté des Russes, et c'est
-effectivement ce qu'on rencontra chez eux. Du côté des Autrichiens
-nous aurions pu espérer mieux. Si en effet dans la nouvelle cour de
-France on aimait à dire qu'Alexandre, avec tout son esprit, n'avait
-pas le sens commun, qu'il était même beaucoup trop prodigue de ses
-conseils, on se louait au contraire de la sagesse et de la réserve de
-l'empereur d'Autriche, lequel n'était ni libéral, ni pressé de
-conseiller les gens qui ne s'adressaient pas à lui, et approuvait fort
-qu'on ne donnât aux Français que le moins de liberté possible. Aussi,
-depuis quelque temps, Louis XVIII s'entendait-il mieux avec le
-beau-père de Napoléon qu'avec aucun des monarques alliés. M. de
-Metternich se montra doux, amical, très-bien disposé pour les Bourbons
-qu'il fallait, disait-il, se garder de dépopulariser. Néanmoins il
-parut extrêmement embarrassé. L'Autriche s'était de nouveau et
-intimement unie à l'Angleterre son ancienne et constante amie,
-surtout depuis que la Russie avait acquis tant de prépondérance. Elle
-était en tout d'accord avec elle, et en attendait pour les affaires
-d'Italie un concours sans réserve. Or l'Angleterre ayant annoncé la
-volonté formelle de nous ramener aux frontières de 1790, elle ne
-pouvait avoir sur ce point un avis différent. M. de Metternich laissa
-bien voir que son maître n'avait aucune raison personnelle de nous
-refuser une extension territoriale vers la Belgique, ou vers les
-provinces rhénanes, mais il laissa voir aussi que la volonté de
-l'Angleterre serait de tout point celle de l'Autriche. Il ne nia pas
-absolument le million d'augmentation promis, mais il dit que c'était
-là une manière de parler, que le million pouvait ne signifier que cinq
-cent mille âmes; qu'il fallait y faire figurer les enclaves, comme
-Avignon et la principauté de Montbéliard, ajoutés au territoire de
-1790; qu'on pouvait sans doute prendre quelque chose au nord, mais
-qu'on devait surtout s'étendre vers la Savoie, et que lorsqu'on aurait
-ramassé çà et là cinq cent mille âmes de plus, rien n'empêcherait de
-dire que c'était un million; que ce n'était pas pour les puissances
-une affaire d'amour-propre, qu'elles ne démentiraient pas le
-gouvernement français, si, pour populariser les Bourbons, il annonçait
-publiquement qu'il avait acquis un million de sujets au delà des
-frontières de 1790.
-
-Il était évident que nous allions nous trouver sans appui, car la
-Prusse ne se mêlerait pas de cette question, ou s'en mêlerait contre
-nous. Elle se préparait à soulever des questions d'argent, auxquelles
-elle était particulièrement sensible, et elle ne voulait refroidir,
-en les contrariant, aucun de ses alliés. Il n'y avait donc, pour le
-moment du moins, rien à espérer de nos vainqueurs.
-
-[En marge: M. de Talleyrand a recours au Conseil royal pour lui faire
-connaître la situation.]
-
-[En marge: On s'en prend de tout le mal à la convention du 23 avril.]
-
-[En marge: Injustice à l'égard de cette convention.]
-
-Il ne restait qu'à en référer au Conseil du Roi pour lui faire
-connaître cette situation, et prendre ses ordres. Déjà, depuis quelque
-temps, un déchaînement universel, et, il faut le reconnaître, injuste,
-s'était produit contre la convention du 23 avril, par laquelle nous
-avions abandonné la plupart des grandes places européennes. À la
-vérité nous nous étions trompés, et en voulant faire cesser un peu
-plus tôt les maux de la guerre, nous n'avions pas abrégé d'un jour les
-souffrances des provinces occupées. Mais l'intention avait été loyale,
-et de plus partagée par tout le monde, et on n'en tenait pas plus
-compte dans le public impartial que dans le public prévenu et
-mécontent. Mais ce qui est plus étrange, ces sentiments avaient envahi
-le Conseil lui-même, et lorsque M. de Talleyrand exposa l'espèce de
-manque de foi dont il avait à se plaindre, presque tous les assistants
-semblèrent s'en prendre à la convention du 23 avril, qui nous avait
-démunis de tous nos gages, comme si on n'avait pas été universellement
-d'avis alors de la conclure. Le duc de Berry, avec son impétuosité
-accoutumée, s'écria, sans songer qu'il accusait son propre père, qu'on
-recueillait là le prix de la faute qu'on avait commise, en signant si
-précipitamment ce funeste armistice. Le Roi regarda malicieusement son
-frère et son neveu, et parut approuver les paroles de ce dernier. Le
-comte d'Artois, vivement affecté, dit qu'on parlait bien à l'aise
-aujourd'hui de cette convention, que, dans les premiers instants, le
-gouvernement avait fait comme il avait pu, et que ceux qui le
-blâmaient n'auraient probablement pas mieux fait à sa place. Ce prince
-aurait pu ajouter que l'idée de hâter l'évacuation du territoire
-dominait alors tellement les esprits, qu'il ne s'était pas élevé une
-seule objection le jour de la signature de cette convention, ni dans
-le Conseil ni ailleurs. Il se contenta de témoigner une vive
-affliction, l'affliction d'un excellent homme qui reçoit le mal sans
-le rendre, et il resta établi qu'on avait tout perdu en signant trop
-tôt, et sans compensation, la convention du 23 avril. M. de
-Talleyrand, qui en était l'auteur, ne répondit aux attaques dont elle
-était l'objet que par un silence froid et dédaigneux.
-
-[En marge: Faute de ne pas appeler au futur congrès de Vienne du
-manque de parole commis envers nous.]
-
-Pourtant ceux qui critiquaient la convention du 23 avril allaient
-commettre une faute à peu près semblable, c'est-à-dire une faute de
-précipitation. Dès qu'on ne pouvait rien obtenir de ce qui avait été
-promis, il ne restait qu'un recours possible, c'était de s'adresser au
-congrès lui-même, qui devait sous quelques mois résoudre à Vienne les
-grandes questions européennes. L'armistice suffisait pour le présent,
-car il traçait une frontière temporaire, celle de 1790; il exigeait
-que chacun se retirât sans combattre à cette frontière; il nous
-rendait 300 mille hommes qu'on pouvait tenir prêts, et si les
-puissances étaient pressées de trancher les questions qui nous
-concernaient, elles n'avaient aucune raison à alléguer pour tout
-décider à notre égard, en ne décidant rien à l'égard d'elles-mêmes.
-Nous, au contraire, nous avions une raison sans réplique à faire
-valoir, c'est que les sacrifices exigés de la France auraient une
-portée toute différente suivant l'usage qu'on ferait des territoires
-abandonnés par elle; c'est qu'en ce genre tout se réduisant à des
-questions d'équilibre, il fallait, avant d'accepter la situation qu'on
-lui destinait, qu'elle connût celle qu'on destinait aux autres. On
-n'avait rien à opposer à un tel argument, et la France avait un
-immense avantage à se présenter à Vienne sans que son sort fût fixé,
-car au milieu des divisions qui allaient inévitablement se produire
-entre ses oppresseurs, elle devait trouver des alliés qui l'aideraient
-à obtenir mieux qu'on ne lui offrait. Ce même motif, il est vrai,
-devait porter les puissances à vouloir régler tout de suite ce qui la
-concernait; mais le motif était difficile à avouer, et avec de la
-fermeté on aurait probablement obtenu que tout fût ajourné à Vienne.
-En tout cas il suffisait que la France ne voulût pas signer, pour
-qu'on fût dans l'impossibilité de la contraindre.
-
-[En marge: Aucun membre du Conseil royal, excepté le général Dessoles,
-ne songe à la ressource d'un appel au congrès de Vienne.]
-
-[En marge: On renonce à la ligne qui nous aurait procuré les places
-belges.]
-
-Un seul homme dans le Conseil royal comprit bien la conduite qu'il
-aurait fallu tenir en cette circonstance, et cet homme fut le général
-Dessoles.--Pourquoi, dit-il, conclure aujourd'hui? Nous ne serons pas
-plus faibles à Vienne, parce que nous y arriverons sans un acte qui
-fixe irrévocablement notre sort. On ne sera pas d'accord certainement
-sur la part que chacun voudra se faire, on aura besoin de nous, et
-nous trouverons alors des alliés. Il y a donc quelques chances pour
-qu'on nous traite mieux, et il n'y en a pas une seule pour qu'on nous
-traite plus mal.--Cette remarque pleine de sagacité ne fut saisie de
-personne, parce que lorsqu'une préoccupation exclusive domine les
-esprits, elle les obstrue au point de n'y pas laisser pénétrer les
-idées les plus simples. Conclure la paix, la publier, en faire jouir
-le pays, s'en faire honneur, était la passion du moment, comme un mois
-auparavant régnait celle d'obtenir l'évacuation du territoire. Et
-pourtant, s'il restait un moyen de réparer la faute de précipitation
-du 23 avril, c'était une sage lenteur dans la conjoncture actuelle, et
-le courage de remettre à six mois une conclusion qu'on désirait amener
-à l'instant même. On ordonna donc à M. de Talleyrand de subir la
-nécessité, et de se départir du plan de délimitation imaginé par nos
-commissaires. Une fois la ligne en avant des places belges abandonnée,
-la question de frontière perdait presque toute son importance. Il ne
-s'agissait plus que de quelques rectifications, qui pouvaient procurer
-à notre frontière un tracé un peu plus régulier, et nous donner
-quelques cent mille sujets d'augmentation, avec une ou deux places
-fortes de troisième ordre, mais rien qui eût la valeur de Mons, de
-Namur, de Luxembourg.
-
-[En marge: Quelques rectifications de frontières accordées du côté de
-Maubeuge, de Landau, de Chambéry.]
-
-Après plusieurs jours de discussion, on nous concéda ces
-rectifications de peu d'importance, qui cependant n'étaient pas à
-dédaigner. Entre Maubeuge et Givet notre frontière de 1790 formait un
-rentrant, qui laissait Givet tout à fait en pointe. (Voir la carte nº
-61.) De ce point de Maubeuge à celui de Givet on traça une ligne
-légèrement convexe qui supprimait le rentrant, et nous donnait deux
-places de plus, Philippeville et Marienbourg. En laissant Luxembourg
-en dehors, on alla joindre la Sarre de manière à nous conserver
-Sarrelouis. Enfin, sans atteindre le point important de
-Kaisers-Lautern, on prit un moyen terme entre la ligne que nous
-demandions, et celle de 1790, et on adopta le cours de la Queich, ce
-qui nous procurait une rectification de quelque valeur, car Landau, au
-lieu de rester isolé comme jadis au milieu du territoire allemand, se
-trouvait parfaitement relié à notre territoire.
-
-[En marge: Certains principes généraux vaguement énoncés, relativement
-au futur équilibre européen.]
-
-Avec ces augmentations, avec les enclaves de Montbéliard et d'Avignon,
-qu'on ne voulait rendre ni à l'Empire germanique, ni à Rome, nous
-n'avions pas encore la moitié de ce million d'augmentation, dont il
-nous était permis de parler, à condition d'y renoncer. On chercha le
-complément à l'est et au midi, c'est-à-dire en Suisse et en Savoie. On
-nous donna quelques parties du pays de Gex autour de Genève, puis
-traçant une limite qui coupait la Savoie en deux, on nous attribua
-Chambéry et Annecy. Cette frontière valait beaucoup moins que celle
-qu'avaient demandée nos commissaires, et qu'on aurait pu nous accorder
-en dédommagement de tout ce que nous avions perdu; mais telle quelle,
-après tout, elle valait un peu mieux que celle de 1790, à laquelle
-nous avons été ramenés depuis, en punition des événements de 1815. Ces
-difficultés ayant disparu grâce à notre résignation, il en pouvait
-naître d'autres au sujet des arrangements généraux européens, auxquels
-on avait voulu nous laisser étrangers par le traité de Châtillon, mais
-desquels on ne pouvait plus avoir la prétention de nous exclure
-depuis le rétablissement des Bourbons. Sans doute on ne le désirait
-pas moins, mais on n'aurait plus osé l'avouer. On imagina donc
-quelques expressions générales, qui constituaient des garanties fort
-vagues relativement au futur équilibre européen. Ces expressions
-étaient les suivantes:
-
-Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien
-fédératif.
-
-La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange,
-recevra une augmentation de territoire. Elle ne pourra jamais passer
-sous la souveraineté d'un prince étranger.
-
-La Suisse indépendante continuera de se gouverner elle-même.
-
-L'Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l'Autriche, sera
-composée d'États souverains.
-
-[En marge: Les principaux partages de territoire entre les vainqueurs
-consignés dans des articles secrets.]
-
-Mais dans ces arrangements européens, énoncés d'une manière si
-sommaire, il y avait une chose qu'on se serait gardé de faire
-connaître tout de suite au public, c'étaient les proportions dans
-lesquelles les territoires enlevés à la France seraient distribués aux
-principaux copartageants. On nous laissa le triste honneur de recevoir
-cette confidence, mais dans des articles secrets, bien plus destinés à
-nous lier qu'à consacrer notre influence. Voici quels étaient ces
-articles.
-
-«La Hollande recevra les pays cédés par la France entre la mer, la
-frontière française de 1790, et la Meuse.»
-
-«Les pays cédés par la France sur la rive gauche du Rhin serviront à
-des compensations entre les États allemands.»
-
-«Les possessions autrichiennes en Italie seront limitées par le Pô, le
-Tessin, le lac Majeur.»
-
-«Le roi de Sardaigne sera dédommagé de la portion de la Savoie cédée à
-la France par le territoire de l'ancienne république de Gênes.»
-
-Ainsi, d'après ces bases, la Belgique tout entière devait revenir à la
-Hollande; la Bavière devait recevoir une partie des anciens électorats
-ecclésiastiques, en échange du Tyrol restitué à l'Autriche; l'Autriche
-devait acquérir, outre ses anciens États, tout le territoire de la
-république de Venise; enfin le royaume de Sardaigne devait absorber
-Gênes, et la liste des États indépendants allait ainsi se trouver
-considérablement diminuée. Il n'était pas dit un mot de la Saxe ni de
-la Pologne, car c'était un sujet auquel personne encore n'osait
-toucher, tant on prévoyait d'avidité d'un côté, de résistance de
-l'autre.
-
-[En marge: Questions relatives aux colonies.]
-
-Restait à s'entendre sur les colonies. Là il semblait que nous
-obtiendrions le dédommagement de nos sacrifices sur le continent
-européen, et que si nous ne recevions pas d'agrandissement, nous
-n'essuierions pas au moins de diminution. La restitution de nos
-colonies devait, pour ainsi dire, couler de source. Mais nous n'étions
-pas au terme de nos sacrifices, et, comme le dit l'un de nos
-négociateurs, M. de Laforest, _on nous versait l'absinthe goutte à
-goutte_.
-
-[En marge: L'Angleterre veut nous enlever l'île de France.]
-
-On parla d'abord de la Martinique, de la Guadeloupe (celle-ci allait
-être retirée à la Suède pour nous être rendue); on parla également de
-Bourbon dans la mer des Indes, on en parla avec aisance et comme de
-possessions dont la restitution n'était pas douteuse. Pourtant on ne
-disait rien de l'île de France, cette Malte de l'océan Indien. Qu'en
-voulait-on faire? On nous le laissait ignorer. Enfin on s'expliqua. La
-puissance qui avait pris le cap de Bonne-Espérance à son alliée la
-Hollande, qui, par un vrai manque de foi, avait pris Malte à l'Europe,
-déclara qu'outre le Cap et Malte, il lui fallait l'île de France,
-parce que c'était la route des Indes. On voulait bien nous laisser
-l'île Bourbon, qui était tout ouverte, mais l'île de France, la grande
-forteresse de ces mers, on entendait la garder absolument. Qu'opposer
-à une telle prétention, quand nous n'avions pas un seul allié, quand
-le seul que nous aurions pu nous ménager, l'empereur de Russie, nous
-l'avions blessé, mécontenté dans les grandes et les petites choses?
-Renoncer à traiter actuellement, renvoyer avec indignation ces
-nombreux dénis de justice à l'Europe assemblée à Vienne, à l'Europe
-mieux éclairée par l'examen approfondi de toutes les questions, et
-surtout par le débordement effronté de toutes les ambitions, eût été
-la seule ressource. Malheureusement on n'y songeait même pas.
-
-[En marge: Résistance de Louis XVIII.]
-
-On fit part de ces nouvelles exigences au Conseil royal, et la
-consternation y fut générale. On sentit alors ce que c'était que de
-dépendre de l'étranger, et de sa générosité. Les Anglais avaient
-exprimé aussi l'intention de nous enlever quelques-unes de nos
-Antilles, comme Sainte-Lucie et Tabago, ce qui était peu de chose en
-comparaison de l'île de France. Louis XVIII ne pouvant pas prévoir
-alors ce que le développement du commerce apporterait de valeur à
-l'île Bourbon, dit avec une apparence de raison: Mais que veut-on que
-nous fassions de Bourbon sans l'île de France? C'est comme si on nous
-donnait une place sans la citadelle qui la commande. Qu'on prenne
-Bourbon avec l'île de France, si on le veut, et qu'on nous laisse tout
-ce qui nous appartient dans les Antilles.--Ces réflexions avaient un
-certain degré de justesse, mais à qui les adresser, à qui surtout les
-faire entendre? Il n'y avait qu'à se soumettre, ou à se livrer aux
-inspirations du désespoir.
-
-[En marge: Obstination de lord Castlereagh.]
-
-[En marge: Obligation de céder l'île de France.]
-
-Nous eûmes recours aux communications particulières avec le personnage
-qui disposait de tout dans les affaires maritimes, et de presque tout
-dans les affaires continentales, avec lord Castlereagh. M. de
-Talleyrand le trouva calme, et même doux, mais absolu, inébranlable
-comme un roc. Il n'en obtint rien. M. de Vitrolles, moins réservé, eut
-un entretien orageux avec ce ministre, et ne provoqua de sa part qu'un
-aveu presque cynique de l'ambition britannique.--Toute position sur la
-route de l'Inde doit nous appartenir, dit lord Castlereagh, et nous
-appartiendra.--M. de Vitrolles rappela les belles déclarations qu'on
-avait faites en traversant le Rhin, et plus récemment encore en
-franchissant les murs de Paris, déclarations qui promettaient de
-respecter la France et sa grandeur, de lui ôter uniquement ce qu'elle
-avait pris aux autres, et ce qui, dans ses mains, menaçait la sûreté
-générale. Lord Castlereagh eut l'air de penser que les puissances
-remplissaient leurs promesses en ne traitant pas la France comme on
-avait traité jadis la Pologne.
-
-Il fallait se soumettre encore, car il n'y avait pas moyen de
-résister à ces ambitions déchaînées, et toutes liguées contre nous. Il
-n'y aurait eu qu'une réflexion à faire à l'aspect de tels actes,
-réflexion dont nos oppresseurs ne tenaient aucun compte, c'est qu'on
-rendait, en agissant ainsi, Napoléon beaucoup moins coupable aux yeux
-du monde, et les Bourbons moins populaires aux yeux de la France.
-
-[En marge: Grave question des contributions de guerre.]
-
-[En marge: La Prusse demande une contribution énorme.]
-
-Il ne restait à résoudre qu'une question, question grave aussi, mais
-surtout humiliante si elle était résolue contre nous, celle des
-contributions de guerre. Une seule des puissances belligérantes avait
-à cet égard des prétentions, c'était la Prusse, ce qui nous laissait
-quelques chances de nous soustraire à son avidité. Toutes les
-puissances de l'Europe avaient reçu depuis vingt ans la visite de nos
-armées, et subi les inconvénients attachés à la présence de l'ennemi,
-mais la Prusse, il faut l'avouer, plus que les autres. Elle entendait
-être dédommagée non seulement des contributions que Napoléon lui avait
-imposées, mais des effets de notre présence sur son territoire pendant
-la campagne de 1812. Elle demandait donc, outre la restitution des
-titres représentatifs des contributions de guerre non acquittées, et
-s'élevant à 140 millions déposés dans le domaine extraordinaire, une
-indemnité de 132 millions, ce qui n'excluait pas ce qu'elle réclamait
-pour sa part dans la vente de nos arsenaux et de nos magasins. Certes
-la Prusse avait beaucoup souffert pendant nos longues guerres, mais si
-on se rappelle qu'en 1792 elle avait pris l'initiative de l'agression,
-uniquement pour se mêler de nos affaires intérieures, qu'en 1806 elle
-s'était livrée à des passions folles contre la France, et que tout
-récemment pendant l'invasion la conduite de ses soldats avait été
-odieuse, on conviendra que les torts entre elle et la France étaient
-fort partagés. Aussi devions-nous être moins disposés à céder à ses
-exigences qu'à celles d'aucune autre puissance. Son roi, honnête mais
-avare, tenait aux demandes d'argent qu'il avait faites, comme
-l'Autriche aux provinces italiennes, comme l'Angleterre aux provinces
-maritimes. On nous présenta donc son compte avec invitation de
-l'examiner, et sinon avec sommation de l'acquitter, du moins avec un
-langage qui en approchait.
-
-[En marge: Refus péremptoire de M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Louis XVIII et ses neveux déclarent qu'ils préfèrent la
-guerre.]
-
-M. de Talleyrand repoussa péremptoirement ces demandes, et déclara
-qu'on ne voulait ni ne pouvait y souscrire. Il en référa immédiatement
-au Conseil royal. Pour le coup personne n'y tint, et on ressentit
-enfin le mouvement de désespoir auquel plus d'une fois on avait été
-près de se livrer. Le Roi manifesta une indignation que tout le monde
-partagea, et dit qu'il aimait mieux dépenser trois cents millions à
-faire la guerre à la Prusse, que d'en dépenser cent à la satisfaire.
-Il ajouta qu'il savait combien la France attachait de prix à la paix,
-que ce désir de la paix était entré pour beaucoup dans l'accueil fait
-à sa famille; mais qu'elle ne voudrait certainement pas endurer
-l'excès d'humiliation qu'on prétendait lui infliger; qu'elle ne lui
-saurait donc pas mauvais gré de résister aux étrangers qui abusaient
-ainsi de la faculté avec laquelle on les avait reçus, et que pour lui,
-loin de se croire ingrat envers les cabinets européens, c'est eux
-qu'il croyait ingrats envers lui, car ils avaient eu autant besoin
-des Bourbons pour pénétrer en France, que les Bourbons avaient eu
-besoin d'eux pour y revenir. En conséquence il déclara qu'il
-refuserait tout net la nouvelle charge qu'on voulait imposer à ses
-sujets.
-
-Le Conseil tout entier applaudit à cette résolution, en déplorant de
-nouveau la malheureuse convention du 23 avril. Le duc de Berry s'écria
-qu'on allait avoir avec les garnisons et les prisonniers rentrés 300
-mille hommes, qu'il fallait se mettre à leur tête, se jeter sur les
-coalisés qui n'étaient que 200 mille, et que sa famille serait à
-jamais rétablie dans le coeur des Français, après cet acte de
-patriotique désespoir. M. de Talleyrand ne dit pas non, et se contenta
-d'ajouter que ces 300 mille hommes, avec lesquels on voulait se ruer
-sur les coalisés, on les devait à la convention du 23 avril si
-amèrement attaquée.
-
-[En marge: M. de Talleyrand trouve appui auprès de l'Angleterre, de
-l'Autriche, de la Russie, et la contribution de guerre est écartée.]
-
-M. de Talleyrand, tout en repoussant nettement les exigences de la
-Prusse, sentait néanmoins que le moyen des 300 mille Français jetés
-sur les 200 mille étrangers, était bien grave, le général qui savait
-si bien se servir des Français étant à l'île d'Elbe, et il songea à
-faire parler la raison. Il vit lord Castlereagh, l'empereur de Russie,
-M. de Metternich. Il leur dit que le Roi et les Princes étaient
-résolus à faire échouer le traité de paix sur cette question, quoi
-qu'il pût en arriver; que c'était d'ailleurs pour une misérable
-affaire d'argent compromettre non-seulement le grand oeuvre de la
-restauration de la paix, mais celui de la restauration de l'ordre en
-Europe, car il n'y avait pas un souverain qui ne fût fortement
-intéressé à la sûreté de Louis XVIII sur son trône; qu'humilier ainsi
-les Bourbons, les dépopulariser, c'était aller contre le but qu'on se
-proposait d'atteindre, et que sacrifier de si hauts intérêts à
-l'avarice de la Prusse n'était ni sensé, ni digne, ni honorable. Lord
-Castlereagh, toujours raisonnable quand il ne s'agissait plus du
-royaume des Pays-Bas, du cap de Bonne-Espérance, ou de l'île de
-France, M. de Metternich, toujours prêt à juger sans illusion
-flatteuse la conduite de la Prusse, donnèrent raison à M. de
-Talleyrand. L'empereur Alexandre, dont la délicatesse rougissait de
-l'avarice de son ami Frédéric-Guillaume, fut du même sentiment, et
-tous ensemble ils forcèrent le roi de Prusse à céder. L'esprit
-d'économie était chez ce roi une vertu qui finissait par dégénérer en
-vice, et il était capable de manquer de sagesse, pour satisfaire un
-penchant qui chez lui avait la sagesse seule pour origine.
-
-[En marge: Liquidation modérée relativement à la vente des magasins de
-l'État.]
-
-La contribution particulière à la Prusse fut donc écartée. Restait la
-contribution commune, fondée sur le droit de conquête appliqué aux
-arsenaux, aux magasins et à certaines propriétés de l'État. D'après la
-convention du 23 avril les armées étrangères devaient, le jour même de
-la signature de cette convention, se dessaisir de l'administration des
-provinces occupées, ne plus lever de contributions, ne plus détenir
-enfin aucune de nos propriétés publiques. Mais elles prétendaient que
-pour effets militaires, pour magasins conquis, pour contributions
-arriérées, pour coupes de bois qu'elles avaient ordonnées dans les
-forêts de l'État, il leur était dû une somme qu'elles ne rougissaient
-pas d'évaluer à 182 millions. La Prusse avait dans cette somme la
-part la plus considérable, et l'Angleterre aucune, car cette dernière
-puissance, si elle avait été âpre en fait de territoire, était d'une
-facilité remarquable en fait d'argent. Par exemple, les troupes du duc
-de Wellington se comportaient dans le Midi avec une discipline
-parfaite, et un respect absolu des propriétés particulières et
-publiques. On voyait bien qu'avec les Anglais on avait affaire à une
-grande nation, ambitieuse mais point avare.
-
-Sur cette autre contribution de guerre mal dissimulée, le Conseil du
-Roi se montra également absolu. Lord Castlereagh et M. de Nelsserode
-donnèrent appui à M. de Talleyrand; deux commissaires français, le
-général Dulauloy et le baron Marchand, chargés de cette liquidation,
-défendirent énergiquement les intérêts français, et on finit par
-s'arrêter à une somme de 25 millions, qui d'après les principes du
-droit de la guerre étaient à peu près dus.
-
-[En marge: Partage des flottes construites dans les ports étrangers.]
-
-On avait ajourné à la négociation de la paix définitive le partage du
-matériel naval contenu dans les ports cédés par la France. Il est
-certain que tout ce matériel consistant en 26 vaisseaux de ligne à
-flot et 20 sur chantiers, en un nombre considérable de moindres
-bâtiments, et en grands approvisionnements, répartis dans les ports de
-Hambourg, Brême, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Flessingue, Ostende,
-Gênes, Livourne, Corfou, Venise, que tout ce matériel avait été créé
-avec l'argent de la France, que les lieux de construction n'avaient
-fourni que les bras et les matériaux qu'on leur avait payés
-très-exactement, ce qui avait été pour eux un avantage et non pas une
-charge, puisqu'on avait occupé la population, et ouvert un débouché
-aux produits du pays. Il n'y avait en dehors de cette catégorie que la
-flotte hollandaise, construite avant la réunion à l'Empire, et qui
-devait revenir de droit à la monarchie des Pays-Bas. Il fut donc
-stipulé que cette flotte serait rendue purement et simplement, mais
-que pour les 46 vaisseaux et autres bâtiments de rang inférieur
-répandus dans les ports précités, deux tiers appartiendraient à la
-France, et un tiers aux diverses localités maritimes qui les
-contenaient. Cette décision n'était pas complétement juste, mais la
-perte était peu regrettable, la France ayant déjà dans ses propres
-ports beaucoup plus de matériel naval qu'elle ne pouvait en employer.
-
-[En marge: Conservation des musées formés avec les chefs-d'oeuvre
-conquis par nos armées.]
-
-Une dernière question restait à régler, celle de nos musées. Il n'en
-fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués
-à les visiter journellement, à les admirer tels que Napoléon les avait
-formés, c'est-à-dire avec les richesses de L'Europe civilisée, et ils
-se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils
-avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient
-témoigné une vive admiration. De plus il s'agissait particulièrement
-en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne qui n'inspiraient
-qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de
-l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nous laissa donc
-les chefs-d'oeuvre conquis par nos armées, on nous les laissa par
-prétérition, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler. Mais dans
-les entretiens particuliers on ne manqua pas d'insister sur la
-concession importante qu'on nous faisait, et elle était effectivement
-d'un intérêt moral considérable.
-
-[En marge: Le traité de paix signé le 30 mai.]
-
-Ce travail fut terminé le 30 mai, qualifié traité de Paris, et
-renfermé dans des instruments, identiques mais séparés, signés avec
-l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, lesquelles
-s'engagèrent pour toute l'Europe. On joignit à ces signataires la
-Suède, à cause de la Guadeloupe qu'elle avait un moment possédée, le
-Portugal, à cause des portions de la Guyane qu'on nous restituait. La
-paix avec l'Espagne dut se traiter à part, cette puissance n'ayant
-aucun représentant à Paris, ce qui s'expliquait par la situation de
-Ferdinand VII qui n'avait pas encore fait son entrée à Madrid. Du
-reste la paix avec l'Espagne était, grâce aux Pyrénées, la plus facile
-de toutes à conclure.
-
-[En marge: Caractères essentiels de ce traité.]
-
-Bien qu'on dût regretter l'excellente frontière que nous aurions pu
-avoir du côté des Pays-Bas en dédommagement de celle du Rhin, et qu'on
-aurait probablement obtenue, soit en ne se pressant pas de souscrire
-l'armistice du 23 avril, soit en renvoyant à Vienne la conclusion de
-la paix définitive, ce traité, dit de Paris, n'était pas aussi
-malheureux qu'on l'avait craint d'abord. Nous étions exempts de
-contribution de guerre, nous conservions les immenses richesses en
-objets d'art acquises au prix de notre sang, nous gagnions sur l'état
-de 1790 Philippeville et Marienbourg vers les Pays-Bas, le reliement
-de Landau à notre territoire vers le Rhin, enfin une moitié de la
-Savoie vers les Alpes. L'île de France était la seule perte grave, et
-dans les ports cette perte ne pouvait manquer d'être profondément
-sentie. Le traité de Paris ne devenait douloureux qu'en le comparant
-à ceux de Campo-Formio et de Lunéville, qui, sans être menaçants pour
-la sûreté de l'Europe, semblaient nous avoir acquis à jamais nos
-frontières géographiques, et en songeant que cette acquisition aurait
-pu, sans les fautes de l'Empire, devenir définitive, la douleur des
-Français devait être universelle et profonde. On verra tout à l'heure
-quelle impression le traité du 30 mai produisit sur les esprits.
-
-[En marge: Travail de la Constitution.]
-
-On se proposait de publier les conditions de la paix en même temps que
-la Constitution elle-même, à laquelle on n'avait cessé de travailler
-pendant le cours des négociations. Les monarques alliés, pressés de
-retourner dans leurs États, tenaient à voir toutes les affaires de la
-France terminées à la fois, et insistaient pour que Louis XVIII
-acquittât les promesses de Saint-Ouen, dont ils se considéraient comme
-responsables à un certain degré, particulièrement envers les hommes
-qui s'étaient livrés à eux dans l'espérance d'être garantis contre les
-passions des émigrés. On travaillait donc à cette Constitution avec
-beaucoup d'activité, et même avec un esprit libéral, ce qui de la part
-de Louis XVIII était vraiment méritoire, surtout si on se reporte aux
-opinions du parti royaliste à cette époque.
-
-[En marge: Idées du parti royaliste à l'égard de la Constitution
-future.]
-
-[En marge: Mépris des constitutions écrites.]
-
-[En marge: Chimère de l'ancienne Constitution française.]
-
-L'esprit ne manquait pas à ce parti plus qu'aux autres, mais l'étude,
-et les lumières naissant de l'étude, lui manquaient absolument. Il
-fallait descendre dans les derniers rangs du parti révolutionnaire
-pour trouver des préjugés aussi étroits, et aussi opiniâtres. Dans la
-vieille noblesse militaire, on ne rencontrait qu'une haine aveugle de
-tout ce qui s'était fait depuis trente années en France, et la
-conviction qu'il fallait tout ramener par la force à l'ancien régime.
-Dans la noblesse parlementaire, plus instruite mais pas beaucoup plus
-éclairée, on ne comprenait qu'une constitution, celle des anciens
-parlements, contredisant quelquefois les rois et ne les arrêtant
-jamais. Chez les esprits distingués du parti royaliste, que le malheur
-et l'inaction avaient portés à l'étude, l'amour du passé, l'aversion
-du présent s'étaient systématisés, et il s'était formé des théories
-singulières, sous l'influence de M. de Bonald, écrivain excellent mais
-paradoxal, ayant le mérite assez rare de rendre en un style sain des
-idées fausses. Ces théories, réaction inévitable et méritée contre les
-exagérations de la révolution française, consistaient surtout dans un
-mépris profond pour les constitutions écrites, qu'elles considéraient
-comme l'une des vanités les plus impertinentes de l'esprit moderne. Il
-est certain qu'à voir le sort des nombreuses constitutions qu'on a
-mises par écrit depuis soixante-dix années, on ne peut s'empêcher
-d'éprouver à leur égard le sentiment que manifestaient alors les
-royalistes. Pourtant ce sentiment, poussé au delà d'une certaine
-mesure, avait bien aussi sa vanité et son impertinence. Ainsi les
-disciples de M. de Bonald prétendaient que les constitutions ne
-s'écrivaient pas, que, filles du temps et non des hommes, elles se
-formaient peu à peu, comme les grandes oeuvres de la nature, et se
-composaient quelquefois de lois écrites, mais plus souvent d'usages,
-de traditions, d'habitudes, et que tout cet ensemble constituant la
-manière d'être d'une nation, était sa vraie constitution, la seule qui
-ne passât point comme un rêve. Partant de ce point, ils soutenaient
-que l'ancienne France avait sa constitution, laquelle avait duré des
-siècles, tandis que les constitutions imaginées depuis 1789 s'étaient
-succédé comme les flots d'une mer en furie. Leur embarras était
-extrême quand on leur demandait de définir cette constitution,
-consistant dans une royauté sans limites, contrariée quelquefois par
-les parlements dont elle se délivrait par des lits de justice ou par
-la Bastille, convoquant une fois par siècle les États généraux qu'elle
-était obligée de congédier aussitôt après les avoir réunis, et pouvant
-si peu se servir de ces institutions quand elle avait à surmonter des
-difficultés politiques ou financières, que c'était pour avoir voulu en
-user en 1789 qu'elle en était arrivée aux bouleversements qu'on
-déplorait. Et effectivement cette constitution tant vantée, mise en
-oeuvre en 1787 par la convocation des notables, en 1789 par celle des
-États généraux, avait donné, quoi? la révolution française.
-
-C'était donc une assez singulière prétention que celle d'invoquer une
-constitution qui avait abouti à de tels résultats. Mais la confusion
-de ses admirateurs eût été bien grande, si on leur avait proposé d'y
-recourir de nouveau. Où étaient la noblesse, le clergé, les
-parlements, le tiers état, la nation de 1789? Au lieu d'une noblesse
-riche, jouissant de nombreux priviléges, et ayant l'armée dans ses
-mains, une noblesse dispersée, à moitié ruinée, destinée à ne
-redevenir riche que par les conséquences de la révolution française,
-étrangère à l'armée, ne l'aimant pas, n'en étant point aimée (nous
-parlons de 1814), n'ayant plus en un mot aucune influence; au lieu
-d'un clergé propriétaire, noble, éloquent, habile, et tellement
-distingué alors qu'il donnait les ministres les plus éminents, un
-clergé exproprié, fonctionnaire, sorti de toutes les classes de la
-société, et entièrement dépendant du pouvoir; au lieu d'une
-magistrature opulente, héréditaire, jugeant comme la noblesse
-combattait, par privilége, et jugeant bien, une magistrature sortie
-presque tout entière de la bourgeoisie, de fortune médiocre, nommée
-comme les autres fonctionnaires par le pouvoir exécutif, intègre mais
-incapable d'opposer d'autre résistance que celle d'une rigoureuse
-observation des lois civiles; et enfin au-dessous de tout cela, une
-nation entièrement transformée, arrivée à une sorte d'unité absolue,
-n'admettant plus ni distinctions de classes, ni priviléges, ayant le
-même esprit, les mêmes moeurs, les mêmes ambitions, telle était la
-France en 1814, et les systématiques du royalisme eussent été
-cruellement embarrassés, si, les prenant au mot, on les avait chargés
-de refaire l'ancienne constitution. Ils eussent été aussi embarrassés
-qu'un architecte ayant toute liberté quant à ses plans, mais condamné
-à faire usage de matériaux qu'on ne trouverait plus nulle part.
-
-Aussi toutes ces théories n'étaient-elles au fond que des satires de
-la révolution française, satires souvent justes, éloquentes même,
-quand elles s'adressaient à ses excès, mais vaines comme la plainte ou
-le regret de ce qui n'est plus, quand elles tendaient au
-rétablissement d'un passé qu'aucune puissance au monde n'aurait pu
-tirer du néant.
-
-[En marge: Lorsqu'il fallait conclure, tout le monde en arrivait à peu
-près au même résultat.]
-
-Parmi ces adversaires des constitutions écrites, ceux qui étaient les
-moins dépourvus d'esprit pratique, quand on les sommait de conclure,
-et de mettre la main à l'oeuvre, en arrivaient comme tout le monde à
-la royauté, éclairée, contenue, fortement influencée par les Chambres,
-qu'on appelle la royauté anglaise, à cause de l'antériorité de
-l'Angleterre dans l'emploi de cette forme de gouvernement. Seulement
-ils auraient voulu qu'on ramassât dans les immenses décombres du vieil
-édifice, un certain nombre d'anciens matériaux, plus ou moins
-reconnaissables, pour les faire figurer dans l'édifice nouveau. Ainsi
-ils auraient désiré que, reconstituant l'ancienne noblesse et l'ancien
-clergé, on en composât la Chambre des pairs, et que prenant les
-anciennes professions qui formaient jadis le tiers état, et les
-laissant classées par métiers, on en composât la chambre basse. Là, et
-point au delà, allaient les prétentions de ceux qu'on forçait à sortir
-de leurs perpétuelles lamentations sur la ruine du passé. Or c'eût été
-s'imposer la peine de retrouver et de reconstituer des éléments
-détruits, présentant avec la société moderne un contraste ridicule,
-rompant cette grande unité nationale qui fait la force de la France
-moderne, et révoltant inutilement l'esprit actuel d'égalité pour un
-résultat absolument nul, car les chambres ainsi composées n'auraient
-pas eu une prétention de moins que les autres, et n'auraient pas moins
-engagé avec la royauté une lutte d'influence, tout aussi fatale si,
-dans cette lutte, la royauté s'était conduite comme elle l'a fait. Ce
-qu'ils voulaient se serait réduit en réalité à un édifice moderne,
-ayant extérieurement quelques ornements du moyen âge, sans influence
-réelle sur la distribution et la destination du monument.
-
-[En marge: Les Bourbons en 1814 plus libéraux que leur parti.]
-
-Il n'y avait donc rien de sérieux dans ces théories, qui n'étaient que
-les préjugés du passé, systématisés après coup par certains esprits
-distingués et mélancoliques. Il faut reconnaître toutefois que le Roi
-et ses neveux, obligés d'être plus pratiques que leur parti, et
-revenant heureusement d'Angleterre, au lieu de revenir de l'un des
-États du continent, ne partageaient pas ces fausses doctrines, ou du
-moins se conduisaient comme ne les partageant pas. Sans reconnaître
-complétement, et sans aimer surtout l'empire de l'opinion publique,
-ils étaient bien résolus à ne pas la froisser dans les points vraiment
-essentiels. Or il y avait deux points sur lesquels aucune puissance au
-monde n'aurait amené l'opinion publique à fléchir, premièrement
-l'égalité civile, qui consiste à avoir les mêmes droits et les mêmes
-devoirs, à payer les mêmes impôts, à fournir le même service
-militaire, à être jugés d'après les mêmes lois, par les mêmes juges, à
-parvenir aux mêmes emplois, quelles que soient la naissance, la
-fortune, la religion des individus: secondement la royauté
-constitutionnelle, c'est-à-dire la royauté contenue, dominée plus ou
-moins par deux chambres. Le dix-huitième siècle avait formé la
-première de ces manières de penser, le despotisme de Napoléon la
-seconde, et l'une et l'autre étaient invincibles.
-
-[En marge: Le Roi n'était formel que sur le principe de l'octroi
-royal.]
-
-Il ne s'agissait plus dès lors que de questions de forme ou de
-rédaction. Sur la forme, les Bourbons en rentrant en France, avaient,
-comme on l'a vu, apporté une sorte de préjugé presque insurmontable.
-Prétendant être rappelés à régner, non en vertu d'un acte du Sénat,
-mais en vertu de leur droit, ils voulaient _octroyer_, et non pas
-subir une constitution, et sur ce point le public, ne prévoyant pas
-plus que la dynastie elle-même le danger de ce principe absolu, lequel
-emportait la faculté de modifier arbitrairement la constitution
-_octroyée_, était prêt à admettre une prétention qui ne semblait
-qu'une subtilité de théorie, ou une affaire d'amour-propre. Pourvu que
-les dispositions essentielles de la constitution fussent accordées, on
-ne s'inquiétait guère qu'elle vînt du Roi ou du Sénat, d'en haut ou
-d'en bas. Arrivées à ce terme les choses devaient presque couler de
-source.
-
-[En marge: La rédaction de la nouvelle constitution confiée à MM. de
-Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot.]
-
-Le roi avait confié à MM. de Montesquiou et Ferrand le soin de rédiger
-la Constitution, certain que le principe de suprématie monarchique,
-qui seul lui tenait à coeur, ne serait pas en péril dans les mains de
-ces vieux royalistes. Quant au reste, il s'en fiait encore plus à eux
-qu'à lui, car il ne s'en souciait guère. Il leur adjoignit M. Beugnot,
-qui avait la rédaction ingénieuse et facile, et qui était fort capable
-de trouver les expédients de langage propres à concilier les opinions
-diverses. Mais il recommanda à M. Beugnot le secret le plus absolu
-envers M. de Talleyrand. Bien que disposé à laisser ses ministres
-gouverner, plus que les rois n'y sont disposés ordinairement, Louis
-XVIII ne voulait cependant pas d'un personnage principal ayant la
-main à tout. Il entendait que M. de Talleyrand se renfermât dans les
-affaires étrangères, M. de Montesquiou dans les affaires intérieures,
-M. de Blacas dans les affaires de cour, et croyait diminuer ainsi leur
-importance en la divisant. Il ne voulait pas non plus que M. de
-Talleyrand, en cas de difficulté, appelât l'empereur Alexandre à son
-secours, et par ces divers motifs, il tenait à le laisser absolument
-étranger au travail de la Constitution.
-
-[En marge: La rédaction, ébauchée par M. de Montesquiou, est renvoyée
-à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif.]
-
-La rédaction une fois ébauchée par MM. de Montesquiou et Ferrand fut
-soumise à Louis XVIII, qui sans y rien reprendre, ou presque rien, la
-renvoya à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps
-législatif, conformément à la déclaration de Saint-Ouen. La commission
-du Sénat fut composée de MM. Barthélemy, Serurier (le maréchal),
-Barbé-Marbois, de Fontanes, Germain Garnier, de Pastoret, de
-Sémonville, Boissy d'Anglas, Vimar. La commission du Corps législatif
-fut composée de MM. Lainé, Félix Faulcon, Chabaud-Latour, Bois-Savary,
-Duhamel, Duchesne de Gillevoisin, Faget de Baure, Clausel de
-Coussergues, Blanquart de Bailleul. Il n'y avait rien à objecter au
-choix de ces personnages, qui répondaient aux idées modérées et
-libérales du temps. Le Roi recommanda de faire autant que possible le
-travail d'accord avec eux, et se réserva de décider les points
-contestés, plus encore pour l'honneur de sa prérogative que pour le
-fond des choses.
-
-Le chancelier exposa le sujet devant les deux commissions réunies à la
-chancellerie, donna ensuite lecture du projet, et ouvrit la discussion
-sur la série des articles.
-
-[En marge: Les principes essentiels sur lesquels repose la royauté non
-mentionnés dans la Constitution, pour éviter toute rédaction qui
-pourrait les atténuer.]
-
-On avait pris soin, dans la rédaction du projet, d'employer des
-expressions desquelles il résultât bien que la nouvelle Constitution
-émanait de la royauté seule, de la royauté éclairée sur les besoins du
-temps, et agissant par l'impulsion de sa propre sagesse, comme elle
-avait fait jadis en affranchissant les communes, en instituant les
-parlements, en réformant la législation civile. Aussi avait-on
-soigneusement évité de parler du retour des Bourbons au trône, des
-causes de ce retour, de la nature du principe monarchique, de ses
-conditions héréditaires de mâle en mâle et par ordre de primogéniture,
-toutes choses consignées dans la constitution du Sénat. M. Boissy
-d'Anglas en fit la remarque, et se plaignit de cette omission comme
-d'une lacune regrettable dans l'intérêt même de la royauté. On lui
-répondit sur-le-champ, et sans hésitation, que ces omissions étaient
-volontaires, que le droit des Bourbons au trône n'avait pas besoin
-d'être énoncé, qu'il était préexistant à tout autre droit, que même
-absents et matériellement remplacés en France par l'usurpation, ils
-n'avaient pas cessé d'y régner; que le principe et le mode de
-l'hérédité n'avaient pas besoin non plus d'être exprimés, car ils
-subsistaient avec l'ancienne constitution de la monarchie française;
-qu'il s'agissait seulement ici de modifier certaines parties de cette
-constitution, d'accorder aux Français des droits qui autrefois ne leur
-étaient pas reconnus; que par conséquent il suffisait d'énoncer les
-dispositions nouvelles, sans s'occuper de celles qui, au milieu de
-toutes les vicissitudes du temps, n'avaient pas cessé d'exister
-virtuellement. M. de Fontanes, jaloux de faire oublier ses
-complaisances envers Napoléon par ses complaisances envers les
-Bourbons, s'empressa d'appuyer cette doctrine, en disant qu'il fallait
-laisser dans l'ombre l'origine des pouvoirs, afin de leur conserver
-leur antiquité vénérable, et qu'en voulant s'en approcher de trop près
-on détruisait leur prestige! Comme si on pouvait refaire à volonté, et
-par convention réciproque, des prestiges évanouis! On ne répliqua
-rien, et on eut raison. Sans doute, si c'eût été possible, on aurait
-dû, dans l'intérêt même de la dynastie, insister sur les omissions
-dont on se plaignait, afin de lui ôter tout moyen de briser un jour le
-contrat qui l'unissait à la nation. Mais comment lui dévoiler
-l'avenir, que personne ne voyait alors, pas plus ses contradicteurs
-qu'elle-même?
-
-[En marge: Articles de la Constitution contenant les garanties
-générales.]
-
-[En marge: Article qui déclare la religion catholique la religion de
-l'État.]
-
-[En marge: Intention de l'article relatif à la liberté de la presse.]
-
-On passa ensuite à l'examen des articles. Les premiers avaient trait à
-ce qu'on appelait les droits publics des Français, consistant dans
-l'égalité devant la loi, dans l'équitable répartition des charges
-publiques, dans la liberté individuelle, la liberté des cultes, la
-liberté de la presse, dans le respect des propriétés de toute origine,
-dans la forme du service militaire, et enfin dans l'inviolabilité
-assurée aux actes et aux opinions depuis 1789. Sur la plupart de ces
-points on était d'accord. Pourtant sur quelques-uns il y eut
-discussion, et même changement de rédaction. Après avoir admis pour
-chaque culte une égale protection, le projet ajoutait que la religion
-catholique était la religion de l'État. MM. Boissy d'Anglas,
-Chabaud-Latour, voulurent qu'on précisât le sens de ces mots, et
-demandèrent ce qu'ils signifiaient, si, par exemple, ils n'emportaient
-pas quelque avantage de position pour le culte catholique, et si par
-suite de cet avantage les autres cultes ne seraient pas replacés dans
-une sorte de dépendance. Il fut répondu que la France était
-catholique, et qu'il fallait oser le dire. C'était donc purement et
-simplement un acte de condescendance envers le culte catholique, pour
-s'excuser auprès de lui de l'égalité effective accordée aux autres. On
-n'insista pas, car les opposants n'auraient rien gagné à insister. Sur
-la liberté individuelle, sur la liberté de la presse, il n'y eut
-presque pas de contestation. Quant à la liberté de la presse tout le
-monde fut d'avis qu'il fallait l'accorder, mais en réprimant les excès
-auxquels elle n'est que trop disposée à se livrer. À cette époque
-personne, faute d'expérience, ne pensait aux distinctions qui ont été
-admises plus tard entre les journaux et les livres, et on ne songeait
-à soumettre ni les uns ni les autres à un examen préalable,
-c'est-à-dire à la censure.
-
-[En marge: Opposition à l'article qui garantit les biens nationaux.]
-
-Le respect promis aux propriétés de toute origine souleva la question
-la plus grave de cette époque. Il s'agissait, comme on le devine, des
-biens dits _nationaux_, confisqués sur les émigrés ou enlevés à
-l'Église, vendus à diverses époques de la révolution, payés plus ou
-moins bien selon les temps, et possédés actuellement par quelques
-millions de Français. Les inquiétudes des possesseurs étaient
-naturelles à l'aspect des émigrés, fiers de leur triomphe, confiants
-dans leur force, et fort irrités contre les détenteurs de leurs biens,
-qui les avaient souvent acquis à vil prix, pour une poignée
-d'assignats sans valeur, quelquefois même par des moyens odieux. Mais
-au maintien de ces ventes tenait le repos de l'État, et ni le Roi ni
-les princes n'avaient de doute à cet égard. Leur désir de voir les
-émigrés remis en possession de leur patrimoine était aussi grand que
-pouvait l'être le désir des émigrés eux-mêmes; mais la certitude d'un
-bouleversement immédiat les arrêtait, et le Roi avait consenti à cette
-rédaction claire et positive: _Toutes les propriétés sont inviolables,
-sans aucune exception de celles qu'on appelle nationales, la loi ne
-mettant aucune différence entre elles._
-
-[En marge: Intention secrète du parti royaliste à l'égard des biens
-nationaux, révélée par M. Lainé.]
-
-Une pareille manière de s'exprimer était parfaitement suffisante, et
-on n'en pouvait souhaiter une meilleure. Mais elle parut trop
-significative à certains membres de la commission, qui dévoilèrent en
-cette occasion les secrets desseins du parti royaliste, et surtout la
-ruse au moyen de laquelle ce parti voulait échapper à la nécessité qui
-pesait sur les Bourbons, et qui était la condition principale de leur
-retour. M. de Fontanes, dans la voie d'expiation où il était entré,
-s'éleva beaucoup contre la rédaction proposée. Selon lui les moeurs
-établissaient une différence marquée entre les propriétés
-patrimoniales, et celles qui portaient le titre de nationales, et si
-cette différence existait dans la réalité, comment la loi osait-elle
-déclarer qu'il n'en fallait faire aucune? Jusqu'ici les lois de la
-révolution elle-même s'étaient bornées à proclamer le maintien des
-propriétés d'origine nationale, mais elles n'avaient jamais poussé le
-zèle jusqu'à s'efforcer de leur rendre une valeur morale qui leur
-manquait. Comment donc pouvait-on choisir le jour même où les Bourbons
-rentraient en France, pour empirer la condition des infortunés qui
-avaient été dépouillés de leur patrimoine?--
-
-Il était facile de répondre que ces infortunés, non pas tous sans
-doute, mais un grand nombre, avaient porté la guerre dans leur pays,
-que l'intérêt qu'ils inspiraient ne devait donc pas être sans mélange,
-et que le retour des Bourbons réveillant naturellement leurs
-espérances, il fallait choisir le moment même de ce retour pour
-renforcer les garanties données aux acquéreurs de biens nationaux.
-Pourtant les auteurs du projet se turent, comme pour faire entendre
-qu'ils cédaient à une nécessité du temps, en la maudissant au fond du
-coeur. Mais M. Lainé déchira tous les voiles. Il avait vivement épousé
-la cause de la liberté vingt ans auparavant, et, comme beaucoup
-d'autres, il avait été violemment ramené en arrière par les excès de
-la révolution, jusqu'à éprouver presque les sentiments de l'émigration
-elle-même.--Parlons franchement, s'écria-t-il, nous reconnaissons
-qu'il faut ménager les acquéreurs de biens nationaux, mais tout en les
-ménageant nous désirons que les biens dont ils sont détenteurs
-reviennent à leurs anciens propriétaires. Ainsi le veulent la morale,
-la justice et le véritable esprit monarchique. Or cela ne peut
-s'opérer que par des transactions entre les anciens propriétaires et
-les nouveaux. Ces transactions commencent à s'effectuer en plusieurs
-endroits, et ce qui les amène c'est l'empire de l'opinion sur les
-nouveaux propriétaires. Pourquoi donc travailler à rendre moins forte
-l'opinion morale qui les porte à restituer?--
-
-C'était déclarer tout simplement qu'on voulait par la crainte amener
-les nouveaux propriétaires à céder aux anciens, et à vil prix, les
-biens qu'ils avaient acquis. Parmi eux en effet beaucoup les avaient
-achetés presque pour rien; mais beaucoup aussi les avaient payés en
-argent, et à un taux approchant du prix réel. D'ailleurs des milliers
-de transactions avaient déjà fait passer une grande partie de ces
-biens dans des mains nouvelles, et à peu près sur le pied de leur
-valeur véritable. Le projet qu'on nourrissait de les faire revenir aux
-anciens propriétaires était donc moralement injuste, outre qu'il était
-politiquement insensé.
-
-[En marge: M. Beugnot fait maintenir l'article attaqué.]
-
-Les auteurs du projet de constitution persistaient à se taire, lorsque
-M. Beugnot, ministre d'État, chargé de la police, et rédacteur de
-l'article en discussion, prit la parole pour le défendre. Il savait,
-par les rapports qui lui arrivaient journellement, à quel point les
-espérances indiscrètes des émigrés étaient devenues des menaces
-sérieuses pour les acquéreurs de biens nationaux, et il fit de l'état
-des choses un tableau qui alarma fort les deux commissions réunies.
-Pourtant il ne l'aurait pas emporté encore, s'il n'eût usé d'un
-subterfuge. La série des garanties générales renfermait l'article qui
-disait: _L'État peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause
-d'intérêt public légalement constaté, mais avec une indemnité
-préalable._ Il plaça cet article immédiatement après celui qui était
-contesté, et il le présenta ainsi placé comme pouvant donner ouverture
-plus tard à une indemnité, que l'État payerait lui-même aux anciens
-propriétaires. Ce subterfuge, prétexte pour les uns, raison pour les
-autres, termina la discussion, et la rédaction proposée fut adoptée.
-
-À cette série des droits et des devoirs généraux on avait joint ce qui
-était relatif au service militaire dû par tous les citoyens. On adopta
-l'expédient déjà employé de l'abolition de la conscription, en
-annonçant une loi destinée à fixer ultérieurement le mode de
-recrutement, ce qui devait amener le rétablissement de l'institution
-abolie, sauf l'abus, qui tiendrait toujours bien moins à l'institution
-elle-même qu'au caractère du gouvernement appelé à s'en servir.
-
-[En marge: Formes du gouvernement du Roi.]
-
-[En marge: Sens véritable de l'article 14.]
-
-Les droits généraux une fois consacrés, venaient les formes du
-gouvernement royal. À ce sujet il n'y avait pas une seule divergence
-dans les esprits, quand on ne les prenait à aucune des extrémités de
-l'opinion. Un roi inviolable, chargé de toute la puissance exécutive,
-représenté par des ministres responsables devant deux chambres
-d'origine différente, était universellement admis. Tandis que les
-émigrés nourrissaient des pensées extravagantes, les hommes de la
-révolution, émigrés d'une autre espèce, n'avaient pas de leur côté des
-idées plus justes, et demeurés adorateurs fervents de la constitution
-de 1791, ils auraient désiré une chambre unique. Il n'y avait pas dans
-les deux commissions, et parmi les gens éclairés, un seul homme de cet
-avis. Il n'y eut donc pas de discussion à cet égard. L'article 14 qui
-attribuait au Roi le droit de faire des règlements pour l'exécution
-des lois, fut pris dans son sens naturel et simple, et bien qu'on
-ajoutât ces mots: _pour la sûreté de l'État_, on ne voulait pas dire
-que le Roi se servirait du pouvoir réglementaire pour se mettre
-au-dessus du pouvoir législatif, et pour renverser la Constitution
-quand il lui plairait. Personne n'eut d'autre pensée que d'accorder à
-la royauté l'initiative de toutes les mesures de défense au dedans et
-au dehors qui lui appartient nécessairement, et d'ajouter le pouvoir
-réglementaire au pouvoir exécutif, ce qui n'est pas moins
-indispensable, les lois, quelque complètes qu'elles soient, laissant à
-régler une foule de détails, qu'il faut abandonner forcément à
-l'autorité chargée de les exécuter. La dictature ne fut donc pas
-cachée perfidement dans l'article 14, parce que, nous le répétons, on
-agissait simplement et de bonne foi.
-
-[En marge: L'initiative législative.]
-
-[En marge: Manière indirecte et suffisante de l'assurer.]
-
-Il y avait une question, celle de l'initiative législative, qui alors
-avait beaucoup plus d'importance qu'elle n'en aurait aujourd'hui,
-parce que l'expérience n'avait point encore appris que pour le pays la
-vraie initiative consiste dans la faculté de porter au ministère des
-hommes de son choix. Les ministres nommés de la sorte présentent les
-lois dont le pays sent le besoin. À cette époque on tenait beaucoup à
-l'initiative, les royalistes pour le Roi, les libéraux pour les deux
-Chambres. Priver absolument les Chambres d'initiative, comme on le
-proposait, les réduire purement et simplement à adopter ou à rejeter
-les propositions royales, parut, même aux auteurs du projet de
-constitution, bien rigoureux. Pour sortir de l'embarras que tout le
-monde, jusqu'aux commissaires royaux eux-mêmes, semblait éprouver, une
-transaction fut proposée. Elle consistait à donner aux Chambres la
-faculté de s'adresser au Roi, en le suppliant de présenter les projets
-de loi désirés, avec la précaution, du reste fort sage, d'exiger que
-la supplique ne pût être transmise à la couronne que lorsqu'elle
-aurait réuni l'assentiment des deux Chambres. C'était l'initiative
-elle-même sous une forme infiniment respectueuse, qui ne diminuait ni
-sa valeur, ni son autorité.
-
-[En marge: Droit d'amendement.]
-
-On apporta aussi quelques modifications au droit d'amender les lois
-soumises aux délibérations des Chambres, droit qui devait ne s'exercer
-qu'après discussion dans les bureaux, et après consentement des
-ministres ou commissaires royaux. Dans tous les cas la sanction de la
-loi devait appartenir au Roi. Ces précautions contre le droit
-d'amendement étaient excessives, car la discussion des lois, sans la
-faculté de les modifier, n'est qu'une agitation stérile. Placer les
-Chambres entre le rejet ou l'adoption pure et simple, c'est les
-réduire aux résolutions extrêmes, et détruire l'esprit de transaction
-qui doit être le véritable esprit des pays libres. D'ailleurs la
-sanction définitive laissée à la couronne garantit à cet égard toute
-l'étendue de la prérogative royale.
-
-Naturellement les changements apportés par les deux commissions au
-projet de constitution devaient être soumis à Louis XVIII lui-même, et
-ne prendre place dans la série des articles qu'après son consentement.
-Les quatre commissaires royaux lui présentèrent ces amendements, et
-il les admit sans difficulté, disant qu'il voulait, à moins
-d'impossibilité démontrée, que le projet réunît l'unanimité des deux
-commissions.
-
-[En marge: Institution de la pairie.]
-
-On adopta ensuite pour chambre haute, au lieu d'un sénat, une pairie,
-ce qui répondait mieux à l'ancienne monarchie française, étant bien
-entendu que le Roi choisirait dans le Sénat, non pas tous ses membres,
-mais ceux qui par leurs services, leur renommée ou leur situation,
-pourraient figurer sans inconvenance dans le nouvel ordre de choses,
-et que leurs dotations seraient conservées à ceux même qui ne
-figureraient pas dans les rangs de la pairie. Il fut établi que les
-princes seraient pairs par le seul droit de leur naissance. Sur la
-proposition de M. de Sémonville qui, pour plaire apparemment, désigna
-clairement M. le duc d'Orléans, il fut décidé que les princes ne
-siégeraient qu'avec la permission expresse du Roi. Le projet ne
-contenant point cette précaution, il fallut recourir à Louis XVIII qui
-l'adopta simplement, sans aucune observation désobligeante pour le
-prince qu'on avait en vue.
-
-[En marge: Organisation de la Chambre des députés.]
-
-La seconde chambre reçut le titre de Chambre des députés. Elle dut
-pour le présent, et jusqu'à son renouvellement, être composée du Corps
-législatif tout entier, duquel on était fort satisfait, comme on l'a
-vu, parce qu'il était jaloux du Sénat, et qu'il s'était montré plus
-empressé envers les Bourbons. Il fut décidé que les députés seraient
-élus dans des colléges d'arrondissement, par des électeurs payant 300
-francs de contribution, et qu'ils seraient tenus de payer eux-mêmes
-1000 francs d'impôt. À ce sujet plusieurs questions avaient surgi.
-D'abord fallait-il exiger un cens de la part des électeurs et des
-éligibles, et quelle devait être la quotité de ce cens?
-
-[En marge: Cens électoral et cens d'éligibilité.]
-
-Quant aux électeurs, il n'y eut d'hésitation dans l'esprit de
-personne. Pour les éligibles il s'éleva des doutes. M. Félix Faulcon,
-homme respectable et respecté, siégeant depuis vingt-cinq ans dans nos
-assemblées, combattit le cens pour les éligibles, et se cita lui-même
-comme exemple des inconvénients qui pouvaient résulter d'une condition
-pareille, car il ne payait pas le cens exigé. Avec tous les égards qui
-lui étaient dus, on repoussa ses observations, et on dit qu'en donnant
-au pays la liberté, il fallait chercher ses sûretés dans la grande
-propriété, et mettre dans les mains de celle-ci cette liberté si
-nouvelle et si étendue dont on allait faire le périlleux essai. Ces
-raisons prévalurent. Restait la nature du cens. On trouvait que le mot
-_contribution foncière_ était un peu trop étroit, et on demanda
-d'ajouter _mobilière_, parce que la contribution désignée par ce
-dernier mot avait beaucoup d'analogie avec l'autre. Après discussion
-on substitua au mot _contribution foncière_ celui de _contributions
-directes_, sans se douter qu'on changeait ainsi les destinées de
-l'ordre de choses, en introduisant parmi les électeurs la classe des
-_patentables_, qui payent non pour les propriétés qu'ils ont, mais
-pour la profession qu'ils exercent. On ne mit pas même en question la
-publicité complète des séances des Chambres.
-
-Enfin, relativement à la manière de former la seconde chambre, M. de
-Montesquiou, agissant ici pour son propre compte, aurait voulu qu'on
-attribuât à la royauté le pouvoir qui appartenait au Sénat dans la
-constitution impériale, et qui consistait à choisir les membres du
-Corps législatif sur une liste de candidats dressée par les colléges
-électoraux. Pour prouver qu'une telle assemblée ne serait pas plus
-dépendante qu'une autre, il cita l'assemblée des notables, qui en 1787
-avait rejeté toutes les propositions de la royauté. Mais il ne trouva
-personne pour l'appuyer. La proposition de M. de Montesquiou avait
-l'inconvénient d'ôter à la chambre la plus populaire, à celle qui
-était censée représenter le pays, l'apparence de l'indépendance, qui
-importe autant que l'indépendance elle-même, et la citation qu'il
-avait faite prouvait que dans les jours de révolution la désignation
-par le Roi n'était pas une garantie, tandis que dans les temps
-ordinaires elle avait tous les inconvénients qu'on lui reprochait, et
-qui faisaient dire qu'on redonnait à la France la constitution
-impériale. Cette pensée, propre à M. de Montesquiou, n'eut pas de
-suite.
-
-[En marge: Attributions des deux Chambres.]
-
-Sans contestation aucune on attribua à la chambre basse l'initiative
-en fait de lois financières, et à la chambre haute le pouvoir
-judiciaire dans certains cas spéciaux, lorsqu'il faudrait, par
-exemple, juger les ministres. La Chambre des pairs, laissée à la
-nomination du Roi, devait être en général héréditaire, sauf les cas où
-le Roi ne voudrait accorder aux pairs nommés qu'un titre viager. Pas
-une voix ne s'éleva contre l'hérédité, que tout le monde regardait
-comme une garantie d'indépendance autant que de stabilité.
-
-Il fut stipulé ensuite que le Roi convoquerait les Chambres tous les
-ans, pourrait dissoudre celle des députés avec obligation d'en
-convoquer une nouvelle dans les trois mois, et que toute pétition
-destinée à l'une ou à l'autre Chambre serait toujours présentée par
-écrit. Ces points réglés on passa à l'ordre judiciaire, constitué
-d'après les principes d'indépendance qui depuis 1789 n'ont pas varié
-en France, et enfin aux garanties, transitoires de leur nature, qui
-concernaient le maintien de la dette publique, de la Légion d'honneur,
-des grades et pensions de l'armée, des deux noblesses, etc....
-
-[En marge: Facilité du Roi sur toutes les questions, le principe de
-son autorité étant sauf.]
-
-On fut presque toujours d'accord sur ces divers sujets, et sur
-certains points qui avaient entraîné des amendements, et exigé le
-recours au Roi, on trouva celui-ci d'une facilité extrême, le principe
-monarchique étant sauvé à ses yeux dès qu'il donnait la Constitution
-et ne la subissait pas. Il consentit même à ce qu'il fût dit que les
-rois, dans la solennité de leur sacre, jureraient d'observer
-fidèlement la Constitution, ce qui n'était pas un contrat avec la
-nation, comme nous l'avons vu depuis, mais un engagement envers Dieu,
-dont l'engagé ou son confesseur restaient juges. Pendant qu'on vidait
-les questions l'une après l'autre dans le sein des commissions, le Roi
-n'en dit presque rien au Conseil royal, se bornant à répéter que le
-travail avançait, et qu'il était content de l'esprit dans lequel il se
-faisait. Seulement sur deux ou trois points, tels que la conscription
-et l'initiative législative, il soumit la difficulté au Conseil, mais
-en peu de mots, comme chose qui le regardait essentiellement et
-presque exclusivement.
-
-[Date en marge: Juin 1814.]
-
-[En marge: Les souverains alliés insistent pour que la séance royale
-reste fixée au 4 juin.]
-
-On avait accordé quatre jours au delà du terme d'abord fixé,
-c'est-à-dire jusqu'au 4 juin, pour la promulgation de la Constitution,
-et M. Beugnot demandait quatre jours de plus, c'est-à-dire jusqu'au 8,
-pour mettre les articles en ordre, donner un dernier poli à la
-rédaction, préparer le préambule, et surtout formuler quelques
-principes généraux qui serviraient de base à la loi électorale,
-laquelle restait à faire. Il allait les obtenir, lorsque les monarques
-alliés, pressés de partir depuis que la paix était conclue (elle
-l'avait été le 30 mai), exprimèrent le désir que tout fût fini le 4
-juin au plus tard. Ainsi qu'on a pu le voir, ils se regardaient comme
-engagés d'honneur à faire donner cette Constitution, sans laquelle les
-hommes qui leur avaient témoigné confiance seraient sans garantie,
-l'émigration sans frein, et la France, c'est-à-dire l'Europe, exposée
-à de nouveaux orages. M. de Metternich dit que des affaires urgentes
-les rappelaient chez eux, que leurs troupes d'ailleurs ne gagnaient
-rien à séjourner en France, que leurs officiers s'y ruinaient, et
-qu'ils ne pouvaient attendre plus longtemps. On informa de cette
-exigence le Conseil du Roi, qui en parut surpris et offensé.--Qu'ils
-s'en aillent donc, s'écria vivement M. le duc de Berry; nous n'avons
-pas besoin d'eux pour constituer le gouvernement de la France, et
-s'ils sont partis, les concessions que le Roi va faire au pays n'en
-auront qu'un caractère plus élevé d'indépendance.--Ce prince témoigna
-surtout le désir d'être débarrassé de l'empereur de Russie, qui était
-le plus gênant des souverains alliés. Mais les ministres étrangers
-déclarèrent qu'ayant gardé le moins de troupes possible dans la
-capitale, ils n'en retireraient les dernières que le jour même où la
-séance royale serait fixée, et l'accomplissement des promesses de
-Saint-Ouen hors de doute. Il fallut se rendre, et laisser la séance
-royale fixée au 4 juin.
-
-[En marge: La nouvelle Constitution datée de la 19e année du règne, et
-qualifiée du titre de _Charte constitutionnelle_.]
-
-Ce qu'il y avait encore à faire importait peu aux yeux du Roi. Les
-articles relatifs au mode d'élection des députés pouvaient être
-renvoyés à la loi électorale elle-même; la révision des articles, la
-rédaction du préambule, étaient des détails à expédier dans une nuit,
-et ordre fut donné à M. Beugnot d'être prêt pour le jour désigné. Deux
-questions restaient à résoudre, la date de la nouvelle Constitution,
-et son titre. Quant à la date, Louis XVIII n'admit pas de discussion.
-Suivant lui il avait commencé à régner le jour même où était mort le
-fils de Louis XVI, il avait régné même lorsque Napoléon, élevé à
-l'empire par le voeu de la nation française, remportait les victoires
-d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, et signait les traités
-de Presbourg, de Tilsit, de Vienne. Ce n'étaient là que les divers
-incidents de l'usurpation qui disparaissaient devant l'immuable
-principe de la légitimité. En conséquence Louis XVIII voulut que la
-Constitution fût datée de la dix-neuvième année de son règne. Quant au
-titre il écouta l'avis de chacun. D'après M. Dambray il fallait
-qualifier la nouvelle constitution du titre d'_ordonnance de
-réformation_, comme les ordonnances que les rois rendaient jadis pour
-réformer certaines parties de la législation française. Ce titre plut
-d'abord à Louis XVIII. Cependant M. Beugnot en proposa un autre.
-Lorsque les rois de France avaient accordé une existence légale soit
-aux communes, soit à divers établissements civils ou religieux, ils
-leur avaient délivré un titre qui s'était appelé _Charte_, d'un mot
-emprunté au latin. Il y avait entre ce qu'on allait faire et ce
-qu'avait fait Louis le Gros, par exemple, une analogie qui plaisait à
-l'esprit autant qu'à l'orgueil royal de Louis XVIII, et il adopta le
-mot, devenu si fameux depuis, de _Charte_, en y ajoutant l'épithète de
-_constitutionnelle_, pour mieux caractériser son objet. Ces deux
-questions résolues, M. Beugnot n'avait plus qu'à s'occuper de détails
-de rédaction, et on s'en remit à sa facilité pour en avoir fini dans
-quelques heures. Le Roi avait écrit lui-même le discours qu'il voulait
-prononcer, l'avait appris par coeur, afin de le mieux débiter, et
-rien, excepté ce discours, ne paraissait l'occuper. Après lui le
-chancelier Dambray devait faire un exposé des principes de la Charte,
-et M. Ferrand en lire le texte. On devait ensuite promulguer plusieurs
-ordonnances royales en présence des deux grands corps, convoqués pour
-l'inauguration des institutions nouvelles. Ainsi on devait lire la
-liste des pairs, qui comprenait 83 anciens sénateurs, une quarantaine
-d'anciens ducs, et quelques maréchaux qui n'étaient pas membres du
-Sénat. Il y avait 55 sénateurs exclus de la pairie, dont 27 comme
-étrangers et 28 comme régicides ou trop signalés pendant la Révolution
-et l'Empire. Les anciens sénateurs, compris ou non dans la Chambre des
-pairs, conservaient leurs dotations à titre de pensions. Le Corps
-législatif devait être converti en Chambre des députés, et siéger
-jusqu'à son renouvellement successif.
-
-[En marge: Départ des souverains étrangers.]
-
-Le 4 au matin un important déploiement de troupes françaises, et
-surtout de gardes nationales, précéda la séance royale où allait être
-accomplie la grande promesse de Saint-Ouen. La majeure portion des
-troupes étrangères était déjà en route. Le reste s'apprêtait à partir
-dans la journée, et les jours suivants. L'empereur Alexandre, pressé
-de rendre visite au prince de Galles avant de retourner dans ses
-États, n'avait pas attendu la séance royale pour quitter Paris. Le
-jour même de son départ il avait exigé que les enfants de la reine
-Hortense, dont il s'était fait le protecteur, reçussent le duché de
-Saint-Leu avec une dotation assez considérable. Il aurait voulu aussi
-une situation convenable pour le prince Eugène, mais cette question
-avait été renvoyée au congrès de Vienne. Il était parti, charmé des
-Français qu'il avait séduits par sa grâce et sa bonté, mais peu
-satisfait de la famille royale à qui la tournure de son esprit avait
-déplu. Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, avaient quitté Paris
-presque en même temps. Le matin même de la cérémonie, il y eut grand
-trouble à la cour. On y répandit le bruit d'un complot ayant pour but
-de faire sauter la famille royale au moyen d'une forte explosion de
-poudre. Les agents officieux qui s'étaient empressés d'offrir leurs
-services au comte d'Artois, et qui commençaient à composer autour de
-lui une sorte de police volontaire, sous MM. Terrier de Montciel et de
-la Maisonfort, avaient aperçu sur le quai de la Seine des amas de
-poudre qui leur paraissaient suspects. Sur-le-champ ils s'en étaient
-émus, et avaient rempli le château de leurs rumeurs. On alla troubler
-M. Beugnot, qui se hâtait en ce moment de rédiger le préambule de la
-Charte, et on le somma de quitter la plume pour vaquer à ses devoirs
-de directeur de la police. Mais après examen, il fut reconnu que
-c'était l'artillerie russe qui chargeait ses poudres sur le quai de la
-Seine pour se mettre ensuite en route.
-
-Cette émotion calmée on se réunit aux Tuileries. M. Beugnot voulut
-communiquer au Roi le préambule de la Charte. Mais ce prince tout
-occupé de se répéter à lui-même le discours qu'il allait prononcer
-devant les Chambres, refusa de l'écouter, disant qu'il s'en fiait à
-lui de cette rédaction. On partit donc pour le Palais-Bourbon,
-traitant légèrement des sujets bien graves, parce qu'on n'avait point
-encore appris par l'expérience d'un gouvernement libre l'influence des
-mots sur les esprits. À la crainte des poudres maintenant dissipée, en
-avait succédé une autre. On appréhendait que, soit dans le Sénat, soit
-dans le Corps législatif, il ne s'élevât quelque réclamation contre la
-forme dans laquelle la Charte allait être promulguée. Le chancelier
-avait ordre de retirer la parole à l'imprudent qui la prendrait, mais
-c'eût été une scène désagréable, fâcheuse pour la dignité royale, et
-qu'on avait raison de considérer comme très-regrettable si elle avait
-lieu. Cependant étourdi par les apprêts de la cérémonie, on se mit,
-sans plus penser à toutes ces éventualités, sur la route du
-Palais-Bourbon.
-
-[En marge: Séance royale du 4 juin.]
-
-Le Roi, en voiture, entouré des princes et des maréchaux, traversa le
-jardin des Tuileries, et arriva au Palais-Bourbon vers trois heures.
-Il y fut reçu avec l'ancienne pompe royale, et entra appuyé sur le
-bras du duc de Grammont. Il prit place sur le trône, ayant à sa droite
-et à sa gauche, sur des siéges inférieurs, le duc d'Angoulême, le duc
-de Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé. Il ne manquait à cette
-séance que le comte d'Artois, malade d'une attaque de goutte et d'un
-chagrin dont nous dirons bientôt la cause. Le public, rassasié des
-grands spectacles militaires auxquels il avait tant de fois assisté,
-et commençant à prendre goût aux spectacles politiques, était accouru
-en foule. On avait admis dans l'intérieur de la salle tout ce que
-Paris renfermait de plus considérable, et sur les bancs des deux
-Chambres, d'abord les pairs nommés, puis le Corps législatif tout
-entier. Dès que le Roi parut il fut accueilli avec des acclamations
-unanimes, et pendant quelques instants il entendit les cris de _Vive
-le Roi_ se renouveler avec une sorte de passion. Touché et rassuré
-tout à la fois, comptant sur un auditoire bienveillant, il prit la
-parole, et prononça de la voix la plus sonore et avec un art infini,
-le discours qui suit, adapté avec beaucoup de tact à la présente
-solennité.
-
-[En marge: Discours du Roi.]
-
-«Messieurs, dit le Roi, lorsque pour la première fois je viens dans
-cette enceinte m'environner des grands corps de L'État, et des
-représentants d'une nation qui ne cesse de me prodiguer les plus
-touchantes marques de son amour, je me félicite d'être devenu le
-dispensateur des bienfaits que la divine Providence daigne accorder à
-mon peuple.
-
-»J'ai fait avec l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la Prusse, une
-paix dans laquelle sont compris leurs alliés, c'est-à-dire tous les
-princes de la chrétienté. La guerre était universelle; la
-réconciliation l'est pareillement.
-
-»Le rang que la France a toujours occupé parmi les nations n'a été
-transféré à aucune autre, et lui demeure sans partage. Tout ce que les
-autres États acquièrent de sécurité accroît également la sienne, et,
-par conséquent, ajoute à sa puissance véritable. Ce qu'elle ne
-conserve pas de ses conquêtes ne doit donc pas être regardé comme
-retranché de sa force réelle.
-
-»La gloire des armées françaises n'a reçu aucune atteinte; les
-monuments de leur valeur subsistent, et les chefs-d'oeuvre des arts
-nous appartiennent désormais, par des droits plus stables et plus
-sacrés que ceux de la victoire.
-
-»Les routes du commerce, si longtemps fermées, vont être libres. Le
-marché de la France ne sera plus seul ouvert aux productions de son
-sol et de son industrie. Celles dont l'habitude lui a fait un besoin,
-ou qui sont nécessaires aux arts qu'elle exerce, lui seront fournies
-par les possessions qu'elle recouvre. Elle ne sera plus réduite à s'en
-priver ou à ne les obtenir qu'à des conditions ruineuses. Nos
-manufactures vont refleurir, nos villes maritimes vont renaître, et
-tout nous promet qu'un long calme au dehors, et une félicité durable
-au dedans, seront les heureux fruits de la paix.
-
-»Un souvenir douloureux vient toutefois troubler ma joie. J'étais né,
-je me flattais de rester toute ma vie le plus fidèle sujet du meilleur
-des rois, et j'occupe aujourd'hui sa place! Mais, du moins, il n'est
-pas mort tout entier; il revit dans ce testament qu'il destinait à
-l'instruction de l'auguste et malheureux enfant auquel je devais
-succéder! C'est les yeux fixés sur cet immortel ouvrage, c'est pénétré
-des sentiments qui le dictèrent, c'est guidé par l'expérience et
-secondé par les conseils de plusieurs d'entre vous, que j'ai rédigé la
-Charte constitutionnelle dont vous allez entendre la lecture, et qui
-assoit sur des bases solides la prospérité de l'État.
-
-»Mon chancelier va vous faire connaître avec plus de détail mes
-intentions paternelles.»
-
-[En marge: Succès personnel du Roi, et plaisir qu'il en éprouve.]
-
-Ce discours simple, digne, adroit, aussi bien prononcé que bien écrit,
-et consacré à la paix non moins qu'à la Charte, écouté d'abord avec un
-religieux silence, fut ensuite couvert d'applaudissements. Le Roi
-parut enchanté d'un succès qui n'était pas seulement politique mais
-personnel. Après lui le chancelier lut un discours dans lequel il
-donnait les motifs de la Charte, avec l'intention évidente de la
-recommander aux royalistes comme inévitable, et de bien constater
-qu'elle émanait de la pleine et entière puissance royale. Puis M.
-Ferrand lut le texte de la Charte d'une voix un peu sourde, et, autant
-qu'on en pouvait juger à une lecture rapide, elle satisfit même les
-esprits difficiles, car sauf l'origine qui était devenue exclusivement
-royale, elle reproduisait à peu près la constitution du Sénat. Cette
-lecture terminée, le chancelier admit au serment les pairs et les
-députés, au milieu d'un silence profond, et d'une vive curiosité
-excitée tantôt par les grands noms de l'ancienne monarchie, qu'on
-n'avait pas entendu prononcer depuis longtemps, tantôt par les grands
-noms de l'Empire, qui avaient retenti tant de fois dans les glorieux
-bulletins de Napoléon, et qui venaient tout à coup s'inscrire sur
-cette liste d'inviolable fidélité aux Bourbons.
-
-[En marge: Heureux effet de cette séance royale.]
-
-[En marge: À qui doit revenir le mérite d'avoir donné la Charte.]
-
-La cérémonie s'accomplit dans un ordre parfait, et sans aucun des
-incidents qu'on avait redoutés. Louis XVIII rentra aux Tuileries,
-bruyamment applaudi par les deux Chambres, et individuellement
-félicité par tous ceux à qui le respect permettait d'adresser un
-compliment au Roi. Dans cette cérémonie si solennelle il ne vit qu'une
-chose, son discours; il ne fut sensible qu'à un résultat, son succès
-personnel. C'est quelquefois une grande habileté aux peuples que
-d'applaudir les princes, comme c'en est une aussi de savoir se taire
-devant eux. Cette fois les applaudissements des Chambres et du public
-furent du plus heureux à-propos, et rendirent le Roi aussi content de
-la Charte que si elle avait été pour lui un ouvrage de prédilection.
-Il y avait consenti sans répugnance, ce qui était beaucoup, et il
-était prêt à l'exécuter de même, ce qui était encore davantage. Mais,
-pour être juste, il faut reconnaître qu'elle était principalement
-l'oeuvre du Sénat, c'est-à-dire des vieux représentants de la
-révolution française, retrouvant leurs opinions véritables le jour de
-la chute de Napoléon, et ne voulant pas que la ruine de cet homme
-prodigieux fût celle des principes de 1789. Il faut ajouter que la
-Charte était à quelque degré aussi l'oeuvre des monarques alliés,
-n'aimant pas sans doute les constitutions, mais mettant une sorte de
-point d'honneur à tenir parole au Sénat pour prix de ses services,
-craignant la folie de l'émigration, et croyant utile de lui mettre un
-frein, non-seulement dans l'intérêt de la France mais dans celui de
-l'Europe. De tout cela nous concluons que la Charte, comme les oeuvres
-qui ne sont pas la fantaisie passagère d'un parti, était l'ouvrage de
-tout le monde.
-
-Pourtant les apparences (trompeuses ou non) doivent souvent être
-prises pour la réalité, et on faisait bien d'attribuer la Charte à
-Louis XVIII, qu'il y eût plus ou moins de part. On lui en sut gré, et
-tous les hommes éclairés lui en tinrent grand compte. Le Sénat,
-quoique exclu en partie de la pairie, n'avait pas à se plaindre, car
-ceux de ses membres qui avaient été exclus ne pouvaient guère figurer
-dans le nouvel ordre de choses, à part cependant certains personnages
-dont l'omission était fort regrettable, comme le maréchal Masséna,
-omis parce qu'il était né à une lieue de la frontière de 1790
-(circonstance qu'il aurait fallu feindre d'ignorer), et le maréchal
-Davout, parce que sa défense de Hambourg avait révolté les puissances.
-Du reste, exclus et admis, conservaient leurs anciennes dotations.
-Quant au Corps législatif, il était recueilli tout entier jusqu'au
-renouvellement par cinquième. La Charte enfin (en mettant de côté la
-question d'origine, qui alors semblait une pure querelle de mots), la
-Charte contenait tous les principes de la vraie monarchie
-représentative, et elle ne déplut qu'aux royalistes extrêmes. Elle
-reçut l'approbation du meilleur des juges, du moins suspect, car il
-était du nombre des sénateurs exclus, de Sieyès, qui n'hésita pas à
-dire qu'avec cette Charte, la France, si elle le voulait, pourrait
-être libre, et que rien de ce qui était bon de la révolution n'avait
-péri dans la catastrophe de l'Empire, excepté toutefois nos
-frontières, la seule perte vraiment grave, et digne de longs regrets.
-
-[En marge: Publication du traité de paix.]
-
-[En marge: Ce traité réussit moins que la Charte.]
-
-[En marge: Regrets qu'inspire la perte de l'île de France.]
-
-Le traité de Paris, publié en même temps que la Charte, n'obtint pas
-le même succès. Certes on ne pouvait pas aimer la paix plus que la
-France ne l'aimait alors, et elle avait pour sentir ainsi de bonnes
-raisons; mais le traité du 30 mai qu'on venait de publier, n'était pas
-la paix elle-même dont on jouissait depuis le 23 avril, il en était le
-prix, et ce prix était douloureux. Aussi la lecture de ce traité
-produisit-elle un effet des plus pénibles, non-seulement parmi les
-hommes que la dernière révolution venait d'atteindre, mais parmi les
-classes impartiales et désintéressées de la nation. On reconnut la
-main cruelle de l'étranger, surtout dans le tracé de nos frontières.
-On ne s'était pas flatté sans doute de conserver nos limites
-géographiques, on n'avait pas espéré que l'Europe victorieuse, arrivée
-jusqu'à Paris, nous laissât la frontière du Rhin; pourtant, en
-entendant répéter sans cesse que la France sous les Bourbons serait
-beaucoup plus ménagée que sous les Bonaparte, on avait fini par se
-faire quelques illusions. Mais en voyant tout à coup apparaître la
-triste réalité, en voyant la France, seule entre les puissances,
-ramenée à l'état de 1790, en voyant surtout nos colonies, dont la
-restitution devait être le prix de ce que nous abandonnions sur le
-continent, disparaître en partie, on conçut une irritation profonde,
-particulièrement dans les ports, où cependant la paix était encore
-plus désirée qu'ailleurs. La perte de l'île de France fut la plus
-sentie, et on s'en prit à l'Angleterre, qu'on accusait de vouloir
-empêcher la renaissance de notre commerce. On se répandit en propos
-amers contre cette éternelle rivale. Après l'Angleterre la puissance
-la plus maltraitée dans les malédictions de la nation fut l'Autriche.
-La conduite de l'Autriche, si facile à justifier du point de vue de la
-politique, mais si peu du point de vue de la nature, avait jeté sur
-cette puissance une immense défaveur. On était toujours prêt à lui
-attribuer la plus mauvaise influence, et on le témoignait à son
-souverain qu'on recevait partout avec une froideur extrême.
-
-[En marge: Sentiment du pays à l'égard des limites naturelles.]
-
-[En marge: Injustice des récriminations que les partis s'adressent les
-uns aux autres en cette occasion.]
-
-Le mieux assurément eût été de ne pas remonter à la cause plus ou
-moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui
-nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux
-se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères
-récriminations. Les hommes de la Révolution et de l'Empire
-reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de
-ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les
-royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de
-l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui
-par son ambition lui avait ouvert les portes de la France, les
-royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et incontestable
-vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs patriotiques
-qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant pas. Ils se
-moquaient des frontières naturelles, de ce but fantastique,
-disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si elles le
-poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se proposaient pas
-toutes un certain but territorial, plus ou moins légitime, plus ou
-moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou moins de prudence,
-d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est le mobile constant
-de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas toujours travaillé
-à confondre en un seul les trois royaumes britanniques, sans parler
-des Indes, et de toutes ses autres ambitions! Comme si la Russie
-n'avait pas toujours aspiré à se procurer la Finlande, la Bessarabie,
-la Crimée; l'Autriche à s'assurer le cours du Danube et les bords de
-l'Adriatique; la Prusse à s'étendre au centre de l'Allemagne,
-l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la plus grande partie
-possible de la Péninsule! Les royalistes disaient encore que si nous
-avions perdu certains territoires, nous aurions au moins une véritable
-paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage incontestable de tous les
-procès perdus; que nous serions débarrassés de ces Français aux
-allures gauches, à l'accent étranger, venant nous disputer les
-emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des Français tels
-que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le mathématicien
-Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils disaient que si
-on avait perdu des terres à blé on allait acquérir des terres à sucre,
-à café, à coton, qui n'étaient pas moins nécessaires. Ils se riaient
-du commerce de l'Empire, condamné à cheminer péniblement sur des
-charrettes à travers la vaste étendue du continent, et ils lui
-comparaient avec orgueil ce commerce maritime, qui avait des ailes, et
-qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi le tort de railler de
-nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies de parti, comme on
-avait tort de leur reprocher des désastres qui étaient l'oeuvre de
-Napoléon et non point la leur. On aurait dû se dire que si Napoléon
-nous avait amoindris en voulant nous faire trop grands, il nous
-restait une gloire immense, notre unité puissante, les progrès de tout
-genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire, enfin le vivace
-génie de la France, et qu'avec quelques années de paix et d'un
-gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la
-supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous
-appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province.
-C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais
-ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus
-que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les
-console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur
-laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils
-disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les
-balances de l'histoire.
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
-
-GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.
-
- Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et
- de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se
- rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et
- chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France
- du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui,
- tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.
- -- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur
- abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord
- satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les
- bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour
- à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de
- Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages
- dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la
- capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. --
- État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se
- remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et
- inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.
- -- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les
- Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. --
- Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,
- Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les
- provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à
- leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes
- qui viennent des garnisons lointaines et des prisons
- d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération
- et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a
- livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de
- faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager
- toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont
- hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis
- contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux
- finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des
- finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de
- payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits
- réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la
- guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation
- pour l'armée; conservation de la garde impériale, et
- rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. --
- Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout
- d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur,
- avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements
- militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil
- fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris
- d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de
- fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont
- froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le
- rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes
- attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. --
- Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges
- Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens
- nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,
- les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission
- à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la
- révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la
- restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend
- obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. --
- Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le
- gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait
- indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres
- assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.
- -- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et
- libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. --
- M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les
- fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse
- quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des
- députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi
- sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il
- fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue
- la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les
- discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu
- que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse
- n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte
- les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est
- sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission
- spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits
- contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la
- Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau
- et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites
- nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis
- présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce
- bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose
- l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des
- impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen
- d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. --
- L'opposition royaliste se prononce contre les projets du
- ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye
- les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve
- quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant
- pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M.
- Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de
- toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui
- deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures
- commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre
- à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres
- de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de
- fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. --
- Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à
- l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du
- corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi.
- -- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans
- l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de
- Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux
- Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni
- modifier ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces
- livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. --
- Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux
- Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au
- lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse
- Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il
- reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se
- transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des
- Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans
- l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son
- voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de
- M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il
- promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert
- de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon
- l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses
- imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme
- des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de
- leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse
- dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon,
- Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de
- l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son
- voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de
- M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince
- irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à
- des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en
- août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les
- voyages des princes, et par les mesures imprudentes du
- gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion
- d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des
- Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.
- -- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. --
- Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement
- de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout.
- -- Grand effet produit par la proposition de restituer aux
- émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure
- est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les
- esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi
- avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti
- dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font
- peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. --
- La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la
- simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte
- d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de
- Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M.
- Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une
- représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot
- contre la famille royale, et on prend des précautions
- extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal
- Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre
- le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi
- cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre
- de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur
- général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot
- par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et
- des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en
- décembre 1814.
-
-
-[Date en marge: Juin 1814.]
-
-[En marge: État des esprits depuis la chute de Napoléon.]
-
-Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et
-la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle
-avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet,
-au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes
-s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable
-frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de
-Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et
-bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les
-autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions,
-de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et
-renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps
-en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous
-leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de
-fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme
-leur situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires
-une demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin
-l'étourdissement d'un choc soudain et violent. Ces sentiments
-eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première
-satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de
-l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à
-qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la
-renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration
-n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine
-contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux
-révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les
-bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se
-défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé
-soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été
-reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et
-philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats
-de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se
-mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le
-gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple
-d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire.
-
-[En marge: Renaissance des partis.]
-
-[En marge: Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.]
-
-[En marge: Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes
-extrêmes.]
-
-D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour
-elle-même. M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé
-sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la
-convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses
-promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts
-(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à
-Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses
-amis former un groupe de mécontents, autour duquel se ralliaient tous
-ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions à la révolution.
-On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était une espèce de
-jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues dans sa jeunesse.
-La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue des charges de cour,
-aurait voulu avoir encore celles de l'État qu'elle était réduite à
-partager avec les hommes de l'Empire, était loin de se montrer
-satisfaite. Elle se rencontrait dans un même mécontentement avec la
-noblesse de robe peu habituée cependant à sympathiser avec elle, mais
-offensée de ce qu'on ne lui avait pas donné à rédiger la nouvelle
-Constitution, qu'elle aurait voulu faire suivant ses idées et à son
-profit. Aussi les membres survivants des anciens parlements
-avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation secrète contre la
-Charte. La noblesse de province, du moins celle qui n'était pas riche,
-était venue en foule à Paris, pour demander la restitution de ses
-biens, et solliciter en attendant des places de tout genre et de toute
-valeur. Mais accueillie brutalement par le ministre des finances qui
-entendait laisser les emplois à ceux qui avaient l'expérience, fort
-dédaigneusement par le ministre de l'intérieur qui la trouvait
-ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du comte d'Artois, disant qu'on
-livrait le gouvernement aux révolutionnaires, et que si on se
-conduisait de la sorte quelque temps encore, la royauté et la France
-seraient de nouveau perdues.
-
-[En marge: Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la
-participation du duc d'Orléans.]
-
-[En marge: Caractère et attitude de ce prince.]
-
-Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes
-_plus royalistes que le roi_, comme on disait alors, il se formait au
-Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune participation
-du personnage qui devait en être le chef, et ce parti était celui de
-M. le duc d'Orléans. Ce prince, ancien et vaillant soldat de la
-République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli dans une vie
-agitée une expérience précoce, connaissant bien les émigrés, s'en
-moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était si heureux de
-revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière, une grande
-fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait qu'à se
-garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente contre lui
-qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il s'occupait
-uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur patrimoine
-dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les royalistes
-lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur haine,
-et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les
-révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait
-déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à
-gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne
-recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis
-que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques.
-
-[En marge: Conduite des hommes de l'Empire.]
-
-[En marge: MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.]
-
-[En marge: La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.]
-
-[En marge: Mort de Joséphine.]
-
-Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux
-qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas
-voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec
-beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile.
-C'étaient M. de Caulaincourt, que l'empereur de Russie n'avait pu
-faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart, fort affecté
-des revers de la France et des calomnies dont il était l'objet à
-l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince Cambacérès,
-plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa table
-quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui; les
-ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes Mollien et
-Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à laquelle ils
-avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise aux vaincus
-les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec beaucoup de
-ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y défendre, sous la
-protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de ses enfants. Cette
-princesse avait perdu depuis peu sa mère, l'impératrice Joséphine,
-morte d'un refroidissement auquel elle s'était exposée en recevant
-l'empereur Alexandre à la Malmaison, universellement regrettée de ceux
-qui l'avaient connue à cause de sa grâce et de sa bonté, regrettée du
-public lui-même qui voyait dans sa mort une ruine de plus au milieu de
-tant de ruines. En effet, des deux épouses qu'avait eues le prisonnier
-de l'île d'Elbe, l'une venait de mourir d'épuisement et de chagrin,
-l'autre s'en allait sans couronne, et avec un enfant sans patrimoine
-dans les États de son père, à peine reconnue princesse quoique
-archiduchesse d'Autriche par sa naissance, et déjà prête à oublier
-l'époux avec lequel elle avait partagé le sceptre du monde!
-
-[En marge: Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour
-par divers motifs.]
-
-À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son
-commandement, fort irrité de la préférence accordée au maréchal
-Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne lui était
-pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les injustices de
-Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé d'être traité
-comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il devînt
-Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et n'allant
-guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à tous les
-maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à Hambourg,
-s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les généraux
-ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était retiré,
-un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une audacieuse
-franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement de ses
-devoirs militaires.
-
-[En marge: Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière
-d'être.]
-
-[En marge: Les votants.]
-
-[En marge: MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.]
-
-À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les
-révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée,
-vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits
-un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils
-commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus
-compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez
-Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la
-liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques
-rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien
-que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses
-vieux sentiments au fond du coeur, et sous l'habit doré de maréchal
-cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les
-faubourgs un certain nombre de gens du peuple sympathisant avec eux,
-les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins audacieux
-qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous l'influence
-des événements et des discussions politiques. Au-dessus et à part, se
-trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien traités d'abord
-par Napoléon, puis séparés de lui par leurs convictions ou leur faute,
-la plupart sénateurs exclus de la pairie pour avoir voté la mort de
-Louis XVI, et par ce motif nommés les votants. Les deux plus
-importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le premier toujours morose,
-solitaire, approuvant la Charte, mais doutant de son exécution; le
-second, au contraire, toujours actif, infatigable, fréquentant tous
-les partis, s'efforçant d'être dans la confidence de tous, et quoique
-mal récompensé des services qu'il avait rendus au comte d'Artois,
-recherchant en particulier ses amis, s'appliquant à leur persuader que
-lui seul, au milieu des écueils de la situation, était capable de
-guider et de sauver les Bourbons.
-
-[En marge: Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin
-Constant, madame de Staël.]
-
-Cependant la France n'était pas exclusivement composée d'hommes de
-parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres
-regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches
-traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé,
-soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles
-impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant
-leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts
-d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les
-fautes de l'Empire avaient ramenés parmi nous, ce qui n'était pas à
-regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre avec la
-France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez madame
-de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse défiance
-de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle, car elle
-était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons vaincus
-et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive éloquence
-qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la liberté
-britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et
-s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière
-sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa
-retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans
-plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et
-disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les
-membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce
-que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable
-par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis
-appelé le parti constitutionnel.
-
-[En marge: Dispositions de la bourgeoisie.]
-
-[En marge: Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.]
-
-Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne
-bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant
-pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant
-familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur
-retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant
-avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher
-les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie de Paris faisait des
-voeux pour les Bourbons, était prête à leur donner même un appui
-efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en grande
-partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses
-opinions, ses sentiments, sa dignité. Issue de la Révolution, ne s'y
-étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables
-habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que
-l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la
-plus vraie, la meilleure, la plus générale.
-
-[En marge: Sentiments et situation des provinces.]
-
-[En marge: État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.]
-
-[En marge: Les chouans.]
-
-[En marge: Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de
-biens nationaux.]
-
-[En marge: Alarmes de ces acquéreurs.]
-
-[En marge: Les _bleus_ et les _blancs_.]
-
-[En marge: Conduite imprudente du clergé.]
-
-[En marge: Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de
-biens nationaux.]
-
-En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et
-avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises. En
-basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément
-tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire.
-Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient
-remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui
-étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils
-en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux
-adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans
-leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux
-qu'on désignait sous le nom de _bleus_, et s'étaient emparés
-violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se
-tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun
-danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais
-de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou
-ambitionnant des emplois, leur affirmaient qu'il ne fallait pas croire
-les préfets, et que les princes au contraire désiraient qu'on se tînt
-prêt. Leur agitation était particulièrement dirigée contre les
-acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans les grandes
-villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui avaient
-acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe
-très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789
-à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme
-des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs
-biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en
-valeur. Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans
-les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et
-pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités,
-ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de
-les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans
-être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des
-horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec
-les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on
-appelait les _bleus_ par opposition aux _blancs_. Quant à ces
-derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande,
-refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette
-denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits. À toutes
-ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus
-imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à
-l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les prêtres
-_assermentés_ et les prêtres _non assermentés_ venait de renaître sous
-une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la résistance au
-Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la Rochelle par
-exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa démission à la
-demande du Pape en 1802, et étant demeuré en Angleterre, on refusait
-obéissance au titulaire actuel nommé par l'Empereur, et institué par
-le Pape. La Touraine, le Mans, le Périgord, offraient plusieurs cas de
-ce genre. Le Concordat y était foulé aux pieds et dénoncé comme une
-oeuvre révolutionnaire. On versait la défaveur sur les prêtres qui lui
-étaient soumis, lesquels en général avaient été assermentés, et on
-disait que ce n'était pas étonnant qu'ayant accepté la constitution
-civile du clergé, ils trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on
-annonçait publiquement la restitution des biens d'église. Le clergé et
-la noblesse répétaient partout et tout haut que si les Bourbons en
-rentrant n'avaient pu leur rendre immédiatement justice, ils le
-feraient bientôt, et qu'en tout cas, le comte d'Artois, ses fils, le
-voulaient fortement, et finiraient par y amener le Roi lui-même.
-
-[En marge: Irritation des grandes villes dans l'ouest.]
-
-[En marge: Nantes.]
-
-[En marge: Bordeaux.]
-
-[En marge: Toulouse.]
-
-[En marge: Nîmes.]
-
-[En marge: Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.]
-
-Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie,
-même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens
-nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public,
-et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien
-régime. Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que
-Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et
-aux Bourbons, était devenue, à cause de la _chouannerie_ qui
-l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration. En
-descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12
-mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc
-d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses
-prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général.
-D'abord elle refusait absolument d'acquitter les _droits réunis_,
-prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se
-retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce
-qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment
-contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif
-enthousiasme. À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes
-dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville
-on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y
-était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y
-régnait une haine violente de classe à classe, de royalistes à
-révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante
-dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y
-était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie. Dans le
-reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les
-mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de
-religion. Les catholiques avaient les protestants en aversion, se
-disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages
-attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux
-dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à les
-empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour
-protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des
-flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides
-de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres
-par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité
-elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient
-lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps
-mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la
-Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les
-environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens
-nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient
-réinstallés de force dans leurs biens[7].
-
- [Note 7: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après
- les rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de
- Louis XVIII.]
-
-[En marge: Marseille.]
-
-[En marge: Passions et prétentions de cette grande ville.]
-
-Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons
-de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus
-acquitter les _droits réunis_, mais en outre elle prétendait qu'on lui
-rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de
-la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on
-la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde
-entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la
-protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait
-l'accomplissement de ce voeu devait être brisé comme oeuvre de
-l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à
-ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il
-ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre institution
-d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la Charte, et
-avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île de France.
-En réunissant les folies que le royalisme triomphant débitait en
-Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait difficilement
-égalé les extravagances qui se débitaient dans cette ville de
-Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée alors
-dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses souffrances.
-
-[En marge: Avignon.]
-
-[En marge: Changement d'esprit en remontant vers l'est.]
-
-[En marge: État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de
-la Champagne, de la Bourgogne.]
-
-[En marge: Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes
-de la guerre.]
-
-En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence,
-avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient
-été commis les forfaits de _la Glacière_. Plus haut sur notre grand
-fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se
-transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en
-effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du
-siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu
-ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde
-nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le
-souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la
-prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés,
-et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies
-confirmaient dans leurs dispositions. Plus haut encore, en
-Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne,
-provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le
-patriotisme horriblement froissé se transformer en _bonapartisme_.
-Dans ces provinces, plus calmes en général que celles du centre et du
-midi de la France, on s'était garanti pendant la Révolution des
-opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées saines de 1789.
-Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de la France, le
-vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses erreurs, et on
-n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le voyant en 1814
-lutter avec tant de génie et de constance contre la coalition
-européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les souffrances de
-la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On avait pris en
-horreur les armées étrangères et on était froid pour les Bourbons,
-parce qu'ils étaient revenus avec elles.
-
-[En marge: Esprit des troupes rentrées en France.]
-
-[En marge: Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de
-l'étranger.]
-
-[En marge: Injustice de ce sentiment.]
-
-Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une
-véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle
-désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi. À tous ces éléments
-fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse
-des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de
-l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation
-des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une
-vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une
-dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente
-et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz,
-Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient
-évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom,
-etc. Il en était débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, le
-Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant survécu aux
-horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un nombre
-considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie,
-l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à
-leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur
-faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du
-coeur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils
-l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent
-été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le
-représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et
-dans les Bourbons, tout le contraire. L'idée qui s'était enracinée
-dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques
-nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse
-pour la France et pour l'armée. Cette idée les remplissait d'une
-véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement,
-créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en
-apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons
-déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient
-à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à
-eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute.
-On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons
-passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les
-alliés de la coalition européenne.
-
-[En marge: Insubordination des soldats et des officiers revenant de
-l'étranger.]
-
-On comprend dès lors la peine que le gouvernement royal devait avoir
-pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient en France. À
-Strasbourg, des officiers assistant à une représentation de
-circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les chants
-royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres villes ils
-avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux processions
-de la _Fête-Dieu_. Sur le littoral où ils avaient débarqué
-d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire
-disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux
-officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe
-Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec
-une extrême modération. Partout où il y avait des marchands
-d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les
-caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas
-même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient
-entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque
-impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des
-branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe
-triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui
-les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât
-une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation
-offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en
-campagne, qui allait du reste leur être interdit.
-
-La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement
-souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde
-depuis six, douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non pas à
-l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne
-s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils
-l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin.
-
-[En marge: Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.]
-
-Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la
-calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier,
-Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à
-la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les
-plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la
-personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces
-honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable
-sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour
-eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient
-nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il
-avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse
-renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant
-les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de
-perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs
-eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des
-soldats.
-
-[En marge: Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les
-ordres du ministre de la guerre.]
-
-[En marge: Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.]
-
-[En marge: Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays
-ci-devant français.]
-
-Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient
-rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir
-de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres
-réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à
-leurs régiments, et les menaçant même de la perte de leurs droits si
-les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient demeurés
-sans exécution. Ces officiers profitaient du désordre général pour
-rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux
-publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie. À
-côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces
-lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des
-commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire,
-pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans
-lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement
-ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se
-servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et
-respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils.
-On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée
-pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des
-jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux
-qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à
-l'avenir, non au passé, le bonheur de la France.
-
-[En marge: Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation
-pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.]
-
-On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de
-tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les
-difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il
-était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui
-faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de
-l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore
-d'un immense établissement militaire à un établissement militaire
-fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions douloureuses,
-s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses privations ni à
-mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration. Il fallait ne pas
-blesser les révolutionnaires, dont la présence rappelait tant de
-calamités, car on courait le danger en les blessant de les rejeter
-vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient pas encore
-réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens nationaux,
-composant une partie notable des propriétaires du sol, et n'en pas
-faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté fidèle
-aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui était
-le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat, sa
-seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes,
-prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables,
-regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la
-bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des voeux modérés, était
-le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût compter, ne
-pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon sens, sa
-justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables, quelle tâche
-cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec eux! Il fallait
-donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux soldats de Condé,
-les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis, quelquefois leurs
-bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci dans la misère!
-Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui s'étaient soumis à la
-Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu pactiser avec elle; il
-fallait qu'ils sussent si bien feindre à l'égard des classes nouvelles
-formées en leur absence, qu'ils parussent faire d'elles autant de cas,
-parce qu'elles étaient riches et spirituelles, que de la noblesse avec
-laquelle ils avaient vécu à la cour dans leur jeunesse, en exil dans
-leur âge mûr! Pour tout dire en un mot, il fallait qu'ils
-s'arrachassent la mémoire, le coeur, pour paraître à la France les
-hommes qu'ils n'étaient pas! On doit donc en relevant sévèrement leurs
-fautes, se dire qu'il était bien difficile pour eux de ne pas les
-commettre. Révolution, contre-révolution, choses, hélas! bien
-redoutables, bien loin du vrai, du juste, du possible! L'une dépasse
-le but, l'autre veut revenir en deçà, aucune ne s'arrête au point
-juste. Mais pour l'excuse de l'une et de l'autre il faut dire que si
-la première a le mérite d'être dans le sens du temps, la seconde a
-celui d'obéir aux plus nobles sentiments de l'âme humaine, le respect
-du passé, la fidélité aux souvenirs!
-
-[En marge: Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.]
-
-[En marge: On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.]
-
-Ce qui pressait le plus c'était de s'occuper de l'armée. On songea
-d'abord à lui payer sa solde arriérée, qu'elle avait grand besoin de
-toucher, et que des agioteurs lui avançaient quelquefois en achetant
-ses titres à 50 pour cent de leur valeur, à la porte du ministre de la
-guerre. Même en voulant faire honneur à tous les engagements de
-l'État, comme c'était l'intention du ministre des finances, on ne
-pouvait avoir la prétention d'acquitter l'arriéré sur les ressources
-courantes, lesquelles suffisaient à peine aux services les plus
-urgents, et on avait composé de cet arriéré un total, qu'on se
-préparait à solder avec des moyens de crédit nécessairement
-dilatoires. Cependant on avait fait exception pour la solde, et M.
-Louis avait résolu d'y consacrer tout de suite 30 ou 40 millions
-d'argent comptant. Aussi avait-il ouvert au ministre de la guerre les
-crédits indispensables, mais deux raisons retardaient l'emploi de ces
-crédits: premièrement la difficulté de faire venir des lieux les plus
-éloignés les pièces de la comptabilité des corps, secondement la
-difficulté de réorganiser le ministère de la guerre. Trop pressé de
-rendre à son ancien possesseur l'hôtel de ce ministère, qui était un
-bien d'émigré non vendu, le général Dupont avait déplacé ses bureaux,
-et ce déménagement, joint à de nombreux changements d'employés, à la
-réunion en un seul des deux départements du personnel et du matériel,
-séparés sous l'Empire, avait occasionné dans l'administration un
-trouble momentané qui retardait ses travaux. Pourtant le général
-Dupont avait fait de son mieux pour payer quelques acomptes aux corps
-qui arrivaient des garnisons éloignées, et quelques secours aux
-prisonniers qui affluaient de tous les pays.
-
-[En marge: Depuis la rentrée des garnisons et des prisonniers, ce
-n'est plus le manque d'hommes, mais le manque d'argent qui constitue
-la difficulté principale.]
-
-Ce premier soin donné à l'armée, il fallait procéder à son
-organisation définitive, et la ramener à des proportions plus
-assorties à notre territoire et à nos finances. Un moment, grâce à la
-désertion, on avait pu craindre de n'avoir plus de soldats. On avait,
-comme nous l'avons dit, autorisé les conscrits de 1815 à rester ou à
-retourner dans leurs foyers, et quant aux conscrits des classes
-antérieures qui avaient déserté en masse, on avait imaginé, pour
-n'avoir pas à sévir contre eux, et pour conserver le droit de les
-rappeler au besoin, de les considérer comme étant en congé limité.
-Bientôt la rentrée des garnisons et des prisonniers avait dissipé la
-crainte de manquer d'hommes, car elle devait en procurer 400 mille de
-toutes armes, lesquels dispensaient pour assez longtemps de recourir à
-la conscription, et permettaient de la déclarer provisoirement abolie,
-en remettant à plus tard la confection d'une loi sur le recrutement.
-En laissant une partie de ces hommes, les plus fatigués par exemple,
-en congé limité, et en retenant les autres au drapeau, on pouvait
-avoir une armée superbe, formée des soldats les plus aguerris qu'il y
-eût au monde. Mais pourrait-on la solder, et surtout assurer un sort à
-quarante ou cinquante mille officiers, glorieux débris de nos longues
-guerres?
-
-[En marge: Le ministre des finances déclare ne pouvoir pas consacrer
-plus de 200 millions au budget de la guerre.]
-
-[En marge: Impossibilité de suffire à tous les besoins avec une
-pareille somme.]
-
-Cette question fut vivement agitée dans le Conseil royal où
-siégeaient, comme on l'a vu, les membres de l'ancien gouvernement
-provisoire et les ministres. On somma le général Dupont de présenter
-son plan, et celui-ci renvoya la sommation au baron Louis, pour que ce
-dernier fît connaître le chiffre des ressources qu'il était disposé à
-consacrer à l'armée. Le ministre des finances déclara ne pouvoir
-répondre tant qu'il n'aurait pas obtenu le budget des autres
-départements, et tant qu'il n'aurait pas réussi à rétablir la
-perception des impôts. Le duc de Berry, le plus jeune, le plus actif
-des princes de la famille royale, mettant à s'occuper de l'armée un
-goût sincère, un calcul légitime, pressa vivement le ministre des
-finances de s'expliquer, et celui-ci ne promit jamais plus de 200
-millions. Pour un personnel militaire qui allait être de plus de 400
-mille hommes, soldats et officiers, c'était bien peu, quoiqu'un soldat
-ne coûte point, et surtout ne coûtât point mille francs à cette
-époque[8]. Avec beaucoup d'économie, on aurait pu conserver 200 mille
-hommes sous les drapeaux; mais avec les charges inévitables résultant
-du passage de l'état de guerre à l'état de paix, c'était presque
-impossible, et c'est tout au plus si on pourrait en retenir 150 mille.
-Il fallait donc une économie rigoureuse, et ne rien donner ni au luxe,
-ni aux satisfactions de parti.
-
- [Note 8: C'est une idée généralement admise qu'un soldat
- coûte en France 1,000 francs, et que cent mille soldats
- coûtent cent millions. Cela est inexact. On a conclu ce
- chiffre de notre état militaire dans la première moitié de
- ce siècle, parce qu'on entretenait à peu près 300 mille
- hommes avec un budget de 300 millions. Mais c'est en y
- comprenant la dépense de tout l'établissement militaire,
- c'est-à-dire des places fortes, du matériel, des
- états-majors, des cadres, des invalides, de la gendarmerie,
- c'est en répartissant toute cette dépense sur chaque tête de
- soldat, qu'on trouve 1,000 francs pour chacun. Si, au
- contraire, il s'agit seulement d'un homme à introduire dans
- les cadres existants et payés, les frais du matériel, des
- états-majors étant soldés et ne devant pas s'en accroître,
- l'homme alors est loin de coûter 1,000 francs. Il coûtait il
- y a quinze ou dix-huit ans, environ 400 francs en temps de
- paix. Sur ce pied 100 mille hommes à retirer du congé pour
- les verser dans les cadres, sans ajouter à ces cadres,
- devaient donc coûter 40 millions et non pas 100.]
-
-[En marge: Est-il sage, avec des ressources aussi modiques, de
-conserver des corps d'élite?]
-
-[En marge: On se décide néanmoins à conserver la garde impériale.]
-
-[En marge: On lui ôte la garde du souverain en lui laissant le titre
-et les avantages d'un corps d'élite.]
-
-La première question qui se présentait était relative à la garde
-impériale. Qu'en faire? La dissoudre semblait bien difficile, et bien
-dangereux: la conserver pour ne pas lui confier la personne du
-souverain, et la tenir dans une espèce de demi-disgrâce, était plus
-dangereux encore. Pourtant le général Dupont, et avec lui les princes,
-crurent avoir trouvé une solution à la fois prudente et convenable,
-en conservant la vieille garde comme corps d'élite, avec sa haute
-paye, ses priviléges, et un titre honorifique, sans lui confier
-toutefois la garde du Roi, qui était réservée à la maison militaire.
-La jeune garde ayant été presque dissoute par la guerre, et ne
-consistant plus que dans un simple cadre sorti de la vieille garde et
-pouvant y rentrer, on réunit tout ce qui restait de l'une et de
-l'autre dans deux régiments d'infanterie, à quatre bataillons chacun,
-l'un de grenadiers, sous le titre de _grenadiers de France_, l'autre
-de chasseurs à pied, sous le titre de _chasseurs à pied de France_. On
-fit de même pour la cavalerie, qu'on distribua en quatre régiments, un
-de cuirassiers, un de dragons, un de chasseurs, un de lanciers, avec
-les mêmes avantages, et sous le même titre de _cuirassiers_,
-_dragons_, _chasseurs_, _lanciers de France_. Quant à la réserve
-d'artillerie, elle fut dissoute et renvoyée aux corps dont elle avait
-été tirée. Le total pouvait s'élever à huit mille hommes, infanterie
-et cavalerie, qui coûterait comme quinze ou dix-huit mille. C'est une
-grave question de savoir si dans un grand État il convient d'avoir des
-corps d'élite, mais les hommes qui gouvernaient alors donnèrent, comme
-on va le voir, une solution singulière de cette question, en créant
-deux de ces corps, l'un pour garder le souverain, l'autre pour ne rien
-garder du tout, si ce n'est l'ombre du glorieux monarque qu'il avait
-servi, et qu'il devait rappeler sans cesse aux autres et à lui-même.
-
-[En marge: Nouvelle organisation de l'armée de ligne.]
-
-Venait ensuite l'armée de ligne, dont il fallait, autant que
-possible, comprendre le total dans une organisation à laquelle nos
-finances pussent suffire. Le ministre proposa 90 régiments
-d'infanterie de ligne, à trois bataillons de six compagnies chacun, et
-15 régiments d'infanterie légère, ce qui ferait 105 régiments
-d'infanterie, capables de contenir 300 mille fantassins sur le pied de
-guerre. Ces 300 mille fantassins existaient actuellement, et on allait
-les avoir réunis lorsque tout ce que nous avions de soldats au dehors
-seraient rentrés. Pouvant tout au plus en payer la moitié, on devait
-envoyer le surplus en congé illimité, et là les hommes seraient
-exposés à mourir de faim s'ils n'embrassaient pas une profession, et
-s'ils en adoptaient une, finiraient par se détacher de l'armée qui
-serait ainsi privée de soldats sans pareils. Le sort à faire aux
-officiers présentait des difficultés plus sérieuses encore.
-
-[En marge: Trente mille officiers restés sans emploi.]
-
-[En marge: Création de la _demi-solde_ pour leur fournir les moyens
-d'exister.]
-
-D'après l'organisation proposée il devait en rester trente mille
-environ sans emploi. Le conseil de la guerre s'en préoccupa vivement.
-M. le duc de Berry insista pour qu'on trouvât une manière quelconque
-de les employer, et il ne vint à la pensée de personne qu'en
-s'épargnant la dépense de la garde impériale et de la maison militaire
-du roi, on aurait peut-être la possibilité de conserver 60 ou 80 mille
-soldats de plus sous les drapeaux, et d'étendre alors les cadres à
-proportion. On adopta pour les officiers, comme on l'avait fait pour
-la garde impériale, un parti moyen: on laissa à la suite des régiments
-ceux qui ne pouvaient être compris dans l'organisation proposée, et on
-leur assura demi-solde avec droit aux deux tiers des places vacantes.
-C'était à la fois créer une classe de mécontents fort dangereux, et
-interdire presque tout avancement aux officiers maintenus dans les
-cadres. Le mal sans doute était à peu près inévitable, mais on
-n'aurait pas dû l'aggraver par des dépenses inutiles.
-
-On procéda de même pour la cavalerie, en la traitant un peu moins
-étroitement. On admit 56 régiments de cavalerie à quatre escadrons,
-dont 14 de grosse cavalerie, 21 de cavalerie moyenne, et 21 de
-cavalerie légère, devant former un effectif d'à peu près 36 mille
-cavaliers. On conserva 12 régiments d'artillerie, dont 8 à pied, 4 à
-cheval, comprenant 15 mille artilleurs, et 3 régiments du génie,
-d'environ 4 mille hommes en tout. Pour ces armes comme pour
-l'infanterie on accorda aux officiers non employés la demi-solde à la
-suite des régiments, avec droit aux deux tiers des places vacantes.
-
-[En marge: Rétablissement, organisation, et dépense de la maison
-militaire du Roi.]
-
-Le total des diverses armes devait s'élever à environ 206 mille
-hommes, 214 mille avec la garde impériale, et entraîner une dépense
-que le ministre évaluait à 200 millions. Ce ministre, faute
-d'expérience administrative, s'abusait étrangement, comme on le verra
-bientôt, et ne pouvait pas à ce prix garder 150 mille hommes sous les
-drapeaux. Ce n'était donc pas le cas de rétablir, comme on en avait le
-projet, l'ancienne maison militaire du Roi, et de créer ainsi un corps
-de noblesse à cheval et à pied, qui coûterait autant que cinquante
-mille hommes sous le drapeau, et fournirait par son luxe des termes de
-comparaison affligeants avec la misère du reste de l'armée. Mais on
-avait de vieux gentilshommes dévoués et malheureux auxquels un emploi
-était nécessaire; on en avait de jeunes, pleins de feu, qui voulaient
-par cette voie rentrer dans l'état militaire; on croyait que quelques
-mille braves gens de la noblesse seraient un préservatif infaillible
-contre les révolutions futures; on avait d'ailleurs laissé chacun
-reprendre le titre et le grade qu'il avait jadis dans la maison du
-Roi, et il n'y avait plus à discuter, il ne restait qu'à chercher les
-moyens d'accomplir une résolution déjà prise. Au surplus on se disait
-que la liste civile prendrait à sa charge une partie de la dépense, ce
-qu'elle était en mesure de faire assurément, car elle devait s'élever
-à 33 millions, qui en valaient bien 45 d'aujourd'hui. Mais c'était là
-une faible excuse, car si elle pouvait s'imposer un tel sacrifice, il
-fallait ou la réduire d'autant, ou, ce qui valait mieux, mettre à sa
-charge la garde impériale, qui serait demeurée fidèle si on avait pris
-soin de se l'attacher, et qui, transportée d'un chapitre de dépense à
-l'autre, aurait procuré un grand soulagement au budget de l'armée.
-Aucune de ces idées si simples ne s'était fait jour dans l'esprit
-fermé de ceux qui s'occupaient de ces graves matières.
-
-[En marge: Les compagnies rouges.]
-
-[En marge: Les gardes du corps.]
-
-[En marge: Les maréchaux Berthier et Marmont nommés capitaines des
-gardes du corps.]
-
-Le général Beurnonville, qui avait servi avant et après la Révolution,
-fut chargé du travail relatif à l'organisation de la maison du Roi. Il
-s'en acquitta en copiant fidèlement le passé. On rétablit les
-anciennes compagnies rouges, sous les noms de _mousquetaires gris_,
-_mousquetaires noirs_, _gendarmes_ et _chevaux-légers_, destinées à
-comprendre trois ou quatre cents gentilshommes chacune, pourvus du
-rang d'officier, ne faisant qu'un service d'honneur dans les jours de
-cérémonie, et commandés par les plus grands seigneurs de la cour. À
-leur suite on rétablit les compagnies de gardes du corps, qui jadis
-étaient au nombre de quatre, et qu'on porta à six, parce que MM.
-d'Havré, de Grammont, de Poix, de Luxembourg, titulaires des
-anciennes, ayant repris leur commandement, on voulait en avoir deux à
-confier à des maréchaux de l'Empire. Les deux maréchaux choisis furent
-Berthier, à cause de sa grande situation, et Marmont, qu'il fallait
-récompenser d'une manière quelconque du service qu'il avait rendu.
-L'infortuné se trouvait déjà bien assez déçu dans ses espérances, et
-c'eût été donner raison à ceux qui le condamnaient sans pitié, que de
-le laisser tout à fait à l'écart.
-
-Les commandants des six compagnies de gardes du corps étaient chargés
-de les composer en prenant dans les royalistes de province, dans les
-gardes d'honneur licenciés, et même dans l'armée, des sujets jeunes,
-vaillants, joignant autant que possible de bons services à de bons
-sentiments politiques, et attirés par le grade de sous-lieutenant qui
-leur était assuré. Ces six compagnies, fortes de 3 à 400 hommes
-chacune, devaient faire un service effectif auprès du Roi, en se
-partageant les douze mois de l'année. On rétablit la compagnie des
-grenadiers à cheval, qui fut donnée à M. de La Rochejaquelein; on
-rétablit également les gardes de la porte, les gardes de Monsieur,
-etc... On devait en outre ajouter à ces troupes de cavalerie un corps
-d'infanterie d'environ quatre mille hommes, avec cinquante ou soixante
-bouches à feu. Ce cadre, s'il eût été rempli, n'aurait pas compris
-moins de neuf à dix mille hommes, ayant le grade d'officier dans la
-cavalerie, et de sous-officier au moins dans l'infanterie.
-
-[En marge: Effet de ces créations sur l'esprit de l'armée.]
-
-On devine ce qu'un corps pareil devait par son luxe, par son orgueil,
-inspirer de déplaisance à la masse de l'armée, surtout en comparant la
-prodigalité dont il allait devenir l'objet, à la parcimonie avec
-laquelle il faudrait traiter nécessairement tout ce qui ne serait pas
-corps d'élite. Il ne fallait pas beaucoup de rencontres fortuites
-entre les officiers de la maison militaire et ceux de l'armée, pour
-amener des collisions malheureuses et des haines implacables. Si on
-ajoute à cette restauration celle des Suisses, qui sous l'Empire
-n'avaient existé que nominalement, et dont le rétablissement réel
-était du reste à souhaiter, car c'était le seul moyen d'associer à nos
-destinées une brave nation obligée par le droit public à demeurer
-neutre, on aperçoit tout de suite quelle quantité de griefs le
-gouvernement allait accumuler, les uns inévitables sans doute, les
-autres créés volontairement pour de pures satisfactions de parti.
-
-[En marge: Tous les numéros des régiments changés.]
-
-[En marge: Rétablissement des anciennes dénominations de _régiment du
-Roi_, _régiment de la Reine_, _régiment du Dauphin_, etc.]
-
-[En marge: Les princes nommés colonels généraux de chaque arme.]
-
-On introduisit quelques autres changements dans l'armée afin de lui
-rendre les formes extérieures qu'elle avait avant 1789, et de faire
-oublier autant que possible l'Empereur et l'Empire. Il y avait des
-numéros vacants dans la série des régiments, parce que plusieurs
-d'entre eux avaient été détruits par la guerre, et administrativement
-dissous: on profita de l'occasion pour changer leur numéro à tous, en
-faisant prendre le numéro vacant au régiment le plus proche, le
-numéro ainsi abandonné au régiment suivant, ce qui devait amener un
-déplacement général dans la série, et entraîner pour tous les
-régiments la perte du numéro sous lequel ils s'étaient illustrés.
-C'était attenter à leur gloire, pour effacer chez eux et chez autrui
-des souvenirs ineffaçables. Dans l'intention de les rattacher à la
-monarchie au moyen de certains titres honorifiques, on attribua au
-premier régiment de ligne celui de _régiment du Roi_, au second celui
-de _régiment de la Reine_, au troisième celui de _régiment du
-Dauphin_, et ainsi de suite, autant qu'il y avait de princes du sang
-dont le nom pouvait être donné à des régiments. Afin de fournir à ces
-princes un motif de se mêler des affaires militaires, on maintint, en
-les leur conférant, les titres de colonels généraux des diverses
-armes. M. le comte d'Artois fut nommé colonel général des gardes
-nationales et des Suisses, M. le duc d'Angoulême colonel général des
-cuirassiers et dragons, M. le duc de Berry colonel général des
-chasseurs et lanciers. Le vieux prince de Condé devint colonel général
-de l'infanterie de ligne, le duc de Bourbon colonel général de
-l'infanterie légère, et enfin le duc d'Orléans colonel général des
-hussards. Ces titres avaient été accordés par Napoléon aux lieutenants
-généraux les plus distingués de chaque arme, et ceux-ci ne pouvaient
-manquer d'être fort blessés d'une telle dépossession. Pour diminuer
-leur mécontentement on leur laissa les appointements et les fonctions
-de la dignité dont ils étaient privés, en les chargeant d'être les
-premiers inspecteurs des diverses armes dont les princes devenaient
-colonels généraux.
-
-[En marge: Réduction considérable dans la marine, et application du
-régime de la demi-solde aux officiers de mer.]
-
-Ce n'était pas seulement l'armée qu'il fallait réduire pour la
-proportionner à notre territoire et à nos finances, mais la marine, et
-dans cette partie du service public les réductions devaient être
-encore plus considérables et plus sensibles. Au lieu des cent
-vaisseaux de ligne et des deux cents frégates que Napoléon s'était
-appliqué à construire, et qu'avec son immense étendue de côtes il
-aurait pu, en deux ou trois ans de paix, armer convenablement, à peine
-pouvions-nous, dans l'état de nos finances, conserver en temps de paix
-deux ou trois vaisseaux, huit ou dix frégates sous voile, et il
-fallait dès lors réduire dans cette proportion le matériel et le
-personnel de notre marine. Quant aux constructions il n'y avait plus à
-s'en occuper de longtemps, car les vaisseaux construits dans
-l'ancienne France, et ceux qu'on allait retirer de la France
-impériale, devaient plus que suffire même à un armement de guerre.
-Pour les matelots, pour les ouvriers, il restait la ressource du
-commerce maritime qui ne pouvait manquer de leur fournir de l'emploi.
-Mais les officiers et les ingénieurs maritimes allaient se trouver
-dans une situation difficile et douloureuse. On établit pour eux comme
-pour les officiers de terre le régime de la demi-solde, avec droit aux
-deux tiers des vacances. On leur accorda en outre la faculté de servir
-à bord des bâtiments de commerce sans perdre leurs droits et leur rang
-dans la marine royale. Mais c'étaient là des palliatifs peu efficaces,
-et qui n'étaient guère propres à soulager la misère des deux armées.
-
-[En marge: Maintien de la Légion d'honneur, et questions qui naissent
-de ce maintien.]
-
-[En marge: L'ordre de Saint-Louis maintenu et conféré à un grand
-nombre de militaires de l'Empire.]
-
-Il restait à prononcer sur l'un des intérêts les plus chers aux
-militaires, sur la Légion d'honneur. La Charte en avait décidé le
-maintien, et personne n'aurait osé en proposer la suppression. Mais il
-y avait à concilier son existence avec celle d'autres ordres anciens
-ou nouveaux, sur lesquels il était nécessaire de prendre un parti.
-L'archevêque de Malines, M. de Pradt, devenu grand chancelier de la
-Légion d'honneur, voulait qu'on créât un ordre nouveau dit _de la
-Restauration_. Cet ordre qui serait en peu de jours devenu aussi
-ridicule que celui du Lis, déjà conféré à près de cinq cent mille
-individus, fut tout d'une voix repoussé par le Conseil royal. Une
-question plus sérieuse était celle que faisait naître l'ordre de
-Saint-Louis, ordre respectable, créé sous Louis XIV pour récompenser
-spécialement le mérite militaire, et figurant encore à cette époque
-sur la poitrine de vieux officiers qui avaient honorablement servi
-dans les guerres du dernier siècle. Il n'était guère possible aux
-Bourbons de l'abolir. M. de Blacas proposa de le confondre avec la
-Légion d'honneur, et de composer avec les deux un ordre nouveau, dont
-Louis XVIII serait le créateur, le patron, le législateur. M. le
-chancelier Dambray fit remarquer avec beaucoup de sincérité que ce
-serait violer la Charte, qui avait prescrit le maintien pur et simple
-de la Légion d'honneur. Le Conseil royal partagea cette opinion. On
-décida que les deux ordres existeraient simultanément, et que pour
-rajeunir la croix de Saint-Louis on la donnerait aux officiers les
-plus distingués de l'armée impériale, qui auraient ainsi deux croix au
-lieu d'une, et obtiendraient la consécration de leur gloire nouvelle
-en recevant le signe justement honoré de la gloire ancienne.
-
-On décida en outre que sans proscrire la croix de la Réunion, qui
-représentait un souvenir vain et même funeste, celui des réunions de
-territoires qui sous Napoléon avaient tant révolté l'Europe, on ne la
-conférerait plus à personne, moyen certain d'amener sa fin prochaine,
-et que l'ordre de la Couronne de fer, appartenant désormais aux
-souverains de la Lombardie, ne serait, comme les ordres étrangers,
-porté en France qu'avec l'autorisation du Roi.
-
-[En marge: Changement dans la décoration de la Légion d'honneur.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand propose de substituer l'effigie de Louis
-XVIII à celle de Napoléon.]
-
-[En marge: Le duc de Berry repousse cette proposition, et fait adopter
-l'effigie de Henri IV.]
-
-En maintenant la Légion d'honneur, il fallait en modifier la
-décoration, car on ne pouvait obliger Louis XVIII et les princes de sa
-famille à placer sur leur poitrine l'effigie de Napoléon. M. de
-Talleyrand fut le premier dans le Conseil à prendre la parole sur ce
-sujet. Traité ordinairement par Louis XVIII avec une politesse où il
-n'entrait pas la moindre nuance de gratitude, il sentait que pour se
-soutenir il aurait besoin de plaire, et, malgré sa grandeur
-personnelle, il ne dédaignait pas de s'en donner la peine. Il proposa
-donc de substituer l'effigie de Louis XVIII à celle de Napoléon sur la
-plaque de la Légion d'honneur. Le maréchal Oudinot s'empressa
-naïvement de se ranger de cet avis. Les autres membres du Conseil,
-ayant de graves objections à faire à une telle proposition, mais ne
-l'osant pas devant le Roi, se turent. Ce silence devint bientôt
-embarrassant pour le flatteur qui trouvait si peu d'appui, et le fût
-devenu pour le flatté lui-même, si Louis XVIII avec un sourire assez
-malicieux n'avait paru jouir de l'embarras des assistants, loin de le
-partager. Il se tut donc à l'exemple de ses conseillers. Pour mettre
-un terme à la gêne de cette scène muette, le général Beurnonville
-demanda le renvoi de la question à une commission spéciale choisie
-dans le sein du Conseil. Cette demande de renvoi ne mit pas fin au
-silence, et on continua de se faire, comme si on avait eu à énoncer
-des choses impossibles à exprimer devant le Roi. Un membre du Conseil
-qui semblait ne jamais éprouver d'embarras, et le seul que le Roi
-ménageât, par goût ou par crainte, M. le duc de Berry, prit hardiment
-la parole, et ne se fit pas scrupule de dire que tout le monde
-trouverait singulier de voir l'image de Louis XVIII sur un ordre créé
-par Napoléon, pour des services rendus sous Napoléon, et proposa
-l'effigie de Henri IV, qui pouvait, sans craindre aucune comparaison,
-succéder à toutes les effigies. La hardiesse et le bon sens du prince
-délièrent les langues, et M. Ferrand, avec une franchise qu'on devrait
-toujours rencontrer chez ses amis, adopta et soutint l'avis du duc de
-Berry. M. de Blacas alors proposa non pas une effigie de roi, ce qui
-établissait une comparaison peu agréable pour Louis XVIII, mais
-l'effigie de la France elle-même. La proposition rappelait un peu trop
-les idées républicaines. Louis XVIII rompit enfin le silence qu'il
-avait gardé jusque-là, remercia beaucoup son neveu, dit qu'il n'était
-pas de ces princes qui voulaient des statues de leur vivant, que s'il
-était capable d'une telle faiblesse, l'exemple de celui dont on
-cherchait à remplacer l'effigie suffirait pour l'en corriger, et
-qu'après avoir bien pesé la proposition de M. le duc de Berry et
-celle de M. de Blacas, il se prononçait pour l'effigie du roi Henri
-IV. L'habile flatteur qui avait cherché à plaire vit donc sa flatterie
-universellement repoussée, même par celui à qui elle était adressée,
-mais il n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il adhéra comme
-les autres à l'avis du Roi, et il demeura convenu que sur un côté de
-la plaque qui sert d'insigne à la Légion d'honneur, on placerait
-l'image de Henri IV, et sur l'autre trois fleurs de lis. Il fut
-convenu aussi que, dès que le changement aurait été opéré, tous les
-princes de Bourbon porteraient sur leur poitrine la croix de la Légion
-d'honneur.
-
-[En marge: Impression fâcheuse produite sur les troupes par les
-dernières mesures.]
-
-Les diverses mesures que nous venons de rapporter, la plupart dictées
-par une impérieuse nécessité, auraient cruellement froissé l'armée,
-quand même elles n'auraient fourni aucun prétexte à la malveillance.
-Mais avec tout ce que les princes de Bourbon y avaient ajouté par
-complaisance envers leurs amis, avec l'irritation qui régnait chez les
-militaires, avec l'injustice que cette irritation leur inspirait,
-elles devaient être fort mal prises, provoquer partout des critiques
-amères, et souvent même de dangereuses résistances. La garde impériale
-n'avait pas cessé de résider à Fontainebleau. Elle sut qu'elle serait
-conservée, mais que privée de la garde du souverain, elle n'aurait
-plus la résidence de la capitale, si ambitionnée par les troupes en
-général. Le bruit se répandit même, ce qui était vrai, qu'on la
-trouvait trop rapprochée à Fontainebleau, que l'infanterie serait
-envoyée en Lorraine, la cavalerie en Flandre, en Picardie, en
-Touraine. Cette nouvelle produisit dans ses rangs la plus vive
-émotion, et une partie des soldats parcourut les rues de Fontainebleau
-en criant: _Vive l'Empereur!_
-
-[En marge: M. le duc de Berry, spécialement chargé de s'occuper de
-l'armée, va visiter la garde impériale à Fontainebleau.]
-
-[En marge: Accueil froid et respectueux fait à ce prince.]
-
-M. le duc de Berry était le prince que la dynastie réservait pour le
-mettre en rapport avec les troupes, et qui par ses allures convenait
-le mieux à ce rôle. Il se rendit à Fontainebleau afin de voir la
-garde, qui n'avait été honorée encore de la présence d'aucun des
-membres de la famille royale. Des officiers dont on avait flatté
-l'ambition s'étaient efforcés de lui préparer les voies. Il fut reçu
-avec silence et respect. Quelques cris de: _Vive le Roi!_ poussés par
-des hommes choisis, restèrent sans écho. Cependant le prince,
-accompagné par le maréchal Oudinot qui commandait l'infanterie de la
-garde, par le maréchal Ney qui en commandait la cavalerie, montra de
-l'aisance, de la familiarité, et caressa beaucoup les vieux soldats.
-Les soins qu'il prit n'aboutirent qu'à faire rentrer dans le fond des
-coeurs les sentiments qui en jaillissaient quelquefois imprudemment,
-mais sans les changer à aucun degré. Peut-être, en confiant
-franchement sa personne à la garde impériale, en lui réservant
-exclusivement les avantages et le titre de corps d'élite, le Roi
-serait-il parvenu à se l'attacher, et en tout cas il se la serait
-attachée assez pour être en sûreté dans ses mains. Mais en
-rétablissant son ancienne maison militaire, et en se confiant à
-celle-ci, il avait inévitablement rendu la garde impériale à Napoléon.
-
-[En marge: Cris de _Vive l'Empereur_ proférés dans les casernes.]
-
-[En marge: Réponse spirituelle du duc de Berry à un vieux soldat.]
-
-Depuis le départ des troupes étrangères on avait mis beaucoup de soin
-à composer la garnison de Paris avec les régiments favorisés de titres
-nouveaux, tels que les régiments du Roi, de la Reine, de Monsieur,
-etc. Ces précautions ne firent pas qu'un meilleur esprit régnât dans
-les casernes. On y criait chaque jour: _Vive l'Empereur_. Le duc de
-Berry se donna la peine de les visiter fréquemment, mais cette
-attention ne lui épargna pas le désagrément d'entendre quelquefois de
-ses propres oreilles des cris séditieux. Ne manquant ni de présence
-d'esprit, ni d'à-propos quand il savait se contenir, il s'approcha,
-dans l'une de ces visites, d'un soldat qui avait crié _vive
-l'Empereur_, et lui demanda pourquoi il proférait ce cri.--Parce que
-Napoléon nous a conduits cent fois à la victoire, répondit le soldat
-questionné.--Beau miracle, répliqua le prince, avec des braves comme
-toi!--La réplique eut du succès, et courut les casernes. Elle valut
-quelques compliments au prince, mais ne changea guère les sentiments
-de l'armée.
-
-[En marge: Les soldats refusent le salut militaire à la maison du
-Roi.]
-
-[En marge: Commencement de brouille entre la garde nationale et les
-gardes du corps.]
-
-Ce fut bien autre chose quand parurent dans les rues de Paris les
-jeunes gens de la maison militaire. On leur avait donné de beaux
-uniformes, qu'ils montraient naturellement avec plaisir, et comme ils
-jouissaient du rang d'officier, ils avaient droit au salut militaire.
-Plus d'une fois les soldats leur refusèrent ce salut, et les peines
-disciplinaires n'y purent rien. Ce qui fut plus grave, la garde
-nationale elle-même se mit de la partie. Dès que la première compagnie
-des gardes du corps fut organisée, elle remplaça la garde nationale
-dans l'intérieur du château, et ne lui laissa que les postes
-extérieurs. C'était en quelque sorte mettre celle-ci à la porte du
-palais, et il fallait lui tout ôter, ou lui tout laisser. Mais un
-accident fortuit aggrava cette exclusion de l'intérieur des Tuileries.
-Le jour où les gardes du corps entrèrent en fonctions, ils se
-rendirent au poste qu'ils devaient occuper à une heure où la plupart
-des gardes nationaux s'étaient absentés pour prendre leur repas. Ils
-s'emparèrent du poste purement et simplement, en mettant dehors les
-armes des absents. Quand ceux-ci revinrent, ils trouvèrent la place
-prise, et leurs armes à la porte du poste, sans avoir obtenu aucun des
-égards que les troupes ont les unes pour les autres quand elles se
-transmettent le service. Ils se récrièrent fort, et allèrent
-communiquer leur mauvaise humeur aux détachements voisins. Bien qu'il
-y eût seulement de la maladresse, et nulle intention offensante dans
-ce qui s'était passé, néanmoins l'émotion fut générale dans les rangs
-de la garde nationale. La légion qui ordinairement était placée aux
-Tuileries déclara qu'elle ne monterait plus la garde, ni au dedans ni
-au dehors du palais, et l'effet produit fut tel que M. de Blacas dut
-écrire au général Dessoles une lettre dans laquelle il remerciait au
-nom du Roi la garde nationale de ses services, et lui adressait les
-choses les plus flatteuses. On organisa même un banquet entre les
-gardes du corps et un certain nombre de gardes nationaux choisis, mais
-tout ce qu'on fit ne contribua qu'à ébruiter le désaccord sans
-l'apaiser.
-
-[En marge: Redoublement de caresses envers les maréchaux, le maréchal
-Davout excepté.]
-
-[En marge: Disgrâce de ce maréchal.]
-
-Le Roi, de son côté, continua de témoigner les égards les plus
-empressés aux chefs de l'armée. Il reçut le maréchal Masséna, le
-complimenta beaucoup sur ses grands faits d'armes, et lui annonça sa
-prochaine naturalisation au moyen d'une proposition aux Chambres. Il
-reçut également Carnot en qualité de premier inspecteur de l'arme du
-génie, et l'amiral Verhuel comme officier de marine resté au service
-de France, sans paraître se souvenir que le premier fût régicide, et
-que le second eût défendu le Texel jusqu'à la dernière extrémité.
-Cependant, après avoir fait tant d'efforts sur eux-mêmes, il semblait
-que les Bourbons eussent besoin de soulager leur coeur aux dépens de
-l'un des grands militaires du temps. Le maréchal Davout fut la victime
-dévouée aux ressentiments du royalisme. Sa résistance à Hambourg,
-comme nous l'avons dit, avait révolté les souverains étrangers, et,
-comme nous l'avons dit aussi, ce maréchal avait tiré sur le drapeau
-blanc en le voyant associé au drapeau russe. Par ces divers motifs on
-était fort irrité contre lui, et on le croyait d'ailleurs le séide de
-Napoléon, ce qui prouve combien on était mal informé, car le maréchal
-se trouvait en disgrâce depuis 1812. Il fut donc le seul des maréchaux
-que le Roi ne voulut point recevoir. Le ministre de la guerre fut
-chargé de lui annoncer qu'ayant compromis le nom français au dehors,
-il faudrait qu'il expliquât sa conduite avant d'être admis à la cour.
-Le maréchal accueillit assez froidement cette communication, et
-continua le Mémoire qu'il avait entrepris pour faire connaître à la
-France et à l'Europe sa conduite à Hambourg.
-
-[En marge: Subit enthousiasme des militaires pour lui.]
-
-[En marge: Affluence des officiers à la demi-solde dans la capitale.]
-
-[En marge: Leur conduite imprudente et provocatrice.]
-
-[En marge: Affreuse misère des nombreux fonctionnaires revenus des
-départements ci-devant français.]
-
-À partir de ce moment, le maréchal Davout, jusque-là très-respecté
-mais peu aimé des militaires, devint soudainement leur idole. Il y
-avait une espèce de forum pour les officiers qui avaient quitté leurs
-corps, et qui ne se pressaient pas d'y retourner malgré les ordres
-réitérés du ministre de la guerre, c'était le boulevard dit des
-Italiens et le Palais-Royal. Les uns ayant de l'aisance et consommant
-à Paris l'argent qu'ils recevaient de leurs familles, les autres n'en
-ayant pas et dévorant en quelques jours leur solde arriérée, aimaient
-mieux rester dans la capitale pour s'y livrer à leur dépit, que de
-rentrer à leurs régiments, pour y être ce qu'on appelait officiers à
-la demi-solde. Ils faisaient donc foule au Palais-Royal et au
-boulevard, interprétaient à leur façon les actes du gouvernement,
-poursuivaient de leurs railleries le Roi impotent, comparaient sa
-pesanteur aux vives allures de l'homme dont ils maudissaient naguère
-l'activité diabolique, se moquaient de la maison du Roi, et surtout
-des vieux émigrés qui journellement se rendaient en députation aux
-Tuileries et ne donnaient que trop souvent prise au ridicule. Tantôt
-en effet, c'étaient des députations de l'une des armées vendéennes, ou
-de l'armée de Condé qui avait servi si longtemps sur le Rhin; tantôt
-c'étaient des représentants du fameux camp de Jalès, arrivant avec le
-costume de leur province et de leur temps, visitant le Roi, visitant
-Monsieur, s'épanchant volontiers avec ce dernier, remettant des
-placets, rapportant de leur visite la décoration du Lis ou la promesse
-d'une pension. C'étaient là pour nos jeunes officiers des sujets
-continuels de moquerie, et on en avait vu quelques-uns, se livrant à
-la folie de leur âge, emprunter le costume des militaires de l'ancien
-régime, et se promener dans Paris, suivis d'une foule de leurs
-camarades que ce déguisement faisait rire aux éclats. Les scènes
-n'étaient pas toujours si plaisantes, car il y avait quelquefois des
-duels, mais heureusement assez rares, peu de gens osant chercher
-querelle aux officiers de l'armée impériale, et les princes en
-empêchant ceux qui l'auraient osé. La tristesse, et une tristesse qui
-n'était que trop justifiée, se mêlait à ces folles plaisanteries. Nous
-avons déjà parlé de ces milliers d'employés de tout genre, douaniers,
-percepteurs des impôts, officiers de police, qui avaient suivi l'armée
-à son retour, en partageant ses dangers et son héroïsme, et qui
-mouraient de faim à Paris avec leurs femmes et leurs enfants.
-Naturellement ils se joignaient aux groupes des officiers mécontents,
-et à la gaieté de ceux-ci ajoutaient le spectacle désolant de leur
-misère. Le baron Louis, plus soucieux de rétablir les finances que de
-soulager leur infortune, avait le tort de leur refuser des secours qui
-sans beaucoup charger le budget auraient fait cesser des souffrances
-imméritées, et on en avait vu plusieurs terminer leur détresse par un
-suicide. Ce mélange de scènes, les unes burlesques les autres
-navrantes, produisait un effet peu favorable sur les esprits, et
-commençait à les inquiéter vivement.
-
-[En marge: Grands commandements imaginés pour disperser et satisfaire
-les maréchaux.]
-
-[En marge: Le maréchal Soult, rentré en grâce, est mis à l'essai en
-Bretagne.]
-
-L'un des moyens imaginés pour rétablir la discipline militaire, et
-pour fournir de grands emplois aux maréchaux qui n'avaient pas obtenu
-des charges de cour, fut de les placer dans les principales divisions
-militaires, avec des pouvoirs étendus et de riches émoluments.
-Premièrement on trouvait un certain avantage à les disperser;
-secondement on savait bien que s'ils n'étaient pas toujours contents
-d'une cour dans laquelle ils se sentaient étrangers quoique
-très-caressés, ils ne désiraient pas le retour de Napoléon, et que
-transportés dans les provinces, ils chercheraient à exercer leur
-autorité sur les troupes, et à les ramener au devoir. On prit donc le
-parti de les y envoyer. À Paris, le commandement de la division était
-trop près de l'autorité souveraine pour avoir beaucoup d'importance.
-Pourtant il y fallait un homme ferme, et on choisit le général Maison,
-qui à Lille avait fait preuve de la plus rare énergie, et ne passait
-pas pour ami de Napoléon. Ailleurs, au contraire, on mit des
-maréchaux. On plaça le maréchal Jourdan là même où il avait fait
-arborer le drapeau blanc, c'est-à-dire à Rouen; le maréchal Mortier en
-Flandre, le maréchal Oudinot en Lorraine, le maréchal Ney en
-Franche-Comté (ces trois derniers dans le pays où ils étaient nés); le
-maréchal Kellermann en Alsace, où il avait toujours été occupé des
-dépôts; le maréchal Augereau à Lyon, où il venait de commander; le
-maréchal Masséna en Provence, où la Restauration l'avait trouvé; le
-maréchal Macdonald en Touraine, le maréchal Soult en Bretagne. Ce
-dernier, disgracié à la suite des événements de Toulouse, s'était
-montré d'abord fort irrité, puis cédant aux bons conseils du général
-Dupont s'était calmé peu à peu, et avait même fait parvenir au Roi les
-assurances d'un sincère royalisme. Il avait ainsi obtenu le
-commandement de la province la plus royaliste de France, où l'on avait
-cru pouvoir sans danger le mettre à l'essai. On verra bientôt quel
-fut le succès de ces brillants commandements, desquels on concevait
-dans le moment d'heureuses espérances.
-
-[En marge: Après avoir déplu aux militaires, on s'expose à blesser les
-hommes les plus modérés de la Révolution.]
-
-[En marge: Services funèbres en l'honneur de Louis XVI, de
-Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth.]
-
-[En marge: Langage imprudent de la presse royaliste à l'occasion des
-honneurs funèbres rendus à d'augustes victimes.]
-
-Tandis qu'on réussissait si peu auprès des militaires, en faisant
-cependant tant d'efforts pour conquérir leurs chefs, on réussissait
-moins encore auprès d'autres classes d'hommes qu'il aurait fallu
-ménager avec soin pour n'en pas faire les alliés des militaires. À
-peine rentrée la famille royale avait songé à célébrer un service
-funèbre pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, et les victimes
-augustes dont la tête était tombée sur l'échafaud. Certainement aucun
-des événements de la Révolution ne devait inspirer de plus douloureux
-sentiments que la mort de l'infortuné Louis XVI, payé de ses nobles
-intentions par la condamnation la plus inique, et il était simple de
-rendre hommage à son malheur. Mais dans les temps de partis, ce que
-les uns font simplement, les autres le font malicieusement, et le
-public prend surtout garde à ces derniers. Il était donc à craindre
-que cet hommage si mérité à une grande infortune ne devînt une
-nouvelle occasion de discordes. Quoi qu'il en soit, on choisit le 16
-mai, jour anniversaire de la mort de Henri IV, et on célébra dans les
-églises de Paris un service funèbre en l'honneur des victimes royales
-immolées en 1793. Pour se conformer à la doctrine de l'oubli, on lut
-le testament de Louis XVI, dans lequel, à la veille de mourir, il
-pardonnait en termes si touchants à tous ses ennemis. Mais en province
-l'exemple, suivi quant à la cérémonie, ne le fut pas quant à la
-manière de la célébrer. Le clergé prononça des oraisons funèbres, et
-fit entendre à cette occasion un langage incendiaire. La révolution
-tout entière fut présentée comme un long crime, où tout était
-coupable, hommes et choses, où tout était à condamner, même les
-principes de justice au nom desquels la révolution avait été faite, et
-qui venaient d'être consacrés par la Charte. La presse royaliste
-envenima encore la querelle, en répondant à ceux qui invoquaient
-l'oubli promis par la Charte, qu'on avait promis de tout oublier, en
-ce sens que les auteurs des forfaits révolutionnaires ne seraient
-jamais recherchés judiciairement, mais qu'on n'avait pas promis de
-faire taire la conscience publique à leur égard, de regarder comme
-indifférent ce qui était atroce, de sécher dans les yeux de la France
-les larmes qu'elle devait à de nobles victimes; que si ces témoignages
-de douleur blessaient les auteurs de certains crimes, il n'y avait pas
-à s'occuper de leur susceptibilité; qu'ils devraient se tenir pour
-heureux de promener sur le sol de la France leur impunité effrontée,
-mais qu'on ne pouvait leur garantir ni l'estime ni le silence des
-honnêtes gens; et que si des journées consacrées à la douleur publique
-leur étaient pénibles, ce n'était pas à l'expiation mais au crime à se
-cacher durant ces journées d'ailleurs si courtes et si rares. On
-devine l'effet d'un tel langage et sur les hommes directement
-attaqués, et sur ceux qui leur étaient attachés non par la communauté
-des actes, mais par celle des principes.
-
-[En marge: Services funèbres pour Moreau, Pichegru, Georges Cadoudal.]
-
-[En marge: Profonde irritation de l'armée.]
-
-Une fois entré dans la voie des souvenirs inopportuns, on ne s'arrêta
-point. Après Louis XVI et Marie-Antoinette, vinrent madame Élisabeth,
-le duc d'Enghien, Moreau, Pichegru, et, le croirait-on, Georges
-Cadoudal lui-même, qui, devant les tribunaux, avait avoué le projet de
-frapper le Premier Consul sur la route de la Malmaison. On rechercha
-le prêtre qui l'avait assisté dans ses derniers moments, et on le
-chargea d'officier dans la cérémonie funèbre. On fit plus, on commit
-l'imprudence d'annoncer que le Roi payerait les frais de la cérémonie.
-C'était compromettre bien gratuitement Louis XVIII auprès des libéraux
-modérés, qui se plaisaient à le regarder comme plus sage que sa
-famille et son parti. L'effet de cette cérémonie fut grand surtout
-chez les militaires, qui firent à cet égard éclater une telle
-indignation que la police alarmée crut devoir en prévenir le Roi.
-
-[En marge: Attaques contre les acquéreurs des biens nationaux,
-dirigées surtout par le clergé.]
-
-S'y prendre de la sorte, c'était unir du lien le plus étroit les
-révolutionnaires, même les plus modérés, aux militaires et à tous les
-partisans de l'Empire. On ne ménagea pas davantage les acquéreurs de
-biens nationaux et les prêtres assermentés. Au fond les princes
-étaient désolés, en rentrant en France, de ne pouvoir pas rendre leurs
-biens aux émigrés, et de s'entendre dire, que rétablis aux Tuileries,
-ils ne songeaient plus à ceux qui mouraient de faim pour s'être
-dévoués à leur cause. Il ne fallait pour penser et sentir de la sorte
-qu'être des princes bons et reconnaissants. Mais la politique, sans
-être ni ingrate ni immorale, et uniquement parce qu'elle est la raison
-appliquée à la conduite des États, est souvent condamnée à de pénibles
-sacrifices. Or en considérant que les biens d'église avaient pu être
-légitimement aliénés, en considérant que beaucoup de biens d'émigrés
-avaient pu l'être aussi, car ces émigrés avaient fait la guerre à leur
-patrie, et la confiscation, justement abolie depuis, mais existant
-alors dans les lois, avait pu être appliquée à l'acte dont ils
-s'étaient rendus coupables, en considérant surtout qu'un
-bouleversement général de la propriété aurait suivi la révocation des
-ventes dites nationales, la politique qui n'était pas tenue de
-raisonner et de sentir comme les Bourbons, avait eu raison de
-consacrer ces ventes d'une manière irrévocable. Cependant les princes
-pensaient comme M. Lainé, et ils auraient voulu que les acquéreurs,
-garantis par la loi, mais vaincus par l'opinion, restituassent leurs
-biens aux anciens propriétaires, moyennant quelques arrangements
-pécuniaires. En pensant de la sorte, ils devaient naturellement
-encourager ou souffrir tout ce qui était entrepris dans ce sens.
-
-Les prêtres, plus imprudents encore que les émigrés, commencèrent dans
-les provinces à tenir en chaire un langage des plus dangereux. Ils
-prêchèrent publiquement contre le Concordat, contre la vente des biens
-d'église, contre celle des biens d'émigrés, et poussèrent la témérité
-jusqu'à refuser les sacrements à des acquéreurs qui mouraient sans
-avoir _restitué_, suivant une expression qui devint alors usuelle.
-
-[En marge: Attaques contre les prêtres assermentés.]
-
-[En marge: Omission regrettable du Sénat au sujet du Concordat, et
-projet de revenir sur ce traité parce qu'il n'est pas garanti par la
-Charte.]
-
-Ils ne bornèrent pas leurs attaques aux acquéreurs de biens nationaux,
-ils les étendirent au clergé modéré, à celui que le Concordat avait
-institué, et rallumèrent la discorde dans le sein de l'Église.
-Malheureusement le Sénat, dans son projet de constitution, n'avait
-pas songé à garantir le maintien du Concordat, et si quelque chose
-peut donner une idée du service que ce corps avait rendu en consacrant
-de nouveau les principes sociaux et politiques de la Révolution
-française, c'était le bouleversement dont on était menacé dans l'ordre
-religieux, parce qu'il avait négligé de mentionner le Concordat. Il ne
-s'agissait de rien moins en effet que de revenir sur tous les
-changements que la Révolution avait produits dans l'Église, et qui
-avaient été consacrés par le temps, par la législation, par le
-suffrage des hommes éclairés.
-
-[En marge: Ce qu'il y avait de grave à vouloir toucher au Concordat.]
-
-[En marge: Confusion dans laquelle on était exposé à tomber en
-essayant de rétablir l'ancien état de l'Église.]
-
-On se rappelle sans doute dans quelle situation le Premier Consul
-avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres
-s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par
-amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution
-offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule
-religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui
-avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du
-culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du
-gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers
-pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable
-solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une
-nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des
-_assermentés_, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes
-de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait
-pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés
-vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir
-temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants sincères
-ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient occasion de
-mépriser également _assermentés_ et _non assermentés_, et même de les
-proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque dite _la
-terreur_. Enfin tandis que la Convention proscrivait les prêtres, le
-royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter, entretenir,
-fomenter la guerre civile. Tel était l'état de l'Église la veille du
-Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans tache, de
-son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir sur
-l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce qu'il y
-avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à
-changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des
-circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui
-était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à
-accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats
-par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le
-Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux
-accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils,
-l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens
-de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État
-protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement
-convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui
-appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le
-désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier
-Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien personnel de
-l'Église française, pour le constituer de nouveau, en choisissant
-parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui était
-honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le grand
-traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au général
-Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au pays et
-à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de Lunéville,
-de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, oeuvres de la
-victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de
-l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré
-les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en
-France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une
-religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante.
-
-[En marge: Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.]
-
-S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et
-eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le
-Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code
-civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les
-Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils
-l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de
-Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher
-beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur
-demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce
-nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du
-Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune
-autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux
-siéges dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis, avaient
-été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis sur un
-siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien obstinés à
-ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs, vivants et non
-démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient encouru le titre
-ridicule et mérité de _petite Église_, parce qu'il répondait à son
-étendue et à son importance dans le monde religieux.
-
-[En marge: Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.]
-
-Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son oeuvre la
-plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet,
-les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue _la
-Charte_, étaient obligés en politique, en administration, à respecter
-certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on
-avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière
-rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des
-princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs
-sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les
-exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se
-défendre la ressource d'un article de la Charte. Ajoutez qu'ils
-détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur
-avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore
-pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient
-comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire
-grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses
-oeuvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les
-conséquences d'une entreprise pareille, c'est-à-dire le Pape révoquant
-les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes, demandant
-une seconde fois leur démission à tous les prélats pour replacer ceux
-qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un clergé dans un
-esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux anciennes
-distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant l'Église
-en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion, et tandis
-que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se serait proclamé
-le plus faillible des princes, l'Église aurait revendiqué,
-l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que les
-Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs? Il
-fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se jeter
-dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans
-d'inextricables embarras et d'immenses dangers.
-
-[En marge: Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus
-d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien
-titulaire existait encore.]
-
-[En marge: Scandale à la Rochelle.]
-
-[En marge: Scandale à Besançon.]
-
-Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils
-commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout
-rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son
-siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être
-reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal
-Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une
-position régulière. Mais une semblable résolution était prise à
-l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que
-les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des
-siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en
-1802 refusé leur démission au Pape. Ces évêques non démissionnaires
-s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à Paris où on leur
-avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du projet de
-revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en instruire le
-clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où deux
-titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé. Ainsi, à
-la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par Napoléon
-en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par conséquent
-la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant pour
-antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu s'opérer
-dans son clergé une sorte de rébellion. La plupart des prêtres
-méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle de
-l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme
-avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne,
-la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la
-Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité
-religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions
-étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat,
-contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on
-ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes
-celles du zèle religieux. À une autre extrémité de la France, dans la
-Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique,
-était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre
-un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est
-possible. L'archevêque de Besançon, Lecoz, ancien prélat
-constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé
-par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté
-comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double
-institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son
-troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son
-diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni
-vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à
-son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant
-refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé
-contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser
-l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui
-n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le
-voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient
-trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le
-premier à donner cet exemple déplorable.
-
-[En marge: Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir
-l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.]
-
-Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait
-presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait
-les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le
-gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le
-Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se
-mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la
-méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en
-attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il
-fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses
-existantes, sous peine de tomber dans une véritable anarchie, car dans
-diverses parties de la France on était prêt à chasser violemment
-certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens
-nationaux[9]. M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences
-d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit
-autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la
-double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle
-on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son
-diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner
-leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités
-séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas
-défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette
-lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité
-comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût
-changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force
-purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre,
-écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune
-utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en
-signaler au Roi la complète inefficacité.
-
- [Note 9: On a nié quelquefois que les choses fussent
- poussées aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux.
- Il n'y a qu'à lire les rapports de police adressés à Louis
- XVIII et la correspondance relative aux affaires
- ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a rien que de
- rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons ici.]
-
-[En marge: Négociation à Rome pour obtenir la révocation du
-Concordat.]
-
-[En marge: M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette
-négociation.]
-
-[En marge: Ses instructions.]
-
-Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi
-avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de
-Pressigny, et l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur
-extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les
-suivantes. En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison
-de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir
-doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation,
-qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses
-malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de
-son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et
-déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours,
-depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité
-pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence
-immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au
-nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient
-refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la
-cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour
-la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer
-dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On
-demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église
-elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder
-ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la
-démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en
-douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite
-lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et
-scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont
-l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à des princes qui
-tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient découler le
-droit royal!
-
-[En marge: Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il
-demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.]
-
-Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas
-beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier
-le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église
-romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au
-moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer.
-Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement
-de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus
-grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne
-pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à
-Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la
-liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en
-biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres
-puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations,
-Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui
-devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui
-était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII,
-disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de
-rendre au Saint-Siége!
-
-Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans
-tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les
-contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne
-le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant
-Louis XVIII demander l'abolition du Concordat au Pape qui lui
-redemandait Avignon!
-
-Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des
-chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée
-dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière
-religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise
-part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple.
-
-[En marge: Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse
-d'Angoulême.]
-
-[En marge: Les princes provoquent une ordonnance de police sur
-l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.]
-
-Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été
-blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y
-voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques
-ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au
-soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés
-qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui
-revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de
-trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de
-l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à
-M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale
-révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes
-légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant
-d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le
-rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux
-édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république
-fort soigneuse de faire respecter les _décadis_, et y découvrit des
-dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre. En
-conséquence, le 7 juin il rendit une ordonnance de police prescrivant
-la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête. En vertu de
-cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le dimanche, du matin
-au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient être abandonnés;
-toute voiture destinée à porter des fardeaux devait cesser de
-circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être accessibles que
-l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il n'était permis
-qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs portes ouvertes
-toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites sous des peines
-sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la saisie des
-objets en contravention.
-
-[En marge: Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette
-ordonnance.]
-
-C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais
-de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore
-que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures
-faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée
-à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans
-les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte
-qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un
-spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un
-gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et
-heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient
-supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on
-voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se
-fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient
-ouverts une grande partie du jour, arrêter des voitures sous prétexte
-de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines assez
-graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir pour
-cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de manières
-pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était guère
-praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée
-elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la
-population remuante et laborieuse.
-
-[En marge: Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de
-l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.]
-
-L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le
-gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles,
-d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les
-frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien
-davantage de sa dévotion. L'impression fut assez forte pour troubler
-le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de
-Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait
-soldatesque.--Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des
-_bigots_, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous
-dépopulariser en France.--Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la
-destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette
-occasion bien prompt, et au moins imprudent.
-
-[En marge: Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion
-publique dans les points les plus essentiels.]
-
-Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà,
-sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses
-amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans
-doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de
-la maison militaire du Roi; on avait, par des cérémonies pieuses et
-dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais accompagnées
-d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à la
-Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils
-étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré,
-de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre
-les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la
-classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les
-prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des
-biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux
-Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police
-irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être
-impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être
-religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On
-allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des
-intérêts et des lumières, mais des moeurs, des goûts, des travers même
-du temps et du pays.
-
-[En marge: La réunion des Chambres était un moyen prochain et
-salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.]
-
-[En marge: Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par
-s'occuper de leur règlement.]
-
-[En marge: Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue
-des assemblées.]
-
-Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un
-tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser
-dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées
-par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies
-le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure
-d'entreprendre leurs travaux. Elles n'avaient pas cessé depuis de
-s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement,
-qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il
-fallait nécessairement qu'elles déterminassent la forme de leurs
-délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues, et
-avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus
-propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions. Le
-terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais
-odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines
-parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique
-extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y
-exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme
-il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque
-question dans le calme des réunions particulières, les Chambres
-adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui
-devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les
-affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission
-nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à
-l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le
-règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu,
-et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la
-tyrannie des partis.
-
-[En marge: Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme
-président de la Chambre des députés.]
-
-Leur règlement terminé, les deux Chambres s'étaient constituées, et en
-avaient fait part à la royauté. La Chambre des députés, ci-devant
-Corps législatif, avait présenté cinq candidats, entre lesquels le Roi
-devait, d'après la Charte, choisir un président. Le Roi choisit M.
-Lainé, qui avait réuni le plus grand nombre de voix, et qui était
-redevable de cette double préférence à un talent élevé, à un
-caractère sérieux, et au rôle qu'il avait joué en décembre précédent,
-lorsque, rapporteur du Corps législatif, il avait excité à un si haut
-point la colère de Napoléon. La Chambre des députés ainsi constituée,
-commença immédiatement ses travaux.
-
-[En marge: Esprit des Chambres en 1814.]
-
-Au milieu du réveil de toutes les passions politiques étouffées si
-longtemps, c'était une circonstance grave que l'entrée en fonctions
-des deux Chambres, ne voulant à aucun prix ressembler aux assemblées
-de l'Empire quoiqu'elles fussent ces mêmes assemblées, l'une continuée
-aux deux tiers, l'autre en entier, et bien résolues à ne pas retomber
-dans la soumission qu'on leur avait tant reprochée. Heureusement elles
-étaient composées d'hommes sages, expérimentés, et imbus de l'esprit
-dont le gouvernement aurait dû être pénétré lui-même. Ces hommes
-n'avaient pas désiré les Bourbons, mais Napoléon devenu impossible,
-ils les avaient rappelés comme nécessaires, et souhaitaient de bonne
-foi que ces princes fussent conciliables avec la France, telle qu'une
-immense révolution l'avait faite. Ils ne voulaient rien précipiter,
-ils étaient même décidés à tolérer beaucoup de fautes, mais à
-condition que la direction générale du gouvernement serait sensée, et
-tournée vers le véritable but auquel on devait tendre.
-
-[Date en marge: Juillet 1814.]
-
-[En marge: Opinion de M. de Montesquiou sur la manière de se conduire
-envers les Chambres.]
-
-[En marge: Cette opinion bientôt déjouée par le résultat.]
-
-Le gouvernement de son côté, voyant le règlement terminé, ce qui avait
-pris le mois de juin, et sentant que divers actes fort irréfléchis
-allaient trouver auprès des Chambres des juges sévères, s'était
-demandé quelle conduite il convenait de tenir envers elles. M. de
-Montesquiou, qui avait la mission comme ministre de l'intérieur, et la
-prétention comme ancien membre de la Constituante, de se présenter aux
-Chambres et de s'y faire écouter, avait conseillé de se renfermer dans
-une extrême réserve à leur égard, de leur proposer peu de chose,
-d'éluder autant que possible ce qui viendrait de leur initiative, et
-le budget obtenu, le système des finances arrêté, de les ajourner pour
-leur donner du repos et en prendre soi-même. Il s'était fondé sur
-l'opinion plus fausse que vraie, mais très-répandue, que n'ayant pas
-les moyens de patronage qui existent en Angleterre, on ne pourrait pas
-conduire aisément les Chambres françaises, et que n'étant pas assez
-puissant, il fallait être prudent avec elles. M. le duc de Berry se
-récria fort contre une manière d'agir qui devait annuler ou amoindrir
-l'autorité royale, mais on le laissa dire, habitué qu'on était à ses
-saillies, et on accorda plus de confiance aux conseils de M. de
-Montesquiou, sauf à modifier selon les événements le plan de conduite
-imaginé par ce ministre.
-
-[En marge: Première proposition de M. Bouvier-Dumolard assez
-froidement accueillie.]
-
-Mais les Chambres allaient, quoi qu'on fît, obliger le gouvernement à
-se produire, à se manifester, en se manifestant vivement elles-mêmes.
-À peine la Chambre des députés était-elle constituée, que les
-propositions s'y succédèrent rapidement. Un ancien préfet impérial,
-membre autrefois de diverses assemblées, homme de sentiments honnêtes
-et chaleureux, mais ami du bruit, et ayant le goût de parler plus
-qu'on n'avait alors celui d'écouter, M. Bouvier-Dumolard proposa
-d'adresser une supplique au Roi, pour réclamer une loi par laquelle
-on déclarerait que les deux Chambres étaient le vrai parlement de
-France, et le seul ayant droit de porter ce titre. M. Bouvier-Dumolard
-voulait par ce moyen assurer immédiatement aux deux Chambres
-françaises le rôle et le titre des chambres anglaises, et de plus
-répondre à une protestation dont on s'entretenait beaucoup, et qu'on
-disait avoir été faite contre la Charte par les membres survivants des
-anciens parlements. La proposition trop vague de M. Dumolard n'eut pas
-de suite, mais elle en aurait eu si la protestation dont on parlait
-avait présenté un caractère plus sérieux. Deux autres propositions
-suivirent celle-là, et obtinrent beaucoup plus de retentissement.
-
-[En marge: Proposition de M. Durbach, relative à l'ordonnance sur la
-presse, et à l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.]
-
-[En marge: Cette proposition repoussée à cause de la violence de la
-forme, est adoptée quelques jours après, lorsqu'elle est reproduite
-par M. Faure en termes modérés.]
-
-Un député de l'Alsace, M. Durbach, dépourvu de prétentions
-personnelles, mais animé de sentiments très-ardents, et fréquentant
-beaucoup les hommes de la Révolution, attaqua, comme contraires à
-l'esprit de la Charte, l'arrêté de police sur les fêtes et dimanches,
-et l'ordonnance royale qui avait placé la presse sous les règlements
-de librairie de l'Empire. Il soutint qu'un directeur de la police
-n'avait pas le droit de prononcer des pénalités, sous prétexte qu'on
-les empruntait à d'anciens édits, et que la Charte ayant promis la
-liberté de la presse, il n'était conforme ni à son texte ni à son
-esprit, de laisser la presse quotidienne sous l'autorité des censeurs.
-Effectivement, les journaux et les brochures étaient soumis à une
-inspection préalable, qui au surplus s'exerçait avec beaucoup de
-ménagement, car on avait mis à la tête de la librairie un professeur
-de philosophie illustre, appelé à devenir l'un des personnages les
-plus considérables de l'époque, et destiné à rester un écrivain du
-premier ordre, M. Royer-Collard, partisan décidé des Bourbons, mais
-esprit fier, indépendant et libéral. Il n'aurait certainement pas
-couvert de son nom un exercice tyrannique de la censure. Pourtant elle
-existait; le directeur de la police mandait quelquefois les principaux
-rédacteurs des journaux, et en se bornant à leur donner des conseils,
-les maintenait dans une certaine mesure qui n'empêchait pas les
-feuilles royalistes de se permettre souvent un langage des plus
-violents. M. Durbach dénonça l'ordonnance relative à la presse, et
-l'arrêté sur la célébration des fêtes et dimanches, avec une rudesse
-de langage à laquelle on n'était pas accoutumé, et qui lui valut le
-rejet de ses propositions. Toutefois on sentait que ces propositions
-étaient fondées, et on était généralement disposé à les accueillir
-lorsqu'elles seraient présentées et soutenues avec plus de modération.
-Quelques jours après, M. Faure, suscité par une partie notable de la
-Chambre, déposa une nouvelle proposition relative à la presse
-seulement, et tendant à supplier le Roi de faire préparer une loi sur
-l'exercice du droit d'écrire. C'était dire assez clairement qu'on
-regardait comme illégale l'ordonnance qui avait replacé ce droit sous
-la police de l'ancienne librairie. La proposition de M. Faure fut
-votée à l'unanimité.
-
-Quant à l'arrêté relatif à l'observation des fêtes et dimanches, on
-était embarrassé de prendre un parti, car c'était une matière sur
-laquelle il était difficile d'adopter des prescriptions absolues. À
-faire une loi, il n'était guère possible d'y insérer d'autres
-dispositions que celles qui étaient contenues dans l'arrêté de M.
-Beugnot, car on ne pouvait pas déclarer officiellement que le dimanche
-ne serait qu'à demi observé, et on ne pouvait pas non plus reproduire
-des prescriptions qui avaient causé dans le public l'impression la
-plus fâcheuse. N'osant donc ni les abroger, ce qui eût semblé
-l'abolition du dimanche, ni les maintenir, ce qui eût froissé plus
-vivement encore l'opinion fortement indisposée, on renvoya la question
-à une commission pour l'examiner sérieusement et en silence.
-
-Cette promptitude des députés à se saisir des sujets qui occupaient
-l'attention publique, prouva bientôt combien on s'était abusé en
-croyant qu'il serait aisé de mesurer aux Chambres leur participation
-aux affaires, qu'il suffirait par exemple d'un peu de réserve pour les
-tenir à distance, comme on fait avec un indiscret dont on se
-débarrasse en ne lui parlant pas de ce dont il est le plus pressé de
-parler. Lorsqu'on se décide à introduire les assemblées dans le
-gouvernement, il ne faut pas le faire à moitié, car elles forcent les
-portes qu'on ne voudrait qu'entr'ouvrir. Il faut, si on les admet, les
-admettre franchement, agir à leur égard avec confiance et résolution,
-et on parvient ainsi à les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce
-qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent
-de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les
-assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se
-passionnent pour lui, et, d'obstacles qu'elles étaient, deviennent une
-force véritable.
-
-Le gouvernement comprit qu'il était impossible d'éluder la
-difficulté, et que la Chambre des députés s'appuyant sur l'article 8
-de la Charte, lequel déclarait la presse libre moyennant la répression
-légale de ses abus, ne pouvait pas être éconduite, comme l'auteur
-d'une proposition sans écho dans le pays. La première proposition,
-celle de M. Durbach, ayant été rejetée à cause de sa forme, la
-seconde, celle de M. Faure, présentée dans des termes modérés, ayant
-été votée à l'unanimité, il était évident que le voeu d'une loi sur la
-presse reviendrait sans cesse, que ce voeu serait accueilli par la
-Chambre des pairs, et qu'il arriverait irrésistible au pied du trône.
-
-[En marge: Le Roi reconnaît qu'il faut se rendre aux voeux manifestés
-par la Chambre des députés, et fait préparer un projet de loi sur la
-presse.]
-
-Le Roi le sentit, et le Conseil ayant été convoqué à cette occasion,
-il lui dit: La première proposition a été repoussée parce que _Durbach
-a cassé les vitres_, mais la seconde, exposée avec modération, a été
-adoptée à l'unanimité. Il faut donc nous rendre de bonne grâce, si
-nous ne voulons avoir la main forcée.--On suivit l'avis fort sage du
-Roi. Il y avait d'ailleurs une manière de s'y prendre qui lui
-convenait fort, c'était de faire consacrer par une loi le régime
-existant. Ce régime était celui de l'Empire; il soumettait les livres
-à la censure, et quant aux journaux, les livrait comme chose vulgaire
-à la surveillance de la police, qui, pendant le règne de Napoléon,
-n'avait guère tourmenté leur insignifiance. Cependant, depuis la chute
-de l'Empire, les passions s'étant réveillées, et les journaux, qui en
-étaient l'expression quotidienne, ayant acquis une importance que les
-brochures partageaient selon leur degré d'à-propos, la police avait
-été obligée de s'en occuper beaucoup plus qu'elle ne l'avait jamais
-fait. Elle avait cherché, sans y réussir, à modérer la presse
-royaliste, elle avait traité avec assez d'indulgence la presse
-libérale, qui était encore fort timide, et dans l'un et l'autre cas
-elle avait été obligée d'intervenir souvent. C'était assez pour que
-cette intervention, fréquemment exercée, devînt incommode, et presque
-insupportable.
-
-[En marge: Dispositions essentielles du nouveau projet.]
-
-[En marge: Il distingue les livres des journaux, et en accordant la
-liberté pour les livres, propose la censure pour les journaux.]
-
-M. de Montesquiou, chargé de rédiger le projet de loi, n'hésita pas à
-prendre pour base les règlements impériaux. Il établit une distinction
-en faveur des livres, qu'il proposa de traiter autrement que les
-brochures et les journaux. Pour distinguer les livres des brochures et
-journaux, il eut recours au volume des écrits, et adopta pour la
-limite qui les séparerait le terme de trente feuilles d'impression
-(480 pages in-octavo). Tout écrit de cette étendue était considéré
-comme livre, et à ce titre affranchi de l'intervention préalable de
-l'autorité, à cause du travail qu'il supposait, des lecteurs plus
-sérieux et moins nombreux auxquels il s'adressait. Les autres (ceux
-qui auraient moins de 480 pages), périodiques ou non, devaient être
-soumis à un examen préalable, c'est-à-dire à la censure, et ajournés,
-si on jugeait que leur publication immédiate offrît des inconvénients.
-Afin d'adoucir la rigueur de cet examen préalable, il fut dit que la
-défense de publier ne serait que suspensive, et qu'à l'ouverture de
-chaque session, une commission de trois pairs et de trois députés
-examinerait comment avait été exercée la censure des écrits. Ce
-tempérament était de peu de valeur, car pour les articles de journaux
-et pour les brochures, un ajournement de quelques mois équivalait à
-l'interdiction absolue. De plus les imprimeurs étaient soumis à la
-police administrative, et en cas de délit pouvaient être privés de
-leur brevet, ce qui les constituait eux-mêmes censeurs préalables des
-écrits qu'ils étaient chargés d'imprimer.
-
-La loi n'eût soulevé aucune difficulté sérieuse, si elle eût été
-annoncée comme temporaire, et demandée en raison des circonstances qui
-étaient à la fois nouvelles et graves. Mais vouloir faire considérer
-la censure comme une institution fondamentale, contenue dans la
-Charte, était une prétention téméraire, que le présomptueux abbé de
-Montesquiou pouvait seul concevoir. Il se fit fort de réussir, et fut
-autorisé à présenter le projet de loi dont nous venons d'exposer les
-bases.
-
-[En marge: Le projet porté à la Chambre des députés par MM. de
-Montesquiou, de Blacas et Ferrand.]
-
-Il le porta à la Chambre des députés accompagné de M. de Blacas,
-ministre de la maison du Roi, et de M. Ferrand, ministre d'État. M. de
-Blacas était là comme l'homme du Roi, M. Ferrand comme le publiciste
-du parti royaliste. On ne pouvait donc accorder au projet une escorte
-plus considérable. La Chambre des députés fut très-flattée de voir la
-couronne se rendre si vite à ses voeux, et même avant que ces voeux
-eussent été confirmés par la pairie. Elle accueillit gravement et
-respectueusement le projet de loi, qu'elle envoya tout de suite à une
-commission.
-
-[En marge: Vive et heureuse animation produite dans les esprits par le
-projet présenté.]
-
-À peine connu, ce projet imprima aux esprits une commotion des plus
-vives. Jusque-là on n'avait été occupé que des querelles suscitées par
-la transition d'un régime à l'autre. C'étaient des militaires se
-plaignant de la partialité qu'on manifestait pour les soldats de Condé
-ou de la Vendée, des révolutionnaires s'offensant des récriminations
-des royalistes, des acquéreurs de biens nationaux s'alarmant des
-attaques auxquelles était en butte toute une classe de propriétés; et
-par contre on entendait des officiers de l'ancien régime, des prêtres,
-des émigrés, se plaindre de ce qu'on était trop caressant pour les
-militaires de l'Empire, trop indulgent pour des révolutionnaires
-couverts de sang, trop protecteur pour des détenteurs de biens
-usurpés. Enfin on était saisi d'une question de principe qui ne
-touchait ni aux intérêts ni aux passions des partis. Elle excita, nous
-le répétons, une animation d'esprit fort vive, mais non pas orageuse,
-et elle occupa particulièrement les hommes éclairés, qui étaient
-pressés d'entrer dans les voies ouvertes par la Charte.
-
-[En marge: Disposition des esprits en 1814 à l'égard de la liberté de
-la presse.]
-
-La manière d'envisager les questions dépend beaucoup des impressions
-du moment. La liberté de la presse, qui en France a eu des fortunes si
-diverses, était alors jugée plus favorablement qu'elle ne le serait
-même aujourd'hui, parce qu'au lieu d'être au lendemain des agitations
-de la République, on était au lendemain du despotisme de l'Empire. On
-venait d'apprendre ce qu'un pouvoir non contredit était capable de
-faire, et on se disait que s'il y avait eu quelque liberté de langage
-dans les corps de l'État ou dans les journaux, un conquérant aveuglé
-n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million
-de Français, nos frontières, et lui-même. En remontant en arrière, il
-est vrai, on trouvait les désordres de la Révolution. Mais ces
-désordres on ne pouvait guère les imputer à la presse. En effet,
-tandis que de nos jours nous avons vu la presse, au milieu d'un pays
-calme et peu passionné, soulever des tempêtes, en 1792 et 1793 le pays
-mu par ses propres passions n'avait dû ses égarements qu'à lui seul,
-et avait même rencontré dans la presse quelque résistance à ses fautes
-quand elle avait été libre. Les souvenirs soit de l'Empire, soit de la
-révolution n'étaient donc pas contraires à la liberté de la presse. De
-plus les grands événements qui venaient de s'accomplir, étaient un
-argument puissant en faveur de tous les genres de liberté. On avait vu
-effectivement la Révolution française partant des idées les plus
-simples et les plus justes arriver bientôt aux plus étranges
-conceptions, parcourir successivement le cercle entier des égarements
-humains, puis revenir aux vérités qui avaient été son point de départ,
-et pousser même le repentir jusqu'au rappel de la dynastie dont le
-chef avait été envoyé à l'échafaud. En présence d'un tel spectacle on
-se disait qu'après tout, en laissant la vérité et le mensonge aux
-prises, la vérité finissait par l'emporter, et on avait dans la
-liberté une confiance, hélas! bien altérée aujourd'hui.
-
-Nous ne parlons ici ni des émigrés qui apercevaient dans toute
-institution libre un retour au régime de 1793, ni des révolutionnaires
-que l'aspect seul des Bourbons remplissait d'une sorte de fureur. Nous
-parlons de la masse paisible, impartiale, et en particulier des hommes
-intelligents, qui voulaient pousser la France dans les voies où
-l'Angleterre a trouvé la liberté avec la grandeur. Quant à ceux-là
-ils étaient assez confiants, et ne songeaient guère à enchaîner la
-presse. Les ennemis qu'elle avait se rencontraient plutôt parmi les
-hommes de gouvernement, qui, au nom de l'expérience, demandaient qu'on
-mît des bornes à son action. Mais ces derniers, issus en général de la
-Révolution et de l'Empire, semblaient plutôt défendre leur situation
-personnelle que soutenir un principe. Beaucoup de royalistes même
-étaient assez bien disposés pour la presse quotidienne, dont ils se
-servaient avec avantage contre les révolutionnaires, et on entendait
-de jeunes hommes, à la fois royalistes et constitutionnels, dire qu'il
-ne fallait pas sacrifier la plus précieuse des libertés du pays pour
-protéger quelques parvenus qui n'avaient d'autre souci que d'assurer
-leur importance et leur repos.
-
-[En marge: Défense de la presse par M. Benjamin Constant et par _le
-Journal des Débats_.]
-
-Dans les nombreux salons de la capitale, qui prenaient à la politique
-un intérêt tout nouveau, la question fut vivement agitée, et en
-général dans un sens favorable à la presse. M. Benjamin Constant la
-défendit avec autant d'esprit que de force d'argumentation. Un journal
-qui s'était acquis une grande popularité sous l'Empire par le seul
-mérite alors possible, celui d'une excellente critique littéraire, et
-qui était ardemment voué à la cause des Bourbons, le _Journal des
-Débats_, soutint la liberté de la presse avec une extrême chaleur, et
-de ce point de vue, que la presse devait être particulièrement chère
-aux royalistes, car si elle avait été libre sous l'Empire et sous le
-comité de salut public, un million de Français n'auraient pas succombé
-dans des guerres folles ou sur l'échafaud.
-
-[En marge: Examen de la loi par la commission des députés.]
-
-[En marge: Discussion des mots _prévenir_ et _réprimer_.]
-
-La commission de la Chambre des députés examina la loi dans cet
-esprit, et ne lui fut pas favorable. Prétendre trouver la censure dans
-l'article 8 de la Charte, parut une prétention peu sincère. Si on
-était venu dire franchement que l'auteur de la Charte avait entendu
-donner la liberté de la presse, qu'il l'entendait encore, mais que
-dans l'intérêt d'un ordre de choses tout nouveau, on demandait une
-suspension momentanée de cette liberté; si on était venu ainsi avouer
-qu'on regardait la censure non comme un régime permanent, mais comme
-la simple suspension temporaire d'un droit reconnu, on eût été écouté.
-Au contraire on blessa, on inquiéta la commission en soutenant que la
-Charte avait voulu instituer la censure par ces mots de l'article 8:
-_Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs
-opinions, en se conformant aux lois gui doivent réprimer les abus de
-cette liberté._ C'était d'abord vouloir faire considérer la censure
-comme un principe de la Charte, c'était dès lors inspirer du doute sur
-la bonne foi qui présiderait à l'interprétation de cette Charte,
-c'était se livrer à une subtilité bien puérile que de soutenir, ainsi
-qu'on le fit, que par _réprimer_ on avait voulu dire _prévenir_. En
-effet, suivant les défenseurs du projet, toute loi qui se bornerait à
-punir les délits, et ne songerait pas à les empêcher, aurait
-uniquement pour but la vengeance, et non la sécurité publique.
-_Réprimer_, dans la véritable langue législative, signifiait donc
-_prévenir_. Cette subtilité irrita par son défaut de franchise. On
-répondit que toute loi prévenait, par cela seul qu'elle réprimait;
-qu'en punissant les délits passés elle empêchait les délits futurs par
-la crainte du châtiment; qu'elle n'avait pas une autre manière de
-prévenir; qu'elle laissait accomplir chaque acte avant de rechercher
-s'il était bon ou mauvais, qu'autrement il faudrait arrêter toutes les
-actions humaines avant leur accomplissement de peur qu'elles ne
-devinssent coupables, il faudrait empêcher l'homme d'aller, de venir,
-de vivre pour ainsi dire, si on entendait exercer l'autorité de la loi
-non sur l'acte accompli, mais sur l'acte possible. Laissant d'ailleurs
-de côté ces arguties, on demanda ce qu'était la censure, si elle
-n'était pas exactement la négation de la liberté de la presse; si en
-tout pays où cette liberté était inconnue, le régime ne se bornait pas
-purement et simplement à soumettre les écrits à l'autorité avant leur
-publication, pour obtenir la permission de les publier; si donc, en
-imposant l'examen préalable, on ne refusait pas cette liberté de la
-presse, liberté fondamentale et presque inséparable de celle de la
-tribune, et si on ne venait pas, deux mois après la publication de la
-Charte, retirer un de ses articles les plus essentiels, et cela quand
-rien de nouveau ne s'était passé dans le pays, rien dont on pût
-justement s'effrayer, et si au contraire il ne s'y passait pas quelque
-chose de très-heureusement nouveau, c'est que malgré beaucoup
-d'intérêts froissés, malgré beaucoup d'imprudences du parti dominant,
-la France, d'abord étonnée du retour des Bourbons, revenait à eux et
-s'attachait à leur gouvernement.
-
-[En marge: Répugnance invincible à admettre que la censure soit dans
-la Charte.]
-
-[En marge: Rôle de M. Raynouard dans cette discussion.]
-
-[En marge: M. Raynouard fait rejeter le projet par la commission à la
-majorité d'une voix.]
-
-[En marge: La minorité de la commission l'accepte avec des
-amendements.]
-
-Ces arguments avaient une grande force, et c'était précisément
-l'obstination à soutenir que la censure se trouvait dans la Charte,
-qui blessait les membres de la commission, car indépendamment du
-mensonge, on faisait ainsi de la censure un principe, et une
-institution perpétuelle. On les eût apaisés sur-le-champ par l'aveu
-sincère de ce qu'on désirait, et par la demande d'une suspension
-momentanée de la liberté de la presse. Il y avait dans la commission
-un homme âgé, mais vert, plein d'esprit, de vivacité méridionale, de
-bonne foi, de courage, et jouissant d'une brillante renommée
-littéraire, c'était M. Raynouard. Il avait partagé avec M. Lainé
-l'honneur de la résistance à Napoléon, dans la session du mois de
-décembre précédent, et il avait tenu en cette occasion un langage
-aussi ferme qu'élevé. Il était de ces hommes éclairés, si nombreux
-alors, qui voulaient la monarchie tempérée par la liberté, les
-Bourbons liés par une constitution sage. Il était de plus écrivain, et
-en cette qualité fort attaché au droit d'écrire. Il exerça une grande
-influence sur la commission, et en punition de l'entêtement qu'on
-mettait à soutenir le projet tel qu'il était, il en proposa le rejet.
-Une partie de la commission, reconnaissant qu'il avait raison, mais
-craignant d'infliger au gouvernement un échec trop grave, proposa de
-faire ce que le ministère aurait dû faire lui-même, c'est-à-dire
-d'avouer que la liberté de la presse était en principe dans la Charte,
-mais de déclarer qu'en raison des circonstances on prenait le parti de
-la suspendre momentanément. M. Raynouard ne se contenta pas d'une
-concession pareille, insista sur sa proposition, fit adopter le rejet
-pur et simple du projet à la majorité d'une voix, et fut nommé
-rapporteur de cette résolution. La minorité proposa au contraire
-l'adoption de la loi, avec les trois amendements qui suivent: 1º La
-limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la censure
-serait changée, et il suffirait qu'un écrit eût 20 feuilles au lieu de
-30 feuilles (320 pages au lieu de 480), pour être dispensé de l'examen
-préalable; 2º la censure ne durerait que jusqu'à la fin de 1816; 3º
-enfin les opinions des membres des deux chambres ne seraient point
-soumises à la censure.
-
-[Date en marge: Août 1814.]
-
-[En marge: Affluence à la Chambre des députés le jour où M. Raynouard
-fait son rapport.]
-
-[En marge: Goût naissant en France pour l'éloquence de tribune, et
-pour les discussions politiques.]
-
-Le jour où M. Raynouard présenta son rapport, l'affluence au palais de
-la Chambre fut considérable. On n'avait jamais vu pour les séances du
-Corps législatif un pareil empressement. Le public qui accourait ainsi
-était un public à mille nuances, comme la France depuis trois mois.
-C'était dans l'émigration la portion instruite, acceptant la Charte
-par nécessité, mais ayant pour les choses de l'esprit un goût aussi
-ancien que la noblesse française; c'étaient parmi les amis de la
-liberté, des hommes nouveaux, acceptant les Bourbons comme les autres
-la Charte, par nécessité, mais très-disposés à recevoir la liberté de
-leurs mains, et résolus à leur être fidèles s'ils étaient sincères;
-c'étaient dans les partis mécontents, les révolutionnaires, les
-militaires, les partisans de l'Empire, se déguisant en amis de la
-liberté, et le devenant sans s'en apercevoir. Les uns et les autres
-étaient attirés par des motifs divers, ceux-ci par l'intérêt qu'ils
-portaient au gouvernement, ceux-là par le plaisir de le voir
-contredire, beaucoup par zèle pour la question soulevée, tous enfin
-par la curiosité, et il faut le dire par un goût tout nouveau pour la
-discussion éloquente des affaires publiques, qui venait de se
-développer dans notre pays. Il suffit chez une nation vive qu'un goût
-l'ait longtemps dominée, pour qu'elle soit prête à en éprouver un
-autre. Si la France avait ressenti le goût des scènes militaires, elle
-avait eu, hélas, le temps de le satisfaire! Dix-huit ans de suite,
-elle avait eu les yeux fixés sur un seul homme, et au signal de cet
-homme elle avait vu le sang couler à flots, sans autre résultat final
-que sa propre ruine! Il fallait désormais d'autres tableaux à son
-patriotisme et à son esprit. Le spectacle d'hommes remarquables par le
-caractère, l'intelligence, le talent, pensant différemment les uns des
-autres, se le disant vivement, rivaux sans doute, mais rivaux pas
-aussi implacables que ces généraux qui en Espagne immolaient des
-armées à leurs jalousies; occupés sans cesse des plus graves intérêts
-des nations, et élevés souvent par la grandeur de ces intérêts à la
-plus haute éloquence; groupés autour de quelques esprits supérieurs,
-jamais asservis à un seul, offrant de la sorte mille physionomies,
-animées, vivantes, vraies comme l'est toujours la nature en liberté,
-ce spectacle intellectuel et moral commençait à saisir et à captiver
-fortement la France. Les militaires fatigués eux-mêmes de donner le
-spectacle de leur propre sang versé à flots, n'étaient pas les moins
-pressés d'assister à ces luttes, et de s'y mêler. On ne connaissait
-pas encore de grands talents; on les cherchait, on les espérait, on y
-croyait, par l'habitude de voir la France produire toujours ce dont
-elle a besoin. Elle n'avait pas manqué de généraux en 1792, on était
-certain qu'elle ne manquerait ni d'hommes d'État ni d'orateurs en
-1814! Le rapport de M. Raynouard, un peu diffus, un peu académique,
-n'ayant pas encore la simplicité et le nerf du langage des affaires,
-que la pratique pouvait seule donner à l'éloquence française, fut
-écouté avec une religieuse attention. Il contenait du reste toutes les
-raisons, les médiocres et les bonnes, et il fit effet. Le soir on
-n'avait pas dans Paris d'autre sujet de conversation.
-
-[En marge: La discussion remise au 5 août.]
-
-La discussion avait été remise au 5 août. Ce jour-là les tribunes se
-trouvant pleines, le public s'était introduit dans la salle même des
-délibérations, et avait envahi les siéges réservés aux députés. Sous
-l'impression restée très-vive des scènes de la Révolution, on avait,
-par un article du règlement, interdit à tout individu qui n'était pas
-membre de la Chambre l'entrée de l'intérieur de la salle. L'article
-fut invoqué par quelques députés alarmés du spectacle qu'offrait le
-palais de la Chambre, et le président ordonna la sortie des étrangers.
-Cet incident fit remettre la séance au lendemain, au grand déplaisir
-des nombreux assistants accourus pour être témoins de scènes si
-nouvelles, si recherchées des curieux.
-
-Le lendemain 6 les débats s'ouvrirent. L'éloquence de tribune, alors
-inexpérimentée, ne pouvait pas encore se passer de discours écrits, et
-ne savait pas soutenir une discussion, en suivre toutes les évolutions
-imprévues, avec l'élocution prompte et inspirée du moment. Chacun
-apportait le développement écrit de son opinion, le lisait, et
-obtenait l'attention qu'on accorde à une lecture faite en commun.
-Mais enfin, quel que soit le mode de discussion adopté, toutes les
-raisons pour et contre parviennent à se produire, et avec de la
-patience un sujet finit toujours par s'éclaircir.
-
-[En marge: Arguments des adversaires du projet de loi.]
-
-Les adversaires de la loi repoussèrent durement, et de manière à ne
-pas leur permettre de reparaître, les arguties dont les mots
-_réprimer_ et _prévenir_ avaient été l'occasion. Ils insistèrent sur
-cet argument que la liberté de la presse était bien réellement
-contenue dans l'article 8 de la Charte, que la censure en était la
-négation absolue, et qu'il était étrange de l'apporter un mois après
-la promulgation de la Charte. Ils demandèrent ce qu'il pouvait être
-survenu de nouveau, pour qu'on retirât si vite un droit spontanément
-accordé au pays par la royauté! Après ces observations empruntées à
-l'esprit et au texte de la Charte, la raison le plus souvent mise en
-avant par les orateurs du parti libéral, c'est que tout avait été dit
-depuis vingt-cinq ans, c'est que toutes les folies imaginables
-s'étaient produites, qu'on n'en pouvait pas concevoir une qui n'eût vu
-le jour, soit à la tribune des clubs, soit dans les journaux; que si
-l'esprit public avait pu tomber en démence il y serait tombé, qu'il
-était resté pourtant sage et sensé, et que la preuve c'était le retour
-actuel à tout ce qu'il y avait de vrai dans les opinions monarchiques
-et libérales de 1789, c'était l'adhésion presque universelle aux
-Bourbons et à la Charte. Ils soutinrent donc qu'il fallait se confier
-à la liberté, et n'être pas toujours à la craindre; que d'ailleurs
-dans les temps qu'on avait traversés la liberté de la presse,
-lorsqu'elle avait existé, avait servi de frein aux excès de la
-démocratie et du despotisme; que si elle avait été libre elle eût
-résisté à Robespierre comme à Napoléon; qu'en Angleterre même elle
-était une limite à l'omnipotence du parlement, omnipotence redoutable
-qui n'avait pas d'autre contre-poids possible, et qu'en France, au
-moment de se donner cette forme de gouvernement, il était sage de lui
-opposer ce puissant correctif, le seul qu'on pût imaginer.
-
-[En marge: Arguments de ceux qui veulent admettre la loi en lui
-faisant subir des amendements.]
-
-Toute cette argumentation, en un mot, était fondée sur l'opinion que
-la révolution était finie, qu'on était au lendemain non à la veille de
-ses égarements. Les partisans du gouvernement se rangèrent derrière la
-minorité de la commission, qui n'osait soutenir le projet de loi qu'à
-condition de l'amender, et firent valoir sans beaucoup d'effet les
-raisons ordinairement données contre la liberté de la presse, contre
-cette faculté continuelle, disait-on, d'agiter les esprits et de les
-pousser à toutes les exagérations. Ils ne produisirent une sensation
-véritable qu'en alléguant l'intérêt des personnes, et en présentant à
-cet égard des arguments auxquels la presse malheureusement n'a encore
-répondu, sous aucun régime, par une conduite équitable et modérée. Qui
-est-ce qui protégerait, demandait-on, les personnes contre le
-débordement de la presse, si on ne la soumettait à l'examen
-bienveillant d'hommes sages, connus, soumis eux-mêmes au jugement
-d'une commission des deux Chambres? Fallait-il donc, pour exister en
-repos, être réduit à savoir se défendre avec la plume ou avec l'épée?
-Supposez, dit un député, supposez un pamphlétaire du talent de
-Beaumarchais, faudra-t-il, pour se soustraire à ses attaques, avoir
-son talent empoisonné? Supposez un écrivain spadassin, et il s'en
-trouvera, faudra-t-il être un maître d'armes éprouvé pour se faire
-respecter? Une décision des tribunaux est un faible dédommagement
-quand il s'agit de sa femme ou de sa fille, ou bien, quand il s'agit
-de soi, de ces accusations personnelles dont l'allégation seule désole
-l'âme, et y laisse des souvenirs ineffaçables!
-
-[En marge: La majorité de la Chambre, par des raisons fort sages,
-incline à voter la loi avec des amendements.]
-
-Ces fortes raisons auxquelles il n'y a d'autre réponse que l'habitude
-qu'on acquiert avec le temps de mépriser la calomnie, habitude que
-personne ne pouvait avoir acquise alors, et qui du reste ne s'acquiert
-qu'au prix de cruelles douleurs, ces raisons produisirent un certain
-effet, mais furent impuissantes devant une idée entrée dans tous les
-esprits, c'est que la liberté de la presse était dans la Charte, que
-la censure n'y était pas, qu'il fallait par conséquent ne faire qu'une
-loi de circonstance. La majorité de la Chambre, conciliante de sa
-nature, ne voulant pas donner tort à la majorité de la commission qui
-avait raison, ne voulant pas non plus faire subir un échec à la
-royauté dans sa première proposition de loi, appréciant aussi à un
-certain degré le danger de déchaîner tout à coup la presse à une
-époque où beaucoup de passions étaient encore en présence, la majorité
-inclinait visiblement vers l'avis de la minorité de la commission,
-lequel consistait à adopter la loi après l'avoir amendée.
-
-[En marge: Le Roi, aussi sage que la majorité de la Chambre, admet les
-amendements désirés.]
-
-[En marge: Discours de M. de Montesquiou sur la presse.]
-
-[En marge: La loi, rendue temporaire, et améliorée dans diverses
-dispositions, est adoptée à une grande majorité.]
-
-C'est ce que tous les amis du gouvernement déclarèrent aux ministres,
-qui en instruisirent le Roi. En effet, deux ans de censure étaient,
-après tout, une assez grande ressource pour passer les premiers
-moments, et représentaient un espace de temps bien long dans notre
-siècle agité. C'était, de plus, une sorte de conciliation qui
-épargnait au gouvernement un échec grave. Le Roi, avec une modération
-dont il fallait lui savoir gré, car dans notre pays la royauté n'a pas
-souvent montré autant de sagesse, le Roi consentit aux amendements
-proposés par la minorité de la commission, et admit ainsi que la loi
-tomberait de droit en 1816, si les Chambres ne la renouvelaient point;
-que la limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la
-censure serait reportée de 30 feuilles à 20; enfin, que les opinions
-des membres des Chambres seraient exemptes de tout examen préalable.
-M. de Montesquiou, prenant la parole, après une discussion de cinq
-jours, commença par annoncer l'adhésion du Roi aux amendements de la
-minorité de la commission, puis, dans un discours facile, modéré,
-débité de mémoire et avec aisance, éluda la difficulté principale,
-celle de savoir si la censure était ou n'était pas dans la Charte;
-revendiqua, dans le doute, la faculté d'interprétation pour la
-royauté; affirma que le gouvernement voulait la liberté, mais
-demandait seulement quelque prudence dans la manière de la dispenser,
-et finit par donner pour cette censure temporaire des raisons de
-circonstance assez plausibles. Le ministre de l'intérieur eut en cette
-occasion un véritable succès pour le gouvernement et pour lui. Le
-projet amendé étant devenu celui des ministres, fut adopté par 137
-voix contre 80 sur 217 votants, et obtint ainsi une majorité de 57
-suffrages.
-
-Ce résultat était satisfaisant pour toutes les opinions raisonnables.
-La liberté de la presse était sauvée en principe; sa suspension était
-temporaire, et motivée d'ailleurs par les circonstances. Une majorité
-indépendante, ne voulant ni affaiblir le pouvoir, ni sacrifier la
-liberté, s'était manifestée. Le pouvoir avait été contenu, sans être
-humilié. Les partis avaient détourné les yeux de leurs sanglantes
-blessures pour les porter sur les intérêts généraux, et on avait senti
-naître chez eux une disposition commune à en référer à un arbitre
-équitable, ferme, indépendant, celui qui résidait dans les Chambres,
-lequel, ne partageant aucune de leurs colères, aucun de leurs voeux
-extrêmes, leur servirait à tous de modérateur, et ferait aboutir leurs
-différends à des transactions, non à des batailles.
-
-[En marge: Bon effet de ce vote.]
-
-[En marge: Confiance naissante envers la Chambre.]
-
-[En marge: Avis de la commission chargée d'examiner l'ordonnance
-relative aux fêtes et dimanches.]
-
-Ce vote, suivi de plusieurs autres inspirés par le même esprit,
-produisit dans les opinions un certain apaisement qui malheureusement
-ne devait être que momentané. La commission chargée d'examiner
-l'ordonnance de police sur la célébration des fêtes et dimanches fit
-son rapport, et, balançant les raisons pour et contre avec beaucoup de
-sagesse, n'admettant pas l'usage imprudent qu'on voulait faire de
-l'article de la Charte qui proclamait la religion catholique religion
-de l'État, n'admettant pas que cet article autorisât à soumettre tous
-les cultes aux pratiques d'un seul, reconnaissant en même temps qu'il
-fallait dans la semaine un jour de repos, qu'il était naturel de
-l'emprunter à la religion de la majorité des citoyens, mais qu'il
-fallait de grands ménagements pour donner aux usages religieux et
-sociaux un caractère obligatoire, décida que la loi, la loi seule, et
-une loi nouvelle, conçue tout à fait dans l'esprit du temps, devrait
-régler cette matière si délicate.
-
-[En marge: Écrits de MM. Dard et Falconnet contre le maintien des
-ventes nationales.]
-
-[En marge: Résolution manifestée par la Chambre de faire respecter les
-ventes nationales.]
-
-Deux avocats connus au barreau, MM. Dard et Falconnet, ardemment
-dévoués à la cause de l'émigration, avaient publié des écrits contre
-le maintien des ventes dites _nationales_. Ces écrits, rédigés avec
-une extrême violence et beaucoup de subtilité, prétendaient que le Roi
-n'avait pu déclarer irrévocables que les ventes faites régulièrement,
-mais que presque pas une ne l'avait été de la sorte; qu'en tout cas il
-y avait des choses que le Roi ne pouvait pas promettre, parce que
-lui-même n'aurait pas le pouvoir de les faire; qu'il n'avait point,
-par exemple, le pouvoir de dessaisir un de ses sujets de sa propriété,
-d'où il résultait que l'article de la Charte relatif aux ventes
-nationales était nul faute d'être fondé en droit. L'une et l'autre de
-ces brochures dévoilaient la vraie ruse de l'émigration, laquelle
-consistait à amener des transactions individuelles entre les anciens
-propriétaires et les nouveaux, en obligeant par la crainte ceux-ci de
-restituer à ceux-là, au moindre prix possible, les biens que l'État
-avait aliénés. Mais ces écrits, accueillis avec transport par
-l'émigration, avec inquiétude par la masse du public, avec colère par
-les intéressés, furent dénoncés aux Chambres dans de nombreuses
-pétitions. La Chambre des députés, appelée la première à se prononcer,
-déclara nulles et de nul effet toutes les atteintes qu'on essayerait
-de porter à l'irrévocabilité des ventes dites nationales, et se
-montra, par sa résolution unanime, fortement décidée à faire
-respecter l'article de la Charte. Pourtant des interpellations aux
-ministres étaient annoncées sur ce grave sujet, et le directeur de la
-police fit arrêter et poursuivre MM. Dard et Falconnet, comme accusés
-d'avoir troublé la paix publique, et mis diverses classes de citoyens
-en guerre les unes avec les autres. C'était une démonstration qui
-devait rester vaine, mais qui pour le moment dégageait la
-responsabilité du gouvernement, et était de nature à rassurer les
-intérêts alarmés. Presque immédiatement les questions de finances
-furent soumises à la Chambre des députés, et ce fut pour celle-ci une
-nouvelle occasion de manifester sa fermeté, sa justice et ses
-lumières.
-
-[En marge: Discussion financière.]
-
-[En marge: M. Louis fonde toutes ses propositions sur le double
-principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, et du
-maintien de tous les impôts existants.]
-
-[En marge: Budget de 1815.]
-
-On n'avait cessé dans le Conseil royal de presser M. Louis d'apporter
-son budget, et de faire connaître les combinaisons à l'aide desquelles
-il espérait suffire aux charges de l'État. L'intrépide ministre,
-appelé à l'honneur d'être en France le créateur du crédit, avait
-communiqué son budget et son système dès que ses collègues lui avaient
-remis le tableau de leurs besoins. D'abord aidé de M. de Montesquiou,
-qui, chargé des rapports avec les Chambres, appréciait mieux leur
-susceptibilité en matière de finances, il refusa d'accroître le budget
-des deux ministères les plus dispendieux, et s'obstina à renfermer
-l'administration de la guerre dans une dépense de 200 millions, et
-celle de la marine dans une dépense de 51. En ce point seul il avait
-tort, et il eût mieux valu braver les plus grandes difficultés
-parlementaires, que de s'astreindre à un chiffre évidemment
-insuffisant, car c'était compromettre à la fois la puissance de
-l'État, et la popularité de la dynastie dans l'armée. Il ne
-s'agissait, il est vrai, que du budget de 1815, tandis que le budget
-de 1814, celui de l'année courante, restait ouvert à tous les besoins
-imprévus. Quoi qu'il en soit, le ministre des finances, les yeux
-toujours attachés sur son objet principal, qui était l'établissement
-du crédit, se montra inflexible, et maintint pour les deux grands
-ministères les sommes qu'il avait fixées comme un terme impossible à
-dépasser. On diminua ensuite les appointements de la diplomatie, on
-réduisit le ministère de l'intérieur à ce qui était indispensable pour
-l'entretien des routes, on attribua 33 millions à la liste civile, ce
-qui était excessif vu les valeurs du temps, mais ce qui s'expliquait
-sans qu'on le dît, par la dépense de la maison militaire du Roi, et
-par la bienfaisance des princes de Bourbon envers leurs anciens
-compagnons d'infortune. Le budget total de l'année 1815 fut arrêté au
-chiffre de 618 millions, frais de perception laissés en dehors. Dans
-ces 618 millions se trouvaient compris 70 millions pour l'_arriéré_,
-c'est-à-dire pour cette portion inacquittée des dépenses publiques de
-1813 et de 1814, telle que la solde, les vivres, l'habillement des
-troupes, qui ne pouvait se payer avec des moyens de crédit, et qu'il
-fallait solder argent comptant.
-
-[En marge: Système financier de M. Louis.]
-
-[En marge: Argumentation du ministre.]
-
-[En marge: Quelques objections de M. le comte d'Artois et de M. le duc
-d'Angoulême.]
-
-[En marge: Réponse de M. le duc de Berry à ces objections.]
-
-[En marge: Le Roi se range à l'avis de M. le duc de Berry et du
-ministre des finances.]
-
-La partie la plus importante des projets financiers du ministre avait
-trait à l'acquittement général des dettes de l'État, quelle qu'en fût
-l'origine. M. Louis avait fait prévaloir, avec une rare fermeté de
-principes, le maintien de toutes les perceptions, et l'acquittement
-intégral de toutes les dettes antérieures, qu'elles vinssent ou ne
-vinssent pas de _Buonaparte_, comme on disait alors. Souvent par les
-emportements auxquels il se livrait dès qu'on essayait de le
-contredire, il avait provoqué les sourires du Roi, en obtenant
-d'ailleurs sa constante approbation.--Il ne s'agit pas ici, disait le
-ministre, il ne s'agit pas de pures théories sur lesquelles les
-économistes disputent sans fin et sans conséquence. Ici les effets
-suivront immédiatement vos résolutions. Je ne puis suffire à tous les
-services sans crédit, car je ne vis, et vous ne vivez que du crédit
-que je suis parvenu à me créer, les recettes étant fort au-dessous des
-besoins journaliers; or je ne puis soutenir ce crédit tout provisoire,
-et le convertir en crédit définitif, que par deux moyens: la
-perception inflexible des impôts, et l'acquittement intégral des
-dettes de l'État. Sans cette double condition, je suis obligé de
-fermer les caisses publiques, et de laisser mourir de faim à la porte
-du Trésor, les fonctionnaires de tout ordre, le clergé, la
-magistrature, l'armée elle-même.--En réponse à ces énergiques
-déclarations de principes, M. le comte d'Artois et le duc d'Angoulême,
-toujours embarrassés des promesses qu'ils avaient faites aux
-populations en rentrant en France, essayèrent de revenir sur la
-question des droits réunis. Mais ils furent combattus par le ministre
-d'abord, poussant la véhémence aussi loin que le respect le
-permettait, par le Roi, qui s'inquiétait peu des promesses de son
-frère et de son neveu, par le duc de Berry lui-même, qui se
-constituant le défenseur de l'armée, et trouvant toujours quand il
-parlait pour elle l'obstacle de la détresse financière, ne voulait à
-aucun prix diminuer les ressources du Trésor. Ce prince dit tout
-uniment qu'il fallait répondre à coups de fusil aux royalistes du Midi
-qui voudraient abolir les droits réunis. Sauf quelques modifications
-illusoires, les droits réunis furent donc maintenus définitivement. Le
-monopole des tabacs qui commençait à donner des produits
-considérables, déplaisait aussi dans certaines provinces, et on le
-qualifiait là d'_oeuvre révolutionnaire_. Le baron Louis s'obstina
-également à le maintenir, et réussit par les mêmes arguments. Pour les
-contributions directes, il proposa purement et simplement de convertir
-en lois les décrets par lesquels Napoléon les avait augmentées en
-janvier dernier d'un certain nombre de centimes additionnels. Ajoutés
-pour la guerre, il était naturel que ces centimes durassent comme
-l'une des conséquences de la guerre, même après la conclusion de la
-paix. Les droits réunis devaient peser sur les villes, les centimes
-additionnels sur les campagnes. C'était une leçon commune enseignant à
-tous qu'il faut éviter les grandes fautes, mais qu'il faut aussi,
-quand on les a commises ou laissé commettre, savoir en supporter les
-conséquences inévitables.
-
-[En marge: Bilan du déficit laissé par l'Empire.]
-
-Quant à l'exact acquittement des dettes de toute origine, les apôtres
-d'une banqueroute ne se trouvaient pas dans le Conseil royal. Le
-sentiment de la nécessité du crédit était trop fort chez tous ses
-membres pour qu'il s'élevât parmi eux un seul doute. Mais en
-reconnaissant ces dettes la question consistait uniquement dans les
-moyens de les payer. M. Louis avait établi le bilan de ses
-prédécesseurs, MM. de Gaëte et Mollien, dont il avait recueilli les
-deux portefeuilles (celui des finances et celui du Trésor), comme on
-fait le bilan des gouvernements tombés, c'est-à-dire avec peu de
-justice, non pas quant aux chiffres matériels, mais quant à leur
-appréciation morale.
-
-[En marge: Exagération de ce bilan par M. Louis.]
-
-Il avait évalué le déficit à 1308 millions, en convenant que sur cette
-somme il n'y avait que 818 millions qu'on dût considérer comme
-_exigibles_. Cet aveu seul suffisait pour prouver l'exagération,
-vraiment peu digne de lui, avec laquelle M. Louis avait présenté la
-charge laissée par ses prédécesseurs. Il avait en effet porté à
-l'arriéré 244 millions, que depuis dix ans le domaine extraordinaire
-avait successivement fournis au trésor de l'État, et qu'il lui devait
-assurément, car le domaine extraordinaire ayant été formé avec les
-bénéfices de la guerre, il était naturel que par compensation il en
-supportât les pertes. De plus, le domaine extraordinaire appartenant à
-l'État, c'était l'État qui devait à l'État, et il n'y avait aucune
-raison de comprendre cette somme dans le total de la dette _exigible_.
-Une autre somme de 246 millions y avait été tout aussi indûment
-ajoutée. C'était celle des cautionnements, laquelle depuis bien des
-années avait été considérée comme une portion de la dette perpétuelle,
-car chaque comptable qui se retirait était immédiatement remplacé par
-un autre qui versait un cautionnement équivalent. On n'était donc
-jamais obligé d'en rembourser le capital, et on n'en payait qu'un
-intérêt fort au-dessous de l'intérêt ordinaire. On ne pouvait
-raisonnablement comprendre dans l'arriéré _exigible_ que les
-cautionnements dus aux comptables des territoires devenus étrangers,
-et leur chiffre était minime.
-
-[En marge: Chiffre véritable du déficit immédiatement exigible.]
-
-L'arriéré exigible se réduisait donc à 818 millions, dont il fallait
-encore déduire 12 millions en numéraire trouvés dans les caisses de
-l'État, et 70 millions inscrits aux budgets de 1814 et 1815 parce
-qu'ils faisaient partie de l'arriéré favorisé qu'on voulait payer
-comptant. Restaient donc 736 millions immédiatement exigibles, et
-encore un examen attentif devait-il faire retrancher de ce total plus
-d'une somme qu'on y avait injustement comprise. C'est tout au plus si
-on pouvait considérer comme charge à laquelle l'administration
-précédente avait négligé de pourvoir, une somme de 700 millions
-environ, et si on considère que cette administration n'avait voulu
-augmenter les impôts qu'à la dernière extrémité, au moyen de centimes
-additionnels dont elle n'avait presque rien perçu à l'époque de sa
-chute, on ne saurait être étonné que deux guerres comme celles de 1813
-et de 1814 laissassent un déficit de 700 millions. Il faut même, tout
-en déplorant la politique qui avait amené l'Europe à Paris, admirer le
-génie administratif capable de limiter dans de telles bornes la
-dépense d'une lutte affreuse, et reconnaître que l'ordre le plus
-rigoureux n'avait pas cessé d'être maintenu dans nos finances, au
-milieu des horreurs de la guerre.
-
-C'est ce que M. Louis, grand administrateur mais homme de parti,
-n'avait pas voulu reconnaître, songeant plus à sa gloire qu'à celle
-de ses prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, il fallait pourvoir à un
-déficit de 700 millions environ que les liquidations, successives de
-leur nature, ne devaient pas rendre exigibles avant deux ou trois
-années, et auxquels on pouvait aisément faire honneur avec 250
-millions par an.
-
-[En marge: Moyens de faire face au déficit.]
-
-[En marge: M. Louis propose des effets à courte échéance, et à un taux
-d'intérêt déterminé par les circonstances.]
-
-Il y avait deux moyens d'y faire face, ou la rente perpétuelle, ou une
-création d'effets à courte échéance, comme les bons royaux par
-exemple, dont le ministre avait déjà émis quelques millions avec
-succès. L'emploi de la rente perpétuelle soulevait une question grave.
-Donnerait-on aux créanciers la rente au pair, ou au cours du jour? Au
-pair, on les aurait frustrés de 35 pour cent de leur créance, la rente
-cinq pour cent valant 65 francs le jour même où l'on délibérait: au
-cours, on aurait exposé l'État à payer plus qu'il ne devait, par
-l'élévation des effets publics qu'on pouvait certainement espérer de
-la paix, et du rétablissement du crédit. On aurait en outre condamné
-l'État à supporter à perpétuité un intérêt d'environ huit pour cent,
-sans compter l'inconvénient de jeter sur la place une masse de rentes
-qui, à cette époque, dépassait de beaucoup les forces du marché
-français. Il y avait une combinaison infiniment meilleure, et beaucoup
-mieux adaptée à la situation, c'était d'émettre des effets à échéance
-déterminée, remboursables en trois ans, avec un intérêt proportionné
-aux exigences actuelles des capitalistes, et s'élevant à 8 pour cent
-environ. Ces effets, à la faveur de la paix et de la confiance
-inspirée par le ministre, avaient chance de se soutenir assez près du
-pair, et on avait le loisir, dans un intervalle de trois ans, de
-pourvoir à leur remboursement. M. Louis voulait aliéner peu à peu 300
-mille hectares de bois (l'État en avait encore 1,400 mille); il
-comptait, de plus, sur la rentrée successive de quelques sommes
-provenant de la vente des biens communaux. En mettant de la constance
-à appliquer ces diverses ressources, à mesure de leur réalisation, au
-rachat des nouveaux effets, on avait la certitude d'en maintenir la
-valeur aux environs du pair, et dans trois ans le crédit de l'État
-s'étant relevé, il deviendrait possible d'émettre des rentes à un taux
-avantageux, et d'acquitter par conséquent à des conditions peu
-onéreuses la portion non remboursée de l'arriéré. Le ministre partait
-ainsi d'un principe, qu'il a eu l'honneur de poser le premier d'une
-manière parfaitement nette, et de vérifier par une belle expérience,
-c'est que lorsque le taux de l'argent est très-élevé, il vaut mieux
-emprunter en effets à courte échéance, qu'en rentes perpétuelles, car
-on ne fait supporter à l'État la surélévation de l'intérêt que pendant
-un temps très-limité.
-
-[En marge: Les effets proposés par M. Louis sont intitulés
-_reconnaissances de liquidation_, doivent porter un intérêt de 8 pour
-cent, et être remboursés en trois ans.]
-
-M. Louis proposa donc de créer des bons temporaires, qualifiés du
-titre de _reconnaissances de liquidation_, et remboursables en trois
-ans, de leur allouer un intérêt de 8 pour cent, de les émettre au fur
-et à mesure des liquidations, et de leur donner pour gage une
-aliénation de 300 mille hectares de bois, plus ce qui restait à
-percevoir sur le prix des biens communaux. Il n'exclut pas
-complétement la ressource des rentes perpétuelles, et il proposa d'en
-accorder à ceux des créanciers de l'État qui en voudraient au pair, ce
-qui ne pouvait manquer d'arriver, lorsque par suite du rétablissement
-du crédit la rente parviendrait à des cours élevés. La combinaison
-attestait chez le ministre qui l'avait conçue un coup d'oeil sûr et
-exercé. M. Louis avait déjà fait accepter par le public quelques bons
-royaux à 8 pour cent, mais lorsque par la présentation de son projet
-financier on annoncerait la résolution de payer intégralement les
-créanciers de l'État, lorsqu'on ajouterait comme garantie des valeurs
-émises pour les payer l'aliénation de 300 mille hectares de bois,
-aliénation facile en trois années, on devait inspirer une grande
-confiance, ce qui permettrait d'attendre le moment où un emprunt en
-rente serait possible à des conditions avantageuses. C'était une
-habile transition pour arriver au rétablissement du crédit, qu'on
-aurait compromis en voulant y recourir trop tôt, car on l'aurait
-ébranlé par un manque de foi si on avait forcé les créanciers à
-recevoir des rentes au pair, on l'aurait rendu onéreux si on les leur
-avait données au cours, et dans tous les cas on l'aurait retardé par
-l'émission simultanée d'une quantité de rentes trop considérable. Il
-était une dernière considération, celle-là toute politique, que le
-ministre s'était bien gardé de faire valoir auprès du Roi et des
-princes, c'est que l'aliénation des 300 mille hectares de bois,
-consistant en bois de l'ancien clergé, était de nature à rendre
-confiance aux acquéreurs de biens nationaux, et à faire cesser, ou à
-diminuer au moins beaucoup l'une des inquiétudes qui nuisaient le
-plus au gouvernement des Bourbons. Tout était donc supérieurement
-calculé dans le plan du ministre.
-
-[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou appuient le plan du
-ministre des finances.]
-
-[En marge: M. de Blacas le combat.]
-
-[En marge: Motifs qu'il fait valoir.]
-
-[En marge: Le plan est adopté et envoyé à la Chambre des députés.]
-
-Communiqué à M. de Talleyrand, qui avait en finances des notions
-justes, à M. de Montesquiou, qui, sans s'y connaître, avait cependant
-assez d'esprit pour apprécier la sagesse des vues de M. Louis, le plan
-fut fort appuyé au Conseil royal. Le Roi, absolument étranger aux
-questions financières, voyant qu'on approuvait en général le projet,
-et résolu d'ailleurs de s'en rapporter à ses ministres pour les choses
-qu'ils savaient mieux que lui, accorda son approbation. M. de Blacas
-seul éleva quelques objections. Il était, quoique très-galant homme,
-l'un de ceux qui voyaient dans l'arriéré le résumé des dettes de la
-Révolution et de l'Empire, qui à ce titre ne mettaient pas grand
-intérêt à y faire honneur, et qui, sans vouloir d'une banqueroute,
-auraient été charmés de payer _les créanciers de Buonaparte_ avec tout
-autre chose que de l'argent. La rente au pair lui semblait bien
-suffisante pour de tels créanciers, et il la proposa. M. Louis s'anima
-fort à ce sujet, répondit avec raison que faire banqueroute pour la
-totalité ou pour une partie de la dette, c'était toujours faire
-banqueroute; qu'on était ainsi rangé parmi ceux qui donnaient
-cinquante pour cent à leurs créanciers, au lieu de ne leur rien donner
-du tout; que quant à lui, il ne voulait être ni des uns ni des autres;
-que si on agissait de la sorte, la rente tomberait à l'instant par
-deux causes, le manque de foi, et la quantité imprudente de
-l'émission, et qu'au lieu de rétablir le crédit, on le ruinerait
-irrévocablement. M. de Blacas répliqua que la baisse qu'on voulait
-éviter sur les rentes se produirait sur les bons de nouvelle création,
-et qu'on n'aurait changé que la nature du mal. Mais cette manière de
-raisonner, qui prouvait que M. de Blacas, étranger aux finances,
-n'avait pas bien saisi l'ensemble du plan, et le secours que chacune
-de ses parties apportait à l'autre, ne fut d'aucun effet. Le plan de
-M. Louis fut adopté, puis présenté à la Chambre des députés, avec
-l'appui d'un bon exposé de motifs, mais moins bon que le plan
-lui-même, car ce ministre habile était plus capable de concevoir que
-d'exposer ses idées, bien que dans certaines occasions, lorsqu'on le
-poussait à bout, il devînt éloquent, en trouvant pour rendre sa pensée
-des expressions à la fois énergiques et pittoresques.
-
-[En marge: Bon effet produit par ce plan.]
-
-Ce plan fut renvoyé aux bureaux de la Chambre, et des bureaux à une
-commission. Il était attendu avec impatience, et il produisit un grand
-effet. On y vit d'abord la véritable étendue des charges de l'État, et
-bien qu'elle fût considérable pour le temps, elle n'était pas
-au-dessus des forces de la France; on y vit la possibilité de mettre
-les dépenses du budget en rapport à peu près exact avec ses
-ressources, la résolution franche et sincère du gouvernement de payer
-ses dettes, et des ressources suffisantes pour le faire; on y vit
-enfin un ministre énergique, habile, connaissant à fond sa tâche, n'en
-étant pas effrayé, et ayant la conviction de pouvoir y suffire. Le
-jour de la présentation du projet, la rente cinq pour cent était aux
-environs de 65; quelques jours après elle était à 70, et montait
-bientôt à 75. Il était évident que le ministre avait bien jugé les
-dispositions de la place et la manière de lui inspirer confiance, et
-on peut affirmer que les moyens détournés d'agir sur les fonds
-publics, bien que souvent employés, ne furent pour rien cette fois
-dans la hausse rapide des valeurs.
-
-[En marge: Il est renvoyé à une commission.]
-
-La commission examina le projet sous toutes ses faces, sans aucune
-complaisance pour le gouvernement, et avec le désir naturel aux
-commissions qui représentent les assemblées, de trouver mieux que ce
-qu'on leur propose. Mais après examen attentif et du budget de 1815,
-et de la liquidation de l'arriéré, elle fut obligée de reconnaître que
-ce qu'on avait imaginé était le moyen le plus assuré et le moins
-coûteux de tirer le Trésor de ses embarras. Sauf un ou deux détails de
-rédaction, le budget du ministre et son plan de finances furent
-adoptés intégralement.
-
-[En marge: Rapport et discussion.]
-
-Le rapport fut soumis à la Chambre et discuté dans les derniers jours
-d'août. L'intérêt témoigné par le public ne pouvait pas être le même
-que pour la loi sur la presse, car la matière inspirait des passions
-moins vives, se prêtait moins à de brillants débats, et en outre était
-assez abstraite. Pourtant elle touchait fortement les gens d'affaires
-et les hommes politiques, qui appréciaient toute l'importance du
-sujet. Il y eut dans les tribunes de la Chambre des députés moindre
-affluence de gens de parti, plus grande affluence d'esprits sérieux.
-M. de Montesquiou accompagna M. Louis dans toutes les séances qui
-eurent les finances pour objet, afin de lui prêter l'appui de son
-influence personnelle, et au besoin celui de sa parole. La discussion
-dura une douzaine de jours, et fut fort animée, fort soutenue de part
-et d'autre, quoique se ressentant de l'inexpérience d'hommes qui
-étaient pour la première fois appelés à traiter d'intérêts aussi
-graves, dans une assemblée vraiment libre. On commença par une
-démonstration de zèle pour la royauté, et on mit à part la liste
-civile, qui fut portée à vingt-cinq millions pour le Roi, à huit pour
-les princes. Ensuite, par une sorte d'élan spontané, on offrit de
-payer les dettes contractées par la famille royale pendant
-l'émigration, et on accorda trente millions pour cette dépense, qui
-était purement accidentelle. Après ce témoignage de royalisme, on
-entra en matière, et on s'occupa du budget lui-même dans toutes ses
-parties.
-
-[En marge: L'attention se porte d'abord sur le budget lui-même.]
-
-[En marge: Le budget critiqué en sens inverse de la vérité.]
-
-[En marge: On se plaint de l'énormité de la dépense, tandis qu'il
-aurait fallu se plaindre de sa dissimulation.]
-
-On parla d'abord du budget de 1815, car celui de 1814 était livré à
-tous les hasards d'une liquidation laborieuse, dont le résultat devait
-rester inconnu quelques mois encore. D'ailleurs l'arriéré chargé de
-solder cet exercice 1814 pouvait seul en être affecté, et 50 millions
-de plus ou de moins dans les 6 ou 700 qu'il fallait se procurer par le
-crédit, n'étaient pas à prendre en considération sous le rapport des
-ressources. On s'occupa donc exclusivement du budget de 1815, qui
-représentait l'avenir, et qui était le seul sur lequel on pût agir.
-Suivant l'usage des assemblées peu instruites encore des affaires de
-l'État, on se récria contre l'énormité de la dépense. Il y eut des
-députés comme M. de Flaugergues, homme d'esprit, constitutionnel
-très-sincère et très-honnête, qui se plaignirent de ce que ce budget
-de 618 millions était presque aussi considérable que celui de l'Empire
-en temps de paix, de l'Empire qui comptait cent trente départements.
-La plainte était peu fondée, car si on excepte ce qui concerne
-l'armée, quelques départements de plus ou de moins ne pouvaient pas
-apporter une différence bien sensible dans la dépense d'un grand État.
-Si les hommes de ce temps avaient eu la connaissance des affaires
-publiques, qui ne s'acquiert en tout pays que par la liberté, ils
-auraient critiqué le budget présenté tout autrement qu'ils ne le
-firent, car le reproche à lui adresser, c'était l'insuffisance des
-crédits affectés aux principaux ministères. Effectivement les deux
-ministres de la guerre et de la marine, mis à la gêne par le ministre
-des finances, avaient fini par se persuader qu'ils suffiraient à leurs
-divers services, l'un avec 51 millions, l'autre avec 200, ce qui était
-une complète illusion, due non pas à leur intention de tromper, mais à
-leur inexpérience. Il n'y avait pas moins de 100 millions de dépenses
-involontairement dissimulées dans ce budget. Mais peu importait dans
-le moment: l'essentiel était de rétablir la confiance par une
-discussion publique des finances, et par un tableau des ressources qui
-ne fût pas désespérant. Les années suivantes devaient amener des
-appréciations plus exactes et plus conformes à la réalité des choses.
-Le budget fut donc critiqué en sens inverse de la vérité, et du reste
-ces critiques ne produisirent aucun effet, parce qu'elles ne
-touchaient pas au sujet essentiel, celui qui remuait les passions,
-c'est-à-dire au plan de crédit. Il fut dit quelques mots sur les
-recettes. Certains députés, représentant les départements vinicoles,
-réclamèrent, mais sans trouver d'écho, contre les contributions
-indirectes. La Chambre, quoique formée plusieurs années avant la
-Restauration, avait essentiellement, comme on le verra tout à l'heure,
-l'esprit de la grande propriété, et elle était bien plus préoccupée de
-la charge des contributions directes que de celle des contributions
-indirectes. Elle fit taire en ne les écoutant pas les représentants du
-Midi, et elle ne se montra sensible qu'aux centimes additionnels,
-ajoutés par simple décret dans les trois derniers mois de l'Empire, et
-convertis en loi dans le budget de M. Louis. Le total de ces centimes
-soit pour les dépenses départementales, soit pour les dépenses
-générales, s'élevait à 60. La Chambre se montra disposée à les
-réduire, et remit à s'en expliquer définitivement au jour des
-amendements.
-
-[En marge: Discussion du plan de crédit.]
-
-L'impatience des esprits les porta ensuite vers la grave question de
-l'arriéré, et du moyen imaginé pour y faire face. Le projet devait
-rencontrer deux espèces d'adversaires, les députés en petit nombre qui
-inclinaient vers les sentiments de l'émigration, et qui auraient voulu
-qu'on payât les créanciers de l'État avec du papier, non avec des bois
-appartenant au clergé, et les libéraux extrêmes, comme M. Durbach, qui
-avec de bonnes intentions, mais sans aucun discernement, prenaient
-pour de l'agiotage les moyens de crédit proposés, et ne voyaient pas
-qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'agiotage que de payer
-exactement ses dettes. Les uns et les autres débitèrent donc avec
-emphase des considérations puériles contre le plan du ministre.
-
-[En marge: Objections des royalistes.]
-
-Les premiers, ceux qui inclinaient vers les sentiments de
-l'émigration, n'osèrent pas proposer la banqueroute. Il faut dire pour
-l'honneur de ce temps, que les idées de probité financière avaient
-déjà fait assez de progrès pour que personne ne se permît de nier le
-principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, quelle qu'en
-fût l'origine. Il faut même ajouter, pour l'honneur du Corps
-législatif, qu'il ne l'aurait pas souffert. Mais on prit des voies
-détournées, et on soutint que payer les créanciers avec des rentes au
-pair était bien suffisant, qu'on les traiterait ainsi comme la masse
-des porteurs de la dette publique, et qu'il n'y aurait pas à les
-plaindre. On insinuait d'ailleurs qu'il y avait parmi ces créanciers
-beaucoup de fournisseurs qui avaient assez fraudé le Trésor, pour
-qu'on fût certain, en les payant avec cette monnaie, de leur donner
-plus qu'il ne leur était dû. Les opposants de cette catégorie
-s'élevèrent ensuite contre l'aliénation de 300 mille hectares de bois.
-Ils reproduisirent les arguments qu'on a souvent fait valoir contre la
-destruction des bois, et ils se gardèrent d'énoncer celui qui les
-touchait le plus, c'est que les biens qu'on se proposait de vendre
-provenaient du clergé. Ils dirent qu'on allait avilir la propriété
-forestière en mettant en vente une aussi grande quantité de bois,
-qu'on allait surtout singulièrement diminuer la masse des bois du
-domaine, car l'État possédait en tout 1400 mille hectares de forêts,
-qu'il en aurait 400 mille à rendre aux anciens propriétaires si on
-restituait aux émigrés leurs biens non vendus, qu'il en resterait par
-conséquent un million tout au plus, et que si on en vendait 300 mille,
-il n'en resterait que 700, que la propriété domaniale serait donc
-réduite de moitié, ce qui constituerait un véritable dommage pour le
-sol, car il n'y avait que les bois appartenant à l'État dont la
-conservation fût assurée. Tout cela fut dit avec un certain accent
-d'irritation, et assez peu de franchise. Le Corps législatif au
-surplus discerna très-bien les sentiments qui inspiraient les auteurs
-de cette argumentation.
-
-[En marge: Objections des libéraux extrêmes.]
-
-Quant aux libéraux extrêmes, ils s'élevèrent contre la création d'un
-papier nouveau, et surtout contre l'intérêt de 8 pour cent, qui, à les
-entendre, était excessif. Ils oubliaient que le ministre avait déjà
-créé ce papier, qu'il en avait émis une somme de quelques millions
-sous le titre de _bons royaux_, qu'il avait eu le bonheur de le faire
-accueillir, grâce aux principes qu'on lui connaissait, grâce à un
-intérêt de 7 pour cent; que cet intérêt de 7 alloué à des effets à
-trois ou à six mois, supposait au moins 8 pour des effets à trois ans;
-qu'il était bien heureux après tout qu'un pareil choix eût été fait,
-et eût réussi, car le Trésor n'avait pas reçu 200 millions par
-l'impôt, et était parvenu à en solder plus de 350, à l'aide des
-combinaisons que le ministre avait imaginées. Ignorant ou négligeant
-ces faits, n'ayant ni le désir de les savoir, ni le talent de les
-rechercher, ils disaient ce que disent souvent les députés des
-provinces, qu'on allait multiplier les moyens d'agiotage, et sacrifier
-la substance du peuple aux spéculateurs de la capitale.
-
-[En marge: Plan consistant à donner 5 pour cent d'intérêt, et 3 pour
-cent d'amortissement.]
-
-[En marge: Ce plan peu accueilli.]
-
-Un seul opposant proposa quelque chose de moins vain, c'était la
-délivrance aux créanciers de l'État de bons portant un intérêt de 5,
-avec un amortissement de 3 pour cent, qui devait rendre la libération
-plus prompte, et soutenir ce nouvel effet fort au-dessus de la rente,
-dont l'amortissement n'était que de 1 pour cent. Mais cette
-combinaison en favorisant en apparence le Trésor, qui, moyennant une
-dépense égale, devait se trouver déchargé plus tôt de sa dette,
-n'allait à rien moins qu'à faire échouer le plan financier du
-ministre. En effet, par la conversion d'une partie de l'intérêt en
-amortissement, elle réduisait l'intérêt à 5, et le fixait par
-conséquent au-dessous du taux commercial qui était 7 pour les valeurs
-à trois et à six mois d'échéance, ainsi que le démontrait le cours des
-bons royaux. C'était donc un effort puéril pour se soustraire à la loi
-commune du commerce, qui est de payer les choses ce qu'elles valent.
-Du reste, le plan dont il s'agit, assez subtil en lui-même, et appuyé
-sur des arguments plus subtils encore, ne rencontra pas grande faveur,
-et ne fut pas sérieusement soutenu.
-
-[En marge: Le projet du ministre chaudement défendu.]
-
-[En marge: Argumentation du ministre.]
-
-Le projet de M. Louis eut pour défenseurs la commission et beaucoup de
-députés éclairés qui présentèrent d'excellentes raisons, mais par
-écrit, la plupart du temps sans suite, sans liaison, et pourtant pas
-sans effet, parce que les bonnes raisons finissent par pénétrer dans
-les esprits quelle que soit la forme employée pour les faire valoir.
-Le meilleur défenseur du plan ministériel fut le ministre lui-même,
-qui dans un discours écrit et substantiel, discuta toutes les parties
-de son système, de manière à porter la lumière dans les intelligences
-les moins ouvertes. Mais lorsqu'on en vint aux détails la discussion
-étant devenue plus vive, dès lors plus sérieuse et plus efficace, et
-chacun laissant de côté les discours écrits, le ministre produisit
-encore plus d'impression sur la Chambre. Quoique dépourvu du talent de
-la parole, et s'exprimant avec une sorte de bégayement qui était un
-effet de son extrême vivacité, il avait cependant une énergie de
-langage qui tenait à la force de sa pensée, et agissait puissamment
-sur ses auditeurs. Il commença par déclarer qu'il n'avait rien négligé
-pour réduire la dépense, et qu'on était arrivé en fait d'économies au
-dernier terme possible. Quant aux impôts, traitant dédaigneusement les
-orateurs qui s'apitoyaient avec affectation sur les charges des
-contribuables, il dit que le premier des devoirs était de suffire aux
-besoins de l'État, qui représentaient les besoins les plus impérieux
-des individus eux-mêmes, car on ne pouvait pas plus se passer de
-soldats, de juges, de routes, que de pain; que les impôts directs et
-indirects étaient indispensables dans leur assiette et leur quotité
-actuelles, et qu'il fallait les subir, la France étant d'ailleurs l'un
-des pays les moins chargés de l'Europe; qu'enfin il fallait savoir
-payer ses malheurs, et que c'était le moyen le plus sûr de s'en
-relever. Passant à l'arriéré et au plan de crédit, le ministre soutint
-qu'en principe il fallait payer ses dettes, les payer intégralement,
-que c'était d'abord le devoir d'honnêtes gens, et ensuite la conduite
-de gens habiles; qu'au lieu de s'appauvrir on s'enrichissait en
-agissant de la sorte, car on rétablissait le crédit public, par le
-crédit public le crédit privé, et avec le crédit privé la vie des
-affaires; qu'au surplus il n'y avait personne dans le gouvernement qui
-pensât autrement, et que le Roi entendait solder intégralement
-l'arriéré, n'importe l'auteur et l'étendue de cet arriéré. Cela dit
-avec toute l'énergie d'une profonde conviction, le ministre ajouta que
-ne pouvant payer ce qu'on devait avec les impôts actuels, ne voulant
-pas non plus les augmenter puisqu'on les trouvait déjà excessifs, il
-ne lui restait que les moyens de crédit; que ces moyens il en était
-sûr, les ayant éprouvés récemment, mais à deux conditions toutefois,
-c'est qu'on se montrerait digne d'avoir du crédit en faisant honneur à
-ses engagements, et que de plus on consentirait à payer l'argent ce
-qu'il valait; que si on prétendait s'acquitter envers les créanciers
-de l'État en leur donnant des rentes au pair, on les frustrerait de
-25, de 30, de 40 pour cent, que si au contraire on consentait à leur
-donner des rentes au cours, on exposerait l'État à leur payer plus
-qu'il ne devait, qu'on lui ferait supporter en outre un intérêt de 8
-pour cent à perpétuité, et qu'enfin on écraserait les cours par la
-quantité des émissions; que dès lors mieux valaient des effets
-temporaires, qui sans doute coûteraient 8 et même 9 pour cent, mais
-passagèrement, et ne frustreraient ni l'État ni les créanciers, car
-sous cette forme on débourserait exactement le capital qu'on devait;
-que ces effets n'étaient pas une chimère, mais une réalité, car il en
-avait déjà émis qui s'étaient soutenus avec un intérêt de 7 et 7-1/2
-pour une échéance de trois et six mois, ce qui supposait 8 environ
-pour une échéance de deux ou trois ans; que les bois demandés étaient
-bien plus une garantie qu'une aliénation effective du domaine
-forestier, car lorsqu'on en aurait vendu pour cent millions par
-exemple, et qu'on aurait retiré pour cent millions des effets émis, le
-crédit serait tellement rétabli qu'un emprunt en rentes serait
-possible, qu'alors on liquiderait le reste de l'arriéré avec les
-produits de cet emprunt, qu'il n'était donc pas probable qu'on vendît
-plus du tiers des bois dont l'aliénation était proposée; que sous le
-rapport de la propriété forestière, on avait choisi les bois de petite
-contenance, difficiles à administrer par l'État, et faciles à
-administrer par les particuliers; que les bois intéressant la marine
-et la conservation du sol resteraient au domaine, et que les craintes
-qu'on avait conçues ou exprimées à cet égard étaient absolument
-chimériques; que les moyens imaginés formaient un tout fortement lié
-dans ses diverses parties, qu'en retrancher un seul, c'était les faire
-crouler tous; qu'enfin il ne savait pas une autre manière de s'y
-prendre, et n'en voulait quant à lui essayer aucune autre, étant
-certain, pour l'avoir déjà expérimentée pendant cinq mois, de
-l'efficacité de celle qu'il proposait.
-
-[En marge: Succès de l'argumentation du ministre.]
-
-Ces raisons reproduites plusieurs fois suivant les occurrences de la
-discussion, avec une sorte de trépignement de la voix et du visage qui
-révélait chez le ministre toute l'ardeur de sa conviction,
-persuadèrent la Chambre. Voyant qu'elle avait en sa présence un homme
-de tête qui savait parfaitement ce qu'il faisait, elle ferma le
-débat, malgré les cris des opposants de diverses nuances. On passa
-ensuite à l'examen des articles, lequel fut remis à une séance
-suivante.
-
-[En marge: Nécessité de consentir à un amendement pour assurer
-l'adoption du plan ministériel.]
-
-Après avoir consulté les véritables dispositions de la Chambre, les
-deux ministres avaient reconnu qu'il fallait faire une concession, non
-pas sur le budget ni sur le plan financier, mais sur les centimes
-additionnels. L'esprit de la propriété foncière, qui dominait cette
-Chambre, exigeait un sacrifice au profit des impôts directs. Il fallut
-consentir à réduire de 60 à 30 les centimes additionnels, mais sans
-diminuer le chiffre total du budget, qui restait fixé à 618 millions,
-ce qui supposait que la Chambre s'engageait à parfaire ce total
-l'année suivante, par un moyen ou par un autre. La chose convenue,
-l'amendement fut proposé à la séance finale, et accepté par M. de
-Montesquiou. Le ministre des finances sortit en ce moment, pour n'être
-pas responsable d'une concession qui répugnait à l'inflexibilité de
-ses principes, car il n'admettait pas qu'on votât la dépense, sans
-voter à l'instant même les ressources destinées à y faire face.
-L'amendement fut mis aux voix et adopté.
-
-[En marge: Efforts des opposants afin de réduire de 8 à 6 pour cent
-l'intérêt des effets de nouvelle création.]
-
-Restait un dernier différend à vider. Tous les opposants avaient réuni
-leurs forces sur un amendement qui consistait à réduire l'intérêt
-alloué aux effets de nouvelle création. Il s'agissait de le ramener de
-8 à 6, et l'amendement présentait un sérieux danger. D'abord tout
-terme moyen convient aux assemblées, qui cherchent en général la
-vérité dans les milieux. De plus, beaucoup de gens de bonne foi, mais
-fort ignorants en finances, croyaient par cette diminution d'intérêt
-défendre le trésor public, et enfin des adversaires malicieux y
-voyaient la ruine du plan du ministre, ce qui plaisait aux royalistes
-extrêmes qui ne voulaient pas qu'on payât les _créanciers de
-Buonaparte_, et plaisait en même temps aux ennemis des Bourbons parce
-que c'était pour ceux-ci un échec éclatant. Le ministre s'y opposa
-énergiquement, disant qu'en proposant 8 pour cent il n'avait pas fait
-une proposition arbitraire, mais nécessaire; que l'argent avait un
-prix commercial indépendant de la volonté des gouvernements, qu'on
-avait obtenu de l'argent à 7 ou 7-1/2 à courte échéance, que
-vraisemblablement on serait obligé de payer 8 pour une échéance plus
-longue; que s'il trouvait à contracter à meilleur marché il le ferait,
-mais qu'il demandait les latitudes indispensables pour agir, et que si
-on les lui refusait sur ce point, autant valait rejeter le plan tout
-entier et le budget lui-même, et alors charger les auteurs de
-l'amendement de chercher les moyens de faire face aux difficultés de
-la situation.
-
-[En marge: Majorité considérable en faveur des projets financiers du
-baron Louis.]
-
-La sincérité courageuse chez un ministre visiblement attaché au bien
-public ne trouve jamais les assemblées insensibles. L'amendement,
-quelle que fût sa faveur, n'obtint que 101 voix, et fut repoussé par
-122, ce qui ne présentait, il est vrai, qu'une majorité de 21 voix
-pour le gouvernement, mais n'exprimait pas les dispositions réelles de
-la Chambre. Lorsqu'il fallut voter sur l'ensemble des propositions
-ministérielles, 140 suffrages se prononcèrent pour leur adoption, et
-seulement 66 contre, ce qui constituait une majorité de 74 voix,
-majorité énorme en considérant le nombre des votants.
-
-[En marge: Bon effet de ce succès pour le gouvernement tout entier.]
-
-Ce succès produisit un grand effet dans le public. D'une part on
-voyait une majorité forte et sensée décidée à soutenir le
-gouvernement, de l'autre on voyait ce gouvernement ferme, sage, habile
-en fait de finances, sachant ce qu'il fallait vouloir, et le voulant
-fortement. Le lendemain la rente cinq pour cent qui était montée de 65
-francs à 75 par la présentation du projet, montait à 78 par son
-adoption, et la paix durant, il n'était pas chimérique de la supposer
-à 90 au moins, taux extraordinaire pour cette époque. Dans ce cas il
-devenait facile d'exécuter un emprunt, et de liquider immédiatement
-l'arriéré tout entier, en n'aliénant qu'une partie des bois dont la
-vente avait été ordonnée.
-
-[En marge: Mesures commerciales destinées à opérer la transition entre
-le blocus continental et la liberté des mers.]
-
-Les questions de finances n'étaient pas les seules qui relevassent du
-ministre spécial de ce département. La chute du blocus continental,
-qui s'était accomplie en même temps que celle de l'Empire, exigeait
-qu'on pourvût sans différer à la situation du commerce et de
-l'industrie. Napoléon n'avait pas assez persévéré dans le blocus
-continental pour vaincre l'Angleterre par les moyens commerciaux, mais
-il y avait persévéré assez pour jeter les fondements de notre
-industrie, et naturellement le jour où toutes les barrières étaient
-tombées à la fois par l'invasion de notre territoire, il s'était
-produit une véritable perturbation dans nos manufactures, ce qui avait
-ajouté aux militaires, aux fonctionnaires civils, aux acquéreurs de
-biens nationaux, une nouvelle classe de mécontents portés à regretter
-l'Empire.
-
-[En marge: Prétentions des diverses industries.]
-
-On a déjà vu que dans les premiers jours de la Restauration, M. Louis
-avait pris quelques mesures provisoires pour mettre notre législation
-commerciale en rapport avec le nouvel état des choses. Ainsi il avait
-réduit le droit sur les cotons bruts à un simple droit de balance,
-afin de donner à nos manufacturiers la possibilité de filer et de
-tisser à meilleur marché. Il avait réduit le droit sur les sucres et
-les cafés à un taux qui permît au commerce français de les vendre dans
-nos ports en concurrence avec le commerce britannique. Mais ces
-mesures n'avaient été que transitoires, et il en restait beaucoup
-d'autres à prendre pour assurer l'existence et le développement de nos
-manufactures. Ainsi qu'il arrive toujours, chacun demandait la
-prohibition absolue pour soi, en refusant la simple protection à
-autrui, et les Chambres étant devenues l'arbitre auquel s'adressaient
-tous les intérêts lésés, elles avaient été assaillies de pétitions
-pressantes par nos manufacturiers. Le ministre avait tâché de
-satisfaire à la plupart des demandes par des mesures modérées, et qui
-fussent de nature à obtenir l'assentiment des Chambres.
-
-[En marge: Rétablissement du service des douanes sur toutes les
-frontières.]
-
-[En marge: La prohibition maintenue à l'égard des fils et tissus de
-coton, des draps et des lainages.]
-
-D'abord il avait rétabli le service des douanes sur toutes nos
-frontières, et il avait en même temps arrêté un genre de fraude qui
-était né des circonstances exceptionnelles du moment. Les additions à
-notre territoire de 1790, qui nous avaient été accordées par le traité
-de Paris, quoique peu étendues, étaient cependant suffisantes pour
-contenir des quantités considérables de marchandises. Ces additions
-situées à la fois vers la Belgique, le Rhin et la Savoie, avaient été
-remplies de produits anglais, qui devaient se trouver français de
-droit le jour où nous prendrions possession définitive des nouveaux
-territoires. À l'égard de ces produits, le ministre prescrivit la
-réexportation de ceux qui étaient prohibés, et exigea l'acquittement
-des droits pour ceux dont l'entrée était autorisée moyennant un tarif.
-Il prononça la prohibition à l'égard des fils et tissus de coton, à
-l'égard des draps, et n'eut pour cela qu'à maintenir la législation
-existante. Nos filateurs et tisseurs de coton ayant la matière brute,
-non plus au prix du blocus continental, mais au prix actuellement
-admis dans toute l'Europe, purent cette année même à la foire de
-Leipzig vendre quelques-uns de leurs tissus en concurrence avec ceux
-des Anglais, parce qu'on les trouva de plus belle qualité. Toutefois
-ils avaient éprouvé un dommage considérable au moment de l'abolition
-du droit sur le coton brut, car ils n'avaient pu débiter leurs
-produits fabriqués qu'au prix auquel les avait fait descendre la
-suppression de ce droit. Ils évaluaient la perte ainsi essuyée à 30
-millions, et ils n'hésitèrent pas à en demander le remboursement aux
-Chambres, à titre de restitution d'un droit indûment perçu. Le
-ministre repoussa vivement cette prétention, et la Chambre se rangea
-de son avis. On considéra cette perte comme l'un de ces dommages de
-guerre qu'un gouvernement ne peut pas plus épargner à une industrie
-atteinte par un brusque renversement de frontière, qu'à une province
-occupée par l'ennemi.
-
-[En marge: Régime adopté pour l'industrie métallurgique.]
-
-La plus importante des industries modernes avec celle du coton, était
-celle du fer. Ce métal, destiné à remplacer la pierre et le bois dans
-une foule d'emplois, était appelé à devenir l'un des instruments les
-plus actifs de la civilisation moderne. La production s'en était fort
-développée en France par suite du blocus continental, qui interdisait
-l'entrée des fers étrangers arrivant par mer. L'abolition de ce régime
-plaçait notre industrie métallurgique en présence d'une concurrence
-redoutable. Il venait en effet de s'accomplir en Angleterre une grande
-révolution dans cette industrie, c'était le remplacement du bois par
-la houille comme combustible, et le remplacement du marteau par le
-laminoir comme moyen de forger. Il en résultait que les Anglais
-étaient en mesure à cette époque de produire la tonne de fer à 350
-francs, tandis que les Français ne pouvaient la produire qu'à 500. Il
-est vrai que le fer français fondu au bois, et forgé au marteau, avait
-d'incontestables avantages de qualité; néanmoins il était impossible
-qu'il supportât la concurrence. Aussi l'industrie métallurgique
-était-elle alors l'une des plus inquiètes et des plus agitées. Les
-maîtres de forges disaient avec raison que si on ne les protégeait pas
-contre le fer étranger, ils seraient contraints de renoncer à
-travailler, ce qui priverait la France d'une matière de première
-nécessité, et la rendrait dépendante des Anglais, qui bientôt lui
-feraient payer le fer plus cher que les Français eux-mêmes. Ils
-avaient pour appui les propriétaires de bois, qui ne pouvaient vendre
-leurs coupes qu'autant que les maîtres de forges s'en faisaient les
-acheteurs. Ils avaient pour adversaires les habitants des ports et des
-pays producteurs de vin, qui se flattaient de placer leurs vins dans
-le Nord, à condition de prendre ses fers. N'osant avouer leur
-véritable motif, ils donnaient pour raison que la France privée de la
-Belgique et des provinces rhénanes, ne serait pas en état de produire
-la quantité de fer nécessaire à ses besoins, allégation que
-l'expérience n'a pas justifiée. Les maîtres de forges demandaient la
-prohibition, et au contraire les commerçants et les propriétaires de
-vignobles réclamaient la liberté entière. Le ministre proposa
-d'établir sur les fers étrangers un droit de 150 francs par tonne, qui
-ajoutés aux 350 francs constituant le prix de revient des forges
-anglaises, égalait le prix français de 500 francs. Il pensa que cette
-protection serait suffisante. La discussion fut franche et vive au
-Corps législatif, et les deux intérêts en présence trouvèrent de
-chauds défenseurs. Un amendement qui portait le droit à 250 francs fut
-présenté, et obtint beaucoup de voix. Pourtant le droit de 150 francs
-eut l'avantage, et sur ce point encore la pensée du gouvernement
-prévalut complétement dans les Chambres.
-
-[En marge: La prohibition accordée en faveur de la raffinerie du
-sucre.]
-
-Après cette industrie, celle du raffinage des sucres adressa aussi ses
-réclamations soit au gouvernement, soit aux Chambres. La raffinerie
-était une ancienne industrie française des plus étendues et des plus
-fructueuses, surtout lorsque la France possédant Saint-Domingue, et en
-tirant une quantité immense de sucre brut, le raffinait pour une
-notable partie de l'Europe. La guerre, qui en favorisant nos
-industries nationales avait servi quelques industries rivales, avait
-procuré de rapides progrès à la raffinerie étrangère. Les raffineurs
-français élevèrent la voix. Ils rappelaient de grands souvenirs de
-prospérité coloniale, ils furent écoutés, et obtinrent la prohibition.
-
-[En marge: Libre sortie des grains et des laines moyennant un droit.]
-
-L'agriculture montra aussi des prétentions, et trouva dans le Corps
-législatif des oreilles favorablement disposées pour elle. Nos
-agriculteurs voulaient tirer parti de l'ouverture des mers pour
-exporter leurs grains et leurs laines. Les grains avaient été retenus
-en France à l'époque des dernières disettes, et quant aux laines,
-Napoléon avait interdit non-seulement leur sortie, mais celle des
-troupeaux, parce qu'il avait voulu que la grande importation des
-mérinos profitât exclusivement à l'amélioration des laines françaises.
-L'agriculture demandait donc le libre commerce des grains, des laines
-et des troupeaux, et elle avait contre elle le peuple du littoral,
-c'est-à-dire celui de la Normandie, de la Bretagne, de la Vendée,
-peuple ardemment royaliste. Elle avait contre elle également tous ceux
-qui emploient la laine, les fabricants de draps d'abord, et ensuite
-les fabricants de ces tissus si variés connus sous le nom de
-_mérinos_, qui sont devenus pour le peuple un vrai bienfait par leur
-propagation et leur bas prix. Pourtant l'agriculture avait de bons
-arguments à faire valoir, car s'il est naturel, dans l'intérêt de
-l'industrie nationale, d'interdire l'entrée des produits étrangers, il
-l'est moins de prohiber la sortie des produits nationaux. Elle
-semblait donc avoir raison; elle était en outre fort en faveur, et la
-Chambre des députés d'accord avec le ministre des finances, permit
-l'exportation des grains, en les frappant à la sortie d'un droit
-mobile qui s'élevait avec leur prix. On permit l'exportation des
-laines, en se bornant à soumettre à un droit celle des béliers.
-
-Telles furent les principales mesures au moyen desquelles on essaya
-d'opérer la transition du blocus continental à la liberté des mers. On
-supprima, ainsi que nous venons de le dire, les droits sur les
-matières premières exotiques, telles que le coton brut, les teintures,
-les bois, que Napoléon avait surtaxées comme provenant du commerce
-britannique; on continua de prohiber les tissus de coton, pour assurer
-aux tissus nationaux une protection absolue; on frappa les fers d'un
-droit équivalant à la différence du prix entre le fer anglais et le
-fer français; et quant aux objets de grande consommation, tels que le
-sucre et le café, qui n'étaient imposés qu'au profit du Trésor, on
-diminua singulièrement le droit, pour ôter à la contrebande, devenue
-plus facile par le rétablissement de la paix, une partie de ses
-avantages. Enfin on prohiba la raffinerie étrangère, et on déclara
-libre ou à peu près libre la sortie de nos produits agricoles.
-
-[En marge: Succès de ces mesures.]
-
-[En marge: Autorité croissante des Chambres, bien qu'elles ne
-partagent pas toute la vivacité des sentiments du parti libéral.]
-
-Ces mesures, conçues dans un louable esprit de modération, obtinrent
-l'approbation générale. Le gouvernement était ainsi tour à tour
-soutenu ou contenu par les Chambres, et les Chambres devenaient
-l'autorité tutélaire auprès de laquelle tous les intérêts froissés
-cherchaient un refuge. Cependant les hommes fortement épris des idées
-de liberté, regrettaient quelquefois que la Chambre des députés ne se
-prononçât pas d'une manière plus tranchée. Ils auraient voulu par
-exemple qu'elle rejetât purement et simplement la loi sur la presse.
-Mais en rendant cette loi temporaire, la Chambre des députés avait
-sauvé le principe de la liberté, et pour les hommes sages c'était
-assez, car pour aller au delà il eût fallu faire essuyer à la royauté
-un échec qui l'aurait singulièrement affaiblie, et qui de plus
-l'aurait profondément irritée contre le nouveau régime. Politiquement,
-cette conduite était évidemment la meilleure.
-
-[En marge: Attitude particulière de la Chambre des pairs, et à propos
-de quelques-unes de ses manifestations.]
-
-La Chambre des pairs, de son côté, n'avait pas agi moins sagement que
-la Chambre des députés. Elle avait profondément discuté la loi de la
-presse, et ne l'avait admise qu'après en avoir retranché le préambule,
-qui semblait considérer la censure comme un principe existant dans la
-Charte. Elle avait adressé surtout au ministre de l'intérieur une
-excellente réponse, à l'occasion du rapport présenté aux deux Chambres
-sur l'état de la France. Napoléon, comme on s'en souvient, faisait
-chaque année présenter au Corps législatif un exposé de la situation
-de l'Empire, pour en constater les progrès successifs. Le gouvernement
-crut devoir suivre cet exemple, et profiter de l'occasion pour faire
-bien ressortir l'état de désolation où l'Empire et la Révolution
-laissaient la France. L'exposé du ministre de l'intérieur
-n'envisageant la France que d'un seul point de vue, n'était vrai que
-dans le tableau des misères produites par la guerre. La Chambre des
-députés répondit par un simple remercîment à la production de cette
-pièce, mais la Chambre des pairs, remplie aux deux tiers des membres
-du Sénat, ne voulut livrer ni la Révolution, ni même l'Empire, à cet
-excès d'injustice. Elle fit une réponse motivée, dans laquelle elle
-rappela les immenses bienfaits que la France devait à l'application
-des principes de 1789, à l'abolition des jurandes et de toutes les
-entraves qui jadis gênaient l'industrie dans l'intérieur du
-territoire, à la division de la propriété territoriale, à
-l'augmentation du nombre des propriétaires fonciers, à la mise en
-valeur d'une grande partie du sol, à l'établissement et au
-perfectionnement des manufactures, et après avoir rappelé ces
-bienfaits si divers, elle ajouta qu'elle y voyait, ainsi que dans la
-paix et la liberté dues aux Bourbons, des motifs d'espérer un prompt
-rétablissement de la prospérité publique. La réponse, sans cesser
-d'être respectueuse, était digne, vraie, et pleine d'à-propos.
-
-[En marge: Effet produit sur le Roi et les princes par l'esprit que
-manifestent les Chambres.]
-
-[En marge: Le Roi demeure assez tranquille, tout en partageant
-certaines vues de l'émigration.]
-
-[En marge: Élargissement par l'influence du Roi de MM. Dard et
-Falconnet.]
-
-[En marge: Agitation continuelle de M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: Ce prince se rend importun au Roi.]
-
-[En marge: Réserve de M. le duc d'Angoulême.]
-
-[En marge: Emportements de M. le duc de Berry.]
-
-Les deux Chambres, sans répondre à la vivacité des sentiments du parti
-libéral, méritaient donc la confiance des hommes éclairés,
-commençaient à l'obtenir, et acquéraient peu à peu, nous le répétons,
-la force de contenir et de soutenir le gouvernement, ce qui était pour
-lui également désirable. Malheureusement la contradiction que
-rencontrait le gouvernement, sans l'avoir encore irrité contre le
-régime constitutionnel, n'avait guère amélioré ses penchants. Le Roi
-était à peu près le même, c'est-à-dire tranquille, envisageant les
-questions avec calme, et assez enclin à laisser faire ses ministres
-quand il ne s'agissait pas du principe de son autorité ou de
-quelques-uns des intérêts essentiels de l'émigration. Ces intérêts en
-effet lui tenaient fort à coeur. Ainsi, relativement aux biens
-nationaux, il se faisait une vraie violence, et, s'il l'avait pu, il
-les aurait rendus aux anciens propriétaires. Il avait notamment fort
-désapprouvé l'arrestation de MM. Dard et Falconnet, auteurs des deux
-brochures dirigées contre l'irrévocabilité des ventes nationales.
-Après une courte instruction ces deux avocats avaient été élargis, aux
-grands applaudissements de la haute émigration, qui les avait visités,
-comblés de soins pendant leur courte captivité, et qui continua de
-remplir leur maison après leur sortie de prison. Le Roi prit aussi
-fait et cause pour ses gardes du corps dans leurs querelles avec la
-garde nationale et avec l'armée, et manifesta l'intention de les
-soutenir à tout prix. Ses ministres sans le contredire se bornèrent à
-essayer de prévenir de nouvelles collisions, ou d'en corriger l'effet
-quand ils n'avaient pu les prévenir. Sauf ces exceptions, le Roi
-laissait ses ministres suivre le courant, à quoi ils n'étaient que
-trop enclins. Quant à M. le comte d'Artois revenu de Saint-Cloud à
-Paris, à la suite d'une absence motivée par sa santé et par sa
-mauvaise humeur, il se donnait comme toujours beaucoup de mouvement,
-écoutait les solliciteurs de province qui venaient demander des places
-en alléguant leur royalisme, leur faisait des promesses qu'il ne
-pouvait tenir, et abondait dans le sens de leurs passions extrêmes, ce
-qui le rendait de plus en plus l'objet des espérances et de l'amour de
-la faction dite _ultra-royaliste_. Il avait, par curiosité, par goût
-de se mêler du gouvernement, par la méfiance propre aux esprits
-faibles, laissé s'établir autour de lui une police composée des
-intrigants de tous les régimes, usés au service des polices
-antérieures, et cherchant, auprès de ce qu'on appelait alors le
-_pavillon Marsan_ (celui que le prince occupait dans le palais des
-Tuileries), un emploi qui leur était refusé à la direction générale de
-la police. Ce prince était charmé de recueillir ainsi des bruits ou
-piquants ou inquiétants, de les apporter au Roi, de pouvoir lui
-montrer qu'on le servait mal, ou qu'il ne savait pas se faire servir,
-et que tandis qu'il lisait ses auteurs classiques, la monarchie était
-minée, et menacée de nouvelles catastrophes. Louis XVIII, éclairé par
-M. Beugnot, qui s'appliquait à lui prouver le peu de fondement des
-informations de Monsieur, avait plusieurs fois enjoint à son frère de
-renoncer à ces commérages, et de le laisser vivre en paix. Monsieur
-n'en tenait compte, et continuait ce manège, se contentant seulement
-d'en parler moins souvent au Roi. Des deux fils de Monsieur, l'un, le
-duc d'Angoulême, peu spirituel mais sage et modeste, comme nous
-l'avons déjà dit, ne cherchait à se donner que le rôle qu'on lui
-accordait, et voyageait en ce moment dans l'Ouest pour y faire
-respecter l'autorité royale un peu plus qu'elle ne l'était; l'autre,
-M. le duc de Berry, ne manquant pas d'esprit, mais emporté au delà de
-toutes les bornes, avait d'abord réussi auprès des troupes dont il
-s'occupait assidûment, mais commençait à les blesser par une violence
-qu'il avait contenue au début, et qu'il contenait beaucoup moins, à
-mesure que le naturel revenait, et que se révélait chaque jour
-davantage la difficulté de rattacher l'armée aux Bourbons. Ainsi,
-malgré d'assez grandes différences entre eux, ces trois princes
-partageaient beaucoup trop les penchants de leurs amis pour résister à
-leur influence, et se garantir de leurs fautes. À chaque instant
-quelque nouvelle manifestation de leur part venait ajouter aux
-incidents dont la malveillance des partis cherchait à profiter.
-
-[En marge: Procession le 15 août, pour rappeler et confirmer le voeu
-de Louis XIII.]
-
-Le 15 août était le jour où sous l'Empire on célébrait la
-Saint-Napoléon. Il aurait fallu n'y pas prendre garde, et s'appliquer
-à laisser oublier cette journée. La famille royale voulut, au
-contraire, qu'elle continuât d'être une fête, mais en devenant une
-fête royaliste. C'était le jour où Louis XIII, en reconnaissance de la
-grossesse d'Anne d'Autriche, avait par un voeu solennel placé la
-France sous la protection de la Vierge. Quelque respectable que fût ce
-souvenir historique, il fallait bien consulter les circonstances avant
-de céder au plaisir de le réveiller. On n'en fit rien, et on ordonna
-une procession solennelle dans toute la France pour rappeler et
-confirmer le voeu de Louis XIII. Les princes à Paris la suivirent à
-pied, le cierge à la main, et ce spectacle ne produisit pas un effet
-heureux sur les esprits qu'offusquait le zèle religieux des Bourbons.
-Les officiers à la demi-solde, toujours très-nombreux dans la
-capitale, se raillèrent fort de ces princes si dévots, et les soldats
-achetèrent de la chandelle pour célébrer la Saint-Napoléon en
-illuminant leurs casernes. On eut même la plus grande peine pour faire
-éteindre dans la soirée cette illumination séditieuse.
-
-[En marge: Fête offerte au Roi par la ville de Paris.]
-
-Le 29 août, une manifestation d'un autre genre produisit un effet non
-moins fâcheux. Le Roi, invité par la ville de Paris à une fête
-magnifique, alla dîner à l'hôtel de ville, ce qu'il n'avait pas encore
-fait depuis son retour en France. D'abord il fallut apaiser une
-querelle des gardes du corps et de la garde nationale. Les gardes du
-corps voulaient occuper seuls les appartements intérieurs, et reléguer
-la garde nationale au dehors. C'était une prétention inconvenante, car
-la garde nationale n'était que la ville de Paris elle-même prenant les
-armes pour rendre honneur au Roi, et à l'hôtel de ville elle était
-chez elle. La reléguer à la porte du palais municipal, pendant que les
-gardes du corps seraient dans l'intérieur, était un étrange oubli de
-toutes les bienséances. La querelle s'échauffant, le Roi partagea le
-différend, et il fut convenu que la garde nationale et les gardes du
-corps se distribueraient par moitié les appartements intérieurs.
-
-[En marge: Fâcheux caractère de cette fête.]
-
-La fête commença par un dîner offert au Roi: un bal devait suivre. La
-magnificence, le goût furent dignes et de la grande cité qui recevait
-son roi, et de l'hôte auguste qui était reçu chez elle. Louis XVIII
-assis à la table principale avec les princes de sa famille, y avait
-admis trente-six dames par une sorte de dérogation à l'ancien usage.
-Dans le nombre il avait compris les premières dames de l'ancienne
-cour, méritant fort d'y être assurément, et trois ou quatre seulement
-de la nouvelle noblesse. Cette circonstance du reste ne devait pas
-être la plus remarquée. Le préfet, debout derrière le siége du Roi,
-servait le monarque, la femme du préfet, dans la même attitude,
-servait madame la duchesse d'Angoulême. Les membres du conseil
-municipal remplissaient le même office auprès des princes.
-Certainement on avait vu jadis des princes et même des rois servir des
-empereurs; mais on peut dire, sans céder à de vulgaires préjugés
-démocratiques, que le temps de ces spectacles était passé. Napoléon
-avec tout le prestige de sa gloire et de sa puissance, n'avait pu en
-corriger l'inconvenance, quand il avait voulu les renouveler, et il ne
-l'avait d'ailleurs jamais essayé aussi complétement. Le lendemain de
-la fête de l'hôtel de ville, les flatteurs de cette époque
-s'exprimèrent avec un vif enthousiasme sur la magnificence et la
-beauté morale des scènes de la veille. Ils parlèrent des fêtes de la
-Révolution et de l'Empire avec un profond mépris, dirent que ni les
-unes ni les autres n'avaient jamais rien offert de pareil à ce qu'on
-venait de voir, qu'à l'autorité légitime seule, reconnue, acceptée par
-tous, il était donné de présenter des spectacles semblables, et que
-ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister en conserveraient un
-souvenir ineffaçable. Ils débitèrent ainsi les banalités qu'on répète
-à la suite de toutes les fêtes, et qui ne persuadent que les invités.
-Sans doute, et très-heureusement, il n'est pas de nos jours impossible
-à la royauté d'attirer encore le respect, mais c'est à la condition de
-beaucoup de vertu, de simplicité, de sévérité de goût, et d'un respect
-pour les hommes égal à celui qu'elle exige pour elle-même.
-
-[En marge: On rapproche la fête de l'hôtel de ville de certaines
-scènes qui se passent en province, et dans lesquelles d'anciens
-seigneurs montrent des prétentions ridicules.]
-
-[En marge: Faiblesse de l'administration.]
-
-[En marge: Incapacité administrative de M. de Montesquiou.]
-
-[En marge: Les préfets laissés sans direction.]
-
-[En marge: M. Beugnot dénonce l'état de la France au Roi, qui se borne
-à rire avec lui des fautes des émigrés.]
-
-[En marge: Désir des princes de voyager, afin de _royaliser_ la
-France.]
-
-Les peuples jugent par les yeux, et c'est dans les représentations
-extérieures d'un gouvernement qu'ils vont chercher le plus souvent sa
-signification morale. On s'obstina à voir dans le rôle que les
-magistrats municipaux avaient accepté auprès du Roi, le rôle que
-certains hommes auraient voulu imposer à la nation elle-même, et on
-rattacha les scènes de l'hôtel de ville aux extravagances que quelques
-anciens seigneurs venaient de se permettre en Normandie, en Bretagne,
-en Languedoc, en Provence. Les uns avaient voulu que dans leurs
-églises de village on leur présentât l'encens, d'autres que le pain
-bénit leur fût offert avant de l'être aux autorités municipales, et
-ils avaient provoqué des conflits ridicules, recueillis avec
-empressement par les journaux, et même dénoncés aux Chambres. Du reste
-ce n'étaient là que des incidents qui auraient eu peu d'importance, si
-on avait possédé un gouvernement ferme, rigoureusement légal,
-conséquent avec les institutions qu'il avait données, et animé de
-l'esprit qui se manifestait dans les Chambres. Malheureusement ce
-gouvernement ne pouvait se trouver dans un ministère sans unité, sans
-chef, sans esprit de conduite et sans influence. Celui des ministres
-qui avait avec le pays les relations les plus directes, le ministre de
-l'intérieur, M. de Montesquiou, aimable quand il n'était pas trop
-suffisant, raisonnable pour un homme de son origine et de son parti,
-parlant avec aisance et succès aux Chambres, était néanmoins le plus
-incapable des administrateurs, parce qu'il n'avait ni fermeté, ni
-application au travail. Après avoir rappelé les commissaires
-extraordinaires, il avait laissé une grande partie des préfets
-impériaux en place, sans s'expliquer à leur égard, sans leur faire
-savoir s'ils seraient maintenus ou congédiés. Qu'on laissât à leur
-poste les fonctionnaires spéciaux, tels que les agents des finances,
-des ponts et chaussées, de la guerre, de la marine, rien de mieux, car
-on n'aurait pas eu de quoi les remplacer. Mais quant aux préfets,
-personnages tout politiques, devant représenter exactement l'esprit et
-les sentiments du nouveau gouvernement, les conserver était difficile,
-et assez dangereux. Pourtant, faute de sujets capables, car le parti
-royaliste éloigné depuis longtemps des affaires en fournissait peu
-alors, M. de Montesquiou avait été obligé de laisser en fonctions un
-grand nombre des préfets de l'Empire. Il aurait dû au moins les
-changer de département, ce qui leur aurait donné une sorte d'origine
-royale, et leur aurait épargné le désagrément de se contredire sous
-les yeux de leurs administrés. Il n'en avait rien fait, et s'était
-contenté dans les départements où il y avait quelques anciens nobles,
-réputés capables d'exercer une fonction publique, de les nommer
-préfets ou sous-préfets, et il avait livré les uns et les autres à
-leur propre inspiration, sans s'expliquer, nous le répétons, sur le
-sort réservé aux préfets de l'Empire. Il en résultait que les préfets
-royalistes se livraient à leurs passions, et que les préfets impériaux
-conservés étaient d'une faiblesse extrême, de peur de s'attirer la
-colère des royalistes. Ainsi les uns faisaient hardiment le mal, les
-autres le laissaient faire complaisamment, et souffraient qu'on dît
-publiquement que la Charte était un expédient momentané, que les
-Bourbons une fois raffermis compléteraient la restauration en
-rétablissant la dîme, en rendant les biens de l'Église et des
-émigrés, etc... Pour prévenir de telles fautes il aurait fallu lire
-soi-même une correspondance nombreuse, y répondre immédiatement,
-commander, agir en un mot, toutes choses dont M. de Montesquiou était
-incapable. À peine s'apercevait-il des accidents les plus graves,
-lorsqu'il en était résulté un scandale comme celui de l'évêque de la
-Rochelle, et alors il intervenait par une lettre froide et inefficace.
-L'homme d'esprit qui dirigeait la police, M. Beugnot, avait
-parfaitement entrevu cet état de choses, et avait envoyé dans les
-départements des agents intelligents et éclairés qui lui avaient
-adressé une suite de rapports extrêmement instructifs, et révélant
-l'étrange situation de la France à cette époque. Les communiquer à
-Louis XVIII était chose fort délicate, car c'était lui dénoncer comme
-insensés, et quelquefois comme très-coupables, ses amis les plus
-zélés. M. Beugnot, lorsque parmi ces rapports il y en avait de
-piquants et de capables d'amuser un roi railleur, profitait de
-l'occasion pour les mettre sous ses yeux. Louis XVIII les lisait, puis
-les rendait à M. Beugnot, et se bornait à rire avec lui de ce qu'il
-appelait les amis de son frère. Les choses n'allaient pas plus loin,
-et c'était là tout le gouvernement. Cependant comme on sentait
-confusément la faiblesse de l'administration, les princes s'étaient
-persuadé qu'ils devaient se montrer, que leur présence rallierait et
-subjuguerait tous les coeurs, et répandrait partout la flamme du
-royalisme. Ils se trompaient étrangement, et ne voyaient pas qu'au
-lieu de diminuer le mal, ils allaient l'accroître. Bien gouverner
-alors c'eût été contenir les passions de ses amis, et envoyer des
-princes dans les provinces, c'était au contraire exalter ces passions
-au plus haut point, et recueillir pour unique bien quelques
-manifestations de royalisme, aussi vaines que le sont ordinairement
-les acclamations des peuples, qui crient toujours quand on les émeut,
-oublient le lendemain le cri de la veille, pour en pousser un tout
-contraire le surlendemain, si on les émeut dans un sens différent.
-
-[En marge: M. le duc d'Angoulême envoyé dans l'Ouest.]
-
-Le pays le plus agité, l'Ouest, fut celui où l'on songea d'abord à
-envoyer l'un des princes. On choisit, et on fit bien, M. le duc
-d'Angoulême. Il employa les mois de juillet et d'août à ce voyage. Il
-fut décidé qu'en septembre et octobre M. le comte d'Artois visiterait
-la Champagne et la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné,
-la Franche-Comté, et que dans le même temps M. le duc de Berry
-parcourrait les provinces frontières, où les militaires se trouvaient
-en grand nombre.
-
-[En marge: État des provinces de l'Ouest.]
-
-[En marge: Bonne volonté et sages discours de M. le duc d'Angoulême.]
-
-Les provinces de l'Ouest, c'est-à-dire la basse Normandie, la
-Bretagne, la Vendée, avaient déplu à Louis XVIII, parce qu'elles ne
-semblaient pas tenir compte de lui, et qu'elles parlaient beaucoup
-plus de M. de la Rochejacquelein, par exemple, et de quelques autres
-chefs royalistes, que du Roi lui-même. Les insurgés de ces provinces,
-comme nous l'avons dit, s'étaient réunis, armés aux dépens des bleus
-dont ils avaient pris les fusils, avaient rappelé leurs anciens chefs,
-en avaient choisi de nouveaux quand les anciens étaient morts, et
-suivaient leurs instructions beaucoup plus que celles du gouvernement.
-Le duc d'Angoulême fut chargé de leur faire entendre qu'il y avait un
-roi, qu'il n'y en avait qu'un, et que c'était celui-là dont il fallait
-reconnaître et respecter l'autorité. Pour ne pas trop afficher
-l'intention d'un voyage dans les pays autrefois insurgés, ce prince
-annonça qu'il allait visiter le littoral de la Manche, c'est-à-dire
-Brest, Nantes, la Rochelle, etc. Aussi laissa-t-il à gauche la contrée
-des chouans, et alla-t-il directement par la basse Normandie à Rennes
-et Brest. Il fût accueilli avec un empressement et des démonstrations
-bien naturels dans des provinces où sa présence rappelait le souvenir
-de tant de souffrances endurées pour la cause des Bourbons, et où il y
-avait une foule de vieillards qui ne pouvaient se les rappeler que les
-yeux pleins de larmes. Il trouva les royalistes soit anciens, soit
-nouveaux, parlant de la Charte très-légèrement, considérant le
-maintien des ventes nationales comme un acte de prudence tout
-momentané, considérant le Concordat comme une autre espèce de Charte
-tombée avec Bonaparte. Il trouva le peuple porté à voir dans les
-impôts un reste de la tyrannie impériale dont il fallait promptement
-se débarrasser, et bien décidé à ne pas souffrir la sortie des grains
-quoique décrétée par les royalistes, les acquéreurs de biens nationaux
-alarmés et prêts à s'unir pour se défendre, la magistrature défiante
-et attendant avec anxiété la nouvelle investiture qu'on lui
-promettait, enfin l'armée triste, hostile et à peine respectueuse. Le
-prince n'avait pas assez de pénétration pour apprécier la portée de
-cet état de choses, mais il avait assez de sens et de droiture pour
-le juger contraire au bon ordre, contraire surtout aux promesses du
-Roi qui, selon lui, devaient être loyalement remplies, et il tint un
-excellent langage, excepté au sujet des affaires religieuses sur
-lesquelles la dynastie tout entière avait les plus dangereuses
-opinions. Il s'attacha partout à persuader qu'il n'y avait pas deux
-rois, l'un au pavillon de Flore, appelé Louis XVIII, ancien jacobin,
-disaient les gens de province, très-rusé, promettant pour ne pas
-tenir, et l'autre, le comte d'Artois, résidant au pavillon Marsan,
-ayant seul dans le coeur les vrais sentiments d'un bon royaliste; le
-premier représenté par les préfets, auxquels il ne fallait ni obéir ni
-croire, le second représenté par quelques chefs de chouans, qu'il
-fallait exclusivement écouter et suivre. Il leur déclara qu'il n'y
-avait qu'un roi, qu'on devait exécuter ses ordres, payer les impôts,
-permettre aux grains de sortir, ne pas inquiéter les acquéreurs de
-biens nationaux, en un mot vivre paisibles, jouir du repos public et
-en laisser jouir les autres. Il parla moins sagement aux prêtres, dont
-il parut partager les erreurs, excepté toutefois à l'égard de la dîme
-et des biens d'Église. Il donna force tant qu'il put aux autorités
-régulières, enthousiasma la masse du peuple par sa qualité seule de
-Bourbon, satisfit les honnêtes gens par sa modération et sa droiture,
-mais malheureusement ne séduisit personne, et après avoir traversé
-Laval, Rennes, Brest, Lorient, laissa le pays presque aussi troublé
-qu'il l'avait trouvé, parce que si ses discours étaient bons, sa
-présence néanmoins causait une vive émotion, et que dans le moment
-toute émotion était un mal, vu qu'elle réveillait les passions qu'il
-aurait fallu éteindre.
-
-[En marge: M. le duc d'Angoulême à Nantes.]
-
-[En marge: Esprit de cette grande ville.]
-
-Nantes était un point important à visiter. On voyait là une très-riche
-bourgeoisie commerçante, aimant les principes de la Révolution,
-détestant ses excès dont elle avait eu sous les yeux de cruels
-exemples, mais haïssant tout autant l'insurrection vendéenne, et
-mécontente de l'arrogance de la noblesse des deux rives de la Loire.
-Elle avait pour le régime impérial, sous lequel elle avait été privée
-de tout commerce, une aversion qui l'avait naturellement portée vers
-les Bourbons arrivant avec la paix et la Charte. Mais d'une part les
-extravagances de l'émigration et des prêtres, de l'autre la peine
-qu'elle avait à rétablir le négoce, l'avaient indisposée. Elle
-regrettait amèrement l'île de France, imputait aux Anglais les calculs
-les plus pervers, et en voulait au gouvernement de sa partialité pour
-l'Angleterre. Nos colonies, sur lesquelles Nantes avait beaucoup
-compté, venaient d'être encombrées par le pavillon britannique de
-produits de l'Europe, et il n'y avait pas quant à présent grand trafic
-à espérer avec elles. Par tous ces motifs les Nantais étaient des
-royalistes sincères, mais déjà un peu déçus dans leurs espérances, et
-parfaitement constitutionnels. Les Vendéens ayant annoncé qu'ils
-mettraient sur la rive gauche de la Loire un poteau portant: _Ici
-commence la Vendée_, ils avaient déclaré qu'ils en mettraient un aux
-portes de Nantes avec ces mots: _Ici échoua la Vendée_.
-
-[En marge: M. le duc d'Angoulême dans le Bocage.]
-
-[En marge: Simplicité et honnêteté de cette partie de la Vendée.]
-
-[En marge: Faute de M. le duc d'Angoulême à l'égard de l'évêque de la
-Rochelle.]
-
-Le duc d'Angoulême fut fort bien accueilli par les Nantais, leur tint
-un langage modéré qui leur plut, et les ramena à de meilleures
-dispositions. En quittant Nantes il entra en pleine Vendée, et se
-rendit d'abord à Beaupréau. Il était là dans le Bocage, dans ce pays
-coupé, presque inaccessible, où des nobles vivant patriarcalement avec
-leurs paysans les avaient jadis conduits au feu contre les armées de
-la République. Il y avait dans ces campagnes beaucoup de foi, de
-simplicité, et très-peu de cet esprit d'intrigue et de brigandage qui
-avait signalé la chouannerie. Les paysans du Bocage étaient assez
-tranquilles, sous la direction de leurs seigneurs qui leur disaient
-d'attendre ce que le Roi ordonnerait, et d'y obéir. Leur seule
-insubordination consistait à payer lentement les impôts, dans
-l'espérance de les voir abolis. Il en vint cinq à six mille à
-Beaupréau, avec leurs seigneurs et leurs bannières blanches, vivement
-émus en présence du prince, comme ils devaient l'être en se rappelant
-tant de luttes, tant de douleurs et de ruines supportées pour la cause
-royale. Leur langage ne fut point inconvenant; d'ailleurs ils avaient
-le sentiment des améliorations obtenues depuis 1789, et peu de goût au
-rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Dans ce centre du
-Bocage il y eut beaucoup de scènes touchantes et presque aucune de
-regrettable. À Bourbon-Vendée le prince trouva l'esprit moins simple
-et moins innocent des gens du Marais. Dans cette région moins agricole
-et un peu plus commerçante, on aimait le mouvement, on cherchait
-l'importance, on pratiquait la contrebande, on échappait volontiers à
-l'impôt, et on manifestait des passions assez turbulentes. Le clergé
-surtout s'y montrait dépourvu de toute raison. Le prince y redit à
-ceux qui vinrent l'entendre ce qu'il avait dit partout, et ce ne fut
-pas sans quelque effet. Il se rendit ensuite à la Rochelle, où il
-aurait dépendu de lui de faire beaucoup de bien en accueillant
-l'évêque titulaire, contre lequel le clergé local était en révolte au
-profit de l'ancien évêque non démissionnaire. Malheureusement M. le
-duc d'Angoulême, qui était le plus dévot des princes de sa famille,
-refusa de recevoir l'évêque titulaire, et donna ainsi un démenti des
-plus déplorables à la lettre de M. de Montesquiou. La petite Église
-fut transportée de joie, et en devint plus arrogante que jamais, car
-on ne pouvait rien faire de plus significatif pour elle que de refuser
-de voir le prélat en fonction, pour lequel cependant le gouvernement
-venait de demander l'obéissance. C'était déclarer par la bouche du
-prince que le gouvernement officiel était une illusion dont il ne
-fallait pas être dupe.
-
-[En marge: M. le duc d'Angoulême à Bordeaux.]
-
-[En marge: Déceptions dont se plaint cette grande ville, et efforts de
-M. le duc d'Angoulême pour ramener le contentement dans les esprits.]
-
-À Bordeaux, le prince se trouvait pour ainsi dire dans sa capitale.
-C'était là qu'avait paru le premier des Bourbons, et ce Bourbon
-c'était lui. Mais là, comme ailleurs, on n'en était plus à la joie et
-aux flatteuses espérances des premiers jours. Après avoir considéré
-les Anglais comme des libérateurs, et aussi comme de riches
-consommateurs, car ils avaient bu et emporté beaucoup de vins, on en
-était venu à une véritable exaspération contre eux, depuis la perte de
-l'île de France, et depuis ce qu'on avait appris de l'état de nos
-colonies, remplies à l'avance de marchandises britanniques. En outre
-les Bordelais étaient mécontents de quelques saillies imprudentes de
-la noblesse de Guyenne, et en particulier du maintien obstiné des
-droits réunis. La haine des Anglais, le mécontentement inspiré par la
-noblesse, l'irritation contre les droits réunis, étaient donc les
-trois sentiments à combattre et à modérer chez les Bordelais. Le duc
-d'Angoulême s'y appliqua de son mieux, soutint, ce qui était vrai, que
-les Anglais s'étaient conduits en vainqueurs peu généreux sans doute,
-mais qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher la renaissance du
-commerce français, et qu'avec un peu de temps et de travail on le
-verrait refleurir. Il traita la riche bourgeoisie avec distinction, et
-enfin insista sur la nécessité absolue des impôts indirects, le budget
-de l'État ne pouvant pas s'en passer. Il exerça sous ce rapport une
-influence assez heureuse sur la partie éclairée du commerce bordelais.
-
-De Bordeaux, le prince se rendit à Mont-de-Marsan, Bayonne, Pau,
-Toulouse, Limoges, tenant à tout le monde des discours assez sages,
-répandant çà et là quelques avis utiles, mais remuant, sans le
-vouloir, les passions royalistes plus qu'il ne convenait à l'intérêt
-de la France et de sa famille. Il opéra son retour vers Paris par
-Angers et le Mans.
-
-[En marge: Retour par l'Anjou et le Mans.]
-
-[En marge: Scènes à Angers.]
-
-[En marge: Fermeté de M. le duc d'Angoulême.]
-
-Angers était une des villes les plus agitées de l'Ouest, et l'une des
-plus importantes. La bourgeoisie et la noblesse y étaient fort
-divisées sur tous les sujets qui partageaient les hommes en ce
-temps-là. En général, la bourgeoisie composait l'infanterie de la
-garde nationale, et la noblesse en composait la cavalerie, parce que
-celle-ci étant plus riche pouvait entretenir des chevaux. La cavalerie
-s'était donné un habit particulier, qu'on appelait l'habit vendéen,
-et que, malgré des ordres réitérés de Paris, elle n'avait pas voulu
-abandonner. De plus, elle affichait l'intention d'entourer
-exclusivement le prince, et de former sa garde personnelle. Cette
-prétention s'était manifestée en plus d'un endroit, et au Mans
-notamment, au centre du pays des anciens chouans. Il s'était même
-révélé parmi ces derniers une prétention bien autrement grave, c'était
-de se réunir au nombre de vingt mille, avec leurs chefs et leurs
-bannières, et d'accompagner ainsi le duc d'Angoulême pendant son
-séjour dans la province. Il y avait plus d'un mois que les deux
-préfets d'Angers et du Mans étaient à l'oeuvre pour empêcher des
-manifestations de ce genre, et ils n'avaient pu y réussir. Pourtant, à
-l'approche de M. le duc d'Angoulême, et grâce à plusieurs
-recommandations émanées de lui, ils parvinrent à faire entendre raison
-aux têtes folles, et particulièrement à Angers la garde à cheval
-promit de s'abstenir de toute prétention inconvenante, et de son côté
-la garde nationale à pied fit la même promesse. Malgré ces assurances
-de tranquillité, le prince étant arrivé aux portes d'Angers, et toutes
-les autorités étant allées avec les troupes à sa rencontre, une
-compagnie de la garde nationale à pied, qui se défiait des prétentions
-de la cavalerie, coupa le cortége, et environna M. le duc d'Angoulême
-qu'elle plaça dans une espèce de carré. Ni le prince ni l'autorité
-militaire n'osèrent sévir sur l'heure même, car le sentiment public
-était avec les infracteurs à la règle, et il fallut entrer dans la
-ville escorté de la sorte. Une fois à Angers, M. le duc d'Angoulême
-voulut faire acte d'autorité envers l'un et l'autre parti; il prononça
-la dissolution de la compagnie d'infanterie qui avait troublé
-l'ordonnance de la fête, mais rétablit la balance par une vive
-remontrance adressée à l'un des principaux personnages de la noblesse.
-«C'est vous, monsieur, lui dit-il, qui voulez être ici plus roi que le
-Roi, qui voulez qu'on vous présente les armes, qu'on vous obéisse,
-qu'on n'obéisse pas aux autorités, et qui troublez par vos prétentions
-un pays où vous devriez donner l'exemple de l'union des esprits et de
-la soumission aux lois? Des royalistes tels que vous sont plus
-dangereux que les ennemis les plus redoutables; retirez-vous.»--Cette
-scène, devenue bientôt le sujet des entretiens de la ville, charma la
-bourgeoisie, et aurait produit le plus grand bien si elle avait pu
-être connue de la France entière. Mais on défendit aux journaux de la
-publier. Le prince pardonna ensuite à la compagnie de la garde
-nationale qui avait été dissoute, permit de la reformer, et laissa les
-gens sages d'Angers parfaitement contents de lui.
-
-[En marge: Fin du voyage de M. le duc d'Angoulême, lequel a été un
-mélange de bien et de mal.]
-
-Au Mans, on était parvenu à faire entendre raison aux chefs des
-chouans, et ce qui avait contribué à les rendre plus dociles, c'est
-qu'ils avaient moins retrouvé de leurs anciens soldats qu'ils ne
-l'espéraient d'abord, et que parmi les nouveaux très-peu étaient
-capables de faire quinze ou vingt lieues à leurs frais, pour prendre
-part à une démonstration politique. Le prince fut donc délivré de ce
-souci. Il n'en vit pas moins beaucoup de royalistes ardents, beaucoup
-de vieux soldats de la guerre civile qui lui exprimèrent des
-sentiments très-peu modérés, sans se livrer toutefois à aucune
-démonstration fâcheuse. Il rentra à Paris au milieu d'août, ayant eu
-la volonté de faire le bien, mais plus souvent le triste destin de
-faire le mal, en agitant sans le vouloir des pays qu'il aurait fallu
-calmer.
-
-[En marge: Voyage de M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: Sa conduite en Champagne, et ses promesses de soulagement
-aux populations ruinées par la guerre.]
-
-Immédiatement après le retour du duc d'Angoulême, M. le comte d'Artois
-partit pour la Champagne et la Bourgogne. Il était autorisé à beaucoup
-promettre en fait de faveurs administratives, et à ne rien refuser en
-fait de distinctions honorifiques, la mesure en ce genre ne dépendant
-ni du budget ni de la tyrannie des règles. Il avait pour le grand
-nombre la décoration du Lis, pour les militaires et les magistrats la
-croix de la Légion d'honneur, pour les royalistes de choix la croix de
-Saint-Louis, et il n'était pas homme à fermer la main que le Roi lui
-avait permis d'ouvrir. Il visita premièrement les bords de la Seine et
-de l'Aube, et en particulier les villes de Nogent, de Méry,
-d'Arcis-sur-Aube, de Brienne, de Bar-sur-Aube, de Troyes, où la guerre
-avait laissé d'affreuses traces. Il trouva une partie de la population
-plongée dans la misère, et vivant au milieu des ruines. Il était
-compatissant et démonstratif; il fut touché des maux dont il était
-témoin, le laissa voir, et sut plaire par les marques d'une vive
-sympathie. Sur toute sa route il s'apitoya avec ceux qui souffraient,
-pleura même avec eux, les appela tour à tour ses amis, ses enfants, et
-leur promit de faire connaître au Roi leurs infortunes, comme si le
-Roi avait eu le moyen de les réparer toutes. Le ministre des finances
-avait eu soin de prendre ses précautions contre les prodigalités du
-prince, et fait poser en principe que l'État ne pouvait rien pour les
-contrées ravagées par la guerre, que tout au plus pourrait-il accorder
-quelques dégrèvements d'impôts, mais seulement dans le cas d'une
-impossibilité de recouvrement bien démontrée. Aussi Monsieur promit-il
-à tous les habitants de solliciter des exemptions d'impôts, même des
-prêts d'argent, et en attendant, il les autorisa à couper 120,000
-arbres dans les forêts de l'État pour les aider à reconstruire leurs
-maisons. À ce secours, qui était juste et de quelque importance, il
-ajouta des aumônes aussi abondantes que le permettait la liste civile,
-déjà fort obérée par les secours accordés aux émigrés, et y ajouta des
-décorations du Lis par cinq et six cents à la fois, relevées çà et là
-de quelques croix de la Légion d'honneur ou de Saint-Louis. Il quitta
-ces populations en leur laissant pour principal adoucissement de leurs
-maux l'émotion d'une visite princière, et de plus l'espérance, qui,
-fondée ou non, console toujours les hommes.
-
-[Date en marge: Sept. 1814.]
-
-[En marge: M. le comte d'Artois à Dijon.]
-
-[En marge: Prétentions de la noblesse bourguignonne.]
-
-[En marge: L'état des choses fort empiré en Bourgogne par la présence
-de M. le comte d'Artois.]
-
-Après cette visite aux provinces maltraitées par la guerre, le comte
-d'Artois se rendit de Troyes à Dijon. Dijon était une ancienne ville
-de parlement; il s'y trouvait une vieille noblesse de robe, jadis
-instruite, maintenant prétentieuse, et n'admettant d'autre liberté que
-celle des _remontrances_. Elle était par conséquent imbue du plus
-mauvais esprit, et encouragée dans ses dangereux sentiments par un
-préfet qui les partageait. Elle traitait fort mal l'évêque, qui devait
-son élévation au Concordat, et qu'on accusait de ménager les
-assermentés, parce qu'il avait été assermenté lui-même. Elle publiait
-avec beaucoup de suffisance qu'on aurait pu arranger les choses
-autrement que ne l'avait fait Louis XVIII, que la Charte était une
-oeuvre détestable, que du reste il était temps encore de réparer les
-fautes commises, en agissant autrement dès que l'occasion serait
-favorable. Aussi, tandis qu'en Champagne tout était dans un certain
-calme, altéré seulement par le sentiment des souffrances de la guerre,
-en Bourgogne au contraire les esprits étaient extrêmement agités, une
-partie des habitants rêvant un retour au passé qui alarmait
-profondément l'autre partie. Naturellement, Monsieur fut accueilli
-avec transport par les royalistes dont il partageait notoirement les
-opinions, et avec son ordinaire facilité d'humeur, il ne contesta rien
-de ce qu'on lui disait, adhéra à tout ce qu'il entendit, se borna à
-conseiller la patience, et, quant à la manifestation qui devait être
-la plus significative, ne manqua pas de la faire aussi fâcheuse que
-possible, car il refusa de recevoir l'évêque, ce qui produisit dans
-toute la contrée une impression des plus vives, et propagea rapidement
-les divisions qui commençaient à troubler le clergé.
-
-[En marge: Situation de la ville de Lyon.]
-
-Monsieur avait trouvé la situation mauvaise à Dijon, la laissa pire,
-et se rendit à Lyon. Cette grande ville, alors la plus importante du
-royaume après Paris, n'était pas une de celles où la situation était
-le moins compliquée. À côté d'anciens royalistes pleins du souvenir du
-siége de 1793, détestant la Révolution et ses oeuvres, et réunis avec
-exaltation sous leur ancien commandant M. de Précy, on voyait une
-riche classe de commerçants et de manufacturiers, étrangers par leur
-âge aux souvenirs de 1793, très-sensibles à tout ce que Napoléon avait
-fait pour réparer les malheurs de leur ville, et surtout pour
-favoriser leur commerce, qui avait reçu sous son règne une immense
-extension. La guerre maritime qui avait ruiné Nantes, Bordeaux,
-Marseille, avait au contraire enrichi Lyon. Cette ville, située sur la
-Saône et le Rhône, au noeud de toutes les communications fluviales
-avec l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, était devenue le
-centre d'affaires le plus actif et le plus vaste. La possession de
-l'Italie, la faculté d'en tirer les soies brutes à bas prix, la
-facilité de porter de riches étoffes à tout le continent, des
-commandes considérables pour les palais impériaux, étaient des
-avantages que Lyon avait fort appréciés, et qui diminuaient à vue
-d'oeil depuis que les mers étaient ouvertes, que la navigation
-fluviale perdait ce que gagnait la navigation maritime, et que les
-Anglais, aussi maîtres que les Autrichiens en Italie, faisaient
-renchérir les soies brutes en les achetant pour les travailler
-eux-mêmes. À ces déplaisirs il faut ajouter les exactions commises par
-les Autrichiens, lesquelles retombaient fort injustement sur les
-Bourbons, et on comprendra les motifs divers qui rendaient froide au
-moins, sinon hostile à la cause royale, la classe des commerçants
-lyonnais, de beaucoup la plus riche et la plus influente du pays. Le
-peuple, imitant ces divisions, était partagé. Une portion peu
-nombreuse mais ardente s'était jointe aux royalistes. Le reste suivait
-en masse le parti contraire. Les royalistes se réunissaient dans un
-café, signalé par la violence des discours qui s'y tenaient, et en
-sortaient quelquefois pour aller provoquer leurs adversaires,
-très-intimidés quoique les plus nombreux. Le maire, homme doux,
-honorable, royaliste par sa naissance et ses relations, se laissait
-aller au courant des passions lyonnaises, et s'était brouillé avec le
-préfet, M. de Bondy, qui s'efforçait en vain de résister au désordre.
-Ce préfet, animé du meilleur esprit, était réduit à lutter seul contre
-les partis extrêmes, car il ne trouvait aucun appui ni auprès de M. de
-Précy, chef de la garde nationale, ni auprès du maréchal Augereau,
-commandant la division. Ce dernier méprisé des troupes et du gros de
-la population pour n'avoir pas su défendre Lyon contre les
-Autrichiens, méprisé aussi pour sa fameuse proclamation, était sans
-influence, et incapable de réunir les autorités locales dans une
-direction commune qui fût à la fois ferme et conciliatrice.
-
-[En marge: Accueil que M. le comte d'Artois reçoit à Lyon.]
-
-[En marge: Imprudences de M. le comte d'Artois.]
-
-C'est au milieu de ce foyer brûlant que le comte d'Artois vint jeter
-de nouvelles matières incendiaires. Son arrivée excita en effet la
-plus vive commotion. Le _précurseur de la légitimité_, comme on
-l'appelait alors, le frère du Roi, et selon les purs royalistes le
-vrai roi, devait naturellement être accueilli avec enthousiasme. Le
-commandant de la garde nationale M. de Précy, le maire M. d'Albon,
-entourés des hommes les plus ardents, allèrent le recevoir aux portes
-de Lyon, et en sa présence firent le serment, au nom de la population
-tout entière, d'appartenir pour toujours aux Bourbons. Les assistants
-les plus proches confirmèrent par leurs acclamations cet engagement,
-pris de la meilleure foi du monde. On fit ensuite traverser au prince
-les principaux quartiers de la ville, et s'arrêtant sur chaque place,
-les autorités municipales renouvelèrent à genoux le serment de
-n'appartenir jamais à d'autre dynastie que celle des Bourbons. C'est
-ainsi que le prince fut conduit au palais où il devait résider. Les
-jours suivants on lui montra les établissements publics, on le mena
-chez divers manufacturiers très-flattés de cette distinction, et
-devenus pour le moment de bons royalistes, puis on lui fit voir les
-traces du siége, dont Napoléon n'avait pas laissé exister un grand
-nombre, et enfin on lui présenta tout ce qui restait dans la ville de
-gens ayant assisté à ce siége mémorable, y ayant reçu quelque
-blessure, ou souffert de quelque manière. M. de Précy fut leur
-introducteur, et ce rôle ne convenait à personne autant qu'à lui. Le
-prince embrassa ces braves gens avec sa cordialité ordinaire, donna
-des croix de Saint-Louis à plusieurs d'entre eux, et puis posa la
-première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la
-résistance que la ville de Lyon avait opposée à la Convention
-nationale en 1793. Jamais gouvernement n'avait autant promis
-d'oublier, et jamais gouvernement n'avait montré autant de mémoire!
-Monsieur était fait pour plaire, surtout à ceux qui partageaient son
-avis, et après quelques jours passés à Lyon, il avait dans son parti
-gagné tous les coeurs, et enflammé les passions qu'il aurait mieux
-valu éteindre. Il n'avait été désobligeant ni pour le préfet ni pour
-le maréchal Augereau, car il était incapable de froisser personne,
-mais il ne leur avait donné aucune force. Il s'était au contraire
-pleinement épanché avec le maire, avec M. de Précy, et quelques-uns de
-leurs amis, leur disant à tous que sans doute on avait beaucoup
-concédé à la Révolution, mais qu'il fallait avoir patience, qu'avec le
-temps le Roi réparerait tout ce qui était réparable, et que pour le
-moment on devait être prudent, afin de ne pas fournir des prétextes à
-ses adversaires. Le prince était si peu prudent lui-même, que les
-préfets des environs étant accourus pour le visiter à Lyon, il disait
-à l'un d'eux, ancien serviteur de l'Empire et noble de naissance: Eh
-bien, mon cher préfet, que croyez-vous qu'on doive faire à l'égard des
-biens nationaux? Pensez-vous qu'on pourrait les rendre?--Le préfet
-répondit que si on voulait provoquer immédiatement une révolution des
-plus violentes, on n'avait qu'à laisser percer des pensées
-pareilles.--Alors le prince, voyant qu'il avait mal choisi son
-interlocuteur, se hâta de revenir sur ce qu'il avait dit, et de
-l'expliquer de son mieux, mais on devine le langage qu'il devait tenir
-à ceux qui partageaient ses opinions.
-
-[En marge: Il laisse Lyon dans un état d'exaltation extraordinaire.]
-
-Le comte d'Artois laissa la ville de Lyon dans un état d'exaltation
-extraordinaire, et plus violemment divisée que jamais. À Valence, il
-souffrit une manifestation qui produisit la plus fâcheuse impression.
-On lui donnait un dîner servi sur plusieurs tables afin de suffire à
-la foule des invités, parmi lesquels figuraient les membres du conseil
-du département. L'un d'entre eux, homme riche et considéré, était
-fils d'un habitant qui autrefois avait eu la faiblesse de signer une
-des nombreuses adresses envoyées à la Convention après la mort de
-Louis XVI. La malveillance locale avait eu soin de rechercher ce
-souvenir, et d'en faire part à l'entourage de Monsieur. Quelques-uns
-des officiers qui accompagnaient le prince, assis à la table où devait
-prendre place le fils du signataire, se levèrent en le voyant
-paraître, et se retirèrent avec affectation. Ce fut l'occasion d'une
-rumeur fort vive, et qui en quelques heures remplit tout le pays.
-
-[En marge: Arrivée du prince à Marseille.]
-
-Le prince traversa Avignon où il se montra le même, et arriva enfin à
-Marseille, où il était attendu avec la plus extrême impatience.
-
-[En marge: Souffrances de cette ville pendant l'Empire, et ce qu'elle
-attendait de la restauration des Bourbons.]
-
-[En marge: Attachement des Marseillais pour la franchise de leur port;
-conviction que cette franchise leur rendrait leur ancienne
-prospérité.]
-
-Cette grande ville, jadis la reine de la Méditerranée, et qui l'est
-devenue de nouveau, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle rêvait
-alors, avait bien des raisons de haïr la Révolution et l'Empire, car
-elle y avait perdu non-seulement sa prospérité, mais son pain. Pendant
-vingt-cinq ans, elle avait vu plus de trois cents vaisseaux de
-commerce amarrés sur ses quais, y pourrissant sans changer de
-place[10], et à peine un bâtiment chargé de blé ou de sucre entrant de
-temps en temps dans son port, quand par miracle l'ennemi ne l'avait
-point capturé. Les Anglais étaient venus en saisir plusieurs aux
-premières bouées, sous le feu même des forts. Cette ville infortunée
-était tombée dans une affreuse détresse, et souffrait tellement
-qu'elle se serait certainement révoltée, si un préfet énergique, le
-comte Thibaudeau, ne l'avait contenue avec une main de fer. La seule
-distraction offerte de temps en temps à sa misère, c'était l'abandon
-aux flammes des marchandises anglaises qu'on avait saisies, et qu'on
-brûlait sur une des principales places de la ville, sous les yeux d'un
-peuple mourant de faim qui voyait détruire en quelques heures des
-richesses dont il aurait pu vivre. Aussi le jour de la chute de
-Napoléon et du retour des Bourbons avait-il été celui d'une joie
-folle, d'une joie dont aucune description ne peut donner l'idée. Mais
-les joies sont courtes, car elles ne consistent le plus souvent qu'à
-se figurer des félicités impossibles. Bientôt en effet Marseille avait
-vu disparaître l'île de France, avec laquelle ses négociants
-entretenaient des relations nombreuses, et elle en avait conçu contre
-les Anglais une colère furieuse, au point de pouvoir à peine supporter
-leur présence dans son port. Elle avait trouvé les colonies qu'on nous
-rendait encombrées de produits européens et vides de produits
-coloniaux, toutes les relations commerciales changées, l'Espagne en
-désordre, la Méditerranée aux mains des Anglais et des Grecs, son
-port, autrefois _port franc_, enveloppé par les douanes impériales,
-enfin les droits réunis auxquels elle imputait une partie de ses
-souffrances, maintenus et confirmés. Aussi sa joie n'avait-elle pas
-tardé à se refroidir, et elle cherchait avec amertume la cause de ses
-déceptions. Marseille ne savait pas alors que bientôt une immense
-industrie manufacturière développée autour de ses murs, qu'un nouvel
-empire acquis à la France, celui de l'Algérie, qu'une renaissance
-générale des pays méditerranéens, feraient d'elle la reine des mers
-méridionales, reine bien plus riche qu'elle n'avait été jadis, et
-comme tant d'autres, elle cherchait dans le passé, au lieu de la
-chercher dans l'avenir, sa couronne perdue. Elle se figurait que son
-ancienne prospérité avait tenu à la _franchise de son port_, franchise
-qui consistait à recevoir sans essuyer de visite et sans payer de
-droit les marchandises du monde entier, lesquelles ne subissaient
-l'application des tarifs qu'à deux lieues de ses murs, comme si la
-ligne de douanes reportée à une distance de deux lieues avait pu
-changer son sort, et lui rendre des relations qu'elle n'avait plus! Un
-entrepôt peut faciliter les relations commerciales, il ne les crée
-pas. Hambourg, qui est l'une des plus importantes cités commerçantes
-du globe, doit sa grandeur non pas à la franchise de son port, mais à
-l'Elbe qui en fait la voie du commerce de l'Allemagne avec le reste du
-monde. Pauvre émigrée que ses souvenirs rendaient folle, Marseille ne
-respirait que pour obtenir ce qu'elle appelait le _port franc_, et se
-figurait qu'à cette condition la restauration des Bourbons serait pour
-elle le plus grand des bienfaits, un bienfait tel qu'elle l'avait
-imaginé dans ses rêves.
-
- [Note 10: Né et élevé à Marseille, j'ai ce spectacle présent
- encore à mes yeux, et il me semble voir cette suite de
- vaisseaux immobiles, rangés sur plusieurs lignes, depuis ce
- qu'on appelle la place de la Cannebière jusqu'au fort
- Saint-Jean. Enfant alors, et conduit souvent sur ces quais,
- j'avais pris l'habitude de remarquer ces bâtiments, je
- savais leur nom, je me rappelais leur figure, comme les
- maisons d'une rue qu'on est habitué à fréquenter, et jamais
- je n'en ai vu un seul déplacé pendant les dernières années
- de l'Empire. Aussi sa chute fut-elle l'occasion d'une joie
- dont je n'ai jamais été témoin en aucun autre temps ni en
- aucune autre circonstance.]
-
-[Date en marge: Octob. 1814.]
-
-[En marge: Joie des Marseillais à l'arrivée de Monsieur.]
-
-[En marge: Leur langage extravagant.]
-
-[En marge: M. le comte d'Artois promet tout ce qu'on lui demande.]
-
-[En marge: Fêtes splendides et bruyantes.]
-
-[En marge: Enthousiasme des Marseillais en apprenant que le Roi a
-promis la _franchise du port_.]
-
-La venue de Monsieur lui rendit toutes les illusions des premiers
-jours, et elle l'accueillit avec transport. Elle lui tint les plus
-extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage. Elle lui dit
-que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu, affranchi
-de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que les
-entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en empêcher,
-c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever une
-objection contre la franchise du port de Marseille. Le prince entendit
-en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits réunis, et se
-conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux Marseillais
-qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement raison, et qu'il
-croyait pouvoir leur promettre une satisfaction prochaine, mais qu'il
-fallait un peu de patience, et laisser au Roi le temps d'accomplir le
-bien. On était si heureux de le contempler, de lui serrer les mains,
-qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles, et dans cette
-favorable disposition on lui offrit des fêtes magnifiques. Chaque
-ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de mieux. Marseille fit
-voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est devenu depuis, y
-donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une de ces journées
-de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur une montagne qui
-domine le port, éclater soudainement une sorte de volcan au moyen d'un
-millier de tonneaux remplis de matières inflammables. Le maire dit au
-comte d'Artois que ce qu'il avait sous les yeux n'était qu'une faible
-image des sentiments brûlants des Marseillais, et on le conduisit
-ensuite au principal théâtre de la ville. Là eut lieu une véritable
-scène de délire. Monsieur avait écrit au Roi pour lui demander la
-franchise du port, fort combattue dans le sein du Conseil royal, et le
-Roi lui avait répondu qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la
-main à ses ministres. Le prince, prenant pour fait ce qui était à
-faire, annonça en plein théâtre la franchise du port comme chose
-accordée, et alors le maire tombant à ses genoux, lui baisa les mains
-au nom de toute la population marseillaise. Les spectateurs se
-levèrent huit ou dix fois en poussant des cris de joie et de
-reconnaissance.
-
-[En marge: Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.]
-
-Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le
-prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais,
-aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux
-étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller
-visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu
-être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les
-protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut
-chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et
-enfin gagna la Franche-Comté.
-
-[En marge: Sa présence à Besançon.]
-
-[En marge: L'archevêque Lecoz.]
-
-[En marge: Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.]
-
-À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus
-sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés,
-ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les
-passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la
-masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état
-de choses. C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont
-nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage
-très-respectable mais très-obstiné, avait donné asile aux prêtres
-assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun regret de
-sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités
-spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la
-petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse
-locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il
-en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait
-toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu,
-jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti
-disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait
-pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire,
-répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte
-d'Artois. Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si
-l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait
-arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à
-Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant
-pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces
-provocations.
-
-[En marge: Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace
-de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.]
-
-Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée
-qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet
-imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations
-officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du
-Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la
-lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle.
-Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur tiendrait
-une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives
-démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la
-cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa
-visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le
-préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit
-officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses
-adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce
-qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir
-prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins
-extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin,
-ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le
-chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier,
-partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques
-a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui
-témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais
-épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant
-entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher.
-Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais
-écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres
-des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut
-immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis,
-derrière lesquels était rangée la population tout entière,
-très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie
-prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels
-orages.
-
-[En marge: Tristes résultats du voyage de Monsieur.]
-
-Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers
-Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas
-blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis
-par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par
-centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les
-pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le
-duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route.
-Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre.
-
-[En marge: Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces
-frontières.]
-
-Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait
-exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité
-Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort,
-et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué
-à inspecter les troupes, à les faire manoeuvrer, à leur remettre les
-nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni
-trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant
-des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait
-point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais
-soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des
-militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à
-lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour
-vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre
-les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était
-livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis,
-qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient un
-aussi triste effet que les imprudences politiques et religieuses de
-son père.
-
-[En marge: À quelles conditions les voyages des princes auraient pu
-être utiles.]
-
-Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on
-espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur
-passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été
-vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il
-existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés,
-animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la
-fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement,
-eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à
-croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait
-tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et
-des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer
-des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le
-pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été
-alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu,
-n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses
-ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et
-ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur
-conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre,
-le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et
-n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry,
-assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour
-caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en
-faire respecter; des ministres sans chef, sans système, s'avançant ou
-reculant tour à tour devant les Chambres, un seul excepté, tout cet
-ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un parti au pouvoir, et
-un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans les mains duquel on a
-remis la foudre!
-
-[En marge: Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant
-les mois de septembre et d'octobre.]
-
-[En marge: Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul
-mal entendu d'économie.]
-
-La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de
-septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses
-mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient
-eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une
-résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre
-de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait
-chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux
-millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple
-avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et
-indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à
-Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des
-invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité
-une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui
-étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs.
-Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans
-leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides,
-la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas
-douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs
-étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de
-famille, et elle avait fait dire qu'on expulsait de leur asile des
-soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait les
-secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes
-contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour
-liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des
-secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal
-imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi
-grand.
-
-[En marge: Suppression d'une partie des maisons destinées aux
-orphelines de la Légion d'honneur.]
-
-Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa
-dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux
-nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est
-vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient
-sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution
-permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des
-établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres.
-Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et
-en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms
-_des Barbeaux_ et _des Loges_. Elles étaient remplies de jeunes
-filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut
-la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des
-Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250
-francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une
-circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen
-appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de
-supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait
-sur le pavé les orphelines de l'armée, dont les pères avaient succombé
-en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà émus,
-s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion, en
-faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250 francs,
-et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les maréchaux
-prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta leurs
-réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au pied
-du trône auprès duquel il avait accès.
-
-[En marge: Réduction à une seule des écoles militaires, avec une
-clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.]
-
-Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des
-écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses.
-Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr,
-de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus
-d'unité, et pour faire _jouir la noblesse du royaume des avantages qui
-lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751_, le ministre avait
-fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une,
-qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait
-annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie,
-pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule
-en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage
-autrefois.
-
-[En marge: Grand effet produit par ces mesures.]
-
-[En marge: Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui
-obligent les ministres à revenir sur leurs actes.]
-
-Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile.
-Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors
-le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il
-était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives,
-comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des
-pensions aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de l'armée, et
-qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de choses, où
-la noblesse avait la jouissance exclusive des grades militaires. Les
-réclamations jaillirent de toutes les bouches à la fois. Si jamais
-l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps ordinaire où
-l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata d'une manière
-frappante, ce fut dans ces circonstances. De nombreuses pétitions
-furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés voulut en
-entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition d'une
-minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence d'une
-autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au
-gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec
-l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer
-les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce
-qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de
-1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans
-l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des
-Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui
-les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers
-n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse,
-qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et
-que les maisons des _Barbeaux_ et des _Loges_ seraient rouvertes pour
-les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans
-leurs familles.
-
-[En marge: Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les
-militaires et le gouvernement.]
-
-Les Chambres quoique très-modérées, et franchement royalistes,
-étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la pente où il
-se laissait aller, et il eût été à désirer que, se confiant en elles,
-les partis blessés ne cherchassent point ailleurs leur satisfaction et
-leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées plus que la justice,
-il leur faut la vengeance, et elles la cherchent par tous les moyens.
-Les officiers à la demi-solde accumulés dans la capitale, les uns
-vivant dans les salons de Paris, les autres dans les lieux publics,
-tenaient un langage chaque jour plus violent et plus provocateur. Leur
-audace irritant le gouvernement, amenait contre eux des rigueurs
-inévitables, et d'excitations en excitations, on en arrivait peu à peu
-à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant par des paroles,
-pouvait malheureusement se terminer en actes violents.
-
-[En marge: Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé
-d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.]
-
-Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa
-présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les
-Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa
-déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant
-au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de
-défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits
-venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis
-hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc
-ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que
-Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors
-considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des
-militaires et des fonctionnaires sans emploi.
-
-Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford, s'étant
-pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment contraire de
-ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre en Italie, et
-on le croyait porteur de la correspondance secrète des militaires
-mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec l'ambassade
-anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais pour lui
-enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur
-insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait
-conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on
-y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait
-le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le
-général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient
-à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce
-prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de
-bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était,
-iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du
-reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou
-à un projet dirigé contre leur gouvernement.
-
-[En marge: Fausseté de cette accusation.]
-
-[En marge: Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires,
-s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.]
-
-[En marge: Cette affaire momentanément assoupie.]
-
-Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé,
-excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut
-punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on
-n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On
-résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des
-relations avec les ennemis extérieurs de l'État, délit aggravé par sa
-position d'officier resté en service actif. Le ministre de la guerre,
-général Dupont, quoique souvent faible, résista cette fois de la
-manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer que le roi
-de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que la France,
-bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas encore mise
-en guerre ouverte avec lui; que les sujets français pouvaient, sans
-être coupables de relations criminelles, lui offrir leur épée; qu'il
-n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît à incriminer la
-lettre du général Exelmans; que le général étant au service, et ne
-devant pas ignorer les sentiments de la cour de France à l'égard de la
-cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser d'une conduite peu
-discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par conséquent de lui infliger
-une réprimande, mais rien au delà. Bien qu'il partageât l'irritation
-des princes contre le général Exelmans, le Roi finit par comprendre
-les raisons du ministre de la guerre, et par admettre la réprimande
-comme la plus grave des peines à infliger. En conséquence le ministre
-de la guerre fit appeler le général Exelmans, lui adressa quelques
-reproches, et pour le moment cette affaire, destinée plus tard à un
-retentissement funeste, fut étouffée grâce à la sagesse du général
-Dupont en cette circonstance.
-
-[En marge: Le général Vandamme expulsé des Tuileries.]
-
-Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de
-leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général
-Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent
-grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief du même genre. Le
-général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère
-emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes,
-fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les
-calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et
-partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France.
-Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en
-traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour
-attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on
-persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries,
-de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux
-chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux
-Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade. On lui
-refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en
-quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui
-avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi
-traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de
-fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour
-les reproduire.
-
-[En marge: Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.]
-
-Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de
-l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges
-Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de
-Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver
-les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et
-dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin de
-dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de réflexions amères
-et violemment exprimées.
-
-[En marge: Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.]
-
-[En marge: Son mémoire au Roi sur le régicide.]
-
-[En marge: Argumentation contenue dans ce mémoire.]
-
-Tandis que les jeunes officiers sans emploi s'agitaient
-tumultueusement dans Paris, il y en avait un, vivant solitairement et
-modestement, c'était Carnot, resté après la défense d'Anvers
-inspecteur du génie, présenté même au Roi, mais ayant fui la cour et
-les révolutionnaires dans l'un des quartiers les plus reculés de la
-capitale. Médiocrement sensible aux disgrâces des militaires qu'il
-regardait comme étant des étourdis pour la plupart, mais révolté de la
-manière dont on se comportait à l'égard des anciens patriotes tandis
-qu'on anoblissait des chefs de chouans, esprit vigoureux mais peu
-juste, honnête homme plein d'orgueil, égaré par les passions et
-surtout par la logique de la Révolution, Carnot était convaincu qu'il
-avait eu le droit, et même la raison pour lui en condamnant Louis XVI.
-Il conçut donc l'étrange idée de traiter la question du régicide, et
-de la traiter en s'adressant au Roi lui-même, dans un mémoire dont il
-ne savait pas encore quel usage il ferait, mais dont la composition
-seule était pour lui une sorte de soulagement. Dans ce mémoire écrit
-avec vigueur, amertume, ironie, sans outrage toutefois pour l'autorité
-royale, il discuta cette affreuse question du régicide, en
-reproduisant les arguments qui avaient eu cours dans le sein de la
-Convention.--Les rois étaient-ils inviolables? C'était, disait-il, une
-question grave, diversement jugée dans tous les temps et tous les
-pays, même dans la Bible. En tout cas cette inviolabilité souffrait
-bien des exceptions, car on ne pouvait prétendre que des monstres tels
-que Néron et Caligula fussent inviolables pour leurs peuples. Au
-surplus, la nation française en nommant la Convention avait donné à
-ses membres la mission de juger Louis XVI. L'avaient-ils bien ou mal
-jugé? C'était à l'histoire seule à prononcer, mais en tout cas ses
-juges n'avaient à rendre compte de leur jugement à aucune autorité sur
-la terre. Ils avaient pu se tromper, mais ils s'étaient trompés de
-bonne foi, et dans toutes les occasions ils avaient fait preuve d'un
-intrépide amour de leur pays. Maintenant on s'attaquait à eux, on les
-qualifiait de criminels, et au nom de qui? à quel titre? La France
-avait par des milliers d'adresses confirmé leur jugement, et élevé aux
-plus hautes fonctions les juges de Louis XVI; la qualifierait-on
-elle-même de régicide, ou de complice du régicide? Ce n'était pas
-tout: l'Europe avait incliné son épée devant ces hommes, signé avec
-eux des traités comme celui de Bâle; appellerait-on aussi l'Europe
-régicide? Enfin quels étaient ces accusateurs, revenant aujourd'hui de
-l'étranger pour outrager ceux de leurs compatriotes qui avaient
-combattu vingt-cinq ans pour la France et pour la liberté? C'étaient
-ces mêmes émigrés qui, au lieu de faire à Louis XVI un rempart de
-leurs corps, s'étaient enfuis sous prétexte d'aller faire la guerre
-sur le Rhin, et qui au crime de porter les armes contre leur pays,
-avaient ajouté l'énorme faute de soulever contre Louis XVI un orage de
-colère sous lequel cet infortuné roi avait succombé.
-
-Telle était la terrible logique de l'ancien conventionnel, de laquelle
-il n'y avait qu'une chose à conclure, c'est qu'au milieu de ces temps
-formidables, plus forts que les âmes les plus fortes, tout le monde
-avait failli, et que le mieux était de couvrir tout le monde de
-l'oubli de la Charte. Malheureusement, l'oubli promis par un parti,
-invoqué par l'autre, n'était en réalité du goût d'aucun des deux.
-
-[En marge: Publicité donnée à ce mémoire.]
-
-Il paraît que Carnot ne destinait pas à l'impression l'écrit que nous
-venons d'analyser, mais qu'aveuglé par ses préjugés révolutionnaires
-il croyait pouvoir le faire parvenir au Roi, et traiter ainsi la
-question du régicide en tête-à-tête avec le frère de Louis XVI.
-Quoique solitaire, il fréquentait certains régicides, tels que MM.
-Garat, Fouché, et quelques autres, et il leur communiqua son mémoire,
-par le besoin qu'il avait de s'épancher. Le donner à lire, c'était
-s'exposer à le voir bientôt publier, et en tout cas, s'il voulait de
-la discrétion, ce n'était pas un homme comme M. Fouché qu'il fallait
-prendre pour confident. À peine communiqué à quelques personnes, le
-mémoire fut copié, imprimé, et en très-peu de jours répandu autant que
-l'avait été le fameux rapport de M. Necker sur les finances. C'est par
-milliers qu'il fut reproduit en France et à l'étranger. Il répondait,
-en effet, à toutes les passions du moment, à l'irritation des
-révolutionnaires encore très-nombreux, à celle des acquéreurs de biens
-nationaux bien plus nombreux que les révolutionnaires, au
-mécontentement des militaires et des fonctionnaires sans emploi; il
-plaisait même au parti libéral, qui n'approuvait pas cependant le
-régicide, mais qui voyait dans ce mémoire une juste représaille de
-toutes les inconvenances commises par l'émigration. Enfin,
-l'émigration elle-même, dans sa colère, avait voulu lire un écrit dont
-tout le monde parlait. C'était assez pour que le mémoire de Carnot fût
-en quelques jours connu de la France et de l'Europe.
-
-[En marge: Irritation qu'en éprouve le parti royaliste.]
-
-[En marge: Réponses virulentes à Carnot.]
-
-Comme il fallait s'y attendre, il produisit une sorte de fureur dans
-le parti de l'émigration. Ce parti répondit, et la réponse, sous le
-rapport de la justice et de la mesure, ne resta pas au-dessous de
-l'attaque. On dit à Carnot qu'il y avait des hommes qui, s'ils avaient
-quelque sens, se tiendraient pour bien heureux de l'impunité dans
-laquelle une bonté sans bornes les laissait vivre; qu'ils devraient
-s'en contenter, chercher un asile dans l'obscurité la plus profonde,
-et mériter de la sorte, sinon l'indulgence, impossible pour un crime
-comme le leur, au moins l'oubli, qu'on leur avait promis, qu'on
-voulait bien leur accorder, à condition qu'ils ne se rappelleraient
-pas sans cesse à l'exécration des contemporains, et qu'à des actes
-abominables ils n'ajouteraient pas des apologies plus abominables
-encore; que, du reste, leurs écrits valaient leurs actes; qu'il y
-avait tel d'entre eux qu'on avait eu la faiblesse de distinguer de ses
-pareils, en lui supposant un peu de droiture et de sens, mais que la
-puérilité de ses raisonnements en égalait l'odieux; que décidément les
-auteurs du 21 janvier se valaient tous; mais qu'ils devaient enfin
-songer à se soustraire aux regards du monde indigné, et se résigner,
-après avoir versé le sang des pères, à respecter au moins le repos des
-fils.--
-
-[En marge: Procès aux libraires propagateurs du mémoire de Carnot.]
-
-On ne s'en tint pas à ces invectives, et le gouvernement commença une
-instruction contre le mémoire de Carnot. On appela l'auteur qui avoua
-fièrement son écrit, en ajoutant qu'il était étranger à sa
-publication, et qu'on crut sur sa parole, car on l'estimait plus qu'on
-ne voulait en convenir. Puis on s'adressa à plusieurs libraires
-suspects de se prêter à des publications clandestines, et on chercha
-les preuves de la part qu'ils avaient pu prendre à la propagation du
-mémoire incriminé. Ils furent mis tous en jugement, ce qui ne
-contribua pas peu à augmenter l'agitation des esprits. Les _votants_,
-qui se réunissaient chez Fouché, chez Barras, s'émurent beaucoup, et
-firent de nouveaux pas vers les militaires, c'est-à-dire vers les
-bonapartistes, qui en faisaient chaque jour vers eux. Bientôt les
-incidents se multiplièrent, comme si une force fatale avait voulu
-pousser tout le monde et toutes choses à une crise prochaine.
-
-[En marge: Nouvelles mesures non moins fâcheuses que les précédentes.]
-
-[En marge: Projet de restituer les biens non vendus à leurs anciens
-propriétaires.]
-
-[En marge: Ces biens appartenant spécialement aux grandes familles.]
-
-C'est avec peine, comme on l'a vu, que les émigrés se soumettaient à
-l'article de la Charte qui garantissait l'inviolabilité des ventes
-nationales. Aussi ne cessaient-ils de se plaindre, et de dire que les
-princes, satisfaits d'avoir tout recouvré en recouvrant la couronne,
-laissaient dans la détresse ceux qui s'étaient sacrifiés pour leur
-cause. Les transactions particulières, sur lesquelles on avait
-beaucoup compté, et pour le succès desquelles on avait employé à la
-fois l'intimidation, les sermons violents, la confession même, ne
-donnaient pas de grands résultats, car les nouveaux acquéreurs
-entendaient être payés en rétrocédant leurs biens, et très-peu d'entre
-eux d'ailleurs consentaient à s'en dessaisir même à un prix
-raisonnable, surtout parmi les paysans. Voulant connaître leurs
-droits, ils allaient consulter, et on leur faisait comprendre que la
-Charte et les Chambres seraient pour eux une protection
-toute-puissante. Aussi tous ceux que le clergé n'avait pas vaincus en
-les inquiétant, restés fermes dans leur droit, ne prêtaient l'oreille
-à aucune proposition. Le gouvernement, sentant très-bien son
-impuissance en cette matière, mais voulant donner une satisfaction aux
-hommes qui se plaignaient de la stérilité de la Restauration pour eux,
-avait résolu depuis longtemps de rendre les biens non vendus. La
-quantité de ces biens restés dans les mains de l'État était assez
-considérable, et consistait surtout en bois. C'étaient trois ou quatre
-cent mille hectares de forêts d'une très-grande valeur. Quant à ces
-biens, la Charte ne les couvrait pas, puisqu'elle ne couvrait que les
-biens vendus. Une circonstance de cette restitution projetée la
-rendait particulièrement agréable au Roi et aux princes, c'est que les
-biens dont il s'agissait appartenaient pour la plupart aux grandes
-familles de France, familles qu'ils connaissaient, avec lesquelles ils
-vivaient, et celles-là contentées, les criailleries les plus
-incommodes devaient être réduites au silence. Le projet fut donc
-arrêté en principe, et on s'occupa d'en rédiger les dispositions.
-
-[En marge: Il y aurait eu une mesure plus juste à proposer, laquelle
-eût embrassé toutes les misères des émigrés.]
-
-[En marge: On ne songe qu'à satisfaire les grandes familles de
-l'émigration.]
-
-Si dans cette restitution on avait apporté un véritable esprit de
-justice, on aurait songé à une tout autre mesure que celle dont on
-avait la pensée. Ce n'étaient pas en effet les grandes familles, qui
-par leurs imprudences avaient contribué à rendre la révolution plus
-violente, qu'il fallait plaindre le plus. C'étaient ces nombreux
-émigrés de la petite noblesse et de la bourgeoisie, qui, entraînés
-presque à leur insu dans le commun désastre, avaient payé nos funestes
-divisions quelquefois de leur tête, et presque toujours de leur
-patrimoine. Ceux-là méritaient un véritable intérêt, mais il fallait
-le leur témoigner à eux ou à leurs familles sans ébranler l'État, sans
-commettre de nouvelles injustices, aussi graves que celles qu'on
-voulait réparer, et de manière à soulager ceux qui étaient le plus à
-plaindre et le moins à blâmer. Le principe d'une indemnité accordée
-par l'État, non pas à quelques-uns, mais à tous, et prise en grande
-partie sur les domaines dont il était resté possesseur, aurait pu être
-posé dès cette époque, et immédiatement appliqué. On aurait pu
-calculer cette indemnité de façon que les plus pauvres fussent les
-mieux traités; on aurait pu combiner en même temps une opération
-financière basée sur les trois ou quatre cent mille hectares de bois
-que l'État avait encore dans ses mains, et auxquels, lorsque la
-situation des finances l'eût permis, on aurait successivement ajouté
-deux ou trois cents millions fournis par le Trésor, et on aurait ainsi
-accompli une oeuvre non pas seulement de réparation, mais de
-pacification. Les anciens propriétaires étant indemnisés, sinon à leur
-gré, du moins dans la mesure du possible, auraient perdu tout prétexte
-de rechercher les nouveaux acquéreurs, et ceux-ci auraient possédé en
-repos. Une des plus grandes causes de perturbation, la plus grande
-peut-être, aurait ainsi disparu sur-le-champ. Mais on n'en eut même
-pas l'idée[11]. Satisfaire tout de suite les plus anciennes familles,
-les moins intéressantes par le malheur, les plus incommodes par leurs
-cris incessants, fut la seule pensée qui se présenta à l'esprit des
-princes. On avait dans les mains le domaine forestier de ces familles,
-et on ne songea qu'à le leur rendre, pour les contenter, pour les
-faire taire, sans réfléchir qu'on se démunissait d'un gage précieux,
-qui aurait pu servir de base à une opération générale embrassant
-toutes les misères.
-
- [Note 11: Les vestiges qui restent des délibérations du
- Conseil prouvent que cette question ne fut pas même posée.]
-
-[En marge: Dispositions de la loi projetée pour la restitution des
-biens non vendus.]
-
-La loi, rédigée par une commission dont M. Ferrand était le président,
-fut portée au Conseil et discutée. Le principe consistait à rendre
-purement et simplement les biens que l'État n'avait point aliénés.
-Mais ce principe, en apparence si simple, offrait dans l'application
-de sérieuses difficultés. Ainsi les communes possédaient une quantité
-considérable de ces biens non vendus, lesquels étaient affectés au
-service des hospices. La Caisse d'amortissement en possédait également
-qui servaient de gage aux rentes sur l'État. Reprendre ceux des
-communes, c'était dépouiller les pauvres et les malades; reprendre
-ceux de la Caisse d'amortissement, c'était ébranler le crédit. Malgré
-leur bonne volonté les auteurs du projet renoncèrent à cette reprise,
-et se résignèrent à ne donner que de vagues espérances aux
-propriétaires de cette portion des biens non vendus. Il y avait aussi
-des biens de cette espèce qui étaient affectés à des services publics,
-comme les hôtels occupés par diverses administrations, et les objets
-d'art transportés dans les musées. Par exemple une partie du musée
-d'artillerie pouvait être revendiquée par la maison de Condé, et on la
-savait disposée à exercer son droit de revendication. Il serait
-résulté de ces restitutions de nombreux inconvénients qu'il fallait
-éviter, et il fut décidé que l'État garderait les biens de cette
-catégorie, immobiliers ou mobiliers, à condition d'en payer la valeur
-aux anciens propriétaires. On décida même qu'un fonds serait fait au
-budget pour cet objet. Ces difficultés résolues, il s'en présenta une
-dont l'importance d'abord inaperçue se révéla tout entière après
-quelques instants de réflexion. Une disposition du projet considérait
-comme appartenant aux anciens propriétaires les décomptes dus au
-Trésor par les nouveaux acquéreurs. Le principe posé que l'État devait
-restituer comme mal acquis tout bien dont il disposait encore, voulait
-en effet que les portions de prix qui lui restaient dues fussent
-dévolues à ceux que l'on appelait les propriétaires légitimes. Mais
-comme les lois sur les biens nationaux, rendues au fur et à mesure de
-la dépréciation des assignats, étaient fort compliquées, il n'y avait
-presque pas un acquéreur auquel le domaine ne pût susciter une
-querelle pour de prétendus décomptes restant à payer, et mettre les
-anciens possesseurs à sa place, c'était les mettre en position
-d'entamer un procès universel contre les acquéreurs de biens
-nationaux. C'était les investir d'une arme redoutable, devant
-laquelle l'article préservatif de la Charte aurait probablement
-succombé.
-
-La disposition dont il s'agit aurait été admise sans objection, grâce
-à l'inattention des membres du Conseil, étrangers pour la plupart aux
-affaires, si la sagacité et la vigilance du ministre des finances n'y
-avaient mis obstacle. Il signala la portée de ce qu'on proposait, et
-le Conseil effrayé y renonça. M. Ferrand n'insista pas. La loi fut
-donc présentée aux Chambres avec les modifications qu'elle avait
-subies.
-
-[En marge: L'exposé des motifs abandonné aux soins de M. Ferrand.]
-
-Malheureusement l'exposé des motifs, aussi important au moins que le
-texte de la loi, n'avait pas été soumis au Conseil. Le Roi lui-même ne
-l'avait pas lu. On s'en était fié aux sentiments et au talent de M.
-Ferrand, qui était un homme âgé, doux, instruit, sachant écrire, mais
-entêté, maladroit, et partageant toutes les opinions du royalisme
-extrême.
-
-Il avait rédigé son exposé des motifs dans un sentiment qui était le
-sien et celui de la cour, c'est qu'on faisait à peine ce qu'on devait
-en restituant les biens non vendus, c'est qu'il était douloureux de ne
-pouvoir faire davantage, c'est qu'il fallait, à défaut des
-satisfactions présentes qu'on n'avait pas le moyen d'accorder, donner
-à espérer des satisfactions futures, en un mot, faire tout ce qu'on
-pouvait dans le moment, en promettant pour l'avenir tout ce qui était
-actuellement impossible.
-
-[En marge: Présentation du projet de loi.]
-
-[En marge: Esprit dans lequel est conçu l'exposé des motifs.]
-
-M. Ferrand se rendit à la Chambre des députés accompagné de MM. de
-Montesquiou et Louis, et lut son exposé d'une voix sourde et traînante
-qui, pour le premier instant, en atténua l'effet. Dans cet exposé,
-particulièrement adressé aux émigrés, la royauté s'excusait de ne pas
-faire davantage pour eux, et ce qu'elle faisait, de le faire si tard.
-Mais au lendemain d'une effroyable révolution on trouvait le sol
-hérissé d'obstacles, lorsqu'on voulait rentrer dans les sentiers de la
-justice et de la vérité. On ne pouvait accomplir le bien qu'avec
-ménagements, qu'avec lenteur. Sans doute, disait M. Ferrand, le Roi
-_jouissait du bonheur de ceux auxquels il allait rendre leurs
-propriétés, mais il avait besoin de cette jouissance pour adoucir le
-regret qu'il éprouvait de ne pouvoir donner à cet acte de justice
-toute l'extension qui était au fond de son coeur_. Mais il espérait
-que, grâce à la sagesse de son administration, grâce à l'ordre
-introduit dans les recettes et les dépenses publiques, un jour
-viendrait où l'heureux état des finances diminuerait successivement
-les pénibles exceptions commandées par les circonstances actuelles.--
-
-[En marge: Impression produite par une phrase relative aux Français
-qui avaient suivi la _ligne droite_.]
-
-La vivacité de ces regrets, indiquant combien la royauté était obligée
-de se faire violence pour rester fidèle à la Charte, et ces vagues
-espérances si mal définies, donnant beaucoup à espérer aux uns, dès
-lors beaucoup à craindre aux autres, ne pouvaient que produire une
-impression fâcheuse. Un passage de ce fatal exposé causa une sensation
-bien autrement grande, et cette sensation fut celle d'une offense à la
-nation tout entière. Cherchant fort maladroitement à apprécier le
-mérite moral de ceux qui avaient émigré, et de ceux qui étaient restés
-en France, M. Ferrand ajoutait: «Il est bien reconnu aujourd'hui qu'en
-s'éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n'avaient
-jamais eu l'intention de s'en séparer que passagèrement. Jetés sur
-les rives étrangères, ils pleuraient sur les calamités de la patrie
-qu'ils se flattaient toujours de revoir. Il est bien reconnu que les
-régnicoles comme les émigrés appelaient de tous leurs voeux un heureux
-changement, alors même qu'ils n'osaient pas encore l'espérer. À force
-de malheurs et d'agitations, tous se retrouvaient donc au même point,
-tous y étaient arrivés, _les uns en suivant une ligne droite sans
-jamais en dévier, les autres après avoir parcouru plus ou moins les
-phases révolutionnaires_ au milieu desquelles ils s'étaient trouvés.»
-
-Ces mots, quoique prononcés d'une voix qui excitait peu les passions,
-produisirent une émotion singulière, émotion qui devait grandir
-successivement jusqu'à devenir un événement. Il était donc établi aux
-yeux de la royauté que les émigrés seuls avaient suivi la _ligne
-droite_, et que le reste des Français avait plus ou moins abandonné
-cette ligne. Ainsi la nation tout entière d'abord, sauf vingt ou
-trente mille individus, avait dévié! Ainsi tous ceux qui étaient morts
-pour arracher la France à des démagogues furieux avaient dévié! Ainsi
-Malesherbes qui n'avait pas suivi les princes, et qui mourait pour
-avoir défendu le Roi, Boissy d'Anglas, qui demeurait noblement à sa
-place devant la tête ensanglantée de Féraud, avaient dévié! Le roi
-Louis XVI lui-même n'était excusable que parce qu'il avait échoué dans
-le voyage de Varennes! Ainsi tous ceux qui avaient si habilement
-administré la France depuis vingt années, tous ceux qui étaient morts
-par centaines de mille pour l'arracher aux mains des étrangers, ou
-pour la porter au faîte de la gloire, ceux-là avaient dévié! Desaix,
-Kléber, Marceau, Lannes, n'étaient tous que des égarés ayant dévié de
-la _ligne droite_! Il n'y avait que les hommes qui, vingt-cinq ans
-durant, avaient ou intrigué, ou prié sans cesse le ciel pour que la
-France fût enfin vaincue et envahie, il n'y avait que ceux-là qui
-eussent suivi le droit chemin!
-
-[En marge: Effet toujours croissant de cette phrase célèbre.]
-
-Ces réflexions se présentèrent d'abord confusément aux esprits, mais
-le lendemain plus clairement, le surlendemain plus clairement encore,
-et l'impression, forte le premier jour dans l'assemblée, plus forte
-les jours suivants, ne cessa d'aller croissant. De l'assemblée elle
-passa dans le public, de Paris dans les provinces. Propagée par une
-presse que la censure contenait à peine, elle devint bientôt aussi
-vive qu'universelle. D'ailleurs la parole malheureuse de M. Ferrand
-prêtait à toutes les applications que la malveillance en pouvait
-faire. La _ligne droite_ devint tout à coup un proverbe: on était de
-la _ligne droite_ ou de la _ligne courbe_, c'est-à-dire on avait la
-vraie vertu si on avait émigré; on était plus ou moins excusable, mais
-seulement excusable, si on n'avait pas émigré. Et, bien que la
-malveillance exagérât singulièrement le sens qu'il fallait attribuer à
-ces paroles, dans lesquelles M. Ferrand avait mis moins d'intention
-qu'on n'en cherchait, il était malheureusement certain qu'au fond
-c'était la manière de penser du Roi, des princes et de l'émigration.
-Ainsi, par exemple, en posant au sein du Conseil royal les règles
-d'après lesquelles on fixerait les pensions des officiers émigrés,
-les princes n'avaient pas manqué de distinguer entre les émigrés
-eux-mêmes. Il ne suffisait pas d'avoir suivi le Roi, d'avoir servi
-dans le corps de Condé, pour avoir droit à toutes les récompenses:
-mais si on était rentré, rentré sans l'approbation des princes, les
-titres diminuaient et les pensions devaient être calculées en
-conséquence. Ce n'était donc pas la nation seule qui se trouvait en
-dehors du grand mérite d'avoir émigré, c'étaient, dans l'émigration
-elle-même, ceux qui fatigués d'un exil de dix années, et jugeant que
-la France pacifiée par le Premier Consul était une patrie digne encore
-d'être chérie et habitée, c'étaient ceux-là qui avaient dévié aussi à
-quelque degré, degré parfaitement appréciable, et que la commission
-chargée de récompenser les services par des pensions, devait préciser
-avec soin.
-
-À l'instant même la conviction universelle du pays fut qu'on avait un
-gouvernement composé d'émigrés, qui en éprouvait tous les sentiments,
-et qui en aurait la conduite si on le livrait à lui-même. Ce jugement
-sans être une condamnation définitive, était un fatal commencement de
-désaffection. Il restait les Chambres, sur lesquelles on pouvait
-compter pour arrêter ce gouvernement, et sinon pour lui inspirer des
-sentiments nationaux, ce qui ne dépendait pas d'elles, du moins pour
-lui en faire entendre le langage. Les Chambres, comme on l'espérait,
-ne manquèrent pas à leur mission.
-
-[En marge: Les bureaux de la Chambre demandent la suppression ou au
-moins le blâme de l'exposé des motifs.]
-
-Tous les bureaux accueillirent la loi comme un acte de justice, car le
-parti libéral lui-même voulait sauvegarder de la Révolution ses
-principes, et non ses excès. Mais en accueillant la loi comme un acte
-de justice ils manifestèrent une véritable indignation contre l'exposé
-des motifs, demandèrent sa suppression, la censure du ministre qui
-l'avait écrit et prononcé, et une protestation publique contre son
-langage anti-national.
-
-La commission chargée de l'examen de la loi, toute pleine de
-l'irritation exprimée dans les bureaux, agit sous l'impulsion de ce
-sentiment. Elle accepta la loi sauf quelques changements,
-insignifiants quant à son dispositif, mais importants quant à sa
-portée morale. Ainsi au mot _restitution_ elle substitua le mot
-_remise_, qui faisait disparaître l'idée d'un droit des émigrés sur
-les biens qu'on leur rendait. L'État les ayant encore dans les mains
-les leur livrait, pour faire cesser immédiatement les souffrances
-qu'il était en son pouvoir de soulager. Quant aux biens qui se
-trouvaient affectés à un service public, comme celui des hospices ou
-de l'amortissement, et que la loi exceptait _quant à présent_ de la
-restitution, on supprima le mot _quant à présent_ qui rendait
-l'exception provisoire, et on retira ainsi toute promesse pour
-l'avenir. On enjoignit au rapporteur de faire de son rapport la
-contre-partie exacte de l'exposé de motifs du ministre.
-
-[En marge: Rapport sévère de M. Bedoch.]
-
-Ce rapporteur, qui était M. Bedoch, se fit entendre à la Chambre le 17
-octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit.
-Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la
-confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre,
-lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi
-de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des torts
-et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait être établie
-d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la conduite de ceux
-qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les malheurs de la
-royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on ne le devrait
-pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une seule famille,
-toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on ne devait pas
-pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions blessantes. On
-parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son coeur; mais il ne
-pouvait avoir au fond de son coeur que la ferme volonté de tenir ses
-promesses, et entre ces promesses il n'y en avait pas de plus sacrée
-que celle de faire respecter les propriétés de toute origine. Quant à
-l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les émigrés seraient mieux
-traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer que l'impôt ne serait
-jamais affecté qu'aux besoins de l'État.--
-
-Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une
-leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi,
-tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en
-demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui
-appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée
-aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas
-accorder cette dernière distinction.
-
-M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion
-favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du
-journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que la
-Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait
-refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression.
-
-[En marge: La Chambre des députés s'associe au rapport.]
-
-À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour
-subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à
-la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation,
-ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait
-donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui
-l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et
-qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la
-Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu
-un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se
-prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois
-l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre.
-
-[Date en marge: Nov. 1814.]
-
-[En marge: La loi adoptée avec des amendements.]
-
-La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse,
-remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de
-violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à
-désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la
-Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à
-chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution
-tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux
-journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet
-orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M.
-Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était
-de s'emparer des biens non vendus, d'en faire la base d'une opération
-financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas une seule
-classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement les plus
-pauvres. On n'accueillit point cette proposition, et on vota la loi
-avec les amendements de la commission, après une censure presque
-unanime du discours de M. Ferrand.
-
-[En marge: Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et
-de novembre.]
-
-[En marge: Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.]
-
-[En marge: Soudain mécontentement du maréchal Ney.]
-
-[En marge: Diverses causes de ce mécontentement.]
-
-[En marge: Le duc de Wellington en est une.]
-
-Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents
-relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux
-écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des
-princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la
-loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur
-la _ligne droite_, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de
-novembre. L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les
-premières discussions législatives, et notamment après le vote des
-mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place
-à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis
-opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier
-se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement
-compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les _votants_, mais
-des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés,
-et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions
-de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la
-censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres,
-et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver
-approchant, beaucoup de personnages étaient revenus dans la capitale.
-La police les suivait de l'oeil avec une extrême défiance. C'étaient
-MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de Rovigo,
-Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui naturellement
-vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés des maladresses
-d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On aurait voulu
-leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils étaient en effet
-si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se permettant de
-réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les militaires,
-de peur d'éveiller des soupçons. Néanmoins une circonstance occupait
-beaucoup la police, et, bien qu'elle ne signifiât rien en réalité,
-elle était l'objet de toute sa sollicitude, c'était la présence de
-quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû être dans leurs
-gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns après les autres,
-du reste par hasard et sans intention politique. On citait les
-maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal Soult
-était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas bien
-dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le
-commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que
-parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort
-paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir
-ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de
-naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence
-où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné
-à Paris que quelques jours; le maréchal Ney y était resté. Ce
-maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord
-accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu
-mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la
-faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations,
-situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à
-ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne.
-La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était
-cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la
-regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée
-de beaucoup d'amertume. En effet, les flatteries affectées dont il
-avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et
-sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et
-orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la
-cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle
-avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable
-époux[12]. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise
-humeur du maréchal. Le duc de Wellington, devenu ambassadeur
-d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule
-faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler
-complaisamment au milieu de la cour de France sa gloire célébrée avec
-affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le déchaînement
-contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les rigueurs du traité
-de Paris, était universel. La ruine de Washington, qui venait d'être
-incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait entre l'Angleterre
-et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un tel point qu'il
-avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De plus on avait
-vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux à Bruxelles.
-Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et le public,
-comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain, en était
-profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que la police
-était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord Wellington
-des offenses populaires.
-
- [Note 12: Un témoin des plus dignes de foi, par son
- caractère respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu
- dans les mains de madame la maréchale Ney une lettre de son
- mari, écrite de Lons-le-Saulnier, le jour même où il
- abandonnait la cause des Bourbons pour celle de Napoléon, et
- dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon amie, tu ne
- pleureras plus en sortant des Tuileries....--]
-
-[En marge: Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.]
-
-Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient
-aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique
-était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.--Cet homme,
-disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en
-Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il
-pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la
-fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce
-qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet
-ennemi acharné de la France!...--La généreuse colère qu'éprouvait le
-maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était
-même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé
-depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal Davout enfermé,
-comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait rédigé sur sa
-conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait démontré
-jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était poursuivi,
-et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le Roi, au lieu
-de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction qui lui
-était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que le
-mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour qu'il
-fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il
-fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans
-l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny.
-Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne
-paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans
-être entouré d'agents fort incommodes.
-
-Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une
-des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils
-disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour
-l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait
-qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter
-leurs réclamations au pied du trône.
-
-On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait
-flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut
-pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir
-de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse
-tête de Ney! Il fallait pour cela de nouveaux désastres, et une
-immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de
-Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les
-Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait
-pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude
-allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente
-cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65
-francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière
-s'améliorât à vue d'oeil, que les impôts indirects commençassent à
-rentrer, que les _reconnaissances de liquidation_ eussent cours sur la
-place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était
-profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause
-de ce subit ébranlement.
-
-[En marge: Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les
-partis.]
-
-M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire,
-ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs
-voeux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que
-leurs voeux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en voie
-de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits, contribuer
-même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les uns et les
-autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les Bourbons,
-révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la liberté, seule
-garantie possible des droits et de la sécurité de tous. Il donnait
-ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de sages et utiles
-leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans des articles
-insérés au _Journal des Débats_, ou dans des brochures, que le Roi
-avait loués publiquement. Mais rien ne calmait l'inquiétude qu'on
-éprouvait, et la peur qu'on se faisait réciproquement.
-
-[En marge: Peur que les partis se font les uns aux autres.]
-
-[En marge: Complots qu'ils s'imputent.]
-
-[En marge: Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.]
-
-Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre
-l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs
-complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les
-révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes,
-étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents
-chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le
-Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le
-gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus
-notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution,
-probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis
-proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime. De leur
-côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets,
-étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris,
-ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et
-pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles
-appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille
-royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de
-France, proclamer Napoléon Ier ou Napoléon II, et commencer un nouveau
-règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une seconde
-fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la guerre avait
-créés, que la paix ne pouvait satisfaire. Ce vaste complot, selon
-eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat, récemment
-réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes les conspirations
-qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de Napoléon étaient sans
-bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de son implacable
-activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il n'avait été plus
-grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de l'île si chétive qui
-lui servait d'asile, car tandis que la haine essayait d'en faire un
-vil scélérat sans génie et sans courage, la peur en faisait un géant
-infatigable, intarissable en ressources, et toujours en mesure et à la
-veille de bouleverser le monde. Il avait, disait-on, emporté des
-trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait le fil de toutes les
-trames européennes, surtout à Vienne, où les puissances étaient en ce
-moment assemblées dans un congrès universel. Il y soufflait le feu de
-la discorde, il y tenait asservie à son génie la faiblesse de son
-beau-père, et il allait se mettre à la tête des armées autrichiennes
-pour fondre sur les Bourbons de France et d'Espagne. D'autres fois on
-le disait évadé pour aller commander les armées américaines contre
-l'Angleterre, ou les armées turques contre l'Europe, ou les armées
-napolitaines contre l'Autriche, car les contradictions ne coûtaient
-guère. On le voyait partout en un mot, et la peur de ses ennemis le
-dédommageait bien des efforts que faisait leur haine pour le
-rapetisser.
-
-[En marge: Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux
-autres.]
-
-De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y
-avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots
-les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables
-complots que des projets mûrement concertés entre chefs et exécuteurs
-s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et ayant fixé
-ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à ceci, il n'en
-existait rien. Sans doute il était impossible de nier que s'ils
-l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant, et que
-s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se seraient
-volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée et de la
-Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs
-adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des
-propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux
-révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans
-doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient
-pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en
-auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il
-est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se
-conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force
-publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce
-qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire,
-et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants
-qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une
-parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des
-partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs
-propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait
-ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit
-debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture,
-convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la police
-épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la
-garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces
-disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait
-ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement[13]. Il y avait
-telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient
-croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale
-qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics
-au grand détriment des finances.
-
- [Note 13: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports
- de police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de
- novembre fut un mois de folles alarmes, ce qui amena le
- changement ministériel que nous allons raconter.]
-
-[En marge: La police de Monsieur exagère le mal, que la police du
-gouvernement cherche à atténuer.]
-
-La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot,
-ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort
-restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à
-quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité.
-Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi
-incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur
-un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était
-inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un
-matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui
-disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une
-catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme
-toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se
-laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et
-tombait dans une sorte de perplexité.
-
-[En marge: On s'en prend aux ministres des difficultés de la
-situation, et particulièrement au ministre de la guerre.]
-
-Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient
-cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal,
-et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la
-difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était
-celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à
-ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la
-masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien
-général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en
-prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère,
-ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre,
-ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et
-c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer
-constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la
-couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux
-au plus, et s'en fier à eux. On était loin de songer à ce moyen, et on
-s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres
-individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne
-tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne
-savait ni la dominer, ni la satisfaire!...--Tel est le prix réservé
-aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce
-court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien
-intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades,
-dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et
-les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres.
-Il n'aurait pas commis une seule faute, ce qui était impossible dans
-sa situation, qu'il eût difficilement satisfait l'armée, à laquelle il
-fallait imposer de cruelles réductions, et faire endurer un régime
-déplaisant pour elle. Cependant, des fautes, il en avait commis, et de
-graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé à les commettre? les
-princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes en créant la maison
-militaire, en prodiguant les grades pour services d'émigration, etc.
-Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se produisant, les
-princes s'en prenaient au ministre trop complaisant qui les avait
-commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait danger à
-laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait rien, n'en
-sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses neveux qui s'en
-mêlaient beaucoup.
-
-[En marge: M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal
-faite.]
-
-[En marge: Le Roi ne veut pas l'en croire.]
-
-[En marge: Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.]
-
-[En marge: Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.]
-
-Il était un sujet sur lequel le Roi écoutait moins facilement les
-observations qu'on lui adressait, d'abord parce qu'elles venaient de
-son frère, ensuite parce qu'il avait assez de perspicacité pour
-apercevoir leur peu de fondement. On lui disait que la police était
-mal faite, déplorablement faite, que M. Beugnot, dont on ne niait pas
-l'esprit, n'y connaissait rien, qu'il était dupe des bonapartistes, et
-que, sans le vouloir, il trompait le Roi et allait perdre la
-monarchie. Louis XVIII était impatienté de ces propos au dernier
-point, parce que dans ces remontrances il voyait son frère tout
-entier, toujours disposé à se mêler des affaires, et toujours la dupe
-des intrigants de tous les régimes. Le Roi lisait régulièrement les
-rapports de M. Beugnot, rapports spirituels, amusants, adroitement
-flatteurs, offrant un tableau piquant des personnages contemporains.
-Son bon sens les lui faisait juger vrais, sa malice s'en égayait, et
-son amour-propre y trouvait son compte. Mais Monsieur voulait lui
-persuader que M. Beugnot l'occupait de commérages, et qu'un seul homme
-en France, si on osait se confier à lui, saurait faire la police et
-sauver la royauté. Cet homme, le croirait-on, était le régicide
-Fouché! Monsieur qui, sans haïr les personnes, ne savait jamais leur
-rendre justice, faute de discernement et d'impartialité, était devenu
-tout à coup non-seulement impartial, mais indulgent, amical même, pour
-M. Fouché. Celui-ci, comme nous l'avons déjà dit, était absent de
-Paris au moment de la révolution de 1814, et depuis cherchait à
-ressaisir son rôle manqué en se mêlant de toutes les choses auxquelles
-on souffrait qu'il mît la main. Monsieur, lorsqu'il avait eu besoin
-d'être investi de la lieutenance générale du royaume par le Sénat,
-avait trouvé M. le duc d'Otrante officieux, empressé, adroit, dépourvu
-quoique régicide de haine contre les Bourbons, et au contraire
-très-désireux de leur plaire, autant au moins que de tirer le Sénat
-d'embarras. Il en avait conçu aussitôt l'opinion la plus favorable, et
-il se sentait pour lui un penchant prononcé. Ces dispositions avaient
-été confirmées par les rapports des agents du pavillon Marsan. Parmi
-ces agents il y avait sans doute quelques royalistes, mais il s'y
-rencontrait en bien plus grand nombre de ces serviteurs de tous les
-régimes, que la police emploie, use, rejette quand ils sont usés, et
-qui, repoussés, vont offrir leurs services à qui leur donne le pain du
-jour, race abjecte, qu'un honnête homme ne fréquente que par
-obligation, quand il est chargé de veiller à la sûreté de l'État, mais
-dont il est trop heureux de repousser le contact, dès qu'il est
-déchargé des devoirs du gouvernement. Cette race, M. Fouché loin de la
-fuir, aimait passionnément à la fréquenter; il en était entouré sans
-cesse, la nourrissait souvent de ses deniers quand ceux de l'État
-n'étaient plus à sa disposition, recueillait par ce moyen le vrai et
-le faux, sans savoir toujours distinguer l'un de l'autre, aux
-renseignements obtenus de la sorte ajoutait ceux qu'il se procurait
-directement en visitant dans la même journée, et sans choquer aucun
-d'eux, MM. Carnot, de Lafayette, de Blacas, de Bassano, en voyant même
-les ministres étrangers dont la porte s'ouvrait devant le talisman des
-nouvelles, se donnait ainsi l'apparence d'un magicien instruit de
-tout, disposant de tout, ayant dans ses mains le secret, la confiance,
-la volonté de tous les partis, pouvant les contenir, les déchaîner à
-son gré, roi en un mot du chaos que seul il saurait débrouiller et
-gouverner.
-
-[En marge: M. le comte d'Artois charmé de ses entretiens avec M.
-Fouché, voudrait lui confier le ministère de la police.]
-
-[En marge: Le Roi s'y refuse.]
-
-Ces agents que la police officielle repoussait, que le pavillon Marsan
-accueillait, étaient les prôneurs assidus de M. Fouché auprès du comte
-d'Artois, et avaient persuadé à ce prince de le recevoir. M. le comte
-d'Artois, cédant à son penchant pour l'intrigue, avait reçu M. Fouché,
-et avait été charmé de son entretien avec lui. M. Fouché, au lieu
-d'afficher, comme Carnot, l'orgueil du régicide, en avait au
-contraire affiché l'humilité et le repentir, s'était montré plein de
-respect, de soumission, avait témoigné un désir ardent de réparer les
-égarements de sa vie en soutenant et en sauvant les Bourbons; puis, se
-servant de sa connaissance des choses et des hommes, il avait ébloui
-le prince, et lui avait paru le sauveur auquel il fallait remettre le
-destin de la monarchie, de sorte que M. le comte d'Artois, idole du
-royalisme extrême, allait à l'extrême opposé, c'est-à-dire jusqu'à la
-région du régicide, chercher un intrigant sans principes pour lui
-accorder la confiance qu'il refusait aux plus respectables amis de la
-liberté. Aussi avait-il conçu l'idée de nommer le duc d'Otrante
-ministre de la police de Louis XVIII, et lui en avait-il donné
-l'espérance, presque la certitude. Le duc d'Otrante avait quitté le
-prince le coeur plein de joie, et n'avait dissimulé à personne son
-désir et son espoir de rentrer bientôt au ministère. Pourtant, M. le
-comte d'Artois s'était trop vanté, car il ne disposait pas des
-portefeuilles, et sa confiance éloignait plutôt qu'elle n'attirait
-celle de Louis XVIII. Le portefeuille promis plusieurs fois n'arrivant
-pas, M. Fouché piqué, allait dire dans Paris qu'on lui avait offert le
-ministère de la police et qu'il l'avait refusé. M. Beugnot, fort
-adroitement, racontait ces détails à Louis XVIII, et Louis XVIII se
-riait de son frère, quand il ne se fâchait pas de ses indécentes
-relations.
-
-[En marge: Perplexités du Roi à l'égard des changements proposés.]
-
-Les deux ministres attaqués à la cour étaient donc celui de la guerre
-et celui de la police, le dernier n'ayant que l'emploi de directeur
-général, avec le titre de ministre d'État. Le Roi, aimant le repos,
-détestant le changement, comprenant qu'on lui offrait des remèdes plus
-dangereux qu'utiles, s'entretenait avec M. de Blacas des obsessions
-dont il était l'objet, et le trouvait de son avis, car M. de Blacas
-avait du sens malgré ses passions, et d'ailleurs était volontiers de
-l'opinion de son maître. Néanmoins il était trop sincère pour cacher
-au Roi la vérité, et pour lui laisser ignorer qu'on se plaignait
-beaucoup du ministre de la guerre et du directeur de la police. Le Roi
-restait perplexe, et il aurait été fort agité s'il avait pu l'être,
-mais sa pesante personne apaisait son âme en pesant sur elle, et la
-faisait le plus souvent tourner à l'inertie.
-
-[Date en marge: Déc. 1814.]
-
-[En marge: Complot imaginaire de l'Odéon.]
-
-Le mois de novembre s'était passé en tiraillements intérieurs, qui du
-reste n'éclataient guère aux yeux du public, lorsque le mercredi, 30
-novembre, le Roi devant aller en grande pompe à une représentation
-théâtrale à l'Odéon, la police de Monsieur prit l'alarme, et courut
-remplir les Tuileries du bruit d'un complot dont l'exécution devait
-avoir lieu le jour même. Le complot, disait-on, consistait à enlever
-le Roi et la famille royale, à les précipiter dans la Seine ou à les
-transporter à l'étranger, et à changer ensuite le gouvernement.
-Quelques centaines d'hommes, audacieux et intrépides, sortis de
-l'armée, devaient exécuter ce coup de main. Ils étaient d'accord avec
-les chefs de parti, et tout était prêt pour tirer les conséquences de
-l'acte une fois accompli. La police officielle n'en savait rien, et
-pour les royalistes ardents c'était une raison d'y ajouter une foi
-entière. Le maréchal Marmont venait de prendre le service auprès du
-Roi, avec sa compagnie des gardes du corps. Il était crédule autant
-qu'il était léger; de plus, il détestait le général Dupont, parce que
-ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due, et qu'il
-avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un de ceux
-qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas dirigée, et
-qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. Le matin même du 30,
-éveillé par l'un de ces agents officieux qui troublaient ordinairement
-le sommeil de la cour, et initié à la connaissance du prétendu complot
-qui devait s'accomplir dans la soirée, il courut hors d'haleine chez
-le Roi, fit auprès de lui grand étalage de dévouement, sans toutefois
-remplir ce prince ni de trouble ni de gratitude, car Louis XVIII
-croyait médiocrement au danger qu'on lui signalait. Le maréchal fit
-monter ses gardes du corps à cheval, avertit le général Maison
-commandant la première division militaire, le général Dessoles
-commandant la garde nationale, lesquels se hâtèrent de mettre leurs
-soldats en mouvement, et se garda de faire dire un seul mot au
-ministre de la guerre, qui aurait dû être le premier informé. Les
-principaux personnages de la cour endossèrent leur habit militaire, se
-munirent secrètement d'armes de toute espèce, et l'on arriva à l'Odéon
-armé jusqu'aux dents. Les rues étaient pleines de troupes, les loges
-du théâtre d'uniformes, et on semblait assister à une revue plutôt
-qu'à une représentation théâtrale. Au milieu de ce déploiement
-d'uniformes un seul homme, le ministre de la guerre, arriva en habit
-noir, paraissant ne se douter de rien, et avec un air d'ignorance,
-d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés, tous
-les épouvantés, tous les gens à précautions.
-
-[En marge: Ce complot supposé devient l'occasion des changements
-désirés.]
-
-Le Roi fut applaudi comme il l'était toujours, et rentra sans avoir
-essuyé ni une attaque, ni une offense. Le lendemain les curieux qui
-étaient à l'affût des nouvelles, rirent aux éclats de cette chaude
-alarme, mais ceux qui prétendaient avoir sauvé le Roi, le maréchal
-Marmont en tête, s'indignèrent de l'incurie du ministre de la guerre
-et du directeur de la police. Ce fut dans toute la cour un
-déchaînement inouï, et comme après un temps d'agitation il faut un
-changement quelconque qui soulage les âmes, on exigea au moins une
-modification du ministère. Les neveux du Roi demandaient absolument un
-autre ministre de la guerre, et son frère un autre directeur de la
-police. Le Roi, fatigué, et finissant par croire qu'il avait couru un
-danger réel, céda, et consentit aux deux changements désirés.
-
-[En marge: M. Beugnot remplacé à la police par M. d'André.]
-
-Pour la police, il ne voulut pas entendre parler du duc d'Otrante, et,
-laissant cette partie de l'administration en direction générale, la
-confia à M. d'André, ancien constituant, fonctionnaire instruit,
-laborieux, sage, correspondant des Bourbons pendant leur séjour en
-Angleterre, et par tous ces motifs inspirant au parti de l'émigration
-une suffisante sécurité. Mais en donnant à son frère la satisfaction
-d'éloigner M. Beugnot, Louis XVIII n'entendait pas sacrifier ce
-serviteur; il voulut l'élever au contraire, et lui confia le ministère
-de la marine qui venait de vaquer par la mort de M. Malouet, homme
-distingué et fort regrettable. M. Beugnot fut ainsi doublement
-récompensé de ses rapports spirituels et sensés, en étant déchargé de
-la police, et en devenant ministre à portefeuille.
-
-[En marge: Subite faveur du maréchal Soult, et sa nomination au
-ministère de la guerre à la place du général Dupont.]
-
-Restait à trouver le ministre de la guerre. L'armée alors offrait deux
-hommes qui réunissaient au degré le plus éminent les rares qualités
-d'un ministre de la guerre, et chez lesquels l'autorité morale se
-joignait aux talents administratifs, c'étaient le maréchal Davout et
-le maréchal Suchet. Le maréchal Davout, devenu l'objet de toutes les
-haines de l'étranger et de l'émigration, était proscrit et impossible.
-Il était tout simple qu'on ne songeât point à lui. Le maréchal Suchet,
-enclin par la nature de son esprit à ce régime sagement libéral dont
-les Bourbons pouvaient être les fondateurs en France, fort caressé
-d'ailleurs par eux, avait été désigné plus d'une fois comme propre au
-ministère de la guerre. Il figurait même sans le savoir dans toutes
-les combinaisons ministérielles que le duc d'Otrante proposait à
-Monsieur. Mais extrêmement réservé, il n'avait pas donné d'assez
-grands témoignages de dévouement pour conquérir la bienveillance de la
-cour. Un homme duquel on ne l'aurait pas attendu, le maréchal Soult, y
-avait pleinement réussi. Il était en ce moment l'idole du parti
-royaliste, comme M. Fouché l'était de la coterie de M. le comte
-d'Artois. Voici comment il était parvenu tout à coup à ce haut degré
-de faveur.
-
-Maltraité d'abord pour avoir livré en pleine paix la bataille de
-Toulouse, et maltraité fort injustement, car il ignorait les
-événements de Paris lorsqu'il l'avait livrée, il avait commencé par
-jouer à Paris le rôle d'un mécontent, et d'un mécontent téméraire,
-tant ses propos étaient dépourvus de mesure. Le général Dupont,
-excellent homme, tâchant de conquérir des adhérents aux Bourbons,
-avait reçu, écouté le maréchal Soult, lui avait rendu l'espérance, et
-avec l'espérance un peu plus de calme. Bientôt ce ministre,
-poursuivant son oeuvre, avait résolu de donner un commandement au
-maréchal Soult, afin de le rattacher définitivement aux Bourbons, et
-avait choisi pour lui l'Alsace d'abord, puis en y pensant mieux, la
-Bretagne, où l'on pouvait mettre à l'épreuve un fonctionnaire douteux.
-La fidélité de cette province était en effet de nature à conjurer tous
-les dangers, et de plus, à son contact, on pouvait juger si celui
-qu'on y envoyait était véritablement converti. Le calcul du ministre
-de la guerre avait pleinement réussi. Le maréchal Soult, entouré des
-plus ardents royalistes, les avait entièrement satisfaits, et s'était
-bientôt montré leur égal au moins en sentiments politiques, car il
-n'avait pas hésité à dire que la bonne cause depuis vingt-cinq ans
-avait été celle des Bourbons, que tous ceux qui en avaient servi une
-autre s'étaient trompés, mais qu'ils répareraient leur erreur par un
-dévouement sans bornes. Il ne s'en était pas tenu à ce langage, il
-était allé visiter le triste champ de bataille de Quiberon, et croyant
-y découvrir des ossements non ensevelis, ce qui arrive quelquefois sur
-les champs de bataille, il avait ouvert une souscription pour élever
-un monument aux officiers français morts dans cette fatale journée.
-Ils étaient à jamais regrettables sans doute les braves gens qui,
-employant si mal leur bravoure, avaient péri sur ce lugubre rivage de
-Quiberon; mais ce n'était pas le moment de réveiller un pareil
-souvenir, et on pouvait s'étonner surtout qu'il fût réveillé par le
-nouveau gouverneur de la Bretagne.
-
-L'étonnement avait été aussi grand dans l'armée que le contentement
-dans le parti royaliste. Le maréchal Soult avait paru une conquête
-précieuse, et méritant d'être achevée. Ayant été exclu de la pairie
-avec les maréchaux Masséna et Davout, il s'était rendu à Paris afin de
-la solliciter à la suite de la souscription pour le monument de
-Quiberon, et avait été fort mal accueilli de ses anciens camarades,
-mais très-bien de la cour tout entière. Il était ainsi dans l'attente,
-lorsque le portefeuille de la guerre était venu à vaquer. Il y eut une
-sorte d'unanimité pour le lui conférer sur-le-champ, malgré les
-prétentions du maréchal Marmont que personne ne considérait comme
-sérieuses. Le maréchal Soult joignant à une rare application au
-travail l'attitude du commandement, et tous les dehors de la fermeté,
-sembla un ministre de la guerre accompli. Ce choix remplit le public
-de surprise, la cour de joie et d'espérance.
-
-[En marge: Les ministres apprennent ces changements après qu'ils sont
-accomplis.]
-
-Ces diverses nominations furent publiées le 4 décembre par ordonnance
-royale. Le Roi y avait consenti plutôt qu'il ne les avait voulues.
-Chose singulière, mais naturelle en ce temps-là, et qui peint bien
-comment on comprenait le gouvernement constitutionnel à ses débuts, le
-Conseil royal apprit les changements ministériels peu d'heures avant
-le public. M. de Blacas, au nom du Roi, en informa ses collègues, qui
-en furent étonnés, mais qui ne purent pas craindre que l'harmonie du
-cabinet en fût fort altérée. M. de Blacas les manda par un courrier à
-M. de Talleyrand, déjà parti pour le congrès de Vienne, personnage
-principal qui aurait dû être l'auteur de ces modifications, et qui en
-était à peine le confident après qu'elles étaient accomplies. Enfin
-Louis XVIII répugnant aux explications avec les personnes, parce que
-son repos et la dignité royale en souffraient toujours un peu, ne
-voulut rien dire lui-même au général Dupont. Depuis la scène de
-l'Odéon il avait évité de le recevoir, alléguant pour s'en dispenser
-tantôt une indisposition, tantôt une promenade, et le 3 décembre, il
-lui envoya M. de Blacas pour lui redemander le portefeuille de la
-guerre, lui offrir une pension de 40,000 francs, et un commandement en
-province. M. de Blacas prit soin d'affirmer au général Dupont qu'il
-n'était pas l'auteur du changement qu'il venait lui annoncer, ce qui
-était vrai, surprit fort le général en lui nommant son successeur, et
-rapporta sa démission au Roi.
-
-[En marge: Calme momentané et grandes espérances que les royalistes
-conçoivent de la nomination du maréchal Soult.]
-
-Ainsi se termina cette crise, par le renvoi du ministre de la guerre à
-qui on attribuait les mauvaises dispositions de l'armée, et par le
-changement du directeur de la police auquel on s'en prenait de
-conspirations imaginaires parce qu'il ne voulait pas y croire. Comme
-il arrive en pareil cas, un court moment de calme devait s'ensuivre,
-jusqu'à ce qu'on eût senti l'inanité du remède, et jusqu'à ce que se
-réalisât cette sinistre prophétie de Napoléon: _Les Bourbons vont
-pacifier la France avec l'Europe, mais la mettre en guerre avec
-elle-même_.
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.
-
-CONGRÈS DE VIENNE.
-
- Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. -- Mécontentement
- des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants,
- et maltraitées par les armées étrangères. -- État de confusion
- dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. -- Les peuples y
- attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits
- États craignent d'être absorbés par les grands. -- Conflagration
- en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les
- nouveaux cantons. -- Triste situation de l'Italie. -- Mauvais
- gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par
- le gouvernement pontifical. -- Révocation du Concordat français à
- peu près consentie, mais différée. -- Étonnement de Murat d'être
- encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y
- voir. -- État de l'Espagne. -- Conduite perfide et cruelle de
- Ferdinand VII. -- Il abandonne le pacte de famille dans le désir
- de complaire aux Anglais. -- Pendant que l'Europe est ainsi
- tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des
- fêtes brillantes. -- Ils renouvellent la promesse de rester unis,
- sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. -- Le
- congrès de Vienne remis au mois de septembre. -- Dispositions
- qu'on y apporte. -- Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre
- et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement
- unis. -- Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et
- veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. --
- L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le
- découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans
- rompre l'union européenne. -- Avantages que cette situation eût
- offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à
- Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. -- Liberté
- laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. -- Le Roi ne
- lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de
- Naples. -- Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg.
- -- Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de
- fonder sa politique à Vienne sur le principe de la _légitimité_.
- -- Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de
- l'Autriche. -- Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre
- l'empereur François dans le palais de Schoenbrunn. -- Les
- prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et
- de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les
- entretiens. -- Soulèvement des princes allemands contre ces
- prétentions. -- Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche,
- inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. -- Plus
- leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se
- promettent de la maintenir. -- Accord secret de l'Autriche, de
- l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les
- affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances
- que pour la forme. -- Cet accord, bientôt dévoilé, devient un
- nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent
- que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. -- La légation
- française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets
- d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe
- contre les vues de la Russie et de la Prusse. -- La Prusse se
- venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin.
- -- Protestations de désintéressement auxquelles la légation
- française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite
- précipitée. -- Irritation d'Alexandre dirigée en particulier
- contre M. de Talleyrand. -- Entrevue de ce monarque avec le
- plénipotentiaire français. -- Après quelques semaines perdues en
- pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour
- réclamer la convocation du congrès. -- Les _quatre_, c'est-à-dire
- l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le
- danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai
- d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1er novembre,
- sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les questions. --
- M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. -- Il demande
- que sans plus tarder on réunisse le congrès en assemblée
- générale, et veut profiter de l'occasion pour faire décider
- l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du
- représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de
- résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du
- moment. -- Vive résistance de la part des _quatre_. -- Après
- quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1er
- novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque,
- et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on
- appelle _le respect du droit public_. -- Après avoir déjoué les
- projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre
- avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se
- prononce toujours plus fortement. -- Les Russes et les Prussiens
- se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. --
- Activité des petits États et surtout de la Bavière. -- Liaisons
- de celle-ci avec la légation française. -- Embarras croissant de
- l'Autriche et de l'Angleterre. -- Lord Castlereagh craignant de
- se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à
- l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver
- la Pologne. -- M. de Metternich, qui désirerait au contraire
- sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette tactique,
- et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne réussira
- pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour satisfait si
- Alexandre ne l'est point. -- Lord Castlereagh se met résolûment
- en avant. -- Ses vifs entretiens avec Alexandre, suivis de notes
- fermes et amères. -- La Bavière, toujours la plus active,
- n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche qu'il
- faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier avec
- elle. -- M. de Metternich qui craint la désunion, répond que la
- France n'a plus d'armée. -- La Bavière reporte ces propos à la
- légation française pour la piquer d'honneur. -- M. de Talleyrand
- demande à louis XVIII de faire des armements. -- Délibération sur
- ce sujet dans le Conseil royal. -- Le ministre des finances
- consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre
- l'armée française sur un pied convenable. -- Grande satisfaction
- de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements
- de la France. -- Pendant ce temps la lutte est toujours aussi
- vive à Vienne. -- M. de Metternich obligé de se prêter à la
- tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son
- propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui
- livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère
- accepter. -- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il
- livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et
- concentre toutes ses forces sur la Vistule. -- Irritation à
- Vienne, et voeu général de réunir le congrès au 1er novembre. --
- Violente altercation d'Alexandre avec M. de Metternich. --
- Réunion du congrès à l'époque annoncée. -- Les huit signataires
- du traité de Paris, la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
- Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent
- l'initiative des convocations et des résolutions. -- Division du
- congrès en comités. -- Comité pour la vérification des pouvoirs.
- -- Comité dit des six, composé de la France, de l'Espagne, de
- l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les
- grandes affaires européennes. -- Comités pour les affaires
- allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les affaires
- suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des fleuves,
- etc. etc. -- Il est convenu que lorsque les principaux intéressés
- dans chaque question se seront abouchés au sein des comités, les
- _huit_ interviendront pour achever de les mettre d'accord, et
- pour consacrer leurs résolutions. -- Travail dans tous les
- comités. -- Affaires italiennes. -- Questions de la réunion de
- Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de Savoie. --
- Questions de Parme et de Naples. -- Sages motifs de M. de
- Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. --
- Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens et
- les nouveaux cantons. -- L'influence de la France sur le canton
- aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques d'Uri,
- Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. -- Tandis que
- les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une solution, celles
- de Saxe et de Pologne s'aggravent. -- Efforts de lord Castlereagh
- pour détacher la Prusse de la Russie. -- Alexandre s'en aperçoit,
- et provoque une explication de la part de Frédéric-Guillaume. --
- Les deux souverains après s'être expliqués, se jettent dans les
- bras l'un de l'autre, et se promettent d'être plus unis que
- jamais. -- Proclamation du prince Rennin, gouverneur temporaire
- de la Saxe, qui annonce que ce royaume va passer sous la
- souveraineté du roi de Prusse, du consentement de l'Angleterre et
- de l'Autriche. -- Violents démentis donnés par ces deux
- puissances. -- En ce moment les instances des princes allemands
- auprès du Prince régent d'Angleterre font modifier les
- instructions de lord Castlereagh. -- Celui-ci change de
- tactique, et s'unit à M. de Metternich pour défendre résolûment
- la Saxe et la Pologne. -- Tendance des choses à la guerre. --
- Plan de campagne arrêté par le prince de Schwarzenberg, dans
- lequel on dispose des forces de la France, sans lui rien dire. --
- Projet de faire entrer au printemps 200 mille Autrichiens et
- Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, et 100 mille Français
- en Franconie et Westphalie. -- M. de Metternich présente le 10
- décembre une note dans laquelle il retire le demi-consentement
- qu'il avait donné au sacrifice de la Saxe, en se fondant sur ce
- que la Prusse n'a rempli aucune des conditions exigées par
- l'Autriche. -- Les Prussiens exaspérés veulent faire un éclat,
- mais Alexandre s'efforce de les retenir. -- Après plusieurs
- entretiens avec le prince de Schwarzenberg le czar acquiert la
- conviction que les puissances ont pris le parti de résister à ses
- desseins, et il songe alors à quelques sacrifices. -- Il se
- décide en gardant toute la Pologne à abandonner le duché de Posen
- à la Prusse, pour que celle-ci ait moins à demander en Allemagne,
- et il tâche en même temps de s'entendre à l'amiable avec
- l'Autriche relativement à la frontière russe en Gallicie. --
- D'après les conseils d'Alexandre la Prusse fait à l'Autriche une
- réponse modérée. -- Réplique de l'Autriche dans laquelle elle
- prouve qu'en abandonnant à la Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe,
- l'engagement de lui rendre son état de 1805 serait rempli. -- La
- Prusse entre dans ces calculs, et la question perd le caractère
- absolu qu'elle avait eu jusque-là, pour se convertir en question
- de chiffres. -- Formation d'une commission d'évaluation à
- laquelle on admet la France, après avoir voulu l'en exclure. --
- Les questions de quantité se débattent vivement dans cette
- commission. -- La nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre
- et l'Amérique rend à lord Castlereagh toute son énergie. -- Une
- scène violente ayant eu lieu entre les Anglais et les Prussiens,
- lord Castlereagh exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. -- Ce
- dernier profite de l'occasion et offre au ministre britannique
- une alliance offensive et défensive. -- Convention du 3 janvier
- 1815 par laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient,
- et promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire
- triompher leur politique. -- Triste condition imposée à M. de
- Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du
- traité de Paris. -- Envoi d'un général français pour la
- discussion du plan de campagne. -- La convention du 3 janvier,
- tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre,
- aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. --
- Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à
- l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre
- eux, se décident à transiger. -- On enlève à la Saxe la moitié de
- son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à
- la Prusse. -- Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui
- est définitivement laissée à la Saxe. -- Le roi Frédéric-Auguste
- mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. -- La grande
- question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh
- étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. --
- Solution des questions pendantes. -- Constitution définitive du
- royaume des Pays-Bas. -- Rétablissement des maisons de
- Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. -- Ces maisons abandonnent la
- Westphalie à la Prusse moyennant échange. -- Travail de la Prusse
- pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au
- Niémen. -- Conduite injuste envers le Danemark. -- Le Luxembourg
- échoit au royaume des Pays-Bas. -- Mayence devient place
- fédérale. -- La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché
- de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à
- l'Autriche. -- Constitution germanique. -- L'Autriche refuse la
- couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la
- diète. -- Organisation de la diète fédérale. -- Solution des
- difficultés en Suisse due surtout à la France. -- Les nouveaux
- cantons conservent leur existence en payant une indemnité
- pécuniaire. -- Berne obtient une indemnité territoriale dans le
- Porentruy et l'évêché de Bâle. -- La constitution suisse prise
- presque en entier dans l'acte de médiation. -- Difficultés de la
- question italienne. -- M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour
- prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est
- menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples.
- -- Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en
- adressant une sommation imprudente au congrès. -- L'Autriche
- répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150
- mille hommes en Italie. -- Résolution générale d'en finir avec
- Murat. -- Difficultés de l'affaire de Parme. -- On voudrait sur
- la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine
- d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques.
- -- Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la
- tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. -- Lord
- Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier
- à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII,
- pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la
- reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. -- Il
- est décidé que les Légations seront rendues au Pape. --
- Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des
- fleuves navigables. -- Toutes les questions étant résolues en
- février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs
- ministres le soin de la rédaction. -- On décide qu'il y aura un
- instrument général, signé par les huit puissances qui ont été
- parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions
- d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités
- particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne
- spécialement. -- Au moment de se séparer, la nouvelle du
- débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits.
- -- On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle
- crise. -- Tous les arrangements européens précédemment adoptés,
- sont maintenus. -- Caractère véritable du congrès de Vienne, et
- jugement qu'on peut porter sur son oeuvre, qui, sauf quelques
- changements, a duré près d'un demi-siècle.
-
-
-[Date en marge: Sept. 1814.]
-
-[En marge: État de l'Europe en 1814, assez semblable à celui de la
-France à la même époque.]
-
-On vient de voir dans quel état les Bourbons, liés par une
-Constitution écrite, surveillés par une opinion publique
-très-susceptible, avaient mis la France, en ayant d'ailleurs de
-très-bonnes intentions, mais en cédant à ce mouvement de réaction qui
-tendait à rétablir l'ancien régime sur les ruines de la Révolution et
-de l'Empire. On doit dès lors se figurer la situation dans laquelle
-pouvait se trouver l'Europe, partagée entre une foule de gouvernements
-que ne liaient ni les lois ni l'opinion, qui étaient libres par
-conséquent d'essayer la reconstitution du passé, et décidés à
-reprendre les territoires qu'ils avaient perdus, ou même à s'en
-approprier qui ne leur avaient jamais appartenu. Cette malheureuse
-Europe entre ses émigrés, aussi peu éclairés que les nôtres, et ses
-ambitieux qui s'en arrachaient les lambeaux, était cruellement agitée,
-et présentait une sorte de chaos où l'avidité le disputait à la
-déraison. L'homme qu'on appelait alors le génie du mal, Napoléon,
-pouvait des sommets de son île se dire avec toute la malice qu'on lui
-prêtait et qu'il avait, que sa chute n'avait pas été dans le monde le
-triomphe du désintéressement et de la modération.
-
-Il faut donc jeter un coup d'oeil sur cette Europe si tourmentée, pour
-se faire une juste idée de son état à l'époque même qu'on regardait
-comme celle de sa délivrance.
-
-[En marge: Situation des provinces belges.]
-
-Les provinces belges, qui avaient d'abord éprouvé un soulagement réel
-en échappant à notre joug, étaient surprises et chagrines de se sentir
-sous un joug tout aussi lourd, et contraire de plus à tous leurs
-sentiments nationaux. Ce qui avait éloigné de nous ces provinces,
-c'étaient la conscription, les droits réunis, la clôture des mers, et
-les affaires religieuses. Pour le présent elles étaient délivrées de
-la conscription, mais non des impôts indirects qui avaient été
-maintenus. Les mers étaient devenues accessibles, mais pour laisser
-arriver les produits anglais, rivaux des produits belges, et au moment
-où les mers s'ouvraient pour elles, la France se fermait, la France
-dont le marché avait tant contribué à les enrichir. Elles voyaient le
-Pape rétabli à Rome, mais elles passaient sous la domination d'une
-nation protestante qu'elles n'aimaient point. La présence de l'armée
-britannique qui s'accroissait sans cesse pour la protection du nouveau
-royaume des Pays-Bas, leur était importune, et elles accusaient
-l'Autriche, qui avait beaucoup contribué à les détacher de la France,
-de les avoir trahies et vendues à l'Angleterre.
-
-[En marge: Situation à peu près semblable des provinces rhénanes.]
-
-Les provinces rhénanes n'étaient pas plus satisfaites. Si pour elles
-comme pour les Belges la conscription avait cessé, si le Rhin,
-principal instrument de leur bien-être, s'était ouvert avec la mer, la
-France s'était fermée pour leur industrie qui avait pris un grand
-développement sous l'Empire, et le marché de la Prusse n'était pas
-fait pour les dédommager de celui de la France. Enfin, être les
-concitoyens des habitants de Koenigsberg ne leur semblait pas beaucoup
-plus naturel que d'être les concitoyens des Parisiens, et la liberté
-du Pape ne les consolait pas plus que les Belges d'appartenir à un
-souverain protestant. Elles éprouvaient aussi le chagrin d'une
-occupation étrangère, car elles avaient l'armée prussienne sur leur
-territoire, et elles étaient horriblement traitées par les soldats de
-Blucher, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de considérer et de
-ménager comme des compatriotes les habitants d'Aix-la-Chapelle et de
-Cologne.
-
-[En marge: Profond malaise en Allemagne; inquiétudes des petits
-princes, et mécontentement des peuples, qui n'obtiennent pas la
-liberté qu'ils avaient espérée.]
-
-Au delà du Rhin, le malaise tenait à d'autres causes. Les Prussiens
-étaient contents et avaient raison de l'être, car ils étaient
-victorieux, et comptaient sur de vastes agrandissements; mais ils
-avaient espéré pour prix de leur patriotisme une liberté qu'on leur
-avait promise, et qu'on ne se hâtait pas de leur accorder. Le Hanovre,
-le Brunswick, la Hesse, attendaient avec anxiété qu'on fixât leur
-sort, et en attendant étaient ruinés par le passage des armées
-coalisées. La Saxe qui avait abandonné les Français sur le champ de
-bataille, était menacée de perdre sa nationalité pour prix de sa
-défection, et de devenir prussienne, ce qui lui causait un véritable
-désespoir. Provisoirement elle avait l'humiliation de voir son
-souverain prisonnier à Berlin. Dans les petits États germaniques les
-princes étaient inquiets des projets qu'on prêtait aux grandes
-puissances allemandes, et les peuples très-mécontents des principes
-fort peu libéraux affichés par leurs princes. La Bavière ayant de
-considérables dédommagements à réclamer pour ce que l'Autriche allait
-lui prendre, ne se félicitait guère de les obtenir sur la gauche du
-Rhin, tout près de la France avec laquelle on voulait ainsi la
-compromettre.
-
-[En marge: État de confusion dans lequel la Suisse est tombée.]
-
-La Suisse était tombée dans un état de confusion duquel on ne savait
-comment la tirer, et qui mettait tous les intérêts en conflit, toutes
-les populations en armes. L'acte de médiation, faisant dans les Alpes
-une sage application des principes de 1789, avait affranchi les
-anciens pays sujets pour les constituer en cantons indépendants, avait
-ainsi converti les treize cantons en dix-neuf, avait aboli dans
-l'intérieur de chacun les inégalités de condition, les oppressions de
-tout genre, et créé un état parfaitement équitable, dont la Suisse
-s'était trouvée heureuse pendant dix ans, et sous lequel elle n'aurait
-eu rien à désirer, si la guerre n'avait alors altéré le bonheur de
-tout le monde.
-
-[En marge: Lutte ardente entre les anciens et les nouveaux cantons.]
-
-C'est ce même acte de médiation que les Bernois, en introduisant les
-coalisés en Suisse au mois de décembre précédent, avaient eu en vue de
-détruire, et qu'ils avaient détruit en effet. Sur-le-champ toutes les
-anciennes prétentions s'étaient réveillées. Berne voulait faire
-rentrer sous son joug les pays de Vaud et d'Argovie, et leur ôter leur
-qualité de cantons fédérés. Uri voulait enlever le val Levantin au
-canton du Tessin, et en avait pris possession sans attendre la
-décision d'aucune autorité. Schwitz et Glaris se préparaient à
-reprendre les territoires d'Utznach et de Gaster au canton de
-Saint-Gall, et pour y parvenir tâchaient d'insurger ces anciens
-districts. Zug réclamait un bailliage en Argovie, Appenzell se
-flattait de recouvrer le Rheinthal. De leur côté, les populations
-menacées s'étaient mises sur la défensive. Les citoyens de Vaud,
-d'Argovie, de Thurgovie, de Saint-Gall, du Tessin, étaient sous les
-armes, au nombre de vingt mille hommes. Le régime intérieur des
-cantons n'était pas moins en péril que leur composition territoriale.
-Les sujétions de classe à classe étaient à la veille de reparaître.
-On avait du moins la prétention de les rétablir, et tous les intérêts
-nouveaux et légitimes reconnus par l'acte de médiation, se voyant en
-péril, étaient prêts à se révolter.
-
-[En marge: Vains efforts de la diète de Zurich pour mettre fin à cette
-anarchie.]
-
-La diète assemblée à Zurich, désirant mettre un terme à cette
-anarchie, avait essayé de reconstituer la Suisse. Mais les cinq
-cantons qui méditaient des projets de bouleversement territorial, ceux
-de Berne, d'Uri, de Schwitz, de Glaris, de Zug, attirant à eux par la
-conformité des opinions les cantons de Fribourg, de Soleure, de
-Lucerne et d'Unterwalden, avaient formé une contre-diète, qui ne
-voulait ni se rendre à celle de Zurich, ni adhérer à ses actes. La
-diète de Zurich se composait des cantons menacés, Vaud, Argovie,
-Thurgovie, Saint-Gall, Tessin, et des cantons qu'on appelait
-impartiaux, Zurich, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Grisons. Elle en
-comptait dix, tandis que la diète opposante en comptait neuf.
-
-Heureusement pour la cause du bon droit et du bon sens, Alexandre,
-libéral par sentiment et par éducation, influencé en outre par M. de
-Laharpe et par le général Jomini, n'entendait pas prêter la main à un
-tel bouleversement. Il avait agi sur les souverains alliés, et les
-avait amenés à déclarer que les puissances coalisées ne
-reconnaîtraient que la diète de Zurich, qu'elles ne consentiraient pas
-à la suppression d'un seul des cantons existants, et que Berne ayant
-beaucoup perdu, elles tâcheraient de l'indemniser avec quelques
-portions des territoires conquis sur la France.
-
-Forte de cet appui, la diète de Zurich avait fini par vaincre les
-dissidents, et par les attirer dans son sein. Elle avait rédigé un
-projet de pacte fédéral qui en consacrant l'existence des dix-neuf
-cantons, et en laissant au congrès de Vienne le soin de décider les
-questions territoriales, avait, sous le rapport de l'égalité civile et
-de l'organisation des pouvoirs, conservé tout ce que renfermait de bon
-l'acte de médiation. Mais ce projet ayant été repoussé par les cantons
-dissidents, les populations dont l'existence était en péril avaient
-refusé de déposer les armes. Le pays de Vaud, transformé en une sorte
-de camp, au lieu d'offrir selon sa coutume l'aspect du bien-être et du
-repos, offrait celui de la plus profonde anxiété et de la plus vive
-agitation. Voilà pour l'instant tout ce que la Suisse avait gagné à la
-délivrance de l'Europe. C'était au congrès de Vienne à y remettre,
-s'il le pouvait, l'ordre et la justice.
-
-[En marge: État de l'Italie.]
-
-En passant les Alpes le spectacle devenait plus triste et plus
-affligeant encore.
-
-[En marge: Le peuple de Milan s'étant révolté contre le vice-roi, les
-Autrichiens occupent l'Italie jusqu'au Tessin et au Pô.]
-
-[En marge: Ils se proclament souverains des provinces occupées.]
-
-Les Français en se retirant avaient laissé les débris de l'armée
-italienne à Milan, et les Autrichiens dans la plupart des places
-fortes de la Lombardie. Le prince Eugène s'était flatté de conserver,
-malgré sa noble fidélité à Napoléon, une partie au moins de sa
-vice-royauté. Il avait compté pour y réussir sur l'influence du roi de
-Bavière, son beau-père, et sur l'estime personnelle dont il jouissait
-en Europe. Les Italiens sages l'auraient souhaité pour leur prince, et
-le sénat lombard se préparait à faire une démarche en ce sens, lorsque
-la populace milanaise, ennuyée des Français qu'elle avait vus dix-huit
-ans chez elle, excitée aussi par quelques membres de la noblesse et
-du clergé, s'était révoltée, avait envahi le sénat, et massacré le
-ministre des finances Prina. Elle allait même égorger le ministre de
-la guerre lorsqu'on était parvenu à la contenir. Le général Pino
-s'étant mis à la tête de la force publique, on avait formé une espèce
-de régence en y appelant des patriotes éclairés, et on avait ensuite
-demandé un souverain au Congrès de Vienne. La réponse, facile à
-deviner, avait été l'occupation autrichienne. Le maréchal Bellegarde,
-à la tête de cinquante mille Autrichiens, avait envahi la Lombardie
-tout entière jusqu'au Pô, dissous la régence provisoire, et pris
-possession du pays au nom de la cour impériale d'Autriche. Bien que le
-régime destiné à ces contrées ne fût pas encore connu, on prévoyait
-qu'il serait celui des provinces autrichiennes.
-
-[En marge: Conduite déraisonnable du vieux roi de Sardaigne.]
-
-Ce régime devait être dur mais régulier en Lombardie; il était dès le
-premier jour devenu extravagant en Piémont. Le vieux roi de Sardaigne,
-après avoir passé à Rome le temps de son exil, et assisté à l'entrée
-du Pape, aux genoux duquel il s'était prosterné, était venu à Turin
-prendre possession de ses États, que les Anglais se proposaient
-d'accroître du territoire de Gênes. Il les avait gouvernés comme le
-plus aveugle des émigrés aurait pu le faire. Il avait non-seulement
-rétabli le pouvoir absolu, mais il en usait en poursuivant tous ceux
-qui avaient servi la France, en faisant punir ceux qui mangeaient gras
-le vendredi et le samedi, et en montrant en toutes choses la plus
-violente intolérance dans un pays que les Français venaient de remplir
-de leur esprit pendant vingt années. Un grand nombre d'officiers
-piémontais s'enfuyaient chez Murat qui les accueillait avec
-empressement, et le reste de l'armée, ou refusant de servir, ou
-détestant le nouveau régime, n'était guère disposé à le soutenir. Sans
-le voisinage des Autrichiens présents sur le Tessin et le Pô, on
-aurait vu éclater une insurrection générale.
-
-[En marge: Désolation de Gênes, menacée de perdre son indépendance.]
-
-Gênes qui s'était étourdiment livrée aux Anglais, et avait reçu du
-facile et libéral lord Bentinck la promesse de son indépendance, était
-désolée depuis qu'elle s'était aperçue du sort qu'on lui préparait. Il
-n'y avait pas en effet un joug qui lui fût plus antipathique que celui
-du Piémont. Chose singulière, tous les ports de l'Europe avaient
-d'abord tendu les bras vers les Anglais, c'est-à-dire vers la mer, et
-ils les retiraient maintenant avec colère. Gênes se conduisait comme
-Marseille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc.
-
-Les Légations, comprises pendant la durée de l'Empire dans la
-vice-royauté de Lombardie, étaient occupées par Murat qui les avait
-envahies au nom de la coalition. En suivant le courant des idées
-régnantes, et en restituant à chaque prince ce qui lui appartenait
-jadis, on aurait dû les rendre au Pape, et il était fondé à y compter.
-Mais Murat, que le Pontife rentré à Rome refusait de reconnaître, s'en
-était vengé en continuant d'occuper ces provinces, sans les tourmenter
-du reste, mais en les laissant dans un doute pénible relativement à
-leur destination future.
-
-[En marge: Satisfaction de la Toscane, la seule des provinces
-italiennes qui soit heureuse et satisfaite.]
-
-[En marge: Sagesse du grand-duc Ferdinand.]
-
-En ce moment (septembre et octobre 1814) un seul pays était heureux en
-Italie, et peut-être en Europe, c'était la Toscane. Rendue à
-l'archiduc Ferdinand, duc de Wurzbourg sous l'Empire, ballottée
-depuis vingt ans d'une souveraineté à l'autre, elle avait retrouvé
-enfin un prince doux et sage, qui ne cherchait à la priver d'aucune
-des améliorations dues aux Français, qui ne persécutait personne pour
-avoir servi Napoléon, qui avait choisi au contraire MM. Fossombroni et
-Corsini, les membres les plus distingués de l'administration
-française, pour les mettre à la tête de son gouvernement. Aussi les
-Toscans, appréciant leur sort, et le trouvant bon, étaient-ils les
-seuls des Italiens qui ne regrettassent et ne désirassent rien. La
-turbulente Livourne, ayant la liberté de naviguer, et n'étant pas
-menacée comme Gênes d'appartenir à un maître étranger, était aussi
-satisfaite et aussi paisible que le reste de la Toscane.
-
-[En marge: Rentrée de Pie VII à Rome.]
-
-[En marge: Sa conduite peu digne de son caractère.]
-
-Rome venait de recouvrer le Pape, et l'avait reçu à genoux sur la
-place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant
-lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la
-Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les
-épaves d'un grand naufrage. Pie VII, ordinairement si doux, si modéré,
-avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les
-pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église
-les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce
-que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport
-administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient
-servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église,
-et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un
-sujet d'inquiétude pour toutes les classes éclairées. Ce n'était pas
-le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour solliciter l'appui
-des cours européennes dans l'affaire des Légations, mais le cardinal
-Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces imprudentes
-déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans son diocèse
-de Montefiascone, avec défense de paraître devant le Saint-Père.
-Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII avait sacré.
-Tous les parents du cardinal avaient été privés des charges qu'ils
-occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point que Pie VII
-commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à son généreux
-caractère.
-
-[En marge: Relations du Pape avec les Bourbons.]
-
-[En marge: Suite de la négociation ouverte pour la révocation du
-Concordat.]
-
-Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des
-Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant
-auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des
-Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et
-Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à
-cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il
-invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi
-du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte
-civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église. En retour,
-l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait
-présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition
-pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de
-France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au
-Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo
-avait néanmoins laissé entendre à Pie VII qu'on était loin d'approuver
-son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on avait osé
-articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la terre.
-
-De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon,
-à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et
-blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le
-rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer
-qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de
-ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les
-Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester,
-mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII,
-pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu
-errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des
-doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins
-ultramontaine de ses oeuvres.
-
-Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait
-à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de
-cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du
-Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait.
-Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose
-qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation
-très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était
-loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre
-de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du nombre
-des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun temps. Quant aux
-personnes, le Pape était également prêt à céder, et voulait bien
-rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre de douze ou
-treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de remettre en
-charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait des pensions
-bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les avoir élevés,
-pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces négociations tournaient
-en longueur, comme il arrive souvent à Rome, ce qui devait être fort
-heureux cette fois pour la considération de Pie VII et pour le
-gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas du bien qu'on leur
-faisait en différant l'accomplissement de leurs désirs.
-
-[En marge: Situation de Naples.]
-
-[En marge: Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne
-devant pas conserver le royaume de Naples.]
-
-Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce
-royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le
-trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y
-voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait
-encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon,
-lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé
-cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement
-victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement
-engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette
-négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de
-l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le
-détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire
-par d'autres.
-
-[En marge: Mouvements que se donne Ferdinand IV pour recouvrer son
-patrimoine.]
-
-[En marge: Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et
-Napoléon.]
-
-Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en
-particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous
-venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis
-que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui
-refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi
-redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme
-où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction
-de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il
-fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples
-mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait
-donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à
-déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la
-quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le
-commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir
-abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon. Sa
-belle-soeur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la
-reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était
-partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères.
-
-[En marge: Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables
-dispositions.]
-
-[En marge: Ses soins pour son armée.]
-
-[En marge: Sorte de popularité dont il jouit.]
-
-[En marge: Retour subit des Italiens vers Napoléon.]
-
-Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se
-réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant
-infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe
-des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche
-compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage
-d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à
-vaincre le tyran de l'Europe. Mais il accueillait les officiers
-piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui; il
-accueillait également les officiers français qui venaient lui offrir
-leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces derniers
-en France, et payait bien les uns et les autres, car ses finances
-étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son armée,
-forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une grande
-sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne son titre
-le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques partisans,
-dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le retour de tout
-ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite. Cependant, s'il avait
-pour lui les classes éclairées qu'il ne froissait pas, il n'avait pas
-les lazzaroni, fort sensibles au souvenir de leurs anciens maîtres,
-bien qu'il fût souvent applaudi par eux à cause de sa bonne mine qu'il
-leur montrait fréquemment en se promenant à cheval dans les rues de
-Naples. Il n'était donc pas entièrement impopulaire, mais il n'était
-plus ce qu'il avait été pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros
-de l'Italie. Ce héros était ailleurs, il était à l'île d'Elbe. Après
-avoir voulu se débarrasser des droits réunis et de la conscription,
-les Italiens étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en
-lui le représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un
-rocher comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au
-détroit de Messine qu'un voeu, c'est que le souverain de l'île d'Elbe
-quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât
-sur Milan. Il n'était guère probable qu'il en agît ainsi, car Napoléon
-ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens ce qui ne
-lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une lutte
-désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont il ne
-s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est vrai
-néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le régime
-militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de Piémont, la
-domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix, et auraient
-fait une de ces tentatives que les Italiens ont renouvelées tant de
-fois, et qui ne leur ont pas encore réussi.
-
-Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe,
-désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était
-fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous
-les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses
-efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang,
-et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de
-ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie
-stupide et sanguinaire!
-
-[En marge: Conduite de Ferdinand VII en Espagne.]
-
-[En marge: Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui
-demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.]
-
-[En marge: Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme
-populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.]
-
-Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne
-par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à
-Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et
-avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient,
-avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la
-Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard
-de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons à Paris, n'ayant point à
-ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion publique
-très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées étrangères dont
-Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur une armée
-vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que Ferdinand VII
-tint en Espagne. Ce prince refusa d'abord de s'expliquer avec les
-envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de Saragosse à
-Valence, recueillant sur son chemin les hommages des populations,
-enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À Valence on
-l'accueillit avec des transports d'allégresse. Les armées elles-mêmes
-vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par sa présence,
-continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort pour
-s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes sages
-étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la
-Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution
-de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le
-vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus
-éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner
-à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des
-hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il
-était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son
-autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient
-essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne
-voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation.
-Malheureusement les chefs qui dirigeaient les Cortès, aussi peu sensés
-que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et l'accord duquel
-aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en Espagne
-d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant reçu par
-l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se
-prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne
-l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les
-décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit
-marcher des corps de troupes sur la capitale.
-
-[En marge: En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont
-il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.]
-
-[En marge: Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en
-roi absolu.]
-
-[En marge: Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et
-rétablit l'inquisition.]
-
-[En marge: Commencement de résistance en Catalogne.]
-
-Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient
-combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute
-théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme
-étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au
-prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission
-enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu,
-c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre. À
-peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui
-avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua
-dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait
-soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit
-l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une
-restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus
-cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur
-lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression,
-qui, sans les partager complétement, trouvaient absurde la réaction
-entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer. Ces hommes existaient
-surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès s'étaient
-joints à eux, et un commencement de résistance semblait s'organiser de
-ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter de la sorte, ils
-songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut de lumières, ils
-connaissaient de la douceur. Les complications augmentant à vue
-d'oeil, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement des esprits aux
-intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du roi Charles IV,
-demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien ministre de son père,
-et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours fidèle à son favori,
-éprouva un violent mouvement de colère en apprenant cette nouvelle, et
-manifesta l'intention de quitter Rome, soit pour se rendre à
-Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de demander à l'Espagne
-ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et qu'on le vengeât d'un
-fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le calmer, et il fallut
-l'autorité sacrée du Pape pour le retenir.
-
-Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses
-regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé
-une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir
-appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous
-avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement
-des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de
-Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient
-commettre des fautes qui suffiraient pour rouvrir à Napoléon la
-carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands
-malheurs!
-
-[En marge: Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de
-France.]
-
-[En marge: Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et
-rompt les relations diplomatiques avec la France.]
-
-Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne,
-c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries.
-En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées
-rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre
-réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait
-promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution,
-celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples
-pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y
-avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la
-décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées
-pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait
-envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les
-Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations
-diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif. Le chef de
-guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir
-et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le
-monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité
-absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul
-d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la
-faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire
-français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de
-l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât
-Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal,
-et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne. Ferdinand VII
-ayant refusé la réparation, et en exigeant une au contraire, les
-relations diplomatiques étaient interrompues entre les deux pays.
-Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa couronne,
-Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de France, ses
-seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait le pacte de
-famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son appui, car elle
-blâmait hautement l'atroce réaction dont il était autant l'instrument
-que l'auteur.
-
-[En marge: Causes de l'état où l'Europe était tombée.]
-
-[En marge: Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette
-anarchie.]
-
-Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais
-exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient
-pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de
-souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il
-semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon,
-et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions. Il n'en était
-rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le
-débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon
-que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles
-donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous
-pour le 1er août.
-
-[En marge: Voyage des souverains coalisés à Londres.]
-
-[En marge: Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.]
-
-[En marge: Promesse réitérée de demeurer unis.]
-
-Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit,
-étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent
-d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple
-anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que
-ses intérêts sont satisfaits. On avait depuis quelques mois poussé
-bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin, mais rien
-n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était adressées à
-Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi de Prusse.
-L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire. Ne voulant pas
-troubler ces fêtes magnifiques par des discussions d'intérêts qui
-auraient pu altérer la joie universelle, on s'était promis de demeurer
-toujours unis, de se faire des sacrifices réciproques s'il en fallait
-faire pour rester d'accord, et de maintenir à tout pris l'alliance de
-Chaumont, au moyen de laquelle on s'était débarrassé du tyran de
-l'Europe. La France, quoique rendue aux Bourbons, n'était pas assez
-résignée, disait-on, Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, n'était pas
-assez oublié, pour que des événements imprévus ne pussent surgir, dont
-on ne triompherait que par le maintien de l'union commune. On s'était
-donc, sans s'expliquer sur les futurs arrangements européens, juré de
-nouveau une éternelle amitié, et promis de se retrouver à Vienne dans
-les mêmes sentiments.
-
-[En marge: Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.]
-
-D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois
-l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1er août.
-Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire,
-on avait remis au mois de septembre la réunion convenue.
-
-[En marge: Entrée des souverains à Vienne.]
-
-[En marge: Tableau de Vienne à la veille du congrès.]
-
-[En marge: Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de
-Marie-Louise, reléguée à Schoenbrunn.]
-
-Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était
-allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre
-s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en
-faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne qu'il méditait, et
-les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le 25 septembre.
-Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur joie et de
-leurs succès. L'empereur François, se prêtant à toutes ces
-représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était
-porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en
-présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa
-capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants. On avait vu
-accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de
-Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens,
-hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les
-futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que
-les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine,
-soeur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle,
-active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées
-s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition,
-impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou
-politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du
-triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de
-leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de
-plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus
-tumultueuse réunion qui fut jamais. Il n'y manquait que l'infortuné
-roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier
-dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais
-de Schoenbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit
-des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe, mais de
-disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et dirigée
-dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait donné
-pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de guerre
-et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage à
-connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée,
-commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami.
-
-[En marge: Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de
-n'être pas d'accord.]
-
-Après quelques jours consacrés aux divertissements de tout genre, il
-fallait faire succéder à la frivolité des fêtes le sérieux des
-affaires, et ce moment, personne n'avait voulu le hâter. En se disant
-toujours qu'il importait de rester d'accord, on ne s'était expliqué
-sur rien, sauf sur quelques points déjà réglés dans le traité de
-Paris. Ainsi il avait été établi par écrit que l'Angleterre aurait la
-Belgique et la Hollande pour en composer contre la France le royaume
-des Pays-Bas, que l'Autriche recevrait l'Italie jusqu'au Tessin et au
-Pô, que la Prusse serait reconstituée et retrouverait son état de
-1805, et enfin que la Russie, débarrassée du grand-duché de Varsovie
-(essai de Pologne française tenté par Napoléon), en partagerait les
-débris à l'amiable avec ses voisins. Mais on était si peu pressé
-d'altérer le bonheur général par des contestations, qu'on ne s'était
-point entendu sur la part de chacun dans la distribution des
-territoires vacants, remettant toujours à la réunion d'automne
-l'entente sur les points difficiles et demeurés douteux.
-
-Ces points douteux ne pouvaient concerner ni l'Italie où l'on avait
-concédé à l'Autriche la limite du Tessin et du Pô, ni les Pays-Bas où
-la frontière française de 1790 avait été prise pour limite définitive;
-ces points concernaient le centre de l'Europe, c'est-à-dire les
-territoires compris entre la Russie, la Prusse, l'Autriche, et étaient
-de nature en effet à susciter de graves difficultés, même des orages.
-
-L'empereur de Russie et le roi de Prusse nourrissaient chacun la
-pensée, à peine entrevue par leurs alliés, mais complétement arrêtée
-dans leur esprit, d'avoir en entier, l'un la Pologne, l'autre la Saxe.
-
-[En marge: L'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient seuls
-entendus et fortement unis.]
-
-[En marge: Motifs de l'intime union de ces deux princes.]
-
-[En marge: Leur conviction que l'Europe leur devait sa délivrance.]
-
-[En marge: Alexandre voulait la Pologne, et Frédéric-Guillaume la
-Saxe.]
-
-[En marge: Raisons par lesquelles ils coloraient cette double ambition
-à leurs propres yeux.]
-
-Ces deux princes, pareils d'âge et de position quoique différents de
-caractère, avaient commencé leur règne par être fort unis. Divisés par
-les événements de 1807, époque où vaincus tous les deux, ils avaient
-été fort inégalement traités, car à leur commune défaite Alexandre
-avait gagné des provinces, et Frédéric-Guillaume avait perdu la moitié
-de ses États, ils s'étaient rapprochés en 1813 sous la dure oppression
-de Napoléon, avaient retrouvé leur amitié sur les champs de bataille
-de Lutzen et de Leipzig, et s'étaient promis de ne plus se séparer.
-Aussi n'avaient-ils rien de caché l'un pour l'autre; ils se disaient
-tout, s'entendaient sur tout, et quand Alexandre parlait, on était sûr
-que Frédéric-Guillaume allait ouvrir la bouche pour exprimer les mêmes
-idées. Or, comme Alexandre non-seulement parlait, mais pensait le
-premier, l'un menait l'autre, sans que du reste il en coûtât rien à la
-Prusse, car ils avaient aussi fortement uni leurs intérêts que leurs
-coeurs. Ces deux princes se portaient réciproquement la plus haute
-estime, et se regardaient comme les plus honnêtes gens de leur siècle,
-tandis qu'à leurs yeux l'Angleterre était la plus égoïste des
-puissances, et l'Autriche la plus astucieuse. Ils se considéraient
-aussi comme les sauveurs de l'Europe. À les entendre en effet, si
-Alexandre n'avait pas donné le signal de la résistance en 1812, si
-Frédéric-Guillaume ne l'avait pas suivi en 1813, si arrivés sur l'Oder
-ils n'avaient pas poussé jusqu'à l'Elbe, jusqu'au Rhin, jusqu'à la
-Seine, entraînant l'Europe après eux, le monde civilisé serait encore
-esclave. Personne donc ne les égalait dans l'estime qu'ils avaient
-conçue pour eux-mêmes, et cette estime était fondée à beaucoup
-d'égards, car bien que Frédéric-Guillaume laissât voir quelquefois la
-duplicité de la faiblesse, Alexandre celle de la mobilité, ils étaient
-pleins, le premier de droiture et de modestie, le second de générosité
-et de séduction. Mais comme il arrive souvent aux honnêtes gens qui
-ont de grandes prétentions à l'honnêteté, ils se tenaient pour
-impeccables, et faisaient même de leur ambition une vertu. Si donc
-l'un désirait la Pologne, l'autre la Saxe, c'était, à les en croire,
-par les plus purs et par les plus respectables motifs. Alexandre
-voulait la Pologne uniquement pour la reconstituer. Il avait
-effectivement dit et pensé bien souvent dans sa jeunesse, que le
-partage de la Pologne par Catherine, Frédéric le Grand et
-Marie-Thérèse, était un attentat odieux qu'il fallait absolument
-réparer. Fort importuné de voir cette réparation essayée par Napoléon
-de 1807 à 1812, et l'ayant à cette époque empêchée tant qu'il l'avait
-pu, il croyait que le moment était venu de l'entreprendre pour son
-propre compte, et il s'en occupait comme il s'occupait de toute chose,
-avec passion. Il avait en outre des facilités particulières pour
-l'essayer, puisqu'il possédait la plupart des anciennes provinces
-polonaises. En les joignant au grand-duché de Varsovie, comprenant
-Varsovie, Thorn, Posen, Kalisch, il pouvait composer un superbe
-royaume, qui s'étendrait du Niémen aux Crapacks, auquel il accorderait
-des institutions libérales, et dont il se ferait roi, en restant
-empereur de toutes les Russies. Il s'appellerait ainsi de ce double
-titre d'empereur et roi, qui était le faîte de la puissance humaine,
-et serait pour la Russie l'égal ou le supérieur de Catherine et de
-Pierre le Grand, puisqu'il aurait dans un seul règne ajouté à l'empire
-russe la Finlande, la Bessarabie, la Pologne. Ces rêves d'ambition
-étaient à ses yeux des rêves d'humanité. Beaucoup de Polonais qui
-avaient toujours pensé que la France était trop loin pour reconstituer
-la Pologne, et que la Russie seule pouvait le tenter efficacement,
-beaucoup d'autres qui n'avaient commencé à le penser que depuis nos
-malheurs, avaient entouré Alexandre, et avaient contribué à enflammer
-sa tête. Il se promettait donc d'être le restaurateur de la Pologne,
-et le restaurateur libéral, car en la réunissant tout entière sous un
-même sceptre, il n'entendait pas lui donner le despotisme russe, mais
-quelque chose comme la liberté anglaise. En agissant de la sorte
-Alexandre ne se considérait pas du tout comme un conquérant, loin de
-là, car au contraire il se dépouillerait, disait-il, de la Lithuanie
-et de la Volhynie pour créer ce nouveau royaume, il le placerait
-même, s'il le fallait, sous le sceptre de son frère Constantin pour
-offusquer moins la jalousie européenne, et n'en garderait que la
-suzeraineté. À ses yeux, le congrès de Vienne en se prêtant à cette
-oeuvre mettrait le comble à la gloire de l'Europe victorieuse, et
-pourrait se dire qu'il avait reconstitué le monde sur les bases de la
-justice, de la liberté et de la vraie politique. Il faut pardonner ces
-illusions, car c'est quelque chose que d'éprouver le besoin de donner
-des apparences honnêtes à son ambition: tant d'autres s'inquiètent si
-peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la satisfaire, sans songer à la
-colorer!
-
-[En marge: Réponse qu'Alexandre et Frédéric-Guillaume croyaient
-pouvoir faire aux objections que soulevait leur double ambition.]
-
-Il y avait toutefois à ce beau rêve une objection que l'empereur
-Alexandre ne se dissimulait point, mais qu'il ne laissait pas non plus
-sans réponse. Les territoires avec lesquels avait été composé le
-grand-duché de Varsovie étaient jadis partagés entre la Russie, la
-Prusse et l'Autriche. La part principale appartenait à la Prusse, qui
-possédait jusqu'à la Vistule, Varsovie comprise. Il fallait donc
-enlever cette vaste part à la Prusse, qu'il serait indispensable
-d'indemniser ailleurs, et dans ce cas la frontière russe s'avançant de
-la Vistule à l'Oder, il faudrait que l'Europe souffrît cette extension
-qui deviendrait pour elle un véritable sujet d'alarme, et de plus
-serait jugée contraire aux traités de Kalisch (28 février 1813), de
-Reichenbach (15 juin 1813), de Toeplitz(9 septembre 1813), traités qui
-avaient successivement formé les noeuds de la coalition. D'après ces
-traités le grand-duché de Varsovie devait être distribué à l'amiable,
-entre les copartageants de la Pologne, conformément à l'ancienne
-répartition qu'ils en avaient faite, ou à peu près; de plus la Prusse
-devait retrouver dix millions de sujets, et l'Autriche rentrer en
-possession de l'Illyrie. Voilà ce qu'on s'était promis les uns aux
-autres en formant contre la France la coalition européenne de 1813;
-mais les succès inattendus de cette coalition avaient permis de
-pousser bien plus loin les restitutions, car l'Autriche au lieu de
-recevoir l'Illyrie seule, allait recouvrer le Tyrol et le nord de
-l'Italie, en y ajoutant même l'État de Venise qu'elle n'avait pas
-autrefois. L'Angleterre, qui eût été bien heureuse d'arracher au
-littoral de la France Hambourg et Brême, plus heureuse encore de lui
-ôter la Hollande, allait lui enlever même la Belgique, pour la donner
-à la maison d'Orange. Si donc tout le monde avait dépassé de beaucoup
-ses premiers voeux, la Russie seule, disait Alexandre, devait-elle
-être enfermée dans les vues étroites qu'on avait conçues lorsqu'on se
-flattait d'atteindre l'Elbe tout au plus, et certainement pas le Rhin?
-Évidemment non, et le lot destiné à la Russie devait être
-proportionné, comme celui de tous les alliés, aux succès inespérés de
-la coalition.
-
-Quant à la Prusse son dédommagement était tout trouvé, c'était la
-Saxe, et ce lot obtenu était la réalisation de tous ses voeux. Cette
-puissance, depuis que le grand Frédéric l'avait composée de pièces et
-de morceaux par le génie réuni des armes et de la politique, avait
-toujours présenté une sorte de difformité géographique. Elle offrait
-en effet aux yeux de quiconque observait la carte de l'Europe un État
-d'une longueur démesurée, s'étendant du Niémen au Rhin, contenant des
-échancrures profondes, et surtout dépourvu de consistance au centre.
-Dresde ajouté à Berlin, devait corriger en partie cette fâcheuse
-configuration, lui procurer en outre le champ d'opérations militaires
-dont Napoléon dans le dix-neuvième siècle, et Frédéric dans le
-dix-huitième, avaient prouvé l'importance, lui donner pour sujets au
-lieu de Polonais désaffectionnés, de bons Allemands, et des meilleurs,
-la constituer ainsi la première des puissances allemandes, et préparer
-enfin cet avenir d'unité germanique par la Prusse, qui exalte toute
-tête prussienne quand on le lui montre en perspective. Tandis
-qu'Alexandre croyait devoir à l'humanité de reconstituer la Pologne,
-Frédéric-Guillaume croyait devoir à l'Allemagne de lui ménager ce
-grand pas vers l'unité, et se flattait de payer de la sorte tout le
-sang qu'elle avait versé pour la commune délivrance, ne se disant pas
-que c'était l'unité prussienne, bien plus que l'unité germanique à
-laquelle il aurait travaillé, que les États secondaires de l'Allemagne
-en seraient alarmés au plus haut point, que l'Autriche notamment en
-serait révoltée, et que toute l'Europe serait effrayée d'en payer le
-prix à la Russie par l'abandon de la Pologne. Comme Alexandre il
-trouvait de nombreuses réponses aux objections qu'on pouvait opposer à
-ses voeux, car le prisme du désir montre toujours les choses telles
-qu'on les veut voir. On avait promis, disait-il, dix millions de
-sujets à la Prusse, sans indiquer où on les prendrait, et elle ne
-dépasserait pas ce nombre en occupant la Saxe; seulement elle les
-prendrait où il lui convenait de les avoir. Le roi de Saxe était un
-traître, qui avait déserté la cause de l'Europe, ce n'était donc pas
-son intérêt qu'on pouvait alléguer pour empêcher une telle
-combinaison. D'ailleurs la Russie et la Prusse réunies n'avaient pas
-de contradicteurs à craindre. L'Autriche était si occupée d'assouvir
-son avidité en Italie, l'Angleterre dans les deux hémisphères,
-qu'elles n'y prendraient garde ni l'une ni l'autre. La France ne
-méritait plus de ménagements. Enfin l'Europe avait de telles
-obligations à la Russie et à la Prusse, qu'elle ne pouvait pas leur
-refuser l'accomplissement de voeux si honnêtes et si légitimes. Telles
-étaient les raisons que se donnait Frédéric-Guillaume et qu'il
-trouvait excellentes. Du reste entre Alexandre et Frédéric-Guillaume
-il y avait parole donnée, et ils arrivaient à Vienne persuadés l'un et
-l'autre qu'ils auraient la Pologne et la Saxe.
-
-[En marge: Le soin qu'on avait mis à ne pas s'expliquer, de peur de se
-diviser, était cause que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient à peine
-aperçues des projets de la Prusse et de la Russie.]
-
-[En marge: L'Angleterre, tout occupée de ses propres désirs, ne se
-rendait pas du tout compte de ceux de la Prusse et de la Russie.]
-
-[En marge: L'Autriche, plus pénétrante, voyait mieux ce qui se
-passait, mais se taisait dans l'intérêt de l'union, et comptait pour
-sortir d'embarras sur le temps et la politique.]
-
-Était-il possible que l'Angleterre, que l'Autriche n'eussent point
-entrevu ces projets, et si elles les avaient entrevus, qu'elles les
-eussent admis sans objection? C'est là sans doute un juste sujet
-d'étonnement, quand on pense à la violente opposition qui éclata
-bientôt. Mais, comme nous l'avons dit, dans la crainte de troubler
-l'union on s'était très-peu expliqué. On avait parlé toujours de la
-reconstitution de la Prusse, ce qui était convenu, de la punition du
-roi de Saxe, ce qui semblait mérité, du partage du duché de Varsovie,
-ce qui résultait des traités. On avait même parlé de la reconstitution
-de la Pologne comme de l'une des affaires qui pourraient être
-soumises au congrès. Mais tant de choses s'étaient appelées la Pologne
-depuis cinquante ans, qu'on pouvait prononcer ce mot sans qu'il
-signifiât aucune frontière précise. On était donc resté dans un vague
-commode à tout le monde, et d'ailleurs les préoccupations immédiates
-avaient détourné des préoccupations plus éloignées. L'Angleterre
-toujours pleine des souvenirs du blocus continental, ne songeant qu'à
-en empêcher le retour, avait dans cette intention construit le royaume
-des Pays-Bas, travaillait à relever celui de Hanovre, voulait assurer
-à l'un et à l'autre la Prusse pour alliée, et était prête à tout
-concéder à cette puissance pour qu'elle épousât ses vues. L'Autriche,
-beaucoup plus prévoyante, avait mieux discerné que l'Angleterre les
-projets de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, car il s'agissait pour
-elle de laisser la Prusse s'établir à tous les défilés de la Saxe, de
-laisser les flots de la race slave s'étendre jusqu'au pied des monts
-Crapacks; mais ces inquiétudes n'étaient pas les seules, et, au milieu
-de ses prospérités présentes, elle n'avait jamais eu tant de soucis ni
-de si graves. Si à l'ouest et au nord la Prusse et la Russie pouvaient
-l'inquiéter, elle avait l'Allemagne à reconstituer, sa place
-constitutionnelle à y déterminer, l'Italie à organiser, Murat à
-contenir, le prisonnier de l'île d'Elbe à surveiller, la France
-elle-même à observer, et il fallait prendre garde en s'occupant de ces
-divers intérêts, que les soins donnés aux uns ne fissent tort aux
-autres. Elle était donc résolue à employer les moyens à son usage,
-c'est-à-dire la patience, la finesse, la vigilance, et au besoin la
-force. Sur 300 mille hommes dont elle disposait, elle en avait réuni
-250 mille en Bohême et en Hongrie, et n'en avait laissé que 50 mille
-en Italie, où cependant elle était exposée à avoir sur les bras Murat,
-les Italiens et peut-être le prisonnier de l'île d'Elbe. Elle s'était
-ainsi, sans le dire, mise en mesure du côté de la Saxe et de la
-Pologne, mais plus les difficultés pouvaient devenir grandes, plus
-elle voulait en triompher par l'union, par la bonne entente de ce
-qu'on appelait _les quatre_, c'est-à-dire de l'Angleterre, de
-l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, car à son avis si on
-laissait la France et les petites puissances allemandes s'en mêler, on
-courait le risque de tomber dans un vrai chaos, d'où jaillirait de
-nouveau Lucifer, c'est-à-dire Napoléon, qui n'était pas sorti encore
-de la mémoire des hommes, et qui n'avait certainement pas résolu de
-s'y effacer, bien qu'il affectât le sommeil profond que supposaient
-ses prodigieuses fatigues. Aussi les premiers mots prononcés à Vienne,
-avaient-ils été les derniers prononcés à Londres, et on s'était dit
-qu'il fallait par-dessus tout rester unis, même au prix des plus
-grands sacrifices, et on l'avait dit d'autant plus qu'on sentait venir
-le jour où l'on allait cesser de l'être.
-
-[En marge: Ce qui se passait à Vienne, rendait frappante la faute que
-la France avait commise, de ne pas différer la conclusion de la paix
-de Paris jusqu'au jour où l'Europe se diviserait.]
-
-[En marge: Avantages qu'on aurait pu tirer de ces divisions.]
-
-[En marge: L'inconvénient de condescendre aux voeux de la Russie et de
-la Prusse, pour profiter des divisions de l'Europe, n'eût pas été bien
-grand.]
-
-Telles étaient donc les dispositions qu'on apportait à Vienne: un
-immense désir de maintenir l'union, et une immense avidité fort peu
-compatible avec cette union. Si jamais la faute que la France avait
-faite de signer si précipitamment le traité de Paris avait été
-frappante, c'était dans ce moment où l'Europe était fatalement
-condamnée à se diviser, car il était impossible que l'Autriche
-consentît à laisser établir la Prusse à Dresde, la Russie à Cracovie,
-que les puissances secondaires consentissent à laisser supprimer la
-plus respectable d'entre elles, la Saxe, pour un péché qui leur était
-commun à toutes, celui de l'alliance avec la France, et que
-l'Angleterre laissât commettre tous ces actes d'ambition en face du
-parlement britannique. Si au milieu d'une telle division la France
-était arrivée à Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par
-conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa
-position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris
-au mois de mai. Entre la Russie et la Prusse d'une part, voulant à
-tout prix la Pologne et la Saxe, et de l'autre l'Angleterre et
-l'Autriche résolues à les leur refuser, celui des deux partis qui
-aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une supériorité
-tellement décisive, qu'on devait tout faire pour l'avoir avec soi, et
-qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir.
-Les deux puissances les plus portées aux concessions envers la France
-étaient naturellement la Russie et la Prusse, car leurs intérêts
-étaient sur la Vistule et l'Elbe, non sur le Rhin ou l'Escaut. Il est
-donc à peu près certain qu'en nous rangeant de leur côté nous aurions
-obtenu de tout autres frontières que celles du traité de Paris.
-N'eussions-nous gagné que la ligne des places fortes demandées par nos
-négociateurs, que l'avantage eût été déjà grand, et qu'obtenu par la
-politique seule, il aurait valu aux Bourbons une popularité qui leur
-manquait. C'était donc un vrai malheur que d'arriver à Vienne en
-portant au cou la chaîne du traité de Paris. Pourtant le mal n'était
-pas sans remède, et il restait des moyens de profiter de la nouvelle
-situation. Tout annonçait en effet que le conflit serait des plus
-vifs, car la Russie et la Prusse semblaient prêtes à se porter aux
-dernières extrémités pour avoir la Pologne et la Saxe. Or, si les
-choses étaient poussées jusqu'à nouer des alliances, jusqu'à préparer
-la guerre, il n'était pas à supposer qu'on se laissât arrêter par un
-vain texte, et qu'on tînt au traité de Paris plus qu'à celui de
-Chaumont. Sans doute nous ne pouvions afficher nous-mêmes l'intention
-de nous soustraire au traité de Paris, mais en ne nous prononçant pas
-trop vite, en laissant entrevoir notre appui, et en mettant un peu de
-temps à l'accorder, la Russie et la Prusse étaient si ardentes, que
-probablement elles auraient dit elles-mêmes les mots que nous n'osions
-pas dire, et nous auraient offert ce que nous n'osions pas demander.
-Dans quelle mesure notre condition se serait-elle améliorée, on ne
-saurait l'affirmer, mais elle l'aurait été dans une mesure quelconque,
-et assurément proportionnée à la gravité du conflit. Ajoutons qu'unis
-à la Prusse et à la Russie, le conflit, quel qu'il fût, n'était guère
-à craindre pour nous. Il est même probable que l'Angleterre et
-l'Autriche n'auraient pas osé braver la guerre, qu'elles auraient
-cédé, que nous aurions été par conséquent les arbitres de cette
-situation, et les arbitres assez bien récompensés. Par conséquent le
-traité de Paris n'était pas une impossibilité, mais une difficulté
-qu'on pouvait surmonter avec un peu d'adresse, et on conviendra qu'en
-présence d'adversaires qui avaient usé et abusé de la force à notre
-égard, l'adresse était bien permise.
-
-Cette manière de se conduire suppose qu'on aurait été décidé à
-condescendre aux voeux de la Russie et de la Prusse: mais cette
-condescendance était-elle donc si fâcheuse pour nous? La Russie
-obtenant toute la Pologne, dont elle avait déjà la plus grande part,
-se serait avancée de la Vistule où elle était depuis longtemps
-établie, jusqu'à la Wartha. La Prusse obtenant la Saxe, eût confiné de
-plus près avec l'Autriche. Ainsi la Russie eût donné plus de souci à
-l'Allemagne, la Prusse plus de jalousie à l'Autriche. Était-ce
-véritablement à nous Français, à nous en inquiéter? Était-ce à nous à
-prendre soin de cette union intime des trois puissances continentales,
-qui avait servi à nous vaincre, qui après nous avoir vaincus avait
-servi à nous imposer le traité du 30 mai, et qui depuis a tenu pendant
-quarante ans notre politique sous le joug d'une coalition permanente?
-S'il fallait que par leur position les Prussiens fussent incommodes
-pour quelqu'un, ne valait-il pas mieux que ce fût pour l'Autriche en
-les mettant à Dresde, que pour nous en les mettant à Cologne et
-Aix-la-Chapelle? À la vérité la maison de Saxe étant transportée des
-bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, comme Alexandre et
-Frédéric-Guillaume se proposaient de le faire, l'équilibre germanique,
-partie de l'équilibre européen, en eût été un peu plus ébranlé: mais
-cet équilibre germanique déjà si profondément atteint dans notre
-siècle, quelle était son utilité pour nous et pour toute l'Europe?
-C'était d'interposer de petits États entre les grands, afin d'amortir
-les chocs entre ces derniers. Or ne valait-il pas mieux dans notre
-intérêt que ce qui restait des États germaniques fût interposé entre
-nous et la Prusse, pour nous épargner des chocs avec elle, qu'entre la
-Prusse et l'Autriche pour épargner des chocs à celles-ci? Et la Saxe
-nous ayant abandonnés sur le champ de bataille, l'Europe ayant
-dépouillé à notre égard tout esprit de modération, n'étions-nous pas
-autorisés plus qu'en aucun temps, plus qu'en aucune occurrence, à
-songer à nous, exclusivement à nous?
-
-[En marge: Le Conseil royal ne se mêle pas des questions qu'on avait à
-résoudre à Vienne, et les abandonne au Roi et à M. de Talleyrand.]
-
-Poser de telles questions c'est presque les résoudre, et après un
-demi-siècle on s'étonne qu'elles aient pu être si singulièrement
-envisagées à l'époque dont nous racontons l'histoire. Malheureusement
-il n'y avait pas alors plus de gouvernement à l'extérieur qu'à
-l'intérieur, et ces questions ne furent pas même soulevées dans le
-Conseil royal. De même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne faudrait
-pas différer de deux mois la convention du 23 avril, qui nous
-dessaisissait de gages précieux sans hâter d'un jour le départ des
-armées coalisées, de même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne
-vaudrait pas mieux remettre à six mois le traité de Paris,
-c'est-à-dire à un moment où unies pour nous dépouiller, les puissances
-seraient désunies pour se partager nos dépouilles, de même on ne se
-demanda pas quel parti il faudrait épouser à Vienne. La défectueuse
-organisation du Conseil royal en fut la cause, bien plus que le défaut
-de lumières chez les hommes qui le composaient. Ce conseil, comme on
-l'a déjà vu, mélange confus de princes, de ministres à portefeuille,
-de ministres sans portefeuille, sous un roi bel esprit, distrait,
-paresseux, disposé à laisser gouverner, mais non pas à souffrir à côté
-de lui un chef de cabinet étendant sur toutes les affaires son active
-vigilance, un tel conseil ne pouvait donner que des résultats décousus
-comme lui-même. Là où était un ministre spécial doué d'une véritable
-capacité, tout allait bien. Ainsi les finances jouissant de cet
-avantage, étaient supérieurement conduites. Dans les autres
-départements, et surtout dans celui de l'intérieur, les choses étaient
-livrées au hasard, et c'étaient les passions du parti dominant qui
-gouvernaient. Quant aux affaires extérieures elles avaient été
-abandonnées au Roi comme roi, et à M. de Talleyrand comme l'homme
-réputé le plus habile de France en ces matières, et on va voir ce qui
-en advint.
-
-[En marge: Sentiments du Roi Louis XVIII à l'égard de la politique
-étrangère.]
-
-[En marge: Modestie des voeux de Louis XVIII.]
-
-[En marge: Éloignement de Louis XVIII pour les alliances trop
-étroites.]
-
-Les vues de Louis XVIII à l'égard des affaires étrangères étaient,
-ainsi qu'en toutes choses, modérées et assez sages, mais bornées comme
-ses voeux[14]. Heureux d'être rentré dans le royaume de ses pères, de
-le recouvrer tout entier, même avec une ou deux places de plus, et un
-magnifique musée dont il se souciait peu, il n'avait pas envie
-d'accroître ce royaume, et ne faisait pas la réflexion fort simple que
-tous les autres États s'étant agrandis, la France en restant ce
-qu'elle était en 1792 se trouvait relativement amoindrie, et si elle
-parvenait à reconquérir sa supériorité, ne le devrait qu'aux bienfaits
-de la Révolution qu'il n'appréciait guère. Louis XVIII avait de la
-dignité mais aucune ambition, tenait à la paix, que son âge, ses
-infirmités, ses malheurs, l'épuisement de la France, lui rendaient
-chère, et avec raison ne voulait pas la compromettre légèrement.
-D'ailleurs la manie de se mêler beaucoup des affaires du dehors était
-une tradition impériale qui ne lui plaisait pas, et il souhaitait
-qu'on jouât à Vienne un rôle digne, pacifique, et profitable en un
-point seulement, c'est qu'on le délivrât de la présence de Murat sur
-le trône de Naples. Laisser sur l'un des trônes de l'Europe la petite
-usurpation, quand la grande était tombée, lui semblait une
-inconséquence, une honte pour toutes les puissances, et pour la
-France un vrai danger. _Flagilio addit damnum_, disait-il, dans son
-goût de rendre sa pensée par des adages latins. En effet il regardait
-Naples comme un pied-à-terre où Napoléon pouvait descendre à chaque
-instant, d'où il marcherait avec quatre-vingt mille Italiens sur les
-Alpes, et de là soulèverait tous les éléments qui fermentaient encore
-en France. Attribuant les difficultés qu'il rencontrait dans le
-gouvernement intérieur de son royaume, aux intrigues et à l'argent de
-Napoléon, il avait refusé de lui payer la rente de deux millions
-stipulée par le traité du 11 avril, et voulait qu'on le transportât
-lui-même aux Açores. Après cette translation et le détrônement de
-Murat, il désirait qu'on ne laissât pas le duché de Parme à
-Marie-Louise, autre inconséquence, autre danger, selon lui, de la
-politique européenne, et qu'on rendît ce duché à la maison de Parme,
-alliée de la maison de Bourbon. Enfin, en sa qualité de fils d'une
-princesse saxonne, il aurait trouvé séant pour sa couronne de sauver
-le roi de Saxe. Mais il plaçait ce dernier objet bien après les
-autres. Pour aucun il n'eût bravé la guerre, ni même un trouble; mais
-ce qu'on pourrait avec la politique seule, il souhaitait qu'on le fît.
-Il admettait les alliances comme un moyen de la politique, mais il ne
-voulait en adopter aucune trop étroitement, car à son avis les
-alliances étroites engageaient, et peu à peu menaient à la guerre.
-Entre les quatre grandes puissances européennes dont on aurait pu
-rechercher l'alliance, il préférait par goût celle de l'Angleterre,
-car chez toutes les autres quelque chose lui déplaisait fort, chez la
-Russie l'imprudence du souverain, chez la Prusse les opinions beaucoup
-trop libérales de la nation, chez l'Autriche la parenté avec
-Bonaparte. Il poussait à cet égard la prévention jusqu'à rejeter,
-comme on l'a vu, une alliance de famille avec la Russie, alliance qui
-aurait pu avoir les plus utiles conséquences. N'ayant d'autres
-héritiers que ses neveux, et parmi ces neveux M. le duc d'Angoulême
-étant sans enfants, il fallait marier M. le duc de Berry si on
-désirait conserver la couronne à la branche aînée. Le comte Pozzo di
-Borgo avait donc songé à unir la grande-duchesse Anne, la même que
-Napoléon avait dû épouser, à M. le duc de Berry, et il s'en était
-occupé avec son ardeur accoutumée, faisant valoir les services déjà
-rendus par la Russie et ceux qu'elle pouvait rendre encore, vantant
-fort en un mot tous les avantages d'un pareil mariage. Mais Louis
-XVIII, outre qu'il considérait un mariage avec les Romanoff comme une
-sorte de dérogeance pour la maison de Bourbon, ne voulait s'enchaîner
-ni à la Russie ni à l'empereur Alexandre, alléguait les raisons
-religieuses, qui en général ne le touchaient guère, exigeait que la
-princesse abjurât avant d'arriver en France, et opposait à ce projet
-mille froideurs calculées. À choisir une alliance, il eût préféré,
-comme nous venons de le dire, celle de l'Angleterre, mais de celle-là
-même il ne voulait qu'avec infiniment de réserve. S'entendre avec
-l'Angleterre, sans se trop engager avec elle, et grâce à cette entente
-se débarrasser de Murat et du prisonnier de l'île d'Elbe, faire rendre
-le duché de Parme à la maison d'Étrurie, adoucir quelque peu le sort
-du roi de Saxe, composait toute sa politique. Mais pour aucun de ces
-objets, excepté peut-être le détrônement de Murat et la translation de
-Napoléon dans d'autres mers, il n'eût consenti à braver de sérieuses
-complications. Du reste il avait exprimé ces modestes désirs à son
-négociateur, l'avait ensuite laissé libre de se conduire comme il
-l'entendrait, et avait à peine jeté les yeux sur un volumineux mémoire
-rédigé au département des relations extérieures, sous le titre
-d'_Instructions_, et embrassant dans tous leurs détails les
-innombrables affaires de l'Europe. Il l'avait signé à peu près sans le
-lire.
-
- [Note 14: Il n'existe peut-être pas un sujet, dans toute
- l'histoire de notre siècle, sur lequel les historiens
- étrangers ou français aient été plus mal informés que sur le
- congrès de Vienne, et il n'y en a pas de plus important,
- puisque c'est dans ce congrès que s'est constituée l'Europe
- moderne, et qu'a été fixé un état de choses qui a duré déjà
- près de cinquante années. J'écris en ayant sous les yeux les
- documents les plus authentiques, soit étrangers, soit
- français, et notamment la correspondance secrète de M. de
- Talleyrand avec Louis XVIII, et de Louis XVIII avec M. de
- Talleyrand. C'est dans celle-là que la partie anecdotique et
- personnelle de cette grande scène se trouve rapportée, avec
- tous les détails qui pouvaient intéresser un roi spirituel,
- malicieux, aimant le scandale, et n'ayant presque aucun
- préjugé, si ce n'est celui de son origine à laquelle il ne
- trouvait rien d'égal sur la terre. M. de Talleyrand
- fournissait les matériaux de cette correspondance à M. de la
- Besnardière qui la rédigeait, puis il la recopiait de sa
- main. Le Roi répondait le plus souvent lui-même, ou par M.
- de Blacas. Quant aux affaires proprement dites, M. le duc de
- Dalberg les traitait dans une correspondance spéciale avec
- le cabinet, que M. de Jaucourt dirigeait en l'absence de M.
- de Talleyrand. Celle-ci moins piquante, mais plus sérieuse,
- ne laisse rien à désirer sous le rapport des affaires
- elles-mêmes, qui s'y trouvent exposées avec une netteté, une
- précision et une connaissance des choses remarquables, mais
- toujours, bien entendu, du point de vue auquel la légation
- française s'était placée. Je ne puis citer les documents
- étrangers auxquels j'ai puisé, mais ils sont également
- authentiques, et m'autorisent à considérer comme vrai et
- complet le récit qu'on va lire.]
-
-[En marge: Instructions écrites du négociateur français.]
-
-Dans ce mémoire, M. de la Besnardière qui en était le rédacteur, et
-qui connaissait profondément le détail des affaires européennes, avait
-ajouté aux voeux formés par Louis XVIII, l'expression des désirs de la
-France sur quelques autres points. Ainsi les places de Luxembourg et
-de Mayence étant sorties de nos mains, il fallait empêcher qu'elles ne
-passassent dans celles de la Prusse ou de l'Autriche. On ne pouvait en
-effet les laisser avec sécurité que dans les mains de la Hollande ou
-de la Bavière. À l'égard de l'Italie, il ne suffisait pas d'en
-éloigner Murat au profit de Ferdinand IV, et Marie-Louise au profit de
-l'ancienne reine d'Étrurie, il fallait résoudre une question du plus
-haut intérêt, celle de la succession au trône dans la maison de
-Savoie. Le vieux roi de Sardaigne n'avait pas d'enfants, et n'avait
-qu'un héritier privé lui-même de descendance. Il importait par
-conséquent d'assurer la succession dans la branche de Carignan, si on
-ne voulait pas que, par un mariage, le Piémont échût un jour à la
-maison d'Autriche. Enfin il convenait de s'occuper des donataires
-français, parmi lesquels figuraient au premier rang quelques
-maréchaux, et de sauver, si on le pouvait, leurs dotations du naufrage
-général. Tels étaient les points secondaires, mais très-importants,
-ajoutés à la tâche de notre négociateur par le rédacteur de ses
-instructions.
-
-[En marge: Choix de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg pour
-représenter la France à Vienne.]
-
-[En marge: Facilité de leur rôle, si on voulait s'en tenir au traité
-de Paris.]
-
-[En marge: L'expectative, seule conduite à tenir à Vienne.]
-
-Ce négociateur, tellement indiqué qu'il n'y en avait pas un autre de
-possible, était M. de Talleyrand. On lui avait adjoint M. le duc de
-Dalberg, qui par sa rare sagacité et ses vastes relations en
-Allemagne, était très-propre à le seconder. Du reste Louis XVIII,
-comme on vient de le voir, avait par la modération de ses voeux,
-singulièrement facilité la tâche de ses deux représentants à Vienne.
-Si en effet consentant à s'en tenir au traité du 30 mai, on ne voulait
-que renverser Murat, procurer quelques domaines à la maison de Parme,
-et maintenir le roi de Saxe dans une partie quelconque de ses États,
-on avait la force des choses avec soi, et à peu près la certitude de
-réussir. Il était évident que Murat étant en contradiction choquante
-avec la situation présente de l'Europe, et n'ayant pour appui que
-l'Autriche, engagée avec lui jusqu'à la première faute qu'il
-commettrait, dégagerait bientôt celle-ci par ses imprudences, et
-succomberait sous l'influence des deux maisons de Bourbon réunies. Il
-était à la vérité moins facile de détrôner Marie-Louise, au profit de
-la maison de Parme, dans un congrès où dominerait François II. Mais il
-n'était pas impossible de trouver à Marie-Louise un dédommagement
-dans la vaste étendue de l'Italie; et, quant à la Saxe, il était
-certain que l'Autriche ne voudrait pas laisser les Prussiens s'établir
-à Dresde, les Russes au pied des montagnes de Bohême, que toutes les
-puissances secondaires de l'Allemagne se soulèveraient à la seule
-proposition de supprimer un État comme la Saxe, que l'Angleterre ne
-pourrait pas fermer l'oreille à leurs plaintes, que le parlement
-britannique surtout éclaterait à l'idée de voir la Russie occuper la
-Pologne tout entière, et que si à cet ensemble de résistances la
-France joignait la sienne, la Russie et la Prusse seraient obligées de
-céder. Il n'y avait donc qu'à laisser agir la force des choses, pour
-voir s'accomplir les voeux modérés de Louis XVIII. Au contraire si on
-était tenté de profiter de ces divisions pour revenir sur le traité de
-Paris, en se mettant du côté de la Prusse et de la Russie, le rôle
-devenait plus laborieux et plus difficile, mais peu périlleux, et d'un
-succès presque aussi assuré, car au fond jamais l'Autriche et
-l'Angleterre n'oseraient recommencer la guerre, en ayant, outre la
-France, la Prusse et la Russie sur les bras. Dans l'une comme dans
-l'autre politique, celle d'une tranquille résignation à la paix de
-Paris, ou celle d'une amélioration de frontières tirée des divisions
-des puissances, le succès était donc infiniment probable. Cependant
-quelque politique qu'on adoptât, il y avait une difficulté, c'était
-l'extrême répugnance que l'Europe éprouverait à se diviser devant
-nous, et surtout à nous introduire dans ses affaires, car il y aurait
-tout à la fois pour elle, confusion d'avouer ses misères intérieures,
-et danger de nous rendre un rôle considérable en se servant de nous.
-En présence de cette disposition il n'y avait qu'une conduite à tenir
-à Vienne: attendre, patienter, ne pas se mettre en avant, laisser les
-intérêts se diviser, et une fois divisés venir à nous; faire désirer
-en un mot notre intervention, au lieu de l'offrir. Plus nous
-l'offririons, plus on la craindrait, et moins on nous la payerait. Une
-patience mêlée de fierté était donc la seule attitude à prendre, et
-avec grande probabilité de succès, car deux choses étaient certaines,
-la division des intérêts, et le besoin qu'ils auraient tous de la
-France, et devant ces deux certitudes la politique de l'expectative
-devait inévitablement réussir.
-
-Si jamais homme avait été éminemment propre à remplir cette tâche,
-c'était M. de Talleyrand. Grand par sa naissance, par son rôle depuis
-trente années, par sa manière de vivre, par son imposante et
-dédaigneuse nonchalance, ayant presque fait de l'inertie une vertu, et
-même une épigramme sous un prince qui avait fait de l'activité un
-vice, il semblait que si on devait quelque jour, quelque part, pécher
-par impatience, ce ne pouvait pas être M. de Talleyrand à Vienne.
-Pourtant le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui
-paraît le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux, dès
-qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. M. de
-Talleyrand devait en donner en cette occasion un singulier exemple.
-
-[En marge: Mobiles qui devaient agir sur M. de Talleyrand à Vienne, et
-principe dont il voulait se servir.]
-
-[En marge: Le principe de _légitimité_ dont M. de Talleyrand voulait
-se servir, inapplicable dans la plupart des cas.]
-
-M. de Talleyrand en effet avait depuis quinze ans joué le premier rôle
-dans toutes les réunions européennes; il avait soumis à sa volonté,
-et toujours rencontré dans un rang inférieur au sien, les
-représentants des puissances qu'il allait avoir devant lui comme
-ministres de l'Europe victorieuse. Sous l'Empire M. de Metternich
-était à Paris ministre modeste d'une cour vaincue et accablée; M. de
-Nesselrode était simple secrétaire d'ambassade. Il devait être pénible
-à M. de Talleyrand de ne pas se trouver au moins de niveau avec ces
-personnages autrefois si secondaires, et si déférents, et il en devait
-résulter chez lui un malaise de position capable de nuire à sa manière
-d'être à Vienne. Ne s'épuisant ordinairement ni à penser ni à prévoir,
-il n'avait guère cherché si des divisions de l'Europe il pourrait
-naître pour la France une occasion d'améliorer sa condition; il
-s'était demandé seulement quelle attitude aurait à Vienne la France si
-longtemps victorieuse, maintenant vaincue, et quelle attitude il
-aurait pour elle. Il s'était dit qu'après avoir représenté le génie
-tout puissant, représenter le droit (ce qu'il avait défini par un mot
-heureux, et qui avait obtenu un immense succès, celui de
-_légitimité_), représenter le droit était un rôle très-digne,
-très-convenable, et qui pourrait bien n'être pas inférieur à celui
-qu'il avait eu jadis. Il partait donc pour Vienne résolu à s'y faire
-une place avec le talisman de la légitimité, qui bon à une infinité de
-choses, ne l'était cependant pas à toutes. Certainement pour détrôner
-Murat, pour faire respecter le roi de Saxe, le mot était
-très-efficace, mais il était loin d'être applicable en toute occasion,
-car si on le prenait complétement au sérieux, il fallait ne pas
-traiter avec Bernadotte que les puissances s'attachaient à flatter,
-mais avec Gustave IV qui courait l'Europe en fugitif; il fallait ne
-pas admettre le représentant de Ferdinand VII qui n'était roi qu'au
-préjudice de son père Charles IV, lequel loin de renoncer à ses
-droits, était prêt à les faire valoir; il fallait appeler les
-représentants de Gênes, de Venise, de Malte, des anciens électeurs de
-Cologne, de Trèves et de Mayence, et de tant d'autres victimes dont on
-se préparait à partager les dépouilles. On eût ainsi rempli le congrès
-de fantômes, en laissant en dehors des êtres réels et tout puissants.
-Ce mot de légitimité malgré tout ce qu'il contenait de vrai et de
-respectable ne pouvait donc pas servir à défendre en ce moment les
-plus sérieux intérêts de la France; il faisait sourire les hommes
-pratiques qui allaient s'assembler à Vienne, et qui l'employaient ou
-l'écartaient suivant le besoin; il avait l'inconvénient de nous mettre
-à la suite de l'Autriche et de l'Angleterre, les moins disposées des
-puissances à nous relever de notre défaite, il nous enchaînait à leur
-politique, et enfin en présence des deux grands partis qui allaient
-diviser l'Europe, il nous privait de ce qui faisait notre principale
-force, la liberté du choix.
-
-Avec une incontestable supériorité comme négociateur, M. de Talleyrand
-arrivait donc à Vienne dans des dispositions qui n'étaient pas les
-meilleures peut-être pour tirer parti de notre nouvelle situation.
-Qu'il s'y posât grandement, rien n'était plus certain; qu'il y agît
-utilement, c'était plus douteux. Toutefois, on pouvait être assuré
-que représentée par lui, la France n'aurait ni le rôle ni l'attitude
-d'une puissance vaincue, et encore moins humiliée.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Talleyrand à Vienne.]
-
-Quoi qu'il en soit, parti le 15 septembre de Paris, il était rendu à
-Vienne le 23. C'était l'avant-veille de l'arrivée des souverains, mais
-leurs chancelleries, leurs états-majors les avaient précédés de
-plusieurs jours, et durant ces jours les langues s'étaient fort
-agitées. Beaucoup des choses qu'on avait voulu laisser dans le vague
-commençaient à s'éclaircir. Les Russes, les Prussiens, informés des
-résolutions de leurs maîtres, ne les avaient guère cachées. Les Russes
-disaient tout haut, avec une indiscrétion et une jactance singulières,
-qu'il leur fallait la Pologne tout entière; les Prussiens, ne montrant
-ni plus de prudence ni plus de modestie, disaient qu'il leur fallait
-la Saxe. Les uns et les autres semblaient ne pas croire qu'on pût
-refuser ces concessions à leurs immenses services.
-
-[En marge: Émotion dans le sein du congrès en apprenant les
-prétentions de la Russie et de la Prusse.]
-
-[En marge: Le désir de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
-l'Angleterre, de tout faire à quatre, ne cause pas moins d'émotion.]
-
-[En marge: On tourne les yeux vers la France.]
-
-Ces voeux formulés avec tant d'assurance avaient dès le premier jour
-excité une vive émotion dans le congrès. Les princes de second ordre,
-allemands et autres, étaient révoltés de voir supprimer un État de
-même rang qu'eux, au gré d'un voisin ambitieux, et pour un fait qui
-leur était commun à tous, celui d'alliance avec la France impériale.
-Les représentants de tous les États, quels qu'ils fussent, étaient
-effrayés de voir la Russie qui au commencement du siècle était sur la
-Vistule, s'avancer jusqu'à la Wartha et à l'Oder, grâce à la
-complicité de la Prusse, et s'en expliquaient hautement. Ils disaient
-que ce n'était pas la peine de renverser la domination de Napoléon
-pour la remplacer si vite, si complétement, si dangereusement par une
-autre. Ce qui les offusquait autant que cette ambition, si hardiment
-affichée, c'était la prétention de concentrer entre quatre légations,
-celles de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre, la direction
-des affaires, et d'en exclure toutes les autres. On attendait donc la
-légation française avec une extrême impatience, et bien qu'on n'aimât
-pas la France, surtout dans un lieu où les Allemands abondaient, on
-était prêt à se ranger derrière elle, pourvu que, sans rien prétendre
-pour elle-même, elle vînt au secours des opprimés, des exclus, des
-offensés. On était prêt, en un mot, si c'était gratuitement de sa
-part, à se laisser défendre, sauver, venger par elle.
-
-[En marge: M. de Talleyrand en laissant désirer l'action de la France,
-aurait eu tout le monde avec lui.]
-
-Il eût suffi d'un peu du flegme habituel de M. de Talleyrand pour
-irriter singulièrement tous ces désirs, et les convertir bientôt en
-une véritable passion. Mais à peine arrivé à Vienne, il ne résista pas
-au spectacle dont il fut témoin. Les ministres de toutes les cours lui
-firent l'accueil qui était dû à l'un des plus illustres personnages de
-l'Europe, personnage qui après avoir représenté la victoire
-représentait aujourd'hui la légitimité, et de plus était le dernier
-type de cette dignité élégante d'autrefois, tant prisée en ce moment.
-Grands et petits diplomates rendirent hommage à sa personne,
-fréquentèrent sa maison, mais pour le sérieux des choses tinrent
-envers lui une tout autre conduite. Les _quatre_, c'est-à-dire les
-représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la
-Prusse, en lui montrant beaucoup d'égards, lui parlèrent peu
-d'affaires, et laissèrent trop voir qu'on n'entendait pas accueillir
-son influence aussi bien que sa personne, et qu'ils prétendaient tout
-faire à eux seuls, bien que chez eux l'union des intérêts fût loin
-d'égaler celle des intentions. Les représentants des petites cours,
-d'ordinaire remuants, bien informés, et assez accoutumés à exciter les
-uns contre les autres les ministres des grandes cours, parce qu'ils se
-sauvent par les divisions de ceux-ci, se pressèrent autour de M. de
-Talleyrand, et soit directement, soit par M. de Dalberg, lui
-dévoilèrent le projet qu'avaient les _quatre_ de s'emparer de la
-direction des affaires, et surtout de livrer la Saxe à la Prusse, qui
-livrerait la Pologne à la Russie. Ces révélations furent accompagnées
-de malicieux commentaires sur la forte entente du roi de Prusse et de
-l'empereur de Russie, sur la maladresse de lord Castlereagh, sur la
-faiblesse de M. de Metternich, prêts, disait-on, à laisser commettre
-les attentats les plus odieux contre le droit public, l'un parce qu'il
-n'avait pas l'habileté, l'autre parce qu'il n'avait pas le coeur de
-les empêcher.
-
-[En marge: Le projet de l'exclure des grandes affaires le pique au
-vif, et jusqu'à lui faire perdre le sang-froid qui lui était naturel.]
-
-M. de Talleyrand n'aurait eu qu'à attendre quelques jours, pour voir
-le projet des _quatre_ s'évanouir devant la révolte générale. Mais
-cette résolution de l'exclure, formée par les grandes puissances, et
-dénoncée à lui par les petites, le piqua au vif. Sur-le-champ il se
-mit à dire que la France replacée sous la souveraineté du vrai droit,
-serait à Vienne, s'il le fallait, le seul représentant de ce droit, et
-le représentant désintéressé; qu'il était des inconvenances qu'elle
-ne souffrirait point, et des iniquités auxquelles elle ne se prêterait
-pas. Ce langage, tenu hautement, produisit une vive sensation,
-enchanta les ministres des cours allemandes de second ordre, irrita
-profondément ceux de la Prusse et de la Russie, et embarrassa fort
-ceux de l'Angleterre et de l'Autriche, mécontents sans doute des
-convoitises dont la Pologne et la Saxe étaient l'objet, mais effrayés
-de l'orage que la France, à la tête des petites cours, semblait prête
-à soulever.
-
-[En marge: Déchaînement des Prussiens contre nous, et contre notre
-ambition renaissante.]
-
-[En marge: Nécessité de répondre par des protestations de
-désintéressement qui, dans le moment, avaient quelque chose de
-très-fâcheux.]
-
-Les diplomates, que contrariait notre attitude si promptement prise,
-et en particulier les Prussiens, se mirent de leur côté à dire que la
-France se démasquait déjà; qu'elle avait paru d'abord résignée à son
-nouveau sort, mais qu'elle ne l'était point, qu'au fond elle voulait
-toujours les rives du Rhin, qu'elle cherchait à tout brouiller pour
-les recouvrer, et que si on n'était pas fortement unis contre elle, on
-aurait encore à essuyer de sa part de graves dommages. Notre légation,
-et le plus actif de ses membres, M. le duc de Dalberg, très-lié avec
-les Allemands, répondirent à ces calomnies que la France ne désirait
-rien pour elle-même, qu'elle n'avait plus d'ambition, qu'elle ne
-songeait à aucun agrandissement, mais qu'elle entendait s'opposer aux
-agrandissements excessifs qui menaçaient la sûreté générale de
-l'Europe. Il était fâcheux d'être amené sitôt à de semblables
-protestations, et d'être obligés de nous déclarer satisfaits après la
-conduite tenue à notre égard dans les négociations de Paris. En
-attendant un peu au contraire, en ne découvrant pas tout de suite
-notre marche, chacun pour nous attirer à lui eût fomenté notre
-ambition loin de la dénoncer, et nous aurions reçu des offres au lieu
-d'avoir à faire des protestations de désintéressement, qui nous
-enchaînaient à notre condition présente encore plus que le traité de
-Paris.
-
-[En marge: En huit jours tous les projets sont dévoilés, et
-particulièrement ceux de la Russie et de la Prusse.]
-
-Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas huit jours qu'on était à Vienne,
-et déjà le secret de chacun était ébruité. On savait que la Russie
-voulait toute la Pologne, la Prusse toute la Saxe, que les États
-secondaires en étaient indignés, qu'ils cherchaient auprès de la
-France un appui offert par celle-ci avec un extrême empressement, que
-l'Autriche et l'Angleterre, embarrassées de ce tumulte, persistaient,
-malgré les desseins suspects de la Russie et de la Prusse, à tout
-faire avec ces dernières, sans bruit, sans participation des autres
-puissances. Sous l'éclat des fêtes l'agitation était donc vive,
-l'anxiété profonde.
-
-[En marge: Vive irritation d'Alexandre, qui avait cru qu'on ne pouvait
-lui rien refuser.]
-
-[En marge: Cette irritation tournée surtout contre la France.]
-
-[En marge: M. de Nesselrode, cherchant à tout calmer, conseille à M.
-de Talleyrand de demander une audience à l'empereur Alexandre.]
-
-[En marge: Cette audience est demandée et accordée.]
-
-[En marge: Premier et vif entretien d'Alexandre avec M. de
-Talleyrand.]
-
-[En marge: Fermeté respectueuse de M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Froideur avec laquelle se quittent l'empereur de Russie et
-le plénipotentiaire français.]
-
-Rien ne saurait rendre l'irritation et surtout l'étonnement de
-l'empereur de Russie en ce moment. Il était si convaincu des immenses
-obligations de l'Europe envers lui, qu'il avait peine à comprendre la
-résistance opposée à ses désirs. Dans son dépit il ne voyait partout
-que des ingrats, et dans les Allemands qui refusaient de le laisser
-venir jusqu'à l'Oder, et dans les Bourbons qui refusaient de lui
-livrer leur cousin le roi de Saxe, et enfin dans l'Autriche et
-l'Angleterre elles-mêmes, qui approuvaient au moins de leur silence
-les clameurs dont il était l'objet. Alexandre en était même
-complétement changé, à ce point que lui d'ordinaire si doux, si
-caressant, était devenu tout à coup sec, hautain et amer. Le plus
-fort de son irritation était tourné contre nous. Il avait, disait-il,
-autant qu'il l'avait pu, arraché la France aux mains de ses
-vainqueurs; il avait remis les Bourbons sur leur trône, et le ministre
-dirigeant, M. de Talleyrand, à la tête des affaires. Il avait donc
-comblé la mesure des bons procédés envers le pays, envers le Roi,
-envers le premier ministre, et pourtant il n'avait recueilli
-qu'ingratitude de la part des uns et des autres. Louis XVIII avait
-affiché aussi peu de considération pour sa personne que pour ses
-opinions; il n'avait écouté aucun de ses conseils, n'avait seulement
-pas songé à lui offrir le cordon bleu qu'il s'était hâté de donner au
-Prince régent d'Angleterre, lui avait même refusé la pairie pour M. de
-Caulaincourt, et opposait enfin des obstacles presque offensants au
-mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne. Ces griefs
-l'empereur Alexandre les énumérait avec colère et très-peu de
-discrétion, et les trouvait tous dépassés par l'attitude que M. de
-Talleyrand venait de prendre si soudainement à Vienne. Le sage comte
-de Nesselrode, constamment appliqué à éteindre les flammes que
-d'autres allumaient, aurait voulu calmer l'empereur Alexandre envers
-tout le monde, mais particulièrement envers la France, dont il
-appréciait singulièrement l'alliance. En conséquence il avait
-conseillé à M. de Talleyrand de demander une audience à l'empereur.
-Cette démarche était presque un devoir en arrivant à Vienne; elle
-plaisait d'ailleurs à M. de Talleyrand, plus disposé à étendre son
-rôle qu'à le restreindre. Il demanda en effet cette audience, mais
-Alexandre la lui fit attendre plusieurs jours. Le czar répondit enfin,
-et reçut le représentant de la France au palais impérial de
-Schoenbrunn, où il était établi. Au lieu de se montrer comme
-d'ordinaire affectueux et familier, il accueillit M. de Talleyrand
-avec hauteur, ce qui n'embarrassa guère l'illustre diplomate, passé
-maître dans l'art de conserver sa position en présence des potentats
-de la terre. Il le questionna brusquement, et coup sur coup, sur
-l'état de la France, comme un homme qui n'attendait pas de très-bonnes
-nouvelles de ce qui s'y passait, et qui n'était pas convaincu que
-l'Europe eût pris le meilleur parti en rappelant les Bourbons. M. de
-Talleyrand répondit avec respect, mais avec fermeté à toutes les
-questions de l'empereur Alexandre, et il s'engagea entre eux le
-dialogue saccadé qu'on va lire.--Quelle est la situation de votre
-pays?--Très-bonne, Sire; aussi bonne que Votre Majesté pouvait le
-désirer, meilleure qu'on ne devait l'espérer.--Et l'esprit public?--Il
-s'améliore chaque jour.--Et le progrès des idées libérales?--Nulle
-part ce progrès n'est plus régulier et plus réel.--Et la presse?--Elle
-est libre, sauf quelques restrictions indispensables dans les premiers
-temps.--Et l'armée?--Excellente.... Nous avons cent trente mille
-hommes sous les drapeaux; nous pouvons en avoir trois cent en un
-mois.--Et les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est
-dévoué.--Soult?--Il a montré de l'humeur dans les premiers moments; on
-lui a donné la Bretagne, il est satisfait, et témoigne un grand
-dévouement.--Et Ney?--Il souffre de la perte de ses dotations, mais il
-dépend de Votre Majesté de mettre fin à cette souffrance.--Et vos
-Chambres?... on prétend qu'elles ne sont pas unies avec le
-gouvernement.--Qui a pu dire une telle chose à Votre Majesté?... Il y
-a, comme dans tout début, quelques difficultés, mais après vingt-cinq
-ans de révolutions, il est miraculeux d'être arrivé en quelques mois à
-un calme aussi grand que celui dont nous jouissons.--Et vous,
-êtes-vous content de votre position?--Sire, la confiance et les bontés
-du Roi passent mes espérances.--À chacune de ces réponses, qu'il
-donnait à peine le temps d'achever, Alexandre laissait voir sur son
-visage une expression d'incrédulité ironique. Mais bientôt abandonnant
-cette espèce d'enquête sur l'état de la France, qui aurait fini par
-être offensante si la hauteur respectueuse de M. de Talleyrand n'avait
-corrigé ce que son rôle avait de pénible, l'empereur Alexandre dit
-vivement à celui-ci: Parlons de nos affaires. Les finirons-nous?--Il
-dépend de Votre Majesté, dit M. de Talleyrand, de les terminer à sa
-plus grande gloire, et au plus grand avantage de l'Europe.--Le czar se
-contenant à peine, témoigna autant de surprise que de déplaisir de la
-résistance qu'il rencontrait de la part de la France, et dit à M. de
-Talleyrand: Il me semblait que les Bourbons me devaient quelque
-chose.--M. de Talleyrand, sans contester les obligations du maître
-qu'il servait envers Alexandre, lui parla des droits de l'Europe,
-qu'il importait de respecter, surtout après avoir renversé un homme
-qu'on accusait de les avoir foulés tous aux pieds.--Ces droits de
-l'Europe, répondit Alexandre, que vous imaginez aujourd'hui pour me
-les opposer, je ne les connais pas. Entre puissances les droits sont
-les convenances de chacune. Je n'en admets pas d'autres.--Alors M. de
-Talleyrand détournant sa face, et élevant les mains au-dessus de sa
-tête, s'écria: Malheureuse Europe! malheureuse Europe! que vas-tu
-devenir?--L'empereur, plus irrité qu'arrêté par cette exclamation
-significative, lui dit d'un ton que M. de Talleyrand ne lui avait
-jamais connu: Eh bien, s'il en est ainsi, la guerre! la guerre! J'ai
-deux cent mille hommes en Pologne, qu'on vienne m'en chasser...
-D'ailleurs j'ai le consentement de toutes les puissances, vous seuls
-me faites obstacle, et rompez un accord près de devenir général.--M.
-de Talleyrand, pendant la durée de l'Empire, avait eu à soutenir les
-assauts d'un lion autrement redoutable qu'Alexandre. Il se montra plus
-affligé que troublé des emportements du czar, lui répondit que la
-France ne désirait point la guerre, ne la craignait pas, mais que si
-par malheur il fallait la faire, elle la ferait cette fois pour le
-maintien des droits de tous, aidée de la sympathie universelle et des
-secours de beaucoup d'alliés, car il avait la certitude que l'accord
-dont se flattait l'empereur n'existait pas. Après ce pénible
-entretien, M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement mais
-froidement, se dirigea vers la porte du cabinet impérial. Alexandre
-alors s'avança vers lui, et lui prit la main, mais avec un mouvement
-convulsif qui révélait son trouble et son irritation.
-
-C'est dans ces situations difficiles que M. de Talleyrand, pour
-représenter une grande puissance devant une autre, n'avait pas d'égal:
-si effectivement les vrais intérêts de la France étaient alors sur
-l'Elbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne l'avait
-jamais ni mieux ni plus fièrement servie.
-
-[En marge: Après beaucoup de jours perdus, les représentants des
-quatre puissances qui voulaient tout diriger à elles seules, sentent
-enfin le besoin de penser au congrès, et pour cela se fixent sur le
-mode de réunion.]
-
-[En marge: Précédents empruntés aux congrès antérieurs.]
-
-La fin de septembre avait été employée à se donner des fêtes, et à
-tenir force propos. Il fallait enfin réunir officiellement le congrès,
-sous une forme ou sous une autre, en totalité ou en partie. Les
-représentants de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
-l'Angleterre, MM. de Nesselrode, de Hardenberg, de Metternich,
-Castlereagh, _les quatre_, comme on les appelait, arrivés les
-premiers, et d'autant plus soigneux de renfermer entre eux les
-affaires qu'elles paraissaient se compliquer davantage, avaient
-cherché quel serait le mode à adopter pour la tenue du congrès, et ils
-s'étaient mis secrètement d'accord sur la manière de procéder suivant
-eux la meilleure.
-
-[En marge: Difficulté de réunir tous les plénipotentiaires en une
-sorte de _constituante_ européenne.]
-
-[En marge: Les _quatre_ se décident à faire prendre l'initiative de
-toutes les opérations du congrès aux huit signataires du traité de
-Paris.]
-
-Les congrès les plus célèbres des temps passés offraient des
-précédents de nature très-diverse, et difficilement applicables à la
-circonstance présente. Jamais on n'avait vu les représentants de tous
-les États assemblés pour disposer à peu près du monde civilisé,
-non-seulement comme territoire, mais comme constitution. Les
-plénipotentiaires composant le congrès de Westphalie n'avaient eu à
-s'occuper que de l'Allemagne, tandis que les plénipotentiaires appelés
-à former le congrès de Vienne avaient à s'occuper de l'Allemagne
-d'abord, puis de l'Europe, et même des deux mondes. Il semblait donc
-que réunir les ministres des divers États pour délibérer en commun,
-était ce qu'il y avait de plus facile et de plus simple. Mais comment
-les faire délibérer en commun sur des sujets qui touchaient les uns
-essentiellement, les autres accessoirement? Comment faire délibérer,
-par exemple, Berne sur le Portugal, le Portugal sur la Norvége, l'un
-et l'autre sur la constitution de l'Allemagne et de l'Italie? Comment
-donner la même valeur au vote de ceux qui représentaient cinquante
-millions d'hommes, et au vote de ceux qui en représentaient un
-million, et souvent beaucoup moins? Et si on tenait compte de ces
-différences, comment les calculer avec une suffisante précision?
-Évidemment c'était impossible, et on ne pouvait réunir les
-plénipotentiaires des puissances en une espèce de _constituante_
-européenne, car s'il y en avait quelques-uns, comme ceux de
-l'Autriche, de la Prusse, de la France, de l'Angleterre, de la Russie,
-que tous les intérêts, grands et petits, touchaient également, la
-plupart au contraire représentaient des intérêts ou trop étrangers les
-uns aux autres, ou trop minimes, pour avoir sur l'ensemble un suffrage
-à la fois éclairé et suffisamment proportionnel. De plus il y avait
-des plénipotentiaires que les uns voudraient admettre, les autres
-rejeter. Ainsi la Prusse et la Russie repoussaient le ministre du roi
-de Saxe condamné d'avance par elles comme ayant mérité de perdre sa
-couronne, les deux maisons de Bourbon repoussaient l'envoyé du roi
-actuel de Naples comme le représentant d'un usurpateur, et personne
-enfin ne voulait admettre le fondé de pouvoirs de l'ancienne
-république de Gênes, dont on ne reconnaissait plus l'existence. Une
-réunion générale et commune était donc impossible, et ce qu'il y
-avait de plus naturel, c'était que les signataires du traité de Paris,
-qui s'étaient donné ajournement à Vienne, s'emparassent du rôle
-qu'avaient joué les puissances médiatrices dans les congrès
-antérieurs, et se constituassent intermédiaires, et au besoin arbitres
-entre les intéressés. Ainsi les huit signataires du traité de Paris
-pouvaient ouvrir le congrès, vérifier les pouvoirs, former pour chaque
-question des comités composés des principaux intéressés, s'instituer
-arbitres dans les affaires difficiles, amener de la sorte les choses à
-un accord, et, après avoir préparé sur chaque point des traités
-spéciaux, les confondre dans un traité général, que tous les États,
-sans exception, signeraient pour enchaîner l'Europe entière à son
-oeuvre. Il est vrai que parmi les huit signataires, deux, le Portugal
-et la Suède, allaient se trouver investis du rôle de grandes
-puissances, qui n'était guère en rapport avec leur force réelle, et
-qu'ils le devraient à la circonstance accidentelle qui les avait
-autorisés, à titre de belligérants, à signer la paix du 30 mai avec la
-France. Mais l'inconvénient après tout n'était pas bien grave, et on
-avait l'avantage de s'appuyer sur un titre légal en quelque sorte, en
-faisant intervenir les huit signataires qui avaient convoqué le
-congrès.
-
-[En marge: Cette forme très-acceptable à condition qu'elle ne
-cacherait pas le projet de tout faire à quatre.]
-
-[En marge: On convient ensuite de former deux comités, un de six pour
-les grandes questions européennes, un de cinq pour les affaires
-allemandes.]
-
-[En marge: Résolution secrète de ne rien proposer à ces comités
-qu'après s'être mis d'accord entre quatre.]
-
-Cette forme était évidemment la seule praticable, la seule bonne, à
-condition toutefois que certaines puissances n'en abuseraient pas pour
-s'arroger toute l'influence, et elle fut en effet préférée par les
-plénipotentiaires de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la
-Prusse, occupés à concerter secrètement entre eux la manière de
-procéder. Ils convinrent qu'ils s'efforceraient de la faire prévaloir
-parmi les nombreux représentants de l'Europe actuellement réunis à
-Vienne. Cette question de forme ainsi résolue, restaient deux
-questions de fond de la plus haute gravité: le partage des immenses
-territoires devenus vacants, et la constitution définitive de
-l'Allemagne. Ce qui concernait la Suisse et l'Italie avait son
-importance sans doute, mais importance toute spéciale, et intéressant
-presque exclusivement la France, l'Autriche et l'Espagne. On pensa
-qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, lorsque les deux
-principales affaires seraient réglées. Il fut donc convenu entre les
-_quatre_, qu'on ferait prendre aux huit signataires du traité de Paris
-l'initiative de l'ouverture du congrès, et qu'on créerait ensuite deux
-comités, l'un pour la distribution des territoires et les affaires
-générales de l'Europe, l'autre pour la constitution de l'Allemagne. Le
-premier, destiné à être le grand comité européen, devait d'abord
-comprendre les _quatre_; mais il n'était pas possible de n'y pas
-ajouter la France, et avec la France qui représentait aujourd'hui la
-première des deux maisons de Bourbon, l'Espagne qui représentait la
-seconde, l'Espagne qu'on espérait avoir avec soi parce qu'elle était
-l'Espagne, parce qu'elle avait Ferdinand VII pour roi, parce qu'on
-savait les deux maisons de Bourbon actuellement brouillées. Enfin il
-fut convenu que tout en appelant pour la forme ces six puissances dans
-le grand comité européen, on aurait toujours soin avant de leur
-soumettre les questions essentielles, de les décider secrètement à
-quatre, ce qui serait un moyen assuré de conserver la direction
-exclusive des choses en la partageant en apparence.
-
-Quant aux affaires allemandes on résolut de les confier à l'Autriche
-et à la Prusse, qui joueraient par rapport à ces affaires le rôle que
-les _quatre_ entendaient jouer par rapport aux affaires européennes,
-qui par conséquent les décideraient secrètement à elles deux, puis les
-soumettraient pour la forme aux puissances allemandes de second ordre,
-telles que la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre. (Ce dernier État
-avait été rétabli, et constitué en royaume au profit de la maison
-régnante d'Angleterre). La Saxe étant condamnée plus ou moins dans
-l'esprit des _quatre_, et fort réduite dans l'esprit de tous, ne
-devait pas faire partie du comité allemand, pas plus que les deux
-Hesses qui n'étaient point encore rétablies, et la maison de Bade qui
-n'était pas jugée assez importante pour y prendre place.
-
-[En marge: Ces vues ayant été divulguées soulèvent de vives
-réclamations.]
-
-[En marge: La France se met à la tête des petites puissances pour
-déjouer les projets des _quatre_, c'est-à-dire de l'Autriche, de
-l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse.]
-
-Tel avait été le résultat des premières conférences entre les
-ministres des quatre grandes cours, sur l'ouverture et la forme du
-congrès, sur la manière surtout d'y répartir l'influence. Il était
-étrange et même dérisoire de voir les _quatre_ s'arroger ainsi la
-souveraineté universelle, en vertu d'un accord que leur avidité
-rendait impossible, et qui devait se briser en éclats au simple énoncé
-de leurs prétentions réciproques. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter
-sérieusement de leurs menées. Cependant aussitôt que leurs
-propositions furent seulement entrevues, et il fallut pour cela peu de
-jours, elles excitèrent un soulèvement général. Tous ceux qui se
-voyaient exclus des délibérations, et qui craignaient que les exclure
-ne fût une manière de les sacrifier, jetèrent les hauts cris, et
-demandèrent pourquoi on voulait tout faire à quatre, même à six, même
-à huit, et pourquoi on ne convoquait pas le congrès lui-même? La
-légation française, profondément blessée d'être laissée en dehors de
-ces accords secrets et préalables, avait propagé l'idée de convoquer
-le congrès tout entier, et cette idée avait fort réussi auprès des
-exclus, qui comprenaient presque tout le monde. Elle avait trouvé un
-adhérent zélé dans M. de Labrador, représentant de l'Espagne, homme
-sage, qui malgré la mauvaise intelligence régnant entre les cours de
-Madrid et de Paris, n'avait pas cru convenable d'apporter cette
-mauvaise intelligence à Vienne, et avait voulu que les deux maisons de
-Bourbon, ayant les mêmes intérêts à défendre, n'eussent qu'une
-attitude, qu'une conduite, qu'un langage. Il suivait en tout M. de
-Talleyrand, adoptait ses idées, et répétait ses discours. Ainsi sous
-l'influence de la légation française, et surtout sous l'influence des
-intérêts alarmés, on n'entendait dans les salons de Vienne demander
-qu'une chose: Quand réunira-t-on le congrès? Comment le
-convoquera-t-on?--
-
-[En marge: Afin de se donner du temps, les _quatre_ se décident à
-provoquer une déclaration au nom des huit signataires du traité de
-Paris, qui ajourne le congrès à un mois.]
-
-Le réunir tout entier dans l'état des esprits effrayait les _quatre_.
-Pourtant il fallait donner un signe de vie, dire enfin quelque chose à
-ces nombreux diplomates rendus à Vienne depuis trois ou quatre
-semaines, et attendant vainement une communication. Les _quatre_
-résolurent donc, conformément au projet arrêté entre eux, de faire
-prendre aux huit signataires du traité de Paris l'initiative au moins
-apparente des opérations du congrès, et de faire publier par eux une
-déclaration dans laquelle, se fondant sur l'article 32 de ce traité
-qui convoquait les représentants de l'Europe à Vienne, on annoncerait
-qu'on y était, qu'on s'était livré à un premier examen des graves
-questions à résoudre, mais qu'on n'avait pu encore arriver à une
-entente complète, qu'en conséquence on s'ajournait à un mois, temps
-pendant lequel les communications officieuses seraient employées à
-rapprocher les intérêts, à concilier les vues, et que ce temps expiré
-on convoquerait le congrès lui-même, suivant le mode jugé le plus
-convenable, pour revêtir d'une forme officielle et authentique les
-résolutions adoptées.
-
-[En marge: Réunion confidentielle et préparatoire chez M. de
-Metternich, où l'on adjoint aux _quatre_ la France et l'Espagne.]
-
-[En marge: Cette réunion confidentielle a lieu le 30 septembre.]
-
-D'après ce projet, M. de Metternich résolut de réunir chez lui, non
-pas même les huit signataires du traité de Paris, mais les six
-principaux plénipotentiaires qui, dans le plan secrètement arrêté
-d'avance, devaient former le grand comité européen, c'est-à-dire les
-ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Prusse, de France,
-d'Espagne, et de leur soumettre la déclaration projetée. Cette
-réunion, par la forme même des convocations consistant en billets
-confidentiels, devait avoir un caractère purement privé, et n'annoncer
-d'autre désir que celui de s'entendre entre soi sur une manifestation
-devenue indispensable. On était convoqué le 29 pour le 30 septembre,
-avec l'intention de dater la déclaration du 1er octobre, et de
-s'ajourner au 1er novembre.
-
-[En marge: Embarras dans lequel M. de Talleyrand jette la réunion par
-une suite de questions piquantes.]
-
-[En marge: Réponse qu'on essaye de lui faire.]
-
-M. de Talleyrand, après s'être mis d'accord avec M. de Labrador, se
-rendit à cette réunion des huit signataires du traité de Paris réduits
-à six. Il y arriva le dernier, avec cette attitude à la fois altière
-et négligée qui lui était habituelle, avec cette insignifiance de
-visage qu'une légère ironie nuançait à peine. Il trouva rassemblés
-chez M. de Metternich, autour d'une table, M. de Nesselrode pour la
-Russie, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Metternich pour
-l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour la Prusse, M. de
-Labrador pour l'Espagne, et enfin le célèbre pamphlétaire de Gentz,
-chargé de rédiger les procès-verbaux. Il s'assit entre M. de
-Metternich et lord Castlereagh, comme il aurait fait chez lui, puis,
-avec une sorte d'indifférence, demanda quel était le but de la
-réunion, et à quel titre on y était appelé. M. de Metternich prenant
-la parole pour satisfaire aux questions du plénipotentiaire français,
-dit qu'on avait voulu assembler les chefs de cabinet pour s'entendre
-sur une déclaration qui semblait non-seulement opportune mais
-indispensable.--Les chefs de cabinet, reprit M. de Talleyrand en
-regardant les assistants, mais M. de Labrador n'a point cette qualité,
-M. de Humboldt non plus!--M. de Metternich répondit alors, avec un
-certain embarras, que l'Espagne n'ayant d'autre représentant à Vienne
-que M. de Labrador, on n'avait pu convoquer que lui, et que M. de
-Humboldt était là pour assister M. de Hardenberg, affligé d'une
-profonde surdité.--Si les infirmités sont un titre, dit M. de
-Talleyrand, j'aurais pu me faire accompagner ici.--Il demanda ensuite
-pourquoi on était six et pas huit, si c'étaient les signataires du
-traité de Paris qu'on avait voulu réunir, pourquoi surtout on ne
-voyait pas assemblés autour de cette table tous les intéressés aux
-affaires que le congrès allait traiter, pourquoi, en un mot, on allait
-décider à six des intérêts de tous.--On lui fit observer qu'il
-s'agissait d'une simple déclaration préalable, que cette déclaration
-convenait surtout aux signataires du traité de Paris, qui étaient les
-provocateurs de la formation du congrès, que du reste pour la juger il
-fallait la lire, et tout de suite on en commença la lecture.
-
-Le texte de cette pièce contenait le mot d'_alliés_ plusieurs fois
-répété, et employé de telle façon qu'il s'appliquait évidemment aux
-puissances belligérantes qui avaient conclu contre la France
-l'alliance de Chaumont. M. de Talleyrand interrompit cette lecture au
-mot d'_alliés_, et dit: Je ne connais point d'alliés ici, car les
-alliés supposent la guerre, et la guerre a fini le 30 mai 1814.--Puis
-il écouta la pièce avec l'attitude d'un homme qui ne comprenait pas,
-et qui certainement ne pouvait pas être accusé de manquer
-d'intelligence. Il déconcerta ainsi les assistants par des airs de
-surprise, par des questions renouvelées coup sur coup, au point de
-jeter bientôt la réunion dans une confusion indicible.--Je ne sais,
-répéta-t-il, à quel titre nous sommes ici, et quel droit nous avons de
-représenter toutes les cours; je ne sais quels sont ceux qui se
-donnent la qualification d'alliés, qui prennent sur eux d'ajourner le
-congrès à un mois, au lieu de l'assembler immédiatement, pour vérifier
-au moins les pouvoirs, sauf à fixer ensuite la forme et l'époque du
-travail.--M. de Metternich répondit qu'il ne tenait pas à un mot, que
-celui d'_alliés_ venait de l'habitude de le prononcer.--C'est une
-habitude à changer, dit M. de Talleyrand, en interrompant M. de
-Metternich.--Celui-ci reprenant, ajouta qu'on ne pouvait cependant pas
-former une assemblée délibérante, car il faudrait déterminer ceux
-qu'on appellerait, le titre auquel on les admettrait, et le degré de
-participation qu'on accorderait à chacun d'eux; qu'il était impossible
-de donner à un prince possesseur de cinquante mille sujets, le droit
-de décider des intérêts de la Russie qui en possédait cinquante
-millions; qu'enfin il s'agissait uniquement de déclarer l'ouverture du
-congrès, et de demander un mois de répit pour établir l'accord entre
-les principaux intéressés, au moyen de communications officieuses et
-confidentielles.
-
-[Date en marge: Octob. 1814.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand jette la réunion dans une telle confusion,
-qu'on se sépare sans avoir rien décidé.]
-
-Ces raisons, excellentes si elles n'avaient pas caché l'arrière-pensée
-de tout faire à quatre, ne parurent pas produire grande impression sur
-M. de Talleyrand, et il continua de se montrer insensible à tous les
-arguments.--Nous ne pouvons pas cependant, dit M. de Hardenberg, faire
-décider les affaires de l'Europe par les princes de Lippe et de
-Liechtenstein.--Nous ne pouvons pas plus, répliqua M. de Talleyrand,
-les faire décider par les représentants de la Prusse et de la
-Russie.--Quelqu'un ayant cité Murat comme une preuve de la difficulté
-de déterminer les titres d'admission au congrès, Nous ne connaissons
-pas cet homme, répliqua M. de Talleyrand avec un mépris singulier, et
-avec l'aisance d'un personnage que son passé gênait fort peu. En un
-mot, il fit rompre la conférence sans qu'on se fût mis d'accord, et en
-laissant les assistants dans un étrange embarras.
-
-[En marge: Grand éclat à Vienne, et grande satisfaction de tous les
-États secondaires.]
-
-Assurément c'était un succès que d'avoir empêché le char des quatre
-grandes puissances coalisées de rouler si facilement sur le sol de
-Vienne. Mais il ne fallait pas pousser trop loin ce succès, car
-quelque politique qu'on adoptât, ou celle de s'unir à la Prusse et à
-la Russie pour améliorer la condition de la France, ou celle de s'unir
-à l'Autriche et à l'Angleterre pour sauver la Saxe, il y avait deux
-puissances sur les quatre qu'il importait de détacher des autres, et
-qu'il fallait dans cette vue ne pas trop irriter, ne pas même
-embarrasser. Il y aurait bien assez d'éclat par l'empressement que
-mettraient à ébruiter cette scène tous ceux qui craignaient d'être
-exclus, et qui étaient charmés de voir déjoué le projet d'exclusion!
-Ils n'y manquèrent pas, en effet, et allèrent raconter partout la
-tentative qu'on avait faite pour différer encore la réunion du
-congrès, pour concentrer la direction des affaires entre quatre
-puissances, et la résistance contre laquelle cette tentative était
-venue échouer. Les _quatre_, au contraire, et parmi eux les Prussiens
-surtout, eurent grand soin de répéter ce qu'ils avaient déjà dit, que
-la France cherchait en vain à cacher ses vues secrètes, qu'au fond
-elle n'était que fictivement résignée au traité de Paris, qu'elle
-regrettait la ligne du Rhin, et qu'elle voulait tout brouiller pour la
-reprendre, calomnie très-peu méritée, et à laquelle il fallut répondre
-encore une fois par des affirmations de désintéressement qui étaient
-un nouvel engagement de ne rien désirer, de ne rien demander au delà
-du traité de Paris.
-
-[En marge: M. de Talleyrand présente une note dans laquelle il
-démontre que six États ne peuvent traiter et stipuler pour tous les
-autres.]
-
-M. de Talleyrand aggrava cette espèce d'éclat en rédigeant une note
-parfaitement raisonnée du reste, et difficile à réfuter, dans laquelle
-il démontrait que six puissances, pas plus que huit, ne pouvaient
-prononcer pour toutes les autres; que sans doute, s'étant convoquées à
-Vienne par le traité de Paris, il était naturel qu'elles prissent
-l'initiative de la première déclaration, mais que cette déclaration
-devait être conforme aux droits et aux convenances de l'universalité
-des États; que pour qu'elle remplît cette condition, il fallait
-d'abord convoquer tous les plénipotentiaires, ne serait-ce que pour
-vérifier leurs pouvoirs, et constituer régulièrement le congrès, qu'on
-pourrait ensuite, ou les diviser en comités afin d'examiner les
-questions qui les intéressaient particulièrement, ou les ajourner si
-on avait besoin encore de quelques communications confidentielles pour
-s'entendre; que cette première réunion n'avait pas les inconvénients
-qu'on supposait, car les petits n'avaient nullement la prétention de
-décider des affaires des grands, et se bornaient uniquement à vouloir
-faire les leurs; qu'au surplus ces inconvénients s'ils étaient réels,
-se rencontreraient plus tard comme aujourd'hui; qu'il fallait donc
-préalablement s'assembler tous, au moins une fois, pour vérifier les
-pouvoirs, sauf à s'ajourner le lendemain, et que l'office des huit
-signataires du traité de Paris devait exclusivement consister, 1º à
-convoquer cette première réunion, 2º à déterminer le titre auquel on
-y serait admis.
-
-[En marge: M. de Talleyrand demande en outre dans sa note qu'on
-détermine le principe d'admission au congrès, et veut qu'on exclue
-Murat, et qu'on admette le roi de Saxe.]
-
-[En marge: Grand récri de la part de la Russie, de la Prusse, de
-l'Autriche, de l'Angleterre.]
-
-[En marge: Ces puissances ne veulent pas qu'on décide par voie
-indirecte les questions de la Saxe et de Naples.]
-
-[En marge: Motif particulier de M. de Metternich pour ajourner la
-question d'Italie.]
-
-Toute la portée de cette pièce, logiquement irréfutable, était dans la
-dernière proposition. M. de Talleyrand voulait en effet qu'on
-déterminât le titre d'admission au congrès de manière à faire admettre
-le représentant du roi de Saxe et repousser celui du roi de Naples. Il
-y eut grand récri de la part de l'Angleterre, de l'Autriche, de la
-Russie, de la Prusse, à la lecture de la note française. Premièrement
-elles voulaient tout faire sans bruit, à l'amiable, de peur d'avertir
-et d'ameuter les intéressés. Secondement, l'idée de réunir le congrès
-causait une sorte de frémissement à la Prusse, qui s'attendait à un
-orage si on assemblait seulement deux Allemands pour leur parler de la
-suppression de la Saxe. Or, c'était faire plus que de leur en parler,
-c'était résoudre la question que d'admettre au congrès le représentant
-du roi Frédéric-Auguste, comme c'était résoudre aussi la question de
-Naples que de rejeter le représentant de Murat. Ce dernier, quoiqu'il
-n'inspirât d'intérêt à personne, était de la part de M. de Metternich
-l'objet de ménagements, que les méchants cherchaient à expliquer par
-une extrême complaisance de cet homme d'État pour la reine de Naples;
-mais ils se trompaient, et les vrais motifs étaient tout autres. M. de
-Metternich s'était servi de ses relations personnelles avec la cour de
-Naples pour l'amener à la coalition, et il en résultait de sa part un
-engagement moral qui ne lui permettait guère de livrer Murat, si
-celui-ci ne se livrait lui-même par quelque grave faute envers
-l'Europe. Or, cette faute était fort à prévoir, et M. de Metternich
-voulait l'attendre, pour ne pas se rendre coupable d'une sorte de
-trahison. De plus, ayant à tout événement réuni en Bohême, en
-Gallicie, en Moravie, 250 mille hommes pour appuyer sa politique
-contre les prétentions de la Prusse et de la Russie, et n'en ayant pas
-plus de 50 mille en Italie où toutes les têtes fermentaient, et où
-Murat comptait 80 mille hommes conduits en partie par des officiers
-français, il ne voulait pas, comme il le disait très-sensément,
-_mettre le feu partout à la fois_. Même en étant très-pressée de
-satisfaire Louis XVIII à l'égard de Naples, la légation française
-aurait pu entrer dans les calculs du ministre autrichien, car ce
-n'était pas dans des vues sensiblement différentes des nôtres qu'il
-cherchait à gagner du temps, et il savait mieux que nous comment s'y
-prendre pour arriver au but.
-
-[En marge: Efforts de M. de Gentz pour amener un rapprochement.]
-
-[En marge: Nouvelle entrevue chez M. de Metternich dans laquelle on ne
-réussit pas davantage à s'entendre.]
-
-[En marge: On voudrait que M. de Talleyrand retirât sa note, ce qui
-est impossible parce qu'elle a été expédiée à la cour d'Espagne.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand insiste pour faire déterminer le principe
-d'admission au congrès.]
-
-M. de Gentz, très-violent la plume à la main, était infiniment plus
-modéré dans les relations d'affaires. Il courut d'une légation à
-l'autre, visita notamment celle de France pour amener une
-conciliation, car il sentait, et on sentait avec lui, qu'il fallait
-ménager beaucoup les mécontents si on désirait éviter un éclat. On
-convint de se revoir, et on se revit en effet, tous les six, chez M.
-de Metternich. La première chose qu'on demanda à M. de Talleyrand fut
-de retirer sa note, à laquelle il était difficile de ne pas répondre,
-et plus difficile encore de répondre sans toucher à des questions
-extrêmement délicates. M. de Talleyrand était occupé à se défendre
-contre une telle exigence, lorsque M. de Labrador trancha la question
-en disant que la suppression désirée était impossible, vu que la note
-avait déjà été expédiée à sa cour. M. de Metternich cédant alors à un
-mouvement d'humeur, dit en s'adressant à M. de Nesselrode: Je crois
-que nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre nous.--Comme
-il vous plaira, répliqua M. de Talleyrand, et M. de Metternich voulant
-qu'il s'expliquât davantage, il ajouta: Je ne paraîtrai plus à vos
-réunions, et membre du congrès j'attendrai qu'on le convoque.--C'était
-annoncer qu'à la tête des dissidents la France demanderait la réunion
-générale du congrès, en refusant de consacrer ce qui se ferait en
-dehors du congrès lui-même. La menace était des plus graves. Aussi
-tous les assistants désirant ne rien pousser à bout, s'efforcèrent-ils
-de se contenir, et d'apporter plus de mesure dans leurs délibérations.
-M. de Metternich ayant fait à M. de Talleyrand l'observation
-très-fondée qu'il n'y avait rien de prêt, qu'aucune question n'était
-même effleurée, et qu'on serait très-embarrassé de se présenter dans
-cet état au congrès, M. de Talleyrand lui répondit que relativement à
-l'époque de la convocation il était disposé à se rendre, et à concéder
-les trois ou quatre semaines dont on croyait avoir besoin pour
-préparer le travail, mais à condition qu'on indiquerait pour plus tard
-cette réunion générale dont on ne voulait pas actuellement, et qu'on
-déterminerait le principe d'admission à peu près en ces termes:
-_Serait admis le représentant de tout prince qui avait des territoires
-engagés dans la dernière guerre, territoires dont il avait été
-antérieurement et universellement reconnu souverain, et qu'il n'aurait
-abandonnés ni par cession ni par abdication._
-
-[En marge: On ne veut à aucun prix résoudre le fond par la forme, et
-on repousse l'idée de déterminer à l'avance le principe d'admission au
-congrès.]
-
-On retombait ainsi dans la difficulté principale, car ce principe
-excluait Murat, qui n'avait pas été _universellement reconnu
-souverain_, et admettait le roi de Saxe, qui n'avait cédé ses
-territoires _ni par cession ni par abdication_. C'était trancher par
-une question de forme la question de fond, à l'égard des deux points
-les plus difficiles qu'eût à résoudre le congrès. On ne put donc pas
-se mettre d'accord, et on se retira. En sortant de cette réunion, lord
-Castlereagh essaya de faire entendre raison à M. de Talleyrand, en lui
-insinuant que par son obstination il nuisait sans s'en douter aux
-solutions qui lui tenaient le plus au coeur. Malheureusement ne
-voulant pas avouer que l'Angleterre et l'Autriche étaient prêtes à se
-séparer de la Prusse et de la Russie, et ignorant l'art de dire les
-choses à demi-mot, il ne parvint guère à se faire comprendre. De son
-côté M. de Talleyrand était trop engagé pour pouvoir reculer
-facilement.
-
-[En marge: Après de nombreuses allées et venues on sent le besoin de
-transiger.]
-
-[En marge: On forme un projet de déclaration commune, en empruntant
-des idées aux parties opposées.]
-
-Pourtant on éprouvait de part et d'autre le besoin de transiger, car
-les _quatre_ reconnaissaient que le projet de tout résoudre à eux
-seuls, en n'admettant les _huit_ ou les _six_ que pour la forme, était
-impossible à réaliser en présence de tant d'intérêts alarmés, et M. de
-Talleyrand lui-même, quoique plus animé que de coutume, sentait qu'en
-piquant sans cesse M. de Metternich et lord Castlereagh, et
-principalement M. de Metternich qu'il n'aimait point, il finirait par
-unir indissolublement les _quatre_, qui, poussés à bout,
-s'entendraient peut-être en sacrifiant tous les intérêts que la
-légation française avait mission de défendre. On était donc disposé
-aux concessions, et après trois ou quatre jours de nouvelles allées et
-venues on finit par transiger, en se servant de la plume habile de M.
-de Gentz, et en prenant quelque chose au projet de déclaration de
-chacun. On composa de la sorte une rédaction très-générale et
-très-évasive, qui concédait à M. de Talleyrand un point essentiel, la
-réunion du congrès dans un mois, et à MM. de Metternich et de
-Hardenberg un autre point fort essentiel également pour eux, le
-silence sur le principe d'admission. On disait en effet dans cette
-déclaration que les représentants des huit puissances signataires du
-traité de Paris, ayant pris l'engagement de se réunir à Vienne,
-avaient tenu cet engagement, qu'il y étaient venus, qu'ils avaient
-déjà conféré avec les représentants des diverses cours intéressées,
-mais qu'il leur fallait pour se mettre d'accord de plus longues
-communications confidentielles, qu'ils proposaient donc d'ajourner le
-congrès au 1er novembre, qu'après ce terme le congrès s'assemblerait,
-et serait plus en mesure de remplir sa tâche d'une manière conforme à
-l'intérêt de l'Europe, à l'attente des contemporains, et à l'estime de
-la postérité.
-
-[En marge: Réunion le 8 octobre chez M. de Metternich, pour s'entendre
-définitivement.]
-
-[En marge: Entretien préalable dans lequel MM. de Metternich et de
-Talleyrand se rapprochent.]
-
-Ce projet rédigé on convint de se réunir le 8 octobre chez M. de
-Metternich, en appelant cette fois, non pas six des signataires du
-traité de Paris, mais les huit, ce qui consistait à joindre les
-représentants de la Suède et du Portugal à ceux de la Russie, de la
-France, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Espagne.
-M. de Metternich engagea M. de Talleyrand à devancer la réunion d'une
-heure, afin de s'entendre sur la rédaction définitive. M. de
-Talleyrand ayant en effet précédé les autres plénipotentiaires, M. de
-Metternich lui dit qu'il avait désiré ce tête-à-tête pour se concerter
-avec lui sur la rédaction qu'on allait proposer, et qui le satisferait
-certainement. Comme il la cherchait sans la trouver, M. de Talleyrand
-lui dit avec un sourire ironique, qui quelquefois éclairait son visage
-glacé: La pièce est apparemment en communication _chez les
-alliés_.--Ne parlons plus d'alliés, répondit M. de Metternich, puis il
-exhorta son interlocuteur à agir de confiance, et à mettre de côté les
-tracasseries, si on voulait sauver par de communs efforts des intérêts
-qui étaient identiques. M. de Talleyrand se défendit en demandant
-comment il se faisait que M. de Metternich lui laissât le soin
-d'écarter la Prusse de Dresde, et la Russie de Cracovie. M. de
-Metternich aurait pu lui répondre qu'il était tout aussi étonnant de
-voir M. de Talleyrand se presser si fort d'épouser les intérêts de
-l'Autriche, et ne pas s'en fier à elle du soin de les sauvegarder.
-Mais il fallait s'entendre et ne pas se piquer. M. de Metternich
-s'efforça de persuader à M. de Talleyrand, que, moyennant qu'on le
-laissât faire, il parviendrait à garantir les intérêts qui semblaient
-en ce moment si menacés. M. de Talleyrand voulant le forcer à
-s'expliquer davantage, en s'expliquant lui-même, lui déclara que la
-France ne prétendait à rien pour elle-même, qu'il était prêt à le
-signer, mais qu'il y avait des choses auxquelles, dans l'intérêt
-général, elle ne consentirait jamais; qu'elle ne consentirait jamais,
-par exemple, à ce que la Prusse eût Luxembourg et Mayence, à ce
-qu'elle eût Dresde, à ce que la Russie passât la Vistule. Il ajouta
-quant au roi de Saxe, qu'il fallait que ce prince se résignât à des
-sacrifices, qu'il s'y résignerait, mais que si on voulait lui ôter la
-totalité de ses États, la France s'y opposerait. Là-dessus M. de
-Metternich interrompant M. de Talleyrand, et lui prenant la main, lui
-dit: Nous sommes plus près de nous entendre que vous ne croyez. La
-Prusse n'aura ni Luxembourg, ni Mayence; nous ferons de notre mieux
-pour conserver au roi de Saxe la plus grande partie de ses États, et
-pour tenir la Russie le plus loin possible de l'Oder; mais ayez
-patience, et ne nous créez pas d'obstacles inutiles.--Il parla ensuite
-à M. de Talleyrand de ce dont celui-ci ne parlait pas, quoique ce fût
-son intérêt essentiel.--Je connais, lui dit-il, le but principal que
-vous poursuivez ici (il faisait allusion à Naples); la force des
-choses est pour vous, mais ne précipitez rien. Vous amèneriez des
-événements graves, que ni vous ni moi, ni aucun de nous, ne pourrions
-maîtriser.--
-
-M. de Talleyrand affecta sur l'affaire de Naples une complète
-tranquillité d'esprit, disant qu'il s'agissait d'une question de
-principe, non de famille, et qu'il comptait sur le respect que
-l'Europe avait d'elle-même, pour être certain qu'elle ne supporterait
-pas plus longtemps en Italie un état de choses qui était à la fois un
-scandale et un danger.
-
-[En marge: Réunion des huit signataires du traité de Paris.]
-
-[En marge: Étant accordé le principe que le congrès sera réuni tout
-entier sous un mois, M. de Talleyrand demande en outre l'insertion
-d'un mot qui indique qu'on veut se conformer au droit public.]
-
-Cette courte explication avait fort adouci M. de Talleyrand, qui dès
-ce moment se montra beaucoup plus disposé à transiger. Les autres
-diplomates étant assemblés, il fallut les rejoindre. Étaient présents
-M. de Nesselrode pour la Russie, M. de Talleyrand pour la France, M.
-de Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour
-la Prusse, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Labrador pour
-l'Espagne, M. de Palmella pour le Portugal, M. de Loewenhielm pour la
-Suède. M. de Gentz tenait la plume. On lut les deux projets de
-déclaration restés seuls en discussion, celui qu'avait d'abord proposé
-M. de Talleyrand, et celui que M. de Metternich avait fait rédiger en
-adoptant une partie de la rédaction française. Ce dernier fut
-unanimement préféré, parce qu'en annonçant la réunion générale du
-congrès par l'ajournement à un mois, il ne préjugeait rien quant au
-principe d'admission. M. de Talleyrand, sentant qu'il fallait céder,
-car il avait obtenu le point le plus important, c'est-à-dire
-l'engagement de convoquer le congrès, mais voulant remporter encore un
-avantage avant de se rendre, annonça qu'il était prêt à adopter le
-projet proposé, si à la phrase qui disait qu'au moyen du délai d'un
-mois, l'oeuvre du congrès serait plus conforme _à l'attente des
-contemporains_, on ajoutait ces mots: _et au droit public de
-l'Europe_, lesquels, sans rien préciser, avaient dans sa pensée une
-signification qu'il regardait comme très-utile.
-
-[En marge: Vive discussion.]
-
-[En marge: Le mot relatif au respect du droit public est adopté.]
-
-Ces mots soulevèrent un orage. Les Prussiens avaient cru y voir une
-allusion à la Saxe et à sa conservation, et ils en étaient transportés
-d'effroi et de colère. Il est bien vrai qu'on invoquait le droit
-public afin d'en faire une égide à la Saxe. Mais l'allusion, claire
-pour les uns, restait fort vague pour les autres, et en tout cas des
-allusions ne décidaient pas la question. M. de Hardenberg debout,
-criant comme tous ceux qui n'entendent ni eux ni les autres, répétait:
-Mais quelle nécessité de parler du droit public? On ne fera
-certainement rien de contraire au droit public. Cela va sans
-dire....--Si cela va sans dire, répliqua M. de Talleyrand, cela ira
-encore mieux en le disant.--Mais que fait là le droit public?
-demandait obstinément M. de Humboldt.--Il fait que vous êtes ici,
-repartit M. de Talleyrand; car sans lui vous n'y seriez, ni vous, ni
-d'autres.--Ce tumulte dura quelques minutes, et ces dix graves
-diplomates faisaient du bruit comme l'assemblée la plus nombreuse.
-Lord Castlereagh voulant en finir, prit M. de Talleyrand à part, et
-lui adressa cette question: Serez-vous enfin plus raisonnable, si on
-vous cède sur ce point?--Oui, dit M. de Talleyrand, mais je vous
-demande un service. Vous avez de l'influence sur M. de Metternich,
-promettez-moi de l'employer contre Murat.--Je vous le promets,
-répondit lord Castlereagh.--Donnez-m'en votre parole.--Je vous la
-donne.--Après ce court dialogue le ministre britannique s'en alla dire
-à ses collègues qu'il était difficile de refuser l'insertion d'un mot
-aussi respectable et aussi inoffensif que celui de _droit public_. M.
-de Gentz, M. de Metternich, allèrent répéter la même chose à chacun
-des assistants, et le mot fut accepté. Le texte suivant fut donc
-adopté avec la date du 8 octobre.
-
-[En marge: Texte de la déclaration qui ajourne au 1er novembre la
-réunion du congrès.]
-
- DÉCLARATION.
-
- «Les plénipotentiaires des cours qui ont signé le traité de
- Paris du 30 mai 1814, ont pris en considération l'article 32 de
- ce traité, par lequel il est dit que toutes les puissances
- engagées de part et d'autre dans la dernière guerre, enverront
- des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un congrès
- général les arrangements qui doivent compléter les dispositions
- dudit traité; et après avoir mûrement réfléchi sur la situation
- dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les devoirs qui leur
- sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne sauraient mieux les
- remplir qu'en établissant d'abord des communications libres et
- confidentielles entre les plénipotentiaires de toutes les
- puissances. Mais ils se sont convaincus en même temps qu'il est
- de l'intérêt de toutes les parties intervenantes de suspendre la
- réunion générale de leurs plénipotentiaires jusqu'à l'époque où
- les questions sur lesquelles on devra prononcer, seront parvenues
- à un degré de maturité suffisant pour que le résultat réponde aux
- principes du droit public, aux stipulations du traité de Paris,
- et à la juste attente des contemporains. L'ouverture formelle du
- congrès sera donc ajournée au 1er du mois de novembre, et les
- susdits plénipotentiaires se flattent que le travail auquel ce
- délai sera consacré, en fixant les idées et en conciliant les
- opinions, avancera essentiellement le grand ouvrage qui est
- l'objet de leur mission commune.
-
- »Vienne, le 8 octobre 1814.»
-
-[En marge: La légation française a obtenu un vrai succès, dont elle
-devrait se contenter, sans chercher à lui donner trop d'éclat.]
-
-Personne à Vienne ne se méprit sur le sens de ces mots: _les principes
-du droit public_, et chacun voulut y voir un premier avantage
-remporté au profit de la Saxe. Ce fut un sujet de grand contentement
-pour les Allemands, qui, à une seule exception près, celle des
-Prussiens, faisaient des voeux ardents pour la conservation de cet
-État. Encore parmi les Prussiens y en avait-il plus d'un qui trouvait
-que la Saxe était une acquisition chèrement achetée, s'il fallait la
-payer aux Russes par l'abandon de la Pologne. On savait gré à la
-légation de France de ses efforts pour arrêter l'ambition de certaines
-puissances, et pour faire reconnaître le droit de tous les États à
-être entendus au congrès. Mais elle aurait dû s'en tenir à ce succès,
-qui n'avait pas été obtenu sans s'exposer à d'assez graves
-inconvénients, celui notamment de répéter à satiété que nous étions
-satisfaits, que nous n'avions rien à désirer, et celui aussi
-d'embarrasser, de blesser même l'Angleterre et l'Autriche, dont nous
-avions indispensablement besoin dans la politique fort restreinte qui
-était devenue la nôtre.
-
-[En marge: Convenance de l'attitude réservée et expectante, d'après la
-politique que la France avait adoptée.]
-
-[En marge: Utilité de laisser se prononcer les intérêts allemands.]
-
-Sans doute si nous eussions adopté résolûment le parti de la Prusse et
-de la Russie, ce que la politique conseillait, ce que la justice, du
-moins quant à nous, ne défendait ni à l'égard de la Saxe, ni à l'égard
-de l'Europe, nous n'aurions pas eu tous ces ménagements à garder, car
-la Prusse et la Russie étaient elles-mêmes si ardentes, si peu
-réservées, que nous n'aurions pas eu besoin de nous gêner beaucoup
-plus qu'elles, et d'ailleurs réunies, les épées de la France, de la
-Prusse, de la Russie étaient dispensées de prudence. Mais en ayant
-pris le parti contraire, celui qui consistait uniquement à sauver la
-Saxe, et tout au plus à déposséder Murat et Marie-Louise, il fallait
-se plier aux susceptibilités, aux faiblesses du parti méticuleux
-auquel nous étions associés, et ne pas l'embarrasser en voulant trop
-le servir. Lord Castlereagh et M. de Metternich, en effet, tremblaient
-d'être compromis en agissant dans le même sens que nous. M. de
-Metternich surtout craignait que nous n'allassions trop vite, car,
-ainsi que nous l'avons dit, pour avoir 250 mille hommes en Bohême, en
-Gallicie et en Moravie, il n'en avait laissé que 50 mille en Italie,
-et il ne voulait faire venir la question de Murat qu'après celle de la
-Saxe. Les Allemands eux-mêmes, si contents de nous à cette heure,
-exigeaient de grands ménagements, car, dans leur vieille défiance de
-la France, ils étaient toujours prêts à reprendre peur, s'ils nous
-voyaient redevenir trop remuants et trop actifs. La crainte de
-coopérer avec nous était telle encore, que M. de Metternich et lord
-Castlereagh avaient adressé de sanglants reproches à M. de Labrador,
-parce qu'il avait modelé sa conduite sur la nôtre, et lui avaient dit
-que l'Espagne en agissant ainsi montrait envers l'Europe la plus noire
-ingratitude. Il fallait donc, après avoir déjoué habilement, comme M.
-de Talleyrand avait réussi à le faire, des exclusions blessantes, ne
-point aller au-devant de gens qui, ayant besoin de notre concours,
-appréhendaient presque autant d'être sauvés par nous que dévorés par
-la Prusse et la Russie. Il en est souvent de la politique comme du
-commerce, et l'offre avilit le prix des choses, que la demande relève
-lorsqu'on sait l'attendre. En laissant désirer notre secours dans
-l'affaire de la Saxe qui nous touchait médiocrement, nous étions
-beaucoup plus assurés de nous le faire bien payer dans celles de
-Naples et de Parme qui nous touchaient essentiellement, du moins au
-point de vue où s'était placé le cabinet français. Attendre les
-intérêts allemands, se placer derrière eux et non devant eux, était
-donc la politique à la fois la plus digne et la plus profitable.
-
-[En marge: Vivacité des cours allemandes.]
-
-[En marge: Conduite et animation de la Bavière.]
-
-[En marge: Sa forte situation à Vienne.]
-
-Ces intérêts allemands au surplus étaient loin de s'endormir. Les
-puissances germaniques de second ordre montraient contre ce qu'elles
-appelaient l'avidité de la Prusse, la tyrannie de la Russie,
-l'inhabileté de l'Angleterre, la faiblesse de l'Autriche, une
-animation extraordinaire. À la tête des plus animées était la Bavière.
-Cette puissance, en effet, avait de nombreux motifs pour ne pas
-laisser sacrifier la Saxe, dont l'existence était nécessaire à
-l'équilibre germanique, et dont le seul crime était d'avoir subi
-l'alliance française que la Bavière avait recherchée au lieu de la
-subir. Il est certain que la Saxe supprimée, la Bavière avec les États
-survivants était trop faible pour résister à l'influence de l'Autriche
-et de la Prusse, toujours disposées à s'unir lorsqu'il s'agissait de
-soumettre le corps germanique à leur domination. Outre les raisons
-qu'elle avait de défendre la Saxe, la Bavière en avait les moyens.
-Elle était fortement représentée à Vienne. Indépendamment du roi qui
-s'y était rendu en personne, elle avait pour ministre au congrès le
-prince de Wrède qui, malgré plus d'une faute militaire, était l'un des
-généraux les plus justement estimés de la coalition, et qui jouissait
-de beaucoup d'influence. Le prince de Wrède n'hésitait pas à dire (et
-son roi ne le démentait point) qu'il fallait aller jusqu'à la guerre
-pour sauver la Saxe, mettre de côté tout faux scrupule à l'égard de la
-France, accepter son appui si elle voulait le donner, et s'en servir
-pour refouler la Prusse dans le Brandebourg, pour rejeter la Russie au
-delà de la Vistule. Il offrait au moins cinquante mille Bavarois,
-fréquentait sans cesse M. de Talleyrand et le duc de Dalberg, et
-insistait pour qu'ils se missent en avant encore plus qu'ils ne le
-faisaient. Toutefois le roi de Bavière, craignant d'inspirer des
-ombrages à cause de son ancienne intimité avec la France, n'osait pas
-voir personnellement M. de Talleyrand, tout en lui adressant les
-messages les plus affectueux et les plus pressants dans le sens de
-notre commune politique.
-
-[En marge: Concours que le Hanovre apporte à la Bavière.]
-
-[En marge: Utilité dont ce concours pouvait être.]
-
-Il y avait un autre État allemand qui apportait un notable secours à
-cette politique, c'était le Hanovre, redevenu indépendant depuis 1813.
-Simple électeur de Hanovre jadis, le roi d'Angleterre, ne voulant pas
-avoir en Allemagne un titre moindre que le souverain de Wurtemberg qui
-avait été qualifié roi par Napoléon, avait pris le titre royal, que
-tout le monde s'était hâté de lui concéder. Le Hanovre était
-représenté au congrès par M. de Munster, qui se prononçait
-formellement pour la Saxe. Mais d'après un usage séculaire le ministre
-hanovrien ne se trouvait pas toujours en parfaite conformité de vues
-avec le ministre britannique, qui suivait une marche propre,
-déterminée à la fois par l'intérêt exclusif de l'Angleterre et par
-celui du cabinet dans le Parlement. Néanmoins le Hanovre pouvait
-rendre un important service à l'Allemagne, c'était de faire agir le
-Prince régent d'Angleterre auprès des ministres anglais, pour les
-disposer plus favorablement à l'égard de la Saxe, et cette influence,
-comme on le verra plus tard, devait être d'une grande utilité. La
-Hesse, Bade, et en général tous les petits États étaient prêts à
-s'unir à ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, pour faire, s'il
-le fallait, une manifestation extrêmement significative en faveur de
-la Saxe, et ils n'attendaient à cet égard que le signal des États
-principaux. Afin d'occuper les princes allemands, on avait, malgré la
-suspension du congrès et l'ajournement de tout travail officiel, formé
-un comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de la Bavière, du
-Wurtemberg, du Hanovre, pour rédiger un projet de constitution
-germanique, et on en avait donné la présidence à la Bavière, afin de
-la dédommager de n'être pas du grand comité européen. Dans ce comité
-allemand, où dominait l'esprit des princes de second ordre, on
-manifestait de toutes les manières possibles la résolution de défendre
-l'indépendance et l'existence des États germaniques, contre les
-convoitises de confédérés trop puissants et trop ambitieux.
-
-[En marge: Zèle des Autrichiens dans la question de la Saxe, et forme
-que prend ce zèle.]
-
-[En marge: Irritation des militaires autrichiens; ils voudraient la
-guerre plutôt que de céder.]
-
-Enfin à tout ce zèle germanique s'ajoutait le zèle autrichien, qui,
-dissimulé chez les membres du cabinet de Vienne par les raisons que
-nous avons exposées, se manifestait sans retenue au sein de la nation,
-de la cour et de l'armée. Dans l'état-major autrichien notamment, on
-éprouvait et on exprimait une véritable colère contre le double projet
-de la Prusse et de la Russie, car pour l'Autriche l'un était aussi
-alarmant que l'autre. Les militaires autrichiens, qui avaient la
-prétention d'avoir servi la cause européenne au moins autant que les
-autres armées coalisées, car sans eux, disaient-ils, les Russes et les
-Prussiens, acculés sur l'Oder par les défaites de Lutzen et de
-Bautzen, eussent été bientôt rejetés sur la Vistule, les militaires
-autrichiens demandaient si, pour prix de leur sang, on allait leur
-créer une situation pire que sous la domination de Napoléon, et si
-décidément on allait mettre autour des montagnes de Bohême, les Russes
-à droite, les Prussiens à gauche, et livrer à ces communs ennemis les
-défilés dont le grand Frédéric et Napoléon avaient montré la haute
-importance. Bien que peu enclins à recommencer la guerre, ils
-n'hésitaient pas à déclarer que puisqu'on était prêt, mieux valait la
-faire tout de suite que plus tard, afin d'empêcher une double
-usurpation désastreuse. L'Autriche avait en effet 250 mille hommes
-pouvant entrer immédiatement en action, en Bohême, Moravie et
-Gallicie; les autres États allemands étaient en mesure d'en donner 100
-mille, et l'Angleterre occupée en Amérique ne fournît-elle rien, le
-secours de 150 mille Français étant assuré, le résultat était
-infaillible suivant eux avec une force réelle de 500 mille hommes.
-
-[En marge: Tactique de M. de Metternich et de lord Castlereagh.]
-
-[En marge: Leur crainte de rallumer la guerre, et de ramener les
-Français en Allemagne.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh tendrait à sacrifier la Saxe pour
-satisfaire la Prusse, et la séparer de la Russie.]
-
-Nous avions donc la certitude, en laissant fermenter tous ces
-sentiments sans trop nous en mêler, d'être bientôt appelés à jouer un
-grand rôle, un rôle décisif dans le sens de la politique adoptée par
-la France. Toutefois les deux hommes qui étaient chargés de
-débrouiller les fils si embrouillés de la politique européenne, lord
-Castlereagh et M. de Metternich, l'un simple, sensé, ferme, mais
-quelquefois maladroit, l'autre profond, infiniment adroit avec des
-formes allemandes, voulaient dénouer ce noeud gordien sans y employer
-l'épée d'Alexandre, car cette épée serait toujours celle de la France,
-et rappeler eux-mêmes les armées françaises en Allemagne leur semblait
-à la fois un singulier contre-sens et un grave péril. De plus,
-d'accord sur le but, ils ne l'étaient pas sur les moyens. M. de
-Metternich ne voulait céder ni à la Prusse ni à la Russie, tout en
-mettant la plus extrême patience dans son opposition, afin d'éviter
-une rupture. Lord Castlereagh au contraire aurait désiré contenter la
-Prusse, l'attirer à lui, et se servir d'elle contre la Russie, ce qui
-le conduisait à livrer la Saxe pour sauver la Pologne. Cette
-disposition de lord Castlereagh tenait à une manière d'entendre les
-intérêts britanniques particulière aux ministres de cette époque,
-laquelle a besoin d'être expliquée pour être bien comprise.
-
-[En marge: Motif de cette disposition, puisé dans le système des
-alliances anglaises.]
-
-Le blocus continental avait causé aux Anglais une telle terreur,
-qu'ils tremblaient sans cesse de le voir renaître, sinon par les mains
-de Napoléon, du moins par celles des Bourbons, ce qui n'était pas
-mieux raisonné que ne le sont ordinairement les conceptions de la
-peur. Dans cette préoccupation ils avaient confié le littoral du nord
-à la maison d'Orange, en donnant à celle-ci la Hollande et la
-Belgique, et de crainte qu'elle ne fût pas ainsi assez forte, ils lui
-avaient ménagé pour alliés le Hanovre qu'ils se proposaient de
-renforcer, et la Prusse elle-même, à laquelle ils avaient imposé en
-quelque sorte les provinces rhénanes pour la rendre nécessairement
-notre ennemie. Craignant même de n'avoir pas assez attaché la Prusse à
-cette cause, ils étaient prêts à lui livrer la Saxe, se flattant de
-pallier cet abandon auprès du Parlement en le motivant sur le système
-des alliances britanniques. Mais comme ils désespéraient de faire
-supporter à ce même Parlement le sacrifice de la Pologne, ils étaient
-résolus de résister à la Russie, voulaient pour cela détacher d'elle
-les Prussiens en leur cédant la Saxe, et se promettaient de l'isoler
-ainsi tellement qu'elle fût obligée d'abandonner sa proie.
-
-[En marge: Déplaisir que cette disposition cause à M. de Metternich,
-qui ne voudrait sacrifier ni la Saxe, ni la Pologne.]
-
-[En marge: Il se prête cependant à la politique de lord Castlereagh
-par la conviction qu'il a de son insuccès, la Prusse ne pouvant être
-satisfaite sans que la Russie le soit.]
-
-[En marge: M. de Metternich laisse lord Castlereagh s'engager contre
-la Russie.]
-
-Cette politique assez compliquée déplaisait fort à M. de Metternich
-qui avait un égal désir de défendre la Saxe et la Pologne. Mais on ne
-ramène pas aisément les Anglais lorsqu'ils ont une fois entendu leurs
-intérêts d'une certaine façon, et M. de Metternich sentant que lord
-Castlereagh ne pourrait être éclairé que par une tentative
-malheureuse, le laissa faire, convaincu qu'il suffisait de défendre
-une seule des deux causes menacées pour assurer le salut des deux. En
-effet Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étaient donné parole l'un à
-l'autre pour la Saxe et la Pologne, et Frédéric-Guillaume ne pouvait
-manquer à sa parole et à l'amitié jusqu'à accepter la Saxe, si la
-Pologne n'était pas cédée à Alexandre; ajoutez que, dispensé du
-sacrifice de Posen, si la Pologne n'était pas échue tout entière à la
-Russie, il se serait privé du seul argument spécieux pour exiger la
-Saxe. Refuser la Pologne c'était donc du même coup refuser la Saxe, et
-sauver l'une c'était sauver l'autre. S'apercevant très-bien de cette
-connexion, M. de Metternich au lieu de retenir lord Castlereagh, le
-laissa marcher en avant, certain qu'on ne pouvait pas opposer à
-Alexandre un plus redoutable adversaire. Indépendamment de son
-caractère entier lord Castlereagh avait l'avantage de représenter la
-puissance la plus désintéressée dans les distributions territoriales
-du continent, et en outre celle qui payait toutes les autres. Or cette
-supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit, perçait toujours
-dans les relations de l'Angleterre avec ses alliés. Agissant donc à sa
-façon, lord Castlereagh demanda un entretien à Alexandre, et l'obtint
-sur-le-champ.
-
-[En marge: Alexandre un peu remis de sa première irritation, s'attache
-à caresser tout le monde à Vienne.]
-
-Le czar avait alors un peu surmonté ses premiers mouvements de
-surprise et de colère. Il était impressionnable mais fin comme un
-Asiatique, de plus aimable et bon, et tellement dominé par son goût de
-plaire, qu'il ne pouvait pas soutenir longtemps le rôle d'un homme
-irrité. Obéissant à son caractère et aux circonstances il s'était mis
-à caresser tout le monde à Vienne, spécialement les militaires, se
-faisait conduire sur les divers champs de bataille où l'on avait
-combattu pendant la campagne de Wagram, et bien qu'il fût avec les
-vaincus, trouvait mille choses flatteuses à leur dire, allait presque
-toujours à pied dans les rues, s'appuyant tantôt sur le bras d'un
-diplomate, tantôt sur celui d'un officier, fréquentait les salons de
-Vienne comme un simple particulier, se familiarisait avec toutes les
-classes, mettait un grand soin à oublier son rang avec les princes qui
-affluaient au congrès, s'attachait en un mot à séduire, et y
-réussissait, car peu d'hommes en avaient le talent au même degré. On
-remarquait beaucoup à cette époque son intimité avec le prince Eugène
-dont il avait protégé la mère et la soeur à Paris, et qui était venu
-solliciter la principauté qu'on lui avait promise par le traité du 11
-avril. Alexandre le présentait partout en vantant sa fidélité à
-Napoléon, ce qui, dans le moment, lui nuisait moins que la difficulté
-d'arracher une part à l'avidité universelle. Alexandre se donnait
-ainsi beaucoup de mouvement pour plaire, et ce n'était pas trop de
-tous ses efforts pour contre-balancer le fâcheux effet de sa
-politique.
-
-[En marge: Lord Castlereagh ayant demandé une entrevue à l'empereur
-Alexandre, celui-ci se rend chez le ministre anglais.]
-
-À peine avait-il reçu de lord Castlereagh la demande d'un entretien,
-qu'il y répondit en se transportant lui-même chez le ministre
-britannique. Ce dernier fort touché d'un pareil procédé, se montra
-reconnaissant, respectueux autant qu'il devait l'être, mais demeura
-Anglais, c'est-à-dire absolu, et en voulant tout ménager, ne ménagea
-rien.
-
-[En marge: Long entretien de ces deux personnages.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh fait d'abord valoir les services que
-l'Angleterre a rendus à la Russie.]
-
-Il s'attacha d'abord à prouver au czar qu'en toutes choses
-l'Angleterre avait cherché à lui complaire; qu'elle l'avait aidé en
-1812 à conclure la paix de Bucharest avec les Turcs, et à faire
-l'acquisition de la Bessarabie; qu'elle avait décidé la Perse à lui
-concéder une meilleure frontière vers la mer Caspienne; qu'enfin,
-malgré sa répugnance à livrer la Norvége à la Suède, elle y avait
-consenti pour assurer définitivement à la Russie la conquête de la
-Finlande. Après avoir ainsi établi ses titres à la gratitude de la
-Russie, lord Castlereagh prit un à un les traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de Toeplitz, conclus en février, juin, septembre 1813,
-et montra qu'ils prescrivaient formellement aux trois puissances
-continentales de partager entre elles le duché de Varsovie, ce qui ne
-signifiait pas qu'une des trois le prendrait tout entier pour elle
-seule. Puis il passa aux considérations générales, fit valoir les
-inquiétudes que la Russie causait à toute l'Europe, insista sur le
-trouble qu'elle avait déjà répandu parmi les alliés, et n'hésita pas à
-dire que le congrès de Vienne, duquel on espérait faire dater le règne
-de la modération et de la justice chez les nations civilisées,
-n'offrirait bientôt, si on n'y prenait garde, qu'une scène d'ambition,
-capable à elle seule de faire regretter Napoléon. Lord Castlereagh dit
-tout cela avec ce langage simple et positif qui n'exagère rien sans
-doute, mais qui n'adoucit rien non plus, et rend plus sensible la
-gravité des choses en les présentant telles qu'elles sont.
-
-[En marge: Alexandre blessé de l'étalage des services de l'Angleterre,
-répond ironiquement, en montrant l'intérêt que l'Angleterre avait à
-les lui rendre.]
-
-[En marge: Il discute la valeur des traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de Toeplitz, qui avaient prescrit le partage du
-grand-duché de Varsovie entre les anciens possesseurs de la Pologne.]
-
-[En marge: Ses motifs pour reconstituer la Pologne, et réparer le
-grand attentat du dernier siècle contre le droit public européen.]
-
-Malheureusement pas une des quatre puissances qui se disputaient les
-lambeaux du continent européen ne pouvait donner une leçon de morale
-aux autres, sans que celles-ci fussent en mesure de la lui renvoyer à
-l'instant même, et Alexandre, s'il eût voulu tracer le tableau des
-ambitions anglaises depuis l'occupation de Malte jusqu'à celle du Cap
-et de l'île de France, aurait pu embarrasser cruellement le ministre
-britannique. Il se contint, quoique vivement affecté. Cependant il ne
-voulut pas rester sous le poids des services que l'Angleterre
-prétendait lui avoir rendus, et avec infiniment de tact et de
-persiflage, il fit remarquer à lord Castlereagh que la double paix de
-la Russie avec la Perse, de la Russie avec la Turquie, avait été
-facilitée il est vrai par l'Angleterre, mais pour que les armes russes
-devinssent disponibles contre la France; que la Norvége avait été
-accordée à Bernadotte, mais pour arracher ce dernier à ses engagements
-envers Napoléon; que la Russie pouvait donc se sentir un peu soulagée
-du poids de tant de bienfaits, en songeant aux motifs de bienfaiteur.
-Passant ensuite aux traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz,
-Alexandre montra qu'ils avaient été faits pour une situation à
-laquelle ils n'étaient plus applicables; qu'à l'époque de ces traités
-on espérait tout au plus opposer quelques bornes à la puissance
-jusque-là illimitée de Napoléon, mais non pas le ramener au Rhin, et
-surtout le précipiter du trône; qu'à cette prospérité inattendue des
-armes communes l'Autriche avait gagné l'Inn, le Tyrol, l'Italie, que
-l'Angleterre y avait gagné la Hollande et la Belgique, et qu'il
-n'était pas juste que la Russie et la Prusse, qui avaient couru de
-bien autres dangers que l'Angleterre, n'eussent aucune part de cet
-accroissement inespéré de bonne fortune; que du reste il était engagé,
-quant à la Saxe envers son ami le roi de Prusse, quant à la Pologne
-envers les Polonais eux-mêmes. À ses yeux, dit Alexandre, le partage
-de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences morales
-n'avaient pas cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était honnête et
-politique de réparer. Cette réparation la Russie seule en avait les
-moyens, car elle possédait la plus grande partie des provinces
-polonaises, ce qui n'était le cas, ni de la France qui avait essayé en
-vain de reconstituer la Pologne, ni de la Prusse, ni de l'Autriche
-qui n'y avaient jamais songé. La Russie en se dépouillant des
-provinces qui étaient dans ses mains, pouvait avec un très-léger
-sacrifice de la part de la Prusse, sacrifice dont la compensation
-était déjà convenue, rétablir la Pologne, la rétablir en royaume
-séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans l'usage
-qu'elle en ferait, et opérer en un mot une oeuvre qui serait la gloire
-de l'Europe et du congrès de Vienne. Il s'était proposé ce noble but,
-il était à la veille de l'atteindre, et n'entendait pas y renoncer. Au
-surplus, en entrant en Pologne, il avait fait des promesses aux
-Polonais pour les détacher de Napoléon, et il avait la résolution de
-les tenir. Il n'était pas de ces souverains qui prompts à donner leur
-parole dans le besoin, la retiraient avec la même facilité quand le
-besoin était passé. Il avait promis, il tiendrait, et croyait avoir
-rendu d'assez grands services à l'Europe pour qu'elle eût à son tour
-quelque condescendance envers lui.
-
-[En marge: Mélange de finesse et d'exaltation chez Alexandre, qui rend
-difficile de démêler ses vrais sentiments.]
-
-Il y avait dans l'empereur Alexandre un mélange de finesse et
-d'exaltation romanesque qui ne permettait pas toujours de faire chez
-lui la part de la sincérité et celle de l'ambition. Il est bien vrai
-que la gloire de rétablir la Pologne le touchait par les plus nobles
-côtés de son âme, et il se persuadait presque qu'il faisait un
-sacrifice en cédant la Lithuanie et la Volhynie pour construire un
-royaume de Pologne, comme si ce royaume une fois constitué n'eût pas
-été à lui, mais à un autre. Il s'indignait donc avec une certaine
-bonne foi en voyant la résistance qu'il rencontrait.
-
-[En marge: Lord Castlereagh battu sur les traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de Toeplitz, relève sans ménagement ce qu'il y a
-d'illusoire dans le projet de reconstituer la Pologne.]
-
-Cette indignation ne toucha guère lord Castlereagh, et il revint à la
-charge en se servant des raisons bonnes et mauvaises que lui
-fournissait la situation. Il n'avait rien de bien solide à répliquer à
-l'égard des trois traités de 1813, car ces traités avaient été conclus
-en perspective de demi-succès, et la Russie avait droit, comme les
-autres, au partage des immenses résultats sur lesquels on n'avait pas
-compté. Lord Castlereagh, ne pouvait opposer à Alexandre que des
-raisons de modération et d'équilibre, raisons excellentes, mais qui
-n'auraient acquis de valeur dans sa bouche, que si l'Autriche avait
-renoncé à l'Italie, et l'Angleterre à la Belgique. Mais quant à la
-reconstitution de la Pologne, les arguments abondaient, et il les
-donna tous avec beaucoup de force.
-
-Le partage de la Pologne, dit-il au czar, avait été un attentat, et ce
-n'était pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui
-soutiendrait jamais le contraire. Aussi était-elle disposée à
-consentir au rétablissement de la Pologne, si on le voulait complet,
-sincère, et avec les conditions convenables. Si par exemple l'Autriche
-rendait tout ce qu'elle avait de la Pologne, si la Russie, la Prusse
-se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à
-part, sans dépendance d'aucun de ses voisins, si on lui donnait un roi
-polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois
-copartageants, si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment
-monarchiques et libérales, l'Angleterre était prête à y applaudir, et
-même à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais
-les trois copartageants de la Pologne voulaient-ils sérieusement
-faire à cette oeuvre les sacrifices nécessaires? Trouverait-on un roi
-capable de cette belle tâche? Et enfin les Polonais réunis
-sauraient-ils vivre ensemble, se comporter comme une nation sensée, et
-digne de la liberté qu'on lui aurait accordée? Il était permis
-non-seulement d'en douter, mais de n'en rien croire, et de regarder le
-rétablissement dont on parlait, comme un pur rêve. Or au lieu de cette
-réparation vraiment morale et européenne, rétablir une Pologne
-incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la rendre la
-plus grande possible, et qu'une fois agrandie de la sorte on
-laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à
-laquelle elle ne se prêterait jamais.
-
-[En marge: Lord Castlereagh fait valoir enfin les alarmes que cause à
-l'Europe l'ambition de la Russie.]
-
-[En marge: Alexandre, pendant cet entretien, a la plus grande peine à
-se contenir.]
-
-Lord Castlereagh parla ensuite à Alexandre des alarmes que son projet
-excitait; il lui dit que sans la loyauté de son caractère, ces alarmes
-seraient devenues telles que le congrès serait déjà dissous, et il le
-supplia, pour le repos général et pour sa propre gloire, de renoncer à
-une prétention inadmissible. Alexandre eut beaucoup de peine à se
-contenir pendant cet entretien, car avec tous ses charmes il n'avait
-aucune prise sur la solidité du ministre anglais, qui à son tour avec
-sa gaucherie personnelle n'en avait aucune sur la nature fuyante et
-impressionnable du czar. Ils se quittèrent fort mécontents, et sans
-résultat obtenu de part ni d'autre.
-
-[En marge: Lord Castlereagh voulant prendre acte de ce qu'il a dit,
-adresse une note à la Russie dans laquelle il reproduit tout son
-entretien.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand, pour mieux diviser la Russie et la
-Prusse, adopte une politique assez semblable à celle de lord
-Castlereagh, mais différente en cela qu'il veut sacrifier la Pologne
-pour sauver la Saxe.]
-
-Le lendemain lord Castlereagh, craignant de n'avoir pas dit tout ce
-qu'il y avait à dire, voulant de plus qu'il en restât trace dans la
-mémoire de son auguste interlocuteur, et soucieux par-dessus tout de
-préparer sa justification devant le Parlement britannique, rédigea une
-longue note, l'accompagna d'une lettre confidentielle, et les adressa
-au czar, pour prendre acte de sa résistance aux prétentions russes. Il
-ne s'en tint pas là, et malgré le secret qu'on s'était promis à
-l'égard de la France, il chercha auprès d'elle à se faire un mérite de
-sa fermeté, en donnant connaissance de son entretien et de sa note à
-M. de Talleyrand. Ce dernier fut enchanté de voir lord Castlereagh
-s'engager aussi vivement, bien qu'il fût très-mécontent de trouver
-l'Angleterre si facile à l'égard de la Saxe. Cette singulière tactique
-de l'Angleterre lui inspira l'idée d'une tactique équivalente, mais en
-sens opposé. Désirant autant que possible rétablir la balance au
-profit de la Saxe sacrifiée par lord Castlereagh, et se servant pour
-cela du prince Czartoryski, lequel était en communication fréquente
-avec la légation française, il fit savoir à l'empereur Alexandre que
-la France ne céderait jamais quant à la Saxe, et serait au contraire
-assez disposée à céder quant à la Pologne. La manoeuvre était adroite,
-car les uns refusant ce que les autres concédaient, tout accord qui
-aurait consisté à satisfaire à la fois la Prusse et la Russie devait
-devenir impossible.
-
-[En marge: Conduite et opposition des États allemands dans le comité
-chargé de constituer l'Allemagne.]
-
-Pendant ce temps les princes allemands de second ordre continuaient
-leur chaude opposition. Dans le comité où ils étaient réunis pour
-s'occuper de la Constitution germanique, ils résistèrent à toutes les
-combinaisons de la Prusse et de l'Autriche qui tendaient à dominer la
-Confédération. Le titre antique d'empereur d'Allemagne que les
-monarques autrichiens avaient porté si longtemps, et que François II
-avait abdiqué en 1806, lorsque Napoléon avait institué la
-Confédération du Rhin, ne pouvait guère être rétabli. L'Autriche l'eût
-accepté sans doute, si on avait consenti à le rendre héréditaire sur
-la tête de ses princes, mais elle ne pouvait le vouloir éligible, car
-c'était se soumettre à une fâcheuse dépendance électorale, et
-s'exposer d'ailleurs à le voir passer un jour sur une tête prussienne.
-Ce dernier motif eût suffi pour lui faire repousser une pareille
-offre. Le titre d'empereur, auquel était naturellement attachée la
-direction de la Confédération, disparaissant, il fallait des États
-directeurs, comme en Suisse, alternant les uns avec les autres, et la
-Prusse y aurait adhéré en renfermant l'alternat entre l'Autriche et
-elle. L'Autriche y était peu disposée, mais en tout cas la Bavière, le
-Hanovre, le Wurtemberg déclarèrent qu'ils n'accepteraient l'alternat
-que s'il n'était pas exclusivement renfermé entre les deux grandes
-puissances allemandes. On préparait ainsi la solution qui a prévalu
-depuis, celle d'une simple présidence de la Diète, déférée à
-perpétuité à l'Autriche, comme image de l'ancienne autorité impériale
-transmise dans sa maison, ayant de moins la majesté du titre, et de
-plus la perpétuité, mais présentant le grave inconvénient de laisser
-indécise l'importante question du commandement militaire.
-
-[En marge: Soin qu'ils mettent à garantir l'indépendance des États
-secondaires.]
-
-[En marge: Ils finissent par ne plus vouloir délibérer, jusqu'à ce que
-la question de la Saxe soit résolue.]
-
-Une question non moins importante que celle de la direction du corps
-germanique, c'était le mode d'existence des États confédérés et la
-nature de leurs relations avec les puissances européennes. Jusqu'ici
-les États confédérés, quoique attachés les uns aux autres par un lien
-fédératif, avaient joui de l'indépendance souveraine, c'est-à-dire
-qu'ils avaient conservé le droit de légation et de guerre, qu'ils
-pouvaient avoir des envoyés auprès de toutes les cours, posséder des
-armées et en disposer. Cette double faculté les avait conduits souvent
-à contracter des alliances, sinon contraires à la Confédération
-elle-même, du moins aux deux puissances allemandes prépondérantes, et
-s'il en était résulté quelquefois l'intervention de l'étranger, il en
-était résulté aussi le salut de la commune indépendance. La Prusse
-voulait absolument qu'on refusât aux confédérés le droit de légation
-et de guerre. Elle était seule de son opinion, et elle rencontra dans
-le comité une opposition absolue. Enfin, presque à chaque occasion les
-trois royautés de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, déclarèrent
-qu'elles n'émettraient d'avis sur les points en litige que lorsque le
-sort de la Saxe serait complétement décidé. Elles menacèrent même
-d'une protestation, signée par tous les États allemands, contre les
-projets attribués à certaines puissances à l'égard de la Saxe. Le
-comité finit par ne plus vouloir se réunir jusqu'à ce que cette grande
-question eût été résolue.
-
-[En marge: La Bavière cherche à exciter la légation française, et
-parle tout haut de guerre.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand répond à la Bavière en disant que la
-France ne peut apporter un secours qu'on ne lui demande pas.]
-
-Il ne fallait pas perdre beaucoup de temps pour arriver au 1er
-novembre, la déclaration d'ajournement n'ayant été signée et publiée
-que le 8 octobre. Il était donc à craindre qu'on n'atteignît ce terme
-fatal sans s'être entendu. La Bavière, qui était la puissance la plus
-active et la plus considérable parmi les États allemands de second
-ordre, annonçait la résolution de recourir aux armes pour défendre la
-Saxe. Elle avait recruté son armée et l'avait portée à 75,000 hommes;
-elle stimulait M. de Metternich, dénonçait tout haut ce qu'elle
-appelait sa faiblesse, offrait de fournir vingt-cinq mille hommes par
-chaque centaine de mille que fournirait l'Autriche, allait de M. de
-Metternich à M. de Talleyrand qu'elle n'avait certes pas besoin
-d'exciter, demandait à ce dernier de ne pas se borner à des paroles,
-d'en arriver à des menaces, surtout à des menaces effectives, de
-déclarer, par exemple, l'intention du Roi de France d'employer la
-force, si cela devenait nécessaire. Elle affirmait que lorsque M. de
-Talleyrand aurait tenu ce langage, l'Autriche et l'Angleterre seraient
-sans excuse, et même sans motifs de tergiverser, qu'elles finiraient
-par se prononcer formellement, et qu'on sauverait ainsi l'indépendance
-de l'Allemagne et de l'Europe. À cela M. de Talleyrand répondait que
-la France était prête, qu'il n'était pas convenable cependant qu'elle
-se chargeât à elle seule de la besogne des puissances les plus
-intéressées dans la question, que c'était à celles-ci à s'expliquer, à
-exprimer au moins un désir, et que le bras de la France serait à elles
-au premier appel, mais qu'on daignait à peine adresser une parole à la
-légation française, qu'on la tenait en dehors de toutes les
-négociations, et qu'après tout elle ne pouvait imposer son secours à
-des gens qui semblaient n'en pas vouloir.
-
-[En marge: Transmission de cette réponse à M. de Metternich.]
-
-[En marge: Ce ministre, qui ne voudrait rien précipiter, répond à son
-tour que la France ne montre tant de zèle que pour tout brouiller, et
-que d'ailleurs la France n'est plus en mesure d'agir.]
-
-[En marge: Le langage de M. de Metternich se retrouve dans la bouche
-de tous les princes autrichiens.]
-
-La Bavière s'était hâtée de répéter ces propos à M. de Metternich, et
-celui-ci refusant non pas d'agir, mais d'agir vite, avait allégué pour
-excuser ses lenteurs, d'abord l'étrange tactique de l'Angleterre qui
-pour sauver la Pologne commençait par sacrifier la Saxe, puis les
-intentions de la France toujours suspectes d'ambition selon lui:
-singulière raison à faire valoir en vérité, car en ce moment la seule
-puissance qui à Vienne ne montrât point d'ambition c'était la France!
-M. de Metternich ajouta que ce serait assumer une grande
-responsabilité que d'introduire soi-même les armées françaises en
-Allemagne, à si peu de distance du temps où elles y avaient été si
-dominatrices, si onéreuses, et si détestées, que du reste ces armées
-n'existaient plus, du moins pour les Bourbons qui étaient incapables
-de les ramener au drapeau et de les conduire, que la France parlait
-beaucoup, mais sans pouvoir et sans vouloir agir, qu'elle ne parlait
-que pour tout brouiller, pour semer la zizanie, pour recouvrer sa
-position par la mésintelligence des alliés qui l'avaient vaincue. Ces
-réponses avaient été adressées au prince de Wrède qui nous les avait
-immédiatement communiquées, et elles s'étaient trouvées non-seulement
-dans la bouche du ministre dirigeant, mais dans celle de l'empereur et
-de plusieurs archiducs, avec le désir visible qu'on nous les transmît,
-ce qui était une sorte de provocation à nous expliquer. Enfin ce même
-langage, que les Autrichiens tenaient avec regret et pour s'excuser,
-prenait la forme de la jactance et de la raillerie dans la bouche des
-Prussiens qui voulaient faire croire à l'impuissance de la France, et
-dans la bouche des Russes qui voulaient faire croire à celle des
-Bourbons.
-
-[En marge: Nécessité de répondre à un tel langage par des actes.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand écrit à Louis XVIII pour lui demander de
-faire des armements, et d'en avouer le motif.]
-
-Il n'était plus possible de traiter avec indifférence de tels propos,
-et il fallait les faire tomber par des manifestations positives et
-convaincantes. M. de Talleyrand déclara que la France avait la volonté
-et le moyen d'agir, qu'elle en donnerait la preuve dès qu'on la
-mettrait en position de la fournir, et que, dans tous les cas, elle
-montrerait bientôt et ses résolutions et ses ressources. Il écrivit
-sur-le-champ au Roi, chargea M. le duc de Dalberg d'écrire au cabinet,
-et au cabinet comme au Roi proposa une double résolution, celle
-d'armer, et celle de dire tout haut pourquoi on armait. Sachant que
-Louis XVIII ne voulait pas la guerre, bien qu'un de ses neveux, le duc
-de Berry, y fût fort disposé, sachant que le Conseil n'y avait pas
-plus de penchant que Louis XVIII, il leur dit que la guerre n'était
-point vraisemblable (ce qui était exact), mais qu'avec l'effroi que
-chacun en avait, celui qui la ferait craindre aux autres les
-dominerait; que les choses n'iraient pas à Vienne au delà de simples
-démonstrations, mais qu'il fallait être en état de faire ces
-démonstrations, et de les faire sérieuses; que la considération de la
-France en dépendait, avec sa considération son influence, et
-l'accomplissement de ses désirs, et que ce qu'elle désirait par
-exemple en Italie tenait à ce qui se passerait en Allemagne, et
-qu'elle ne serait puissante d'un côté qu'en se mettant en mesure de
-l'être de l'autre.
-
-C'était prendre le Roi par son endroit sensible, et employer le vrai
-moyen de s'en faire écouter que de lui parler de l'Italie,
-c'est-à-dire de Naples et de Parme. Du reste le conseil était sage et
-donné de très-bonne foi, quoiqu'un hasard étrange, comme on le verra
-plus tard, ne dût pas le rendre profitable à la maison de Bourbon.
-
-[En marge: Accueil fait par Louis XVIII à la proposition de M. de
-Talleyrand.]
-
-[En marge: Louis XVIII répugne à toute politique entreprenante, mais
-il sent le besoin de faire tomber le reproche d'impuissance.]
-
-[En marge: Nécessité de relever l'état militaire de la France en ce
-moment.]
-
-Lorsque ces dépêches, datées du milieu d'octobre, parvinrent à Louis
-XVIII, elles ne laissèrent pas de l'émouvoir beaucoup. Ainsi que nous
-l'avons dit, il tenait singulièrement à la paix, pour la France qui en
-avait grand besoin, pour sa famille dont la paix était le titre
-principal, pour lui enfin qui n'avait dans son âge, ses infirmités, la
-nature de ses talents, que des raisons d'être pacifique. Il savait gré
-à son représentant à Vienne de professer si haut le principe de la
-légitimité, d'avoir déjoué le projet d'exclure la France des
-délibérations communes, voyait avec joie qu'il y eût chance de
-renverser Murat, et avec un certain plaisir qu'on pût sauver son
-cousin de Saxe, mais trouvait la légation française beaucoup trop
-remuante, et craignait qu'on ne l'engageât plus loin qu'il ne voulait
-aller. Il délibéra sur ce qu'on lui proposait, en famille d'abord,
-puis en plein Conseil. Il n'y avait pas à hésiter sur la résolution à
-prendre, car toutes les raisons, grandes et petites, bonnes et
-médiocres, se réunissaient en faveur de cette résolution. Il
-s'agissait en premier lieu de l'attitude de la France à Vienne, et on
-ne pouvait ni pour elle-même, ni pour les Bourbons, laisser établir
-l'opinion qu'elle avait été frappée d'impuissance depuis la
-restauration de l'ancienne dynastie. Le dommage d'un tel préjugé était
-aussi grave pour le pays que pour la famille régnante. Secondement de
-l'influence que nous aurions à Vienne devait résulter évidemment la
-solution désirée en Italie, solution à laquelle Louis XVIII attachait
-tant de prix, et à laquelle les ministres n'en devaient pas attacher
-moins que lui, car la sécurité des Bourbons était devenue alors celle
-de la France. Troisièmement le salut de la monarchie saxonne, une fois
-qu'on avait renoncé à poursuivre des avantages territoriaux à Vienne,
-était pour la France un résultat d'une certaine importance. Le roi de
-Saxe, à tort ou à raison, passait pour victime de son attachement à
-notre cause, et aux yeux de tous ceux qui dans notre pays se piquaient
-de patriotisme, le sauver devait nous faire honneur. Il y avait donc à
-y réussir la certitude de gagner quelque popularité, sans même tenir
-compte des idées de légitimité. Enfin relever notre état militaire
-était devenu urgent, car les limites financières imposées au ministre
-de la guerre, les dépenses accessoires qu'on avait imprudemment
-ajoutées à son budget, étaient cause qu'on avait laissé tomber l'armée
-au-dessous même des proportions prévues. Les régiments ne présentaient
-plus que des cadres vides qu'il était impossible de faire manoeuvrer.
-On s'expliquera ce résultat si on songe que le modique effectif de 200
-mille hommes, qu'on avait cru pouvoir conserver avec un budget de 200
-millions, avait été d'abord réduit à 150 mille hommes, et bientôt les
-ressources manquant à 130 mille. C'était renoncer à l'existence de la
-France que se restreindre à un pareil effectif dans l'état des armées
-européennes. Ces réductions étaient d'ailleurs l'une des causes du
-mécontentement des militaires, et la politique intérieure conseillait
-autant que la politique extérieure de remettre l'armée sur un meilleur
-pied. Par toutes ces raisons les propositions de la légation
-française furent prises en sérieuse considération, et elles se
-présentèrent fort bien appuyées au Conseil du Roi.
-
-[En marge: Réunion et délibération du Conseil royal.]
-
-[En marge: M. Louis n'avait cessé de dire que si on l'aidait à relever
-le crédit, il serait toujours prêt à fournir à tous les besoins de
-l'État, quels qu'ils fussent.]
-
-La difficulté de cette question n'avait jamais été que financière. Le
-Conseil étant assemblé, Louis XVIII fit appel au patriotisme du
-ministre des finances. Celui-ci n'avait cessé de déclarer que, tout en
-se montrant fort rigoureux dans la fixation des dépenses, et même
-parce qu'il se montrait tel, il aurait toujours dans un cas urgent
-cent millions à la disposition du Roi. Il s'était en effet ménagé une
-large ressource en rétablissant le crédit public par la fermeté de sa
-politique financière. Ses _reconnaissances de liquidation_ avaient
-obtenu un plein succès, car elles avaient cours sur la place moyennant
-un agio de 7 ou 8 pour cent. De plus, grâce à sa constance, les impôts
-indirects commençaient à rentrer, et il n'était pas embarrassé de
-faire face à une dépense imprévue d'une cinquantaine de millions.
-
-[En marge: Pris au mot, M. Louis consent à fournir les sommes
-nécessaires.]
-
-M. Louis fut pourtant étonné d'être si promptement pris au mot et mis
-en demeure de prouver l'étendue de ses ressources. Mais il n'entendait
-pas moins la politique que la finance, et le ministre de la guerre
-ayant déclaré qu'une quarantaine de millions suffiraient, il répondit
-qu'il était prêt, et qu'il les donnerait au fur et à mesure des
-besoins. On recueillait ainsi bien vite le prix de la bonne conduite
-qu'on avait tenue à l'égard des finances, en suivant les conseils de
-l'esprit droit et vigoureux qui en avait la direction.
-
-[En marge: On rappelle soixante-dix mille hommes sous les drapeaux, et
-on se met en mesure d'en avoir bientôt trois cent mille.]
-
-Les fonds demandés pour l'armée étant assurés, restait à savoir
-comment on les emploierait. Le ministre de la guerre (c'était encore
-en ce moment le général Dupont) aurait voulu qu'on appliquât aux deux
-cent mille vieux soldats revenus de l'étranger, et envoyés en congé
-dans l'intérieur, le système de réserve qui consiste à laisser les
-hommes chez eux, en les exerçant de temps en temps. L'introduction de
-ce système devait être facilitée par l'existence de trente mille
-officiers à la demi-solde, auxquels on procurerait ainsi un utile
-emploi de leur activité, et un traitement supplémentaire. Ce système
-n'avait pas été fort éprouvé encore, même en Prusse où il n'avait été
-qu'une ruse administrative imaginée pour dépasser les limites imposées
-par Napoléon à l'armée prussienne, et on ne savait pas ce qu'il
-valait. On craignait de mettre en mouvement tant d'hommes, officiers
-et soldats, de dispositions fort suspectes; de plus, l'opération
-devait être longue, tandis qu'il fallait des résultats immédiats et
-certains. Par tous ces motifs, et sur l'avis fort sage de M. le duc de
-Berry, on préféra de rappeler soixante-dix mille soldats sous les
-drapeaux, de manière à reporter l'effectif de 130 mille hommes à 200
-mille, et à remettre nos régiments sur un meilleur pied. On n'avait
-pas besoin pour réunir ce nombre d'hommes de recourir à la
-conscription, nominalement supprimée, et il suffisait, comme on doit
-s'en souvenir, de tirer de chez eux une partie des militaires
-considérés comme en congé, soit qu'on leur eût donné ce congé, soit
-qu'ils l'eussent pris eux-mêmes en désertant.
-
-[En marge: Les ministres de la guerre et des finances écrivent des
-lettres ostensibles à M. de Talleyrand, pour lui faire connaître le
-bon état du trésor et de l'armée.]
-
-Aux dépêches officielles dans lesquelles on annonçait à M. de
-Talleyrand les résolutions du gouvernement, les ministres des
-finances et de la guerre durent ajouter des lettres particulières
-qu'il pût montrer en confidence, et dans lesquelles on lui faisait
-connaître le bon état des finances et de l'armée. Le ministre de la
-guerre notamment était chargé de lui dire qu'il allait avoir 200 mille
-hommes, qu'il en aurait 300 mille dans un mois, si on en avait besoin,
-tous vieux soldats, et parfaitement disposés, ce qui était vrai s'il
-s'agissait de combattre l'ennemi extérieur. Le Roi écrivit à M. de
-Talleyrand pour lui exposer ses sentiments personnels. Il ne voulait
-pas, lui dit-il, malgré son amour pour la paix, que la France restât
-au-dessous de son rôle naturel, et se montrât incapable de soutenir la
-cause du bon droit, mais il lui recommanda expressément de ne pas
-l'engager dans une coalition dont l'Autriche et les petites puissances
-allemandes feraient seules partie. Il désirait que l'Angleterre y fût
-comprise, pour demeurer constamment uni à elle, et pour être plus sûr
-du résultat d'une guerre, si on arrivait à cette regrettable
-extrémité. Il lui désignait toujours comme les deux objets les plus
-essentiels, l'expulsion de Murat du trône d'Italie, et la translation
-dans l'une des Açores du prisonnier de l'île d'Elbe.
-
-[En marge: L'agitation des esprits continue à Vienne.]
-
-[En marge: Les princes allemands s'adressent au Prince régent
-d'Angleterre pour qu'il prenne en main la cause de la Saxe.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh persistant dans sa tactique, essaye de
-séparer les ministres prussiens du roi de Prusse.]
-
-Tandis que de Paris on expédiait ces réponses aux demandes de M. de
-Talleyrand, l'agitation avait continué à Vienne, et le débat était
-resté engagé entre l'empereur Alexandre et lord Castlereagh, ce
-dernier persistant dans ses efforts pour sauver la Pologne par le
-sacrifice de la Saxe. On savait que le Prince régent d'Angleterre en
-sa qualité de futur roi de Hanovre n'était point d'avis de ce
-sacrifice, qu'il y était même très-opposé, et on avait fait agir
-diverses influences auprès de lui pour qu'il exigeât la modification
-des instructions données à lord Castlereagh. Mais en attendant lord
-Castlereagh suivait son plan, dans l'espérance de détacher la Prusse
-et d'isoler la Russie, et en isolant celle-ci de la réduire à céder.
-Bien qu'il fût très-difficile de détacher Frédéric-Guillaume
-d'Alexandre, il est vrai que les ministres prussiens paraissaient
-moins inébranlables que leur roi, que plusieurs d'entre eux étaient
-inquiets des progrès de la Russie vers le centre de l'Europe, du
-mauvais effet que produirait chez les Allemands l'incorporation de la
-Saxe à la Prusse, et qu'en un mot ils ne semblaient pas aussi engagés
-que leur maître dans l'alliance russe. Lord Castlereagh s'étant aperçu
-de cette différence entre Frédéric-Guillaume et ses ministres, s'était
-flatté de rattacher la Prusse à l'Autriche, de se servir de ces deux
-puissances pour forcer la Russie à s'arrêter derrière la Vistule, sans
-recourir à la France que l'on continuerait ainsi à laisser en dehors
-des grandes affaires européennes. Il espérait donc avec l'Angleterre,
-la Prusse, l'Autriche et tous les États allemands, former en Europe
-une masse centrale qui contiendrait la Russie, se passerait de la
-France, et serait l'arbitre suprême des choses.
-
-[En marge: Note de M. de Metternich, dans laquelle il entre à un
-certain degré dans la tactique de lord Castlereagh, et se montre prêt
-à sacrifier la Saxe, mais en y mettant des conditions inacceptables
-pour la Prusse.]
-
-M. de Metternich, forcé par le cri de l'Allemagne, par celui de
-l'armée autrichienne, de se prononcer plus tôt peut-être qu'il ne
-l'aurait voulu, mais abandonné par l'Angleterre sur la question de la
-Saxe, avait été contraint de se prêter dans une certaine mesure à la
-politique de lord Castlereagh, et avait remis à la Prusse une dépêche
-dans laquelle il exprimait enfin les intentions de l'empereur François
-et de son cabinet. Dans cette dépêche, datée du 22 octobre, quelques
-jours avant l'époque assignée pour l'ouverture officielle du congrès,
-M. de Metternich s'adressant à la Prusse dans les termes d'une entière
-cordialité, rappelait que dès le commencement de 1813, même avant
-d'avoir rompu avec Napoléon, l'Autriche avait posé en principe la
-reconstitution complète de la Prusse, et en avait fait la condition
-expresse de sa politique, qu'on ne pouvait dès lors la considérer
-comme atteinte de cette vieille jalousie qui avait divisé jadis les
-cabinets de Vienne et de Berlin; il la suppliait d'examiner si, dans
-son propre intérêt, il ne serait pas plus sage de renoncer à cette
-acquisition de la Saxe, payée si chèrement par l'établissement de la
-Russie sur l'Oder, réprouvée par tous les Allemands, et tellement
-odieuse à leurs yeux, que le cabinet autrichien pour y avoir consenti
-serait peut-être aussi impopulaire que le cabinet prussien pour
-l'avoir opérée. M. de Metternich demandait s'il ne serait pas mieux
-entendu, en punissant le roi Frédéric-Auguste par quelques réductions
-de territoire, de laisser exister le noyau du royaume de Saxe, de se
-dégager des promesses funestes qu'on avait faites à la Russie
-relativement à la Pologne, de donner ainsi satisfaction au sentiment
-universel de l'Allemagne, et de tenir enfin une conduite plus conforme
-à la politique réparatrice dont on se vantait aux yeux de l'Europe, et
-qu'on ne pratiquait guère en ce moment. Après avoir exposé son
-opinion sous la forme d'un conseil, M. de Metternich ajoutait que si
-malgré son avis on était amené au sacrifice de la Saxe, il ne ferait
-ce sacrifice qu'à diverses conditions, qui pour lui étaient des
-conditions absolues du consentement de l'Autriche. Premièrement la
-Prusse prendrait l'engagement de se séparer de la Russie dans la
-question de la Pologne, et d'opiner comme l'Angleterre et l'Autriche
-lorsqu'il s'agirait de résoudre cette question. Secondement, même avec
-le désir de faire régner la plus parfaite cordialité entre les deux
-cours de Berlin et de Vienne, il fallait cependant maintenir entre
-elles un certain équilibre, et établir pour cela de justes proportions
-entre la masse des États du Nord et celle des États du Midi, qui
-composaient la clientèle de l'une et de l'autre. Or, l'Autriche
-voulait que le Mein sur la droite du Rhin, et la Moselle sur la
-gauche, fussent les limites territoriales qui sépareraient les États
-du Nord de ceux du Midi, afin que Mayence n'appartînt point aux États
-du Nord, c'est-à-dire à la Prusse.
-
-Dans la situation où le plaçait la singulière tactique de lord
-Castlereagh, M. de Metternich ne pouvait se tirer plus habilement
-d'embarras qu'il ne l'avait fait par cette note, car si les dernières
-conditions posées à la Prusse relativement à la limite entre les États
-du Nord et du Midi, étaient d'une acceptation facile, celle de se
-séparer de la Russie dans la question polonaise était à peu près
-inacceptable pour le roi Frédéric-Guillaume, et M. de Metternich,
-quoiqu'en suivant la route tracée par l'Angleterre, n'en arrivait pas
-moins à ses fins de sauver à la fois la Pologne et la Saxe.
-
-[En marge: Irritation qu'éprouve l'empereur Alexandre en voyant la
-position prise par l'Autriche.]
-
-[En marge: Afin d'imposer au congrès, il livre la Saxe qu'il occupait
-aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses forces en Pologne, de
-manière à opérer la prise de possession des pays contestés.]
-
-La position que venait de prendre l'Autriche devait singulièrement
-irriter l'empereur Alexandre, car il voyait tout le monde se tourner
-contre lui, et tous les efforts tendre à le séparer de la Prusse.
-Voulant imposer à l'opposition qu'il rencontrait, il imagina de faire
-une manifestation décisive, et qui annonçât de sa part, ainsi que de
-la part de la Prusse, une résolution irrévocable. Les troupes russes
-occupaient encore la Saxe; il invita le roi de Prusse à la faire
-occuper par les troupes prussiennes, et à entreprendre immédiatement
-après l'organisation administrative et politique du pays. De son côté,
-il dirigea sur la Pologne les troupes russes qui évacuaient la Saxe,
-de manière à concentrer toutes ses forces sur la Vistule, et de
-présenter une barrière de fer à ceux qui essayeraient de lui arracher
-sa proie. En même temps il achemina sur Varsovie son frère le
-grand-duc Constantin, qu'on disait destiné à devenir roi de Pologne,
-pour commencer l'organisation du nouveau royaume. Il n'était pas
-possible de braver plus ouvertement l'opinion et la dignité des
-puissances réunies à Vienne, puisque même avant leur décision on
-prenait possession des États dont elles seules pouvaient conférer la
-souveraineté.
-
-[En marge: Indignation générale à Vienne contre la conduite arrogante
-de la Russie et de la Prusse.]
-
-[En marge: Désir presque unanime de la réunion immédiate du congrès.]
-
-Aussi le cri fut-il unanime contre une manière de procéder si hardie
-et si arrogante. Accusé de faiblesse par tous les Allemands, M. de
-Metternich répondait que loin de s'affliger, il fallait se réjouir de
-voir les Russes rentrer dans le Nord, et délivrer l'Allemagne de leur
-présence. L'excuse n'était guère accueillie par la diplomatie, et on
-disait que la France avait eu bien raison de réclamer la réunion du
-congrès, car devant le congrès assemblé on n'aurait jamais osé pousser
-l'audace si loin. Lord Castlereagh et M. de Metternich eux-mêmes ne
-semblaient pas éloignés d'en convenir. Dans cette situation, beaucoup
-de gens découragés prétendaient qu'on ne viendrait jamais à bout des
-deux monarques de Russie et de Prusse, qu'il n'y avait qu'un moyen
-d'en avoir raison, c'était de se séparer, de laisser les deux
-usurpateurs seuls en présence de l'opinion de l'Europe, et de
-convoquer un nouveau congrès qui revêtu d'un mandat spécial arriverait
-fort du sentiment universel. Les esprits plus résolus disaient qu'il
-ne fallait pas reculer, que l'unique parti à prendre c'était de rester
-fidèle à la déclaration du 8 octobre, de convoquer le congrès au 1er
-novembre, et qu'on verrait si les deux monarques dont l'arrogance ne
-gardait plus de mesure seraient aussi hardis devant le congrès réuni.
-Ce sentiment était le plus généralement partagé. On touchait du reste
-au 1er novembre, et on n'avait pas beaucoup à attendre pour mettre à
-l'épreuve l'efficacité du moyen proposé.
-
-[En marge: Projet d'Alexandre de faire un court voyage en Hongrie.]
-
-[En marge: Entretiens avant son départ avec M. de Talleyrand et M. de
-Metternich.]
-
-L'empereur de Russie, toujours en représentation quoique très-simple
-de sa personne, et contribuant ainsi à augmenter les dépenses
-auxquelles la cour d'Autriche se livrait pour ses hôtes, avait demandé
-à faire un voyage à Ofen en Hongrie, pour rendre un hommage funèbre à
-sa soeur, morte épouse de l'archiduc palatin de Hongrie. Il voulait
-s'y montrer en costume hongrois, et y avait appelé des provinces
-limitrophes beaucoup de Grecs, laïques ou prêtres, car dans ce moment
-il avait les yeux tournés autant à l'Orient qu'à l'Occident.
-L'empereur d'Autriche et plusieurs princes s'étaient promis de
-l'accompagner dans ce voyage qui exigeant quatre ou cinq jours, devait
-remplir la fin d'octobre. Avant de partir il eut avec M. de Talleyrand
-et M. de Metternich deux entretiens qui causèrent une grande
-sensation, et qui ne contribuèrent pas peu à laisser définitivement
-fixée au 1er novembre la réunion générale du congrès.
-
-On a vu que pour contre-balancer la tactique de lord Castlereagh, qui
-se prêtait à sacrifier la Saxe afin de sauver la Pologne, M. de
-Talleyrand avait fait insinuer par le prince Czartoryski à l'empereur
-Alexandre, que la France au contraire tenait beaucoup plus à la Saxe
-qu'à la Pologne, et sacrifierait celle-ci à l'empereur Alexandre, s'il
-voulait contribuer à sauver celle-là. C'était en réalité ne rien
-concéder à la Russie, le sort de la Saxe et celui de la Pologne étant
-inévitablement liés l'un à l'autre. Pourtant c'était un point de vue
-nouveau qui avait frappé M. de Nesselrode, et qui devint le motif
-d'une conférence de M. de Talleyrand avec l'empereur Alexandre. M. de
-Talleyrand consentit à solliciter une entrevue pour la forme
-seulement, car au fond il ne le fit que d'après une insinuation
-très-claire de M. de Nesselrode. Cette nouvelle entrevue du czar avec
-le plénipotentiaire français était la seconde depuis un mois et demi
-qu'on était à Vienne, et si, à la vérité, M. de Talleyrand avait
-rencontré l'empereur Alexandre dans les fêtes, il n'en avait point
-été reçu en audience particulière depuis la visite que nous avons
-racontée.
-
-[En marge: Alexandre fait d'abord à M. de Talleyrand un accueil plus
-amical que la première fois.]
-
-[En marge: L'entrevue ne tarde pas à redevenir orageuse.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand tient tête à son auguste interlocuteur et
-oppose à sa vivacité un sang-froid ironique.]
-
-L'empereur Alexandre se montra cette fois moins aigre envers le
-représentant de la France. Il exprima le regret de ne pas voir M. de
-Talleyrand plus souvent, à quoi celui-ci répondit avec gratitude et
-dignité, puis sans perdre de temps il aborda le grand sujet de toutes
-les préoccupations. Le czar voulut savoir ce qui se passait dans
-l'esprit des Français, et ce qui pouvait faire qu'ils se montrassent à
-l'égard de la Pologne si parfaitement indifférents.--Je vous avais
-trouvé à Paris, dit-il à M. de Talleyrand, entièrement favorable au
-rétablissement de la Pologne.--Assurément, Sire, répondit M. de
-Talleyrand d'un ton respectueux mais ferme, j'aurais vu avec une joie
-véritable, et tous les Français comme moi, le rétablissement de la
-Pologne, mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit
-nous intéresse médiocrement. Elle n'a plus que la valeur d'une
-question de frontières entre vous et l'Allemagne, et c'est à la Prusse
-et à l'Autriche à examiner s'il leur convient de vous laisser venir
-jusqu'à l'Oder. Dans cet état des choses, nous ne pouvons, nous,
-défenseurs constants du droit public européen, nous intéresser qu'à la
-Saxe.--Alors Alexandre qui s'était d'abord contenu, s'écria en termes
-amers et peu dignes de lui, que le droit, que les traités étaient de
-vains mots dont chacun se servait suivant ses convenances, qu'il n'en
-était pas la dupe, et qu'il n'était question là, ni de principes, ni
-de droit, mais d'intérêts que chaque puissance entendait à sa
-manière.--Alexandre ajouta qu'il avait promis la Saxe au roi
-Frédéric-Guillaume, qu'il ne retirerait pas cette promesse, car il
-tenait plus à sa parole qu'à ces prétendus traités qui n'étaient que
-des mensonges, que le roi de Saxe était un traître qui avait déserté
-la cause de l'Europe, qu'il irait finir prisonnier en Russie, et que
-ce ne serait pas le premier prince saxon qui aurait expié ainsi ses
-prétentions sur la Pologne. M. de Talleyrand, autant que le respect le
-permettait, manifesta une sorte d'horreur pour de tels principes.--La
-qualification de traître, dit-il à Alexandre, ne devrait jamais
-s'appliquer à un roi (qui ne pouvait dans tous les cas être qu'un
-vaincu), et ne devrait surtout jamais se trouver dans une bouche aussi
-auguste que celle de Votre Majesté. Le droit est quelque chose de
-très-réel, de très-sacré, qui fait que nous ne sommes point en état de
-barbarie, et Votre Majesté y réfléchira davantage, je l'espère, avant
-de froisser ainsi le sentiment unanime de l'Europe.--Là-dessus
-Alexandre dit brusquement à M. de Talleyrand, que l'Angleterre, que
-l'Autriche lui abandonnaient la Saxe, et que son ami le roi de Prusse
-serait roi de Prusse et de Saxe, comme lui empereur de Russie et roi
-de Pologne.--M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement lui
-répondit qu'il en doutait fort, car rien n'était moins certain que le
-consentement de l'Angleterre et de l'Autriche.--Alors abrégeant
-l'entretien, Alexandre ajouta: Vous avez ici des intérêts qui vous
-tiennent à coeur (il faisait allusion à Murat), la mesure de mes
-complaisances pour la France dépendra de la mesure de ses
-complaisances pour la Russie.--La France, répliqua M. de Talleyrand,
-ne demande aucune complaisance, car elle ne soutient à Vienne que des
-principes.--C'était dire assez qu'elle n'aurait point recours aux bons
-offices du czar.
-
-La résistance qu'il rencontrait de la part de tout le monde avait un
-peu calmé Alexandre à l'égard de la nôtre. Il manifesta donc cette
-fois moins d'aigreur envers le plénipotentiaire français, mais il se
-montra absolu, plus encore que la première fois, et affecta même dans
-son langage la brièveté, la sécheresse d'une volonté désormais
-inébranlable. En présence de cette volonté si prononcée M. de
-Talleyrand, toujours aussi habile, avait su allier au respect un doute
-légèrement ironique qui le dispensait de la prendre trop au sérieux.
-
-[En marge: L'entretien avec M. de Metternich est des plus orageux.]
-
-[En marge: Alexandre disant que c'est à la Russie à restaurer la
-Pologne, M. de Metternich lui répond que l'Autriche y aurait autant de
-titres.]
-
-[En marge: Réponse offensante d'Alexandre.]
-
-[En marge: Exaspération de M. de Metternich.]
-
-L'entrevue avec M. de Metternich fut bien autrement orageuse. Les
-Prussiens avaient communiqué à l'empereur Alexandre la dépêche de M.
-de Metternich exprimant les intentions de l'Autriche, et révélant
-clairement les efforts de la diplomatie anglo-autrichienne pour isoler
-la Russie au moyen des satisfactions accordées à la Prusse. Ce prince
-bien qu'ayant résolu de se contenir, n'était plus maître de son
-émotion. Son entretien avec M. de Metternich ne pouvant porter que sur
-la Pologne, puisque la Saxe était momentanément concédée, il s'étendit
-longuement sur ce sujet, revint à ses discours accoutumés sur l'odieux
-de l'ancien partage de la Pologne, et sur l'utilité, la moralité d'une
-restauration de ce royaume, comme si la reconstitution d'une Pologne
-non pas indépendante mais sujette du plus dangereux des trois
-copartageants, avait pu être prise pour une réparation faite à
-l'Europe. Alexandre répétant que la Russie, par l'étendue de ses
-possessions polonaises, était appelée à offrir cette réparation, M. de
-Metternich lui fit la remarque fort simple, que l'Autriche aussi
-possédait une portion considérable de l'ancien territoire polonais, et
-qu'elle se chargerait tout comme une autre d'une réparation qui
-coûterait si peu à la puissance réparatrice. À ces mots le czar
-n'étant plus maître de lui, qualifia l'observation de fausse,
-d'inconvenante même, et s'oublia jusqu'à dire à M. de Metternich,
-qu'il était en Autriche le seul homme qui osât prendre avec la Russie
-un pareil _ton de révolte_. Au génie près, M. de Metternich pouvait se
-croire en présence de Napoléon, lorsque celui-ci à Dresde le menaça
-pendant plusieurs heures de toute sa puissance, en essayant d'abord de
-l'accabler de tout son esprit. M. de Metternich ne se laissa point
-ébranler, mais profondément offensé du langage du czar, il lui déclara
-que si tels devaient être à l'avenir les rapports des cabinets entre
-eux, il allait prier son empereur de nommer un autre représentant de
-l'Autriche au congrès. Il sortit de cet entretien dans un état
-d'émotion où on ne l'avait jamais vu.
-
-[En marge: Grande rumeur à Vienne.]
-
-[En marge: L'empereur François va joindre l'empereur Alexandre en
-Hongrie.]
-
-[En marge: Leçon pleine de convenance que le monarque autrichien donne
-au monarque russe.]
-
-Le récit de cette scène étrange remplit Vienne de rumeur. On se
-demanda pourquoi on s'était soulevé contre Napoléon, si c'était pour
-retomber immédiatement sous un joug aussi dur que le sien, et plus
-humiliant, car il manquait au nouveau joug cet ascendant prodigieux
-qui avait été pendant dix ans l'excuse de l'Europe. L'empereur
-François partit le jour même pour Ofen afin de joindre l'empereur
-Alexandre en Hongrie. Il était à son égard dans la position la plus
-étrange. Il l'avait dans son propre palais depuis plus d'un mois,
-ainsi que les autres souverains présents à Vienne. Il éprouvait donc
-envers lui toutes les gênes que l'hospitalité impose, et était obligé
-souvent de lui montrer la satisfaction sur le visage, en ayant au fond
-du coeur le plus amer déplaisir. Pourtant avec sa simplicité pleine de
-finesse l'empereur François donna au czar sous la forme la plus douce
-une leçon méritée.--Après une longue expérience, lui dit-il, j'ai pris
-pour habitude de laisser conduire mes affaires par mes ministres. Je
-crois l'habitude bonne, car nos ministres y mettent plus de liberté,
-de suite, de calme, de connaissance des choses, que nous ne saurions
-en mettre nous-mêmes. Ils agissent du reste par mes ordres, à leur
-manière sans doute, mais toujours d'après mes intentions, et vous
-pouvez en toutes circonstances regarder leur volonté comme la
-mienne.--Il était impossible de mieux confirmer ce qu'avait fait M. de
-Metternich, et de reprocher plus délicatement au czar l'inconvenance
-de sa conduite. L'empereur François lui parla ensuite de la situation
-en termes généraux mais pleins de tact.--Il se devait, dit-il, à ses
-peuples. Il leur avait tout sacrifié, jusqu'à sa fille, et lorsqu'il
-les trouvait pleins d'inquiétude, il était bien obligé de tenir compte
-de leurs préoccupations, et d'essayer d'en faire cesser la
-cause.--Alexandre ayant répondu à son allié que la loyauté connue et
-éprouvée de son caractère devrait cependant rassurer le peuple
-autrichien,--Oui, répliqua l'empereur François, la loyauté des
-princes est assurément une garantie, mais une bonne frontière vaut
-encore mieux.--
-
-[En marge: Le sentiment général à Vienne est de convoquer le congrès
-le 1er novembre, ainsi qu'on en a pris l'engagement par la déclaration
-du 8 octobre.]
-
-Tandis que ces monarques accomplissaient leur voyage en Hongrie,
-mêlant aux pompes funèbres les fêtes mondaines, tandis qu'Alexandre en
-particulier prodiguait aux Hongrois et aux Grecs accourus à sa
-rencontre des caresses qui n'étaient pas complétement désintéressées,
-les diplomates restés à Vienne s'occupaient de remplir l'engagement
-pris pour le 1er novembre. L'opinion générale se prononçait chaque
-jour davantage pour la réunion du congrès, bien qu'on fût en grand
-désaccord sur les questions les plus importantes. Mais les deux
-souverains de Prusse et de Russie avaient montré tant d'audace soit
-dans leurs actes, soit dans leur langage, qu'il fallait absolument
-leur faire sentir l'autorité de l'Europe, et il n'y avait pas un moyen
-de la leur faire sentir plus naturel, plus régulier, plus obligé même,
-que d'assembler cette Europe dans la personne de ses représentants.
-Sans doute on ne pouvait pas, comme nous l'avons déjà dit, les réunir
-en une espèce de _constituante_ européenne, car ils n'avaient pas un
-droit égal de connaître et de décider des affaires les uns des autres,
-mais il y avait des affaires communes sur lesquelles on devait
-rechercher leur avis à tous, il y en avait de spéciales sur lesquelles
-il était convenable d'entendre les principaux intéressés, et possible
-de les concilier. Enfin puisqu'on s'était donné rendez-vous à Vienne
-pour le règlement des intérêts de l'Europe, il fallait bien, quelle
-que fût la manière de conférer, appeler ceux qui la représentaient,
-leur demander leurs pouvoirs, en opérer la vérification, se concerter
-sur le mode de travail, et c'était là justement constituer le congrès,
-c'était proclamer l'existence à Vienne d'une autorité légitime,
-incontestable, européenne, dont l'ascendant moral pouvait en certaines
-circonstances prévenir de dangereuses perturbations.
-
-[En marge: Réunion le 30 octobre, chez M. de Metternich, des huit
-signataires du traité de Paris.]
-
-Le 30 octobre, M. de Metternich convoqua chez lui les huit signataires
-du traité de Paris pour les consulter sur l'exécution de l'engagement
-contenu dans la déclaration du 8 octobre. Il exposa que les questions
-graves qui divisaient quelques cabinets n'étaient pas encore résolues,
-que cependant on n'avait cessé de s'occuper de leur solution, qu'on
-arriverait certainement à un accord, que sur la question si importante
-de la constitution allemande le travail était assez avancé, et qu'on
-espérait établir un équilibre germanique qui contribuerait beaucoup au
-bon équilibre européen, mais qu'en attendant rien n'empêchait de
-convoquer les représentants des puissances réunis à Vienne, de leur
-demander leurs pouvoirs, de les vérifier, et de former ensuite des
-comités, pour leur distribuer les principaux objets qui devaient être
-soumis à leur examen.
-
-[En marge: On décide que les huit signataires du traité de Paris
-prendront la direction du congrès, et qu'il sera formé pour chaque
-question des comités composés d'intéressés et de puissances
-conciliatrices.]
-
-Cet avis fut adopté universellement. Mais M. de Metternich ayant mis
-un soin exagéré peut-être à répéter qu'il ne s'agissait pas de former
-une assemblée unique, où l'on délibérerait en commun sur les intérêts
-de tous, avec une autorité égale dérivant du seul droit de présence,
-comme dans le parlement britannique par exemple, et ayant ajouté aussi
-que les comités ne seraient que des intermédiaires chargés de
-concilier les intéressés, M. de Talleyrand, qui n'aimait pas le
-ministre autrichien et qui trouvait qu'il s'attachait trop à
-restreindre la souveraineté du congrès, le contredit avec humeur, et
-il se fit entre eux un échange de paroles assez aigres, qui étaient
-tout profit pour les Russes et les Prussiens, mais non pas pour nous,
-car dans la politique adoptée de résister à la Russie et à la Prusse
-nous devions surtout ménager l'Autriche. Heureusement ces démêlés
-individuels n'eurent pas de suite. On convint d'appeler l'un après
-l'autre les plénipotentiaires des diverses cours, grandes et petites,
-de leur demander leurs pouvoirs, et de soumettre ces pouvoirs à un
-comité de trois puissances formé au sort. Le sort désigna la Russie,
-l'Angleterre et la Prusse. Elles devaient, s'il y avait doute sur les
-pouvoirs de l'un des plénipotentiaires, en faire rapport aux huit
-puissances signataires du traité de Paris, qui, s'étant elles-mêmes
-convoquées à Vienne, devaient naturellement se considérer comme
-l'autorité dirigeante, et en accepter le rôle et la responsabilité.
-
-[Date en marge: Nov. 1814.]
-
-M. de Talleyrand s'abstint de reproduire son principe d'admission, qui
-n'avait plus d'importance depuis que la conservation de la Saxe et
-l'expulsion de Murat étaient devenues de graves sujets de négociation
-qu'il n'était plus possible de résoudre d'une manière incidentelle, à
-propos d'une simple question de forme. On décida seulement que les
-plénipotentiaires dont les pouvoirs n'auraient point été acceptés,
-assisteraient cependant aux conférences, seraient appelés dans les
-comités, donneraient des renseignements, exprimeraient en un mot les
-voeux de leurs commettants, mais ne seraient point autorisés à émettre
-un vote efficace.
-
-[En marge: Les questions de préséance ajournées, mais la présidence du
-congrès déférée à l'Autriche.]
-
-On décida en outre que les questions de préséance entre les diverses
-cours pouvant faire naître des difficultés embarrassantes, toutes les
-questions de ce genre seraient ajournées jusqu'à la fin du congrès,
-que pendant sa durée le pêle-mêle serait admis, et que le prince de
-Metternich, comme représentant du monarque chez lequel on s'était
-réuni, exercerait les fonctions et les prérogatives de président du
-congrès.
-
-[En marge: Formation des comités.]
-
-Les jours suivants on s'assembla afin d'arrêter la manière de procéder
-sur chaque sujet. Pour tout ce qui concernait les convocations, la
-distribution du travail, la composition des comités, les formes de
-délibération, il était clair que les huit signataires du traité de
-Paris ayant pris l'initiative de la réunion du congrès, devaient
-rester l'autorité dirigeante, tandis que sur le fond même des choses,
-les résolutions devant devenir des traités ou généraux ou
-particuliers, ne pouvaient être que le résultat d'un accord libre
-entre les parties intéressées. L'autorité des huit signataires du
-traité de Paris étant universellement acceptée pour les questions de
-forme, restait à composer les comités pour les questions de fond, et à
-les composer non-seulement d'intéressés mais de médiateurs capables de
-mettre d'accord les parties adverses.
-
-[Illustration: Congrès de Vienne (croquis).]
-
-[Illustration: Congrès de Vienne.]
-
-[En marge: Le comité allemand déjà formé reste chargé de la
-constitution germanique.]
-
-Les affaires relatives à la future constitution de l'Allemagne
-demeurèrent confiées au comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de
-la Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, sauf l'adjonction ultérieure
-d'autres représentants des princes souverains d'Allemagne, lorsque
-le besoin de leur présence se ferait sentir.
-
-[En marge: Les grandes affaires européennes confiées aux cinq
-principales puissances, la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie
-et la Prusse.]
-
-Les grandes affaires territoriales de l'Europe étaient de deux,
-sortes, celles du Nord, celles du Midi. Celles du Nord concernaient
-particulièrement la Hollande, l'Allemagne, la Saxe, la Pologne, et
-étaient de beaucoup les plus importantes et les plus litigieuses. On
-ne pouvait en abandonner le soin qu'aux principales puissances de
-l'Europe, les unes ayant un intérêt territorial direct dans les
-questions soulevées, les autres ayant un intérêt d'équilibre et étant
-dès lors en mesure d'exercer une autorité conciliatrice. On les confia
-aux cinq plus grandes puissances européennes, la Russie, la Prusse,
-l'Autriche, l'Angleterre et la France. Elles devaient décider les
-questions de la Saxe, de la Pologne, et beaucoup d'autres se
-rapportant aux Pays-Bas, au Hanovre, au Danemark, à la Bavière, etc.
-Elles avaient par conséquent la mission la plus difficile, et si elles
-parvenaient à se mettre d'accord, personne n'aurait ni motif ni moyen
-de contester leurs décisions.
-
-[En marge: L'Espagne, l'Autriche, la France, la Russie et
-l'Angleterre, chargées des affaires d'Italie.]
-
-Les affaires du Midi se rapportaient spécialement et presque
-exclusivement à l'Italie. Les deux puissances territorialement les
-plus intéressées aux affaires italiennes étaient l'Autriche et
-l'Espagne, celle-ci revendiquant contre Marie-Louise le patrimoine de
-la maison de Parme et contre Murat le royaume de Naples. La France
-était aussi fort intéressée à ces affaires, principalement à cause de
-Naples, et les autres grandes puissances européennes n'y étaient
-point indifférentes. On imagina donc d'adjoindre à l'Espagne et à
-l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, qui, affranchies de
-toute prétention territoriale, pouvaient être moins contendantes et
-plus médiatrices.
-
-[En marge: Comités pour la Suisse, la liberté des fleuves, la liberté
-des noirs.]
-
-La Suisse intéressait l'Europe entière au plus haut degré. On chargea
-un comité où l'on fit entrer l'Autriche, la France, la Russie,
-l'Angleterre, d'écouter les cantons et de tâcher de les concilier.
-Enfin on forma un comité pour les affaires de la liberté des fleuves,
-où figuraient la France, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, et un
-comité tout spécial pour la traite des nègres, exclusivement composé
-des puissances maritimes.
-
-[En marge: Tandis que les négociations continuent à l'égard de la Saxe
-et de la Pologne, on entame les affaires d'Italie.]
-
-Cette distribution du travail une fois opérée, on continua les
-négociations déjà si vivement entamées pour la Saxe et la Pologne, et
-on les commença pour l'Italie et pour la Suisse, dont on s'était
-entretenu accidentellement, mais sans suite et sans pouvoirs.
-
-[En marge: Énumération des affaires d'Italie.]
-
-[En marge: Question du maintien de Murat sur le trône de Naples.]
-
-Les affaires d'Italie présentaient des difficultés de tout genre. Il
-fallait opérer la réunion de Gênes au Piémont promise au roi de
-Sardaigne, mettre d'accord la maison de Parme que l'Espagne soutenait,
-avec Marie-Louise qu'appuyaient son père et l'empereur Alexandre,
-rendre au Pape les Légations que Murat avait occupées, enfin
-satisfaire à l'égard de Naples les deux maisons de Bourbon, celle de
-France surtout attachant presque son salut au renversement du
-beau-frère de Napoléon.
-
-[En marge: Personne ne désirait l'y laisser, mais M. de Metternich
-voulait attendre une faute de sa part.]
-
-[En marge: Impatience de M. de Talleyrand, et fautes qu'elle lui fait
-commettre.]
-
-Ce dernier sujet était le plus grave; il animait singulièrement M. de
-Talleyrand qui avait reçu de Louis XVIII à cet égard une mission
-spéciale, et qui était chaque jour stimulé par des lettres pressantes
-de ce monarque. Toutes les puissances désiraient la chute de Murat, et
-l'Autriche autant que les autres, parce qu'elle voyait bien qu'il ne
-demeurerait jamais tranquille, que, dans l'inquiétude continuelle dont
-il ne pouvait se défendre, il chercherait toujours à s'appuyer sur les
-libéraux italiens, et serait ainsi en Italie une cause perpétuelle de
-trouble. Pourtant M. de Metternich, personnellement engagé envers la
-cour de Naples, voulait être dégagé par les fautes de cette cour, et,
-de plus, comme il avait jugé utile de réunir 250 mille hommes en
-Bohême et en Gallicie, il désirait bien n'être pas obligé d'en avoir
-encore 150 mille en Italie. Aussi ne cessait-il de répéter au
-représentant de Louis XVIII, devenu alors le plus impatient des
-diplomates: Sachez attendre; quelques mois ne s'écouleront pas sans
-que vos voeux soient accomplis. Vous soutenez ardemment, plus
-ardemment que nous, la cause de la Saxe, laissez-nous la terminer, et
-ne nous obligez pas à résoudre toutes les questions à la fois.--Ces
-paroles étaient fort sages assurément, car dans l'état de l'Italie,
-avec le mécontentement qui l'agitait, des Alpes Juliennes aux Calabres
-(la Toscane exceptée), avec un personnage aussi téméraire que Murat,
-disposant de quatre-vingt mille hommes, réconcilié à cette époque avec
-Napoléon, ce n'était pas assez de cinquante mille Autrichiens en
-Italie, et c'était cependant tout ce que l'Autriche pouvait y envoyer
-en ce moment. M. de Talleyrand, ne tenant aucun compte de ces
-raisons, prétendait que quelques mille Français suffiraient pour
-terminer cette affaire. À cela M. de Metternich répliquait qu'au delà
-du Rhin, contre des Prussiens ou des Russes, les soldats français
-seraient toujours fidèles à leur drapeau; mais qu'en Italie, contre
-Murat, contre Napoléon peut-être, il fallait moins compter sur leur
-fidélité. Pour toute réponse, M. de Talleyrand se plaignait de la
-faiblesse de M. de Metternich, remplissant Vienne de propos
-désobligeants sur lui, sur les motifs qui le portaient à ménager la
-cour de Naples, propos qui blessaient le premier ministre autrichien,
-et nuisaient beaucoup aux intérêts de la légation française, et au
-succès même de ses voeux les plus chers.
-
-[En marge: Question de la translation de Napoléon aux Açores.]
-
-[En marge: Alexandre est le seul obstacle à cette translation.]
-
-[En marge: Véritables motifs d'Alexandre pour s'y opposer.]
-
-Un autre sujet excitait vivement le zèle de M. de Talleyrand, en
-proportion de l'importance qu'y attachait Louis XVIII, et ce sujet
-c'était la translation de Napoléon aux Açores. Sur cette question,
-comme sur celle de Naples, M. de Metternich, que ne gênait ici aucun
-engagement, était au fond de l'avis de M. de Talleyrand, et formait
-les mêmes voeux. En effet il avait toujours regardé comme
-souverainement imprudent de placer Napoléon à l'île d'Elbe, à quatre
-heures des côtes d'Italie, et à quarante-huit de celles de France.
-Mais s'il n'était pas gêné par des engagements, il l'était par les
-difficultés de la chose elle-même. L'empereur François ne s'était pas
-laissé embarrasser dans sa politique par les liens de parenté,
-pourtant il s'en fallait qu'il fût insensible aux affections de
-famille, et bien qu'il n'aimât point son gendre, il n'aurait pas voulu
-devenir son bourreau, en l'envoyant mourir dans un climat meurtrier.
-Il n'aurait peut-être pas résisté à une mesure de prudence résolue par
-ses alliés, mais il n'en eût pas pris l'initiative. L'Angleterre
-pensait aussi qu'on ne pouvait pas laisser Napoléon si près des côtes
-d'Europe, et lord Castlereagh s'en était exprimé sans détour; mais il
-considérait le traité du 11 avril comme un embarras, à cause du
-Parlement britannique, où il n'était pas facile de faire approuver un
-manque de foi. Il voulait donc qu'on attendît quelque faute de
-Napoléon ou de ceux qu'on supposait ses complices, pour être justifié
-des précautions qu'on prendrait contre lui. Aussi ne cessait-il de
-réclamer auprès de la France le payement des deux millions stipulés
-par le traité du 11 avril, afin que les puissances européennes ne
-fussent pas les premières à violer ce traité. Ses collègues à Vienne
-adressaient les mêmes instances à M. de Talleyrand, qui les
-transmettait inutilement à Louis XVIII. La Prusse n'avait aucune
-objection à tout ce qu'on ferait contre la personne de Napoléon. Le
-véritable obstacle était ailleurs, il était dans la générosité,
-l'honneur, et, il faut le dire aussi, dans les calculs d'Alexandre. Ce
-prince était le véritable auteur du traité du 11 avril, et on le lui
-reprochait assez souvent pour qu'il lui fût impossible de l'oublier.
-Sans se laisser ébranler par les reproches adressés à ce traité, il
-attachait une sorte de point d'honneur à le faire observer, il en
-demandait tous les jours la fidèle exécution, soit en réclamant une
-dotation princière pour le prince Eugène, soit en appuyant le maintien
-de Marie-Louise dans le duché de Parme, soit en blâmant amèrement le
-refus du trésor français d'acquitter le subside de 2 millions. Ajoutez
-qu'il n'était pas assez content de l'Autriche pour la vouloir
-débarrasser du redoutable voisin qu'il lui avait donné, en plaçant
-Napoléon à l'île d'Elbe. Son langage même à cet égard avait été fort
-imprudent depuis sa récente irritation contre M. de Metternich.--On
-déchaînera s'il le faut, disait-il, le monstre qui fait tant de peur à
-l'Autriche et à d'autres.--Cette parole avait eu à Vienne un fâcheux
-retentissement. Mais on calomnierait l'un des plus nobles caractères
-des temps modernes, si on croyait que ce fût là l'unique motif
-d'Alexandre pour s'opposer à une violence contre le prisonnier de
-l'île d'Elbe. Par honneur, par générosité, il n'y aurait jamais
-consenti, et on en était tellement certain que personne n'essayait de
-l'entretenir d'un pareil sujet. C'était une mesure de prudence à
-laquelle on pensait sans oser en parler, de peur de la rendre
-impossible en l'ébruitant, mais à laquelle, sans avoir encore de parti
-pris, on inclinait fortement, Alexandre seul excepté. C'était un de
-ces points si nombreux sur lesquels M. de Metternich disait qu'il
-fallait savoir s'en rapporter au temps.
-
-La dépossession de Murat, la translation du prisonnier de l'île d'Elbe
-aux Açores, étaient donc les plus délicates des affaires d'Italie.
-Aussi lorsque les puissances chargées des questions italiennes en
-parlèrent pour la première fois, M. de Metternich en parut-il fort
-embarrassé. Il ne manqua pas d'alléguer les complications qu'il
-redoutait en Italie, si on n'y était pas très-prudent, ce qui lui
-attira plus d'une réplique désagréable de M. de Talleyrand. Toutefois
-en suivant l'ordre géographique, Naples venait la dernière des
-questions italiennes, et cette classification fut la seule concession
-qu'on obtint du plénipotentiaire français. En adoptant cet ordre, la
-question de Gênes et du Piémont précédait toutes les autres. On la
-traita donc la première.
-
-[En marge: Affaire de Gênes.]
-
-En général on était d'accord d'exécuter le traité de Paris, et
-d'abandonner Gênes au roi de Sardaigne en compensation de Chambéry.
-Mais les Génois n'étaient pas de cet avis. Ils avaient pour
-représentant à Vienne M. le marquis de Brignole, personnage
-très-considéré par sa naissance et ses qualités, auquel on témoignait
-de grands égards, mais dont on n'avait pas admis les pouvoirs, parce
-que c'eût été reconnaître à la république de Gênes une existence
-politique qu'on ne voulait plus lui accorder. On disait à cette
-ancienne république: Vous vous êtes donnée en 1805 à la France; la
-France vous a acceptée, est devenue dès lors votre souveraine, et en
-1814 elle use de son droit de souveraineté en vous donnant au Piémont.
-Vous n'existez qu'à titre de province française que la France a pu
-céder, et dont nous avons agréé et consacré la cession.--Gênes
-contestait cette manière de raisonner, disait qu'elle s'était donnée à
-la France et non pas au Piémont, et ajoutait, ce qui était vrai,
-qu'elle n'avait ouvert les bras aux Anglais que sur la promesse
-formelle de lord Bentinck qu'on lui rendrait son indépendance. Lord
-Castlereagh eut beaucoup de peine à faire entendre raison aux Génois;
-mais sans s'inquiéter s'ils étaient persuadés ou non, le comité
-consacra leur adjonction à la couronne de Sardaigne, avec promesse de
-stipuler des garanties pour leur liberté et pour leur commerce. La
-question du territoire génois soulevait aussi des difficultés, parce
-que le traité de Paris parlait de la ville et non de l'État de Gênes.
-Mais on trancha ces nouvelles difficultés en vertu de l'autorité qu'on
-s'arrogeait alors sur tous les peuples de l'Europe, et l'affaire de
-Gênes fut terminée en deux ou trois séances par la commission chargée
-de s'occuper de l'Italie.
-
-[En marge: Question de la succession au trône dans la maison de
-Savoie.]
-
-Après cette question vint celle de l'ordre de succession dans la
-maison de Savoie. Il était évident que le trône allait devenir vacant
-si on ne l'assurait à la branche de Savoie-Carignan, puisque tous les
-princes de la branche principale étaient sans héritiers. L'Autriche
-seule aurait pu contester l'ordre de succession qu'on voulait établir,
-dans l'espérance de faire arriver par mariage la couronne de Sardaigne
-sur une tête autrichienne. Mais elle n'aurait pas osé avouer une telle
-prétention dans un moment où elle venait de mettre la main sur la plus
-grande partie de l'Italie. Personne ne contestant, le voeu de la
-France fut accueilli sans difficulté, et la succession fut assurée à
-la branche de Savoie-Carignan.
-
-[En marge: Réclamations de la maison de Parme contre l'attribution de
-son duché à Marie-Louise.]
-
-La troisième question dans l'ordre adopté était celle des États de
-Parme. L'Espagne appuyée par la France demandait qu'en conséquence de
-la restauration universelle qui s'accomplissait en Europe, la maison
-de Parme recouvrât ou son ancien duché, ou la Toscane qui, sous le
-titre de royaume d'Étrurie, lui avait été donnée par le Premier
-Consul à la prière de Charles IV, dont la fille avait épousé l'infant
-de Parme. Il n'y avait rien à répondre à une réclamation aussi fondée.
-Cependant l'Étrurie ayant été rendue en vertu du principe de
-restauration universelle au grand-duc de Toscane, il ne restait qu'une
-solution, c'était de restituer Parme et Plaisance à la reine
-d'Étrurie. Mais que devenaient alors le traité du 11 avril, et
-Marie-Louise, dont la dotation reposait sur ce traité?
-
-[En marge: Vie nouvelle que Marie-Louise s'était faite.]
-
-[En marge: Modestie de ses voeux.]
-
-Cette princesse, comme nous l'avons dit au commencement de ce livre,
-était à Schoenbrunn, entendant des appartements qu'elle occupait le
-bruit des fêtes consacrées à célébrer sa chute, et, le croirait-on,
-presque fâchée de n'y pas assister, tant l'ennui dévorait déjà son âme
-faible et frivole! Jetée à son insu au milieu du gouffre des
-révolutions, dans l'espérance qu'on avait eue de le fermer en la
-mariant à Napoléon, elle avait presque perdu dans cette redoutable
-épreuve la mémoire, le sentiment, la force! La malheureuse était
-brisée; elle n'avait plus que deux préoccupations, l'amour de son
-fils, et l'ambition de posséder le duché de Parme où elle voulait se
-retirer, et remplir loin des orages ses devoirs de mère. Un instant
-elle avait songé à se transporter à l'île d'Elbe, mais on n'avait pas
-eu de peine à l'en dissuader, en lui déclarant qu'elle n'y pourrait
-pas conduire son fils, trop dangereux à laisser dans les mains de
-Napoléon. Réduite à choisir entre le rôle de mère et celui d'épouse,
-elle avait opté pour le premier sans hésitation, et avec un regret que
-diminuait chaque jour la présence de M. de Neiperg, devenu,
-avons-nous dit, le dépositaire de toute sa confiance. S'étant
-entièrement soumise aux volontés de son père et à celles des
-souverains coalisés, elle suppliait que pour prix de sa soumission, on
-lui laissât le patrimoine promis à son fils, avec la permission
-d'aller y vivre dans la paix et dans l'oubli du rêve brillant qui
-avait un instant ébloui sa jeunesse. Sans doute on aurait pu souhaiter
-des sentiments plus énergiques à l'épouse de Napoléon, mais si la
-femme qu'il avait épousée par politique l'abandonnait par faiblesse,
-il n'avait guère à se plaindre du sort, et il faut être indulgent pour
-cette victime que rois et peuples avaient sans pitié immolée à leur
-repos, tour à tour l'élevant sur le plus haut des trônes, ou l'en
-précipitant pour leur avantage du moment, sans s'inquiéter de savoir
-si elle sentait, si elle vivait, si une souffrance quelconque
-déchirait son coeur, comme une fourmi qu'on écrase sous les pieds sans
-lui accorder même un regard! Elle était donc à Vienne, demandant à son
-père, qui demandait pour elle l'exécution des promesses contenues au
-traité du 11 avril.
-
-[En marge: Pitié qu'elle inspirait.]
-
-[En marge: Disposition à restituer les Légations au Pape.]
-
-Cependant qui aurait pu ne pas éprouver de commisération pour cette
-infortunée? Et quand M. de Metternich disait à la Russie, à
-l'Angleterre, à la France, à l'Espagne, qu'on ne pouvait pas exiger de
-François II qui avait déjà tant sacrifié à la politique commune, qu'il
-spoliât encore sa propre fille, tous les assistants étaient
-embarrassés, même les représentants de la France et de l'Espagne. La
-Russie, c'est-à-dire Alexandre, voulait qu'on tînt les engagements
-pris. L'Angleterre pensait qu'il était difficile de les violer
-complétement. Quant à la France, Louis XVIII aurait tout concédé si on
-lui avait promis l'expulsion de Murat, et quant à l'Espagne, Ferdinand
-VII réclamait, par esprit de famille, bien plus que par attachement
-pour une soeur qu'il n'avait jamais aimée, un lambeau quel qu'il fût
-des États italiens. Dans cette disposition des esprits, on songeait à
-un accommodement, c'était de rendre Parme et Plaisance à l'infante,
-ancienne reine d'Étrurie, et de donner l'une des Légations à
-Marie-Louise, avec réversibilité au Saint-Siége, qui aurait attendu
-ainsi la mort de l'archiduchesse pour recouvrer le territoire dont il
-était souverain légitime. Toutefois l'esprit catholique du temps, et
-le désir d'assurer la prospérité du Saint-Siége qui ne pouvait se
-passer des Légations pour rétablir ses finances, étaient opposés à
-cette solution. Néanmoins on était, comme on le voit, près de
-s'entendre sur la plupart des affaires d'Italie, même sur celle de
-Murat qui par ses intrigues trop visibles avait d'abord été suspect,
-commençait à paraître coupable, et allait bientôt devenir un condamné
-pour la politique européenne.
-
-[En marge: Affaires suisses.]
-
-[En marge: Persistance de la querelle entre les anciens et les
-nouveaux cantons.]
-
-La commission chargée des affaires suisses les avait trouvées dans
-l'état que nous avons précédemment décrit. Dix cantons, les uns
-nouveaux et formés de territoires autrefois sujets, les autres anciens
-mais animés d'un esprit d'équité, demandaient le maintien des dix-neuf
-cantons, et la confirmation des principes libéraux de l'acte de
-médiation. Ils étaient en opposition avec neuf autres cantons
-composant le parti de l'ancien régime, et dans lequel figuraient
-pêle-mêle le canton aristocratique de Berne, et les cantons
-démocratiques de Schwitz, d'Uri, de Glaris, car démocratie ne veut pas
-toujours dire justice, et on a vu quelquefois la démocratie aussi
-entêtée des préjugés du passé que l'aristocratie elle-même. Ces neuf
-cantons, comme nous l'avons dit, après avoir refusé de reconnaître la
-diète de Zurich, avaient fini par s'y rendre, et prétendaient qu'on
-leur restituât les territoires qu'ils avaient jadis possédés, que par
-suite on fît revenir les cantons de Vaud, d'Argovie, du Tessin, à
-l'état de sujets. Les deux partis n'avaient pas cessé d'être en armes,
-soit dans le territoire de Berne, soit dans celui de Vaud, d'Argovie
-et de Thurgovie.
-
-D'abord on avait voulu exclure la France de cette négociation
-épineuse, comme de toutes les autres, parce qu'on désirait annuler son
-influence en Suisse autant qu'en Allemagne et en Italie. Mais, par une
-bizarrerie de cette situation, Berne, le canton aristocratique par
-excellence, Lucerne, Fribourg, les cantons où dominait le plus
-l'esprit de réaction, étaient en même temps ceux où subsistait le plus
-d'attachement pour la France, celle des Bourbons bien entendu. Cette
-disposition était due au grand nombre de militaires suisses ayant
-jadis servi en France, y ayant acquis des grades, des honneurs, de la
-fortune, et conservant pour elle une véritable gratitude. Ils avaient
-donc demandé très-positivement qu'un plénipotentiaire français fît
-partie du comité chargé des affaires helvétiques, et il avait été
-impossible de le leur refuser. M. le duc de Dalberg avait été désigné
-pour représenter la légation française dans ce comité.
-
-[En marge: L'influence de la France sur les anciens cantons contribue
-à amener un arrangement.]
-
-Cette intervention de la France avait eu des effets excellents.
-Lorsque les cantons les plus prononcés pour le retour à l'ancien
-régime, tels que Berne, Uri, Schwitz, Lucerne, Fribourg, avaient vu
-MM. de Talleyrand et de Dalberg, quoique zélés pour eux, ne pas oser
-soutenir qu'il fallût faire redescendre les pays de Vaud, d'Argovie,
-du Tessin, à l'état de pays sujets, ou rétablir les distinctions de
-classes dans un État républicain, ils en avaient été fort embarrassés,
-et avaient regardé comme perdue la cause de leurs prétentions. Aussi,
-l'empereur Alexandre fidèle à ses sentiments libéraux, insistant pour
-que les dix-neuf cantons et les principes de l'acte de médiation
-fussent maintenus, sauf quelques légers changements, et la France ne
-contestant pas la justice d'une pareille conclusion, Berne et ses
-associés avaient commencé à plier, et une sage solution était devenue
-presque certaine. Il était admis que les dix-neuf cantons seraient
-conservés, que les principes de l'égalité civile continueraient de
-prévaloir dans le régime intérieur de la confédération, que quatre ou
-cinq des principaux cantons seraient alternativement investis de
-l'autorité fédérale, et que Berne serait dédommagé, soit dans le
-Porentruy, soit dans l'évêché de Bâle (territoires enlevés à la
-France), des sacrifices qu'on exigeait de sa part. Des compensations
-pécuniaires devaient être accordées aux autres cantons réclamants,
-pour les territoires qu'il n'était pas possible de remettre en état de
-sujétion.
-
-[En marge: Toutes les questions tendent à une solution, excepté celle
-de la Saxe et de la Pologne.]
-
-Les questions d'Italie et de Suisse étaient donc en voie de solution,
-et la plupart même résolues, sauf celle de Naples, qu'on laissait à
-Murat le soin de résoudre lui-même. Dans cet état de choses, la Saxe
-et la Pologne restaient les seuls sujets de souci tout à fait
-persistants, mais tellement aggravés qu'on semblait toucher à une
-conflagration générale.
-
-[En marge: Les efforts de lord Castlereagh avaient cependant produit
-un certain effet sur les ministres prussiens.]
-
-[En marge: Il leur avait fait sentir le danger d'abandonner, même au
-pris de la Saxe, toute la Pologne à la Russie.]
-
-Lord Castlereagh avait continué ses efforts auprès des ministres
-prussiens pour les détacher de leur roi et de l'empereur Alexandre. M.
-de Metternich, obligé de se plier à la tactique de lord Castlereagh,
-l'avait secondé avec regret, car le sacrifice de la Saxe, quoique
-essentiellement conditionnel de sa part, lui coûtait beaucoup, et
-déplaisait extrêmement aux Autrichiens qui le regardaient comme plus
-dangereux que celui de la Pologne. Cependant les instances ardentes de
-lord Castlereagh, et les froids conseils de M. de Metternich, avaient
-obtenu un certain succès. On avait dit aux Prussiens que l'abandon de
-la Pologne était pour tous les Allemands un malheur, et pour les
-Prussiens en particulier, si voisins de la Russie, un péril des plus
-graves; que le dernier partage en laissant au moins la Vistule comme
-barrière entre l'Allemagne et la Russie, était de beaucoup le moins
-dangereux; que permettre à la Russie de passer la Vistule, lui livrer
-surtout Varsovie, tête et coeur de la Pologne, c'était lui fournir le
-moyen de la ressusciter, non pour en faire une Pologne indépendante,
-mais une Pologne soumise, qui serait dans les mains des czars un
-esclave valeureux se battant bravement pour ses maîtres, qui tendrait
-sans cesse à se rejoindre à ses membres épars, à reprendre la
-Gallicie à l'Autriche, Dantzig, Graudentz et Thorn à la Prusse. On
-leur avait dit que si le grand Frédéric s'était pressé d'occuper une
-portion des provinces polonaises lors du premier partage, c'était pour
-lier la Vieille-Prusse à la Silésie, lesquelles autrement seraient
-restées complétement séparées, et auraient présenté deux côtés d'un
-angle droit se touchant seulement à leur sommet; qu'établie sur la
-Netze et la Wartha, entre Thorn, Bromberg, Posen, Kalisch, la Russie
-n'avait qu'un pas à faire pour couper en deux la Prusse d'un seul
-coup, lequel portant sur Berlin, jetterait d'un côté la Vieille-Prusse
-et la Poméranie, de l'autre la Silésie, comme deux branches d'arbre
-séparées de leur tronc; que tout ce qu'on donnerait sur l'Elbe à la
-Prusse, de Wittenberg à Dresde, ne pouvait compenser l'inconvénient de
-laisser la Russie à Posen, et que, dans leur intérêt même, ils
-devaient s'y refuser; que du reste on ne leur contestait pas ce qu'ils
-désiraient sur l'Elbe, que l'Angleterre, et l'Autriche elle-même leur
-abandonnaient la Saxe, mais à la condition qu'ils se réuniraient à la
-cause de l'Europe, et se sépareraient de l'ambitieux allié auquel ils
-s'étaient si malheureusement attachés; qu'enfin cet attachement
-consistait dans l'amitié du roi pour le czar, mais qu'on ne devait pas
-faire dépendre le sort des États des affections des princes, et que
-c'était aux ministres prussiens à éclairer Frédéric-Guillaume sur les
-intérêts de sa nation, et à lui résister s'ils ne parvenaient pas à
-l'éclairer.
-
-[En marge: Alexandre s'aperçoit de l'ébranlement produit chez les
-Prussiens.]
-
-Ces considérations fort puissantes, particulièrement auprès des
-militaires qui trouvaient bien dangereux l'établissement de la Russie
-vers la basse Wartha, avaient produit une certaine impression sur
-l'esprit des ministres prussiens, qui à leur tour n'avaient pas laissé
-d'agir un peu sur le roi. Du moins Alexandre avait cru s'en
-apercevoir, et il en avait été profondément affecté, car si on
-parvenait à détacher de lui la Prusse, il allait se trouver seul
-contre l'Europe, n'ayant même plus la ressource de la France, qui
-était déjà engagée dans le sens des puissances allemandes, et à
-laquelle il n'était plus temps de s'unir. Réduit alors aux limites de
-l'ancien partage, il serait humilié aux yeux des Polonais, et réduit à
-entendre dire par ses sujets qu'il n'avait rien gagné aux dernières
-guerres, quoiqu'en les faisant il eût couru les plus grands périls. Il
-est vrai qu'il pouvait citer les acquisitions de la Finlande et de la
-Bessarabie, mais ces conquêtes, dues à l'alliance française,
-devenaient précisément la condamnation de sa politique de coalition,
-et étaient en outre pour l'ambition nationale ce qu'est pour un
-estomac avide un repas terminé depuis longtemps.
-
-[En marge: Il a une explication avec le roi Frédéric-Guillaume.]
-
-[En marge: Vivacité de cette explication.]
-
-Dans cette fâcheuse situation il se ménagea une explication avec le
-roi de Prusse au moyen d'un dîner en tête-à-tête, et là il déchargea
-son coeur, en parlant à ce prince avec la dernière véhémence. Il lui
-rappela les serments d'amitié qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre,
-au commencement de 1813, au moment de leur réunion sur l'Oder, lorsque
-après quelques années de froideur, rapprochés par un même péril, ils
-s'étaient promis de succomber ensemble, ou de sauver ensemble leur
-pays et l'Europe. Il lui rappela le dévouement que lui Alexandre,
-malgré ses plus fidèles sujets qui lui conseillaient de rester sur la
-Vistule et d'y traiter avec Napoléon, avait mis à tendre la main aux
-Allemands et à les affranchir; il lui dit que sans ce dévouement
-l'Allemagne serait encore esclave, et la Prusse réduite à cinq
-millions de sujets; que c'était uniquement à leur union qu'un tel
-changement de fortune était dû; que les puissances coalisées voulaient
-toutes profiter de ce changement de fortune, à l'exclusion des Russes
-à qui elles en étaient redevables; que confiner les Russes sur la
-Vistule c'était laisser pour eux sans prix le sang qu'ils avaient
-versé des bords de l'Oder à ceux de la Seine, car après le désastre de
-Moscou Napoléon leur offrait la Vistule, et ils auraient pu rentrer
-chez eux, sans s'exposer à de nouveaux hasards, sans sacrifier deux à
-trois cent mille soldats pour continuer la guerre en 1813, après
-s'être délivrés du grand-duché de Varsovie, et en restant nantis de la
-Bessarabie et de la Finlande; mais que maintenant on semblait ne plus
-penser à la grande résolution qu'ils avaient prise de passer la
-Vistule, malgré le sage Kutusof; que ceux des coalisés, les
-Autrichiens notamment, qu'il avait fallu violenter pour les entraîner
-à cette croisade européenne, et qui n'avaient pas dépensé le quart du
-sang répandu par les Russes, voulaient avoir seuls les fruits de la
-victoire; que n'ayant pas eu un village brûlé, ils refusaient de
-donner aux Russes le prix des ruines de Moscou; que les diplomates, en
-agissant ainsi, faisaient leur métier, mais que des princes pleins
-d'honneur, comme Alexandre et Frédéric-Guillaume, rapprochés par
-l'âge, par les vicissitudes de leur vie, par de communs revers, de
-communs succès, ne devaient pas permettre à l'ingratitude de les
-brouiller; que toujours heureux lorsqu'ils avaient été unis,
-malheureux lorsqu'ils s'étaient séparés, ils devaient avoir la
-superstition de leur union, et pour le bonheur de leurs peuples, pour
-leur bonheur privé, vivre et mourir alliés.
-
-Il y avait beaucoup de vérité dans ce langage, non du point de vue
-européen, mais du point de vue prussien et russe, et il est certain
-que si, en détachant la Prusse de lui, on avait réduit Alexandre à
-rester sur la Vistule, il aurait dû regretter amèrement de l'avoir
-passée à la fin de 1812, et de n'avoir pas traité avec Napoléon au
-commencement de 1813, sauf il est vrai la gloire acquise d'être entré
-dans Paris, et de s'y être conduit en vainqueur généreux et civilisé.
-
-[En marge: Les deux monarques se jettent dans les bras l'un de
-l'autre, et se promettent d'être plus unis que jamais.]
-
-[En marge: M. de Hardenberg est appelé, et obligé de s'engager de
-nouveau à la politique unie de la Prusse et de la Russie.]
-
-Frédéric-Guillaume était fort sensible aux considérations de droiture,
-de constance en amitié, et il sentait d'ailleurs les obligations que
-l'Allemagne avait à l'empereur Alexandre, car si ce dernier eût suivi
-le conseil de Kutusof, et traité avec Napoléon après le passage de la
-Bérézina, l'issue des événements eût été bien différente. Il fut
-sensible aussi à la véhémence d'Alexandre, laquelle (d'après le propre
-récit de M. de Hardenberg) fut vraiment extraordinaire. Touché
-jusqu'au fond de l'âme, attachant en outre une sorte de superstition à
-son amitié avec le czar, il se jeta dans ses bras, et jura de lui
-rester fidèle. Mais Alexandre lui dit que la fidélité du roi ne
-suffisait pas sans la fidélité des ministres, et qu'il avait lieu de
-douter de celle-ci. Pour s'en éclaircir on appela M. de Hardenberg, et
-l'explication commencée avec le roi s'acheva devant le premier
-ministre. Elle fut tout aussi vive avec ce dernier qu'elle l'avait été
-avec le roi lui-même. Ayant voulu présenter quelques-unes des raisons
-que faisaient valoir les Anglais et les Autrichiens pour tenir les
-Russes éloignés de la frontière prussienne, il fut violemment
-repoussé, et après un vain essai de résistance il fut contraint de se
-rendre, et de promettre de soutenir la politique à laquelle Alexandre
-et Frédéric-Guillaume venaient de s'engager de nouveau de la manière
-la plus solennelle.
-
-[En marge: Bases sur lesquelles on assoit la nouvelle constitution de
-la Pologne.]
-
-L'arrangement qu'ils durent continuer de défendre en commun, c'était
-l'abandon à la Russie de la plus grande partie des provinces
-polonaises, moyennant la dévolution à la Prusse de la Saxe tout
-entière. Dans son projet, à la fois romanesque et ambitieux, de
-reconstituer la Pologne, Alexandre tenait surtout à posséder Varsovie,
-que les derniers partages avaient assignée à la Prusse afin de séparer
-la tête du corps, et de faire ainsi de cet infortuné pays un cadavre à
-jamais privé de vie.
-
-[En marge: Dislocations produites par les divers partages.]
-
-En effet, les trois partages de 1772, de 1793, de 1795, avaient
-successivement disloqué la Pologne de manière à ne pas lui permettre
-de se reconstituer. Dans le premier (celui de 1772, imaginé et négocié
-par Frédéric le Grand), chacune des puissances copartageantes ne
-s'était attribué que ce qui lui était le plus nécessaire. La Prusse
-avait pris les bouches de la Vistule et les deux bords de cette
-rivière jusqu'à Thorn exclusivement, afin de faire disparaître les
-territoires polonais interposés entre la Vieille-Prusse et la
-Poméranie. L'Autriche avait pris la Gallicie, formant le pied des
-Crapacks; la Russie avait pris l'espace tant disputé au moyen âge
-entre les Moscovites et les Polonais, c'est-à-dire l'ouverture placée
-entre Smolensk et Witebsk, entre les sources de la Dwina et celles du
-Dniéper, et un territoire au delà, de Jacobstadt à Rogaczew,
-c'est-à-dire la partie orientale de la Lithuanie. (Voir les cartes
-n{os} 37 et 54.)
-
-En 1793 et 1795 on avait tout pris, en suivant chacun ses convenances,
-mais en s'attachant surtout à séparer les membres de la malheureuse
-Pologne, de façon à les mettre hors d'état de jamais se rejoindre.
-Ainsi la Prusse s'était attribué le grand-duché de Posen,
-indispensable pour lier la Silésie et la Vieille-Prusse; elle avait
-ajouté à la Vieille-Prusse toute la partie de la Lithuanie qui s'étend
-jusqu'au Niémen de Drogitchin à Kowno, et enfin Varsovie elle-même,
-qu'on avait refusée à la Russie pour que celle-ci, destinée à avoir la
-plus grande partie du corps, n'eût pas aussi la tête. L'Autriche avait
-descendu la Vistule, à gauche jusqu'à la Pilica, à droite jusqu'au
-Bug. La Russie avait eu tout le reste, c'est-à-dire la Lithuanie
-entière, la Volhynie, la Podolie, etc. Lorsque Napoléon en 1807 et en
-1809 avait songé à refaire la Pologne sous le nom de grand-duché de
-Varsovie, dispensé alors de ménagements envers la Prusse, mais non
-envers l'Autriche et la Russie, il avait repris d'abord à la Prusse
-les bouches de la Vistule, Dantzig qu'il avait érigé en ville
-soi-disant libre, le duché de Posen, le territoire à la gauche du
-Niémen, Varsovie surtout. Il avait ensuite, en laissant à l'Autriche
-la Gallicie, repris les deux rives de la haute Vistule jusqu'à la
-Pilica et jusqu'au Bug; mais il n'avait rien retiré à la Russie, qu'il
-ménageait encore plus que l'Autriche, puisqu'à cette époque il en
-avait fait le pivot de sa politique. De ces diverses reprises il avait
-composé le grand-duché de Varsovie, consistant spécialement dans le
-bassin de la Vistule depuis sa naissance vers les Crapacks jusqu'à son
-embouchure dans la Baltique, touchant presque à l'Oder d'un côté,
-s'étendant jusqu'au Niémen de l'autre, mais laissant en dehors la
-Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, la Gallicie, c'est-à-dire plus des
-deux tiers du territoire polonais. (Voir la carte nº 54.)
-
-[En marge: Comment Alexandre voudrait tracer le nouveau territoire de
-la Pologne.]
-
-La Russie en 1814, voulant à son tour reconstituer la Pologne, avait
-sur Napoléon l'avantage de posséder une bien plus grande portion du
-territoire polonais, mais si on la forçait de s'arrêter à la Vistule
-même, elle ne devait avoir qu'un côté du bassin de cette rivière; elle
-ne devait surtout pas avoir Varsovie, si on s'en tenait rigoureusement
-au mode de partage résultant des traités de Kalisch, de Reichenbach,
-de Toeplitz. Ce qu'Alexandre voulait donc, c'étaient les deux rives de
-la Vistule, pour avoir Varsovie d'abord, c'est-à-dire la tête et le
-coeur du corps qu'il projetait de ressusciter, et, sur la rive gauche,
-assez de territoire pour que la capitale du nouvel État ne fût pas à
-la frontière. (Voir les cartes n{os} 54 et 37.) Pour ces motifs il
-désirait obtenir tout le duché de Posen, c'est-à-dire englober les
-deux rives de la Wartha. Il aurait voulu aussi remonter la Vistule
-jusqu'à Cracovie, rive droite et rive gauche comprises. Mais c'était
-demander à l'Allemagne, et particulièrement à la Prusse, de laisser
-arriver la Russie jusqu'à l'Oder, ce qui la plaçait bien près de
-Dresde et de Berlin, et à l'Autriche de la laisser remonter bien près
-des Crapacks, ce qui était l'abandon complet de la partie autrichienne
-du grand-duché de Varsovie, qu'on avait pourtant promis de se partager
-à peu près comme autrefois. Il est vrai qu'Alexandre disait que
-lorsqu'on avait promis de partager ce duché, on n'avait reconquis ni
-le Tyrol, ni l'Italie, ni la Hollande, ni la Belgique, et que
-l'Autriche, si prodigieusement enrichie grâce à ces acquisitions,
-pouvait bien lui abandonner toute sa part du grand-duché.
-
-[En marge: Concessions à offrir à l'Autriche, pour lui faire agréer
-les frontières qu'on se propose d'adopter.]
-
-Les liens étant en ce moment resserrés avec la Prusse, il fut convenu
-de nouveau que la Russie passerait la Vistule, et en aurait la rive
-gauche en remontant aussi haut que possible. Toutefois, du côté de la
-Prusse, elle devait s'étendre plus ou moins dans la direction de la
-Wartha, selon que la Prusse obtiendrait plus ou moins au centre de
-l'Allemagne, c'est-à-dire en Saxe. C'était un point à régler après
-qu'on en aurait fini de la question de la Saxe, et en proportion du
-succès qu'on aurait remporté dans cette négociation. À l'égard de
-l'Autriche, Alexandre, en lui laissant la Gallicie qu'elle avait
-invariablement possédée depuis le premier partage, entendait recouvrer
-les portions de la Pologne qu'elle avait acquises dans le deuxième et
-le troisième partage, ce qui comprenait la rive gauche de la Vistule
-jusqu'à la Pilica, et la rive droite jusqu'au Bug, et dans ses vues
-il avait raison, car sans ces portions de territoire, Varsovie au
-levant se serait encore trouvée à la frontière. Mais c'était justement
-demander à l'Autriche toute sa part du grand-duché, qu'on était
-convenu de rendre aux anciens copartageants. À la vérité on pouvait,
-en insistant sur l'acquisition du Tyrol et de l'Italie non prévue en
-1813, adoucir le sacrifice exigé de l'Autriche par l'abandon des mines
-de sel de Wieliczka, qui pour elle étaient de la plus grande
-importance; on pouvait faire de Cracovie une ville libre, comme on
-l'avait projeté pour Thorn et pour tous les points trop vivement
-disputés; on pouvait enfin lui rétrocéder le district riche et peuplé
-de Tarnopol, formant la Gallicie orientale, et donné par Napoléon à la
-Russie en 1809. D'ailleurs il y avait à faire valoir la raison de
-nécessité, car Varsovie n'avait pas même de banlieue, si on ne
-s'arrondissait pas au levant en reprenant les pays situés entre le Bug
-et la Pilica.
-
-[En marge: Attitude projetée de la Prusse dans la question polonaise,
-calculée de manière à pouvoir dire à l'Autriche qu'on a rempli les
-conditions mises par elle à l'abandon de la Saxe.]
-
-Quant aux arrangements à négocier entre l'Autriche et la Russie, la
-Prusse devait être l'intermédiaire des concessions que la Russie
-ferait à l'Autriche pour en obtenir la haute Vistule, et remplir ainsi
-autant que possible l'une des conditions que M. de Metternich avait
-mises au sacrifice de la Saxe, celle de s'unir aux puissances
-occidentales dans la question polonaise. Nous venons de dire en effet,
-qu'obligé de se prêter aux manoeuvres de lord Castlereagh, M. de
-Metternich s'était montré disposé à livrer la Saxe à la Prusse, à
-certaines conditions, qu'il espérait qu'on ne remplirait pas, c'est
-que Mayence appartiendrait à la Confédération, c'est que le Mein et
-la Moselle sépareraient les États allemands du Nord de ceux du Midi,
-et qu'enfin, dans la question polonaise, la Prusse opinerait avec
-l'Angleterre et l'Autriche. Décidée à concéder les points qui
-concernaient l'Allemagne, la Prusse, en faisant semblant d'aider
-l'Autriche dans le tracé des frontières polonaises vers la Gallicie,
-pouvait dire qu'elle avait rempli les conditions mises à l'abandon de
-la Saxe, et tenir dès lors le cabinet de Vienne pour engagé envers
-elle. Le succès de cette espèce de comédie importait fort à Alexandre,
-car la Russie s'avancerait dans le duché de Posen en proportion de ce
-que la Prusse obtiendrait en Saxe.
-
-[En marge: M. de Hardenberg avoue à lord Castlereagh ce qui s'est
-passé entre les deux souverains, et les nouveaux engagements qu'ils
-ont pris l'un envers l'autre.]
-
-Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étant ainsi remis d'accord, n'en
-furent que plus fermes dans leur ambition, et plus résolus dans leur
-langage. Toutefois le prince de Hardenberg, que lord Castlereagh avait
-espéré ébranler en lui procurant la Saxe aux conditions indiquées, ne
-put guère dissimuler au représentant de l'Angleterre les nouveaux
-liens qui venaient de rattacher la Prusse à la Russie. Il raconta
-lui-même la scène qui s'était passée entre Frédéric-Guillaume et
-Alexandre, en affirmant que jamais il n'en avait vu de pareille, et
-que devant une telle scène toute résistance était devenue impossible.
-Lord Castlereagh vit ainsi ses calculs trompés et M. de Metternich les
-siens réalisés, car ce dernier n'avait fait semblant de sacrifier la
-Saxe que parce qu'il était persuadé que la Prusse ne remplirait pas
-les conditions auxquelles on la lui cédait. Lord Castlereagh adressa
-de vifs reproches au prince de Hardenberg, lui dit qu'il aurait dû
-donner sa démission plutôt que de se rendre, mais ne l'amena pas à la
-donner, et la Prusse resta liée à la Russie plus fortement que jamais.
-
-Sur ces entrefaites, un incident imprévu fit ressortir davantage
-encore le mécompte de la diplomatie anglaise, et provoqua même une
-véritable crise. On a vu que la Russie et la Prusse avaient osé
-prendre possession des territoires en litige, la Russie en évacuant la
-Saxe pour la livrer aux troupes prussiennes, en concentrant par
-conséquent ses forces sur la Vistule, et en expédiant le grand-duc
-Constantin à Varsovie pour y organiser le nouveau royaume de Pologne;
-la Prusse en occupant ostensiblement la Saxe tout entière, et en y
-envoyant des officiers civils pour y établir l'administration
-prussienne. Cette double démonstration avait paru fort inconvenante,
-et n'avait pas peu contribué, comme nous venons de le raconter, à
-décider la réunion immédiate du congrès. Une publication accidentelle,
-suite inévitable des actes imprudents de la Russie et de la Prusse,
-mit le comble au scandale, et poussa leurs adversaires au dernier
-degré d'exaspération.
-
-[En marge: Proclamation du prince Repnin, gouverneur de la Saxe,
-annonçant aux Saxons qu'ils vont passer sous l'autorité de la Prusse,
-du consentement de toutes les puissances.]
-
-Le prince Repnin, gouverneur de la Saxe pour la Russie, en quittant
-cette province qu'il avait sagement administrée, crut devoir adresser
-ses adieux aux Saxons, et, dans une déclaration qui devint publique,
-leur annonça formellement qu'ils allaient passer sous le gouvernement
-de la Prusse, par suite d'un accord avec l'Angleterre et l'Autriche
-elle-même. Il leur dit qu'au surplus leur pays ne serait point
-morcelé, qu'ils resteraient, comme on le leur avait promis, sujets du
-même souverain; que ce souverain, Frédéric-Guillaume, connu par ses
-vertus, assurerait leurs droits et ferait leur bonheur, comme il
-faisait déjà celui de ses nombreux sujets; que sans doute ils devaient
-regretter le vieux roi, qui pendant quarante ans leur avait procuré le
-plus doux repos, mais qu'une destinée supérieure avait prononcé, et
-qu'après de justes regrets accordés à Frédéric-Auguste, ils seraient
-fidèles à Frédéric-Guillaume, et se montreraient dignes de ses
-bienfaits par leur soumission et leur dévouement.
-
-[En marge: Grand effet de cette proclamation sur les Allemands.]
-
-[En marge: Démentis donnés par l'Angleterre et l'Autriche, et rendus
-par la Prusse et la Russie.]
-
-[En marge: Proclamation du grand-duc Constantin aggravant celle du
-prince Repnin.]
-
-La bonne foi de cette déclaration, les excellents sentiments mêmes
-qu'elle respirait, en rendirent l'effet plus grand, en prouvant à quel
-point les choses étaient avancées. Elle produisit une impression
-extraordinaire sur tous les Allemands réunis à Vienne. Lord
-Castlereagh, M. de Metternich, furent assaillis de questions. On leur
-demanda s'il était vrai que la Saxe fût, de leur consentement, devenue
-une province prussienne, et qu'ainsi le congrès, solennellement
-convoqué à Vienne, eût été réuni pour consommer une usurpation non
-moins odieuse que toutes celles qu'on avait reprochées à Napoléon.
-L'agitation des esprits devint extrême, et lord Castlereagh, craignant
-qu'en Angleterre on ne comprît pas bien une politique qui pour
-racheter la Pologne sacrifiait la Saxe, M. de Metternich, n'ayant
-aucun doute sur le détestable effet de cette politique parmi les
-Autrichiens, se hâtèrent de démentir les assertions du prince Repnin.
-Ils les démentirent dans des conversations, dans des articles de
-journaux, en affirmant que le gouverneur russe de la Saxe avait donné
-pour réalisé ce qui n'était pas même résolu, et ce qui dépendait
-encore de négociations fort difficiles, et fort éloignées d'une
-conclusion. Les Russes et les Prussiens répondirent avec beaucoup
-d'aigreur qu'on jouait sur les mots, que sans doute rien n'était
-signé, mais que dans une note, formant engagement, l'Autriche avait
-admis l'incorporation de la Saxe à la Prusse, à des conditions qui
-étaient toutes accomplies, et que l'Angleterre n'avait jamais contesté
-cette incorporation. À ces assertions les Autrichiens répliquèrent
-qu'en s'exprimant de la sorte on trompait la bonne foi des légations
-réunies à Vienne, que l'Autriche avait toujours considéré le sacrifice
-de la Saxe comme un malheur pour l'Allemagne, et par suite pour
-l'Europe, qu'elle avait sans cesse conseillé à la Prusse d'y renoncer
-dans son intérêt même, et qu'en tout cas elle y avait mis des
-conditions dont la principale restait inaccomplie, c'était que le
-cabinet de Berlin se séparerait de la Russie dans le règlement de la
-question polonaise. Au milieu de ces contradictions, de ces démentis,
-un nouveau fait du même genre vint ajouter encore à l'irritation des
-esprits. On lut une proclamation du grand-duc Constantin adressée aux
-Polonais, et dans laquelle, au nom de son frère Alexandre, il les
-appelait à se réunir tous autour du vieux drapeau de la Pologne, pour
-défendre leur existence et leurs droits menacés.
-
-Cette dernière manifestation mit le comble à l'exaspération générale.
-Les adversaires des Prussiens et des Russes pensèrent dès lors qu'il
-fallait à tant de hardiesse opposer autre chose que des articles de
-journaux ou des propos dans les salons de Vienne, et ils n'hésitèrent
-plus à dire qu'il était urgent de préparer des forces, et de les
-disposer de manière à contenir les ambitieux qui prétendaient partager
-l'Europe à leur gré. C'étaient les Bavarois et les Autrichiens qui
-montraient la plus grande animation, les premiers, parce que la
-suppression d'un État aussi important que la Saxe était un exemple
-effrayant pour tous les princes de la Confédération, les seconds,
-parce que l'union intime de la Prusse et de la Russie, et
-l'établissement de ces deux puissances au pied des montagnes de Bohême
-et des Crapacks était une entreprise des plus inquiétantes pour leur
-sûreté. Les Autrichiens en particulier étaient exaspérés de
-l'arrogance des Prussiens et des Russes, et demandaient ce que les uns
-et les autres seraient devenus, si, après les batailles de Lutzen et
-de Bautzen, l'armée autrichienne n'était pas accourue à leur secours,
-si à Dresde, à Leipzig, elle n'avait pas supporté le poids principal
-de la guerre.--Si le salut de l'Europe, disaient-ils avec raison,
-était, comme on avait l'insolence de le prétendre, l'ouvrage exclusif
-d'une partie des coalisés, n'était-il pas plus juste de l'attribuer à
-ceux qui, en se prononçant en 1813 au péril de leur existence, au
-mépris même des liens de famille, avaient tout décidé, qu'à ceux qui,
-réduits à eux seuls, n'avaient su défendre ni la Saale, ni l'Elbe, ni
-l'Oder?--
-
-[En marge: Langage fort rude du prince de Schwarzenberg envers
-Alexandre.]
-
-Le prince de Schwarzenberg, entouré de la considération générale, et
-ne cherchant pas habituellement à se faire valoir, mais devenant rude
-et même dur lorsqu'on le poussait à bout, eut divers entretiens avec
-Alexandre qui était du reste toujours pour lui soigneux et plein
-d'égards. Il n'eut aucun ménagement pour l'empereur, et fortement
-excité par les cris qui s'élevaient de tous côtés, il osa lui dire
-qu'après avoir eu dans sa loyauté personnelle une foi aveugle, il en
-était presque à se repentir de cette extrême confiance. Il ajouta que
-s'il avait prévu tout ce qui arrivait, il n'aurait pas conseillé à son
-souverain d'unir les armées de l'Autriche à celles de la Prusse et de
-la Russie, qu'il n'aurait pas lui-même accepté le commandement de ces
-armées, qu'il n'aurait pas tant prodigué son sang, tant dévoré
-d'affronts, tant assumé de responsabilité, pour le succès de la cause
-commune. Il lui rappela les instances, les supplications des coalisés
-envers l'Autriche, avant qu'elle eût pris son parti, et leur
-ingratitude après; il lui dépeignit le détestable effet de ces
-audacieuses prétentions qui étaient la plus éclatante justification de
-Napoléon, il lui montra enfin le danger d'ouvrir les yeux à l'Europe
-en lui laissant voir qu'elle n'avait fait que changer de
-maître.--Napoléon, dit le prince de Schwarzenberg, retiré dans son
-île, était encore tout-puissant sur les esprits, et qu'adviendrait-il
-si, au milieu des cours européennes donnant le spectacle scandaleux de
-leur avidité et de leurs divisions, il apparaissait tout à coup dans
-l'un ou l'autre camp?--
-
-[Date en marge: Déc. 1814.]
-
-[En marge: Embarras d'Alexandre en écoutant le prince de
-Schwarzenberg.]
-
-Le généralissime autrichien était hors de lui, et il embarrassa le
-czar par la véhémence de son langage. Alexandre s'excusa beaucoup,
-désavoua les idées ambitieuses qu'on lui prêtait, allégua de nouveau
-sa loyauté, sa générosité connues, cita ses engagements à l'égard des
-Polonais et des Prussiens, se montra fort étonné de la vivacité qu'on
-témoignait au sujet d'un arrangement qui lui avait paru tout naturel,
-et manifesta au surplus une sorte de regret de ce que les choses
-eussent été poussées si loin, et de ce qu'il se fût si fort avancé.
-Néanmoins, quoique prenant le ton de l'excuse et même du regret, il ne
-parut pas avoir renoncé à ses idées.
-
-[En marge: Sur ces entrefaites, lord Castlereagh reçoit d'Angleterre
-des instructions qui l'obligent à changer de tactique, et à défendre
-la Saxe.]
-
-Quelque désir qu'on eût d'éviter la guerre, et de recourir à la
-France, ce qui était inévitable dans le cas d'une rupture, il fallut
-bien y penser. Lord Castlereagh venait de recevoir d'Angleterre des
-instructions qui changeaient sa situation, et devaient aussi modifier
-sa conduite. Jusqu'ici, se comportant à la manière des ministres
-britanniques qui dans tous les temps faisaient bon marché des intérêts
-hanovriens, plus chers à la famille régnante qu'à la nation anglaise,
-il n'avait guère tenu compte des chagrins des princes allemands, et il
-avait semblé oublier, dans la question de la Saxe, qu'il était
-ministre d'un roi de Hanovre aussi bien que d'un roi d'Angleterre. Le
-véritable motif de sa conduite, c'est qu'il avait supposé dans le
-Parlement d'Angleterre beaucoup plus de chaleur pour la Pologne que
-pour la Saxe. Pourtant il n'était pas possible qu'on lui laissât
-longtemps suivre une tactique pareille. Une multitude de lettres
-avaient été écrites de Vienne au régent d'Angleterre, surtout par les
-princes de Cobourg. Ces princes pendant les dernières guerres
-s'étaient attachés à la Russie, avaient servi dans ses armées, mais
-n'avaient pas oublié leurs devoirs envers le chef de leur maison, le
-roi de Saxe, qui les avait toujours protégés contre Napoléon, et ils
-plaidaient en ce moment sa cause avec une honorable fidélité. L'un
-était à Vienne, où il bravait tous les jours les colères et les
-menaces d'Alexandre, l'autre était à Londres, où il se préparait,
-disait-on, à épouser la princesse Charlotte d'Angleterre. Tous deux,
-secondés par les ministres autrichiens, avaient fait sentir au Prince
-régent, futur monarque de Hanovre et d'Angleterre, le danger de
-sacrifier la Saxe, et le Prince régent à son tour avait insisté auprès
-du cabinet britannique pour qu'on ordonnât formellement à lord
-Castlereagh de la défendre. L'ordre avait été donné en effet, et était
-parvenu à Vienne dans les premiers jours de décembre.
-
-[En marge: On se décide à l'emploi de la force, et par suite à
-accepter les secours de la France.]
-
-Cet ordre ne pouvait arriver plus à propos. Il obligeait lord
-Castlereagh à changer de conduite, et l'y aidait en lui fournissant un
-motif tout naturel d'expliquer son changement. D'ailleurs, contrarié
-peut-être si ses nouvelles instructions lui étaient arrivées quelques
-jours plus tôt, lord Castlereagh en était satisfait maintenant, en
-voyant qu'il avait été dupe de sa complaisance pour les Prussiens. En
-conséquence il tomba d'accord avec M. de Metternich qu'il fallait
-absolument refuser le sacrifice de la Saxe et de la Pologne, et
-montrer aux deux monarques coalisés la détermination de leur résister
-par tous les moyens. Le prince de Wrède, représentant toujours
-très-actif et très-utile de la Bavière, poussait beaucoup à des
-résolutions énergiques. Il offrait au nom de sa cour vingt-cinq mille
-hommes par chaque centaine de mille hommes que fournirait l'Autriche,
-et il voulait en outre qu'on s'entendît avec la France, car sans elle
-la balance des forces resterait incertaine. L'Autriche en effet avait
-300 mille hommes, dont elle pourrait employer activement 200 mille
-contre la Russie et la Prusse; la Bavière n'en donnerait guère plus de
-60 mille, bien qu'elle se promît d'en réunir davantage; les autres
-princes allemands, placés en dehors de l'action des Prussiens et des
-Russes, en fourniraient 40 mille environ, le royaume des Pays-Bas
-autant peut-être; mais il ne fallait pas compter sur un plus grand
-nombre, l'Angleterre ayant encore toutes ses troupes engagées dans la
-guerre d'Amérique. C'étaient donc environ 350 mille hommes, ne
-surpassant pas les forces de la Russie et de la Prusse, qui pouvaient
-bien réunir l'une 200 mille combattants, et l'autre 150 mille. La
-quantité étant égale, la qualité étant supposée l'être, le sort des
-armes restait douteux, et on était exposé à s'égorger sans résultat
-pendant des années, en présence de la France demeurée simple
-spectatrice de ce conflit, si heureux pour elle. Afin de le rendre
-décisif il fallait l'y engager elle-même, en acceptant 100 mille
-Français, qui termineraient la querelle en se jetant sur la Prusse,
-soit par les provinces rhénanes, soit par la Franconie. Sans doute on
-pouvait craindre le prix dont il faudrait payer un tel secours, si on
-était réduit à le demander, mais la légation française l'offrait
-gratis sans qu'on le demandât, et accompagnait son offre des plus
-vives instances pour le faire agréer.
-
-Ces raisons données en particulier par la Bavière, et se présentant
-spontanément à l'esprit de tout le monde, étaient décisives. Il y
-aurait eu folie à ne pas accepter le secours de la France, qui était
-offert gratuitement, et qui devait être très-efficace, quoiqu'on eût
-affecté d'en douter. En ce moment, le bruit de nos armements,
-provoqués par M. de Talleyrand, était répandu de tous côtés, et la
-ville de Vienne était remplie de lettres écrites de Paris, dans
-lesquelles on rapportait ce qui s'y passait. Ces lettres parlaient de
-l'état intérieur de la France, et du mécontentement excité par la
-marche politique des Bourbons, mais toutes, en faisant mention du
-mauvais esprit de l'armée, ajoutaient qu'elle s'augmentait
-sensiblement, que jamais elle n'avait été composée de meilleurs
-soldats, et qu'employée au dehors elle serait aussi redoutable que
-dans les jours de sa plus brillante gloire. Les lettres adressées aux
-Russes et aux Prussiens étaient moins bienveillantes pour la France,
-et surtout pour les Bourbons, mais celles qui émanaient du duc de
-Wellington et de M. de Vincent, ambassadeurs d'Angleterre et
-d'Autriche à Paris, tout en convenant des fautes politiques de la
-dynastie restaurée, étaient d'accord pour vanter l'armée française et
-le parti qu'on pouvait en tirer. Elles vantaient aussi le bon état de
-nos finances, dont on avait peine à s'expliquer le prompt
-rétablissement, mais dont la puissance paraissait redevenue bien
-grande à la facilité qui se manifestait dans tous les services.
-
-[En marge: Mais comme la France offre ses services sans qu'on les lui
-demande, on se décide à ne lui rien dire, certain qu'on est de son
-concours lorsqu'on en aura besoin.]
-
-[En marge: Plan de campagne pour le cas d'une rupture avec la Prusse
-et la Russie; ce plan conçu par le prince de Schwarzenberg et le
-maréchal de Wrède.]
-
-Il n'y avait donc plus à douter, comme avaient paru le faire lord
-Castlereagh et M. de Metternich, de l'efficacité des secours que la
-France était en mesure de fournir. On ne devait pas douter davantage
-de l'empressement qu'elle mettrait à les donner, car les instances de
-M. de Talleyrand pour avoir un rôle dans la croisade entreprise en
-faveur de la Saxe, et les communications continuelles échangées entre
-la légation française et la légation bavaroise, ne laissaient à cet
-égard aucune incertitude. Pourtant on n'était pas pressé de faire des
-confidences à la France, et de lui avouer que les alliés en étaient
-venus à combiner des plans de campagne les uns contre les autres. Un
-amour-propre de coalisés retenait encore lord Castlereagh et M. de
-Metternich, et ils ne voulurent point s'ouvrir envers M. de
-Talleyrand, certains qu'ils étaient de le voir accourir à la première
-insinuation. On savait bien d'ailleurs que la Bavière lui en
-apprendrait toujours assez pour qu'il se tînt prêt. En conséquence on
-arrêta un plan exécutable au mois de mars 1815, et dans lequel, sans
-avoir dit un mot à la France, on disposait de ses forces comme
-assurées. En vertu de ce plan, combiné par le prince de Schwarzenberg
-et le maréchal de Wrède, 320 mille Autrichiens, Bavarois,
-Wurtembergeois, Badois, Saxons, etc., devaient agir en deux armées par
-la Moravie et la Bohême. La première de ces deux armées, forte de 200
-mille hommes sous le prince de Schwarzenberg, se porterait par la
-Moravie sur la haute Vistule, et la seconde, forte de 120 mille sous
-le maréchal de Wrède, marcherait par la Bohême sur l'Oder, tandis que
-50 mille Français entreraient en Franconie pour empêcher qu'on ne
-tournât l'armée de Bohême, et 50 mille dans les provinces rhénanes
-pour opérer en Westphalie de concert avec les Hollando-Belges. On ne
-doutait pas que la Prusse ne fût accablée sous cette masse de forces,
-et la Russie rejetée fort au delà de la Vistule. L'Angleterre jusqu'à
-la fin de sa guerre avec l'Amérique serait dispensée de fournir des
-soldats; mais elle soudoierait les nouveaux coalisés, les Français
-exceptés, qui n'avaient pas plus besoin de l'argent que de l'épée
-d'autrui. Tous ces plans, qu'on se proposait de mûrir davantage si on
-en arrivait à l'exécution, devaient demeurer le secret des Anglais,
-des Autrichiens, des Bavarois, et n'être communiqués aux Français que
-par une indiscrétion officieuse de la Bavière. Provisoirement, et par
-première précaution, l'Autriche fit marcher 25 mille hommes de renfort
-en Gallicie, où elle en avait déjà 40 mille.
-
-[En marge: M. de Metternich se sentant appuyé s'explique enfin
-catégoriquement, et déclare que la Prusse n'ayant point rempli les
-conditions qu'on lui avait posées, n'aura point la Saxe.]
-
-Fort de ces combinaisons, M. de Metternich s'expliqua enfin
-catégoriquement avec les Russes et les Prussiens, et dans une note
-datée du 10 décembre, déclara que, vu l'opinion unanime de
-l'Allemagne, vu les résolutions définitives de l'Angleterre exprimées
-dans les nouvelles instructions qu'avait reçues lord Castlereagh, vu
-l'opinion de toutes les grandes puissances européennes, et
-spécialement celle de la France, vu enfin l'inexécution des conditions
-posées à la Prusse dans un moment de condescendance à ses désirs, la
-Saxe serait maintenue dans son état actuel, sauf quelques sacrifices
-de territoire qui étaient jugés nécessaires pour mieux tracer la
-frontière prussienne, et qui, en tout cas, seraient la punition des
-fautes commises par le roi Frédéric-Auguste.
-
-[En marge: Grande émotion causée à Vienne par la note autrichienne,
-datée du 10 décembre.]
-
-[En marge: Les Prussiens veulent éclater, mais Alexandre les
-contient.]
-
-[En marge: Alexandre tente un effort auprès du prince de Schwarzenberg
-et de l'empereur François, mais sans aucun succès.]
-
-[En marge: Il a une nouvelle entrevue avec M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Marché offert à M. de Talleyrand, et refusé.]
-
-[En marge: La France en ce moment aurait pu obtenir tout ce qu'elle
-aurait voulu de la Russie.]
-
-Le langage de l'Autriche, très-positif cette fois, produisit à Vienne
-une fort grande émotion. On ne pouvait parler ainsi qu'après un parti
-bien arrêté d'en arriver aux dernières extrémités, qu'après avoir
-calculé ses ressources, préparé ses moyens, et noué ses alliances. Du
-reste, le seul aspect extérieur des choses semblait révéler que
-l'Autriche, l'Angleterre, la France s'étaient mises d'accord, et
-avaient pris la résolution d'agir en commun. C'est tout au plus si,
-tous ensemble, on avait pu venir à bout de la France, mais que
-ferait-on lorsqu'on serait la Prusse et la Russie seulement, contre
-l'Autriche, l'Angleterre et la France? La partie n'était pas tenable
-pour les deux puissances du Nord. Les Prussiens contre qui cette
-manifestation était particulièrement dirigée, en ressentirent la plus
-violente irritation. Il y avait alors à Vienne auprès du roi
-Frédéric-Guillaume, l'entourant, l'obsédant de leurs exigences
-orgueilleuses, les principaux chefs de l'armée prussienne, et
-notamment le maréchal Blucher, lesquels tenaient le langage le plus
-hautain, et prétendaient avoir été les seuls vainqueurs de Napoléon,
-les seuls sauveurs de l'Europe. À les en croire on ne pouvait leur
-rien refuser, et quiconque serait opposé à leurs prétentions, devait
-s'attendre à rencontrer leurs épées. Les ministres prussiens mus par
-les mêmes sentiments voulaient répondre immédiatement, et en quelque
-sorte coup pour coup, à la dépêche autrichienne. Ils allaient le faire
-avec toute la véhémence de leur état-major, et se préparaient même à
-jeter à la tête de l'Autriche le reproche d'un manque de foi, lorsque
-l'empereur Alexandre qui n'était pas disposé à pousser les choses
-aussi loin, bien qu'il fût fort animé, les empêcha de suivre le
-premier mouvement et surtout de se servir du langage qu'ils semblaient
-prêts à employer dans leur réponse. Il les contint, et essaya des
-moyens d'adresse, dans lesquels il excellait lorsqu'il n'était pas
-jeté hors de son caractère. Il vit les Autrichiens d'abord, en
-commençant par le prince de Schwarzenberg et l'empereur François. Il
-trouva le premier non pas arrogant à la façon des Prussiens, mais
-sévère et résolu, et fut même assez mécontent de lui pour s'en
-plaindre à M. de Metternich, qu'il accusait d'avoir rempli de fausses
-idées le chef de l'armée autrichienne. Il aborda ensuite l'empereur
-François, chez lequel il trouva la politesse d'un hôte envers ses
-hôtes, mais cette tranquille détermination qui souvent impose plus que
-l'emportement. Il eut enfin une nouvelle entrevue avec M. de
-Talleyrand. C'était la troisième, car depuis qu'Alexandre était à
-Vienne il comptait les rencontres avec l'illustre diplomate, chez qui
-cependant il avait à Paris consenti à prendre logement. Cette fois il
-sollicita pour ainsi dire l'entrevue, et prenant M. de Talleyrand par
-le bras dans l'un des salons de Vienne, il lui assigna lui-même un
-rendez-vous. M. de Talleyrand s'étant présenté au jour indiqué, il
-l'accueillit sinon avec le séduisant abandon des premiers temps, du
-moins avec une bonne grâce amicale qui était une invitation à se
-rapprocher, et traita avec une remarquable modération les sujets qui
-peu auparavant lui ôtaient tout son sang-froid. Il demanda à M. de
-Talleyrand comment il se faisait qu'après s'être montré à Paris
-favorable au projet de reconstituer la Pologne, il s'y montrait
-aujourd'hui si contraire, à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il était
-encore partisan de la restauration de la Pologne, mais de la Pologne
-libre, indépendante, ayant un caractère européen, et non pas de la
-Pologne russe. Le diplomate français ajouta, conformément à la
-tactique déjà employée, que du reste l'affaire de la Pologne ne
-regardait plus la France; que dès qu'il ne s'agissait pas de refaire
-une vraie Pologne, mais de tracer des frontières entre l'Allemagne et
-la Russie, il leur abandonnait une besogne qui les intéressait
-exclusivement, et que dans cette question la Russie ne rencontrerait
-pas les Français sur son chemin. C'était une sorte de rapprochement
-sans doute, mais ce n'était presque rien accorder au czar que de lui
-concéder la Pologne, si on ne lui concédait la Saxe en même temps. Sur
-ce dernier point M. de Talleyrand parut inflexible, et négligeant les
-arguments tirés de l'équilibre européen, il s'efforça de démontrer à
-l'empereur Alexandre que le repos du monde, la gloire de l'Europe,
-tenaient désormais au rétablissement de la légitimité en toute chose
-et en tout lieu. De telles idées n'avaient guère de crédit auprès du
-czar surtout dans la bouche de M. de Talleyrand. Il ne parut pas
-attacher grande importance à ces professions de foi de l'ancien
-ministre de l'usurpateur, et il lui répéta qu'il était engagé à
-l'égard des Prussiens, que sa politique à lui c'était la fidélité à sa
-parole, et que si M. de Talleyrand pouvait décider les Prussiens à le
-dégager de celle qu'il leur avait donnée, il n'insisterait pas.--M.
-de Talleyrand répondit qu'il fallait s'adresser à d'autres que lui
-pour se faire écouter des Prussiens, mais que l'empereur Alexandre
-avait un moyen de changer leurs résolutions, c'était de leur rendre
-leur part de la Pologne.--Vous voulez donc, repartit Alexandre, que je
-me dépouille pour vous contenter?... je ne puis l'entendre ainsi. Mais
-tenez, ajouta-t-il, faisons un marché. J'ai votre secret, je sais quel
-est ici votre objet principal; vous poursuivez la chute de Murat. Eh
-bien (en tendant la main à M. de Talleyrand), unissons-nous, je serai
-avec vous dans cette question, et elle sera bientôt décidée suivant
-vos voeux, si vous me concédez la Saxe.--Il y avait en ce moment sur
-le visage d'Alexandre l'expression vive et caressante du désir, et il
-était clair que si on avait autrement entendu à Vienne les intérêts de
-la France, si on ne les avait pas fait consister uniquement dans le
-salut de la Saxe, on aurait tout obtenu de la Russie. Mais M. de
-Talleyrand dont le thème était arrêté, demeura insensible aux
-séductions d'Alexandre, et lui répondit qu'il ne pouvait accepter une
-semblable proposition, car c'était admettre l'usurpation sur un point
-de l'Europe pour faire triompher la légitimité sur un autre, qu'il lui
-fallait la légitimité partout, et il parla comme le pontife d'une
-religion qui malheureusement faisait sourire Alexandre.
-
-Le marché n'ayant pu se conclure, le czar voulut au moins tirer
-quelque chose de cette entrevue, et savoir de M. de Talleyrand ce
-qu'étaient les armements de la France dont on s'entretenait beaucoup
-à Vienne, et quel était l'usage qu'on se proposait d'en faire. Sans
-paraître attacher d'importance à ses questions, mais approchant de M.
-de Talleyrand sa bonne oreille (il en avait une de laquelle il
-entendait difficilement), il lui demanda dans quel état se trouvait
-l'armée française, et si on avait jugé utile de la réorganiser, ainsi
-que le bruit en courait à Vienne.--Alors avec un art qu'il possédait
-au plus haut degré, et avec une expression incomparable
-d'indifférence, M. de Talleyrand raconta à l'empereur tout ce qu'on
-avait fait, et tout ce qu'on faisait encore pour reconstituer l'armée
-française, pour l'attacher au nouveau gouvernement, et surtout pour la
-rendre aussi présentable que jamais à l'ennemi. Il dit négligemment
-qu'on avait 200 mille hommes dans le moment, qu'on en aurait 300 mille
-au mois de mars, tous vieux soldats revenus de l'étranger, et ayant
-remplacé dans les cadres les conscrits de 1815. Il donna ces détails
-comme ne songeant point à produire un effet, et comme ne s'apercevant
-pas même de celui qu'il produisait. Alexandre dissimula ses
-impressions moins bien que M. de Talleyrand, et ils se quittèrent avec
-une politesse recherchée, mais le czar fort touché de ce qu'il avait
-appris, car il ne doutait pas que ces nouvelles forces de la France ne
-fussent au service de l'Angleterre et de l'Autriche, s'il y avait
-guerre pour la question de la Saxe et de la Pologne.
-
-Cependant, afin de s'en mieux assurer, Alexandre envoya auprès de M.
-de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de
-la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de rapprocher
-la Russie et la France. Le motif de la visite était une phrase de la
-dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée l'opinion
-des puissances européennes, et notamment celle de la France contre le
-projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le véritable
-sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel de
-l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on voulait
-savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus qu'il
-n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition déjà
-formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de manière
-cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois
-puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour
-celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en
-même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France
-marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il
-se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut
-croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de
-l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était
-réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique
-adoptée c'était l'essentiel.
-
-[En marge: Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de
-la Russie et de la Prusse.]
-
-Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les
-projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands,
-ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne,
-voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester
-contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait
-de cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de Wurtemberg,
-celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui, soit avec
-nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière brillante,
-et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse Catherine qu'il
-devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce prince,
-habituellement peu d'accord avec son père, usa de son influence pour
-empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits princes du
-courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et réussit à les
-arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité chargé des
-affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux jusqu'à ce
-que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que ses
-résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait prises à
-l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands s'intéressaient
-presque autant qu'à eux-mêmes.
-
-[En marge: En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se
-résigne à faire quelques concessions.]
-
-Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il
-fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin,
-quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première
-exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais.
-Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de
-toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix,
-ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin
-de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte nº 54.) Il devait
-avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire
-suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir
-refait une Pologne, et il avait à peu près gagné cette espèce de
-gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par
-amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc
-prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé.
-
-[En marge: Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le
-laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse
-d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.]
-
-La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le
-grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien
-territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire
-s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et
-finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau.
-(Voir les cartes n{os} 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur la
-rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour
-composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle
-que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se
-serait avancé en pointe jusqu'au coeur de la monarchie prussienne, ce
-qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi ces
-derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines
-considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus
-besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à
-Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen,
-c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur
-cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus
-rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une
-assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant
-effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu
-au-dessous de Konin, et en tirant à partir de ce point une ligne
-jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour limite,
-puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui donnent
-origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles ayant comme
-frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable, dirigée
-contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la frontière
-polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore autour d'elle
-un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et demi de
-Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du
-grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses
-anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était
-autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en
-Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait
-en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état
-de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la
-rétablir.
-
-[En marge: Les concessions sont moins faciles à l'égard de
-l'Autriche.]
-
-[En marge: La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais
-elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au
-Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.]
-
-[En marge: Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol,
-formant la Gallicie orientale.]
-
-À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce
-qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les
-prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant
-bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de
-couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit
-du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever,
-excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant
-d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française. Son
-entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la
-tête polonaise la plus exaltée, même celle d'Alexandre, n'aurait pas
-songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y avait les
-provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à la Pilica
-d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait acquises lors
-du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises pour constituer
-le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à l'Autriche, elle
-aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux portes de Varsovie.
-Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on avait refait une
-Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était bien le cas de
-lui rappeler que si les traités de Kalisch, de Reichenbach, de
-Toeplitz, conclus dans l'hypothèse de succès restreints, exigeaient la
-restitution des portions du grand-duché à leurs anciens possesseurs,
-les succès inespérés de la coalition lui avaient tant profité en
-Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait bien admettre qu'ils
-profitassent également à la Russie. Or celle-ci n'avait de profits à
-cueillir que sur la Vistule. Aussi ne craignait-on pas de sérieuses
-objections de la part de l'Autriche. On avait au surplus à lui offrir
-des concessions d'un certain prix, en lui laissant les mines de sel de
-Wieliczka, en érigeant Cracovie en ville neutre (ainsi qu'Alexandre
-songeait à le faire pour Thorn), enfin en restituant à la Gallicie le
-beau district de Tarnopol, que Napoléon en avait détaché en 1809, pour
-punir l'Autriche de la guerre qu'elle nous avait déclarée à cette
-époque.
-
-[En marge: En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens
-à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.]
-
-La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché
-de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins
-exigeante en Allemagne, et tâcha de s'entendre amiablement avec
-l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le
-conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à
-l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales
-sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais
-certainement scandaleuse pour tous.
-
-[En marge: Note prussienne du 20 décembre.]
-
-[En marge: Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.]
-
-[En marge: Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du
-Rhin.]
-
-Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus
-conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche
-relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg
-d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du
-10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement
-raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce
-le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de
-l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à
-l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en
-quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions
-posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse
-admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites
-entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la
-destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général
-l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la
-Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour
-que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet
-de Vienne. Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en
-faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus
-fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées, mais
-surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire qu'elle
-avait supporté presque tout le poids des grandes journées des 16, 17,
-18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous les
-publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce droit
-au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était pas
-moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par
-l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à
-Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en
-sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour
-embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré
-Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir
-en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon
-exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne
-s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un
-pays dans un autre. On avait de quoi lui composer sur la gauche du
-Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une
-discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le
-peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière
-de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné
-sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des
-provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle
-ne les avait acceptées que _pour le bien général_, et pour se
-conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet
-abandon, il serait facile de ménager au roi de Saxe une situation
-égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau, de Hesse.
-On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on conserverait
-ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel déplacement
-de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire, Charles-Quint en
-avait donné l'exemple dans la maison de Saxe elle-même, en
-transportant la branche actuellement régnante d'un simple duché sur le
-trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier siècle, pour
-l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la maison de
-Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un morcellement de
-la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on accédait à l'idée de
-n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une diminution de territoire.
-D'abord on désolerait les Saxons, auxquels on avait promis de ne pas
-les séparer les uns des autres, et on ferait de plus un mauvais
-arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la moitié, ne
-suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout de sa belle
-capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un foyer de
-mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant toujours la
-reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête d'un prince
-saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des dispositions
-que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la Prusse dans sa
-totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la gauche du
-Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche le
-voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car
-dans son état actuel la Saxe était incapable de former entre les deux
-grandes puissances germaniques une barrière de quelque solidité. Le
-grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses guerres de
-son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à Dresde, et pour
-s'établir à Koenigstein, comme Napoléon lui-même venait de le prouver
-encore tout récemment, et c'était toujours ainsi qu'agirait le
-gouvernement prussien, si le malheur voulait que la Prusse et
-l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur ce point
-les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à l'un des
-désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la ville de
-Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de l'Europe
-envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à laquelle
-on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout à la
-fois la même population qu'en 1805, et une meilleure configuration
-géographique. Ce dernier point avait été formellement stipulé, car
-tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa configuration, et en
-l'obligeant à s'étendre de Koenigsberg à Aix-la-Chapelle pour un
-intérêt qui n'était pas le sien, on aurait encore plus mal composé son
-territoire, si en même temps on ne la renforçait pas considérablement
-au centre en lui permettant de s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait
-donc manqué envers elle à la gratitude, aux engagements pris, et à
-l'équilibre européen, si intéressé à ce que la Prusse fût bien
-constituée. Il fallait même l'avouer, l'ambition dont on l'accusait
-n'avait eu qu'une cause, c'était le désir de réparer les défectuosités
-de sa configuration géographique, et en lui accordant ce qu'elle
-demandait aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement
-pour toujours.
-
-Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais
-elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient
-données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à
-s'entendre qu'à rompre.
-
-[En marge: L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.]
-
-[En marge: Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule
-jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.]
-
-La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre
-pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques
-concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne
-pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz,
-elle eût été mal venue de contester à la Russie une augmentation
-d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie ne pouvait la
-trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait moins craint la
-guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui de la part de la
-France, elle eût peut-être contesté le principe même de la
-reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une
-Pologne russe. Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la
-Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche
-n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre
-s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur.
-Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant
-concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la
-Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la
-prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche
-consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant le cours
-de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San devenait la
-limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne frontière
-gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel de
-Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir
-obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie
-se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de
-Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les
-annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide,
-et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle
-abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de
-Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été
-promise, était une compensation des provinces dont la restitution
-promise n'était pas effectuée.
-
-[En marge: L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.]
-
-Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait
-du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande
-de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se
-montrer ferme à l'égard de la Saxe.
-
-[En marge: Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du
-territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et
-la Saxe suffisamment punie.]
-
-En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la
-principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec
-l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel
-ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas
-accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs
-qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-coeur,
-par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la
-Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, car en supprimant la
-Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre germanique, et on
-offensait gravement le sentiment moral de l'Allemagne. De plus,
-ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant changé d'avis, et
-refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était plus permis de
-songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce point donc
-l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle n'accorderait
-que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi
-Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour
-mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement
-pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805.
-
-[En marge: Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.]
-
-Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que
-la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du
-sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon
-4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions,
-c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en
-avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi
-victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant
-Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore
-3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à
-prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille
-sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en
-1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un
-accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le
-territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison
-de Saxe-Weimar, 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui faisaient
-avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille, c'est-à-dire
-un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant en Pologne
-au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les provinces à la
-gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la droite, en
-comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait donc plus
-à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était facile de
-médiatiser encore quelques princes secondaires, et de ramasser de la
-sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire le sacrifice des
-300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par conséquent plus à
-chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire l'ambition prussienne,
-et en les demandant à la Saxe dont la population s'élevait à 2
-millions 100 mille individus, on pouvait laisser à celle-ci sa
-situation presque entière, car elle ne pèserait pas beaucoup moins
-dans la balance germanique avec 1800 mille sujets qu'avec 2 millions
-100 mille.
-
-[En marge: Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.]
-
-Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche,
-tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les
-peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de
-la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se
-livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à
-contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de
-prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de
-populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne
-différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces
-têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs de
-Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux qu'un Polonais
-des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle, et surtout
-qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne valait
-incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn, contre
-lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu compte
-de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à l'une
-ou à l'autre puissance.
-
-[En marge: Pour vider ces contestations on imagine de former une
-commission d'évaluation.]
-
-On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de
-toutes les questions de premier ordre, de former une commission
-spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et
-d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause.
-
-[En marge: Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission
-à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la
-Saxe comme une question de principes.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la
-France fera partie de la commission proposée.]
-
-Lord Castlereagh vint dans les derniers jours de décembre en parler à
-M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission
-comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces
-évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la
-question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de
-chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de
-cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire
-britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la
-sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres,
-et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à
-lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la
-France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois
-puissances s'engageraient à maintenir l'existence de la Saxe à titre
-de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la Prusse.
-Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement, recula de
-plusieurs pas.--Vous me proposez là, dit-il à M. de Talleyrand, une
-alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine ou probable. Or
-la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y déciderons qu'à la
-dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer, nous aviserons
-alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui en seront la
-conséquence.--
-
-M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une
-commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait.
-
-[En marge: La Prusse refuse l'admission de la France dans la
-commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.]
-
-L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les
-parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un
-commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon
-formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de
-disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été
-dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à
-Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on
-avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de
-faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa
-participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable. Mais
-sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup
-parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à
-l'engagement secret d'agir exclusivement entre _quatre_. Il aurait
-fallu que M. de Metternich et lord Castlereagh avouassent ici que,
-dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la
-France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment
-l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse
-montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui
-allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre
-publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut
-décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission
-d'évaluation.
-
-[En marge: M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera
-Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la
-commission d'évaluation.]
-
-[En marge: Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et
-admettent la France.]
-
-Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de
-Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre
-d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec
-beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand
-qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne,
-n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord
-Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France
-dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que
-c'étaient sans doute les _alliés_ qui n'avaient pas voulu
-d'elle.--Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des
-_alliés_, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère
-de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les _alliés de
-Chaumont_, restez entre vous. Aujourd'hui même l'ambassade française
-quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour
-les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé,
-la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et
-l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue son
-représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et la Pologne,
-il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les sauver.--Ces
-paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles préparaient une
-situation fort difficile dans le Parlement britannique, émurent
-singulièrement lord Stewart, et il courut avertir son frère de l'orage
-qui se formait. Bien qu'on ne prît pas entièrement au sérieux les
-menaces de M. de Talleyrand, cependant la crainte de ce qui pouvait en
-résulter pour le repos de l'Europe, et plus encore pour le cabinet
-britannique, lorsqu'il serait connu qu'on avait pu sauver la Saxe et
-la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu, uniquement pour persister
-dans un système ridicule d'exclusion à l'égard de la France, cette
-crainte stimula lord Castlereagh et lui donna un courage qu'il n'avait
-pas eu d'abord envers les _alliés_. Il les assembla de nouveau, leur
-fit sentir le danger de provoquer un éclat qui pourrait mettre
-l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il ne se chargerait pas d'une
-responsabilité pareille aux yeux de l'Angleterre, fut fortement appuyé
-par M. de Metternich, et l'admission du commissaire français fut
-décidée malgré les Prussiens. Un billet courtois de lord Castlereagh
-en fit part le soir même à M. de Talleyrand.
-
-[Date en marge: Janv. 1815.]
-
-[En marge: Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.]
-
-[En marge: La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la
-Saxe, porte la parole pour les Prussiens.]
-
-[En marge: Propositions russes.]
-
-[En marge: La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.]
-
-M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission
-d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le
-représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la
-Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire
-avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche
-relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de
-Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la
-question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux
-puissances, et présenta les conclusions suivantes. La Prusse aurait
-comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie
-lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout
-entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui
-rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris
-avec elle de mieux constituer son territoire. Le roi de Saxe serait
-transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un
-territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour
-capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au
-milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France,
-préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la
-Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée,
-une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris
-sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré
-toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon
-ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait
-désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres
-puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la
-présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur
-donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une
-sorte d'indépendance civile, un régime conforme à leurs moeurs, et un
-traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et agricoles.
-
-Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un
-suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de
-Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que
-satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus
-son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour
-le développement et la discussion de ces diverses propositions.
-
-[En marge: Lord Castlereagh reçoit le 1er janvier 1815 la nouvelle de
-la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles
-toutes les forces anglaises.]
-
-Le lendemain 1er janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une
-grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation.
-L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et
-elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent
-européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y
-avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui
-laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était
-maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille
-hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la
-nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la
-Prusse et la Russie.
-
-[En marge: La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2
-janvier.]
-
-[En marge: À cette séance les Prussiens ont la parole.]
-
-Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour
-discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de
-l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux
-Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de
-le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était
-leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus devant ce
-tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que d'en
-appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande
-animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur
-nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire
-avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe,
-que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la
-Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig
-dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur
-disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que
-soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient
-pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient
-ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque
-agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui
-ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein
-notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout
-ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui
-et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne.
-
-[En marge: Arrogance de la légation prussienne excitée par les
-militaires de sa nation.]
-
-[En marge: Elle menace de recourir aux armes.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne
-recevra la loi de personne.]
-
-[En marge: Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion,
-lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche,
-pour réprimer l'arrogance des Prussiens.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de
-Metternich pour la mûrir.]
-
-Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra
-dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments.
-Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions
-tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se
-calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le
-poursuivrait au besoin par la voie des armes. À cette déclaration,
-lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui était
-surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant
-favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et
-dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour
-recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux
-armes elle opposerait les armes. Il sortit exaspéré, dans un état
-d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion
-là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment,
-c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les
-_alliés_ de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui
-s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait
-pas de telles insolences. Son coeur déchargé d'un poids énorme, celui
-de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il se
-montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de
-céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit
-interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et
-lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est
-qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et
-l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et
-russe.--Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et
-M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette
-invitation, prit la plume. À eux deux, retournant le sujet en divers
-sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la
-France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille
-hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre
-européen leur attirait des ennemis qu'on ne désignait point, mais qui
-n'avaient pas besoin d'être désignés pour être universellement
-reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet, promettant de
-revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et s'être
-concerté avec lui.
-
-M. de Talleyrand était au comble de ses voeux. Arrivé à Vienne avec la
-crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à
-jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont,
-et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le
-principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat
-que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de
-dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une
-nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si
-le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou
-même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu
-attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de
-patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la
-France.
-
-[En marge: Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le
-projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement
-défensif, retourne chez M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille
-hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances
-qu'on ne désigne pas.]
-
-Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre
-les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous
-les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de
-Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés
-d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des
-alliés ingrats et cruellement exigeants. Après s'être entendu avec lui
-sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter
-à M. de Talleyrand le projet de la veille savamment élaboré. Lord
-Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à lui
-donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait, en
-effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans aucune
-vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre européen, l'une
-des trois puissances contractantes encourait l'hostilité d'autres
-puissances européennes, la France, l'Angleterre, l'Autriche,
-s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la défense de
-la partie attaquée. À ces stipulations développées en plusieurs
-articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon lui,
-était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne. Cette
-stipulation était la suivante.
-
-[En marge: Article important par lequel la France s'engage à se
-renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.]
-
-Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées
-d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un
-principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes
-légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait
-d'avance que, dans le cas où, _à Dieu ne plaise, la guerre
-s'ensuivrait_, on se tenait _pour lié par le traité de Paris, et
-obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les
-frontières de chacun_.
-
-[En marge: Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les
-deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su
-faire payer les secours de la France en les laissant désirer.]
-
-[En marge: Le traité d'alliance signé le 3 janvier.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule
-même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par
-Louis XVIII.]
-
-[En marge: Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le
-Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité
-d'alliance.]
-
-[En marge: Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la
-conception d'un plan de campagne.]
-
-Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si
-dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour
-la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût
-attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle
-condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On
-aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la
-guerre, selon son résultat et selon les services de chacun. Mais
-s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant gourmandé
-tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas possible,
-quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir toujours répété
-que la France n'avait en vue que la cause des principes, d'avouer que,
-dans certains cas, elle songerait aussi à ses intérêts! On lui eût
-tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et incontinent on serait
-allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en leur concédant ce
-qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas été grand, car la
-politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus désavantageuse pour
-nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et nous l'aurions eue
-pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en venir à un tel
-résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec les Russes et
-les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque manière, et qui ne
-nous auraient pas demandé de faire la guerre pour eux, uniquement pour
-avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après s'être si constamment
-associé aux Anglais et aux Autrichiens, après les avoir tant pressés,
-tant priés d'agir, il n'était plus temps de se montrer difficile et de
-repousser la condition qu'ils exigeaient: et pourtant la condition
-était dure! À la suite de vingt ans de guerres sanglantes, lorsque
-nous étions à peine rentrés en possession de la paix, de la paix qui
-était le titre le plus populaire des Bourbons, la compromettre si tôt,
-nous exposer à verser encore des torrents de sang français, pour que
-l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard de la Russie, l'Autriche
-à l'égard de la Prusse, ce n'était pas en vérité la peine, et tandis
-que les puissances pour lesquelles nous allions nous battre
-conserveraient toutes nos dépouilles, et, grâce à nous, y ajouteraient
-la sécurité, ne pas recouvrer la moindre de ces dépouilles, être
-réduits à l'honneur de servir gratis ceux de nos vainqueurs qui
-avaient le plus travaillé à nous ramener aux frontières de 1790, était
-véritablement un sort assez triste! Mais, nous le répétons, il n'y
-avait pas moyen de reculer, et après tout ce que nous avions dit et
-fait, il fallait accepter la convention du 3 janvier avec l'article
-qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous obligeait à prendre pour
-base d'une paix future le traité du 30 mai. M. de Talleyrand signa
-sans une observation et eut raison de n'en faire aucune, car l'article
-n'était acceptable qu'à la condition de n'y pas prendre garde. Il
-fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la face de ceux qui
-l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce que fit M. de
-Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour qu'on lui
-promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus Louis
-XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un moment
-le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré par la
-légation française dont il relevait l'importance, si peu utile à la
-dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé dans la
-nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret le plus
-absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un motif
-d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas donner
-à tous les ennemis de la coalition la joie de la voir si
-scandaleusement divisée. Pourtant on fit exception à ce secret en
-faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont
-l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près
-assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte
-de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la
-Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence
-de la convention fût le moins du monde divulguée. Un plan d'opérations
-militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France,
-qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de
-la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français
-capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception
-de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous
-l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en
-Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer
-dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M.
-de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui
-communiquant le traité qu'il venait de conclure.
-
-[En marge: Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution
-dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les
-Prussiens sont intimidés.]
-
-Bien que le secret de la nouvelle coalition fût scrupuleusement gardé,
-pourtant il se manifestait un tel concert dans le langage des cours
-d'Angleterre, de France et d'Autriche, qu'on ne pouvait douter de leur
-accord, et de leur résolution de soutenir leur dire jusqu'à la
-dernière extrémité. Un autre symptôme non moins significatif, c'était
-l'attitude de la Bavière. Quoique tous les États allemands, même ceux
-du Nord, partageassent ses sentiments, elle seule, grâce à la force
-qu'elle avait acquise depuis quinze ans, et à sa situation
-géographique qui la mettait à l'abri des coups de la Prusse, osait
-manifester hautement sa manière de penser, et faire entendre des
-propos de guerre. Les Prussiens avaient donc beau crier, menacer, soit
-dans la commission, soit dans le public, on les laissait dire, et
-personne ne faiblissait sur le point essentiel, celui de la
-conservation de la Saxe, sauf quelques sacrifices pour arrondir le
-territoire de la Prusse, et pour punir, disait-on, le roi
-Frédéric-Auguste. Quand on parlait de punir ce prince infortuné,
-c'était une pure concession de langage aux passions du moment, car
-chacun savait bien que ce délit d'alliance avec Napoléon dans la vue
-de s'agrandir, tout le monde l'avait commis, aussi bien parmi les
-grandes puissances que parmi les princes allemands du dernier rang;
-chacun savait que le malheureux roi de Saxe, surpris le dernier dans
-notre alliance, n'avait agi que par contrainte, qu'entre l'Europe et
-Napoléon il n'avait eu d'autre duplicité que celle de la faiblesse, et
-qu'enfin, si pour racheter sa conduite, il fallait un acte mémorable
-de défection envers la France, l'armée saxonne l'avait commis assez
-éclatant pour obtenir le pardon de son souverain.
-
-[En marge: Alexandre en soutenant la Prusse dans son désir d'avoir la
-Saxe, ne voulait cependant pas pousser l'insistance jusqu'à la
-guerre.]
-
-[En marge: La Prusse ne l'aurait pas osé non plus, et elle laisse la
-question se transformer en une question de chiffres.]
-
-Mais tout en accordant une certaine réduction des États du roi de
-Saxe, personne n'en admettait la confiscation totale au profit de la
-Prusse, et il y avait évidemment un parti pris qu'il eût été bien
-grave de braver. Les chefs imprudents de l'armée prussienne y étaient
-fort disposés, mais leur roi était loin de le vouloir, et Alexandre ne
-les eût pas suivis dans cette témérité, ce qui équivalait à une
-impossibilité. Alexandre en soutenant dans la commission d'évaluation
-qu'il fallait annexer la Saxe entière à la Prusse, alors que pour
-lui-même il avait consenti au sacrifice du duché de Posen, faisait
-tout ce que son ami Frédéric-Guillaume pouvait attendre de son
-dévouement; mais cet ami n'eût pas osé lui demander de pousser les
-choses jusqu'à la guerre contre la France, l'Angleterre, l'Autriche,
-et presque tout le corps germanique. On s'aperçut bientôt de cette
-situation dans la commission elle-même, par l'attitude des diverses
-légations. Les Prussiens et les Russes, tout en persistant à réclamer
-en principe la Saxe entière, ne purent cependant s'empêcher d'entrer
-dans les discussions de chiffres soulevées par l'Autriche. Celle-ci
-s'était attachée à prouver qu'en tenant compte de toutes les
-restitutions déjà obtenues en Pologne, en Westphalie, dans les
-provinces rhénanes, la Prusse ne pouvait pas prétendre à plus de 3 à
-400 mille habitants de la Saxe, pour se retrouver dans l'état de 1805,
-qu'on avait promis de lui rendre. Les diplomates prussiens se laissant
-engager dans cette controverse, opposèrent évaluation à évaluation, et
-soutinrent qu'il leur faudrait plus de la moitié de la Saxe,
-non-seulement en territoire mais en population. Dès qu'ils
-consentaient à se placer sur ce terrain, ils s'avouaient presque
-vaincus, car ils admettaient le principe de leurs adversaires, qui
-était la conservation de la Saxe avec des sacrifices plus ou moins
-étendus. Le traité du 3 janvier, en donnant aux antagonistes de la
-Russie et de la Prusse un ensemble, une décision qui frappaient tous
-les regards, avait, quoique tenu secret, contribué beaucoup à résoudre
-la question au fond. Et en effet, du moment qu'on n'en était plus qu'à
-des disputes de chiffres, on devait inévitablement s'entendre.
-
-[En marge: Le mois de janvier employé tout entier à discuter les
-évaluations contradictoires de la Prusse et de l'Autriche.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh pousse à une prompte conclusion, appelé
-qu'il est à Londres pour répondre aux interpellations du Parlement.]
-
-[En marge: On aboutit à l'idée de conserver la Saxe en lui enlevant
-une portion de son territoire.]
-
-Le mois de janvier fut consacré à des discussions de ce genre. Une
-circonstance particulière contribua à les faire aboutir plus tôt à un
-résultat définitif. Suivant son usage, le Parlement britannique devait
-se réunir en février. Lord Castlereagh était rappelé par ses collègues
-afin de justifier son oeuvre, obscure pour le public, et pour les gens
-informés eux-mêmes entachée du reproche de versatilité, car avant de
-défendre la Saxe il avait commencé par la sacrifier. Le duc de
-Wellington devait quitter l'ambassade de Paris pour venir le remplacer
-à Vienne. L'illustre secrétaire d'État britannique, certain désormais
-de faire céder la Prusse sur le fond de la question, désirait la
-dédommager de ce sacrifice par beaucoup de concessions de détail, la
-rattacher ainsi à son système d'alliance favori, et en même temps
-accélérer la fin du congrès par une extrême facilité à l'égard des
-accessoires. Il ne voulait pas en effet quitter Vienne sans que les
-principales questions fussent résolues, et sans avoir des résultats
-positifs à communiquer au Parlement. Du reste son impatience était
-universellement partagée. Les souverains, ceux qui recevaient
-l'hospitalité comme celui qui la donnait (et à ce dernier il en avait
-déjà coûté 25 millions), étaient las de ce mélange de fêtes frivoles
-et de discussions amères. Ils venaient de passer deux années entières,
-celles de 1813 et de 1814, dans les anxiétés d'une guerre épouvantable
-et d'une diplomatie armée des plus agitées. Il leur tardait de rentrer
-chez eux, d'y vaquer à leurs affaires, d'y jouir de la paix et d'en
-faire jouir leurs peuples. C'est la fatigue bien plus que la raison
-qui met ordinairement fin aux longues luttes. Aussi tout tendait-il à
-un accord, après avoir tendu deux mois entiers à une rupture
-éclatante, et à une nouvelle guerre pour le partage des fruits de la
-victoire.
-
-[En marge: Cérémonie funèbre du 21 janvier à Vienne.]
-
-M. de Talleyrand soigneux des apparences au moins autant que du fond
-des affaires, et tout en le dédaignant, s'appliquant à flatter le
-parti imprudent qui dominait en France, avait persuadé à tous les
-souverains actuellement réunis, de mêler à la suite non interrompue de
-leurs fêtes une cérémonie funèbre en l'honneur de Louis XVI, laquelle
-naturellement aurait lieu le 21 janvier. M. de Talleyrand y tenait
-pour le double effet qu'elle devait produire à Vienne et à Paris, car
-à Vienne elle serait un acte marqué de déférence envers la légation
-française, à Paris elle plairait aux royalistes, et serait une preuve
-de son influence sur les têtes couronnées. Une pareille proposition,
-opportune ou non, une fois faite ne pouvait être repoussée, car nul
-n'aurait voulu refuser ses hommages à l'auguste victime du 21 janvier,
-et d'ailleurs c'était une nouvelle malédiction jetée à la face de la
-révolution française, qui ne devait pas être désagréable aux
-souverains réunis à Vienne. L'empereur Alexandre seul, sans opposer un
-refus, fit une simple observation. Il dit que personne ne pouvait
-douter des sentiments que l'Europe portait à l'infortuné Louis XVI,
-mais que c'était là une scène de parti, qui, fort impolitique à Paris,
-était à Vienne une imitation maladroite et peu digne, qu'au surplus,
-si on persistait, il se rendrait à la cérémonie proposée, la légation
-française étant seule juge de ce qui convenait à son gouvernement.
-
-Ainsi cette réunion de têtes couronnées, qui récemment avait encouru
-quelque ridicule par l'excès de ses plaisirs et de son luxe, se
-couvrit tout à coup de deuil, et le 21 janvier se transporta tout
-entière à la belle cathédrale de Saint-Étienne, pour y assister à un
-service solennel en l'honneur de Louis XVI. Rien ne manqua à la pompe
-de cette cérémonie. Les souverains s'y montrèrent entourés de leur
-cour; un prêtre français prononça l'oraison funèbre de Louis XVI et de
-Marie-Antoinette, et après quelques heures de ce deuil politique, on
-revint aux fêtes et aux affaires de ce congrès, qui est resté aussi
-célèbre par les unes que par les autres.
-
-[Date en marge: Fév. 1815.]
-
-[En marge: Portions de territoire enlevées à la Saxe.]
-
-[En marge: On lui ôte un tiers de sa population, et presque une moitié
-de sa superficie.]
-
-[En marge: Grande dispute pour Torgau, qui reste définitivement à la
-Prusse.]
-
-MM. de Metternich, de Talleyrand et lord Castlereagh, voyant la Prusse
-à peu près vaincue, se concertèrent sous la direction du prince de
-Schwarzenberg, représentant des intérêts militaires autrichiens, pour
-opérer une dislocation de la Saxe, qui, sans détruire entièrement ce
-royaume, pût satisfaire les convoitises de sa voisine. D'abord ils
-convinrent de lui ôter la plus grande partie de ce qu'elle avait sur
-la droite de l'Elbe, et notamment la haute et la basse Lusace. La Saxe
-véritable en effet était bien plus sur la gauche de l'Elbe, et la rive
-droite se composait principalement de provinces annexées. Toutefois
-en lui enlevant les haute et basse Lusace, on lui en conserva la
-portion qui bordait les défilés de la Bohême, c'est-à-dire Bautzen et
-Zittau. Puis sur la gauche de l'Elbe on convint de l'amoindrir vers la
-Misnie et la Thuringe, c'est-à-dire vers le pays plat qui était le
-plus étendu mais le moins peuplé, et on lui réserva le pays montueux
-qui était non-seulement le plus industrieux, mais le plus intéressant
-pour l'Autriche dont il longeait la frontière. On voulait d'abord ne
-prendre que 4 à 500 mille âmes à la malheureuse monarchie placée sous
-le scalpel des géographes du congrès, mais sur les instances de lord
-Castlereagh qui tenait à reconquérir l'amitié des Prussiens, et
-surtout à finir promptement, on consentit à un sacrifice de 700 mille
-âmes sur 2 millions 100 mille, qui composaient l'ancien domaine de la
-Saxe. On lui ôtait donc un tiers de sa population, avec une moitié à
-peu près de sa superficie territoriale. Les positions sur l'Elbe
-importaient plus encore que l'étendue du sol. Il y en avait une qui
-fut vivement disputée, c'était celle de Torgau. Après avoir livré
-Wittenberg, abandonner encore Torgau, qui d'après le conseil connu de
-Napoléon, et son exemple décisif en cette matière, était devenue la
-principale place du haut Elbe, était grave. Le prince de Schwarzenberg
-et M. de Talleyrand voulaient résister, mais abandonnés par lord
-Castlereagh, ils furent contraints de céder. On arrêta enfin un plan
-qui transférait à la Prusse, outre les points importants de Wittenberg
-et de Torgau, la moitié, avons-nous dit, du territoire saxon, et un
-tiers de sa population. Il est vrai que les principales villes et le
-territoire le plus riche de la Saxe restaient à Frédéric-Auguste.
-
-Ce plan, arrêté entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, pendant que
-les commissaires discutaient, et souvent disputaient violemment, fut
-présenté à la commission d'évaluation dans les premiers jours de
-février. Il était évident que c'était un plan concerté, et que les
-Russes et les Prussiens n'obtiendraient pas beaucoup plus, même en
-courant la chance de se brouiller. Les engagements pris envers la
-Prusse étaient remplis et au delà, car on avait opéré, ce qui était
-encore une des formules du temps, sa reconstitution sur le pied de
-1805, et en traçant infiniment mieux certaines parties de ses
-frontières. Enfin on avait fait passer la Saxe du second rang au
-troisième dans l'échelle des États germaniques. La Russie d'ailleurs,
-ayant abandonné le duché de Posen et bravé la guerre pour la Prusse,
-était au terme de son dévouement. La Prusse le sentit, et résolut de
-céder. Toutefois il y avait un point qui lui tenait à coeur, parce que
-les militaires prussiens y attachaient leur amour-propre, et les
-commerçants prussiens leur intérêt, c'était la possession de la
-célèbre ville de Leipzig. L'acquisition de Leipzig était pour
-l'orgueil des Prussiens un dédommagement de l'humiliation qu'ils
-allaient subir en évacuant la Saxe qu'on leur avait, disaient-ils,
-laissé occuper, ce qui équivalait à la promesse de la leur attribuer
-tout entière.
-
-[En marge: Note du 8 février, par laquelle la Prusse prononce pour la
-première fois le mot d'acceptation, mais en demandant Leipzig.]
-
-En conséquence le 8 février la Prusse présenta une note dans laquelle
-prononçant pour la première fois le mot d'acceptation à l'égard de la
-transaction proposée, elle demandait qu'on lui accordât Leipzig, en
-faisant valoir qu'on ne lui donnait de la Saxe que la portion la moins
-riche, la moins peuplée, car elle ne contenait pas une seule ville
-importante. Elle ajouta par forme d'insinuation, en termes du reste
-très-modérés, que tandis qu'on la ramenait à l'état de 1805,
-l'Autriche gagnait, au delà de ce qu'elle avait à cette époque, 1500
-mille âmes directement, et deux millions au moins indirectement au
-profit de ses branches collatérales, établies à Florence, à Modène, à
-Parme, etc.
-
-[En marge: Grands efforts de sa part pour avoir Leipzig.]
-
-[En marge: Leipzig est refusé à la Prusse; mais Alexandre, pour la
-dédommager, lui abandonne Thorn.]
-
-[En marge: La Prusse adhère enfin aux arrangements proposés, et se
-contente du démembrement de la Saxe.]
-
-Comme il arrive ordinairement, le dernier jour fut l'un des plus
-agités. Le roi vit lord Castlereagh, dit à ce ministre qu'on voulait
-le déshonorer, lui rendre le retour à Berlin impossible, en lui
-faisant évacuer la Saxe après qu'il l'avait occupée, et que Leipzig
-pouvait seul adoucir l'amertume d'un pareil sacrifice. Il était facile
-de lui répondre que c'était sa faute si l'évacuation de la Saxe
-devenait si amère, car il l'avait occupée par une sorte de coup de
-tête impossible à soutenir, et ne devait s'en prendre qu'à lui-même de
-ce déboire. Lord Castlereagh fit part à ses alliés des instances de
-Frédéric-Guillaume; mais outre que les Anglais aimaient mieux, dans
-leur intérêt commercial, que Leipzig appartînt à un petit État qu'à un
-grand, le ministre britannique trouva une telle résistance sur ce
-point qu'il ne crut pas devoir insister. Seulement on s'entendit pour
-accorder encore quelque chose à la Prusse, qui marchandait
-opiniâtrement, et mille âmes par mille âmes, les territoires disputés.
-L'Angleterre pour le Hanovre fit un sacrifice de 10 mille âmes sur le
-lot de 300 mille que la Prusse devait lui abandonner, un autre de 50
-mille sur le lot des Pays-Bas, et enfin Alexandre, voulant tout
-pacifier, fit un sacrifice plus considérable encore. Il avait voulu
-que Cracovie à cause de son importance morale, Thorn à cause de son
-importance militaire, restassent villes libres et neutres. Il se
-désista de cette dernière prétention, et consentit à céder Thorn à la
-Prusse, qui eut ainsi toutes les places fortes de la basse Vistule,
-Thorn, Graudenz, Dantzig, après avoir déjà obtenu toutes celles de
-l'Elbe, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, etc. À ce prix Leipzig fut
-conservé à la Saxe, et la Prusse adhéra enfin aux arrangements
-proposés. Elle n'avait certes pas à se plaindre, et pourtant le
-fougueux Blucher, se livrant à des exagérations de langage dont son
-héroïsme aurait dû le garantir, s'écria qu'on ne pouvait plus porter
-l'uniforme prussien. Il avait assez prouvé, et devait prouver encore
-qu'on pouvait le porter avec honneur.
-
-Dès ce moment les principales difficultés du congrès étaient aplanies,
-et si les questions qui restaient à résoudre exigeaient des efforts,
-des sacrifices même, aucune n'était de nature à faire craindre la
-guerre, et les souverains en jugeaient tellement ainsi qu'ils étaient
-disposés à se retirer, pour laisser à leurs ministres le soin de les
-vider.
-
-[En marge: Ces arrangements terminés, il s'agit d'obtenir le
-consentement du roi Frédéric-Auguste.]
-
-[En marge: Ce prince était résolu à se laisser dépouiller sans jamais
-donner son consentement.]
-
-[En marge: On lui rend sa liberté, et on l'amène à Presbourg où les
-représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, qui
-l'ont sauvé, sont chargés de lui demander son consentement.]
-
-Cependant à l'égard de la Saxe elle-même il y avait à vaincre une
-dernière difficulté, qui n'était pas à mépriser, quelle que fût la
-puissance des anciens coalisés, et elle consistait à obtenir le
-consentement du roi Frédéric-Auguste. Ce prince doux et débonnaire,
-prisonnier à Berlin, avait pris la détermination de ne jamais adhérer
-à ce qu'on ferait contre lui, surtout si on voulait placer sa maison
-ailleurs qu'en Saxe. Or d'après les principes posés alors et dans tous
-les temps, il n'y avait de bien et irrévocablement acquis que ce que
-le souverain légitime transférait à autrui par un consentement libre
-et volontaire. Ces principes dont M. de Talleyrand s'était beaucoup
-servi dans l'intention de les faire appliquer plus tard à Murat,
-donnaient une véritable force morale au roi de Saxe, et à une époque
-où l'on avait la passion du définitif, où l'on tenait à sortir de ce
-qu'on appelait l'instabilité révolutionnaire pour entrer dans la
-stabilité monarchique, tous les acquéreurs d'États nouveaux
-recherchaient soigneusement le libre consentement des anciens
-possesseurs. Pour avoir celui du roi de Saxe, on résolut de rendre à
-ce prince sa liberté, de l'amener en Autriche, non pas à Vienne où il
-rencontrerait ses défenseurs sans doute, mais ses spoliateurs aussi,
-et de le conduire à Presbourg par exemple, où les trois principaux
-ministres des cours qui l'avaient défendu, M. de Talleyrand, M. de
-Metternich, le duc de Wellington (celui-ci remplaçant lord
-Castlereagh), iraient user de leur crédit sur lui afin d'obtenir qu'il
-se résignât.
-
-[En marge: Arrangements territoriaux concernant les autres États.]
-
-[En marge: Le duché de Luxembourg transféré au nouveau roi des
-Pays-Bas; conversion des places de Luxembourg et de Mayence en places
-fédérales.]
-
-À l'égard des autres arrangements européens on était presque d'accord,
-excepté toutefois pour ce qui concernait l'Italie. Ainsi la fondation
-du royaume des Pays-Bas, déjà stipulée par l'Angleterre à Chaumont et
-à Paris, fut définitivement arrêtée à Vienne. Il fut décidé que le
-prince d'Orange, représentant de cette maison, recevrait le titre de
-roi des Pays-Bas, en réunissant sous son sceptre la Belgique et la
-Hollande. Quelques autres dispositions territoriales s'ajoutèrent à
-celle-là. On ne voulait point que Luxembourg et Mayence fassent des
-places prussiennes. On transféra au futur roi des Pays-Bas le duché de
-Luxembourg, avec la place elle-même qui dut rester fédérale, et on
-dédommagea la Prusse, déjà nantie de tout ce que nous avions possédé
-de ce côté, par les États héréditaires du prince d'Orange, dont elle
-avait à se servir pour des échanges avec la maison de Nassau. Par
-suite de ces mesures la France ne se trouva limitrophe de la Prusse
-que dans une moindre partie, de sa frontière, c'est-à-dire de
-Sarreguemines à Thionville, au lieu de l'être de Sarreguemines à
-Mézières.
-
-[En marge: Délimitation des provinces rhénanes.]
-
-[En marge: Le Palatinat du Rhin attribué à la Bavière.]
-
-[En marge: Échanges pour assurer à la Prusse une continuité de
-territoire du Rhin au Niémen.]
-
-On opéra encore divers échanges pour mieux constituer le territoire de
-la Prusse. Elle eut sous le titre de provinces rhénanes, les anciens
-électorats ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, et le duché de
-Juliers, qui depuis 1803 avaient composé en grande partie le domaine
-de la France sur la rive gauche du Rhin. Restait de nos possessions
-sur cette rive, l'ancien Palatinat, dit Palatinat du Rhin,
-c'est-à-dire le pays compris entre le Rhin et la Moselle, depuis
-Lauterbourg jusqu'à Worms, depuis Rohrbach jusqu'à Kreuznach. Il n'y
-avait pas grande difficulté à ce sujet, parce que l'Autriche et la
-Prusse étaient convenues de prendre à peu près la Moselle pour
-séparation entre les deux clientèles prussienne et autrichienne. On
-céda le Palatinat du Rhin à la Bavière, et ce qui restait du
-territoire de l'électeur de Mayence à la maison de Hesse-Darmstadt,
-comprise naturellement dans cette restauration générale, en même
-temps que la maison de Hesse-Cassel. Mayence donné à la maison de
-Hesse-Darmstadt, devint une place fédérale, dans laquelle les
-puissances allemandes devaient tenir garnison en commun. La maison de
-Hesse-Darmstadt ainsi dotée fit cession à la Prusse de l'ancien duché
-de Westphalie, de manière que la Prusse déjà pourvue du grand-duché de
-Berg qui nous avait appartenu à la droite du Rhin, acquit du Rhin à
-l'Elbe une continuité de territoire, interrompue seulement par de
-petits princes allemands de sa dépendance. Par suite de cessions dont
-elle venait de recevoir l'équivalent, elle abandonna au Hanovre outre
-la principauté d'Hildesheim, l'Ostfrise à laquelle l'Angleterre tenait
-à cause de la mer, et le Hanovre lui céda le duché de Lawenbourg,
-situé à la droite de l'Elbe, non loin de Hambourg, duché dont la
-Prusse songeait alors à faire un usage fort important pour elle, en
-l'échangeant avec le Danemark contre la Poméranie suédoise.
-
-[En marge: Pénible situation du roi de Danemark.]
-
-[En marge: Injustice du traitement qu'on lui fait subir.]
-
-L'infortuné roi de Danemark n'était pas beaucoup mieux traité que le
-roi de Saxe. Fidèle à la France, parce que ses principes maritimes le
-liaient à elle contre l'Angleterre, il avait agi avec une parfaite
-loyauté, et après nos défaites forcé de nous quitter, il l'avait fait
-sans aucune duplicité. Mais mal récompensé de sa conduite honorable à
-une époque de violence, on lui avait enlevé la Norvége, pour procurer
-à Bernadotte, outre un dédommagement de la Finlande, une popularité
-qui compensât ce qui lui manquait sous le rapport de l'origine.
-Toutefois en dépouillant le Danemark on lui avait promis la Poméranie
-suédoise, comprenant la place de Stralsund avec l'île de Rugen, reste
-insignifiant de l'ancienne puissance suédoise sur le continent
-germanique, et on lui avait fait espérer un complément d'indemnité. Le
-roi était venu à Vienne réclamer l'accomplissement de cette promesse,
-et bien qu'il s'y conduisît avec beaucoup de discrétion et de dignité,
-et qu'il apportât une grande modération dans la défense de droits
-incontestables, bien qu'on reconnût qu'il avait pleinement raison, on
-ne s'était guère occupé de lui, et on n'avait pas même admis ses
-ministres au congrès. La célèbre devise _Væ victis_ n'avait jamais été
-plus complétement justifiée, et dans les 32 millions de sujets enlevés
-à l'Empire français, on n'avait pas su trouver de quoi rendre à ce
-prince une parcelle de ce qui lui avait été ravi, pour le bien
-général, disait-on, car on regardait comme le bien général de donner
-la Norvége à Bernadotte. De plus, cette misérable indemnité de la
-Poméranie suédoise promise au roi de Danemark, on n'était pas certain
-de la lui procurer, car Bernadotte la refusait, sous prétexte que
-l'engagement pris par la coalition de lui céder la Norvége n'avait pas
-été rempli, les Norvégiens s'étant défendus.
-
-[En marge: Le roi de Danemark est amené à échanger la Poméranie
-suédoise contre le duché de Lawenbourg, et une indemnité pécuniaire.]
-
-L'iniquité même eût été probablement consommée en entier, sans le
-désir que la Prusse avait de la Poméranie suédoise. En effet le
-territoire de la Prusse que la nature n'avait pas formé, que
-l'ambition de ses princes avait composé successivement de pièces et de
-morceaux, était alors l'objet d'un remaniement général, dont le
-moment était assurément bien choisi, car après une courte résistance
-aux Prussiens, on en était revenu à leur laisser faire ce qu'ils
-voulaient, l'Angleterre pour recouvrer leur alliance au profit des
-Pays-Bas, la Russie par complaisance, l'Autriche pour qu'on la laissât
-tranquille en Italie. La cour de Prusse était donc en quête d'échanges
-pour s'assurer une continuité de territoire du Rhin au Niémen. C'est
-ainsi qu'elle avait cédé, comme nous venons de le dire, le Luxembourg
-à la maison d'Orange, pour que celle-ci lui abandonnât ses propriétés
-héréditaires, et qu'avec ces propriétés elle pût obtenir de la maison
-de Nassau divers enclaves en Hesse. C'est encore ainsi qu'elle avait
-demandé une portion de l'ancien électorat de Mayence pour l'échanger
-avec la maison de Hesse-Darmstadt contre le duché de Westphalie. Enfin
-elle voulait la Poméranie suédoise, pour avoir plus complétement les
-bouches de l'Oder et posséder les bords de la Baltique depuis le
-Mecklenbourg jusqu'à Memel. En retour elle offrait au Danemark le
-duché de Lawenbourg, qu'elle venait de se faire céder par le Hanovre,
-et qui était contigu au territoire du Holstein. Mais le Danemark ne
-trouvait là ni un équivalent de la Poméranie suédoise, ni surtout
-l'accomplissement de la promesse solennellement faite d'un complément
-d'indemnité pour la Norvége. La Prusse imagina d'y suppléer avec
-quelques millions d'écus, car il lui fallait du territoire à tout
-prix, même en le payant quand elle ne pouvait pas le prendre de force.
-Le roi de Danemark, en désespoir de cause, jugeant qu'il valait mieux
-un territoire contigu à ses États du Holstein, qu'un territoire
-éloigné comme la Poméranie suédoise, et d'ailleurs peu assuré puisque
-la Suède refusait de le livrer, se résigna enfin aux propositions de
-la Prusse. Par les qualités de son souverain, par les qualités de son
-peuple, par son honorable conduite, par sa position de gardien du Sund
-qui le rendait plus nécessaire à l'équilibre européen que beaucoup
-d'autres, le Danemark aurait mérité un meilleur traitement. Mais il
-était du parti des vaincus, et si les vaincus, lorsqu'un seul homme
-était le vainqueur, comme sous Napoléon, avaient quelque chance de
-toucher sa générosité, ils n'en avaient aucune quand le vainqueur se
-composait comme ici d'une collection de puissances, occupées
-uniquement de leurs intérêts, pressées de prendre leur part en
-courant, et n'ayant pas de coeur, pas même de pudeur, parce que dans
-une collection chacun des membres rejette toujours sur l'ensemble les
-actes dont il aurait à rougir.
-
-La Prusse enfin, pour compléter son travail d'échange, avait fait le
-sacrifice de reconnaître à la Bavière qui l'avait cruellement
-offensée, les principautés d'Anspach et de Baireuth, situées en
-Franconie, et anciennes propriétés prussiennes, pour obtenir en retour
-de la Bavière le grand-duché de Berg qui appartenait autrefois à
-celle-ci.
-
-[En marge: Constitution définitive du territoire prussien, et nouvelle
-configuration de ce territoire.]
-
-Grâce à tous ces arrangements, la Prusse était aussi bien constituée
-qu'elle pouvait l'être. Elle s'étendait presque sans interruption des
-bords de la Meuse à ceux du Niémen; elle était un peu élargie vers la
-Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée
-entre les provinces de Silésie et de Vieille-Prusse par la restitution
-du duché de Posen, et pourvue surtout des principales places fortes
-sur les fleuves qui la traversent: Thorn, Graudenz, Dantzig, sur la
-Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau, Wittenberg,
-Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin. Elle n'avait à
-regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la gauche du Rhin,
-non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas un motif
-infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que devait faire
-naître chez elle la possession d'un territoire possédé vingt ans par
-la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens, qu'elle ne l'avait
-pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par complaisance pour
-l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la France pour le
-plus long temps possible. Afin d'avoir la Saxe tout entière, elle eût
-volontiers abandonné la gauche du Rhin, la France dût-elle en avoir la
-meilleure partie.
-
-[En marge: Arrangements territoriaux de la Bavière avec l'Autriche.]
-
-Après la reconstitution de la Prusse, après le rétablissement des deux
-maisons de Hesse, après l'injuste règlement de comptes avec le
-Danemark, les arrangements territoriaux de la Bavière étaient l'oeuvre
-la plus importante du congrès. Le principe en avait été posé à Paris
-même. Il avait été entendu que la Bavière restituerait la ligne de
-l'Inn, le Tyrol, le Vorarlberg à l'Autriche, et que celle-ci lui
-céderait le grand-duché de Wurzbourg, devenu vacant par le retour en
-Toscane de l'archiduc Ferdinand, la principauté d'Aschaffenbourg
-enlevée au prince primat, président déchu de la Confédération du
-Rhin, et enfin la plus grande partie de l'ancien Palatinat du Rhin,
-que la Bavière avait jadis possédé. C'était, sous le prétexte de
-rétablir chacun dans son ancienne place, un nouveau calcul des alliés
-de Chaumont, voulant mettre la Bavière en défiance avec la France,
-comme ils y avaient déjà mis la Prusse. Du reste la question de Saxe
-et de Pologne, qui avait failli provoquer une nouvelle guerre, étant
-résolue, une sorte de facilité générale semblait s'être introduite en
-toutes choses, et, sous l'arbitrage de la France, alliée de l'Autriche
-et de la Bavière depuis le traité du 3 janvier, ces deux cours étaient
-à la veille de s'entendre. Ce qui les divisait, c'était l'ancien
-évêché de Salzbourg qui devait se trouver partagé, la ligne de l'Inn
-et de la Salza étant adoptée comme frontière. La Bavière en voulait
-retenir au moins la prévôté de Berchtolsgaden, autrefois si disputée à
-cause de ses salines. La France, pour n'avoir pas à se prononcer, les
-poussait à s'entendre entre elles, et elles étaient sur le point d'y
-réussir.
-
-[En marge: Nouvelle constitution germanique.]
-
-[En marge: L'Autriche convertit la couronne germanique en une
-présidence perpétuelle de la Diète.]
-
-[En marge: Constitution de la Diète germanique.]
-
-On était donc d'accord sur tout ce qui concernait le nord de l'Europe.
-Les principes de la nouvelle constitution germanique étaient arrêtés.
-L'Autriche, qui dans tout ce qui la regardait avait fait preuve d'une
-rare prudence, avait refusé le rétablissement de la couronne
-germanique qu'on était prêt à admettre, de même qu'elle avait refusé
-les provinces belges qui préféraient sa souveraineté à celle de la
-Hollande, et que l'Angleterre lui aurait cédées volontiers pour
-qu'elle se trouvât en contact avec la France, ainsi que l'étaient déjà
-la Prusse et la Bavière. L'Autriche, consentant bien à ce que les
-autres fussent compromis, et ne se souciant pas de l'être, avait
-refusé les provinces belges, riches, belles, bien disposées, mais
-lointaines et placées trop près de la France. Les provinces
-vénitiennes et milanaises, moins industrieuses, mais aussi fertiles,
-et mieux situées par rapport à elle, lui convenaient davantage. Quant
-à la couronne germanique, elle en avait senti le poids, et elle n'en
-voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait
-élective. Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans
-l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne
-plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque
-règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir
-passer à la Prusse. Elle avait mieux aimé voir cette couronne abolie
-et convertie en ce qu'elle avait de plus réellement utile, la
-présidence perpétuelle de la Diète germanique. Il est vrai qu'on
-laissait ainsi indécise une question des plus graves, et qui devait
-être l'une des difficultés de l'avenir, celle du commandement
-militaire de la Confédération. Mais, dans le moment, on ne songeait
-qu'à s'établir pour la paix, car il semble qu'on ne puisse avoir à
-chaque époque qu'une idée à la fois.
-
-L'ancienne Diète simplifiée, avec l'Autriche pour président perpétuel,
-avait été généralement préférée. Au lieu de la division en plusieurs
-ordres et du nombre infini des votants, on avait résolu de se
-conformer aux indications du temps et de concentrer le vote comme on
-avait concentré la souveraineté. On établit donc une assemblée
-ordinaire de 17 confédérés, dans laquelle chacun d'eux n'avait qu'une
-voix, quelle que fût sa puissance, Autriche ou Bade, Prusse ou
-Mecklenbourg, sauf toutefois à réunir les trop petits princes en
-divers groupes qui n'en auraient qu'une. Les anciennes villes libres
-notamment, réduites à quatre, Francfort, Brême, Lubeck, Hambourg,
-durent toutes ensemble n'avoir qu'une voix. Indépendamment de cette
-assemblée ordinaire, siégeant perpétuellement à Francfort, résolvant
-les affaires courantes, et décidant les cas de compétence, on en
-établit une autre, dite générale, composée de 69 votants, où chacun
-devait avoir un nombre de voix proportionné à son importance,
-lorsqu'il s'agirait ou des lois fondamentales ou des grands intérêts
-du pacte fédéral.
-
-Cette nouvelle représentation de la Confédération germanique était, il
-faut le reconnaître, conforme à l'effacement des distinctions
-sociales, et à la diminution du nombre des petites souverainetés, à la
-simplification, en un mot, de la société moderne. Les confédérés
-conservaient leur indépendance souveraine, pouvaient avoir leurs
-armées, leurs représentants auprès des divers États de l'Europe, mais
-ne pouvaient contracter d'alliance contraire ni au pacte fédéral, ni à
-la sûreté de la Confédération, et étaient tenus, pour la défense de
-ces grands intérêts, à fournir un contingent calculé d'après leur
-force respective.
-
-[En marge: Presque toutes les questions sont résolues en février 1815,
-sauf la rédaction qui est laissée aux différents ministres des
-puissances.]
-
-Ces idées étaient saines, sauf l'application qu'on en ferait selon les
-temps et les circonstances, et devaient être rangées parmi les
-meilleures résolutions du congrès. Au mois de février ces diverses
-stipulations étaient, ou déjà arrêtées par écrit, ou à peu près
-convenues, car, à côté des grandes questions qui avaient failli amener
-une conflagration universelle, un travail continuel avait préparé la
-solution des questions secondaires. Après avoir consacré les résultats
-obtenus dans des traités particuliers entre les parties le plus
-directement intéressées, on avait le projet de prendre dans chacun de
-ces actes ce qui serait d'un _intérêt général et permanent_, et d'en
-composer un traité général, que les huit signataires de la paix de
-Paris devaient revêtir de leur signature comme arbitres et garants, et
-que tous les autres États représentés à Vienne devaient signer aussi
-comme parties intéressées et personnellement engagées. C'est celui qui
-a été publié depuis sous le titre d'_Acte final de Vienne_.
-
-[En marge: On s'occupe en attendant de terminer les affaires de Suisse
-et d'Italie.]
-
-[En marge: Affaires suisses.]
-
-[En marge: Maintien des dix-neuf cantons, avec addition de trois
-cantons pris à la France, et consécration des principes essentiels de
-l'acte de médiation.]
-
-Ce travail de rédaction était entrepris en février 1815, mais ne
-pouvait être terminé qu'au bout de quelques semaines. En attendant, on
-s'efforçait de résoudre les dernières questions présentant encore
-quelque doute. Celle de la Suisse était du nombre. Elle avait
-fort occupé la commission spéciale qui en était chargée, et
-particulièrement les trois puissances qui s'en mêlaient sous main, la
-Russie, l'Autriche, la France. L'empereur Alexandre, par esprit
-libéral, ne voulait pas avoir paru en Suisse pour y opérer une
-contre-révolution extravagante; l'Autriche, peu soucieuse des
-principes libéraux, cherchait ce qu'il y avait de pratiquement
-raisonnable, et enfin la France, dont la clientèle était dans le
-canton de Berne et les petits cantons démocratiques, voulait une
-transaction qui ne lésât ni les uns ni les autres. De ce concours
-d'intentions modérées il ne pouvait résulter que quelque chose d'assez
-sage, et d'assez conforme à l'esprit du temps. On a déjà vu que les
-trois principales puissances s'étaient opposées à ce qu'on ramenât les
-nouveaux cantons à leur état de pays sujets, et avaient posé pour
-principe le maintien des dix-neuf cantons constitués par l'acte de
-médiation. La France, dont les Bernois et les gens de Lucerne, Uri,
-Schwitz, Unterwalden, invoquaient le secours contre un tel principe,
-était heureusement représentée par un esprit fort éclairé, M. le duc
-de Dalberg, et avait réussi à leur faire comprendre qu'il n'y avait
-que ce principe d'admissible, car il était impossible de ramener les
-cantons de Vaud, d'Argovie, de Saint-Gall, etc., à leur ancien état
-sans une guerre civile odieuse que l'Europe ne supporterait point. Le
-principe des dix-neuf cantons avait donc été admis définitivement.
-Toutefois, le canton de Berne avait été jadis si vaste et si riche, et
-il l'était si peu aujourd'hui, qu'il y avait quelque justice et
-quelque prudence à le dédommager. La France impériale dont les
-dépouilles servaient alors à mettre tout le monde d'accord, avait
-laissé vacants quelques fragments de territoire en deçà du Jura,
-c'étaient le Porentruy et l'ancien évêché de Bâle. On avait trouvé là
-une indemnité, qu'on s'était empressé d'offrir au canton de Berne, et
-qu'il avait fini par accepter. On avait décidé en outre que les
-nouveaux cantons payeraient une indemnité pécuniaire aux anciens,
-qu'ils avaient appauvris en se séparant d'eux. Heureux de sauver leur
-existence à ce prix, les nouveaux cantons avaient consenti à cette
-compensation, et toutes les difficultés touchant aux intérêts
-d'existence et de territoire avaient été ainsi aplanies. On avait
-exigé de plus que, dans le pacte fédéral, les principes d'égalité
-civile soit entre les cantons, soit entre les classes de citoyens,
-fussent proclamés et consacrés. Enfin, on avait encore fait don à la
-Suisse de quelques joyaux tombés de la couronne de France, et il avait
-été stipulé que Neufchâtel, dotation du prince Berthier, que Genève,
-récemment revenue à l'état de ville libre, que le Valais, demeuré en
-suspens entre la France et l'Italie, formeraient trois nouveaux
-cantons ajoutés aux dix-neuf.
-
-L'idée empruntée à l'acte de médiation, et consistant à faire passer
-alternativement le gouvernement fédéral de l'un à l'autre des
-principaux cantons, fut conservée. Seulement, Alexandre, toujours
-inspiré par M. de Laharpe, voulait en exclure Berne. Mais la France,
-par motif de clientèle et par justice, l'Autriche par goût pour le
-parti aristocratique, résistèrent, et Berne, Zurich, Lucerne restèrent
-les trois cantons chez lesquels devait alternativement se transporter
-le gouvernement de la Confédération suisse.
-
-On renouvelait donc à peu près l'acte de médiation, avec quelques
-réparations assez équitables à d'anciens intéressés, et avec un
-accroissement de trois cantons détachés de la France. Ces résolutions,
-communiquées à la Suisse, revêtues ensuite du consentement de tous les
-cantons, devaient recevoir la sanction de l'Europe, avec l'ordinaire
-garantie de la neutralité perpétuelle.
-
-[En marge: Questions de Naples et de Parme.]
-
-Restait l'Italie, à l'égard de laquelle il y avait encore à trancher
-deux questions de la plus grande importance, celle de Parme et celle
-de Naples, qu'on avait sans cesse ajournées dans l'espérance que le
-temps en amènerait la solution. Ainsi que nous l'avons dit, on avait
-résolu les questions qui concernaient la Sardaigne en réunissant Gênes
-au Piémont, et en assurant à la branche de Carignan le droit de
-succéder au trône. Quant à l'Autriche, elle n'avait abandonné à
-personne le soin de décider celles qui la touchaient, et après s'être
-adjugé la Lombardie jusqu'au Tessin et au Pô, elle avait mis
-immédiatement en possession les branches collatérales de la famille
-impériale des duchés de Toscane et de Modène. Il n'y avait donc plus à
-s'entendre que sur Parme et sur Naples, que les deux maisons de
-Bourbon réclamaient pour la reine d'Étrurie et pour Ferdinand IV. M.
-de Talleyrand, d'abord si vif à l'égard de Murat, s'était laissé
-tellement absorber par la question de la Saxe, qu'il n'avait presque
-plus parlé de l'Italie à M. de Metternich, et qu'il n'avait pas même
-exigé pour prix du secours donné dans les affaires du Nord la promesse
-de voter avec la France dans l'affaire de Naples. Il s'était contenté
-d'une réserve de peu d'importance, c'est que tous les votes émis sur
-les affaires italiennes seraient provisoires jusqu'à ce qu'on se fût
-entendu sur le trône des Deux-Siciles. La précaution n'était pas de
-grande utilité, car les seuls points sur lesquels on eût arrêté
-quelque chose se rapportaient à la Sardaigne, et nous étions
-intéressés plus qu'aucune puissance à les rendre définitifs. M. de
-Talleyrand dépendait donc au dernier moment de la bonne volonté du
-congrès, et, dans l'impatience de partir qui était devenue générale,
-il était fort à craindre qu'on s'en allât sans rien décider, ce qui
-aurait sauvé Murat, lequel se trouvant en possession, n'avait besoin
-que du silence pour gagner sa cause.
-
-[En marge: M. de Talleyrand n'ayant rien exigé en signant le traité du
-3 janvier relativement à Naples, a la plus grande peine à obtenir un
-peu d'attention pour cette question.]
-
-[En marge: L'arrivée de lord Wellington à Vienne est pour M. de
-Talleyrand un utile secours.]
-
-[En marge: Bon langage de lord Wellington à l'égard de Louis XVIII et
-de la France.]
-
-Pourtant Louis XVIII ne cessait de stimuler son plénipotentiaire sur
-ce sujet, qui le touchait beaucoup plus que celui de la Saxe. Ce
-monarque, dont les vues en matière de politique extérieure étaient peu
-étendues mais sensées, ne désirait nullement que sa légation jouât un
-rôle très-actif à Vienne. Fier, comme nous l'avons dit, de sa qualité
-de Bourbon, heureux d'être réintégré sur le trône de France, il se
-trouvait assez grand s'il parvenait à s'y tenir, et voulait seulement
-qu'on le débarrassât de Murat, qu'il regardait comme le complice
-secret de Napoléon, comme prêt à fournir à celui-ci les moyens de
-rentrer en scène, soit par la France, soit par l'Italie, ce qui
-révélait chez lui, il faut le reconnaître, beaucoup plus de prévoyance
-que n'en montrait M. de Talleyrand en concentrant toute son ardeur sur
-la question de la Saxe. Pourtant cette question de la Saxe une fois
-tranchée, M. de Talleyrand, aiguillonné par Louis XVIII, avait
-recommencé à parler de l'Italie à tous les membres du congrès; mais il
-était désarmé, n'ayant pas pris ses précautions avec l'Autriche et
-l'Angleterre. Qu'il eût donné du temps à M. de Metternich pour la
-question de Naples, qui exigeait du temps pour être bien et facilement
-résolue, rien de mieux; mais qu'il se fût allié gratuitement à
-l'Angleterre et à l'Autriche, pour le seul plaisir de signer un
-traité, sans rien stipuler à l'égard de Murat, c'était une manière de
-procéder qui pouvait lui coûter cher, et qui faillit lui coûter cher
-en effet. L'empereur de Russie auquel il essaya d'en parler, l'écouta
-comme quitte de toute obligation envers la France; lord Castlereagh
-comme un allié désireux de lui être agréable, mais dépourvu d'ardeur
-dans les questions de légitimité, et fort gêné par les engagements
-pris envers Murat; M. de Metternich, enfin, comme un rusé diplomate,
-ayant très-bien su se servir de la France, mais ne se souciant guère
-d'être reconnaissant, et craignant toujours de mettre le feu en
-Italie. Heureusement pour M. de Talleyrand, le duc de Wellington
-récemment arrivé à Vienne, lui avait apporté un précieux renfort.
-Louis XVIII, qui avait acquis en Angleterre le goût des Anglais et
-l'art de vivre avec eux, avait adroitement flatté le généralissime
-britannique, et se l'était fortement attaché. Aussi, une fois à
-Vienne, lord Wellington avait-il rendu de vrais services à Louis
-XVIII, par sa manière de parler de lui et de son gouvernement.--On
-commet beaucoup de fautes à Paris, avait-il dit, mais le Roi plus sage
-que sa famille est généralement estimé. L'armée est plus redoutable
-que jamais. Dangereuse à employer au dedans, elle serait au dehors
-fidèle et terrible. Les finances sont déjà rétablies et même
-florissantes. Ce qui manque, c'est un gouvernement: il y a des
-ministres, il n'y a pas de ministère. Mais on peut y pourvoir. À tout
-prendre, la France est parmi les puissances européennes la mieux
-préparée à faire la guerre, et elle serait la moins embarrassée de
-nous tous s'il fallait la recommencer. Il faut donc compter et
-compter beaucoup avec elle.--Ces paroles avaient été plus utiles pour
-nous que tous les mouvements que se donnait la légation française, et
-dites, répétées au moment même où les Russes et les Prussiens avaient
-eu à se décider, elles avaient exercé sur eux une singulière
-influence.
-
-[En marge: Lord Wellington démontre qu'on ne peut guère laisser Murat
-sur la trône de Naples sans danger de troubles prochains.]
-
-[En marge: Cependant, à la veille de quitter Vienne, personne ne veut
-se créer des embarras pour l'affaire de Naples, et chacun cherche à se
-décharger de cette affaire sur la France l'Autriche.]
-
-[En marge: Heureusement lord Castlereagh avait besoin de M. de
-Talleyrand dans l'affaire de l'abolition de l'esclavage.]
-
-[En marge: Zèle ardent des Anglais pour l'abolition de la traite des
-noirs.]
-
-Lord Wellington avait pleinement abondé dans les idées de M. de
-Talleyrand, par rapport à Naples. Ce n'était pas par dévotion pour le
-principe de la légitimité, car ainsi que l'écrivait spirituellement M.
-de Talleyrand à Louis XVIII, les Anglais avaient sur ce sujet _formé
-leurs idées morales dans l'Inde_, mais il avait été touché par des
-considérations pratiques. Il avait compris que les Bourbons régnant à
-Paris, à Madrid, à Palerme, la paix avec Murat, resté seul à Naples,
-deviendrait prochainement impossible, que l'Europe serait troublée
-avant six mois, que ce serait pour Napoléon une occasion de rentrer en
-scène, et qu'il y aurait grande imprudence au congrès à se séparer
-avant d'avoir pourvu à ce péril. Il avait exprimé cette opinion à
-l'empereur Alexandre, au roi de Prusse, à l'empereur François, et plus
-particulièrement à M. de Metternich, le moins disposé de tous à agir.
-À ces observations fort justes on opposait, il est vrai, une objection
-tout aussi juste, tirée de la difficulté d'exécution, car il faudrait
-faire la guerre en Italie, et s'attendre à voir en feu cette contrée
-tout entière. M. de Talleyrand répondait que la France et l'Espagne
-prenaient sur elles tous les dangers de l'entreprise, que moyennant
-une simple déclaration, portant que les puissances réunies à Vienne
-ne reconnaissaient pour roi des Deux-Siciles que Ferdinand IV, la
-France se chargerait d'en finir. À cela on répliquait, en alléguant
-d'abord les engagements pris, puis en témoignant quelque incrédulité
-relativement aux moyens d'exécution, non pas qu'on crût difficile à la
-France de venir à bout de l'armée napolitaine, mais parce qu'on
-doutait fort que l'armée française, en rencontrant Murat et
-probablement Napoléon, restât fidèle aux Bourbons. Personne à Vienne
-ne s'intéressait à Murat; on souhaitait sa chute au contraire, mais
-heureux d'être soulagé du fardeau de l'affaire de Saxe et de Pologne,
-heureux surtout d'avoir ce qu'il désirait, chacun faisait ses
-préparatifs de départ, écoutant à peine ce qu'on lui disait de
-l'affaire de Naples, sauf à émettre le dernier jour un avis conforme à
-ce que l'Autriche et la France auraient décidé entre elles. Cependant
-au milieu de cette indifférence générale, une circonstance
-accidentelle était venue au secours de M. de Talleyrand. Lord
-Castlereagh avait besoin de lui pour une question, celle de la traite
-des noirs, qui tenait fort à coeur à la nation anglaise, mais qui
-touchait médiocrement les divers cabinets européens, et présentait
-cela de commun avec l'affaire de Naples, qu'on ne s'en occupait que
-par complaisance pour autrui. Lord Castlereagh qui rentrait en
-Angleterre avec la paix, avec l'humiliation si désirée de la France,
-avec la création du royaume des Pays-Bas, avec la possession
-définitive de Malte, du cap de Bonne-Espérance, de l'île de France, et
-tant d'autres présents magnifiques, avait pourtant besoin de quelque
-chose de plus, c'était d'apporter encore à sa nation la satisfaction
-d'un voeu populaire, très-noble sans doute, car il s'agissait de
-l'abolition de l'esclavage, mais ayant du voeu populaire l'irréflexion
-et l'impatience. Les Anglais excités par de nombreuses et fréquentes
-prédications, s'étaient pris d'une véritable passion pour
-l'affranchissement des noirs, et cette passion était sincère, mais il
-nous sera permis de dire qu'au mérite de la sincérité elle ne joignait
-pas celui du désintéressement. Si l'affranchissement des noirs avait
-dû bouleverser l'Inde, peut-être les Anglais eussent-ils été moins
-pressés de réussir, mais comme elle ne devait bouleverser que
-l'Amérique, ils pouvaient se livrer à toute la vivacité de leur
-conviction sans en souffrir. Ils désiraient donc avec ardeur
-l'abolition de la traite, et Louis XVIII, frappé de la passion qui les
-animait à cet égard, avait assez finement conseillé à M. de Talleyrand
-de faire arme de cette question, et de s'en servir sans aucun
-scrupule.
-
-[En marge: M. de Talleyrand promet son appui à lord Castlereagh dans
-cette affaire, à condition d'obtenir le sien dans l'affaire de
-Naples.]
-
-Or, comme les puissances continentales n'avaient à ce sujet ni intérêt
-ni opinion, que les puissances maritimes avaient seules un avis et une
-autorité dans la matière, et qu'entre ces dernières qui étaient la
-France, l'Espagne, le Portugal, la France seule était d'un grand
-poids, M. de Talleyrand pouvait beaucoup, et avait promis tout son
-appui à lord Castlereagh, en retour de celui qu'il recevrait dans
-l'affaire de Naples. Ces deux questions, réservées pour la fin,
-étaient ainsi devenues une pure affaire de condescendance de la part
-du congrès à l'égard des cabinets peu nombreux qu'elles intéressaient.
-
-Lord Castlereagh réclamait d'abord l'abolition absolue et immédiate
-de la traite sur les côtes d'Afrique, et il ne s'en tenait pas là, il
-voulait que toutes les puissances maritimes eussent le droit de
-surveillance les unes sur les autres, c'est-à-dire le droit de visite,
-pour s'assurer qu'aucune d'elles ne faisait le commerce des esclaves,
-et enfin il demandait que l'on repoussât les denrées coloniales des
-nations qui n'entreraient pas dans cette ligue d'humanité. C'était
-beaucoup exiger, car le droit de visite ainsi accordé ne devait être
-exercé que par l'Angleterre, seule active dans la poursuite des
-traitants. La négociation ne s'était passée dans le principe qu'entre
-les puissances maritimes, mais lord Castlereagh se sentant isolé au
-milieu d'elles, avait obtenu que les puissances continentales prissent
-part aux conférences, et il avait trouvé alors un peu plus d'appui. Il
-s'efforçait de démontrer à la France, à l'Espagne, au Portugal, que la
-traite leur nuisait, qu'il était dangereux d'avoir dans les colonies
-beaucoup de noirs contre peu de blancs, et qu'il valait mieux s'en
-tenir aux noirs qu'on possédait, et aux enfants qui en naîtraient
-lorsqu'on aurait pour eux les soins convenables. On avait répondu
-qu'il pouvait avoir raison, mais que dans les colonies espagnoles et
-portugaises, les noirs et les blancs étaient en nombre à peu près
-égal, tandis que dans les colonies anglaises il y avait vingt noirs
-contre un blanc, qu'ainsi les Anglais devaient garder le conseil pour
-eux; que d'ailleurs, pendant la guerre maritime, ils avaient pris
-leurs précautions, et rempli leurs colonies de noirs; que les
-Espagnols, les Portugais, les Français n'avaient pu le faire, qu'il
-leur fallait donc quelques années pour se procurer des bras, et
-qu'alors seulement ils seraient en mesure d'abolir la traite. Après de
-nombreux pourparlers, la France pour ce qui la concernait s'était
-contentée du terme de cinq ans, et avait contribué à décider l'Espagne
-et le Portugal à se contenter de celui de huit, terme après lequel la
-traite devait être abolie.
-
-[En marge: Déclaration du congrès de Vienne relativement à l'esclavage
-des noirs.]
-
-Lord Castlereagh aurait souhaité mieux, mais il n'avait pas été
-écouté. Quant au droit réciproque de visite, cette prétention
-manifestée pour la première fois, avait surpris et indisposé tous les
-esprits. On avait maintenu le principe qu'en paix chaque nation avait
-exclusivement la police de son propre pavillon. Quant à une mesure
-commerciale répressive contre celle des nations maritimes qui
-n'entrerait pas dans le système de l'Angleterre, on avait écarté la
-difficulté, en la remettant au temps où la traite étant abolie
-universellement, on devrait ajouter à cette abolition une sanction
-pénale. Pour satisfaire lord Castlereagh qui voulait avoir quelque
-chose de très-spécieux à présenter au Parlement britannique, on avait
-consenti à faire au nom des puissances assemblées à Vienne une
-déclaration, s'adressant à tous les peuples, condamnant moralement la
-traite, la qualifiant d'attentat contre la civilisation et l'humanité,
-et exprimant le voeu de sa plus prochaine abolition. Les alliés de
-Chaumont, renforcés du représentant de la Restauration en France,
-avaient donc rédigé une déclaration, vraie du reste, mais qui par le
-style égalait au moins les documents les plus déclamatoires émanés de
-l'Assemblée constituante. MM. de Nesselrode, de Metternich, de
-Talleyrand avaient appuyé en cela lord Castlereagh, et tenu un langage
-dont ils souriaient entre eux, car leur manière de se partager les
-peuples de l'Europe prouvait assez le degré de chaleur qu'ils
-pouvaient mettre à la liberté des noirs.
-
-[En marge: Principes posés pour la libre navigation des fleuves.]
-
-Dans ces derniers jours où le congrès, après avoir fait si largement
-la part des intérêts, désirait donner quelque chose aux idées morales,
-on adopta d'excellentes maximes à l'égard de la liberté de navigation
-sur les grands fleuves du monde. On décida en effet, que le parcours
-de tous les fleuves serait libre; que les riverains, maîtres de ne pas
-recevoir chez eux telles ou telles marchandises, n'en pourraient
-interdire le transit quand elles seraient destinées à d'autres; qu'ils
-ne pourraient percevoir que des droits de tonnage, indépendants de
-l'espèce et de la valeur des marchandises transportées, droits
-affectés uniquement à l'entretien de la navigation; qu'enfin,
-moyennant ces droits, ils seraient obligés de tenir toujours en bon
-état les chemins de halage. Ces nobles principes, dictés par la
-justice et le bon sens, et cette fois proclamés avec une parfaite
-sincérité, ont fait un honneur durable au congrès de Vienne, et sont,
-avec la neutralité de la Suisse et la condamnation de l'esclavage, la
-seule partie de son oeuvre qui ait pris définitivement place dans le
-droit public des nations.
-
-[En marge: On revient aux deux affaires de Naples et de Parme.]
-
-[En marge: On évite de rien résoudre relativement à la translation de
-Napoléon aux Açores.]
-
-Tout était donc fini à Vienne, sauf rédaction, tout, excepté les
-affaires de Parme et de Naples, qui étaient restées en suspens, et M.
-de Talleyrand n'avait pu obtenir de lord Castlereagh, dont il avait
-tant secondé les désirs dans l'affaire des noirs, que la promesse de
-saisir le cabinet britannique de la question de Naples le jour même de
-son arrivée à Londres. Quant à la question de laisser Napoléon à l'île
-d'Elbe ou de le transférer aux Açores, on avait évité de s'expliquer
-catégoriquement en présence du traité du 11 avril, auquel Alexandre
-croyait son honneur attaché, et on avait considéré cette question
-comme liée à celle de Murat.--Le jour où l'on résoudra l'une, avait-on
-dit, il faudra résoudre l'autre, mais il est difficile de se prononcer
-immédiatement.--On avait même insisté pour que les deux millions
-promis par le traité du 11 avril fussent payés à Napoléon, et on avait
-dit à M. de Talleyrand que le refus de les acquitter avait quelque
-chose de mesquin, d'imprudent même, car c'était fournir à Napoléon le
-prétexte légitime de se regarder comme libre de tous ses engagements
-envers l'Europe.
-
-[En marge: Faute de Murat, qui fournit la solution cherchée contre
-lui.]
-
-[En marge: Il somme le congrès de Vienne de s'expliquer à son égard,
-et annonce qu'au besoin il prendra passage pour ses troupes dans
-plusieurs États italiens.]
-
-Ainsi on allait se séparer, les dernières affaires qui intéressaient
-tant les Bourbons restant sans solution. Lord Castlereagh devait
-partir le 15 février, et l'empereur Alexandre, après plusieurs
-remises, le 20, lorsque Murat, avec l'à-propos qui a caractérisé la
-plupart des actes de sa vie, vint au secours de ceux qui voulaient le
-détruire, mais qui n'en savaient pas trouver le moyen. Son ministre au
-congrès était le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé d'admettre
-par le même motif qui avait fait écarter les représentants de la Saxe,
-du Danemark et de Gênes. Ce représentant, assez bien informé, l'avait
-tenu au courant des efforts des deux maisons de Bourbon contre lui,
-et de la probabilité d'un esclandre prochain amené par l'affaire de
-Saxe. Le pauvre Murat, croyant l'occasion bonne, avait imaginé
-d'expédier au duc de Campo-Chiaro une note dans laquelle, exposant
-tout ce qu'on faisait contre lui au congrès, il demandait une
-explication formelle, afin de savoir s'il était en paix ou en guerre
-avec les deux maisons de Bourbon, et signifiait que dans le cas où il
-serait réduit à se défendre, il aurait besoin de prendre passage sur
-le territoire de plusieurs États italiens. Murat s'était flatté que
-cette note, arrivant au moment d'une rupture entre les grandes
-puissances, lui fournirait à la fois l'occasion et le droit d'agir
-contre ceux qui en voulaient à son trône. Le pronostic de M. de
-Metternich se trouvait ainsi réalisé, et il n'avait fallu qu'attendre
-pour avoir un prétexte spécieux de se déclarer libre de tous les
-engagements contractés envers cet infortuné. Du reste les lettres
-saisies sur lord Oxford, dont nous avons raconté l'arrestation, et
-d'autres papiers interceptés prouvaient suffisamment que Murat avait
-la main dans tous les troubles qui se préparaient en Italie. On avait
-donc de puissantes raisons à faire valoir auprès de ceux qui
-hésiteraient encore à se tenir pour dégagés.
-
-[En marge: L'Autriche répond par la réunion publiquement annoncée de
-150 mille hommes en Italie.]
-
-Lorsque le duc de Campo-Chiaro reçut la note en question, il en jugea
-tout de suite l'inopportunité, car l'affaire de Saxe et toutes celles
-qui avaient mis en péril la bonne intelligence des cabinets, étaient
-réglées définitivement. Il se rendit auprès de M. de Metternich, lui
-fit part de la pièce qu'il venait de recevoir, mais en le priant de la
-considérer comme non avenue, car il prenait sur lui de la supprimer.
-M. de Metternich n'en avertit pas moins le duc de Wellington et lord
-Castlereagh qui en avertirent M. de Talleyrand, lequel le dit à tout
-le monde. La pièce, destinée à des gens qui avaient besoin de se
-procurer des griefs, fit autant d'effet que si elle avait été
-officiellement communiquée, car on n'est jamais plus ému que lorsqu'on
-veut l'être. M. de Metternich se concerta avec M. de Talleyrand et le
-duc de Wellington, et après s'être mis d'accord, ils convinrent que
-l'Autriche, délivrée désormais de tout souci du côté de la Saxe et de
-la Pologne, réunirait cent cinquante mille hommes sur le Pô, en
-annonçant par une déclaration publique que ces précautions avaient
-pour objet de faire respecter son territoire et celui des princes de
-la maison d'Autriche établis en Italie. C'était en termes à peine
-couverts déclarer la guerre à Murat, et fournir à lord Castlereagh
-l'occasion de déchirer au Parlement tous les voiles qui enveloppaient
-encore cette affaire. Restait à la France le soin de porter le dernier
-coup. M. de Talleyrand se tint pour satisfait d'une mesure qui à ses
-yeux était presque la solution qu'il avait tant désirée, et qui avait
-failli lui échapper.
-
-[En marge: Il ne reste plus à résoudre que la question de Parme.]
-
-[En marge: On renonce, après y avoir songé un moment, à donner l'une
-des Légations à Marie-Louise.]
-
-[En marge: On imagine de rendre Parme à la reine d'Étrurie, en donnant
-Lucques à Marie-Louise pour sa vie durant.]
-
-En même temps fut terminée la question de Parme. Cette question avait
-subi de nombreuses vicissitudes. Sur les vives instances de la France
-et de l'Espagne, la commission chargée des affaires d'Italie avait
-reconnu qu'au milieu de la restauration universelle de tous les
-anciens princes, il était difficile de refuser le rétablissement de la
-maison de Parme. Mais on était gêné par le traité du 11 avril, dont
-Alexandre demeurait le constant défenseur, et par les égards dus au
-père de Marie-Louise. On ne savait donc comment sortir de ces
-embarras. Un moment on avait imaginé de résoudre la difficulté aux
-dépens du Pape, en donnant à Marie-Louise l'une des Légations, qui
-ferait retour au Saint-Siége à la mort de cette princesse. Mais
-aussitôt il avait fallu prêter l'oreille au représentant du
-Saint-Siége, qui faisait valoir avec raison le droit du Pape sur les
-Légations, droit égal à celui de tous les autres souverains
-actuellement rétablis dans leurs États, et le besoin que ses finances
-avaient de ces provinces, les plus riches de toutes celles qui
-composaient le domaine de l'Église. On n'avait rien à répondre au
-représentant du Saint-Siége, et M. de Metternich imagina alors un
-autre moyen, c'était en rendant Parme à la reine d'Étrurie, de donner
-Lucques à Marie-Louise, qui serait ainsi plus près de la mer et de
-l'île d'Elbe, et d'y ajouter une pension que l'Autriche et la France
-payeraient par moitié. À la mort de Marie-Louise, Lucques au lieu de
-passer au fils de Napoléon, ferait retour à la Toscane, ce qui serait
-une satisfaction pour la France fort offusquée de voir le fils de
-Napoléon établi sur l'un des trônes d'Italie. Toutefois l'Autriche en
-laissant passer Parme dans des mains qui n'étaient pas autrichiennes,
-avait eu soin de stipuler qu'elle conserverait Plaisance, à cause du
-pont sur le Pô.
-
-[En marge: Résistance imprévue de Marie-Louise.]
-
-Cette transaction jugée acceptable par la France et l'Espagne, n'avait
-point été proposée encore à Marie-Louise. M. de Metternich fut chargé
-de la lui soumettre. Il vit cette princesse, lui parla au nom des
-puissances et de l'empereur son père, et s'efforça de lui faire
-comprendre les difficultés de cette affaire. Mais à sa grande surprise
-il en fut très-mal accueilli. Cette princesse, quoique faible
-habituellement, défendit avec opiniâtreté dans le duché de Parme le
-patrimoine de son fils et son propre douaire. Le comte de Neiperg qui
-la conseillait habilement, lui avait inspiré l'idée de s'adresser à
-l'empereur Alexandre et à l'empereur François, de les embarrasser l'un
-et l'autre par l'énergie de sa résistance, et lui avait affirmé qu'en
-agissant de la sorte elle triompherait. Elle avait suivi ce conseil,
-avait touché son père, piqué d'honneur Alexandre, pris courage en
-s'apercevant qu'elle était écoutée, et quand M. de Metternich revint
-la voir, elle refusa net ce qu'on lui offrait, donna même une raison
-qui étonna le ministre autrichien, et qu'il eût été de sa part plus
-honorable de taire, c'est qu'elle était plutôt éloignée qu'attirée par
-le voisinage de l'île d'Elbe dont elle jouirait à Lucques, étant,
-disait-elle, tout à fait décidée à ne plus rejoindre son époux.
-Évidemment elle avait déjà cherché dans d'autres liens le bonheur
-privé qu'elle préférait à la gloire, à la grandeur, même à sa propre
-dignité.
-
-Il fallut donc venir déclarer à la commission des affaires d'Italie
-que l'arrangement proposé était rendu impossible par la résistance de
-Marie-Louise. On ne savait plus comment s'y prendre, lorsque M. de
-Metternich demanda tout à coup un répit de quelques jours à M. de
-Talleyrand, lui promettant que sous peu il lui apporterait la solution
-de cette dernière difficulté, de façon que M. de Talleyrand pût la
-connaître avant de quitter Vienne. L'affaire de Naples de beaucoup la
-plus importante étant à peu près terminée, M. de Talleyrand crut
-pouvoir attendre pour celle de Parme, et il attendit en effet. Voici
-la solution que M. de Metternich avait trouvée, et dont il avait fait
-mystère à M. de Talleyrand.
-
-[En marge: On cède à cette résistance, et on se décide à faire
-demander à Louis XVIII par lord Castlereagh, de consentir à ce que
-Parme reste à Marie-Louise viagèrement, et que Lucques soit en
-attendant la seule indemnité de la maison de Parme.]
-
-[En marge: Toutes les questions se trouvent ainsi résolues.]
-
-Lord Castlereagh partait pour Londres et allait traverser Paris. Il
-devait voir Louis XVIII, et comme il avait sur ce prince beaucoup de
-crédit en sa qualité de chef du cabinet britannique, on espérait qu'il
-le déciderait en faveur de la combinaison imaginée, tandis qu'on ne
-pouvait guère l'espérer de M. de Talleyrand, qui considérant l'affaire
-de Parme comme toute dynastique, mettait un intérêt presque personnel
-à la faire résoudre dans le sens de la maison de Bourbon. Les deux
-cabinets de Londres et de Vienne étant plus unis que jamais, lord
-Castlereagh se chargea de rendre ce service à la cour d'Autriche, et
-de demander à Louis XVIII, au nom de l'empereur François, au nom des
-sacrifices de famille que ce monarque s'était déjà imposés, de laisser
-Parme à Marie-Louise sa vie durant. En attendant, la reine d'Étrurie
-aurait Lucques et des pensions. À la mort de Marie-Louise, le duché de
-Parme reviendrait à la reine d'Étrurie ou à ses enfants, et Lucques
-ferait retour à la Toscane.
-
-Cet arrangement du reste fort acceptable, proposé directement à Louis
-XVIII par le premier secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, au
-nom de deux cours qui avaient en main la solution de l'affaire de
-Naples, avait toute chance d'être accueilli. Tel était le motif du
-secret gardé envers M. de Talleyrand, et du répit de quelques jours
-qu'on lui avait demandé.
-
-[En marge: M. de Talleyrand, avant de quitter Vienne, est chargé de
-dégager Louis XVIII envers la Russie, au sujet du mariage de M. le duc
-de Berry avec la grande-duchesse Anne.]
-
-Au moment de quitter Vienne, Alexandre avait voulu savoir à quoi s'en
-tenir sur une question de famille qu'il avait fort à coeur, c'était le
-mariage projeté de sa soeur la grande-duchesse Anne avec M. le duc de
-Berry. L'habile comte Pozzo, ainsi que nous l'avons dit, avait regardé
-ce mariage comme également utile à la France qui devait y trouver une
-alliance puissante, et à la Russie qui formerait ainsi un mariage
-supérieur, sous le rapport de la naissance, à tous ceux qu'elle avait
-jamais contractés. Alexandre, peu sensible à cette dernière
-considération, aurait été fort heureux de lier la politique des deux
-pays, et certes, si on se fût prêté à cette union, et qu'on eût adopté
-le parti de la Prusse et de la Russie dans la question saxo-polonaise,
-il est peu d'avantages qu'il eût refusés à la France. Sa mère,
-princesse respectable, ayant toutes les opinions d'une émigrée
-française, attachait beaucoup de prix à ce mariage, qui flattait
-singulièrement son orgueil. La cour de France, moins empressée, aurait
-fait toutefois comme ces familles nobles qui consentent à descendre de
-leur rang pour conclure des alliances avantageuses, mais elle était
-arrêtée par la religion, et, comme nous l'avons déjà dit, elle voulait
-que la conversion fût opérée avant que la princesse arrivât en France.
-Alexandre, qui craignait de paraître acheter cette alliance par une
-apostasie, exigeait que la princesse sortît grecque de Russie, sauf à
-la faire changer de religion où l'on voudrait. C'étaient de part et
-d'autre d'assez mesquines raisons en présence des intérêts politiques
-qui auraient conseillé cette union. Mais la question avait perdu à
-Vienne beaucoup de son importance depuis que M. de Talleyrand s'était
-si ouvertement brouillé avec Alexandre. Toutefois le mariage n'était
-pas impossible encore, et avant la fin du congrès Louis XVIII avait
-recommandé à son ministre de le débarrasser des recherches de la cour
-de Russie, si définitivement il croyait qu'il fallût les repousser, et
-de lui trouver dans ce cas un moyen convenable de se dégager.
-
-[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur ce mariage.]
-
-M. de Talleyrand, convaincu d'avoir par le traité du 3 janvier donné à
-la France les meilleurs et les plus solides alliés, intéressé
-d'ailleurs à faire considérer comme peu désirable une alliance à
-laquelle il avait créé tant d'obstacles, écrivit à Louis XVIII une
-lettre fort longuement motivée et caractérisant parfaitement la
-politique de cette époque.--Si la cour de France, disait-il, dans les
-premiers jours de la Restauration, lorsqu'elle était faible encore,
-avait pu attacher quelque prix à s'unir fortement à la Russie, il n'en
-était plus ainsi aujourd'hui. Elle avait les plus belles, les plus
-fortes alliances, et elle était redevenue le centre de la politique
-européenne. C'était aux autres à rechercher son appui, et elle était
-dispensée d'en rechercher aucun. Quant à l'alliance de la Russie, elle
-n'avait pas grand intérêt en ce moment. Alexandre était un prince
-inconsidéré, imbu de folles opinions, avec lequel tout concert était
-impossible. De plus, la famille régnante de Russie était, sous le
-rapport de la naissance, trop au-dessous de celle de Bourbon pour
-qu'il n'y eût pas à s'allier à elle une certaine dérogeance. La maison
-d'Autriche serait plus digne de s'unir aux Bourbons, mais les mariages
-contractés avec elle avaient été malheureux pour les deux pays, et il
-conseillait sans aucune hésitation de chercher une princesse dans la
-maison de Bourbon elle-même.--
-
-Louis XVIII en recevant cette lettre avait trouvé que son ministre
-pensait très-bien sur ces matières, qu'il appréciait sainement les
-rangs des têtes couronnées, et qu'il fallait faire ce qu'il
-conseillait. Il avait donc renoncé à l'union russe, en laissant le
-soin à M. de Talleyrand de le dégager avec le tact que ce grand
-négociateur apportait en toutes choses.
-
-[Date en marge: Mars 1815.]
-
-[En marge: Rupture du projet de mariage dans une conversation avec
-Alexandre.]
-
-M. de Talleyrand s'était appliqué à éviter toute explication sur le
-mariage projeté, tant qu'il restait quelque chose à faire à Vienne.
-Cependant à la veille de la séparation générale il fut obligé de
-sortir de cette réserve. Alexandre en effet dans un dernier entretien
-lui dit avec une indifférence qui n'était qu'affectée: On me demande
-ma soeur, je ne veux pas disposer de sa main sans m'expliquer
-définitivement avec la cour de France, qui avait paru la désirer. Ma
-mère verrait ce mariage avec plaisir, pour moi je le trouverais fort
-honorable, mais je voudrais être fixé. J'ai fait des refus, et,
-ajouta-t-il en souriant, avec un ton d'humilité qui lui coûtait peu,
-j'en ai essuyé aussi. Ferdinand VII m'a demandé ma soeur, mais
-apprenant qu'elle était grecque, il a retiré sa demande.--M. de
-Talleyrand, souriant à son tour, et sans montrer plus d'embarras que
-son auguste interlocuteur, lui répondit: La conduite de Sa Majesté
-Catholique doit vous révéler les embarras de Sa Majesté
-Très-Chrétienne...--Puis tournant en plaisanterie ce grave sujet, il
-fit entendre au czar que le très-pieux Louis XVIII se montrait
-inflexible sur la question de religion. Alexandre n'insista pas, et ne
-parut attacher aucune importance à une affaire qui pourtant ne laissa
-pas de le blesser profondément, car la cour de Russie tenait beaucoup
-au mariage de la grande-duchesse Anne avec M. le duc de Berry. C'était
-la destinée singulière de cette princesse de manquer deux fois des
-mariages qui l'eussent associée aux vicissitudes de nos révolutions,
-pour aller s'asseoir sur le trône des Pays-Bas, où elle ne devait pas
-être étrangère à leurs contre-coups.
-
-Ce fut la dernière question d'un intérêt sérieux que M. de Talleyrand
-eut à traiter, et la solution adoptée peignait autant que toutes
-celles auxquelles il s'était si chaudement associé, son temps, sa
-cour, et lui-même.
-
-[En marge: Le congrès allait se dissoudre, lorsque arrive subitement
-la nouvelle de l'évasion de Napoléon, et de son débarquement au golfe
-Juan.]
-
-[En marge: Effet prodigieux produit par cette nouvelle.]
-
-Le congrès avait donc achevé son immense tâche, et tous les souverains
-allaient se retirer, laissant à leurs ministres le soin secondaire de
-la rédaction, lorsque dans les premiers jours de mars éclata tout à
-coup, et à l'improviste, une nouvelle qui bien qu'imprévue n'étonna
-cependant personne, tant on en avait le pressentiment secret. On sut
-par une dépêche du consul autrichien à Gênes que Napoléon échappé de
-l'île d'Elbe avait débarqué au golfe Juan. Où allait-il? Quel était
-son but? On se le demandait avec épouvante. Suivant M. de Metternich
-il marchait vers Paris, et en effet c'était la supposition la plus
-naturelle. Suivant M. de Talleyrand qui cherchait encore à se faire
-illusion, Napoléon se dirigeait sur l'Italie. On flotta pendant
-quelques jours entre ces deux conjectures, qui étaient loin d'offrir
-une égale vraisemblance, et une agitation extraordinaire s'empara de
-tous les esprits. Le sentiment général était la terreur, et après la
-terreur la colère. Alexandre était l'objet d'un déchaînement inouï,
-comme auteur du traité du 11 avril, qui avait assigné l'île d'Elbe à
-Napoléon. Il s'en accusait lui-même avec une bonne foi parfaite, et
-promettait de réparer les torts de sa générosité par des efforts
-gigantesques contre l'évadé de l'île d'Elbe. Sur-le-champ tous les
-départs furent contremandés, et il fut convenu qu'on ne se quitterait
-pas avant d'être sorti de cette nouvelle crise.
-
-[En marge: Toutes les résolutions du congrès maintenues, et le départ
-de tous les souverains contremandé.]
-
-Du reste, toutes les résolutions prises furent maintenues, et bien que
-leur consécration dans le grand acte final de Vienne fût retardée de
-quelques mois, elles n'en demeurèrent pas moins définitives, et leur
-origine doit être reportée aux six derniers mois de l'année 1814 dont
-nous venons de retracer le tableau. On peut donc regarder le congrès
-de Vienne comme terminé dès cette époque, sous le rapport de la
-délimitation et de la constitution des États, et c'est le moment de
-prononcer un jugement sur l'établissement européen qu'il a fondé, et
-qui a été l'un des plus durables qu'on ait encore vus, car sauf
-quelques changements il s'est maintenu déjà pendant près d'un
-demi-siècle.
-
-[En marge: Appréciation du congrès de Vienne.]
-
-Si on considère le congrès de Vienne sous le double rapport de la
-justice et de la politique, voici, selon nous, ce qu'on en peut dire,
-en dépouillant toute animosité nationale, comme c'est le devoir de
-l'histoire, qui ne doit être d'aucun pays, d'aucun siècle, pour
-approcher le plus possible de la vérité éternelle.
-
-[En marge: Conduite du congrès sous le rapport de la justice.]
-
-À entendre les hommes lorsqu'ils souffrent d'un vice chez autrui, à
-écouter leur indignation généreuse contre ce vice, contre ceux qui s'y
-abandonnent, on dirait que jamais ils ne s'y livreront eux-mêmes.
-Langage de la veille, hélas! qui ne devient pas toujours la conduite
-du lendemain! Toutes les puissances européennes avaient souffert de
-l'ambition de Napoléon, avaient maudit cette ambition désordonnée, et
-on aurait dû croire que si elles étaient à leur tour maîtresses des
-existences, la justice et la modération régneraient sur la terre. On
-vient de voir à quel point les résultats répondirent aux paroles. La
-seule différence de conduite qu'on put apercevoir entre les puissances
-coalisées et Napoléon, c'est qu'elles étaient quatre au lieu d'une, et
-qu'il fallait bien que chacune s'arrêtât où commençait l'ambition des
-trois autres. Quant à la France, on la traita en vaincue, et c'était
-sinon juste, au moins naturel. La France, ou, pour mieux dire, l'homme
-qui la gouvernait, avait abusé de la victoire, et nos vainqueurs en
-abusaient à leur tour. Se plaindre dans ce cas est puéril, plaider la
-cause de sa grandeur au tribunal de ses rivaux est ridicule. C'est de
-soi et non des autres, c'est de son courage et de sa prudence qu'on
-doit attendre sa grandeur; et quand on ne veut pas avoir à subir la
-conséquence de ses fautes, il ne faut ni en commettre, ni en laisser
-commettre pour soi.
-
-[En marge: Comment la France fut traitée.]
-
-On nous permettra de dire cependant, sans aveuglement national,
-qu'après avoir justement blâmé les excès de Napoléon, la coalition
-européenne les égalait, et qu'après les divers partages de la Pologne
-et les sécularisations germaniques qui avaient tant agrandi les
-puissances du continent, après l'invasion de toutes les colonies qui
-avait si démesurément étendu la domination maritime de l'Angleterre,
-ramener la France seule aux proportions qu'elle avait à la fin du
-dix-huitième siècle, n'était ni équitable, ni conforme à l'équilibre
-général. On nous permettra de dire que si la France, par la fécondité
-de son génie, de son sol, de sa révolution, n'avait trompé bientôt
-tous les calculs, et n'était devenue aussi grande par la paix qu'elle
-l'avait été par la guerre, elle eût manqué à l'Europe, qui ne saurait
-sans danger pour son indépendance se passer d'aucune des puissances
-dont elle se compose, et de la France moins que de toute autre, car
-c'est tantôt l'Angleterre qui a besoin de la France contre la Russie,
-tantôt la Russie qui en a besoin contre l'Angleterre, la Prusse contre
-l'Autriche, l'Autriche contre la Prusse, l'Allemagne contre ces deux
-dernières, et enfin il y a un intérêt qui en a besoin toujours, c'est
-celui de la civilisation.
-
-[En marge: Comment furent traités la plupart des États européens qui
-n'intéressaient pas les quatre puissances principales.]
-
-Mais trêve, nous le répétons, trêve aux plaintes inutiles pour un
-traitement que nous nous étions attiré. Parlons d'autrui! Tout ce qui
-n'était pas des _quatre_, ou ne les intéressait pas directement, fut
-partagé comme butin trouvé au milieu d'une ville prise d'assaut.
-Petits princes allemands, villes libres, biens de l'Ordre Teutonique,
-biens de l'Ordre de Malte, principautés ecclésiastiques, anciennes
-républiques, furent engloutis sans pitié, pour constituer le
-territoire des vainqueurs ou de leurs clients. S'agissait-il de calmer
-la jalousie d'un voisin, de solder un confédéré utile, de mieux tracer
-la frontière de l'un des _quatre_, de lui procurer du littoral ou une
-enclave à sa convenance, sur-le-champ on médiatisait un prince
-allemand, on incorporait une ville libre, on supprimait une ancienne
-république, ou l'on sécularisait un bien de l'Église germanique.
-L'Autriche prenait Venise, le Piémont prenait Gênes, sans qu'il
-s'élevât une seule objection. Malheur à qui n'intéressait pas vivement
-l'un des _quatre_! Le Danemark qui n'intéressait que la liberté des
-mers, considérée alors comme une affaire purement française, le
-Danemark était dépouillé de la Norvége pour assurer la popularité du
-prince Bernadotte en Suède. On lui donnait en compensation la
-Poméranie suédoise; mais la Prusse désirait cette province pour se
-ménager une continuité de littoral de Stralsund à Memel, et on
-enlevait au Danemark cette faible indemnité, qu'on lui payait avec une
-indemnité plus illusoire encore, le duché de Lawenbourg, et quelques
-milliers d'écus. La malheureuse Saxe, qui nous avait abandonnés pour
-se rattacher aux coalisés sur le champ de bataille de Leipzig, et qui
-à ce titre aurait dû rencontrer quelque indulgence chez les
-vainqueurs, était défendue parce que sa conservation importait à
-l'Autriche et à l'Allemagne; mais quoique défendue elle perdait la
-moitié de son territoire au profit de la Prusse, qui pendant dix
-années s'était plainte amèrement des coups portés à l'existence des
-États allemands. La Pologne était défendue aussi par la jalousie de
-l'Autriche et de l'Angleterre envers la Russie; mais elle était livrée
-à l'empereur Alexandre sous un prétexte qui servait à colorer
-l'ambition de l'un, la faiblesse des autres, celui de reconstituer ce
-royaume, et de le placer sous l'autorité d'un seul maître: triste
-illusion qui ne pouvait pas être de longue durée, car la Pologne en
-recouvrant avec cette demi-indépendance le désir et le moyen de
-secouer le joug russe, devait s'insurger bientôt, devenir en punition
-de sa révolte simple province de l'empire des czars, et l'Europe de
-son côté devait apprendre qu'elle avait tout simplement agrandi la
-Russie de la Pologne tout entière. L'Autriche désirait l'Italie, qui
-ne pouvait intéresser que la France dont on se souciait peu, et on
-livrait à l'Autriche, à ses princes, à son influence, l'Italie
-entière, fardeau accablant dont le cabinet de Vienne devait un jour
-sentir et regretter le poids. Quant à l'Angleterre, on ne comptait pas
-avec elle. À Gibraltar elle voulait ajouter Malte, les îles Ioniennes,
-le Cap, l'île de France, une partie des Antilles, et ce n'était pas
-l'occasion d'une seule difficulté. Elle désirait les bouches de
-l'Escaut et du Rhin, pour constituer contre nous le royaume des
-Pays-Bas, et sans avoir égard à l'antipathie des Belges pour les
-Hollandais, ses voeux étaient satisfaits à l'instant même. Quelquefois
-cependant l'un ou l'autre de ces quatre copartageants du monde, frappé
-non de son avidité personnelle mais de celle de ses trois associés,
-était prêt à la leur reprocher, mais le reproche expirait sur ses
-lèvres, tant une leçon de modération eût paru étrange dans l'une de
-ces quatre bouches!
-
-Ce n'est pas un ressentiment vulgaire qui nous arrache ces réflexions,
-mais après avoir relevé les torts de Napoléon, nous avons le droit de
-relever les torts de ceux qui succédèrent à sa domination, et qui,
-sous prétexte de venger l'Europe, ne firent que se la partager. C'est
-le devoir de l'histoire de signaler les excès de tous, sans
-distinction, et on nous permettra de rappeler que les nôtres étaient
-ceux d'un homme et non ceux de la France elle-même, qu'en entrant chez
-elle on lui avait solennellement promis de faire cette différence et
-de lui en tenir compte, promesse, hélas! bientôt oubliée, comme on a
-pu le voir au traité de Paris.
-
-[En marge: Esprit du congrès sous le rapport politique.]
-
-Après avoir considéré le congrès de Vienne sous le rapport de la
-simple équité, il faut le considérer sous le rapport de la politique.
-De politique il n'en eut qu'une, celle d'accumuler les précautions
-contre la France. Au lieu d'être replacée sous le sceptre des
-Bourbons, la France aurait été encore dans les mains du conquérant
-redoutable contre lequel on avait tant de représailles à exercer, tant
-de précautions à prendre, qu'on n'aurait pas autrement agi envers
-elle. À cet égard on n'eut qu'à laisser faire l'Angleterre, et elle
-n'y négligea rien. Toute pleine du souvenir du blocus continental,
-elle tenait surtout à nous opposer des barrières le long du littoral
-de la mer du Nord et de la Méditerranée, et elle voulait que jamais
-nous ne pussions reprendre le chemin d'Anvers ou de Gênes. C'est dans
-cette vue qu'elle avait édifié le royaume des Pays-Bas, et c'est dans
-cette vue aussi qu'elle favorisa tant le rétablissement du royaume de
-Piémont. Elle avait bien choisi en choisissant pour nous les opposer
-les maisons d'Orange et de Savoie, car outre les griefs récents de ces
-deux maisons, l'une avait fait sa grandeur en luttant contre la
-France, l'autre en se servant d'elle, et en la trahissant après s'en
-être servie.
-
-Elle leur confia donc Anvers et Gênes. Elle ne s'en tint pas là:
-recueillant une idée de M. Pitt, elle obligea la Prusse à recevoir les
-provinces rhénanes, afin de la mettre à jamais en défiance à notre
-égard. Ce n'était pas encore assez de précautions à son gré; elle
-voulut placer la Bavière dans la même position, et d'accord avec
-l'Autriche elle lui rendit le palatinat du Rhin. L'Autriche, non par
-haine mais par calcul, entra dans ces vues, à condition toutefois, en
-compromettant les autres avec la France, de n'être pas compromise
-elle-même, car jamais par exemple elle ne prêta l'oreille à la
-proposition de reprendre la Belgique. La Prusse, quoique fort irritée
-contre nous, s'aperçut du rôle qu'on voulait lui faire jouer, s'en
-plaignit à l'Angleterre, insista pour avoir la Saxe au lieu des
-provinces rhénanes, mais n'ayant pu avoir la Saxe finit par accepter
-ce qu'on lui donnait. Alexandre discerna bien tous ces calculs, en
-sourit plus d'une fois, nous aurait volontiers tendu la main pour nous
-aider à y échapper, mais nous voyant les alliés obstinés et
-inexplicables de l'Angleterre et de l'Autriche en ce moment, il
-s'écarta de nous en exprimant son mépris pour la sottise de notre
-politique.
-
-[En marge: Politique dite de la _Sainte-Alliance_.]
-
-En accumulant ainsi autour de nous les intérêts défiants, les
-royaumes ennemis, le congrès de Vienne a été l'origine de cette
-politique de _Sainte-Alliance_, qui a régi l'Europe près d'un
-demi-siècle; politique destinée dans l'intention de ses auteurs à être
-éternelle, mais qui a cédé, comme toutes choses, à l'action lente et
-successive du temps, car le royaume des Pays-Bas fondé sur l'union de
-deux peuples incompatibles s'est brisé, l'Angleterre autrefois
-l'ennemie opiniâtre des révolutions a semblé depuis les regarder d'un
-autre oeil, la maison de Savoie après quarante ans d'hostilité aveugle
-contre la France est revenue tout à coup à la politique de se servir
-d'elle, et l'Autriche accablée de son fardeau italien en a déposé une
-partie; politique affaiblie par conséquent et presque évanouie, mais
-que les jalousies de l'Europe et les imprudences de la France peuvent
-toujours faire renaître, et qu'il est désirable pour toutes deux de
-voir disparaître à jamais, car pour l'Europe elle a le grave
-inconvénient de lui faire négliger tous ses intérêts pour un seul,
-celui de nous contenir, de la constituer en quelque sorte l'adversaire
-de l'esprit humain, la protectrice des abus du passé, souvent la
-patronne de mauvais gouvernements, et par-dessus tout de donner à la
-démagogie la redoutable alliance de la France; politique qui n'est pas
-moins funeste pour la France elle-même qu'elle isole entièrement,
-qu'elle condamne à être en contradiction permanente avec l'Europe, à
-voir ses desseins les plus légitimes repoussés parce qu'ils viennent
-d'elle, à n'avoir d'alliés ni dans la guerre ni dans la paix, à se
-faire la triste complice de la démagogie, à être l'effroi du monde
-dont elle pourrait être l'amour; politique dont il serait coupable et
-insensé à elle de provoquer le retour en alarmant l'Europe, et en la
-réduisant à chercher son salut dans l'union de toutes les nations
-contre nous!
-
-[En marge: Quelques principes du congrès de Vienne restés dans le
-droit public.]
-
-Du reste, à l'époque dont nous parlons, cette politique était
-naturelle, elle résultait forcément d'une longue et effroyable lutte,
-et il ne faut pas la reprocher trop amèrement aux diplomates qui, en
-échafaudant cette politique d'antagonisme contre la France, se
-croyaient en état de défense légitime. Il ne faut pas non plus oublier
-que les personnages qui dirigeaient le congrès, quoique ennemis de la
-France, surtout de la Révolution française qu'ils avaient combattue
-vingt-cinq ans, et entraînés par une réaction violente, s'efforcèrent
-cependant de contenir cette réaction dans de certaines limites. En
-beaucoup de choses ils se conduisirent en esprits parfaitement sages,
-car ils étaient après tout les premiers hommes de leur siècle, les
-plus habiles, les plus éclairés, et quoique à la tête de la
-contre-révolution européenne, ils se montrèrent plus raisonnables
-que les contre-révolutionnaires allemands, suisses, italiens,
-espagnols, français, ne l'étaient chez eux. Pouvant arrêter les
-contre-révolutionnaires suisses ils le firent, et réduits à ne donner
-que des conseils à ceux d'Espagne et de France, ils leur en donnèrent
-d'excellents. Enfin en écoutant chacun l'ambition de leur pays dans le
-tracé des frontières des États, ils laissèrent néanmoins dans les
-traités de cette époque, sur l'abolition de l'esclavage, sur la
-liberté des fleuves, des principes dignes de la Révolution française,
-dont ils étaient par naissance et par devoir les ennemis inflexibles.
-
-[En marge: Conduite du gouvernement français au congrès de Vienne.]
-
-Maintenant, après avoir parlé de l'Europe victorieuse et de sa
-conduite à Vienne, parlons de nous, parlons de la conduite de notre
-gouvernement, et précisons le plus possible le jugement qu'on en doit
-porter.
-
-Trois occasions se présentèrent pour régler le sort de la France:
-l'armistice du 23 avril, le traité de paix du 30 mai, et le congrès de
-Vienne.
-
-[En marge: Armistice du 23 avril trop sévèrement jugé.]
-
-Une longue impopularité a pesé et pèse encore sur l'armistice du 23
-avril, par lequel le négociateur français abandonna d'_un trait de
-plume_, comme on l'a dit, toutes les grandes places de l'Europe avec
-un immense matériel de guerre. Cette impopularité, dont M. le comte
-d'Artois et M. de Talleyrand ont porté le poids, nous semble tout à
-fait imméritée. Un cri unanime et violent demandait l'évacuation du
-territoire français; ce cri, qui était celui de la souffrance, était
-irréfléchi. Quoi qu'on fît, il était impossible d'obtenir avant deux
-mois la retraite des troupes coalisées, et dans cet intervalle de
-temps la paix pouvait être signée, et fut signée en effet. Il aurait
-donc fallu ajourner l'armistice à la paix elle-même, ce qui était sans
-inconvénient, puisque l'effusion du sang avait cessé de fait partout,
-et alors on eût peut-être obtenu quelque compensation pour la remise
-des places européennes. Mais le cri qui réclamait l'évacuation de
-notre territoire était si naturel et si puissant, qu'y résister était
-pour ainsi dire au-dessus des forces humaines, et qu'on fut fort
-excusable d'y céder. Or, en demandant l'évacuation de notre
-territoire, on faisait naître aussitôt la demande d'évacuation des
-territoires étrangers que nous occupions encore, et l'une de ces
-demandes rendait l'autre irrésistible. À la vérité on peut dire qu'en
-abandonnant Magdebourg, Hambourg, le Texel, Bréda, Berg-op-Zoom, il
-eût été possible de retenir Anvers, Luxembourg, Mayence. Mais si nous
-l'avions tenté les négociateurs adverses auraient vu dans nos efforts
-l'arrière-pensée de conserver la ligne du Rhin, et jamais ils ne s'y
-seraient prêtés. Ainsi le désir passionné d'obtenir l'évacuation du
-territoire français rendait inévitable l'évacuation du territoire
-étranger, et l'armistice du 23 avril en découlait forcément. Le cri
-populaire qui a condamné cet armistice après l'avoir impérieusement
-réclamé, est donc tout à fait injuste, et il faut absoudre, si on veut
-être équitable, le prince et le négociateur qui le signèrent.
-
-[En marge: La faute véritable du gouvernement fut de conclure à Paris
-la paix définitive.]
-
-Mais l'armistice signé, rien n'obligeait à traiter de la paix tout de
-suite, à Paris même, et de joindre à la précipitation de l'armistice
-la précipitation du traité définitif. À Paris, nos adversaires étaient
-unis pour nous dépouiller; à Vienne, ils devaient être divisés pour se
-partager nos dépouilles. Il fallait donc attendre d'être à Vienne pour
-régler notre sort. Il n'y avait pas une bonne raison de se hâter, car
-l'armistice avait créé pour tout le monde un état supportable. Le sang
-ne coulait nulle part; les puissances étaient en possession des places
-qu'elles avaient si ardemment désirées; les Prussiens avaient
-Magdebourg, les Anglais Anvers, les Allemands Luxembourg et Mayence.
-Nous étions à la ligne des frontières de 1790, par conséquent le
-temps qui s'écoulait ne créait en notre faveur aucun préjugé qu'on pût
-craindre. En outre, les puissances ne voulant décider séparément du
-sort d'aucune d'elles, ne pouvaient adopter pour nous un principe
-différent. Enfin l'armistice tant attaqué venait de nous rendre 300
-mille hommes, qui nous permettaient d'avoir une volonté, et notre
-refus de signer eût suffi pour tout arrêter. Ce qui prouve la vérité
-de ce que nous avançons ici, c'est que les négociateurs de la
-coalition, depuis la remise des places, avaient cessé d'être
-pressants. Pressants, hélas, c'est nous qui l'étions, par imprévoyance
-d'abord, car, seul dans le conseil, le général Dessoles aperçut
-l'avantage que nous aurions d'arriver libres à Vienne, et ensuite par
-impatience, impatience de signer, de publier et de célébrer la paix
-qui était le titre essentiel, la gloire, le bienfait éclatant des
-Bourbons!
-
-C'est par ces deux motifs, imprévoyance et impatience, qu'après une
-première faute de précipitation fort excusable, celle de signer
-l'armistice du 23 avril, nous en commîmes une seconde, celle-ci tout à
-fait inexcusable, de conclure à Paris avec nos adversaires encore
-unis, la paix du 30 mai, qu'il n'aurait fallu conclure qu'à Vienne,
-avec nos ennemis infailliblement divisés.
-
-[En marge: Une autre faute fut de prendre trop tôt son parti à Vienne,
-et de ne pas le prendre dans le plus grand intérêt de la France.]
-
-La paix de Paris signée, il était difficile de changer notre sort à
-Vienne. Pourtant toute ressource n'était pas perdue, à condition de ne
-pas opter trop vite entre les deux partis qui allaient partager
-l'Europe, et de ne pas ajouter à la chaîne déjà bien lourde du traité
-de Paris, la chaîne plus lourde encore de résolutions prématurées.
-Rien ne pressait, en effet, quant au choix à faire entre les
-puissances dont les divisions étaient déjà frappantes. Nous nous
-trouvions placés entre la Prusse et la Russie d'un côté, voulant à
-tout prix la Saxe et la Pologne, prêtes même à se relâcher de leur
-hostilité contre nous si nous servions leurs désirs, et l'Angleterre
-et l'Autriche de l'autre, qui n'avaient qu'un but, celui de nous
-enchaîner, et d'organiser l'Europe entière contre nous. Il semble à ce
-simple exposé des faits, que le choix n'aurait pas dû être douteux,
-car si l'intérêt que nous avions à Dresde, à Posen, était un intérêt
-européen, celui que nous avions sur l'Escaut, sur le Rhin, sur les
-Alpes, était un intérêt exclusivement français. Or, la Saxe à Leipzig,
-l'Europe à Paris, nous avaient autorisés par leur conduite à préférer
-les intérêts français à tous autres. Et en supposant qu'il fallût se
-défier également de ces ambitions contraires, c'était alors une raison
-de plus d'attendre, de réfléchir avant de nous prononcer. Si en
-arrivant à Vienne, M. de Talleyrand, moins impatient de faire un choix
-dont le mérite était fort contestable, de professer dogmatiquement le
-principe de la légitimité, moins pressé enfin d'avoir aux grandes
-affaires une part qui ne pouvait lui échapper, se fût contenté de
-dire, avec le flegme déconcertant dont il possédait si bien le secret,
-que la France traitée sans ménagement en mai 1814, trompée même, car
-on lui avait promis une augmentation de territoire et de population
-qu'on lui avait ensuite déniée, était libre de n'écouter désormais
-que ses convenances, qu'elle ne troublerait plus le monde pour son
-ambition, mais que lorsque le monde serait troublé par l'ambition des
-autres, elle prendrait le parti que lui conseillerait sa politique, et
-qu'ensuite elle eût attendu sans se prononcer la recherche dont elle
-n'aurait pas manqué d'être l'objet de la part des intérêts divisés,
-son rôle eût considérablement changé. Alexandre et Frédéric-Guillaume
-étaient si ardents, si peu contenus, qu'ils lui eussent tout offert,
-et comme sur le Rhin, sur l'Escaut, sur les Alpes, il n'y avait que
-des intérêts anglais ou autrichiens, ils nous auraient concédé de ce
-côté ce que nous aurions voulu, et eussent proportionné leurs offres à
-notre lenteur à nous décider. Le conflit étant poussé jusqu'à la
-guerre, il est incontestable qu'on nous aurait rendu une partie au
-moins de la rive gauche du Rhin. Au contraire, les choses n'allant pas
-aussi loin, l'Angleterre et l'Autriche effrayées de nous voir unis à
-la Russie et à la Prusse, cédant aux prétentions de celles-ci, nous
-aurions obtenu sans guerre un résultat bien préférable à celui qui
-prévalut, au lieu de la Prusse nous aurions eu la maison de Saxe sur
-le Rhin, où elle eût remplacé ces voisins si doux, si commodes, si
-regrettables, les électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trêves et
-de Cologne, que nous avions jadis, et dont la place est aujourd'hui
-occupée par les puissances les plus militaires de la Confédération, la
-Bavière et la Prusse. Ainsi, quoi qu'il arrivât, guerre ou paix, notre
-sort était meilleur: guerre, nous avions chance d'obtenir une
-frontière plus avantageuse, paix, nous avions le plus pacifique des
-voisinages. Mais il n'en fut point ainsi. Le cabinet de Paris, sans
-unité et sans prévoyance, ne s'occupant que de ce qu'on mettait
-directement sous ses yeux, le roi Louis XVIII, spirituel mais
-distrait, éprouvant pour la politique extérieure une assez grande
-indifférence, et regardant comme un fatal héritage de Napoléon d'être
-trop mêlé aux affaires du dehors, laissèrent à M. de Talleyrand toute
-liberté d'agir comme il l'entendrait, s'en fiant à son habileté, à son
-expérience, à son autorité sur la diplomatie européenne. Celui-ci
-arrivé à Vienne avec la résolution de se donner pour le représentant
-de la légitimité en Europe, trouvant les _quatre_ décidés à tout faire
-entre eux, fut tellement irrité de cette prétention, si flatté au
-contraire de l'empressement que lui témoignèrent les petites cours
-allemandes, qu'il n'y tint pas, se mit à la tête de ces petites cours,
-devint ainsi le défenseur obligé de la Saxe, prit dès lors parti pour
-l'Autriche et l'Angleterre, qui étaient irrévocablement résolues à
-nous enfermer dans le traité de Paris, contre la Prusse et la Russie
-qui étaient prêtes à améliorer notre sort, et déclara bien haut que la
-France ne voulait rien pour elle-même, rien que le triomphe des
-principes, c'est-à-dire de la légitimité.
-
-[En marge: Triste résultat du traité du 3 janvier s'il eût reçu son
-exécution.]
-
-Dès ce jour il n'y avait plus rien d'utile à faire. Nous étions sans
-doute en bonne compagnie en nous trouvant avec l'Autriche et
-l'Angleterre, bien que la compagnie de la Prusse et de la Russie ne
-fût point à dédaigner. Mais ce qui pouvait nous arriver de plus
-heureux dans cette alliance, c'était de nous égorger de nouveau avec
-les Prussiens et les Russes, pour que l'Autriche eût toute l'Italie,
-pour que l'Angleterre eût Malte, Corfou, le Cap, l'île de France, pour
-que les royaumes des Pays-Bas et de Piémont demeurassent comme de
-grosses forteresses construites à nos portes, pour que la Prusse et
-l'Autriche séparées par la Saxe fussent moins jalouses l'une de
-l'autre, pour que l'Allemagne eût la Russie moins près d'elle, et si
-nous étions vainqueurs pour le compte de nos maîtres, de rester, nous,
-enfermés dans les traités de 1815! En vérité ce n'était pas la peine
-en vue de tels résultats, de risquer sitôt les bienfaits de la paix si
-récemment rétablie.
-
-Mais ce n'est pas tout; même en prenant ce parti, qui assurément
-n'était pas le meilleur, encore fallait-il ne pas tant se presser
-d'offrir nos secours, et attendre au moins qu'on nous les demandât.
-Mais piqué au vif, M. de Talleyrand commit la faute qui lui était la
-moins naturelle, une faute de précipitation. Certain, s'il avait su
-attendre, d'être bientôt admis partout, compté pour tout ce que valait
-la France, il se fit solliciteur de sollicité qu'il aurait pu être, et
-en apportant le secours de cent cinquante mille Français, il se donna
-le rôle de l'obligé au lieu de se donner celui de l'obligeant, et
-consentit, pour le cas de guerre, à l'inqualifiable condition de
-rester sous la loi du traité de Paris! Dans son impatience même d'être
-de quelque chose avec les grandes puissances, il oublia de stipuler
-l'expulsion de Murat, seule affaire que Louis XVIII eût à coeur, et si
-Murat n'avait fourni lui-même la solution qu'on avait tant de peine à
-découvrir, on aurait quitté Vienne sans l'avoir trouvée! Négociateur
-incomparable, plein de dignité, de hauteur, d'esprit d'à-propos,
-quand il fallait réprimer les saillies de vainqueurs insolents, mais
-politique moins prévoyant que négociateur habile, M. de Talleyrand eut
-le tort, après avoir signé trop tôt la paix à Paris, de prendre trop
-tôt son parti à Vienne, et son parti pris de se prononcer pour les
-puissances dont nous n'avions rien à obtenir, contre celles dont nous
-avions quelque amélioration à espérer, et en choisissant ainsi ses
-alliés, de ne se réserver que l'honneur de les servir gratuitement,
-pour le triomphe de ce qu'on appelait alors le principe de la
-légitimité. Sans aucun doute, si en temps ordinaire, dans un ordre de
-choses régulier, au milieu de l'Europe tranquille, où chaque prince se
-serait trouvé à la place marquée par le temps et les traités, on était
-venu nous proposer de supprimer un royaume comme celui de Saxe, même
-avec de grands avantages pour la France, la justice et la vraie
-politique auraient dû nous porter à nous y opposer, car tout
-bouleversement qui n'est pas inévitable, toute dépossession qui n'est
-pas commandée par la plus évidente équité, ou par l'irrésistible
-marche du temps, est inhumaine, imprudente et dangereuse, et M. de
-Talleyrand en soutenant la Saxe eût servi à la fois la cause du bon
-droit et de la vraie politique. Mais au milieu du naufrage de l'ancien
-monde, dans un moment où le sort d'aucun État n'était fait, où celui
-de tous était à faire, et où chacun cherchait à faire le sien avec les
-dépouilles de la France, dans un moment où les puissances du continent
-après avoir dévoré la Pologne n'éprouvaient aucun scrupule à dévorer
-encore Venise, Gênes, les villes libres, les princes médiatisés
-d'Allemagne, où l'Angleterre envahissait toutes les positions
-maritimes du globe, et où les petits États eux-mêmes n'étaient pas
-moins avides que les grands, où chacun en un mot ne songeait qu'à soi,
-il était permis à la France de songer à elle, et de ne pas faire
-consister toute sa politique dans la conservation d'un État allemand,
-qui intéressait d'autres qu'elle, et qui avait perdu ses titres à
-notre dévouement. En d'autres temps défendre la Saxe aurait été la
-politique non-seulement la plus généreuse, mais la plus sage; à une
-époque où tous les droits établis avaient succombé avec les traités
-dans une effroyable guerre de vingt-deux années, et où tous les droits
-étaient à créer à nouveau, M. de Talleyrand négligea trop la France
-pour la Saxe, et sa conduite qui autrement serait incompréhensible, ne
-s'explique que par l'impatience de jouer un rôle, et de professer
-hautement un principe que les puissances ne pouvaient pas prendre au
-sérieux, car les diplomaties autrichienne, anglaise, française, qui le
-défendaient si chaudement à Dresde, le sacrifiaient à Venise, à Gênes,
-à Malte, à Stockholm, et en cent principautés d'Allemagne!
-
-[En marge: Voeu pour la formation d'une véritable politique de
-gouvernement, indépendante des intérêts de parti et de dynastie.]
-
-Ainsi deux fois en deux ans, le sort de la France fut décidé par les
-plus frivoles motifs. À Prague, en 1813, Napoléon pouvant conserver à
-la France bien au delà de sa grandeur désirable, ne le fit point,
-aveuglé qu'il était par une ambition insensée! En 1814, les Bourbons,
-pouvant recouvrer quelques parcelles de notre grandeur perdue, en
-laissèrent passer l'occasion, par impatience de publier la paix dont
-ils faisaient leur titre principal, par inattention, par inexpérience,
-par goût de professer et de laisser professer à Vienne un principe qui
-flattait l'orgueil de leur sang. Triste sort de notre pays, livré à
-tous les vents des révolutions, d'avoir tantôt dépendu de la folie
-d'un homme, et tantôt de la maladresse d'un parti! Heureusement la
-grandeur matérielle n'est pas tout, et la France par sa grandeur
-morale a retrouvé le rôle que les événements lui avaient fait perdre;
-mais en présence des spectacles affligeants que nous venons de
-retracer, faisons des voeux pour qu'il se forme en France une vraie
-politique de gouvernement, qui, sans intérêt de dynastie ou de parti,
-sans entraînement du moment, sans goût dominant pour la paix ou pour
-la guerre, sans préoccupation exclusive en un mot, conduite par la
-seule raison d'État, dirige les affaires du pays dans l'unique vue de
-sa sûreté et de sa grandeur! Dieu veuille nous accorder ce bienfait,
-et alors la France aura ce qu'elle n'a jamais eu, au moins d'une
-manière durable, un sort proportionné à son esprit, à son courage, à
-l'immense effusion de son sang!
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME ET DU DIX-HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-HUITIÈME.
-
-
-LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
-
-RESTAURATION DES BOURBONS.
-
- Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses
- parties de l'Europe. -- Campagne du général Maison en Flandre, et
- défense d'Anvers par le général Carnot. -- Reddition d'Anvers, et
- conditions de cette reddition. -- La désertion s'introduit parmi
- les troupes françaises. -- Fermeté du général Maison en présence
- d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. -- Longue et
- mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. -- Conditions
- auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un
- riche matériel. -- Noble conduite du prince Eugène en Italie. --
- L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. --
- Événements aux Pyrénées. -- Les nouvelles de Paris étant arrivées
- trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les
- Français en viennent aux mains une dernière fois. -- Sanglante
- bataille de Toulouse. -- Armistice sur toutes les frontières. --
- Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. -- Question
- de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume.
- -- Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général
- qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la
- Constitution. -- Irritation de M. le comte d'Artois et de ses
- amis. -- Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est
- adopté. -- Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte
- d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration
- par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet
- l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale.
- -- Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. -- Le
- gouvernement provisoire converti en conseil du prince. --
- Composition du ministère. -- Envoi de commissaires
- extraordinaires dans les diverses parties de la France. --
- Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on
- s'efforce de leur procurer. -- Nouveaux cantonnements assignés
- aux armées françaises. -- La conscription de 1815 libérée. --
- Mesures financières de M. Louis. -- Sa ferme résolution de payer
- toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et
- spécialement les droits réunis. -- Rapidité avec laquelle le
- crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce
- ministre et de la paix. -- Changements transitoires apportés à
- nos tarifs commerciaux. -- La souffrance des provinces occupées
- va croissant. -- On entame précipitamment une négociation pour
- obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. --
- On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans
- provoquer une demande semblable à l'égard des provinces
- étrangères occupées par nos troupes. -- Dans l'impossibilité de
- refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril
- à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons,
- Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus
- importantes de l'Europe. -- On ne s'aperçoit pas d'abord de
- l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet
- d'amers reproches. -- Mouvement rapide qui s'opère dans les
- esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. -- La masse de
- la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se
- donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti
- royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et
- provoquent de la part des uns et des autres de vives
- récriminations. -- M. le comte d'Artois commet certaines
- imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte
- arrivée du Roi. -- Divers messages adressés à Louis XVIII, et
- peinture qu'on lui fait de l'état de la France. -- Sur ce qu'on
- lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas
- indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine
- lentement vers la France. -- Son séjour à Londres. --
- Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. --
- Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est
- à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. -- Débarquement de
- Louis XVIII à Calais. -- Son voyage à travers les départements du
- nord, et son arrivée à Compiègne. -- Empressements dont il est
- l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait
- l'accueil le plus flatteur. -- Impatience qu'on a de le
- connaître. -- Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et
- différences remarquables entre les deux frères. -- Entrevue de M.
- de Talleyrand avec le Roi. -- Soins de ce dernier à éluder tous
- les engagements. -- Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne,
- et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils.
- -- Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution,
- même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de
- maintenir entier le principe de son autorité. -- Il est convenu
- qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une
- déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, et
- destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale. --
- Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2 mai
- 1814. -- Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. -- La population
- parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. -- Louis XVIII se
- saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal. -- Première
- séance de ce conseil, dans laquelle on touche sommairement à
- toutes les questions. -- Vues générales sur l'armée, la marine,
- les finances. -- M. Louis persiste dans ses deux principes:
- respect des dettes contractées, et maintien des impôts
- nécessaires. -- Proclamation royale relativement aux droits
- réunis. -- Ajournement de la question de la conscription. --
- Louis XIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison
- militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. --
- Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente
- résolution. -- Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances
- des provinces occupées. -- On s'aperçoit que la convention du 23
- avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour
- le départ des armées coalisées. -- Les monarques alliés
- promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis
- XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales
- de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. --
- Impatience de conclure la paix. -- M. de Talleyrand reçoit
- mission de la négocier. -- Nouvelle faute de précipitation
- semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23
- avril. -- Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé
- qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances,
- parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de
- l'appui. -- M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt
- qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la
- France, et à remettre la solution des questions européennes au
- congrès général qui doit se réunir à Vienne. -- Le gouvernement
- royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se
- faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure
- immédiatement. -- Le retour aux frontières de 1790 posé en
- principe irrévocable. -- Cette frontière adoptée, avec quelques
- additions. -- L'île de France exceptée de la restitution de nos
- colonies. -- Noble résistance du Roi à toute contribution de
- guerre. -- Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le
- gouvernement déploient en cette circonstance. -- Conservation des
- musées. -- Traité de Paris du 30 mai 1814. -- Tandis qu'on
- négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. -- Le Roi
- ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare
- avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. -- Ses vues
- libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes
- subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution
- émanera exclusivement de l'autorité royale. -- Diverses questions
- élevées. -- Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel
- il tient étant accordé. -- Le projet de Constitution soumis à
- deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. --
- Titre de CHARTE CONSTITUTIONNELLE donné à la nouvelle
- Constitution. -- Les souverains étrangers ne voulant pas quitter
- Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen,
- on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la
- Charte. -- Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette
- séance. -- Proclamation de la Charte, départ des souverains
- étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.
- 1 à 195
-
-
-LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
-
-GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.
-
- Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et
- de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se
- rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et
- chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France
- du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui,
- tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.
- -- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur
- abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord
- satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les
- bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour
- à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de
- Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages
- dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la
- capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. --
- État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se
- remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et
- inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.
- -- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les
- Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. --
- Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,
- Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les
- provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à
- leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes
- qui viennent des garnisons lointaines et des prisons
- d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération
- et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a
- livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de
- faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager
- toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont
- hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis
- contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux
- finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des
- finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de
- payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits
- réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la
- guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation
- pour l'armée; conservation de la garde impériale, et
- rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. --
- Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout
- d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur,
- avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements
- militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil
- fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris
- d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de
- fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont
- froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le
- rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes
- attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. --
- Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges
- Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens
- nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,
- les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission
- à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la
- révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la
- restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend
- obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. --
- Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le
- gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait
- indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres
- assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.
- -- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et
- libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. --
- M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les
- fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse
- quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des
- députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi
- sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il
- fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue
- la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les
- discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu
- que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse
- n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte
- les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est
- sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission
- spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits
- contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la
- Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau
- et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites
- nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis
- présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce
- bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose
- l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des
- impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen
- d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. --
- L'opposition royaliste se prononce contre les projets du
- ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye
- les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve
- quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant
- pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M.
- Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de
- toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui
- deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures
- commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre
- à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres
- de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de
- fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. --
- Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à
- l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du
- corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi.
- -- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans
- l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de
- Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux
- Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni
- moduler ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces
- livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. --
- Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux
- Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au
- lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse
- Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il
- reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se
- transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des
- Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans
- l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son
- voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de
- M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il
- promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert
- de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon
- l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses
- imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme
- des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de
- leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse
- dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon,
- Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de
- l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son
- voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de
- M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince
- irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à
- des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en
- août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les
- voyages des princes, et par les mesures imprudentes du
- gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion
- d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des
- Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.
- -- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. --
- Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement
- de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout.
- -- Grand effet produit par la proposition de restituer aux
- émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure
- est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les
- esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi
- avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti
- dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font
- peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. --
- La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la
- simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte
- d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de
- Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M.
- Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une
- représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot
- contre la famille royale, et on prend des précautions
- extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal
- Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre
- le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi
- cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre
- de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur
- général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot
- par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et
- des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en
- décembre 1814. 196 à 395
-
-
-LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.
-
-CONGRÈS DE VIENNE.
-
- Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. -- Mécontentement
- des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants,
- et maltraitées par les armées étrangères. -- État de confusion
- dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. -- Les peuples y
- attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits
- États craignent d'être absorbés par les grands. -- Conflagration
- en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les
- nouveaux cantons. -- Triste situation de l'Italie. -- Mauvais
- gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par
- le gouvernement pontifical. -- Révocation du Concordat français à
- peu près consentie, mais différée. -- Étonnement de Murat d'être
- encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y
- voir. -- État de l'Espagne. -- Conduite perfide et cruelle de
- Ferdinand VII. -- Il abandonne le pacte de famille dans le désir
- de complaire aux Anglais. -- Pendant que l'Europe est ainsi
- tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des
- fêtes brillantes. -- Ils renouvellent la promesse de rester unis,
- sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. -- Le
- congrès de Vienne remis au mois de septembre. -- Dispositions
- qu'on y apporte. -- Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre
- et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement
- unis. -- Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et
- veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. --
- L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le
- découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans
- rompre l'union européenne. -- Avantages que cette situation eût
- offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à
- Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. -- Liberté
- laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. -- Le Roi ne
- lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de
- Naples. -- Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg.
- -- Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de
- fonder sa politique à Vienne sur le principe de la _légitimité_.
- -- Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de
- l'Autriche. -- Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre
- l'empereur François dans le palais de Schoenbrunn. -- Les
- prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et
- de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les
- entretiens. -- Soulèvement des princes allemands contre ces
- prétentions. -- Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche,
- inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. -- Plus
- leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se
- promettent de la maintenir. -- Accord secret de l'Autriche, de
- l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les
- affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances
- que pour la forme. -- Cet accord, bientôt dévoilé, devient un
- nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent
- que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. -- La légation
- française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets
- d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe
- contre les vues de la Russie et de la Prusse. -- La Prusse se
- venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin.
- -- Protestations de désintéressement auxquelles la légation
- française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite
- précipitée. -- Irritation d'Alexandre dirigée en particulier
- contre M. de Talleyrand. -- Entrevue de ce monarque avec le
- plénipotentiaire français. -- Après quelques semaines perdues en
- pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour
- réclamer la convocation du congrès. -- Les _quatre_, c'est-à-dire
- l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le
- danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai
- d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1er novembre,
- sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les questions. --
- M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. -- Il demande
- que sans plus tarder on réunisse le congrès en assemblée
- générale, et veut profiter de l'occasion pour faire décider
- l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du
- représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de
- résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du
- moment. -- Vive résistance de la part des _quatre_. -- Après
- quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1er
- novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque,
- et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on
- appelle _le respect du droit public_. -- Après avoir déjoué les
- projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre
- avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se
- prononce toujours plus fortement. -- Les Russes et les Prussiens
- se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. --
- Activité des petits États et surtout de la Bavière. -- Liaisons
- de celle-ci avec la légation française. -- Embarras croissant de
- l'Autriche et de l'Angleterre. -- Lord Castlereagh craignant de
- se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à
- l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver
- la Pologne. -- M. de Metternich, qui désirerait au contraire
- sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette
- tactique, et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne
- réussira pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour
- satisfait si Alexandre ne l'est point. -- Lord Castlereagh se met
- résolûment en avant. -- Ses vifs entretiens avec Alexandre,
- suivis de notes fermes et amères. -- La Bavière, toujours la plus
- active, n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche
- qu'il faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier
- avec elle. -- M. de Metternich qui craint la désunion, répond que
- la France n'a plus d'armée. -- La Bavière reporte ces propos à la
- légation française pour la piquer d'honneur. -- M. de Talleyrand
- demande à Louis XIII de faire des armements. -- Délibération sur
- ce sujet dans le Conseil royal. -- Le ministre des finances
- consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre
- l'armée française sur un pied convenable. -- Grande satisfaction
- de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements
- de la France. -- Pendant ce temps la lutte est toujours aussi
- vive à Vienne. -- M. de Metternich obligé de se prêter à la
- tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son
- propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui
- livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère
- accepter. -- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il
- livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et
- concentre toutes ses forces sur la Vistule. -- Irritation à
- Vienne, et voeu général de réunir le congrès au 1er novembre. --
- Violente altercation d'Alexandre avec M. de Metternich. --
- Réunion du congrès à l'époque annoncée. -- Les huit signataires
- du traité de Paris, la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
- Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent
- l'initiative des convocations et des résolutions. -- Division du
- congrès en comités. -- Comité pour la vérification des pouvoirs.
- -- Comité dit des _six_, composé de la France, de l'Espagne, de
- l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les
- grandes affaires européennes. -- Comités pour les affaires
- allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les affaires
- suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des fleuves,
- etc., etc. -- Il est convenu que lorsque les principaux
- intéressés dans chaque question se seront abouchés au sein des
- comités, les _huit_ interviendront pour achever de les mettre
- d'accord, et pour consacrer leurs résolutions. -- Travail dans
- tous les comités. -- Affaires italiennes. -- Questions de la
- réunion de Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de
- Savoie. -- Questions de Parme et de Naples. -- Sages motifs de M.
- de Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur.
- -- Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens
- et les nouveaux cantons. -- L'influence de la France sur le
- canton aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques
- d'Uri, Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. --
- Tandis que les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une
- solution, celles de Saxe et de Pologne s'aggravent. -- Efforts de
- lord Castlereagh pour détacher la Prusse de la Russie. --
- Alexandre s'en aperçoit, et provoque une explication de la part
- de Frédéric-Guillaume. -- Les deux souverains après s'être
- expliqués, se jettent dans les bras l'un de l'autre, et se
- promettent d'être plus unis que jamais. -- Proclamation du prince
- Repnin, gouverneur temporaire de la Saxe, qui annonce que ce
- royaume va passer sous la souveraineté du roi de Prusse, du
- consentement de l'Angleterre et de l'Autriche. -- Violents
- démentis donnés par ces deux puissances. -- En ce moment les
- instances des princes allemands auprès du Prince régent
- d'Angleterre font modifier les instructions de lord Castlereagh.
- -- Celui-ci change de tactique, et s'unit à M. de Metternich pour
- défendre résolûment la Saxe et la Pologne. -- Tendance des choses
- à la guerre. -- Plan de campagne arrêté par le prince de
- Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France,
- sans lui rien dire. -- Projet de faire entrer au printemps 200
- mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie,
- et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. -- M. de
- Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il
- retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la
- Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des
- conditions exigées par l'Autriche. -- Les Prussiens exaspérés
- veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir.
- -- Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le
- czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti
- de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques
- sacrifices. -- Il se décide en gardant toute la Pologne à
- abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait
- moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de
- s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la
- frontière russe en Gallicie. -- D'après les conseils d'Alexandre
- la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. -- Réplique de
- l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la
- Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre
- son état de 1805 serait rempli. -- La Prusse entre dans ces
- calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu
- jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. --
- Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la
- France, après avoir voulu l'en exclure. -- Les questions de
- quantité se débattent vivement dans cette commission. -- La
- nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend
- à lord Castlereagh toute son énergie. -- Une scène violente ayant
- eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh
- exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. -- Ce dernier profite de
- l'occasion et offre au ministre britannique une alliance
- offensive et défensive. -- Convention du 3 janvier 1815 par
- laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et
- promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire
- triompher leur politique. -- Triste condition imposée à M. de
- Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du
- traité de Paris. -- Envoi d'un général français pour la
- discussion du plan de campagne. -- La convention du 3 janvier,
- tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre,
- aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. --
- Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à
- l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre
- eux, se décident à transiger. -- On enlève à la Saxe la moitié de
- son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à
- la Prusse. -- Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui
- est définitivement laissée à là Saxe. -- Le roi Frédéric-Auguste
- mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. -- La grande
- question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh
- étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. --
- Solution des questions pendantes. -- Constitution définitive du
- royaume des Pays-Bas. -- Rétablissement des maisons de
- Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. -- Ces maisons abandonnent la
- Westphalie à la Prusse moyennant échange. -- Travail de la Prusse
- pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au
- Niémen. -- Conduite injuste envers le Danemark. -- Le Luxembourg
- échoit au royaume des Pays-Bas. -- Mayence devient place
- fédérale. -- La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché
- de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à
- l'Autriche. -- Constitution germanique. -- L'Autriche refuse la
- couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la
- diète. -- Organisation de la diète fédérale. -- Solution des
- difficultés en Suisse due surtout à la France. -- Les nouveaux
- cantons conservent leur existence en payant une indemnité
- pécuniaire. -- Berne obtient une indemnité territoriale dans le
- Porentruy et l'évêché de Bâle. -- La constitution suisse prise
- presque en entier dans l'acte de médiation. -- Difficultés de la
- question italienne. -- M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour
- prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est
- menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples.
- -- Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en
- adressant une sommation imprudente au congrès. -- L'Autriche
- répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150
- mille hommes en Italie. -- Résolution générale d'en finir avec
- Murat. -- Difficultés de l'affaire de Parme. -- On voudrait sur
- la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine
- d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques.
- -- Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la
- tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. -- Lord
- Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier
- à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII,
- pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la
- reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. -- Il
- est décidé que les Légations seront rendues au Pape. --
- Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des
- fleuves navigables. -- Toutes les questions étant résolues en
- février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs
- ministres le soin de la rédaction. -- On décide qu'il y aura un
- instrument général, signé par les huit puissances qui ont été
- parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions
- d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités
- particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne
- spécialement. -- Au moment de se séparer, la nouvelle du
- débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits.
- -- On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle
- crise. -- Tous les arrangements européens précédemment adoptés,
- sont maintenus. -- Caractère véritable du congrès de Vienne, et
- jugement qu'on peut porter sur son oeuvre, qui, sauf quelques
- changements, a duré près d'un demi-siècle. 396 à 644
-
-
-FIN DE LA TABLE DU DIX-HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20), by Adolphe Thiers</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20)</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Adolphe Thiers</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: August 4, 2021 [eBook #65990]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (18/20) ***</div>
-
-<p class="p4 center">HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</p>
-
-<p class="p2 center">TOME XVIII</p>
-
-<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.</p>
-<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 3 décembre 1860.</p>
-
-<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
-
-
-<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</b></p>
-
-<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br />
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p>
-
-<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p>
-
-<p class="p4 center smaller">TOME DIX-HUITIÈME</p>
-
-<div class="figcenter">
-<a id="img001" name="img001"></a>
-<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" />
-</div>
-
-<p class="p4 center small">Paris<br />
- PAULIN, LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
- 60, RUE RICHELIEU<br />
- 1860</p>
-
-<div class="chapter">
-<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br />
-DU CONSULAT<br />
-ET<br />
-DE L'EMPIRE.</h1>
-
-<h2>LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.<br />
-<span class="smaller">RESTAURATION DES BOURBONS.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses
- parties de l'Europe. &mdash; Campagne du général Maison en Flandre, et
- défense d'Anvers par le général Carnot. &mdash; Reddition d'Anvers, et
- conditions de cette reddition. &mdash; La désertion s'introduit parmi
- les troupes françaises. &mdash; Fermeté du général Maison en présence
- d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. &mdash; Longue et
- mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. &mdash; Conditions
- auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un
- riche matériel. &mdash; Noble conduite du prince Eugène en Italie. &mdash;
- L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. &mdash;
- Événements aux Pyrénées. &mdash; Les nouvelles de Paris étant arrivées
- trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les
- Français en viennent aux mains une dernière fois. &mdash; Sanglante
- bataille de Toulouse. &mdash; Armistice sur toutes les frontières. &mdash;
- Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. &mdash; Question
- de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume.
- &mdash; Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général
- qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la
- Constitution. &mdash; Irritation de M. le comte d'Artois et de ses
- amis. &mdash; Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est
- adopté. &mdash; Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte
- d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration
- par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet
- l'adoption des principales bases de la (p.~2) Constitution
- sénatoriale. &mdash; Premiers actes de l'administration du comte
- d'Artois. &mdash; Le gouvernement provisoire converti en conseil du
- Prince. &mdash; Composition du ministère. &mdash; Envoi de commissaires
- extraordinaires dans les diverses parties de la France. &mdash;
- Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on
- s'efforce de leur procurer. &mdash; Nouveaux cantonnements assignés
- aux armées françaises. &mdash; La conscription de 1815 libérée. &mdash;
- Mesures financières de M. Louis. &mdash; Sa ferme résolution de payer
- toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et
- spécialement les droits réunis. &mdash; Rapidité avec laquelle le
- crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce
- ministre et de la paix. &mdash; Changements transitoires apportés à
- nos tarifs commerciaux. &mdash; La souffrance des provinces occupées
- va croissant. &mdash; On entame précipitamment une négociation pour
- obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. &mdash;
- On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans
- provoquer une demande semblable à l'égard des provinces
- étrangères occupées par nos troupes. &mdash; Dans l'impossibilité de
- refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril
- à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons,
- Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus
- importantes de l'Europe. &mdash; On ne s'aperçoit pas d'abord de
- l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet
- d'amers reproches. &mdash; Mouvement rapide qui s'opère dans les
- esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. &mdash; La masse de
- la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se
- donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti
- royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et
- provoquent de la part des uns et des autres de vives
- récriminations. &mdash; M. le comte d'Artois commet certaines
- imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte
- arrivée du Roi. &mdash; Divers messages adressés à Louis XVIII, et
- peinture qu'on lui fait de l'état de la France. &mdash; Sur ce qu'on
- lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas
- indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine
- lentement vers la France. &mdash; Son séjour à Londres. &mdash;
- Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. &mdash;
- Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est
- à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. &mdash; Débarquement de
- Louis XVIII à Calais. &mdash; Son voyage à travers les départements du
- nord, et son arrivée à Compiègne. &mdash; Empressements dont il est
- l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait
- l'accueil le plus flatteur. &mdash; Impatience qu'on a de le
- connaître. &mdash; Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et
- différences remarquables entre les deux frères. &mdash; Entrevue de M.
- de Talleyrand avec le Roi. &mdash; Soins de ce dernier à éluder tous
- les engagements. &mdash; Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne,
- et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils.
- &mdash; Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution,
- même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de
- maintenir entier le principe de son autorité. &mdash; Il est convenu
- qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une
- déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois,
- et destinée (p.~3) à consacrer les bases de la Constitution
- sénatoriale. &mdash; Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen
- datée du 2 mai 1814. &mdash; Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai.
- &mdash; La population parisienne lui fait l'accueil le plus cordial.
- &mdash; Louis XVIII se saisit du pouvoir, et constitue le Conseil
- royal. &mdash; Première séance de ce conseil, dans laquelle on touche
- sommairement à toutes les questions. &mdash; Vues générales sur
- l'armée, la marine, les finances. &mdash; M. Louis persiste dans ses
- deux principes: respect des dettes contractées, et maintien des
- impôts nécessaires. &mdash; Proclamation royale relativement aux
- droits réunis. &mdash; Ajournement de la question de la conscription.
- &mdash; Louis XVIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison
- militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. &mdash;
- Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente
- résolution. &mdash; Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances
- des provinces occupées. &mdash; On s'aperçoit que la convention du 23
- avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour
- le départ des armées coalisées. &mdash; Les monarques alliés
- promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis
- XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales
- de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. &mdash;
- Impatience de conclure la paix. &mdash; M. de Talleyrand reçoit
- mission de la négocier. &mdash; Nouvelle faute de précipitation
- semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23
- avril. &mdash; Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé
- qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances,
- parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de
- l'appui. &mdash; M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt
- qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la
- France, et à remettre la solution des questions européennes au
- congrès général qui doit se réunir à Vienne. &mdash; Le gouvernement
- royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se
- faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure
- immédiatement. &mdash; Le retour aux frontières de 1790 posé en
- principe irrévocable. &mdash; Cette frontière adoptée, avec quelques
- additions. &mdash; L'île de France exceptée de la restitution de nos
- colonies. &mdash; Noble résistance du Roi à toute contribution de
- guerre. &mdash; Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le
- gouvernement déploient en cette circonstance. &mdash; Conservation des
- musées. &mdash; Traité de Paris du 30 mai 1814. &mdash; Tandis qu'on
- négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. &mdash; Le Roi
- ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare
- avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. &mdash; Ses vues
- libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes
- subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution
- émanera exclusivement de l'autorité royale. &mdash; Diverses questions
- élevées. &mdash; Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel
- il tient étant accordé. &mdash; Le projet de Constitution soumis à
- deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. &mdash;
- Titre de <span>Charte constitutionnelle</span> donné à la nouvelle
- Constitution. &mdash; Les souverains étrangers ne voulant pas quitter
- Paris avant l'entier accomplissement des promesses de (p.~4)
- Saint-Ouen, on fixe au 4 juin la séance royale où doit être
- proclamée la Charte. &mdash; Séance royale du 4 juin; effet heureux de
- cette séance. &mdash; Proclamation de la Charte, départ des souverains
- étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Avril 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Dernières opérations des troupes françaises répandues en
-Europe.</span>
-Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait débarrassé les Bourbons
-de la présence d'un redoutable ennemi, qui, bien qu'abattu, effrayait
-encore les puissances victorieuses. Mais si la tête avait été enlevée
-au monstre, ainsi qu'on appelait alors le gouvernement impérial, le
-corps restait, et ses fragments épars agitaient l'Europe de leurs
-mouvements convulsifs. De nombreux détachements de troupes, qui
-n'avaient point encore reçu les nouvelles de Paris ou qui refusaient
-d'y croire, se trouvaient répandus en Flandre, en Hollande, en
-Westphalie, en Italie, en Dauphiné, en Languedoc, en Espagne. Le
-premier soin du gouvernement provisoire avait été de leur dépêcher des
-agents pour les informer de l'entrée des coalisés dans Paris, de
-l'abdication de Napoléon, et du rétablissement des Bourbons sur le
-trône de France. On attendait leurs réponses avec une certaine
-anxiété, car le gouvernement provisoire n'aurait pas voulu ordonner,
-et les alliés n'auraient pas voulu être obligés d'exécuter des siéges
-tels que ceux de Strasbourg, de Mayence, de Lille, d'Anvers, de
-Flessingue, du Texel, de Hambourg, de Magdebourg, de Wurzbourg, de
-Palma-Nova, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, de Gênes, de Lérida,
-de Tortose, etc... Ce ne fut pas en effet sans peine qu'on fit
-entendre la voix de la raison aux vieux soldats qui gardaient ces
-postes lointains, et à la tête desquels Napoléon (p.~5) avait placé
-des chefs énergiques, dévoués à sa cause et à celle de la France.
-Leurs derniers actes en 1814 méritent l'attention de l'histoire, et
-caractérisent parfaitement la situation que laissait Napoléon, et que
-venaient recueillir les Bourbons. Nous allons les retracer rapidement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Défense d'Anvers par le général Carnot.</span>
-L'illustre Carnot défendait Anvers, tandis que le brave et habile
-général Maison remplissait de son activité et de son audace l'étendue
-de pays comprise entre Anvers, Lille et Valenciennes. On se souvient
-sans doute que Carnot, resté volontairement étranger à l'Empire et à
-l'Empereur, dès qu'il avait vu nos frontières envahies, avait discerné
-avec son c&oelig;ur plus encore qu'avec son esprit le danger qui menaçait
-la cause de la révolution et de la France, et avait écrit à Napoléon
-pour lui offrir <em>son bras sexagénaire</em>, disait-il, non comme secours,
-mais comme exemple. Napoléon avait dignement accueilli cette offre
-patriotique, et avait confié à Carnot la tâche dont il était le plus
-capable, celle de défendre Anvers, Anvers la plus magnifique création
-de l'Empire, le dépôt de nos richesses maritimes, le boulevard de
-notre frontière sur l'Escaut. Carnot avait établi l'ordre dans la
-place, inspiré à la garnison un sentiment de dévouement absolu, et ôté
-à l'ennemi tout espoir d'enlever autrement que par un siége régulier
-et fort long cet objet de toutes les haines de l'Angleterre. Restait
-aux assiégeants le moyen barbare du bombardement. Carnot, de concert
-avec l'amiral Missiessy, s'y était préparé. On avait couvert l'escadre
-de terre et de fumier, blindé les magasins et les ouvrages les plus
-menacés, puis, (p.~6) avec une impassibilité héroïque, on avait
-supporté pendant plusieurs jours une pluie continue de bombes et
-d'obus, en ayant soin d'éteindre à l'instant même les flammes qui
-s'élevaient çà et là. Les assaillants, après avoir épuisé leurs
-munitions, s'étaient vus réduits à un simple blocus, et Carnot, muni
-de vivres suffisants, leur avait montré clairement qu'on ne lasserait
-pas plus sa patience que son courage.</p>
-
-<p>Les troupes actives enfermées dans Anvers par le mouvement des armées
-envahissantes faisaient faute au général Maison, qui n'avait pas plus
-de 6 mille hommes pour occuper la Flandre. Dans le nombre des troupes
-demeurées à Anvers était comprise une excellente division de jeune
-garde, forte de quatre mille hommes et de quelques centaines de
-chevaux, laquelle eût été d'un grand secours pour la défense de la
-frontière. Aussi Carnot et Maison s'étudiaient-ils à trouver, l'un le
-moyen de s'en priver, l'autre le moyen de la rallier à lui à travers
-une nuée d'ennemis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne du général Maison en Flandre.</span>
-Le général Maison après avoir jeté à la hâte quelques bataillons de
-dépôt et quelques vivres dans les places de Berg-op-Zoom, d'Ostende,
-de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge, de Condé, de Lille,
-courait avec cinq à six mille hommes de l'une à l'autre de ces places,
-dégageant tantôt celle-ci, tantôt celle-là, détruisant de temps en
-temps de gros détachements ennemis, et occupant par une guerre
-d'embuscades le prince de Saxe-Weimar, qui, avec quarante à cinquante
-mille hommes, n'était pas parvenu à nous déloger du labyrinthe (p.~7)
-de nos forteresses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Tandis que le général Maison exécutait ainsi de
-véritables prodiges de hardiesse et d'activité, plusieurs de nos
-commandants se couvraient de gloire, en résistant avec une poignée
-d'hommes à des attaques formidables. Le général Bizanet, réduit à
-défendre avec 2,700 hommes la place de Berg-op-Zoom, qui aurait exigé
-une garnison de douze mille hommes, n'avait pu empêcher les soldats de
-Graham, favorisés par un mouvement populaire, de s'élancer à
-l'escalade, et d'entrer victorieux dans la ville. Mais, sans se
-troubler, il avait fondu sur les colonnes anglaises, les avait
-culbutées l'une après l'autre, leur avait tué 1500 hommes, et leur en
-avait pris 2,500. Le prince de Saxe-Weimar ayant fait une semblable
-tentative sur Maubeuge, défendue par le colonel d'artillerie Schouller
-à la tête d'un millier de gardes nationaux et de douaniers, avait vu
-son artillerie démontée, ses soldats rejetés hors des ouvrages, et son
-entreprise déjouée de la manière la plus humiliante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Belle opération de ce général pour tirer d'Anvers la
-division Roguet.</span>
-Le général Maison qui cherchait le moyen d'attirer à lui la division
-Roguet, saisit l'occasion que lui offrait la tentative manquée contre
-Maubeuge, pour se porter sur Anvers à travers les masses ennemies.
-Réunissant les deux divisions Barrois et Solignac fortes de 6 mille
-fantassins, la division de cavalerie Castex comprenant 1100 chevaux,
-il sortit de Lille (p.~8) sous le prétexte d'aller au secours de
-Maubeuge, culbuta les détachements qui occupaient Courtray, feignit de
-les poursuivre sur Oudenarde et Bruxelles, puis se dirigea brusquement
-sur Gand qu'il enleva, et s'arrêta en avant de cette ville pour
-attendre le général Roguet qu'il avait fait prévenir de son approche.
-Carnot, informé à temps, fit sortir d'Anvers la division Roguet,
-laquelle rejoignit le général Maison à Gand, et lui amena près de cinq
-mille hommes de toutes armes. Le général Maison disposant alors de
-douze mille combattants, vit les nombreuses colonnes de l'ennemi se
-détourner du blocus des places pour marcher sur lui, et notamment le
-prince de Saxe-Weimar qui s'apprêtait à lui fermer la retraite avec
-une masse de trente mille hommes. Il ne perdit pas un instant, revint
-sur Courtray, passa sur le corps de Thielmann, auquel il tua ou prit
-environ 1,200 hommes, et à la suite d'une expédition de six jours
-rentra victorieux dans Lille, après s'être formé une petite armée,
-toute pleine de son esprit, et prête à recommencer les courses qui lui
-avaient si bien réussi.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'armée de Flandre, en apprenant les événements de Paris,
-accepte le gouvernement des Bourbons.</span>
-C'est dans cette position que le général
-Maison reçut les nouvelles de Paris, mandées officiellement par le
-gouvernement provisoire. Ce général, ancien aide de camp de
-Bernadotte, vieux soldat de l'armée du Rhin, avait peu d'attachement
-pour Napoléon; mais exempt d'intrigue, bien que fort actif de
-caractère et d'esprit, il était incapable de se prêter à de sourdes
-menées. Aussi, quoique entouré par les agents de Bernadotte, il les
-écarta en menaçant de les faire fusiller s'ils revenaient. Cependant
-le destin ayant (p.~9) prononcé, il accepta ses arrêts, fit connaître
-à ses troupes les événements désormais irrésistibles qui s'étaient
-accomplis en France, et leur proposa d'y adhérer. Ses généraux
-partagèrent unanimement son avis, mais ce ne fut bientôt qu'un cri
-dans les rangs inférieurs de l'armée contre les traîtres qui,
-disait-on, avaient livré la capitale. Les soldats ne pouvaient se
-persuader que Paris eût succombé naturellement, par le seul effet des
-événements de la guerre, et la nouvelle vaguement répandue d'une
-grande défection venait encore exciter leur folle défiance. Ils
-étaient persuadés que la France et Napoléon avaient été les victimes
-de la trahison la plus noire. Les vieux soldats par colère, les
-nouveaux par indiscipline, s'ameutèrent, en disant qu'il fallait
-quitter des drapeaux souillés par la trahison. Ce mot imprudent: <cite>Plus
-de conscription, plus de droits réunis</cite>, prononcé par M. le comte
-d'Artois, avait pénétré jusqu'au fond des provinces.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">La désertion s'introduit dans les rangs de l'armée.</span>
-Allons-nous-en,
-rentrons chez nous, était le langage qu'on entendait dans la bouche de
-tous les soldats. On vit en effet des centaines d'hommes quitter les
-drapeaux en quelques heures. Le général Maison sentait que, quel que
-fût le gouvernement, il fallait une armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts du général Maison pour arrêter un mal qui menace
-l'armée de dissolution.</span>
-Il assembla ses soldats,
-qui d'abord parurent sensibles à ses énergiques représentations, mais
-qui bientôt recommencèrent à s'en aller par bandes. Alors il convoqua
-ses officiers, et fit appel à leur patriotisme. Ceux-ci entendirent sa
-voix, et s'adressant à leur tour aux sous-officiers et aux vieux
-soldats, parvinrent à s'en faire écouter. On forma ainsi un noyau
-d'hommes fidèles, et avec leur (p.~10) secours le général Maison
-braquant son artillerie aux principales portes de Lille, annonça qu'il
-tirerait à mitraille sur la première bande qui se présenterait pour
-déserter. Cette démonstration vigoureuse imposa aux mutins, qui
-rentrèrent dans l'ordre. L'armée de Flandre avait perdu environ deux
-mille hommes sur douze mille, mais le reste était ferme, et on pouvait
-y compter.</p>
-
-<p>L'exemple donné par le général Maison était nécessaire, car la
-désertion devenait une sorte de contagion. Profitant de l'irritation
-des anciens soldats contre ce qu'ils appelaient les traîtres, et
-cherchant à l'augmenter pour en profiter, les conscrits s'en allaient
-en masse, en disant qu'on n'avait plus rien à faire au drapeau, et
-finissaient par entraîner leurs vieux camarades, qui commençaient à
-être atteints du désir de revoir leur village. Dans la grande armée
-que Napoléon avait laissée à Fontainebleau, cette contagion de
-désertion s'était propagée d'une manière désastreuse, et on courait le
-risque de se trouver sans autres soldats que les soldats étrangers, ce
-qui était une déplorable situation pour traiter de la paix. Beaucoup
-de gens autour de M. le comte d'Artois regardaient la dispersion des
-troupes impériales comme un bonheur, mais les maréchaux lui firent
-sentir le danger de n'avoir bientôt plus de force publique. Marmont,
-le principal auteur de cette débandade, voulant faire excuser sa
-conduite par son zèle pour les intérêts de l'armée, se montra des plus
-ardents à adresser au gouvernement d'utiles représentations, et on
-décida M. le comte d'Artois à une manifestation significative. Il
-écrivit (p.~11) en effet au général Maison une lettre qu'on publia à
-l'instant même, et dans laquelle le remerciant de sa noble conduite,
-il lui annonçait qu'il allait la signaler à Louis XVIII comme un titre
-à l'estime et à la confiance du souverain.</p>
-
-<p>Tandis que l'armée de Flandre se ralliait ainsi au nouveau
-gouvernement, Carnot, quelque répugnance qu'il éprouvât pour les
-Bourbons, ne pouvait tenir que la conduite d'un bon citoyen. Il
-sentait qu'il fallait subir la loi des événements, et accepter les
-Bourbons, puisque leur gouvernement était le seul possible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Reddition d'Anvers.</span>
-Mais les
-Bourbons acceptés et reconnus, il restait les devoirs envers la
-France, et de ce qu'on ouvrait les portes d'Anvers aux envoyés de
-l'ancienne dynastie, ce n'était pas une raison pour les livrer à
-l'ennemi. Bernadotte s'étant adressé à Carnot pour lui faire part des
-événements de Paris, et l'engager à rendre Anvers aux alliés, Carnot
-répondit que les faits n'étaient pas encore assez démontrés pour que
-le fidèle commandant d'une ville assiégée dût les considérer comme
-certains, et que du reste en les tenant pour vrais, il ne remettrait
-les clefs de la place dont il était dépositaire qu'aux envoyés du Roi
-de France. Quelques jours s'étant écoulés, et les événements ne
-présentant plus de doute, Carnot en donna connaissance à la garnison,
-lui fit prendre la cocarde blanche, et continua de tenir ses portes
-fermées jusqu'à la réception des ordres de Louis XVIII.</p>
-
-<p>Pendant que les généraux français placés sur l'Escaut et sur le Rhin
-se distinguaient par une conduite aussi sage que patriotique, un
-homme de (p.~12) guerre illustre s'honorait en Westphalie par des
-prodiges de constance et de fermeté, afin de conserver intact le dépôt
-qui lui était confié.
-<span class="sidenote" title="En marge">Établissement du maréchal Davout à Hambourg.</span>
-On doit se rappeler comment le maréchal Davout
-s'était trouvé investi dans Hambourg, à la tête du corps d'armée qu'il
-commandait. Chargé de ramener à la soumission les provinces insurgées
-du nord de l'Allemagne, et d'assurer la défense de l'Elbe, il n'avait
-exercé contre les personnes aucune des rigueurs prescrites par
-Napoléon, s'était borné à convertir les peines encourues en
-contributions de guerre, avait envoyé à la grande armée sous Dresde
-les ressources en vivres et argent dont elle avait vécu, et, après la
-désastreuse bataille de Leipzig, ne voyant venir à lui ni la garnison
-de Dresde, ni aucune autre, s'était solidement établi dans Hambourg,
-déterminé à s'y défendre contre les soldats de toute l'Europe, et à
-sauvegarder ce poste important, qui était un précieux objet de
-compensation dans les négociations de la paix future, le lien avec le
-Danemark, et le dépôt d'un immense matériel créé par la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures qu'il prend pour s'y maintenir, malgré tous les
-efforts des armées européennes.</span>
-Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le mois de
-novembre privé de toute communication avec la France, le maréchal
-Davout était demeuré inébranlable, résolu à tenir, tant qu'il aurait
-des soldats, des munitions et des vivres. Vers la fin de novembre une
-communication obscure, moitié en lettres ordinaires, moitié en
-chiffres, lui avait prescrit d'aller au secours de la Hollande, s'il
-le pouvait, sinon de rester à Hambourg, d'y garder cette place, et
-d'y occuper le plus d'ennemis (p.~13) qu'il pourrait. Toutes les
-routes de la Hollande et de la France étant interceptées, c'est le
-dernier parti qu'il avait pris.</p>
-
-<p>Le maréchal avait près de 40 mille hommes de toutes armes, devenus
-dans ses mains des soldats excellents, mais desquels il fallait
-défalquer sept à huit mille malades. Il s'était procuré des munitions
-de bouche et de guerre, et, conformément aux ordres de Napoléon, il
-avait, au moyen d'ouvrages en terre, de palissades, de bastions
-rapidement restaurés, embrassé Hambourg, Harbourg et les îles de
-l'Elbe dans un vaste système de défense, où il aurait fallu cent mille
-hommes et d'habiles ingénieurs pour le forcer. Ne reculant point
-devant le mal nécessaire, mais n'allant jamais au delà, il avait
-ajourné jusqu'à l'investissement de la place la destruction des
-bâtiments nuisibles à la défense, avait averti les habitants de la
-terrible lutte qu'il s'apprêtait à soutenir, les avait invités à se
-pourvoir de vivres, et leur avait annoncé que toute famille dépourvue
-de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de Hambourg.
-L'ennemi s'étant enfin montré, il avait fait évaluer les maisons à
-démolir, les avait immédiatement sacrifiées à la sûreté de la place,
-et de plus avait renvoyé vingt mille habitants sur quatre-vingt mille,
-pour ne s'être pas munis de vivres. Du reste ces malheureux n'avaient
-qu'une porte à franchir pour se trouver dans Altona, ville danoise et
-neutre, à moitié hambourgeoise, où de nombreux secours leur étaient
-assurés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sept à huit mille Russes succombent devant Hambourg sans
-pouvoir l'enlever.</span>
-Le maréchal s'était ensuite mis en défense, et dans divers
-combats avait tué sept à huit mille hommes au général Benningsen,
-(p.~14) qui avait fini par le laisser en repos. Il avait passé ainsi
-tout l'hiver de 1813 à 1814, n'ayant aucune nouvelle du gouvernement
-français, mais en recevant de nombreuses par l'ennemi, les unes
-fausses, les autres vraies et désastreuses, ne tenant compte ni des
-unes ni des autres, et résolu à résister jusqu'à ce que l'Europe se
-tournât tout entière contre lui pour l'accabler.</p>
-
-<p>Toujours rigoureux, mais exact et probe, il avait résolu de payer les
-vivres qu'il prenait, les travaux qu'il ordonnait, les démolitions
-qu'il faisait exécuter, et de les payer sur la contribution de guerre
-à laquelle la ville de Hambourg avait été condamnée pour sa rébellion
-de 1813. Ayant la force en main, il aurait pu sans doute, à l'exemple
-de tant d'autres commandants de places assiégées, se dispenser de
-payer les dommages qu'il causait en prenant des vivres, en abattant
-des maisons, en requérant des bras. Quelques individus auraient ainsi
-supporté pour tous les malheurs de la guerre. Mais il répugnait à sa
-probité de faire peser sur quelques-uns des charges qui devaient être
-le fardeau de tous, et une contribution de guerre ayant été
-régulièrement frappée l'année précédente, il trouvait plus juste de
-l'employer à dédommager ceux dont on prenait les bras ou le bien.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout s'empare des fonds de la banque de
-Hambourg pour payer les frais de la défense.</span>
-Les
-Hambourgeois refusant d'acquitter la contribution de guerre depuis les
-revers de l'armée française, il assembla le commerce, lui déclara
-qu'il avait besoin de fonds pour acquitter les services exigés des
-habitants, et que si on ne payait pas ce qu'on devait, il s'emparerait
-des valeurs métalliques de la Banque sur (p.~15) laquelle étaient
-tirées les traites représentatives de la contribution de guerre. Cette
-déclaration n'ayant point reçu de réponse, il tint parole, prit la
-réserve de la Banque sur procès-verbal en règle, consacra les 13
-millions qu'il y trouva à tous les services publics, sans en détourner
-un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque, et continua de se
-maintenir avec une ténacité indomptable au milieu des boulets de
-l'ennemi et des calomnies des Hambourgeois, qui s'indignaient contre
-ce qu'ils appelaient les crimes des Français, oubliant ce que
-faisaient en Portugal les Anglais qui brûlaient les moissons, les
-arbres, les maisons, et forçaient les Portugais, sous peine de mort, à
-les brûler eux-mêmes.</p>
-
-<p>Dans cette formidable attitude, le maréchal Davout, assailli par les
-armées russes et allemandes, tint huit mois entiers sans recevoir ni
-un ordre ni une nouvelle de son pays.
-<span class="sidenote" title="En marge">Négociations entamées pour amener la reddition de Hambourg,
-en faisant connaître au maréchal Davout la révolution opérée à Paris.</span>
-Vers les premiers jours d'avril
-le général Benningsen lui fit savoir par l'intermédiaire des Danois
-les événements de Paris, et le somma d'ouvrir ses portes. Le maréchal
-répondit par l'article du décret relatif aux places assiégées, article
-qui défend de croire aux bruits répandus par l'ennemi, et ajouta que
-son souverain pouvait avoir essuyé des revers, mais que les revers ne
-dégageaient pas un homme d'honneur de ses devoirs. Le général
-Benningsen ordonna alors une nouvelle attaque, qui fut exécutée au nom
-des Bourbons et avec le drapeau blanc. Le maréchal tira sur le drapeau
-blanc comme sur le drapeau russe, et culbuta les assaillants après
-leur avoir fait essuyer une (p.~16) perte considérable. Battu, le
-général Benningsen eut de nouveau recours aux négociations, toujours
-par l'intermédiaire des Danois, nos anciens alliés. Le maréchal ne
-refusa pas de s'y prêter, et offrit d'envoyer le général Delcambre en
-France, pour aller y chercher des nouvelles authentiques, promettant
-de les tenir pour vraies, et de s'y conformer lorsqu'elles
-proviendraient d'une source française. Le général Benningsen y
-consentit, mais à condition qu'on lui livrerait un des ouvrages
-importants de Hambourg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal ne se rend qu'à un ordre du nouveau
-gouvernement français.</span>
-Le maréchal s'y refusa de nouveau. Enfin un
-envoyé appartenant à sa famille étant arrivé avec des communications
-officielles du gouvernement provisoire, il assembla le 28 avril son
-armée qui était encore de 30 mille hommes valides, bien armés, bien
-vêtus, bien disposés, lui annonça la restauration des Bourbons, lui
-fit prendre la cocarde blanche, et lui déclara, ce qui fut approuvé et
-applaudi, qu'il ne rendrait la place que sur un ordre de Louis XVIII.
-Le maréchal Davout, par cette défense mémorable, avait conservé à nos
-négociateurs un précieux objet de compensation, et il avait sauvé à la
-France trente mille hommes, un immense matériel, et l'honneur du
-drapeau. Les calomnies que des intéressés allaient répandre dans toute
-l'Europe, et notamment en France, ne pouvaient obscurcir de tels
-services. En tout cas, c'est à l'histoire à les consacrer dans son
-impartiale justice.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance du prince Eugène en Italie.</span>
-En Italie, le prince Eugène avait vaillamment tenu tête au maréchal
-Bellegarde, et persisté à refuser toutes les propositions que lui
-faisaient parvenir les puissances alliées par le roi de Bavière, son
-(p.~17) beau-père. Napoléon, comme on l'a vu, après lui avoir ordonné
-de ramener l'armée en France, ordre qui, exécuté à temps, aurait pu
-changer le destin de la guerre, lui avait malheureusement prescrit,
-après les succès de Montmirail, de Champaubert, de Montereau, de
-rester en Italie, et le prince s'y était maintenu avec succès jusqu'au
-moment où Murat était venu le prendre à revers. Il avait alors détaché
-la division Maucune pour arrêter les Napolitains au passage du Pô. Le
-brave Maucune les avait en effet culbutés toutes les fois qu'ils
-s'étaient présentés, seuls ou en compagnie des Autrichiens, et était
-occupé à les contenir, lorsque la connaissance certaine des événements
-de Paris parvint à Milan.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince ne se rend qu'après la certitude acquise des
-événements de Paris.</span>
-Le prince Eugène consentit dès ce moment à
-entrer en pourparlers avec le maréchal Bellegarde, et le 16 avril
-signa un armistice dont les bases étaient les suivantes. Les troupes
-françaises disséminées dans les diverses parties de l'Italie devaient
-rentrer en France avec les honneurs de la guerre, et en emportant leur
-matériel. L'armée italienne, sous les ordres du prince Eugène, devait
-rester sur le Pô, et continuer de garder les places fortes jusqu'à ce
-que les puissances alliées eussent décidé du sort de l'Italie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Évacuation de l'Italie par les Français.</span>
-Après la signature de cet armistice, le noble prince devenu, grâce aux
-événements extraordinaires du siècle, prince étranger, sans cesser
-d'être soldat français, adressa de touchants adieux à l'armée dont il
-allait se séparer pour toujours, et en reçut les témoignages les plus
-expressifs d'attachement et de regret. L'armée française s'achemina
-(p.~18) ensuite vers les Alpes sous les ordres du général Grenier,
-recueillant en route les garnisons qui évacuaient les places d'Italie,
-et éprouvant une patriotique tristesse en quittant cette contrée où
-elle avait répandu tant de sang, acquis tant de gloire, et fondé si
-peu de chose.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Reddition de Gênes.</span>
-À Gênes quelques mille conscrits sous les ordres du général Frezia,
-avaient disputé la place aux Anglais, et au peuple génois lui-même qui
-se flattait follement de recouvrer son indépendance en s'insurgeant
-contre nous. Obligés de céder, ils abandonnaient également l'Italie en
-longeant le pied des Alpes maritimes.</p>
-
-<p>En Dauphiné le maréchal Augereau, qui n'avait su défendre ni la
-Franche-Comté, ni Lyon, ni sa dignité, s'était replié sur l'Isère,
-pendant que le général Marchand, après avoir beaucoup mieux défendu
-Genève et Chambéry, s'était retiré à Grenoble. La nouvelle de la
-capitulation de Paris, bientôt parvenue dans cette partie de la
-France, y avait fait cesser les hostilités en vertu d'un armistice
-local. Il en devait être autrement au pied des Pyrénées, à cause de la
-distance et des forces engagées, et même après que le canon s'était tu
-partout, une sanglante bataille allait signaler dans cette région les
-derniers jours de la guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Suchet rentre en France, après avoir rendu
-Ferdinand VII aux Espagnols, et se dispose à rejoindre le maréchal
-Soult.</span>
-Le maréchal Suchet, comme on l'a vu, s'était privé de la meilleure
-partie de son armée au profit d'Augereau qui n'en avait rien su faire.
-Réduit à quelques mille hommes, il s'était tenu d'abord en avant de
-Figuières, essayant de recouvrer ses garnisons de la Catalogne
-moyennant la remise de Ferdinand (p.~19) VII qu'il offrait en échange.
-N'ayant pu obtenir que les Espagnols écoutassent ses propositions, il
-avait fini par se dessaisir de Ferdinand VII, sur l'ordre exprès de
-Napoléon, et avait été obligé de s'en fier pour la fidèle exécution du
-traité de Valençay à la parole peu sûre du nouveau roi d'Espagne, et à
-la générosité des Espagnols fort altérée par la haine qu'ils nous
-portaient. Le maréchal était ensuite rentré en France, décidé à
-rejoindre le maréchal Soult, si les événements lui en laissaient le
-temps et le moyen.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Soult sur Toulouse.</span>
-Ce dernier après la bataille d'Orthez, à laquelle il n'avait manqué
-qu'un peu de ténacité pour être une bataille gagnée, s'était retiré
-sur Toulouse, se flattant d'attirer lord Wellington à sa suite, et de
-couvrir ainsi Bordeaux par une simple man&oelig;uvre. Lord Wellington ne
-s'était guère soucié de suivre un adversaire qu'il était sûr de
-retrouver, avait pris Bordeaux, ouvert cette ville aux Bourbons, et
-cela fait, s'était remis à la poursuite du maréchal Soult, en
-remontant la rive gauche de la Garonne.</p>
-
-<p>Le général anglais avait 60 mille hommes, parmi lesquels beaucoup
-d'Espagnols et de Portugais animés par la victoire, et, sous
-l'influence de l'exemple et du succès, s'approchant du mérite des
-troupes anglaises quoique ne leur ressemblant en aucune manière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de s'y défendre.</span>
-Le
-maréchal Soult ne comptait que 36 mille soldats, mais de la première
-qualité, et remplis en ce moment d'une véritable fureur patriotique.
-Malheureusement le maréchal, affecté par les événements, n'avait plus
-confiance ni en lui-même ni dans (p.~20) la fortune. Il s'était replié
-sur Toulouse, et s'y était savamment fortifié.</p>
-
-<p>Cette ville considérable, qui partage avec Bordeaux et Marseille
-l'influence morale dans le midi de la France, était précieuse à
-conserver sous tous les rapports, militaires et politiques. Elle est
-située en entier, sauf le faubourg Saint-Cyprien, sur la rive droite
-de la Garonne, et il fallait, pour qu'elle fût attaquée, que le
-général anglais, opérant actuellement sur la rive gauche, exécutât
-devant nous le passage d'une rivière forte et rapide. Circonspect dans
-ses mouvements, ayant des soldats peu marcheurs, et chargé d'un
-immense convoi de vivres, lord Wellington ne pouvait guère déjouer par
-de promptes man&oelig;uvres la vigilance d'un adversaire qui aurait voulu
-l'empêcher de franchir la Garonne. Néanmoins le maréchal Soult,
-mettant exclusivement sa confiance dans la position qu'il avait
-choisie autour de Toulouse, ne songea point à lui disputer le passage
-de la rivière qui les séparait, et lui laissa la liberté d'en
-parcourir les bords au-dessous et au-dessus de Toulouse afin d'y jeter
-un pont.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts du duc de Wellington pour franchir la Garonne.</span>
-Lord Wellington poussa ses recherches jusqu'au-dessus du
-confluent de l'Ariége et de la Garonne, entra même à Cinte-Gabelle,
-soit qu'il espérât trouver à cette hauteur un passage plus facile,
-soit qu'il se flattât, en menaçant les communications du maréchal
-Soult avec le maréchal Suchet, de décider les Français à quitter leur
-position. Cependant lord Wellington se sentant un peu hasardé à cette
-distance, redescendit le cours de la Garonne, et résolut de la
-traverser au-dessous de Toulouse, c'est-à-dire à Grenade.</p>
-
-<p>(p.~21) <span class="sidenote" title="En marge">Il la passe à Grenade.</span>
-Le 4 avril, jour de la première abdication de Napoléon, le général
-anglais réussit, malgré le courant, à jeter un pont de bateaux près de
-Grenade, et transporta sur la rive droite le corps du maréchal
-Béresford. Ce corps était à peine au delà de la Garonne, qu'une crue
-subite et violente, comme on en voit souvent en cette saison,
-assaillit le pont et l'eut bientôt emporté. Quinze mille Anglais,
-composant la meilleure partie de l'armée ennemie, étaient donc livrés
-à nos coups, et une fois détruits l'armée anglaise tout entière était
-exposée à un véritable désastre. La cavalerie du général Soult, frère
-du maréchal, fut témoin de cet heureux accident; le général comte
-d'Erlon en eut aussi connaissance, et ils firent part, l'un et
-l'autre, au général en chef de cette faveur inattendue de la fortune,
-si rigoureuse pour nous depuis deux années. Le maréchal, déconcerté
-par ses revers, ne voyant sa sûreté que dans la forte position
-défensive de Toulouse, n'osa pas la quitter pour aller chercher les
-Anglais, qu'il aurait pu atteindre en vingt-quatre heures et
-précipiter dans la Garonne. Les Anglais restèrent quatre jours dans
-cette fausse position, mais les eaux ayant baissé, lord Wellington
-rétablit le passage, et réunit toutes ses forces sur la rive droite.
-Le 9 il parut devant Toulouse, et résolut d'attaquer les Français le
-lendemain, ayant soin de se faire suivre par son pont de bateaux à
-mesure qu'il remontait le cours de la Garonne, pour s'assurer en cas
-de revers un moyen de retraite.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Description de la position de Toulouse.</span>
-La position adoptée par le maréchal Soult présentait de grands
-avantages. La Garonne qui descend (p.~22) d'abord perpendiculairement
-des Pyrénées, tourne brusquement à droite en arrivant à Toulouse, et,
-formant là un coude, coule ensuite presque parallèlement aux montagnes
-jusqu'à la mer. Quoique l'ennemi ayant passé la Garonne, menaçât la
-rive droite plus que la gauche, le maréchal Soult avait naturellement
-songé à défendre Toulouse sur les deux rives. À la rive gauche,
-c'est-à-dire dans le coude intérieur que forme la Garonne et que
-remplit le faubourg Saint-Cyprien, il avait élevé des bastions en
-terre, et une forte rangée de palissades, qui s'appuyait par ses deux
-extrémités au cours de la rivière. En arrière de cette première ligne
-d'ouvrages, le mur du faubourg, crénelé, flanqué de tours et hérissé
-d'artillerie, formait un second obstacle presque impossible à vaincre.
-Enfin, en supposant qu'on fût forcé dans le faubourg Saint-Cyprien, on
-n'avait qu'à passer le pont de pierre qui joint ce faubourg à la ville
-elle-même, et, en faisant sauter ce pont, on réduisait l'ennemi à
-rester confiné sur la rive gauche, après avoir perdu beaucoup de monde
-dans une attaque inutile. Une bonne division suffisait pour nous
-protéger de ce côté, et pour y rendre vains tous les efforts de
-l'armée britannique.</p>
-
-<p>Il n'était donc pas probable que la principale attaque se dirigeât sur
-la rive gauche, où il y avait uniquement un faubourg à conquérir, et
-elle était bien plus à craindre sur la rive droite, où la proie qui
-s'offrait était la ville elle-même. Mais de ce côté l'abord n'était
-guère plus facile. Le canal du Midi, enveloppant Toulouse, et venant
-rejoindre la (p.~23) Garonne au-dessous de la ville, présentait une
-première ligne de défense qu'on pouvait vivement disputer, en ayant la
-ressource du mur d'enceinte pour prolonger la résistance. Tous les
-bords du canal avaient été soigneusement fortifiés; ses ponts avaient
-été couverts d'ouvrages et minés. Le canal couvrait ainsi tout le nord
-de Toulouse. En tournant à l'est, et se portant au sud, la position
-devenait encore plus forte, parce qu'en avant du canal se trouvait une
-ligne de hauteurs, s'étendant de la Pujade au Calvinet, et partout
-hérissée de redoutes et d'artillerie. C'était là que le maréchal Soult
-avait établi la masse de ses forces, et il n'était pas possible en
-effet que l'ennemi songeât à attaquer sérieusement une partie
-quelconque de l'enceinte, tant qu'il n'aurait pas délogé l'armée
-française des hauteurs. Il aurait fallu qu'il descendît au sud,
-prêtant le flanc à l'armée française pendant ce mouvement, et que
-passant le canal sur sa droite et ses derrières, il vînt attaquer la
-ville par le faubourg Saint-Michel. Mais de ce côté encore les
-précautions du maréchal étaient prises, et il avait couvert ce
-faubourg d'ouvrages et d'artillerie.</p>
-
-<p>Le maréchal Soult avait établi la division Maransin, détachée du corps
-du général Reille, à la rive gauche, dans le faubourg Saint-Cyprien.
-C'était assez, comme on vient de le voir, pour cette partie de la
-défense. Il avait rangé le gros de son armée sur la rive droite. La
-division Darricau, du corps de Drouet d'Erlon, logée derrière le
-canal, au pont de Matabiau, défendait le nord de la ville. La division
-Darmagnac, du même corps, occupait l'intervalle (p.~24) entre le
-canal et les hauteurs. Les divisions Harispe et Villatte, du corps de
-Clausel, occupaient les hauteurs mêmes. Et enfin, en arrière des
-hauteurs et en réserve, se trouvait la division Taupin formant le
-reste du corps du général Reille.</p>
-
-<p>Lord Wellington résolut de livrer bataille le 10 avril au matin. Il
-chargea le général Hill, avec les divisions Murray, Stewart et
-Morillo, d'attaquer les Français sur la rive gauche de la Garonne,
-devant le faubourg Saint-Cyprien, et c'était plus qu'il n'en fallait
-pour une opération qui ne pouvait être que secondaire. Il porta le
-reste de son armée sur la rive droite. Le général Picton, avec la
-division écossaise, avait mission de forcer le canal au nord de la
-ville, tandis que la division légère Alton lierait cette attaque avec
-celle que les Espagnols devaient tenter contre les hauteurs de la
-Pujade. Enfin le maréchal Béresford, avec les divisions Clinton et
-Cole, devait longer le pied des hauteurs, en se dirigeant du nord au
-sud, tâcher d'enlever la position du Calvinet, et puis se présenter
-par le sud devant le faubourg Saint-Michel. Il avait avec lui une
-notable partie de la cavalerie britannique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Toulouse.</span>
-Dès le matin du 10 le général Hill, sur la rive gauche, attaqua la
-division Maransin en avant du faubourg Saint-Cyprien, mais avec
-circonspection, l'effort décisif ne devant pas s'opérer de ce côté. Il
-y rencontra une forte résistance, et comprit que ce serait chose
-sérieuse que de vouloir pousser plus loin sa tentative. À la rive
-droite, sur le véritable théâtre de la bataille, le général Picton
-aborda le canal avec audace. Le brave Darricau, l'ancien colonel du
-32<sup>e</sup>, (p.~25) qui s'était illustré à Diernstein, à Hall, et récemment
-en Espagne, défendait avec sa division les bords du canal. Disposant
-habilement ses soldats derrière cette ligne de défense, et leur
-donnant lui-même l'exemple, il repoussa tous les efforts des Anglais
-pendant plusieurs heures, et couvrit la ligne du canal d'Écossais
-morts ou blessés. Pendant ce temps le général Freyre essaya d'enlever
-avec ses Espagnols les hauteurs de la Pujade, qui se liaient à la
-partie du canal défendue par le général Darricau. Les Espagnols,
-accueillis par un feu violent d'artillerie et de mousqueterie,
-s'avancèrent hardiment jusqu'au pied des retranchements. Mais arrivés
-là ils furent assaillis dans leur flanc gauche par le général Harispe,
-dans leur flanc droit par le général Darmagnac, ne purent tenir contre
-cette double attaque, et laissèrent sur le terrain un nombre
-considérable d'entre eux. Ils auraient même été complétement détruits
-sans la division légère Alton accourue à leur secours. À midi les
-Anglais avaient perdu près de trois mille hommes, sans avoir obtenu
-d'autre résultat que d'être partout repoussés, soit sur la rive
-gauche, soit sur la rive droite, le long du canal, comme devant les
-hauteurs de la Pujade.</p>
-
-<p>À cette heure le maréchal Béresford offrait au général français une
-heureuse occasion de terminer la journée par un succès décisif. Ce
-maréchal, se portant du nord au sud, le long des hauteurs qui
-couvraient l'est de notre position, opérait devant nous un mouvement
-de flanc, périlleux mais nécessaire, car il fallait indispensablement
-qu'il descendît au sud pour s'approcher de Toulouse. (p.~26) Le
-danger de son mouvement était d'autant plus grand, que si, dans ce
-moment, on se fût jeté en masse sur lui, on l'aurait précipité dans le
-lit fangeux d'une petite rivière, celle de l'Ers, qui coule
-parallèlement à la ligne des hauteurs. La fortune nous souriait une
-seconde fois depuis huit jours, mais c'était sa dernière faveur. Les
-généraux Clausel, Harispe, Taupin, réunis autour du général en chef,
-le pressèrent de saisir l'à-propos, et de jeter la masse de ses forces
-dans le flanc du téméraire Béresford, qui, sentant le péril de sa
-position, se hâtait de terminer son mouvement. Le maréchal Soult,
-plein du souvenir des fautes qu'on avait commises devant les Anglais,
-en quittant mal à propos des positions défensives pour aller à leur
-rencontre, craignit d'en commettre une semblable en cette occasion,
-hésita plus de deux heures, et ne prit le parti d'arrêter la marche de
-Béresford que lorsque déjà celui-ci avait cessé de prêter le flanc, et
-que bien formé il marchait de front, contre l'extrême droite de nos
-positions, vers le point du Calvinet. La division Taupin, lancée trop
-tard, perdit inutilement l'appui d'un village où elle aurait pu se
-défendre longtemps, aborda l'ennemi impétueusement, fut reçue avec la
-vigueur ordinaire aux Anglais, et malheureusement vit tomber son
-général au moment le plus important. Elle demeura quelques instants
-sans chef et sans direction, et les Anglais profitèrent de son
-embarras pour s'emparer des redoutes du Calvinet. On voulut en vain
-les leur reprendre. Le général Harispe y fut mis hors de combat, et le
-maréchal Béresford franchissant alors la ligne des (p.~27) hauteurs
-sur notre extrême droite, vint se présenter au sud de la ville. Il y
-eut un peu de désordre dans la retraite, ce qui mit un moment Toulouse
-en péril. Par bonheur un capitaine de grenadiers du 118<sup>e</sup>, nommé
-Larouzière, réunissant sa compagnie derrière le remblai du canal,
-surprit les Anglais par un feu à bout portant, les arrêta, et donna à
-la division Darmagnac le temps de se rallier. L'ennemi fut contraint
-de borner là ses entreprises. Bien que sur tout le reste de la ligne
-on eût repoussé les Anglais aussi vaillamment que le matin, la
-position étant tournée par le sud n'était plus tenable.</p>
-
-<p>Il aurait fallu se replier sur les murs de Toulouse avec toute
-l'armée, et prendre le parti de s'y défendre à outrance. Les
-trente-deux mille hommes qui restaient au maréchal Soult auraient été
-difficilement forcés dans cette position. Mais c'était une situation
-sans issue, et on aurait d'ailleurs exposé la ville de Toulouse aux
-plus cruelles extrémités. En se repliant au contraire sur Carcassonne,
-le maréchal Soult avait la certitude d'être rejoint par le maréchal
-Suchet, et tous deux ils devaient présenter au prudent Wellington une
-masse de forces devant laquelle celui-ci ne pouvait plus rien tenter.
-Il prit donc le parti fort sage de traverser Toulouse pour se retirer
-sur Villefranche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille de Toulouse.</span>
-Il avait tué ou blessé environ 5 mille hommes aux
-Anglais, et en avait perdu 3 mille cinq cents. Comme toujours l'armée
-d'Espagne avait été malheureuse mais héroïque.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tardive arrivée de M. de Saint-Simon au camp des armées
-françaises.</span>
-Enfin la nouvelle des événements de Paris arriva sur les lieux. Avec
-plus d'activité le gouvernement provisoire aurait pu épargner la vie
-de huit mille (p.~28) braves gens, sacrifiés sans utilité pour une
-question déjà résolue ailleurs. C'est le 8 avril seulement que le
-gouvernement provisoire avait songé à envoyer un émissaire aux deux
-armées qui luttaient au pied des Pyrénées, et c'est à elles qu'il
-aurait dû songer d'abord, car c'étaient celles qui offraient le plus
-de chances d'une rencontre sanglante. M. de Talleyrand avait fait
-choix pour cette mission de M. de Saint-Simon, qui était parti
-accompagné d'un officier anglais, afin de pouvoir traverser les rangs
-de l'armée ennemie. Cet officier, destiné à le servir auprès des
-troupes anglaises, le rendit suspect aux troupes françaises, qui
-s'obstinaient à voir des traîtres partout. Retardé à Orléans, puis à
-Montauban par les Français, et enfin à Toulouse par les Anglais, M. de
-Saint-Simon n'arriva que le 14 au camp du maréchal Soult. Ce maréchal
-avait choisi à Villefranche une position inexpugnable; il y attendait
-les troupes de l'armée de Catalogne, et se flattait de prendre bientôt
-une revanche sur les Anglais. M. de Saint-Simon lui causa donc en
-arrivant tous les genres de déplaisir, car outre les affreuses
-nouvelles qu'il lui apportait, il l'arrêtait au moment où une victoire
-n'était pas impossible. La présence de M. de Saint-Simon produisit de
-plus une vive émotion parmi les troupes, qui ressentaient plus encore
-que les autres armées l'exaspération des vieux militaires. Inspiré par
-tous ces motifs, le maréchal Soult se défendit tant qu'il put contre
-les communications qu'on lui apportait de Paris. Se figurant même que
-ces communications pouvaient être un piége de l'ennemi, il voulut
-retenir M. de Saint-Simon. Mais (p.~29) celui-ci parvint à se dérober,
-et se rendit au camp du maréchal Suchet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Armistice sur cette frontière comme sur toutes les autres.</span>
-Ce maréchal reconnut bientôt
-la véracité de M. de Saint-Simon, et se montra disposé à obéir aux
-ordres du gouvernement provisoire, mais à condition d'en attendre la
-confirmation définitive. Cette confirmation arriva bientôt, et un
-armistice, tout local, comme on l'avait fait ailleurs, suspendit les
-hostilités entre les maréchaux français et les forces ennemies qui
-avaient envahi la frontière des Pyrénées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin de la longue résistance opposée par les armées
-françaises.</span>
-Tandis que dans les régions les plus éloignées nos armées défendaient
-encore l'Empire dont elles ignoraient la chute, sur nos frontières, et
-aux portes mêmes de Paris de braves gens combattaient pour le pays
-jusqu'au dernier moment. Le comte Marmier, quoiqu'il n'eût jamais
-servi, avait formé et équipé à ses frais une légion de gardes
-nationaux mobiles, s'était établi dans Huningue, et avait héroïquement
-défendu la place pendant cinq mois entiers. De son côté le brave
-Daumesnil, si célèbre sous le nom de la <em>jambe de bois</em>, s'était
-enfermé dans Vincennes, résolu de soustraire à l'ennemi l'immense
-matériel qui s'y trouvait. Menacé des rigueurs de la guerre s'il
-n'ouvrait ses portes, il avait répondu par la menace de se faire
-sauter si on insistait, et on n'avait pas osé l'attaquer. Comme tous
-les autres il ne s'était rendu qu'à l'évidence de la révolution opérée
-à Paris, et au gouvernement régulier qui en était sorti. Ainsi avait
-fini depuis Anvers jusqu'à Hambourg, depuis Hambourg jusqu'à Milan,
-depuis Milan jusqu'à Toulouse, depuis Toulouse jusqu'à Vincennes, la
-résistance obstinée que nos soldats, dispersés en cent (p.~30) lieux,
-n'avaient cessé d'opposer à l'Europe coalisée. Dès lors le nouveau
-gouvernement, débarrassé de la présence de Napoléon, l'était aussi de
-la résistance de ses lieutenants, tous disposés maintenant à
-reconnaître les Bourbons.</p>
-
-<p>Mais si la résistance des armées avait cessé, celle des passions
-allait commencer, et à celle-là il n'y avait qu'une force efficace à
-opposer, la sagesse. Pouvait-on l'attendre des princes de Bourbon et
-de leurs amis, les uns et les autres rentrant dans leur pays après
-vingt-cinq ans de proscription et de malheurs? Telle était la
-redoutable question qui naissait de la chute même de l'Empire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation et manière d'être de M. le comte d'Artois depuis
-son entrée à Paris.</span>
-M. le comte d'Artois, introduit dans Paris depuis deux ou trois jours
-(il y était entré le 12 avril), était comme emporté par un tourbillon
-qui aurait troublé une tête beaucoup plus ferme que la sienne. Établi
-aux Tuileries, ne se tenant pas de joie en se voyant dans un tel
-séjour, il aurait voulu communiquer à tout le monde le contentement
-qu'il éprouvait, et il cherchait à persuader aux partisans de l'Empire
-que rien ne serait changé, aux émigrés au contraire qui rentraient
-avec lui après vingt-cinq ans de souffrances, qu'ils auraient pleine
-satisfaction, pourvu qu'ils sussent attendre. Mais dès le premier jour
-il put s'apercevoir que les paroles bienveillantes ne suffiraient pas
-pour vaincre les difficultés d'une telle situation. Il lui fallait des
-aides de camp, et il s'agissait de savoir où on les choisirait. Les
-amis qui étaient venus de l'étranger avec le Prince, ou qui de
-l'intérieur avaient couru à sa rencontre, auraient désiré qu'en
-laissant les (p.~31) hautes fonctions politiques aux hommes de
-l'Empire, on leur réservât au moins à eux-mêmes les places auprès des
-personnes royales. Mais comment prendre des aides de camp ailleurs que
-parmi les militaires, et comment prendre des militaires ailleurs que
-dans les armées impériales? C'était difficile, et M. de Vitrolles,
-appréciant mieux l'état vrai des choses, conseilla à M. le comte
-d'Artois de choisir quelques-uns de ses aides de camp parmi les
-officiers distingués de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Choix de ses aides de camp.</span>
-Le prince suivit ce conseil, et
-nomma MM. de Nansouty et de Lauriston, qui convenaient parfaitement,
-car, honorés dans l'armée, ils avaient de l'affinité avec l'ancienne
-noblesse. Ces choix causèrent une vive rumeur parmi les amis du
-Prince, valurent de grands reproches à M. de Vitrolles, et révélèrent
-tout de suite les dispositions que les hommes de l'ancien et du
-nouveau régime apporteraient les uns envers les autres en se
-réunissant autour des Bourbons. M. le comte d'Artois, tout entier aux
-félicitations, aux visites, aux entrevues avec les souverains, ne
-donna pas beaucoup d'attention à cet incident, et continua de
-manifester sa joie en prodiguant les serrements de main et les
-promesses. Pourtant il fallait s'occuper d'une affaire grave et qu'on
-ne pouvait arranger avec de la facilité de caractère, celle du titre
-que le Prince prendrait pour gouverner.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de recourir au Sénat pour donner un titre légal à
-son autorité.</span>
-Le titre de lieutenant général
-du royaume, exerçant l'autorité royale en l'absence du Roi, était
-naturellement indiqué. Mais comment oser se revêtir de ce titre en
-présence du Sénat, seule autorité reconnue en ce moment, se tenant à
-part depuis qu'il avait déposé (p.~32) Napoléon, n'ayant voulu figurer
-dans aucune des dernières cérémonies, et indiquant par son attitude
-ainsi que par le langage individuel de ses membres, qu'il
-n'investirait ni M. le comte d'Artois, ni le Roi lui-même du pouvoir
-royal, sans un engagement formel envers la Constitution décrétée?
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat ne veut conférer la lieutenance générale du
-royaume à M. le comte d'Artois qu'à la condition que ce Prince prendra
-un engagement envers la Constitution.</span>
-On
-avait peine à faire comprendre cette difficulté, soit à M. le comte
-d'Artois, soit à ses amis, tant il leur semblait qu'à la seule
-présence du souverain légitime, ou de son représentant, toute autorité
-devait disparaître devant la sienne, et tant ils étaient peu élevés à
-croire qu'en dehors du droit royal il pût y avoir un droit quelconque
-dérivant de la nation, ou remontant à elle. M. de Vitrolles, qui leur
-servait d'intermédiaire auprès du gouvernement provisoire, averti de
-la difficulté, et sachant qu'on ne pouvait la traiter légèrement, en
-informa le Prince, qui lui laissa le soin de la résoudre le mieux
-possible, en s'entendant avec ceux qui étaient chargés des affaires
-sérieuses.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité actuelle de se passer du Sénat, et en même
-temps danger pour ce corps d'être universellement abandonné.</span>
-Bien que le public continuât de poursuivre le Sénat de ses railleries,
-il le considérait néanmoins comme la seule autorité actuellement
-existante, et s'il avait supposé que les Bourbons ne voulaient pas
-recevoir de lui l'investiture, afin de rentrer en princes absolus, il
-se serait mis derrière le Sénat, l'armée aurait suivi son exemple, et
-les souverains alliés se seraient joints au public et à l'armée, par
-fidélité à leur parole, par bon sens, même par conviction, car
-l'empereur Alexandre en particulier approuvait hautement l'intention
-de ne rappeler l'ancienne dynastie qu'au prix d'une constitution
-(p.~33) libérale. On ne pouvait donc sans folie songer à contester
-l'autorité du Sénat. Le Sénat, de son côté, ne laissait pas d'avoir
-d'assez grands embarras. L'opinion publique une fois convaincue de la
-convenance et de la nécessité du rappel des Bourbons, se portait vers
-eux avec une sorte d'entraînement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il résulte de cette double situation le besoin réciproque
-de transiger.</span>
-Ce mouvement, produit de la raison
-et d'une sensibilité vraie chez les masses, de l'ambition, et parfois
-de la bassesse chez les individus, allait toujours croissant. Le
-succès personnel de M. le comte d'Artois y contribuait aussi, et le
-Sénat était exposé à se trouver seul sous peu de jours. Il était donc
-sage de transiger pour les uns autant que pour les autres. Mais,
-suivant l'usage, avant de transiger, on se plaçait aux termes
-extrêmes, et ce n'était pas M. de Talleyrand, éludant sans cesse les
-difficultés par paresse et ennui de la controverse, qui pouvait amener
-à une conciliation nécessaire les parties opposées. Il les laissait
-disputer, attendant tranquillement de leur fatigue réciproque une
-solution quelle qu'elle fût.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le duc d'Otrante prend occasion des difficultés survenues
-pour se donner un rôle dont il avait été privé par son absence.</span></p>
-
-<p>Il y avait un personnage dont nous avons déjà mentionné l'arrivée à
-Paris, le duc d'Otrante, qui cherchait la peine au lieu de la fuir,
-qui aimait par-dessus tout le mouvement, l'intrigue, l'importance, et
-regrettait amèrement d'avoir, par suite de son absence, laissé
-échapper le premier rôle. Depuis son retour, il avait manifesté sa
-présence en jetant les hauts cris contre le traité du 11 avril, et il
-avait vu avec une véritable joie, dans la question actuellement
-soulevée, un champ tout trouvé pour son activité brouillonne et
-hardie. Il était bien d'avis que le (p.~34) Sénat s'appliquât à lier
-les Bourbons, car en sa qualité de régicide il en avait plus besoin
-qu'un autre, mais il sentait l'embarras de ce corps, voulait l'en
-tirer, et rendre en même temps aux Bourbons un service dont il pût se
-prévaloir auprès d'eux. Il était d'ailleurs plus propre que M. de
-Talleyrand à surmonter la présente difficulté, parce qu'il était plus
-fertile en expédients, parce qu'il craignait moins de se mettre en
-avant, et qu'il maniait mieux l'intrigue au sein du Sénat.
-S'introduisant partout, il s'était presque établi au sein du
-gouvernement provisoire comme un de ses membres, et M. de Talleyrand,
-pour le ménager et s'en servir, n'avait eu garde de s'y opposer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion au sein du gouvernement provisoire sur la
-manière de conférer une autorité régulière à M. le comte d'Artois.</span>
-Le gouvernement provisoire s'était transporté de la rue
-Saint-Florentin aux Tuileries, à la suite du comte d'Artois, sans
-avoir beaucoup mieux fermé ses portes, et en continuant à les laisser
-ouvertes aux officieux, aux donneurs de conseils, aux solliciteurs,
-même aux oisifs. Il était occupé à discuter avec un certain nombre de
-sénateurs la question importante du moment, celle du titre à donner à
-M. le comte d'Artois, et M. de Vitrolles, pour le compte du Prince,
-faisait valoir les droits de la royauté légitime, lorsque M. Fouché,
-avec un mélange de vulgarité, d'assurance et de bon sens, se leva
-brusquement, et, disant assez clairement à M. de Vitrolles qu'il ne
-comprenait guère ce dont il s'agissait, déclara qu'il fallait en effet
-que M. le comte d'Artois fût revêtu du titre de lieutenant général,
-mais qu'il le reçût du Sénat, qui le lui décernerait lorsque ce
-Prince aurait contracté un engagement (p.~35) quelconque envers la
-Constitution sénatoriale. M. de Vitrolles objecta le défaut de
-pouvoirs, car M. le comte d'Artois n'avait pas eu le temps de se faire
-autoriser à accepter la Constitution. M. Fouché traita cette objection
-fort légèrement. Il dit que la difficulté dont M. de Vitrolles se
-montrait embarrassé n'était pas sérieuse, que M. le comte d'Artois
-connaissait sans douta son frère Louis XVIII, et sa manière de penser,
-qu'il pouvait dès lors se porter fort pour lui, et déclarer
-qu'instruit de ses intentions, il était certain qu'il accepterait la
-Constitution, sinon dans tous ses termes, du moins dans ses bases
-principales.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché propose un moyen de transaction, c'est de
-conférer la lieutenance au compte d'Artois, pourvu qu'il prenne des
-engagements au nom de son frère.</span>
-M. Fouché ne s'en tint pas là, il imagina sur-le-champ
-une rédaction qui, sauf les termes qu'on était libre de modifier plus
-ou moins, contenait un véritable engagement moral à l'égard de la
-Constitution, sans soulever la difficulté du défaut d'autorisation
-royale. D'après son plan, le Sénat se transporterait aux Tuileries, le
-comte d'Artois lui lirait la déclaration convenue, et après cette
-lecture le Sénat investirait le Prince de la lieutenance
-générale.&mdash;Mais, dit M. de Vitrolles, qui peut affirmer que le Sénat
-acceptera cet arrangement?&mdash;Moi, répondit M. Fouché avec son assurance
-accoutumée.&mdash;M. de Vitrolles qui n'avait jamais vu M. Fouché, semblait
-demander des yeux à tous les assistants quel était le personnage si
-sûr de lui-même et des autres avec lequel il discutait. L'ayant appris
-de ses voisins, il s'expliqua la présomption de son interlocuteur, et
-ne douta plus du résultat, sans paraître trop effrayé pour son Prince
-de devenir l'obligé d'un régicide. On tomba d'accord (p.~36) sur
-l'expédient proposé, et on alla chacun de son côté y préparer les
-parties intéressées. M. de Talleyrand laissa faire M. Fouché, selon
-l'usage ordinaire de la paresse de se laisser dépouiller par
-l'activité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois n'est pas d'abord contraire à ce
-moyen, qui est peu goûté de ses amis.</span>
-M. de Vitrolles étant retourné auprès du comte d'Artois, fit part à
-lui et à ses amis de l'arrangement imaginé par M. Fouché. Le plus
-irrité ne fut pas le Prince. Enivré de ses succès, des
-applaudissements qui accueillaient partout sa présence, il était
-disposé à considérer les difficultés qu'on lui suscitait comme des
-subtilités de peu d'importance, dont le temps ferait justice, et il
-était prêt à consentir à tout, pourvu qu'on lui conférât immédiatement
-le titre de lieutenant général. Mais ses amis, moins distraits de
-leurs préjugés par la satisfaction personnelle, étaient révoltés de ne
-pas voir l'autorité légitime reconnue, et adorée en quelque sorte, dès
-qu'elle se montrait, de la voir au contraire marchandée par un pouvoir
-qui semblait se considérer comme supérieur à elle, sous le prétexte
-qu'il représentait la nation. Ces prétentions du Sénat les
-indignaient, et ils étaient d'avis de ne les souffrir à aucun prix.
-Comme ils avaient triomphé des <em>couleurs tricolores</em>, ils se
-flattaient de triompher aussi facilement de ce qu'ils appelaient les
-<em>principes révolutionnaires</em>. M. de Vitrolles, après avoir soulagé son
-c&oelig;ur avec eux, ne voulait cependant pas les pousser à des
-imprudences dont il sentait la folie, et il comprenait qu'il fallait
-conclure. Or, que faire en cette occurrence? Rester à Paris sans
-autorité légale n'était pas possible; en prendre en face du Sénat,
-(p.~37) et malgré lui, ne l'était pas davantage, à moins de briser ce
-corps, en prononçant sa dissolution, et en fermant la salle de ses
-séances. Mais une telle résolution, comment l'exécuter? On était huit
-ou dix tout au plus dans Paris, on n'y connaissait personne, pas même
-un agent de l'administration à qui donner un ordre. On ne disposait
-d'aucune force organisée, car les soldats de Marmont, les seuls qui se
-fussent détachés de Napoléon, appartenaient au gouvernement
-provisoire. La garde nationale avait adopté la cocarde blanche avec
-une répugnance visible, et les soldats alliés étaient dans la main du
-trop libéral Alexandre. Dans un pareil dénûment, essayer de briser le
-Sénat et le gouvernement provisoire, eût été de la démence, et on se
-serait exposé à un immense ridicule, probablement à un désaveu de
-Louis XVIII, peut-être même à un retour universel des esprits vers la
-régence de Marie-Louise, si cette tentative contre-révolutionnaire fût
-devenue sérieuse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois amène ses amis à accepter la
-transaction proposée.</span>
-Le comte d'Artois, disposé actuellement à bien prendre les choses, dit
-qu'il ne pouvait pas sans ordre de son frère, sans son approbation
-formelle, exposer à des chances si périlleuses la cause de la royauté
-miraculeusement gagnée; qu'il fallait accepter l'investiture des mains
-du Sénat, aux conditions les moins mauvaises qu'on pourrait, se saisir
-de l'autorité royale le plus tôt possible, et puis quand on l'aurait,
-l'exercer de son mieux jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, qui, une fois
-assis sur son trône, jugerait de ce qu'il aurait à faire. Les
-conseillers improvisés de M. le comte d'Artois, le voyant enclin
-(p.~38) à se soumettre, n'osèrent pas résister davantage, et ils
-furent d'avis de céder, en modifiant toutefois la déclaration dont M.
-Fouché avait donné l'idée, en atténuant surtout l'engagement exigé du
-Prince, et en ne mentionnant que les bases les plus générales de la
-constitution future. Ce travail achevé, M. de Vitrolles revint auprès
-de M. Fouché, qui se montra peu inquiet de ces changements de forme,
-pourvu que le fond restât, et qui alla ensuite préparer le Sénat à
-l'adoption de l'arrangement convenu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre fait signifier à M. de Vitrolles qu'il
-la faut accepter.</span>
-Tandis qu'on était occupé de ces soins, l'empereur Alexandre, informé
-des difficultés qu'opposait le conseil du comte d'Artois aux
-conditions du Sénat, chargea M. de Nesselrode de voir M. de Vitrolles,
-et de lui faire connaître les intentions des souverains alliés. Dans
-la matinée du 14, pendant que le Sénat allait s'assembler, M. de
-Nesselrode eut avec M. de Vitrolles un entretien clair et concluant.
-Le ministre russe, dont en général le langage était simple, modéré,
-mais positif, déclara à M. de Vitrolles, au nom de son maître et des
-souverains alliés, qu'on devait tout au Sénat, et la déchéance de
-Napoléon, et le rappel des Bourbons; que sans ce corps on n'aurait pas
-trouvé une seule autorité avec laquelle on pût traiter; que, tout
-attaqué qu'il était, le Sénat contenait les hommes les plus éclairés,
-les plus expérimentés qui existassent dans le pays; que ce n'était pas
-avec quelques émigrés, ignorant la France, l'Europe et le siècle,
-qu'on parviendrait à dominer une nation aussi redoutable que la nation
-française; qu'il fallait donc se soumettre aux conditions du Sénat,
-lesquelles, après tout, n'avaient (p.~39) rien de déraisonnable; qu'au
-surplus, il n'existait que deux forces véritables dans le moment,
-l'armée de Napoléon, et les deux cent mille baïonnettes des souverains
-alliés; que l'armée de Napoléon ne voulait que le Roi de Rome, et que
-les deux cent mille baïonnettes des alliés ne serviraient pas à faire
-un dix-huit brumaire contre le Sénat, qu'elles serviraient plutôt à
-l'empêcher; que c'était là une résolution arrêtée, qu'il n'était pas
-chargé de discuter, mais de signifier.&mdash;</p>
-
-<p>M. de Vitrolles, ainsi qu'il l'avait déjà fait, se retira indigné
-contre l'influence étrangère qu'il était cependant allé chercher à
-Troyes, et vint porter au Prince les communications dont on l'avait
-chargé. On se récria fort contre <em>ce fou d'Alexandre</em>, comme on
-appelait alors l'empereur de Russie, et on attendit avec une
-résignation forcée la résolution du Sénat.</p>
-
-<p>Ce corps assemblé dans la journée même, écouta les propositions de M.
-Fouché, appuyées de toute l'influence de M. de Talleyrand. Ce n'était
-pas au moyen de bonnes raisons produites en séance publique qu'on
-dirigeait le Sénat, mais au moyen de paroles dites à l'oreille de
-chaque membre par des meneurs actifs et adroits. En fait de meneurs il
-n'y en avait pas de plus remuant que M. Fouché. Il dit aux sénateurs
-qu'il fallait sortir de cette impasse, et investir M. le comte
-d'Artois de la lieutenance générale, en maintenant toutefois les
-conditions précédemment stipulées, c'est-à-dire la Constitution
-sénatoriale, et le serment du Roi à cette Constitution.</p>
-
-<p>Décidé par ce que lui dirent MM. Fouché et de Talleyrand, le Sénat
-vota séance tenante la résolution (p.~40) qui suit, laquelle cette
-fois faisait honneur à sa fermeté, et ne donnait aucune prise au
-ridicule.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat adopte la résolution imaginée par M. Fouché.</span>
-«Sur la proposition du gouvernement provisoire, et le rapport d'une
-commission spéciale de sept membres.</p>
-
-<p>»Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R.
-Mgr le comte d'Artois, sous le titre de Lieutenant général du Royaume,
-en attendant que Louis-Stanislas-Xavier, appelé au trône des Français,
-ait accepté la Charte constitutionnelle.</p>
-
-<p>»Le Sénat arrête que le décret de ce jour sera présenté ce soir par le
-Sénat en corps à S. A. R. Mgr le comte d'Artois.</p>
-
-<p>»Délibéré à Paris le 14 avril.»</p>
-
-<p>Revenu aux Tuileries, M. de Talleyrand y rencontra M. de Vitrolles, et
-lui dit, en jetant négligemment sur une table le texte de la
-résolution du Sénat, qu'il fallait s'en contenter, car le Sénat
-viendrait le soir même recevoir la déclaration du Prince, et lui lire
-son décret.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois, blessé par les termes de la
-déclaration du Sénat, veut d'abord résister, et finit par se rendre.</span>
-M. de Vitrolles, retournant auprès du Prince, le trouva
-cette fois moins accommodant que la veille. L'orgueilleuse netteté des
-termes dans lesquels on lui déférait un pouvoir provisoire et
-conditionnel, le remplit de courroux. Il repoussa violemment la pièce
-qu'on lui avait remise, s'écria qu'il n'avait que faire de messieurs
-les sénateurs, qu'il ne les connaissait point, qu'il ne les recevrait
-pas, et qu'il serait lieutenant général du royaume en vertu de son
-droit, et non en vertu de leur déclaration.&mdash;Ainsi, le Prince plus
-raisonnable que ses amis le jour précédent, l'était beaucoup moins
-(p.~41) aujourd'hui, et chacun délirait à son tour. Mais la nécessité
-qui avait vaincu les amis de M. le comte d'Artois, devait le vaincre
-lui-même. On n'était pas plus fort le 14 avril que le 13, on n'avait
-pas l'armée qui obéissait à Napoléon, la garde nationale qui obéissait
-au Sénat, les soldats étrangers qui obéissaient à l'empereur
-Alexandre. On avait bien songé à se servir du Corps législatif, plus
-populaire que le Sénat, mais moins autorisé. On avait sondé
-quelques-uns des personnages influents qui le composaient, et ils
-n'avaient fait que des réponses timides, et peu encourageantes. Ce
-corps d'ailleurs comptait en ce moment si peu de ses membres à Paris,
-qu'il était impossible de le réunir. Il était tard enfin, le Sénat
-allait arriver, et il ne restait pas même le temps d'une esclandre. On
-relut la déclaration exigée du Prince, on atténua autant que possible
-les engagements, mais en laissant subsister le fond des choses, et ce
-fond c'était la royauté rappelée à condition de donner les garanties
-qui ont reçu depuis le titre de <cite>Charte constitutionnelle</cite>,
-c'est-à-dire, à condition d'admettre la révolution française dans ce
-qu'elle avait de plus légitime et de plus respectable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat se transporte aux Tuileries, et confère la
-lieutenance générale à M. le comte d'Artois.</span>
-À huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en
-tête son président M. de Talleyrand.</p>
-
-<p>Ce personnage, si bien fait pour les représentations où il fallait
-tempérer la fermeté par une exquise politesse, s'approcha du Prince,
-et, selon sa coutume s'appuyant sur une canne, la tête penchée sur
-l'épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il
-expliquait la conduite du Sénat (p.~42) sans l'excuser, car elle
-n'avait pas besoin d'excuse.</p>
-
-<p>«Le Sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au
-trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire
-avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste
-division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du
-bonheur et des intérêts de tous.</p>
-
-<p>»Le Sénat persuadé que les principes de la Constitution nouvelle sont
-dans votre c&oelig;ur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de
-vous présenter, le titre de Lieutenant général du royaume, jusqu'à
-l'arrivée du Roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne
-peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos
-ancêtres.</p>
-
-<p>»Monseigneur, le Sénat en ces moments d'allégresse publique, obligé de
-rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en est
-pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira
-dans nos c&oelig;urs à travers la retenue même de notre langage......» M.
-de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les
-protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches,
-il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans
-presque toutes.</p>
-
-<p>Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue.
-«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
-qui rappelle au trône de France le Roi mon auguste frère. Je n'ai
-point reçu de lui le pouvoir d'accepter la Constitution, (p.~43) mais
-je connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être
-désavoué <cite>en assurant en son nom qu'il en admettra les bases</cite>...»
-Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases
-elles-mêmes, c'est-à-dire, la division des pouvoirs, le partage du
-gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des
-ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,
-la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des
-juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
-de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli
-des votes et actes antérieurs, etc.&mdash;J'espère, ajouta le Prince, que
-l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
-garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la
-France.&mdash;Cette allocution ayant réussi, le Prince enhardi par le
-succès, parla heureusement, d'abord au Sénat, puis à divers sénateurs
-qu'il entretint familièrement.&mdash;L'un d'eux ne put même s'empêcher de
-s'écrier: Oui, c'est bien le sang d'Henri IV qui coule dans vos
-veines.&mdash;Son sang coule en effet dans mes veines, repartit le Prince;
-je désirerais avoir ses talents, mais à défaut de ses talents, j'aurai
-son c&oelig;ur et son amour pour la France.&mdash;Ces paroles provoquèrent des
-acclamations chaleureuses, et le Sénat et le Prince parurent deux
-pouvoirs tout à fait réconciliés. Après le Sénat vint le Corps
-législatif, pressé de donner son adhésion à l'acte qui se consommait
-sous ses yeux. Le Prince lui adressa quelques paroles qui indiquaient
-une certaine préférence, car il le complimentait d'avoir résisté à la
-tyrannie, compliment (p.~44) qu'il ne pouvait adresser au Sénat.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel de M. le comte d'Artois.</span>
-Cette
-petite flatterie, vivement sentie par le Corps législatif, mais à
-peine aperçue par le Sénat, disparut au milieu du contentement
-général.</p>
-
-<p>Le Prince avait obtenu un succès complet, et il en était extrêmement
-satisfait. L'idée de paraître devant un grand corps, composé des
-personnages les plus considérables de France, n'avait pas laissé de
-lui inspirer une certaine timidité. Il était ravi de s'en être bien
-tiré, et avec sa vivacité ordinaire il parut avoir oublié sa récente
-colère.&mdash;Ma foi, dit-il à ses intimes, l'engagement est pris; il
-faudra le tenir franchement, et puis, si après quelques années on
-s'aperçoit que les choses ne peuvent pas marcher, on verra comment s'y
-prendre pour les arranger autrement<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pour la première fois, M. le comte d'Artois songe à
-recourir à l'autorité de Louis XVIII, afin d'obtenir l'approbation de
-tout ce qui s'est fait depuis quinze jours.</span>
-Dès ce moment le Prince pouvait se considérer comme légalement saisi
-de l'autorité royale, et il avait traversé assez adroitement l'une des
-plus graves difficultés de la situation. Tout à coup il se rappela que
-depuis quinze jours, emporté par le torrent des choses, il avait
-toujours agi à sa tête, ou d'après l'impulsion de ses amis, et qu'il
-n'avait pas songé à Louis XVIII. Il n'était certes coupable ni de
-négligence, ni d'usurpation, car il n'avait pas eu une heure de libre
-pour la donner à l'obéissance envers le Roi, et en chaque occurrence
-il n'avait fait que céder à la nécessité. Mais il craignait son frère,
-spirituel, jaloux et caustique. S'apercevant donc que dans tout ce
-qu'il avait fait depuis Nancy, il n'avait pas pensé une fois à
-consulter ce frère, qui pour (p.~45) lui était roi sans condition, il
-en fut presque épouvanté.&mdash;Et mon frère! s'écria-t-il, nous n'avons
-pas songé à lui, nous ne lui avons rien mandé. Que va-t-il dire?&mdash;M.
-de Vitrolles un peu surpris de ce remords si naïf et si peu fondé, lui
-répondit que d'abord il avait, au milieu de ce chaos, saisi la
-couronne, que c'était là un premier service dont Louis XVIII serait
-bien obligé de lui tenir compte, que d'ailleurs le temps avait manqué
-absolument pour en référer à Londres, qu'il y avait innocence
-démontrée dans la conduite qu'on avait tenue, qu'au surplus le moment
-était venu d'envoyer, et que Louis XVIII verrait bien que ce moment
-était le premier dont on avait pu disposer.&mdash;Un peu remis de sa
-frayeur, M. le comte d'Artois choisit le comte de Bruges pour
-l'expédier en Angleterre, afin d'exposer à Louis XVIII ce qu'on avait
-fait, de lui en donner les raisons, et de prendre ses ordres royaux
-relativement à ce qui restait à faire, et aux préparatifs de son
-voyage en France.</p>
-
-<p>M. le comte d'Artois étant investi de l'autorité royale, il fallait
-mettre un terme à l'existence du gouvernement provisoire, sans
-toutefois éloigner ni les hommes qui l'avaient composé, ni leur
-influence. Ingratitude à part, l'imprudence eût été trop grande de se
-séparer d'eux si vite et si brusquement. Le moyen de satisfaire à
-toutes les convenances était clairement indiqué, c'était de faire du
-gouvernement provisoire le conseil de M. le comte d'Artois, car ce
-prince, lors même qu'il eût été plus au courant des hommes et des
-choses qu'il ne l'était, ne pouvait se passer d'un conseil.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement provisoire converti en conseil royal
-délibérant avec le comte d'Artois.</span>
-Le gouvernement (p.~46) provisoire fut donc converti en conseil de
-gouvernement, délibérant avec le Prince sur toutes les affaires de
-l'État. Les ministres, déjà parfaitement choisis pour la plupart, et
-quelques-uns dignes de gouverner la France en tout temps, devinrent
-ministres du Roi, en attendant que Louis XVIII, rentré en France, les
-confirmât dans leur poste.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques personnages ajoutés à ce conseil.</span>
-Cependant le conseil du Prince, uniquement composé du gouvernement
-provisoire, eût été trop incomplet sous plus d'un rapport. Il y
-manquait des représentants de l'armée, car on ne pouvait prendre pour
-tel le vieux Beurnonville, bon officier jadis, mais depuis si
-complétement oublié, que les glorieuses phalanges qui avaient parcouru
-l'Europe pendant vingt années ne pouvaient se reconnaître en lui. On
-songea d'abord à deux personnages, au maréchal Suchet, à cause de ses
-talents d'homme de guerre et d'homme de gouvernement, et au maréchal
-Marmont, à cause du service signalé qu'il avait rendu à la royauté. M.
-de Talleyrand ne voulut pas auprès de lui d'un personnage aussi
-considérable que le maréchal Suchet, et personne n'eut ni le courage
-ni le goût de s'adjoindre le maréchal Marmont. Cet infortuné qui avait
-cru s'acquérir le premier rang en passant du côté du gouvernement
-provisoire, était devenu odieux à ses anciens camarades, et importun à
-ses nouveaux amis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité d'y adjoindre le maréchal Marmont.</span>
-Les militaires attribuant à la défection du 6<sup>e</sup>
-corps plus d'influence qu'elle n'en avait eu sur le résultat de la
-guerre, se plaisaient à penser, et surtout à dire, que la trahison
-seule avait pu les vaincre, et au moment où ils abandonnaient
-Napoléon pour les Bourbons, ils prenaient grand (p.~47) soin
-d'établir une distinction bien tranchée entre l'acte de <em>trahir</em> et
-celui de <em>se rallier</em>. Aussi plus ils étaient ralliés, plus ils
-étaient sévères pour Marmont, qui était ainsi devenu le traître par
-excellence. Le malheureux, en s'apercevant de l'abîme où il était
-tombé sans s'en douter, se révoltait de l'injustice du sort. Plus il
-souffrait, plus il s'agitait, allait, venait, tantôt pour se donner de
-l'importance, tantôt pour rendre à l'armée des services dont elle lui
-sût gré, ce qui notamment lui avait inspiré tant d'ardeur pour
-défendre la cocarde tricolore, et pour provoquer des mesures contre la
-désertion. Mais sans réussir à se faire absoudre par ses anciens
-camarades, il s'était déjà rendu singulièrement incommode à ceux qu'il
-avait servis, par les mouvements auxquels il se livrait, par les
-prétentions excessives qu'il affichait, par le reproche d'ingratitude
-toujours près de s'échapper de sa bouche quand on ne faisait pas ce
-qu'il voulait. Sa vanité, sa légèreté, son courage même, ajoutaient
-encore aux inconvénients de son rôle, et il était devenu un pesant
-fardeau pour le parti dont il avait assuré le triomphe: terrible
-exemple pour tous ceux qui dans les révolutions sont tentés de sortir
-de la ligne des devoirs clairs et simples découlant de leur position.
-Le choisir comme membre du conseil suprême était réellement
-impossible, et on n'y songea que pour se dire qu'il n'y fallait pas
-songer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Adjonction des maréchaux Oudinot et Moncey, et du général
-Dessoles.</span>
-On prit de braves gens, justement estimés dans l'armée, mais
-incapables d'exercer une influence politique, les maréchaux Moncey et
-Oudinot, qui avaient été des premiers à se rallier. Ces nouveaux
-collègues convenaient (p.~48) à M. de Talleyrand, auquel ils ne
-pouvaient porter ombrage. On fit encore un choix d'une tout autre
-valeur, celui du général Dessoles, qui n'affichait pas non plus de
-prétentions importunes. On savait depuis longtemps que ce chef
-d'état-major de Moreau était un homme distingué. On en fut convaincu
-bien davantage après quelques jours passés avec lui. Il montrait un
-esprit fin, cultivé, étendu, un caractère indépendant, et les
-convictions honnêtes de cette époque, c'est-à-dire la persuasion
-très-sincère qu'il fallait chercher désormais sous les Bourbons la
-paix et une sage liberté. De plus, le général Dessoles avait su en
-quelques jours acquérir la faveur de la garde nationale, qui, recrutée
-dans la bonne bourgeoisie de Paris, ayant ses opinions saines et
-tempérées, allait être pour le nouveau gouvernement une force des plus
-secourables, entre l'armée impériale déjà dévorée de regrets, et
-l'armée des alliés obéissant à des volontés étrangères. Le général
-Dessoles fut donc pour la garde nationale et pour lui-même appelé à
-faire partie du conseil royal.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Prétention de M. de Vitrolles de remplacer le duc de
-Bassano.</span>
-Il y avait un personnage qui, après avoir servi d'intermédiaire entre
-les puissances du jour, et couru même pour la cause royale de
-véritables dangers, avait la prétention de n'être pas mis de côté
-comme un instrument désormais inutile; ce personnage était M. de
-Vitrolles. Devenu l'agent spécial et presque l'ami de M. le comte
-d'Artois, il aspirait à jouer sous la royauté des Bourbons le rôle de
-M. de Bassano sous l'Empire. C'était se tromper étrangement, car le
-rôle de M. de Bassano, (p.~49) recueillant les volontés d'un maître
-absolu, et les signifiant à des ministres commis, avait disparu avec
-Napoléon. Néanmoins M. de Vitrolles s'installa spontanément dans les
-fonctions de secrétaire du Conseil royal, pour tenir note des
-délibérations de ce conseil, ce qui déplut fort à M. de Talleyrand,
-lequel pensait avec raison que ce qu'il faut enregistrer dans un
-conseil de gouvernement, ce sont les volontés définitives, et non ces
-mille volontés fugitives, souvent contradictoires, par lesquelles
-passent les hommes même les plus fermes avant d'arriver à leurs
-dernières résolutions. M. de Vitrolles prit donc ce rôle de tenir la
-plume dans le Conseil royal, bien qu'on lui enjoignît plusieurs fois,
-non pas de s'en aller, mais de ne pas écrire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abbé de Pradt nommé grand chancelier de la Légion
-d'honneur.</span>
-Cependant on n'avait pas satisfait ainsi toutes les ambitions qui
-s'agitaient autour du nouveau gouvernement. Restait par exemple l'abbé
-de Pradt, qui s'imaginait être aussi utile qu'il était pétulant, dont
-personne n'aurait songé à faire un ministre, ni aimé à faire un
-collègue, et que par ce motif on plaça dans un brillant isolement, en
-le nommant grand chancelier de la Légion d'honneur. Il était un autre
-personnage, longtemps familier de Napoléon, dont il avait été
-condisciple, et qui ayant perdu sa confiance depuis plusieurs années,
-lui payait par une haine furieuse la disgrâce qu'il avait encourue,
-c'était M. de Bourrienne, qu'on avait dans le premier moment appelé à
-l'administration des postes. On l'y laissa, parce qu'il y était, et
-qu'on aurait été embarrassé de lui trouver un autre emploi.</p>
-
-<p>Au milieu de tous ces choix on ne voyait pas encore (p.~50) figurer
-beaucoup de membres de cette émigration qui, rentrée à des époques
-anciennes ou récentes, regardait le règne des Bourbons non-seulement
-comme son triomphe, mais comme son patrimoine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conseil particulier de M. le comte d'Artois.</span>
-Déjà quelques-unes
-étaient arrivés d'Angleterre ou des provinces, et se pressaient autour
-du comte d'Artois, qui, ne pouvant leur donner place dans le
-gouvernement de l'État, se réduisait à en composer son gouvernement
-particulier, et en quelque sorte sa clientèle personnelle. Nous avons
-parlé de MM. de Montciel et de la Maisonfort, venus, l'un de
-Franche-Comté, l'autre d'Angleterre, gens de mérite, et de savoir, ne
-devant pas être confondus avec la tourbe des empressés qui cherchent à
-profiter de toutes les révolutions. M. le comte d'Artois les établit
-aux Tuileries, pour former près de lui une espèce de conseil secret,
-qui aurait toute sa confiance. Si M. le comte d'Artois n'eût admis
-auprès de lui que des hommes pareils, bien que les doubles influences
-soient toujours dangereuses dans un gouvernement, le mal eût été en
-partie corrigé par la qualité des choix. Mais tandis que son frère
-Louis XVIII, par prudence, paresse, dédain, avait constamment tenu à
-distance les agents du royalisme, qui venaient sans cesse de la Vendée
-ou de Paris en Angleterre, apportant de fausses informations et de
-fausses espérances, M. le comte d'Artois, par besoin de se mêler de
-tout, et par facilité d'humeur, s'en était toujours entouré, et déjà
-il en était assailli, autant du moins que le temps l'avait permis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de M. le comte d'Artois à l'égard des agents
-subalternes du royalisme.</span>
-Les Tuileries commençaient en effet à se remplir d'hommes lui rappelant
-qu'ils avaient fait ceci ou cela, qu'ils (p.~51) avaient été chargés
-de telle ou telle commission, fort périlleuse à les entendre, et
-s'offrant à rendre de nouveaux services de quelque genre qu'ils
-fussent. Les uns proposaient d'aller dans les départements pour mettre
-hors de fonction les préfets ou sous-préfets récalcitrants de
-l'Empire, ou de courir après les membres de la famille Bonaparte pour
-leur arracher les richesses qu'ils emportaient, disait-on. D'autres
-offraient même, si on voulait, de débarrasser la France du tyran, qui,
-bien que détrôné, ne la laisserait jamais en repos si on le laissait
-en vie. M. le comte d'Artois, sans écouter, sans examiner surtout ce
-qu'on lui proposait, accueillait ces officieux, prenait la main à
-tous, ne contestait à aucun ses prétendus services, ne disait à aucun
-qu'il ne se souvenait pas de l'avoir vu, recevait les offres des uns
-et des autres, leur prodiguait en retour les promesses avec une
-abondance de c&oelig;ur et de paroles qui tenait à sa bonté autant qu'à
-sa légèreté, n'avait qu'un souci, c'était de les renvoyer contents,
-traitait exactement de même d'honorables royalistes, fidèles à leur
-foi sans l'avoir jamais souillée d'aucun méfait, et des hommes
-couverts de crimes pendant la guerre civile. À tous sans exception il
-disait qu'il fallait prendre patience, que chacun aurait la récompense
-de ses &oelig;uvres, pourvu qu'il ne fût pas trop pressé, qu'on avait été
-obligé dans les premiers moments de s'entourer des <em>gens de
-Bonaparte</em>, lesquels d'ailleurs avaient rendu des services dont il
-convenait de tenir compte, mais que le tour des purs royalistes
-viendrait, et qu'ils n'auraient pas en vain souffert, aimé, attendu
-pendant vingt-cinq années.</p>
-
-<p>(p.~52) Incapable de vouloir sciemment ce qui était mauvais, mais
-très-capable de le laisser faire, M. le comte d'Artois était donc, dès
-les premiers jours, devenu le centre de deux gouvernements, l'un
-régulier, composé d'anciens fonctionnaires de l'Empire qui lui avaient
-mis le pouvoir dans la main, l'autre, irrégulier et on dirait
-clandestin, s'il n'eût été universellement connu, composé des
-royalistes opprimés sous la révolution, annulés sous l'Empire, les uns
-ayant traversé honnêtement la guerre civile, les autres ayant
-contracté les vices qu'elle engendre. Il s'agitait entre l'un et
-l'autre, faisant bon visage à tous deux, rêvant de les concilier, et
-d'en tirer utilité pour sa cause, double rôle auquel aurait succombé
-l'homme le plus ferme et le plus sage.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation déplorable dans laquelle la guerre avait laissé
-la France, et nécessité d'y pourvoir d'urgence.</span>
-Pourtant l'état de la France était lamentable, et il était urgent d'y
-porter remède. Dans la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
-Champagne, la Bourgogne, la Flandre, régnaient la désolation et la
-stupeur. Les troupes ennemies, et particulièrement les troupes
-prussiennes, commettaient des atrocités dont les armées françaises,
-quoique ayant souvent commis de déplorables excès en pays conquis, ne
-s'étaient jamais rendues coupables, du moins au même degré. Leurs
-monarques, à Paris, prescrivaient de bonne foi la discipline et
-l'humanité, mais leurs officiers, croyant qu'on pouvait désobéir à de
-tels ordres, et qu'en tout cas cette désobéissance resterait inconnue
-ou impunie, ne se refusaient rien, ni à eux-mêmes ni à leurs soldats.
-Ils prenaient ce qui leur convenait, et laissaient détruire encore
-davantage. En Champagne notamment, (p.~53) où la guerre avait été des
-plus actives, les villages étaient en cendres, les populations en
-fuite, les communications interrompues, les ponts coupés, les routes
-défoncées et infectées de cadavres. Les paysans pleins de rage
-égorgeaient sans pitié les soldats étrangers qui leur tombaient sous
-la main. Les autorités impériales avaient été remplacées par les
-individus qui s'étaient offerts, ou qu'on avait pris sur les lieux, et
-qui servaient à lever sur le pays ce dont l'ennemi avait besoin, genre
-d'extorsion préférable cependant au pillage. À ce spectacle désolant
-s'en ajoutait un autre, qui était de nature à exciter de vives
-inquiétudes. Les armées françaises, surtout celles qui avaient été le
-plus fortement engagées, étaient en face et très-près des armées
-coalisées. Leur premier sentiment avait été une sorte de satisfaction
-de voir finir une guerre horriblement meurtrière; le second avait été
-le regret, et ce regret s'était bientôt converti en une colère
-furieuse contre les <em>traîtres</em>, auxquels elles imputaient le malheur
-de nos armes. Dans leur effervescence, elles n'étaient pas loin de se
-jeter de nouveau sur l'ennemi, et elles n'échappaient à cette
-disposition que par la désertion, devenue, avons-nous dit, une
-contagion générale. Aussi les routes étaient-elles couvertes de
-militaires s'en allant en troupes, avec armes, bagages et chevaux, de
-manière qu'on était menacé ou de n'avoir plus de soldats, ou d'en
-avoir de trop fidèles, tout prêts à recommencer spontanément la
-guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incertitude et trouble des autorités dans les provinces.</span>
-Dans les provinces où l'invasion n'avait pas pénétré, les autorités,
-incertaines, inquiètes, craignant (p.~54) à la fois ou de quitter
-Napoléon trop tôt, ou de rejoindre les Bourbons trop tard, avaient une
-conduite équivoque, et n'étaient pas capables de contenir les
-populations émues. Dans le centre de la France, pays ordinairement
-paisible, l'inconvénient n'était pas grand, et on en était quitte pour
-des hésitations dont s'amusait la malice publique. Mais dans la
-Vendée, dans le Midi, partout où les royalistes et les
-révolutionnaires se trouvaient en présence, la faiblesse des autorités
-devenait un véritable péril.
-<span class="sidenote" title="En marge">Refus d'acquitter les impôts indirects dans le Midi.</span>
-Enfin l'impôt était aussi réprouvé que la
-conscription. À l'exemple de M. le comte d'Artois, MM. les ducs
-d'Angoulême et de Berry avaient paru, l'un en Gascogne, l'autre en
-Normandie, au cri: <cite>Plus de conscription, plus de droits réunis!</cite>&mdash;On
-voulait que la seconde de ces promesses se réalisât sur-le-champ, et
-de Marseille à Bordeaux on refusait d'acquitter les impôts indirects.
-<span class="sidenote" title="En marge">Invasion des produits étrangers à la suite des armées
-ennemies.</span>
-Pour compléter ce triste tableau, il faut ajouter que les Anglais,
-fidèles à la coutume d'introduire leurs marchandises à la suite de
-leurs armées, avaient couvert le littoral de la Manche, de l'Océan et
-de la Méditerranée, de sucres, cafés, tissus de coton, fers, offerts à
-vil prix, ce qui menaçait de ruiner nos négociants et nos
-manufacturiers, car les uns n'avaient en magasin que des denrées
-coloniales ayant subi le tarif de 50 pour cent, et les autres ne
-pouvaient livrer aux consommateurs que des produits fabriqués avec des
-matières premières d'une excessive cherté. Une catastrophe commerciale
-pouvait donc se joindre à toutes les calamités d'une affreuse guerre.
-Enfin le Trésor n'avait pas un million disponible. Dans les (p.~55)
-provinces envahies les caisses avaient été vidées par l'ennemi, et
-dans les provinces où les troupes étrangères n'avaient pas pénétré,
-l'impôt avait cessé d'être perçu.</p>
-
-<p>Quand on voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement
-nouveau surgi d'une révolution, on est effrayé, et il semble qu'il ne
-puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais
-nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté
-générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement
-d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments
-les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement commence par envoyer des commissaires
-extraordinaires dans les provinces.</span>
-On envoya d'abord dans les provinces des commissaires extraordinaires,
-chargés d'y porter ce qu'on appelait alors les <cite>actes du Sénat</cite>, de
-les y faire connaître, accepter et exécuter, de délivrer les prêtres
-ou royalistes détenus, de mettre un terme aux vexations qui avaient la
-conscription pour cause, de faire un examen attentif des autorités
-locales, préfets, sous-préfets, maires, de les rallier à la cause des
-Bourbons, ou de les destituer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Choix de ces commissaires, pris parmi les hommes de
-l'ancien et du nouveau régime.</span>
-On choisit ces commissaires dans des
-vues de conciliation, et on leur donna des instructions fort sages.
-Leur choix fut un mélange de <em>gens de Bonaparte</em> (c'est ainsi qu'on
-appelait les hommes qui avaient appris les affaires à l'école de
-Napoléon, et qui avaient su le quitter à temps), et de grands
-seigneurs d'autrefois, modérés et bienveillants, comme on l'est
-ordinairement dans la première joie du triomphe. On y voyait
-confondus le maréchal Kellermann, envoyé dans la (p.~56) 3<sup>e</sup> division
-militaire (Metz); le comte Dejean dans la 11<sup>e</sup> (Bordeaux); le duc de
-Plaisance, neveu de l'architrésorier Lebrun, dans la 14<sup>e</sup> (Caen); M.
-Otto, l'ancien diplomate, dans la 21<sup>e</sup> (Bourges); le général Marescot,
-le compagnon d'infortune du général Dupont, dans la 20<sup>e</sup> (Périgueux);
-le comte Jules de Polignac dans la 10<sup>e</sup> (Toulouse); le comte Roger de
-Damas dans la 4<sup>e</sup> (Nancy); le comte Auguste de Juigné, neveu de
-l'ancien archevêque de Paris, dans la 7<sup>e</sup> (Grenoble); le comte Bruno
-de Boisgelin dans la 8<sup>e</sup> (Toulon); le chevalier de la Salle, fils de
-l'ancien gouverneur de l'Alsace, dans la 5<sup>e</sup> (Strasbourg); le comte
-Alexis de Noailles dans la 19<sup>e</sup> (Lyon), etc... Ces personnages si
-divers se mirent en route immédiatement pour porter dans les
-départements la bonne nouvelle du retour des Bourbons, de la paix, de
-la liberté constitutionnelle, et pour rallier tous les esprits à cette
-révolution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux cantonnements assignés aux armées françaises pour
-prévenir les collisions avec l'ennemi.</span>
-On se hâta de répartir le mieux possible l'armée que Napoléon avait
-concentrée autour de Fontainebleau, et de changer les commandants qui
-inspiraient des craintes. On dispersa la garde impériale qui formait
-par sa réunion un foyer redoutable, et on la distribua entre les
-départements où son esprit ne pouvait devenir dangereux. On laissa la
-vieille garde à Fontainebleau, mais on envoya la jeune à Orléans. La
-cavalerie de la garde fut cantonnée à Bourges, Saumur, Angers;
-l'artillerie à Vendôme. Le 6<sup>e</sup> corps qui, sous l'impulsion du maréchal
-Marmont et de ses généraux divisionnaires, s'était séparé de la cause
-impériale, fut établi à Rouen et dans les environs. Le 7<sup>e</sup> corps,
-celui d'Oudinot, composé en (p.~57) grande partie de troupes tirées
-d'Espagne, fut dirigé sur Évreux, avec la cavalerie du comte de Valmy.
-Le 11<sup>e</sup> corps, celui de Macdonald, fut envoyé avec la cavalerie de
-Milhaud à Chartres. Le 2<sup>e</sup> corps, celui du général Gérard, fut envoyé
-à Nevers avec la cavalerie Saint-Germain. Ce qui restait de Polonais
-fut réuni à Saint-Denis, pour être mis à la disposition de l'empereur
-de Russie. Dans la même intention on réunit les Croates à Dijon, pour
-les restituer au prince de Schwarzenberg, et les Belges à
-Saint-Germain, pour les restituer au prince d'Orange. Dans ces
-cantonnements les collisions entre les troupes françaises et
-étrangères n'étaient plus à craindre. Le général Maison, qui venait de
-s'honorer par la campagne de Belgique, et par sa fermeté à maintenir
-la discipline, fut laissé à la tête des troupes de Flandre. Le
-maréchal Davout passait pour un partisan obstiné de l'Empire. Sa
-résistance à Hambourg avait exaspéré les monarques alliés; son nom
-faisait trembler en Allemagne tous les ennemis de la France; il
-n'avait pas hésité à tirer sur le drapeau blanc, parce qu'on le lui
-avait montré à côté du drapeau russe, et c'étaient là des actes qui,
-même sans une grande intolérance, le rendaient inacceptable pour le
-nouveau gouvernement. Le général Gérard fut envoyé à Hambourg pour le
-remplacer. On laissa le général Grenier ramener l'armée d'Italie, sans
-rien prescrire à son égard, et Augereau commander pendant la paix les
-troupes du Dauphiné qu'il avait si mal commandées pendant la guerre,
-mais qu'il ne semblait pas disposé à rendre à Napoléon, à en juger du
-moins par sa récente (p.~58) proclamation. Enfin, à l'égard des
-maréchaux Soult et Suchet, on se décida sous l'impression des rapports
-qu'on venait de recevoir. D'après ces rapports, le maréchal Suchet
-avait paru calme et modéré, le maréchal Soult, récalcitrant, hostile,
-attaché à l'Empire au delà de toute mesure. On prescrivit à ce dernier
-de céder son commandement au maréchal Suchet, qui réunit ainsi dans sa
-main les anciennes armées d'Aragon et de Castille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Libération de la classe de 1815, et ajournement de la
-question de la conscription.</span>
-Après ces mesures d'urgence il restait, relativement à l'armée, une
-résolution grave à prendre. Il s'agissait de prononcer sur la
-conscription, institution nécessaire, mais alors universellement
-détestée. On adopta la sage détermination, malgré les imprudentes
-promesses des Princes, de ne rien statuer quant à présent, et
-d'ajourner ainsi, sous prétexte de les réserver respectueusement à la
-royauté encore absente, toutes les questions d'une haute importance.
-Seulement, comme il fallait faire à la désertion sa part nécessaire,
-on décida que les conscrits de 1815, levés en 1814, selon la coutume
-impériale de devancer les conscriptions d'une année, pourraient rester
-chez eux, s'ils n'avaient pas encore rejoint les drapeaux, ou y
-retourner s'ils avaient déjà quitté leurs communes. Ce n'était que
-légaliser en quelque sorte un fait accompli presque partout. On
-comptait avec raison que les hommes qui rentraient en grand nombre
-d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Russie, d'Angleterre, à titre de
-garnisons rendues ou de prisonniers élargis, procureraient à l'armée
-une masse de soldats excellents, et en fourniraient même beaucoup
-plus qu'on ne pourrait en payer.</p>
-
-<p>(p.~59) <span class="sidenote" title="En marge">Les finances constituent la principale difficulté
-du nouveau gouvernement.</span>
-Payer allait devenir en effet une des principales difficultés du
-nouveau gouvernement. Napoléon, dans les derniers jours de son règne,
-avait fait vivre le Trésor en lui prêtant de l'argent, qu'il prenait
-dans les économies de sa liste civile, depuis que le domaine
-extraordinaire était épuisé. Des 150 millions environ qu'il avait
-économisés sur ses diverses listes civiles, il lui restait, comme on
-l'a vu, 18 millions en janvier 1814, et on en avait trouvé encore 10 à
-Orléans, avec sa propre vaisselle, qu'on avait arrachés des mains de
-Marie-Louise. Les auteurs de cette expédition avaient voulu conduire
-aux Tuileries les fourgons contenant les 10 millions, comme une
-portion recouvrée du domaine public, dont ils désiraient faire hommage
-à M. le comte d'Artois. Et, effectivement, le dépôt avait été conduit
-intact jusqu'à la porte du Prince.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fermeté que le ministre, M. Louis, met à faire rentrer les
-10 millions trouvés à Orléans.</span>
-Lorsque le baron Louis, ministre des finances, connut le fait, il en
-fut irrité au plus haut point. C'était, avons-nous dit, un esprit
-ardent, mais supérieur, imbu des principes financiers les plus sains,
-connaissant toutes les ressources qu'on pouvait tirer du crédit, et
-seul capable dans les circonstances où l'on se trouvait, d'en faire
-l'essai, et d'y réussir. À la hauteur, à la profondeur des vues, il
-joignait un amour de la règle poussé jusqu'à la passion. Il avait
-épousé la cause des Bourbons avec chaleur, non par conformité de
-sentiments avec l'émigration, mais par désir sincère d'une sage
-liberté qu'il n'espérait que des Bourbons. Néanmoins, malgré son
-dévouement au gouvernement nouveau, en apprenant qu'on avait
-transporté aux Tuileries les dix (p.~60) millions dont il avait un
-besoin indispensable, il fut courroucé de la privation et de
-l'irrégularité. Il assembla les principaux personnages composant le
-ministère et le conseil du Prince, leur dénonça le fait, et déclara
-que si les dix millions n'étaient à l'instant renvoyés au Trésor, il
-donnerait sa démission motivée. On s'efforça de le calmer, on lui
-conseilla d'aller chez le Prince, de lui faire connaître avec
-modération et convenance les règles établies depuis 1789 dans la
-gestion de la fortune publique, et on lui promit qu'il aurait
-satisfaction.</p>
-
-<p>Le ministre un peu apaisé se rendit chez le comte d'Artois, le
-surprit, sans lui déplaire, par la vigueur de son langage, et le
-trouva facile à rendre un bien qu'il ne songeait nullement à
-s'approprier, et dont il aurait usé tout au plus en faveur de ses amis
-malheureux, si on ne lui avait pas dit que c'était le bien de l'État,
-indispensable d'ailleurs à l'acquittement des services publics. Les 10
-millions furent rendus à 500 mille francs près, qui étaient
-nécessaires pour l'entretien de la maison du Prince.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferme résolution du ministre des finances de payer toutes
-les dettes de l'État, et de maintenir les impôts existants.</span>
-Ce secours arrivait fort à propos, et, obtenu en valeurs métalliques,
-il n'en avait que plus de prix. Aucun homme peut-être n'a aussi bien
-compris que M. Louis, que le secret du crédit est dans la ponctuelle
-exactitude à tenir ses engagements. Le penchant des partis, presque à
-toutes les époques, est d'attacher peu d'importance aux engagements de
-leurs prédécesseurs, et il ne manquait pas alors de royalistes qui
-étaient tout prêts à traiter comme peu respectables les dettes de
-l'Empire et de la Révolution. Mais M. Louis dit hautement, que tout
-disposé (p.~61) qu'il était à défendre les deniers du Trésor, il ne
-les défendrait pas jusqu'à frustrer les créanciers de l'État de ce qui
-leur était dû, que par conséquent les dettes antérieures, quelle qu'en
-fût la cause ou l'origine, seraient rigoureusement acquittées, et il
-ajouta, ce qui pouvait seul rendre sa déclaration sérieuse, qu'il
-était résolu à maintenir les impôts existants, malgré les clameurs des
-partis et des masses populaires. Quelques mots irréfléchis, proférés
-par les Princes dans un premier moment, ne devaient pas être, selon
-lui, une raison de s'écarter des véritables principes financiers. Les
-droits réunis et la conscription étaient nécessaires, car à tout
-gouvernement il fallait des hommes et de l'argent, et on devait par
-conséquent avoir le courage de les maintenir.&mdash;La présence du comte
-d'Artois, qui avait été le plus prodigue des princes en fait de
-promesses imprudentes, n'imposa nullement au courageux ministre, et il
-déclara que si on ne prononçait pas sur-le-champ le maintien de toutes
-les contributions ordinaires et extraordinaires déjà votées pour 1814,
-il serait impossible de faire le service, et que quant à lui il ne
-s'en chargerait pas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le conseil royal appuie le ministre, et le comte d'Artois
-le laisse faire.</span>
-On lui donna satisfaction, en ajoutant que
-lorsque le Roi serait arrivé, on procéderait à un examen approfondi et
-définitif des impôts existants. M. Louis fit donc maintenir
-provisoirement les droits réunis, sauf quelques changements de forme
-concédés à la passion du jour. Ainsi le droit dit <cite>de détail</cite>, établi
-sur les boissons spiritueuses, a toujours été le plus odieux aux
-masses populaires, parce qu'il est perçu au cabaret. M. Louis en le
-maintenant accorda que pour les (p.~62) villes qui avaient un octroi,
-ce droit <cite>de détail</cite> pouvait être converti en une augmentation sur le
-droit <cite>d'entrée</cite>. Il accorda également quelques simplifications dans
-le droit dit <cite>de mouvement</cite>, qui se perçoit au moment du déplacement
-des boissons. Sauf ces légères concessions, M. Louis resta
-inébranlable sur le principe même de l'impôt, et mit tout le Conseil
-de son avis. M. de Talleyrand et ses collègues souriaient de la fougue
-du ministre des finances, mais tout en souriant, ils donnaient à M. le
-comte d'Artois l'exemple de respecter cette passion si rare du bien
-public, et d'y condescendre. M. le comte d'Artois, à la fois ignorant
-et facile, oublieux d'ailleurs de ses promesses, laissa faire le
-conseil et le ministre, étant encore très-disposé à écouter des hommes
-qui passaient pour savoir ce que lui et ses compagnons d'infortune
-ignoraient absolument.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapide confiance inspirée par M. Louis, et prompte
-naissance du crédit.</span>
-Les intérêts ont le tact fin et prompt, et ils donnent rapidement leur
-confiance à qui la mérite. On sut bientôt qu'on avait un ministre des
-finances qui voulait payer sans exception les dettes légitimement
-constatées, et qui, pour y suffire, ne craignait pas de maintenir les
-impôts nécessaires, se souciant peu d'être impopulaire, pourvu qu'il
-établît le crédit de l'État. Ce crédit en effet fut créé comme par
-enchantement, grâce à la paix désormais assurée, grâce à un ministre
-dont les principes étaient si fermes et si hautement professés. Les
-gens d'affaires, premiers organes de la confiance publique, se
-montrèrent empressés à seconder M. Louis, et celui-ci put tout de
-suite recourir à une mesure qui auparavant eût été impossible, celle
-de créer des effets (p.~63) à courte échéance, c'est-à-dire des bons
-royaux.</p>
-
-<p>L'usage a consacré dans les États modernes deux sortes de dette, la
-dette fondée dont les effets sont sans échéance, ou à échéance
-très-éloignée, et la dette flottante dont les effets sont à échéance
-rapprochée, et dont l'intérêt varie selon la situation du crédit.
-Ainsi en Angleterre et en France, il existe les titres de la rente
-perpétuelle, et les bons de <cite>l'Échiquier</cite> ou du <cite>Trésor</cite>. Le
-discrédit, résultat de la banqueroute, avait été si grand après le
-Directoire, que pendant l'Empire Napoléon n'avait jamais pu émettre
-des bons du Trésor, et qu'il lui avait fallu dissimuler le principal
-engagé, c'est-à-dire le Trésor lui-même. Ainsi on avait eu recours
-d'abord aux bons des receveurs généraux, puis, M. Mollien ayant
-sagement créé la Caisse de service, on avait converti les bons des
-receveurs généraux en bons de la Caisse de service. C'étaient en
-réalité des bons du Trésor, sauf qu'on n'osait pas leur donner leur
-nom véritable. En 1814 la Caisse de service était tellement obérée,
-qu'on n'aurait pu ajouter un seul effet à ceux qu'elle avait déjà en
-circulation.
-<span class="sidenote" title="En marge">Création de dix millions de bons royaux.</span>
-M. Louis n'hésita pas à créer une nouvelle dette
-flottante, en émettant 10 millions de bons royaux, à courte échéance,
-et à intérêt proportionné aux circonstances. Ces dix millions, grâce à
-la confiance que le ministre inspirait, furent accueillis sans
-répugnance. On avait reçu d'Orléans dix millions en espèces
-métalliques; les impôts maintenus, quoique non acquittés dans
-certaines provinces, avaient procuré quelques ressources, et on put,
-pour le premier mois, distribuer aux divers ministères 50 millions,
-(p.~64) acquittés comptant, ce qui permit de mettre au courant tous
-les services. Les affaires en reçurent sur-le-champ une heureuse
-impulsion, qui contribua beaucoup à ranimer le crédit dont l'État
-allait vivre désormais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche régulière de tous les services.</span>
-Tandis que M. Louis commençait ainsi à fonder
-le crédit, il apporta une égale fermeté à maintenir l'ordre, qui avait
-été le principal mérite des finances impériales, et il fit continuer
-la coutume de présenter tous les mois au Conseil le tableau des
-besoins du mois suivant, pour les connaître et y adapter les
-ressources nécessaires.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État commercial de la France.</span>
-Les finances, qui étaient la tâche la plus difficile du nouveau
-gouvernement, étaient donc tirées de leur premier embarras, grâce au
-ministre habile et vigoureux qui en avait assumé le fardeau. Il
-fallait encore dans cette partie de l'administration pourvoir à la
-grave difficulté qui naissait de la situation extraordinaire du
-commerce, et que nous avons déjà sommairement indiquée. Si par le
-blocus continental Napoléon, faute de patience, n'avait pas réussi à
-vaincre l'Angleterre, il avait au moins jeté les fondements de notre
-industrie. La filature et le tissage soit du coton, soit de la laine,
-le traitement et les emplois nombreux du fer, avaient fait des progrès
-remarquables. L'extraction du sucre des matières végétales propres à
-l'Europe, la coloration des étoffes au moyen des agents chimiques,
-avaient fait des progrès non moins étonnants. Nos produits pouvaient
-déjà se présenter sur tous les marchés, en état d'infériorité quant au
-prix, mais d'égalité et quelquefois de supériorité quant à la
-perfection, comparativement aux produits britanniques. (p.~65)
-Seulement Napoléon en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à
-l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser
-les produits manufacturés des Anglais, il avait également prohibé les
-matières premières apportées par le pavillon britannique, telles que
-les cotons bruts, les indigos, les bois de teinture, les sucres, les
-cafés, etc. Puis à la prohibition il avait substitué en 1810 le fameux
-tarif de 50 pour cent, que toutes ces matières avaient payé. Néanmoins
-nos manufactures avaient pu supporter cette charge, garanties qu'elles
-étaient contre la concurrence anglaise par des prohibitions absolues.
-On comprend, sans qu'il soit besoin d'explications, quelle
-perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque
-invasion des produits britanniques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Changements provisoires apportés à nos tarifs commerciaux.</span>
-Ainsi les sucres, les cafés, les
-tissus de coton, etc., si ardemment désirés par les populations du
-continent, répandus en abondance dans toute l'Allemagne dès l'année
-1813, avaient fait irruption en France en 1814, à la suite des armées
-coalisées. Ils avaient passé le Rhin, l'Escaut, la Meuse, et suivi pas
-à pas les soldats de la coalition, ou bien débarqué tout simplement
-sur le littoral, car nos ports s'étaient hâtés, avant tout ordre de
-Paris, d'admettre le pavillon britannique. Il en résultait que nos
-toiles de coton étaient obligées de lutter avec les toiles anglaises,
-qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient celui de
-n'avoir pas acquitté le droit de 50 pour cent sur les matières
-premières; que le café anglais coûtant à Londres 28 sous, et revenant
-dans nos ports à 38, se trouvait en présence (p.~66) du café français,
-qui à ce prix devait ajouter un droit de 44 sous payé au Trésor, et
-devenait dès lors invendable, puisqu'il aurait fallu exiger de
-l'acheteur plus de 4 francs. Il en était de même pour le sucre, et
-pour toutes les denrées coloniales. Si on avait eu la paix sans
-l'invasion étrangère, la manière de procéder la plus naturelle eût été
-de supprimer ces droits graduellement, afin de laisser aux
-marchandises qui en étaient chargées le temps de s'écouler. Mais la
-double invasion des soldats et des produits étrangers s'étant
-accomplie simultanément, il fallait subir la conséquence de ce double
-fait, et ne pas prolonger le mal en prolongeant l'existence de tarifs
-désormais inapplicables. Il fallait par exemple affranchir les cotons
-bruts de tout droit, pour que nos manufactures eussent cette charge de
-moins à supporter dans leur lutte contre les produits britanniques.
-Sur le café, le sucre et les matières coloniales en général, il
-fallait diminuer sensiblement les droits, pour que le commerce
-français pût les fournir en concurrence avec le commerce anglais.
-Ainsi les cafés coûtant 28 sous la livre à Londres, pouvaient bien
-supporter un droit de 6 sous qui les élevait à 34 sous, et permettait
-au commerce de les donner à 38, prix courant à Paris depuis l'entrée
-des étrangers. Sans ces mesures nos marchés auraient été exclusivement
-approvisionnés par les fraudeurs, qui vendaient aux prix les plus bas
-les marchandises introduites en France à la suite de l'ennemi.</p>
-
-<p>Ces motifs clairement exposés servirent de préambule à une ordonnance
-qui modifia provisoirement (p.~67) les tarifs. Par cette ordonnance le
-ministre supprima les droits sur les cotons et diverses matières
-premières, réduisit des sept huitièmes environ les droits sur les
-sucres et les cafés, promit de rétablir les lignes de douanes aussitôt
-que les armées coalisées auraient évacué le territoire, et annonça
-pour cette époque l'établissement de nouveaux tarifs, qui
-protégeraient suffisamment nos manufacturiers contre les
-manufacturiers étrangers, sans leur faire payer trop cher les matières
-premières, et ne grèveraient les denrées coloniales, cotons, sucres,
-cafés, etc., que des droits dont le Trésor avait un besoin
-indispensable.</p>
-
-<p>Sans doute ces mesures, quoique fort sages, ne rassurèrent pas
-complétement nos villes manufacturières, qui redoutaient sous des
-princes venus d'Angleterre une extrême faveur pour le commerce
-britannique, mais elles atténuèrent les souffrances présentes,
-diminuèrent aussi les inquiétudes, et donnèrent lieu d'espérer un
-régime prudemment calculé, dès que les circonstances permettraient
-d'appliquer au commerce et à l'industrie une législation définitive.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement des ponts, des routes, et de l'ordre
-matériel dans les provinces.</span>
-À ces mesures d'intérêt général s'ajoutèrent des mesures de détail
-dans les provinces ravagées par la guerre. On envoya des agents pour
-relever les ponts détruits, réparer les routes impraticables, faire
-enterrer les cadavres, réorganiser le service des postes, rétablir
-l'ordre en un mot dans les choses usuelles et matérielles. De toutes
-parts les populations, affligées des malheurs du pays, mais consolées
-par la paix, commençant à espérer dans (p.~68) les Bourbons, se
-prêtaient à ce qu'on leur demandait, et fournissaient même leurs bras
-pour l'exécution des ordres venus de Paris. Cependant si on parvenait
-à triompher des principales difficultés du moins dans les provinces
-qui avaient cessé d'être occupées, il en était autrement dans celles
-où l'ennemi séjournait encore. Dans celles-là on trouvait l'obstacle
-des troupes étrangères, entendant exercer une autorité absolue, et
-commettant des excès de toutes sortes. Elles ne se bornaient pas à
-piller les châteaux, à ravager les chaumières, à outrager les femmes,
-elles s'emparaient des propriétés de l'État, et essayaient de vendre à
-leur profit les bois, les magasins de sel, les métaux contenus dans
-nos arsenaux. C'était une spoliation universelle, privée et publique,
-qui, outre qu'elle ruinait le pays, exaspérait les populations, et les
-rendait peu favorables au nouveau gouvernement, considéré injustement
-comme allié et complice de l'étranger.</p>
-
-<p>Aussi demandait-on à grands cris la retraite des armées coalisées.
-Elles étaient venues, avaient dit leurs généraux en passant le Rhin,
-non pour humilier la France, mais pour la délivrer. Napoléon étant
-vaincu, désarmé et parti, les Bourbons étant universellement acceptés,
-quelle raison avaient-elles de rester en France?&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La souffrance des provinces occupées par l'ennemi, fait
-naître le désir ardent de l'évacuation du territoire.</span>
-Ce raisonnement si juste, rendu plus frappant par les souffrances
-qu'on éprouvait, avait pénétré dans tous les esprits, et un v&oelig;u
-unanime parvenu aux ministres, des ministres au prince dépositaire de
-l'autorité royale, réclamait l'évacuation immédiate du sol de la
-France. Ce v&oelig;u si naturel, si général, (p.~69) si respectable,
-était pourtant irréfléchi. En effet, pouvait-on parler d'évacuation de
-territoire aux souverains étrangers, sans provoquer aussitôt de leur
-part une demande d'évacuation à l'égard des territoires que nous
-occupions encore? Or, ces territoires, c'étaient des places telles que
-Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue, Berg-op-Zoom, Anvers,
-Mons, Luxembourg, Mayence, Lérida, Tarragone, Figuières, Girone,
-remplies d'un matériel considérable, et quelques-unes de flottes
-magnifiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Imprudence et danger de ce désir.</span>
-Était-il possible de demander aux Autrichiens, aux
-Russes, aux Prussiens, aux Anglais, de quitter la Champagne, la
-Lorraine, l'Alsace, le Languedoc, sans qu'ils nous demandassent
-d'abandonner en même temps des places de premier ordre, qui n'étaient
-pas destinées à nous appartenir? Il devait en résulter le grave
-inconvénient de se dessaisir de gages d'une extrême importance dans la
-négociation de la paix future. Sans doute, les conditions de cette
-paix ne pouvaient pas beaucoup varier, car le principe des frontières
-de 1790 était tellement admis que l'épée victorieuse de Napoléon
-aurait pu seule le faire modifier. Mais en consentant à abandonner les
-provinces rhénanes et la Belgique, c'est-à-dire le Rhin et l'Escaut,
-il restait entre ces fleuves et nos limites de 1790 une belle et
-solide frontière à ménager à la France, comme on le verra bientôt,
-frontière qu'on aurait pu obtenir en négociant avec fermeté et
-patience, au nom des Bourbons, au nom de la bienveillance qu'ils
-inspiraient, au nom du désir qu'on éprouvait de les rendre populaires.
-Un moyen de réussir, c'eût été assurément la possession (p.~70) de
-gages tels que ceux dont on allait se démunir, car il est facile
-d'imaginer l'embarras qu'auraient éprouvé les souverains alliés, s'il
-leur avait fallu recouvrer par la force Hambourg, Magdebourg, Anvers,
-Mayence, etc. Mais était-il possible, nous le répétons, de réclamer
-l'évacuation de la France, sans provoquer à l'instant la même
-réclamation à l'égard des territoires que nous occupions au delà de
-nos anciennes frontières? Évidemment non, et aucun négociateur
-n'aurait été écouté s'il avait élevé l'une de ces prétentions sans
-accueillir l'autre.</p>
-
-<p>On aurait pu à la vérité accorder l'évacuation des places les plus
-éloignées, telles que Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue au
-nord, Lérida, Tarragone, Figuières au midi, en essayant de retenir
-Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, comme plus rapprochées. Mais les
-puissances y auraient vu l'intention de contester le principe des
-frontières de 1790, et elles n'auraient pas plus écouté l'offre d'une
-évacuation partielle que le refus absolu d'évacuation.</p>
-
-<p>Ce qu'il aurait donc fallu, c'eût été de patienter encore un ou deux
-mois, en demandant à l'empereur Alexandre et à ses alliés des ordres
-précis pour qu'on traitât moins cruellement nos malheureuses
-provinces. Si même, au milieu des souffrances qu'on endurait, on eût
-été capable de réfléchir, on n'aurait pas manqué de calculer que les
-armées étrangères, signassent-elles sur-le-champ une convention
-d'évacuation, ne seraient pas parties avant deux mois, surtout à cause
-de leurs prétentions sur quelques-uns de nos magasins, et qu'avant
-deux mois, (p.~71) comme l'événement le prouva, la paix pouvait être
-signée. Le Roi, il est vrai, était absent, mais son absence, qui
-n'empêchait pas de livrer les premières places de l'Europe, n'aurait
-pas dû empêcher non plus de commencer tout au moins à discuter les
-bases de la paix. Mais la douleur ne raisonne pas, et un v&oelig;u aussi
-impérieux qu'unanime obligea le gouvernement à entamer des pourparlers
-pour une évacuation qui devait nécessairement être réciproque.
-Ajoutons encore afin d'être juste, que les points qu'il s'agissait
-d'abandonner, Hambourg, Magdebourg, le Texel, Lérida, Tarragone et
-autres, étaient autant de témoignages d'une politique follement
-ambitieuse, qui était universellement réprouvée à cette époque, et
-dont on ne tenait nullement à conserver les restes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand chargé de négocier l'évacuation du
-territoire.</span>
-M. de Talleyrand, naturellement chargé de conduire la négociation, fut
-écouté par les représentants des puissances avec empressement, et avec
-une feinte bienveillance pour la France, qu'on avait hâte, disait-on,
-de débarrasser de l'occupation étrangère. En réalité, on était fort
-impatient d'obtenir la restitution des places que nous détenions. Sans
-doute la Prusse était assurée, un peu plus tôt ou un peu plus tard,
-d'avoir Magdebourg et Hambourg, l'Angleterre Anvers, l'Autriche
-Mayence: mais il y a dans le désir ardent une impatience qui ne se
-satisfait que par la possession immédiate de l'objet désiré.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conditions de cette évacuation.</span>
-On promit
-donc d'évacuer la France sans aucun retard, à condition que nos
-garnisons évacueraient les points qui viennent d'être énumérés. Il ne
-fut pas même possible d'essayer de retenir (p.~72) Anvers, Mayence,
-Luxembourg, en restituant Hambourg, Magdebourg, etc. Pourtant les
-monarques alliés avaient promis de traiter la France sous les Bourbons
-mieux que sous les Bonaparte. Leurs ministres ne le niaient pas, et en
-restant fermement attachés au principe de la frontière de 1790, ils
-parlèrent d'une extension territoriale au delà des limites de 1790,
-qui pourrait s'exprimer par l'addition d'un million d'âmes. Dans
-l'impossibilité d'obtenir mieux, M. de Talleyrand fut obligé de se
-payer de cette promesse. Restait la question grave du matériel contenu
-dans les places qu'on allait restituer. Dans ces places, il y avait,
-outre l'artillerie de campagne, un vaste matériel de tout genre, qu'on
-aurait pu sinon sauver, du moins disputer. On ne s'en occupa guère,
-tant on était de part et d'autre pressé de conclure. On se contenta de
-stipuler que nos troupes sortiraient avec armes et bagages, et trois
-pièces de campagne par mille hommes. À la vérité, ce n'était qu'une
-perte d'argent, de trente, de quarante millions peut-être, fort peu
-comparable à la perte de territoire; mais enfin, c'était une perte. On
-ne fit attention qu'aux flottes magnifiques que nous avions
-construites, dans certaines places maritimes, et cette partie du
-matériel fut réservée pour devenir un objet de négociation, lorsqu'on
-traiterait de la paix définitive.</p>
-
-<p>En conséquence, on convint que les troupes étrangères évacueraient le
-territoire français (celui de 1790), à mesure que s'effectuerait
-l'évacuation des places lointaines que nous occupions, celles du Rhin
-en dix jours, celles du Piémont et d'Italie en quinze, (p.~73) celles
-d'Espagne en vingt. Les plus éloignées devaient être livrées le 1<sup>er</sup>
-juin. Il était entendu en outre que les prisonniers de toutes les
-nations, dans quelques lieux qu'ils se trouvassent, seraient
-réciproquement et immédiatement rendus.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Convention du 23 avril, laquelle n'est d'abord le sujet
-d'aucune objection.</span>
-Cette convention signée par M. de Talleyrand le 23 avril, fut le même
-jour soumise à M. le comte d'Artois et à son conseil. Chose
-singulière, et qui prouve l'influence ordinaire des préoccupations du
-moment, elle n'y fut l'objet d'aucune observation, parce qu'elle
-répondait à un v&oelig;u universel, celui de l'évacuation du
-territoire<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Le malheureux prince sur lequel elle devait faire peser
-plus tard une impopularité fort peu méritée, incapable d'en prévoir
-les suites, crut de bonne foi qu'il délivrait la France de la présence
-des soldats étrangers, et il la signa avec joie. On la fit publier à
-l'instant même, et le premier jour, elle n'excita pas dans le public
-beaucoup plus de remarques que dans le conseil royal. Mais la critique
-devait s'élever bientôt, et grâce au nouvel état des esprits devenir
-aussi acerbe qu'universelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Changement opéré dans les esprits depuis la déchéance de
-Napoléon.</span>
-Un changement considérable en effet s'était produit dans les esprits,
-depuis la déchéance de Napoléon, c'est-à-dire depuis un mois. De la
-soumission absolue, du silence presque complet qui avaient régné
-pendant l'Empire, on avait passé tout à coup à une singulière vivacité
-de sentiments et de langage. Tandis que dans la masse du public l'idée
-d'abord nouvelle, et un peu surprenante, du retour des Bourbons,
-commençait à se propager, et à paraître sage (p.~74) et nécessaire,
-tandis que les Bourbons commençaient à devenir populaires par leurs
-malheurs et leurs vertus, une querelle vive et amère s'élevait tout à
-coup entre les partis subitement réveillés. La presse avait recouvré
-une certaine liberté de fait, non de droit, car les règlements
-impériaux sur la librairie avaient été maintenus. On s'était borné à
-rendre leur bien aux propriétaires de journaux dépossédés
-arbitrairement par Napoléon, et on avait exigé d'eux la désignation
-d'un rédacteur principal qui répondrait des actes de chaque feuille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de liberté de la presse.</span>
-La liberté de la presse avait ainsi pris naissance sous cette forme
-équivoque, qui la faisait dépendre du directeur de la librairie. Comme
-d'usage elle était devenue la vive expression de la passion du jour,
-et cette passion c'était la haine de l'Empire, de ses guerres
-incessantes, de son gouvernement arbitraire. Il régnait donc un
-affreux déchaînement contre Napoléon, contre sa famille, contre ses
-ministres et tout ce qui lui avait appartenu. Bientôt, remontant en
-arrière, de l'Empire on avait passé à la Révolution, et elle n'avait
-pas été l'objet de moins de colères que Napoléon lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Usage que les royalistes en font contre les hommes de
-l'Empire, et contre ceux de la révolution.</span>
-Bien que le
-comte d'Artois en entrant dans Paris eût parlé d'oubli, bien que le
-Sénat en eût fait une condition expresse du rappel des Bourbons, cet
-oubli, plus facile à promettre qu'à tenir, n'était pratiqué par
-personne. On revenait sur la mort cruelle du duc d'Enghien, et plus
-violemment encore sur la mort inique de l'infortuné Louis XVI. Sous ce
-rapport le déchaînement était devenu tel, qu'on avait négligé un
-moment Napoléon pour s'occuper exclusivement des régicides, et pour
-verser (p.~75) sur eux un torrent d'injures. Assurément il eût fallu
-que la génération présente eût perdu toute mémoire, tout sentiment de
-justice et d'humanité, pour ne pas être saisie d'une pitié profonde en
-se rappelant le supplice infligé par des fanatiques à l'un de nos rois
-les meilleurs, et cependant pour le repos de la France, pour le
-développement de ses destinées, ce cri de la conscience publique était
-une souveraine imprudence. Le clergé, plus inconsidéré encore, s'il
-est possible, que le parti royaliste, et moins fondé dans ses
-emportements, avait aussi ses antipathies, et c'est le cardinal Maury
-qui en était l'objet principal. Des prêtres, dont bien peu avaient osé
-défendre la cause de l'Église pendant la révolution, dont pas un
-n'avait refusé les faveurs de l'Empire, ne pardonnaient pas au
-cardinal Maury, le défenseur le plus éloquent et le plus courageux de
-son ordre, d'avoir accepté le diocèse de Paris. On avait commencé par
-l'abreuver d'outrages, puis on avait déclaré le diocèse vacant, nommé
-des vicaires capitulaires, et fait tout ce qu'il fallait pour obliger
-le cardinal-archevêque à abandonner son poste. Poursuivi avec cette
-violence, il avait quitté Paris, et cédé la place à ses ennemis
-acharnés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les révolutionnaires et les partisans de l'Empire, attaqués
-simultanément, commencent à se rapprocher.</span>
-Quand on recherche ainsi les partis, on les retrouve bien vite. Il
-avait suffi en effet de quelques jours pour ranimer et rallier tous
-les hommes que les royalistes attaquaient de la sorte. Dans le premier
-moment ces hommes, divisés et consternés, s'étaient tus. Les
-révolutionnaires, vengés de l'Empire par sa chute, avaient même
-éprouvé un instant de joie. Les (p.~76) fonctionnaires civils, les
-militaires, pressés d'assurer leur existence, n'avaient songé d'abord
-qu'à donner leur adhésion aux Bourbons, et l'avaient donnée en
-maudissant le Sénat qui avait détrôné Napoléon, et en applaudissant
-aux railleries des royalistes contre lui. Mais après quelques jours de
-réflexion, révolutionnaires, fonctionnaires civils, militaires,
-avaient senti que leur sort était commun, et que si le Sénat les avait
-frappés en frappant Napoléon, il les défendait aussi en stipulant des
-garanties constitutionnelles. Ils commençaient donc à se ranger
-derrière lui. En lisant dans les journaux du parti triomphant, les
-seuls qui usassent alors de la liberté de la presse, des déclamations
-furieuses contre tout ce qui s'était fait depuis 1789, en voyant
-surgir autour des princes, autour des commissaires extraordinaires
-tous les hommes d'autrefois, ils sentaient que sous le nouvel ordre de
-choses ils ne pouvaient manquer d'être en péril, ou au moins en
-défaveur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affluence des militaire à Paris.</span>
-Les militaires notamment (nous voulons parler des
-officiers), quittant les rangs à l'exemple des soldats, s'étaient
-transportés en masse à Paris. On ne rencontrait qu'eux dans les rues
-et les lieux publics, où ils venaient prendre part à l'agitation
-générale, et chercher à savoir ce qu'ils deviendraient. Le ministre de
-la guerre, le général Dupont, avait rendu une ordonnance pour leur
-prescrire de retourner à leur corps, seul lieu, disait cette
-ordonnance, où ils connaîtraient la destination qui leur était
-réservée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Commencement d'inquiétude et d'irritation chez eux.</span>
-Au milieu de la confusion régnante, presque aucun de ces
-officiers n'avait obéi. Ils continuaient de remplir la capitale, où
-la présence des soldats (p.~77) étrangers les irritait profondément,
-et provoquait de leur part les propos les plus dangereux. Ils aimaient
-surtout à se déchaîner contre les <em>traîtres</em>, qui avaient livré,
-disaient-ils, Napoléon et la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La convention du 23 avril, d'abord accueillie comme
-naturelle, devient l'objet d'un déchaînement universel.</span>
-La convention du 23 avril, dont nous venons d'exposer les conditions
-inévitables, d'abord reçue comme naturelle, et même comme
-très-désirable puisqu'elle stipulait l'évacuation du territoire, fut
-bientôt jugée autrement par ces esprits mal disposés. Bien
-qu'Hambourg, Magdebourg, Lérida, n'intéressassent guère la vraie
-grandeur de la France, ces noms pourtant rappelaient des souvenirs
-immortels, et d'ailleurs en voyant s'ajouter à la liste de ces postes
-lointains, ceux de Mayence, de Luxembourg, de Wesel, de Flessingue,
-d'Anvers, qu'on s'était habitué à regarder comme français, en voyant
-toutes ces forteresses cédées d'un trait de plume, sans aucune
-garantie de dédommagement, les militaires éprouvèrent une douleur
-sincère. Le public lui-même, le public raisonnable, désintéressé,
-malgré la joie de la paix, malgré la prévention très-fondée contre les
-conquêtes lointaines, finit par ressentir une profonde tristesse de
-l'abandon de tant de places importantes, ne cria pas à la trahison
-comme les militaires, mais sentit bien qu'on était sous la main de fer
-des étrangers, et que tout en flattant la France pour la rendre plus
-maniable, ils ne lui laisseraient de sa grandeur que ce qu'ils ne
-pourraient pas lui ôter.</p>
-
-<p>Néanmoins une vive et universelle satisfaction de la paix était
-toujours le sentiment dominant, et si on entendait un blâme amer,
-c'était dans la bouche (p.~78) des hommes dont l'existence était mise
-en question par le changement de gouvernement, ou qui étaient troublés
-dans leur retraite par le déchaînement des passions royalistes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. le comte d'Artois pour plaire à tout le
-monde.</span>
-Le comte d'Artois, du reste, faisait ce qu'il pouvait pour contenter tout
-le monde, et surtout pour gagner l'armée. Il invitait à dîner les
-maréchaux, les généraux, les colonels présents à Paris, déployait afin
-de leur plaire tout ce qu'il avait de bonne grâce, mais il était clair
-à leurs yeux qu'ils n'étaient aux Tuileries que des invités, et non
-des commensaux. Les hôtes véritables de ce palais, que tant de
-générations, diverses d'origine, d'esprit, de sentiments, avaient
-traversé et devaient traverser encore, les hôtes véritables étaient
-les royalistes, qui commençaient à affluer en grand nombre soit de la
-province, soit de l'émigration.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa complaisance imprudente pour ses amis.</span>
-Moins caressés, moins flattés sans
-doute que les chefs de l'armée, mais évidemment plus chéris, ils
-jouissaient seuls d'une réelle intimité. Ils entraient à toute heure,
-et quand M. le comte d'Artois ne pouvait pas les accueillir lui-même,
-il chargeait ses familiers de ce soin. On recevait, comme nous l'avons
-déjà dit, leurs témoignages, leurs offres de service; on recevait de
-plus leurs rapports, on les laissait se constituer en une sorte de
-police, qui simplement officieuse aujourd'hui, prétendrait bientôt à
-un autre rôle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Licence accordée aux hommes de main.</span>
-Nous avons parlé déjà de ces hommes de main, que M. le
-comte d'Artois avait la faiblesse d'admettre auprès de lui, et à qui
-on avait l'imprudence de donner, ou de laisser prendre des
-commissions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Outrage commis envers la princesse Catherine de
-Wurtemberg.</span>
-Quelques-uns de ces hommes s'étaient chargés de courir
-après la princesse Catherine, (p.~79) femme du prince Jérôme Napoléon.
-Cette princesse, fille du roi de Wurtemberg, objet par ses qualités
-personnelles d'un respect mérité, fut arrêtée près de Fossard, tandis
-qu'elle cherchait à se rendre en Allemagne. On la dépouilla
-complétement. Les hommes qui l'avaient arrêtée, se disant munis d'une
-commission officielle, dont le prétexte était de faire rentrer au
-Trésor les valeurs appartenant à l'État, vinrent apporter aux
-Tuileries les coffres à bagages qu'ils avaient enlevés, et qui, en
-apparence du moins, semblaient intacts. À peine l'acte était-il
-consommé, que l'empereur de Russie, informé et indigné de ce qui
-s'était passé, envoya son ministre se plaindre, et demander réparation
-de l'outrage fait à une princesse respectable, couverte par le traité
-du 11 avril, et de plus, sa proche parente. On se hâta pour première
-satisfaction de rendre les coffres, qui furent trouvés vides. Les
-diamants de la princesse, estimés à environ 1,500,000 francs, avaient
-disparu. Les hommes qui l'avaient arrêtée se défendirent en niant ce
-qu'on leur reprochait, et menacèrent, si on les poursuivait, de
-compromettre le gouvernement provisoire en déclarant de quelle
-commission ils étaient chargés. Cette commission, ils n'en faisaient
-pas mystère, avait été d'assassiner Napoléon.</p>
-
-<p>La chose assurément était fort douteuse, mais au milieu de ce chaos,
-il était évident que beaucoup d'imprudences de langage avaient été
-commises, et que si on continuait de la sorte, les incidents fâcheux
-pourraient se multiplier.
-<span class="sidenote" title="En marge">On commence à désirer l'arrivée de Louis XVIII, même parmi
-les amis du comte d'Artois.</span>
-M. le comte d'Artois était à Paris depuis
-une vingtaine de jours, et déjà (p.~80) on désirait que Louis XVIII
-arrivât pour prendre en mains les rênes de l'État. C'était le v&oelig;u
-des amis éclairés du Prince, c'était le v&oelig;u du Prince lui-même,
-qui, bien qu'aimant à se mêler de tout, était cependant effrayé de la
-responsabilité qu'il assumait chaque jour sur sa tête. C'était, en
-effet, tantôt sur le sort des impôts, tantôt sur le sort du commerce
-ou du territoire lui-même, qu'il fallait prononcer, en l'absence d'un
-frère que M. le comte d'Artois craignait, qui était roi, et fort
-jaloux de son autorité. Ses deux fils l'avaient rejoint. Le duc
-d'Angoulême, prince modeste, courageux, peu spirituel mais sage et
-sensé, était depuis plus d'un mois descendu à Bordeaux. Le duc de
-Berry, doué d'esprit naturel, de sentiments généreux mais emportés,
-avait pénétré en France par la Bretagne et la Normandie. On était allé
-recevoir aux portes de Paris, avec beaucoup de pompe et de grandes
-démonstrations de joie, ces deux jeunes princes, qui avaient amené à
-leur suite un nouveau contingent de royalistes ardents, et ce n'était
-pas une garantie de plus d'unité et de sagesse dans le gouvernement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de divers personnages pour prévenir louis XVIII
-dans le sens de leurs propres idées.</span>
-La présence du Roi était donc justement désirée, parce qu'on espérait
-en sa prudence, et parce qu'on était impatient de voir résoudre le
-plus tôt possible une foule de questions laissées en suspens jusqu'à
-son arrivée. Comment ce monarque accueillerait-il les conditions que
-le Sénat prétendait lui imposer? Quelle valeur accorderait-il aux
-engagements pris en son nom par le comte d'Artois? C'étaient là des
-doutes auxquels il importait de mettre un terme, et en attendant
-chacun avait cherché à prévenir (p.~81) Louis XVIII en faveur de ses
-idées et de ses intérêts. Le comte d'Artois avait fait dire à son
-frère qu'on ne l'avait engagé que d'une manière très-générale, que par
-conséquent il restait absolument libre à l'égard du texte même de la
-Constitution sénatoriale, plus libre encore à l'égard du serment
-exigé; qu'il n'y avait d'obligation véritable, et même avec réserve de
-la volonté royale, que relativement aux bases générales de la
-Constitution, ce qui laissait une grande latitude. Évidemment M. le
-comte d'Artois, pour se justifier d'avoir beaucoup pris sur lui,
-cherchait à atténuer les engagements contractés envers le Sénat. M. de
-Talleyrand, qui avait d'abord envoyé auprès de Louis XVIII M. de
-Liancourt (lequel n'avait été ni accueilli, ni écouté, comme on le
-verra bientôt), et puis d'autres personnages moins dignes de cette
-mission, M. de Talleyrand, au lieu de tenir le langage de la raison,
-avait fait entendre celui de la complaisance, et voulant lui aussi
-persuader au nouveau roi qu'on avait ménagé son autorité, lui avait
-fait dire que moyennant des flatteries aux maréchaux, et une
-déclaration générale conforme aux idées régnantes, publiée au moment
-de son entrée en France, on satisferait à toutes les nécessités du
-jour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'écrivent à Louis XVIII, M. le comte d'Artois, M. de
-Talleyrand, et M. de Montesquiou.</span>
-M. de Montesquiou, tout en restant à son point de vue personnel,
-avait été plus véridique et plus ferme. Il avait montré en écrivant à
-Louis XVIII beaucoup d'irritation contre le Sénat et contre la
-prétention de ce corps d'imposer des conditions à la royauté, mais il
-n'avait dissimulé ni la gravité des engagements pris, ni la force que
-conservait le Sénat. Il (p.~82) avait dit que la France n'était pas
-aussi royaliste qu'on se plaisait à le supposer; que beaucoup de gens
-regrettaient l'Empire; que d'autres, fort attachés encore aux idées de
-la révolution, n'étaient pas décidés à en faire bon marché; que
-l'armée surtout était généralement hostile à la dynastie légitime; que
-ces mécontents de tout genre, ayant la force matérielle de leur côté,
-étaient prêts à se mettre derrière le Sénat et à donner à ce corps une
-puissance redoutable; qu'il fallait donc compter avec lui, quelque
-désagrément qu'on y trouvât; qu'on pourrait bien tirer quelque parti
-de la jalousie du Corps législatif, mais que ce corps était faible,
-incomplet, que le Sénat restait l'autorité principale, et qu'il
-fallait prendre dans sa Constitution ce qu'il y avait de moins
-mauvais, pour en composer un acte qui émanerait de l'autorité royale
-seule; que d'ailleurs la situation des finances était impérieuse,
-qu'elle exigerait probablement un emprunt considérable, et que, sans
-l'intervention des grands corps de l'État, on ne trouverait pas de
-prêteurs. Bien que ces notions fussent incomplétement vraies, elles
-représentaient plus exactement l'état des choses que celles qu'avaient
-fait parvenir M. le comte d'Artois et M. de Talleyrand. Du reste, les
-unes comme les autres furent à Hartwell un sujet de surprise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Louis XVIII en Angleterre, et sentiments qu'il
-éprouve en apprenant les événements de Paris.</span>
-Louis XVIII, qui, après la mort de Louis XVII, fils infortuné de
-l'infortuné Louis XVI, était devenu roi légitime, d'après les
-principes de l'hérédité monarchique, résidait depuis plusieurs années
-à Hartwell en Angleterre, où ses goûts studieux, son immobilité
-naturelle, l'avaient fixé. Il s'était pour ainsi (p.~83) dire endormi
-dans la paisible uniformité de son exil, lorsque les événements
-terribles de 1812 vinrent éveiller en son c&oelig;ur l'espérance presque
-éteinte. Aussi eut-il soin de faire certaines déclarations un peu
-moins vagues que les précédentes, et contenant promesse de réformer
-les anciens abus, d'oublier le passé, de respecter l'aliénation des
-biens nationaux, ce qui constituait alors tout le programme de
-l'émigration la plus libérale. Ces déclarations répandues en Europe
-n'avaient guère pénétré en France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il est porté d'abord à admettre la Constitution du Sénat.</span>
-Lorsque Louis XVIII apprit les
-actes du Sénat, il en ressentit une joie tout aussi vive que celle
-qu'avait éprouvée M. le comte d'Artois, quoique moins expansive, et
-dans le premier moment il ne songea pas plus que son frère n'y avait
-songé à Nancy, à disputer sur les conditions de son rappel au trône.
-En conséquence M. de Blacas, devenu son homme de confiance et
-l'exécuteur de toutes ses volontés, reçut l'ordre de préparer l'acte
-de son adhésion à la Constitution sénatoriale. Il ne lui semblait pas
-en effet que ce fût acheter trop cher son retour en France, que
-d'accepter une forme de gouvernement qui, depuis qu'il était à
-Hartwell, se pratiquait sous ses yeux au grand avantage de
-l'Angleterre, et sans autre inconvénient que des désagréments
-quelquefois assez sérieux pour les ministres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les communications qu'il reçoit du comte d'Artois, de M. de
-Talleyrand et de M. de Montesquiou changent ses premières
-dispositions, et il se décide à attendre.</span>
-Ce fut dans ces dispositions que le trouvèrent les émissaires de M. le
-comte d'Artois, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou. Fort
-accommodant, comme on le voit, pour les choses, il le fut beaucoup
-moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux
-unes qu'aux autres. Les choses (p.~84) n'ont pas de visage, les
-personnes au contraire en ont un, qui souvent réveille des impressions
-pénibles ou des rancunes implacables. Le respectable M. de Liancourt,
-odieux à l'ancienne noblesse pour avoir montré du bon sens dans les
-premiers jours de la Révolution, et chargé par M. de Talleyrand de se
-rendre à Hartwell, y fut accueilli avec une telle froideur qu'il
-repartit immédiatement, n'étant pas d'humeur à humilier devant des
-émigrés, de quelque rang qu'ils fussent, sa haute naissance, ses
-lumières et son honorable vie. L'accueil fut différent pour les autres
-messagers de M. de Talleyrand, et pour ceux notamment du comte
-d'Artois et de M. de Montesquiou. Dès que Louis XVIII eut appris par
-eux qu'on avait sauvé le principe essentiel de la légitimité royale,
-tel que l'entendaient les rigoristes du royalisme, qu'il pouvait
-non-seulement conserver les couleurs de l'antique royauté, mais ne
-point subir de condition, ne point prêter de serment, et qu'il
-suffirait d'une déclaration générale de principes pour satisfaire aux
-exigences de la situation, il se hâta de mettre de côté son acte
-d'adhésion, et de prendre une attitude tout à fait royale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII prend le parti de voyager lentement pour se
-rendre en France.</span>
-On lui avait conseillé de marcher lentement en quittant l'Angleterre, pour
-recueillir sur sa route les hommages des populations, et de faire une
-station dans l'un des châteaux de l'ancienne royauté, celui de
-Compiègne par exemple, magnifiquement restauré par Napoléon. Là il
-pourrait voir, entendre tout le monde, faire connaissance avec les
-hommes et les choses, avant d'entrer dans Paris et de prendre des
-engagements qui cette fois (p.~85) seraient personnels et
-obligatoires. Il agréa ce conseil, et il décida qu'après avoir visité
-à Londres l'hôte auquel il était redevable d'une si noble hospitalité,
-le Prince régent d'Angleterre, il se rendrait par Calais à Compiègne,
-pour y recevoir un premier hommage de ses sujets.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Séjour de Louis XVIII à Londres.</span>
-C'est le 20 avril que Louis XVIII fit son entrée à Londres. On devine,
-sans qu'il soit besoin de le dire, quels sentiments devaient éprouver
-les Anglais en voyant rétablie sur le trône de France la maison de
-Bourbon. Tandis que toutes les puissances de l'Europe avaient, l'une
-après l'autre, reconnu ce qu'on appelait l'usurpateur, et avaient même
-expulsé les Bourbons de chez elles, l'Angleterre seule n'avait jamais
-reconnu Napoléon en qualité d'empereur, avait accueilli les princes
-proscrits, et les avait couverts de son inviolable hospitalité. Au
-fond, bien que ses ministres le niassent au Parlement, elle avait
-toujours poursuivi le rétablissement des Bourbons, comme ce qui la
-vengerait le plus complétement de Napoléon et de la Révolution
-française. Quoiqu'elle eût plus d'une fois désiré la paix, quoiqu'elle
-eût été plus d'une fois prête à la conclure, et qu'elle n'en eût été
-empêchée que par l'obstination de Napoléon à l'égard de l'Espagne,
-elle oubliait actuellement ces heures de faiblesse, ne songeait qu'au
-dernier triomphe de la coalition, et s'en attribuait tout le mérite.
-Ce n'était pas, à l'entendre, aux généraux prussiens, autrichiens, ou
-russes, qui avaient eu affaire à Napoléon dans les terribles campagnes
-de 1813 et de 1814, qu'on était redevable (p.~86) du succès
-définitif, c'était à lord Wellington, qui cependant avait eu à se
-mesurer non pas avec Napoléon mais avec le maréchal Soult. Personne
-n'eût effacé ces idées de l'esprit des Anglais, en proie à une
-véritable ivresse de joie et d'orgueil. Il est certain qu'ils avaient
-eu au résultat une part considérable, et qu'ils étaient appelés à
-recueillir la plus grande part du profit. Ils se figuraient surtout,
-et beaucoup plus que cela ne devait être, que les princes de Bourbon,
-pénétrés de reconnaissance, formés à leurs m&oelig;urs, imbus de leur
-esprit, seraient les appuis les plus constants de la politique
-britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil enthousiaste que les Anglais font à Louis XVIII.</span>
-Aussi résolurent-ils de faire à Louis XVIII un accueil
-magnifique. Pendant les trois jours que ce prince passa dans la ville
-de Londres, tous les Anglais portèrent la cocarde blanche à leur
-chapeau, et il fut reçu avec autant d'acclamations qu'il aurait pu
-l'être dans sa propre capitale. Il entra dans le palais du Prince
-régent, ayant à sa droite ce prince sur le bras duquel il s'appuyait,
-ayant à sa gauche le duc d'York, et alla ainsi occuper le fauteuil
-royal, comme roi et comme hôte. À peine assis, entouré des deux
-familles royales, et d'un immense concours de seigneurs anglais, il
-écouta dans l'attitude la plus fière le discours du Prince régent, qui
-le félicita de son retour sur le trône de France, et l'en félicita
-comme d'un événement heureux non-seulement pour la France, mais pour
-l'Angleterre, pour l'Europe, pour le monde entier, événement dont les
-Anglais, en particulier, éprouvaient une vraie joie de famille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Remercîment à l'Angleterre dans un langage trop peu
-réfléchi.</span>
-Louis XVIII répondit à ce discours en remerciant le Prince de (p.~87) ses
-témoignages d'amitié, de sa généreuse hospitalité, et ajouta ces
-paroles, tristement mémorables, que c'était <em>à ses sages conseils, à
-ses nobles efforts, à l'infatigable persévérance de sa nation, qu'il
-attribuerait toujours, après la Providence, le rétablissement de sa
-famille sur le trône de France</em>.</p>
-
-<p>De telles paroles, répondant si à propos aux prétentions des Anglais,
-et même à leurs espérances, furent accueillies par eux avec transport.
-Propagées à l'instant avec la promptitude de la publicité britannique,
-elles produisirent un effet extraordinaire. Louis XVIII en les
-prononçant n'avait-il songé qu'à ses hôtes, auxquels il voulait
-témoigner sa juste gratitude dans les termes les plus propres à les
-toucher? ou bien avait-il songé au Sénat, qui prétendait le rappeler
-conditionnellement au trône, aux souverains du continent qui
-appuyaient le Sénat, et qui se fondant eux aussi sur les services
-rendus à la maison de Bourbon, prétendaient lui donner et lui faire
-écouter leurs conseils? Voulait-il dire aux uns comme aux autres qu'il
-n'était l'obligé que de Dieu et de l'Angleterre? On ne sait; mais il
-est probable qu'il n'avait été dominé que par un pur sentiment de
-courtoisie envers la nation dont il se croyait l'obligé plus que
-d'aucune autre. Quoi qu'il en soit de ces paroles, l'effet, ainsi
-qu'il arrive souvent, devait être plus grand que la cause.</p>
-
-<p>Fêté à Londres pendant trois jours, applaudi avec frénésie partout où
-il paraissait, Louis XVIII avant de partir remit au Prince régent le
-cordon bleu, distinction la plus éclatante que pût accorder la
-royauté française, et qui supposait le rétablissement (p.~88) de
-l'ordre du Saint-Esprit, puis quitta Londres le 23 avril, arriva le
-même jour à Douvres, accompagné du Prince régent, de la plupart des
-princes anglais, et des premiers personnages de l'aristocratie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Calais.</span>
-Le lendemain 24 il s'embarqua, et fit voile vers Calais, escorté d'une
-flotte de huit vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates, et d'une
-multitude de bâtiments légers. La population de Douvres et des
-environs, portant la cocarde blanche au chapeau, agitant des mouchoirs
-blancs, et ayant à sa tête le Prince régent lui-même, salua le
-monarque français de ses cris, de ses v&oelig;ux, et n'abandonna le
-rivage qu'après l'avoir perdu de vue. Le duc de Clarence accompagna
-Louis XVIII jusqu'à la côte de France, et le quitta au bruit du canon
-des deux nations, qui n'avait pas retenti en ces lieux depuis le camp
-de Boulogne! Quel contraste! quels changements! Hélas, dans notre
-siècle agité, il a suffi souvent d'une ou deux années pour assister
-aux spectacles les plus contraires et les plus étranges!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi reçu presque à genoux par les premières populations
-qu'il rencontre.</span>
-En arrivant à Calais le Roi trouva une multitude considérable qui
-l'attendait pour ainsi dire à genoux. Une fois les esprits faits à
-l'idée du rétablissement des Bourbons, c'était à qui chercherait à
-jouir, à profiter, à s'émouvoir de leur présence. D'ailleurs toute
-ville de province qui reçoit le souverain, ravie de l'honneur qu'on
-lui accorde, vivement frappée d'un spectacle nouveau et rare pour
-elle, éprouve des transports d'amour, sincères mais pas aussi durables
-qu'elle le croit, qu'elle le dit, et qu'on voudrait l'espérer. Ce
-n'est pas avec de la joie, mais avec des larmes que Louis XVIII fut
-accueilli, car (p.~89) l'empire des souvenirs exerçait en cette
-occasion une immense influence, et en songeant à la longue et
-sanglante tragédie commencée en 1789, terminée en 1814, les Français
-pouvaient certainement répandre des larmes qui n'étaient pas feintes.
-La flatterie s'ajoutant comme toujours à l'émotion, on devine toutes
-les démonstrations dont Louis XVIII devint l'objet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Compiègne.</span>
-Après avoir
-consacré une journée à la population de Calais et des environs, il
-alla coucher le 26 à Boulogne, le 27 à Abbeville, le 28 à Amiens,
-savourant lentement l'encens brûlé devant son autorité légitime, et le
-29 enfin il fit son entrée à Compiègne, où l'attendaient ce que la
-France et l'Europe contenaient alors de plus grand et de plus
-illustre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impatience générale qu'on éprouve de connaître Louis
-XVIII.</span>
-L'impatience de voir le Roi, de le connaître, était extrême, car au
-stimulant de la curiosité se joignait celui de l'intérêt. À quel
-maître auraient affaire ces nouveaux sujets, les uns originaires de la
-Révolution et de l'Empire, les autres de l'émigration? À quel allié
-auraient affaire ces monarques du continent, qui venaient de rétablir
-la maison de Bourbon sur le trône, et qui déjà entendaient contester
-leurs services? Telles étaient les questions que tout le monde
-s'adressait. À juger par l'attitude et les premières paroles de Louis
-XVIII, on aurait été tenté de le considérer comme le plus haut, le
-plus orgueilleux, le moins sage des émigrés. En effet, ses paroles au
-Prince régent avaient déjà fort inquiété les hommes qui avaient prêté
-la main à la dernière révolution, désagréablement affecté l'armée qui
-détestait l'Angleterre plus qu'aucune autre des puissances, (p.~90)
-et enfin désobligé les souverains alliés eux-mêmes, qui n'admettaient
-pas que l'Angleterre eût tout fait, et fût presque l'égale de la
-Providence dans les derniers événements. Pourtant on eût été injuste
-envers Louis XVIII si on l'eût jugé d'après ces premières
-manifestations.</p>
-
-<a id="img090" name="img090"></a>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/img090.jpg" width="400" height="520" alt="" title="Louis XVIII." />
-<p class="smcap">LOUIS XVIII.</p>
-</div>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère et aspect physique du nouveau monarque.</span>
-L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on
-connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême
-différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de
-grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le
-comte de Provence, devenu Louis XVIII, montrait d'embarras et de
-pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge
-dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec
-peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec
-d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise,
-et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes
-infirmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et
-fière une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de
-celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout
-remarquable par un &oelig;il vif et dominateur qui aurait pu convenir à
-un homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité
-et d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y
-avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit
-différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M.
-le comte d'Artois, profitant de ses avantages personnels, avait jadis
-cherché et trouvé les (p.~91) plaisirs du monde, avait mené ainsi
-une vie frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis l'heure du malheur
-arrivant s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne
-manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au
-contraire, privé des avantages physiques de son frère, avait cherché
-des dédommagements dans l'étude, s'y était appliqué, avait tâché de
-devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait
-fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien
-entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire,
-Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang,
-avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis les
-mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte d'Artois, avait en
-philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des
-opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et
-les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par
-modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes
-et les autres pour se distinguer de son puîné, qu'il n'approuvait pas,
-qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du c&oelig;ur,
-bien qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu
-égoïste, recherchant par dessus tout le repos que ses infirmités lui
-rendaient nécessaire, tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au
-principe de son autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun
-monarque au monde, toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait
-devant elle, détestant les affaires, les fuyant avec empressement
-pour le commerce de ses auteurs favoris qui étaient (p.~92) les
-Latins, qu'il citait souvent et à propos, bel esprit couronné en un
-mot, infiniment propre par ce qu'il avait et par ce qui lui manquait à
-ce rôle peu actif de roi constitutionnel, dont les souverains
-d'Angleterre ont si heureusement pris l'habitude pour eux et pour leur
-pays, Louis XVIII était garanti par ses défauts autant que par ses
-qualités, des excès dans lesquels son frère était menacé de tomber.
-Tel était ce prince, tel l'impartiale histoire doit, ce nous semble,
-le présenter aux générations futures.</p>
-
-<p>On n'aurait pas fait connaître Louis XVIII tout entier, si on ne
-parlait d'un personnage qui passait alors pour exercer sur lui la plus
-grande influence; c'était M. de Blacas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rôle et caractère de M. de Blacas.</span>
-Les hommes atteints
-d'infirmités physiques, princes ou non, ont besoin d'intimité beaucoup
-plus que les autres. Ce besoin augmente, si, comme Louis XVIII qui
-était veuf sans enfants, ils n'ont pas de famille, et si, de plus, ils
-occupent un trône, ils ont le moyen de composer cette intimité d'amis
-assidus, obséquieux, soumis, qu'on nomme quelquefois des favoris, et
-auxquels, à tort ou à raison, on s'en prend volontiers de toutes les
-fautes du règne. Louis XVIII avait eu longtemps auprès de lui M.
-d'Avaray, et celui-ci étant mort, il l'avait remplacé par M. de
-Blacas. Issu d'une noble famille de Provence, émigré de bonne heure,
-partageant tous les sentiments de l'émigration française, y apportant
-au lieu de fougue une froide obstination, honnête homme, hautain, de
-grande taille, roide de corps et de caractère, ayant tout le bon sens
-compatible avec l'esprit de parti, du reste plus (p.~93) soucieux de
-dominer dans l'intérieur du Prince que dans l'État, ayant en outre
-comme son maître une utile distraction des affaires dans un goût
-délicat pour les arts, M. de Blacas pouvait être dans les mains d'un
-premier ministre habile qui aurait su plier la cour aux desseins du
-gouvernement, un instrument précieux, car il eût été un moyen de faire
-parvenir au pied du trône la vérité qu'il aimait quand il avait su la
-discerner. Quoi qu'il en soit, après avoir salué et flatté Louis
-XVIII, c'était à M. de Blacas que les courtisans de tous les régimes
-allaient bientôt apporter leur fade et grossier encens.</p>
-
-<p>Lorsque Louis XVIII, amenant avec lui madame la duchesse d'Angoulême,
-sa nièce qu'il appelait sa fille, les deux Condé, père et grand-père
-du duc d'Enghien, affectant ainsi de s'entourer des grandes victimes
-de la révolution, approcha de Compiègne, la foule des courtisans, ceux
-qui ne pouvaient être autre chose, et ceux qui auraient pu être
-beaucoup mieux, les maréchaux par exemple, se précipitèrent au-devant
-de lui avec un empressement inouï, et s'ils l'avaient osé, si le
-prince l'avait permis, se seraient jetés à ses genoux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux vont au-devant du Roi.</span>
-Les maréchaux
-avaient confié à Berthier, à cause de son âge, de sa situation, de son
-esprit, le soin de parler pour eux, et lui, brisé par les événements,
-préoccupé de l'avenir de ses enfants, avait accepté ce rôle, dont au
-fond du c&oelig;ur il sentait l'inconvenance. Sans proférer une parole
-offensante pour le grand homme dont il avait partagé la gloire, il
-débita les banalités qui se trouvaient alors dans toutes les
-bouches.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Discours du prince Berthier.</span>
-Les maréchaux représentants de l'armée, accouraient,
-(p.~94) disait-il, au-devant d'un père, que la France avait eu le
-malheur de méconnaître trop longtemps, mais auprès duquel, éclairée
-par l'expérience et l'infortune, elle revenait avec des transports de
-joie, bien sûre d'y retrouver le repos, la prospérité, la gloire même,
-dont elle avait joui sous le sceptre d'Henri IV et de Louis XIV. Les
-chefs de l'armée s'empressaient d'offrir à ce père leur c&oelig;ur et
-leur épée, qui n'ayant jamais appartenu qu'à la France, étaient dus
-surtout au souverain légitime de cette France restaurée et
-régénérée.&mdash;Si ce n'est le texte même, c'est du moins le sens de la
-harangue prononcée par Berthier, sens qu'il faut reproduire parce
-qu'il était celui de tous les discours du moment.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Flatteries du Roi à l'égard des maréchaux.</span>
-Le Roi bien averti que les maréchaux étaient de tous les hommes de la
-révolution ceux qu'il était le plus utile et le plus facile de
-flatter, adoucit par la grâce la plus parfaite tout ce que le rang et
-la nature lui avaient donné de hauteur. Il leur tendit la main, leur
-dit que dans son exil il avait applaudi à leurs exploits, que ces
-exploits avaient été pour son c&oelig;ur paternel une douce consolation
-des maux de la France, qu'il était heureux de les rencontrer les
-premiers en rentrant dans le patrimoine de ses ancêtres, qu'il voulait
-s'appuyer sur eux, qu'il leur apportait la paix, bien précieux dû à sa
-famille, mais que si jamais cette paix pouvait être troublée, tout
-vieux, tout infirme qu'il était, il marcherait à leur tête sous la
-bannière du vieil honneur français.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scènes au château de Compiègne.</span>
-Puis aux paroles conformant le
-geste, Louis XVIII prit le bras de deux des maréchaux pour se mouvoir
-dans les vastes appartements de Compiègne, distribua (p.~95) des
-saluts affectueux à la foule des empressés qui l'entouraient, revint
-toujours de préférence aux maréchaux, adressa à chacun d'eux un mot
-adapté à sa vie, parla de goutte au vieux républicain Lefebvre qui
-était goutteux, parla au malheureux Marmont de la blessure qu'il avait
-reçue à Salamanque, les présenta tous l'un après l'autre à sa nièce, à
-ses cousins, les retint à dîner, pendant le repas but à l'armée avec
-une liqueur anglaise, et ne les quitta pas sans les avoir charmés par
-un mélange de bonne grâce et de dignité, qui n'avait rien de commun
-avec l'amabilité du comte d'Artois, ni avec la brusquerie de Napoléon,
-dure mais pleine d'attrait.</p>
-
-<p>Les esprits observateurs remarquèrent avec peine chez cette auguste
-famille des habitudes étrangères dont elle ne semblait pas même
-s'apercevoir; ils remarquèrent le costume tout anglais de madame la
-duchesse d'Angoulême, ainsi que sa froideur que le respect inspiré par
-ses malheurs faisait aisément excuser; mais les esprits observateurs
-sont rares, surtout en pareille circonstance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme des invités de Compiègne pour la famille
-royale.</span>
-La masse des assistants
-fut ravie, et il faut avouer qu'il y avait dans ce qu'on voyait de
-quoi toucher vivement les imaginations, car on y rencontrait deux
-grands prestiges bien rarement réunis, l'antiquité la plus vénérable
-et la nouveauté. En présence de cette antique famille, les hommes
-anciens se retrouvaient à leur place, les hommes nouveaux se croyaient
-confirmés dans celle qu'ils avaient acquise. Si, à l'arrivée de M. le
-comte d'Artois, on avait fait des comparaisons désavantageuses pour
-l'Empire, ce fut bien pis à Compiègne! À entendre les hôtes réunis
-dans ce château, (p.~96) on savait enfin ce que c'était que la
-<em>majesté</em>, dont jusqu'ici on n'avait pas même eu l'idée. Et pourtant
-la plupart de ces hommes avaient eu l'honneur d'approcher le génie
-dans ce qu'il avait de plus grand et de plus saisissant! Avouons-le
-néanmoins, s'ils avaient voulu dire qu'entre l'autorité d'un prince
-destiné au trône par sa naissance, joignant à l'éclat de son origine
-l'esprit, le savoir, la noblesse du visage, entre cette autorité
-calme, sereine, ne doutant jamais d'elle-même, et le commandement
-impérieux, inégal, préoccupé, souvent dur et brusque du génie, il y a
-une différence très-réelle, ils auraient eu raison. Mais bien peu
-d'entre eux avaient le tact assez fin pour discerner ces différences,
-et il était singulier d'entendre Marmont, Ney, Kellermann, Oudinot,
-Moncey, Berthier, ne parler que de la <em>majesté</em> du roi Louis XVIII, et
-répéter à tout venant qu'ils n'avaient rien vu de pareil. C'est là
-l'éternelle comédie humaine, que les hommes ne se lassent jamais de
-jouer, l'eussent-ils jouée cent fois, et sur laquelle il faut passer
-rapidement, car on aura beau mettre et remettre ce miroir sous leurs
-yeux, on ne parviendra point à les corriger de leur idolâtrie pour la
-puissance qui s'élève! Il devait y avoir à Compiègne quelque chose de
-plus sérieux que les réceptions officielles, c'étaient les entrevues
-de Louis XVIII avec les grands personnages ayant dans les mains les
-ressorts qui faisaient mouvoir les choses.</p>
-
-<p>Déjà le Roi, pendant son voyage fort lent de Calais à Compiègne, avait
-envoyé M. de Blacas à Paris, pour s'informer auprès du comte d'Artois
-et des royalistes les plus sûrs de tout ce qu'il avait intérêt
-(p.~97) à savoir. M. le comte d'Artois lui-même avait couru se jeter
-dans les bras de son frère, et avait été reçu plus affectueusement que
-de coutume par Louis XVIII, dont la joie attendrissait le c&oelig;ur.
-D'ailleurs, ce qu'il lui apprenait avait de quoi le satisfaire.
-D'heure en heure les Bourbons étaient plus forts et le Sénat plus
-faible, et depuis le jour où ce corps, sur le conseil du duc
-d'Otrante, avait transigé en se contentant d'une promesse vague et
-générale, la royauté légitime n'avait cessé de gagner du terrain.
-Cependant il était impossible de contester le fond des choses, et bien
-que les purs royalistes eussent horreur de tout ce qui portait le nom
-de Constitution, on ne pouvait se dispenser d'en donner une.
-<span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction que le Roi éprouve en apprenant qu'on ne l'a
-pas trop engagé.</span>
-La
-France, à chaque changement de régime, avait contracté une telle
-habitude de rédiger par écrit les conditions de son nouvel état, que
-cette fois encore on était forcé de prendre la plume, et un
-gouvernement analogue à celui d'Angleterre, avec deux chambres parlant
-et votant sur les affaires publiques, avec des journaux libres, avec
-une justice indépendante, avec le maintien des ventes nationales, de
-la Légion d'honneur, de la nouvelle noblesse, était inévitable. M. le
-comte d'Artois, M. de Montesquiou, tous les hommes enfin qui depuis un
-mois avaient mis la main à l'&oelig;uvre, étaient obligés d'en convenir.
-Mais on avait gagné les points auxquels Louis XVIII attachait le plus
-d'importance. Il n'était pas astreint à accepter le texte même de la
-Constitution sénatoriale, il était dispensé du serment, de tout ce qui
-avait l'apparence, en un mot, d'une Constitution imposée. Cette
-Constitution il pouvait la donner lui-même, (p.~98) la faire sortir
-spontanément de son autorité royale, ce qui sauvait le principe de la
-souveraineté légitime, telle que l'entendait le pur royalisme. De
-plus, il pouvait, quant au personnel, prendre seulement une portion du
-Sénat, celle qui lui déplairait le moins, la compléter avec une partie
-de l'ancienne noblesse, garder le Corps législatif dont on était plus
-content que du Sénat, et composer ainsi un gouvernement plus à son
-goût. Enfin, pour mieux marquer la différence entre cette manière
-vraiment royale de procéder, et celle que le Sénat avait d'abord voulu
-exiger, le Roi entrerait dans Paris sans donner de Constitution, en
-faisant une simple déclaration générale, à peu près semblable à celle
-de M. le comte d'Artois, ce qui laisserait le temps de bien peser les
-termes de la Constitution nouvelle.</p>
-
-<p>Ces points désormais acquis répondaient parfaitement aux vues de Louis
-XVIII. Il n'avait aucune horreur pour ce genre de gouvernement, qui
-consiste en deux Chambres tourmentant les ministres et laissant le Roi
-tranquille, car il avait vu cet ordre de choses marcher
-très-convenablement en Angleterre. Mais son autorité, celle qui avec
-son sang coulait dans ses veines, qui lui venait de Louis XIV, d'Henri
-IV, de saint Louis, d'Hugues Capet, cette autorité était reconnue, et
-pour lui c'était le point capital. Accorder ce qu'on appelait des
-garanties écrites, les écrire dans tel style qu'on voudrait, pourvu
-qu'il fût supposé les avoir écrites lui-même, recevoir des serments et
-n'en prêter à personne, voilà ce qui convenait à son orgueil royal, et
-ce qui lui suffisait. Il laisserait ensuite gouverner dans un sens ou
-dans un autre, (p.~99) pourvu toutefois qu'on ne sortît pas de
-certaines bornes, et que, relativement à sa personne, on ne l'empêchât
-point de s'entourer des gens qui lui plairaient. Son frère, ayant
-sauvegardé tout cela, était le bienvenu, et pour la première fois,
-selon lui, n'avait pas commis de faute.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après les réceptions officielles commencent les entrevues
-avec les personnages importants, et le Roi s'y prépare.</span>
-Bien fixé sur ces points par
-les renseignements que M. le comte d'Artois, que M. de Blacas, que M.
-de Montesquiou lui avaient apportés, il savait quelle attitude prendre
-avec chacun, et on allait le voir causant avec les uns, écoutant avec
-les autres, digne avec tous, ne promettant rien, mais laissant tout
-espérer de sa libre sagesse, et bien résolu à ne permettre à qui que
-ce fût des conseils ressemblant à des conditions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance de sa première entrevue avec M. de Talleyrand.</span>
-Le personnage essentiel, et avec lequel la première entrevue qu'aurait
-le Roi devait être de grande importance, était M. de Talleyrand, qui
-pour quelque temps encore était l'acteur principal de la scène
-politique. Louis XVIII et M. de Talleyrand avaient fort étudié leur
-rôle, car ils aimaient la représentation, et y excellaient. M. de
-Talleyrand avait le rôle le plus difficile, non qu'il fût, sous le
-rapport de l'esprit, le moindre des deux interlocuteurs, mais parce
-qu'il l'était sous le rapport de la situation. Les hommes à principes
-sont dispensés de réussir: le succès est au contraire pour les habiles
-une condition obligée. Jusqu'ici, entre les personnages qui avaient
-refusé tout pacte avec la révolution, et ceux qui avaient transigé
-avec elle, l'avantage avait paru être à ces derniers, car ils
-semblaient avoir compris où était la force du (p.~100) temps, et
-s'être associés à elle pour la diriger, tandis que les autres,
-aveugles et obstinés, n'avaient su que pousser à l'échafaud leur roi
-et leurs amis. Tout à coup l'aspect du monde avait changé, et
-c'étaient les entêtés n'ayant voulu se prêter à aucun accommodement,
-qui se trouvaient avoir deviné juste, et qui, si le dernier mot de
-notre longue révolution était dit (et l'on croit ordinairement que le
-mot du jour sera le dernier), semblaient avoir eu raison, et avoir été
-les habiles. Entre Louis XVIII revenant de l'exil, et M. de Talleyrand
-ayant servi tour à tour la République et l'Empire, pour retourner
-après vingt ans aux pieds de la légitimité, l'avantage de la situation
-était donc au premier. M. de Talleyrand, à la vérité, pouvait se
-vanter d'avoir contribué au revirement récent des choses, mais les
-services de cette espèce sont bientôt oubliés. Ces services
-d'ailleurs, aux yeux des purs royalistes, n'étaient qu'un aveu, une
-tardive réparation aux vrais principes, et pour le moment Louis XVIII
-était le vainqueur, M. de Talleyrand le vaincu, bien que celui-ci eût
-aidé à se vaincre lui-même. Cependant en fait de hauteur d'attitude M.
-de Talleyrand valait son royal interlocuteur. Il avait de plus un tact
-exquis, une connaissance parfaite des choses, l'art de les toucher
-d'un mot, l'art surtout de flatter sans s'abaisser, et de n'être nulle
-part le second, même en présence des princes et des rois. Louis XVIII
-et M. de Talleyrand pouvaient donc se rencontrer sans désavantage, et
-ils s'étaient au surplus fort préparés à une entrevue dont ils
-sentaient tous deux l'importance.</p>
-
-<p>(p.~101) <span class="sidenote" title="En marge">Première entrevue de Louis XVIII avec M. de
-Talleyrand.</span>
-Louis XVIII reçut M. de Talleyrand avec une extrême courtoisie, le
-remercia de ses services en prince qui croyait tout devoir à son
-droit, lui fit entendre que ceux qui revenaient de l'exil n'avaient
-été, après tout, ni les moins avisés, ni les moins habiles, mais passa
-rapidement sur ce sujet pour en arriver à la situation présente. Au
-fond, le Roi et son futur premier ministre étaient d'accord, puisque
-des deux côtés l'essentiel était convenu. C'était d'une part une
-Constitution écrite, et de l'autre spontanéité dans la manière de la
-donner.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi s'applique à la rendre polie, mais peu
-significative.</span>
-Dès lors on ne pouvait se parler que pour échanger sur chaque
-chose un assentiment empressé.&mdash;Accordez ces deux Chambres qu'on ne
-peut refuser, et caressez les militaires qu'il suffira de flatter, car
-ils ne songent et ne s'entendent nullement à gouverner, tel est le
-langage que tint M. de Talleyrand, et le seul auquel le Roi n'eût
-aucune objection à opposer. De son côté, Louis XVIII fit entendre à M.
-de Talleyrand qu'un homme comme lui, maître dans l'art de traiter avec
-les puissances, et revêtu encore de l'éclat du grand Empire, que Louis
-XVIII sentait sans l'avouer, serait toujours son représentant auprès
-de l'Europe. C'était tout ce qu'il fallait à M. de Talleyrand.
-<span class="sidenote" title="En marge">Contentement affecté de M. de Talleyrand.</span>
-Le Roi
-et le ministre se séparèrent donc après une entrevue que la politesse
-royale avait rendue suffisamment longue, le Roi étant réellement
-satisfait, et M. de Talleyrand affectant de le paraître. Pourtant on
-pouvait supposer que ce dernier ne l'était pas complétement, car il ne
-dit à personne quels motifs il avait de l'être, et il garda sur les
-incidents de son entrevue une discrétion qui ne lui était pas
-ordinaire, (p.~102) et qui prouvait l'insignifiance au moins de
-l'entretien. Il se contenta de dire à ceux qui l'interrogeaient, que
-le Roi était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de cet esprit
-surtout dont la tradition était perdue depuis la fin du dix-huitième
-siècle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre songe à se rendre à Compiègne, pour
-donner quelques conseils à Louis XVIII.</span>
-Cependant on annonçait une visite encore plus importante, celle de
-l'empereur de Russie. Jouant à Paris, avec sincérité et succès, un
-rôle de générosité, l'empereur Alexandre s'était mêlé de notre sort
-futur avec une chaleur et une bonne volonté qui auraient dû lui valoir
-la gratitude des Français, s'il n'était toujours fâcheux de devoir
-même son bonheur à des mains étrangères. Le roi de Prusse et
-l'empereur d'Autriche ne se créaient pas de tels soucis. Le roi de
-Prusse, pourvu qu'il revînt à Berlin avec une bonne paix et de grosses
-contributions de guerre, l'empereur d'Autriche pourvu qu'il retournât
-à Vienne avec l'Italie et le Tyrol, s'inquiétaient peu de ce qui
-adviendrait en France. Les Bourbons s'en tireraient plus ou moins
-bien, c'était leur affaire et celle des Français. Pourvu que ceux-ci
-ne songeassent plus à passer le Rhin ou les Alpes, on ne leur
-demandait pas autre chose. Quant à Napoléon, on l'aurait mieux aimé
-aux Açores ou à Sainte-Hélène qu'à l'île d'Elbe; mais il y était, on
-ne s'en occupait plus, du moins pour le moment. Alexandre pensait
-autrement. Libéral, peu exposé sans doute en fait de liberté à être
-pris au mot par ses sujets, sincère néanmoins, il aurait trouvé plus
-digne de sa gloire de laisser les Français libres, et plus sûr aussi
-de les laisser contents. Fréquentant les hommes (p.~103) qui
-souhaitaient de sages institutions, notamment M. de Lafayette, qui, à
-la première espérance d'un gouvernement libre, avait quitté sa
-retraite de Lagrange, il s'entretenait avec eux de la future
-Constitution, se confirmait ainsi dans ses tendances généreuses,
-s'engageait par ses paroles, et avait pris en quelque sorte à tâche de
-défendre les idées et les intérêts du Sénat, dont il aimait à se dire
-l'obligé, car c'était à ce corps que les souverains alliés devaient la
-déchéance de Napoléon. Mécontent, non pas de M. le comte d'Artois,
-mais de l'émigration accourue à Paris d'Angleterre et des provinces,
-Alexandre avait envoyé le comte Pozzo di Borgo à Compiègne, pour
-parler à Louis XVIII le langage de la raison. Mais, quoique fort
-habile, le comte Pozzo n'était pas parvenu à saisir ce roi, si lourd
-de corps, si agile d'esprit, se couvrant pour échapper aux étreintes
-des gens sérieux d'une légèreté à la fois réelle et feinte, et n'avait
-pu entrer avec lui dans aucune explication satisfaisante. Alexandre
-avait alors imaginé de se rendre en personne à Compiègne, démarche
-hardie, car ni le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche n'y étaient
-allés, mais démarche que l'âge, l'activité du jeune empereur,
-expliquaient, et qui ne pouvait après tout que flatter infiniment
-Louis XVIII. Alexandre voulait lui faire entendre qu'il fallait
-non-seulement donner une Constitution, mais s'entourer des hommes de
-l'Empire et de la Révolution, renoncer à dater son règne de la mort de
-Louis XVII, concéder beaucoup aux choses du temps, prendre bien garde
-surtout à l'armée. Louis XVIII, averti de cette (p.~104) visite,
-résolut de recevoir l'empereur Alexandre en conséquence, et de s'en
-tirer à son égard comme à l'égard de tous ceux qui prétendaient lui
-apporter des conseils, avec de la grâce, de la dignité et des
-professions de foi infiniment générales.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil adroit et entièrement évasif fait par Louis XVIII à
-l'empereur Alexandre.</span>
-À peine Alexandre fut-il annoncé que la foule s'empressa de s'effacer,
-pour laisser en présence le chef de la coalition européenne et le chef
-de la vieille dynastie française. Flatté d'une telle visite, et
-voulant paraître pénétré de gratitude, Louis XVIII ouvrit ses bras au
-jeune empereur, le reçut en père, mais en père que son âge, son rang,
-plaçaient au-dessus des souverains de son temps. Tout en le remerciant
-de l'appui prêté à sa famille, il affecta de reporter les prodigieux
-événements auxquels on assistait à des causes providentielles et
-supérieures, et particulièrement à la puissance du grand principe dont
-il était le représentant. Il parut aussi n'avoir rien à apprendre
-quand le czar lui parla de l'état nouveau de la France, écouta par
-politesse, mais en homme à qui un jeune prince n'avait rien à
-enseigner, ne contesta rien, n'accorda rien, indiqua sur chaque chose
-des résolutions arrêtées, conformes à son autorité qui ne relevait de
-personne, à sa sagesse qui n'avait pas besoin de conseils, laissa
-entrevoir quelles étaient ces résolutions sans les préciser, et en un
-mot resta presque insaisissable avec le monarque comme il l'avait été
-avec son ambassadeur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mauvaise conduite du Corps législatif.</span>
-Une circonstance acheva de déconcerter
-l'empereur Alexandre, ce fut l'arrivée du Corps législatif à
-Compiègne, venant par députation complimenter le Roi, tandis que le
-Sénat, recommençant (p.~105) avec Louis XVIII son rôle d'abstention et
-de silence, s'était dispensé de paraître. En voyant accourir au-devant
-du monarque, et se prosterner devant son autorité légitime avant qu'il
-eût rien promis, un corps qui avait la prétention de représenter la
-nation, et qui avait acquis quelque popularité par sa récente
-résistance à Napoléon, l'abstention du Sénat perdait beaucoup de sa
-force, et Alexandre devait sembler un conseiller importun.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mécontentement du czar.</span>
-Ce prince
-renonça donc à toute insistance trop vive, et revint fort déçu quoique
-comblé de politesses, n'ayant pu dire que bien peu de paroles, en
-ayant encore moins obtenu de son auguste interlocuteur, pas plus
-content que M. de Talleyrand, mais l'avouant plus franchement.
-Disposant de deux cent mille soldats, et malheureusement maître de la
-France, il y avait plus de grâce à lui que de confusion à se donner
-pour éconduit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII songe à se transporter à Saint-Ouen, et à y
-faire une dernière station avant d'entrer à Paris.</span>
-Après avoir employé trois ou quatre jours à se reposer à Compiègne, et
-à y acquérir une première notion des hommes et des choses, Louis XVIII
-résolut de se rendre à Saint-Ouen, aux portes de Paris, où il ferait
-une dernière et courte station avant d'entrer à Paris même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet d'une déclaration générale qui doit tenir lieu des
-engagements exigés par le Sénat.</span>
-Il était
-convenu avec son frère, avec les membres du gouvernement provisoire,
-qu'en publiant une déclaration générale, énonciative des principales
-garanties constitutionnelles, on en serait quitte avec le Sénat, qu'on
-obtiendrait même sa visite, et que tout serait dit à ce sujet. Trois
-semaines auparavant les hommes qui voulaient procurer à la France une
-liberté solide sous l'ancienne dynastie, auraient pu, en s'appuyant
-(p.~106) sur Alexandre, barrer le chemin à Louis XVIII jusqu'à ce
-qu'il eût accordé tout ce qu'on lui demandait. Mais l'entraînement
-était devenu tel en quelques jours, qu'on ne pouvait plus l'arrêter,
-et que si on avait voulu l'essayer on aurait semblé s'appuyer sur
-l'étranger pour arrêter un mouvement tout national. La France, en
-effet, après avoir mis quelques instants à se rappeler les Bourbons,
-avait bientôt compris qu'eux seuls étaient possibles, et une fois
-cette nécessité reconnue, l'attendrissement des uns, la bassesse des
-autres, avaient donné une telle impulsion aux esprits, que depuis la
-prise de la Bastille et le retour du général Bonaparte d'Égypte on
-n'avait rien vu de pareil. Le Sénat, qui s'était affaibli en cédant
-peu à peu, perdait chaque jour du terrain. Cependant s'il était battu
-quant à ses intérêts, il ne l'était pas quant aux principes dont il
-s'était fait le soutien. Il avait voulu une Constitution, et il était
-certain d'en avoir une, avec les clauses essentielles. Seulement il ne
-pouvait plus obtenir qu'elle émanât d'un accord réciproque de la
-nation et du Roi, ce qui aurait imprimé à cette Constitution une force
-et une inviolabilité qui auraient pu en assurer la durée; et sous ce
-rapport les Bourbons en croyant avoir gagné leur cause l'avaient
-perdue, car ils avaient fait prévaloir ce principe de l'<em>octroi
-royal</em>, duquel ils devaient tirer un jour un coup d'État et leur
-chute!</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Mai 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">La rédaction de cette déclaration abandonnée à MM. de
-Vitrolles, de la Maisonfort, Terrier de Montciel, sous la surveillance
-de M. de Blacas.</span>
-On était donc convenu de s'en tenir à une simple déclaration générale,
-et tous les travailleurs de M. le comte d'Artois étaient à l'&oelig;uvre,
-M. de Vitrolles, qui était devenu son principal instrument, (p.~107)
-aussi bien que MM. de la Maisonfort et Terrier de Montciel, qui
-formaient un second conseil dans l'entre-sol des Tuileries. Le Roi les
-laissait faire, dédaignant fort ce genre de littérature, et s'en fiant
-à M. de Blacas du soin de surveiller et de réviser leur travail. La
-question entre ces divers rédacteurs était de savoir quelle part on
-ferait au Sénat, quelle étendue de gratitude on lui témoignerait, et à
-quel point, tout en faisant ce qu'on voulait, on se donnerait l'air de
-céder à ses v&oelig;ux. On remit à s'entendre définitivement à Saint-Ouen
-même. Le Roi était tout entier d'ailleurs à la joie de rentrer dans sa
-capitale, et au plaisir de respirer cet encens royal qui n'avait pas
-depuis tant d'années brûlé devant lui, et dont on l'enivrait
-aujourd'hui sans mesure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Saint-Ouen le 1<sup>er</sup> mai.</span>
-Il partit pour Saint-Ouen, où il arriva le 1<sup>er</sup> mai. Dans cette
-dernière station le flot des empressés déborda de nouveau, et remplit
-la demeure royale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Présentation du Sénat à Louis XVIII.</span>
-Le Sénat n'avait pas encore paru devant Louis
-XVIII. Il fallait faire cesser pourtant cet état de séparation entre
-le Roi et le corps constituant qui avait rappelé les Bourbons, des
-mains duquel M. le comte d'Artois avait reçu la lieutenance générale,
-et que, tout en le détestant, en le méprisant même, personne n'aurait
-osé dissoudre ou annuler, car ce corps avait derrière lui les
-fonctionnaires, l'armée, et les souverains alliés. Mais la transaction
-étant à peu près convenue, c'est-à-dire, étant admis qu'il y aurait
-une Constitution, que cette Constitution émanerait de l'autorité
-royale, et que les sénateurs composeraient en grande partie la
-Chambre haute, il n'y avait véritablement (p.~108) pas de raison pour
-le Sénat de s'abstenir plus longtemps. Il consentit donc à venir
-visiter le Roi, et M. de Talleyrand le présenta à Saint-Ouen à Louis
-XVIII, comme il l'avait présenté aux Tuileries à M. le comte d'Artois.
-Le discours de M. de Talleyrand, soigneusement rédigé, exprimait les
-idées qui avaient cours universellement.&mdash;Ce n'était plus le Sénat,
-disait-il, mais la nation entière, qui, éclairée par l'expérience, se
-portait au-devant du Roi, et le rappelait au trône de ses pères. Le
-Sénat, partageant les sentiments de la nation, accourait avec elle
-saluer le monarque. Celui-ci, de son côté, guidé par sa sagesse,
-allait donner des institutions conformes aux lumières de la raison
-moderne. Une Charte constitutionnelle réunirait tous les intérêts à
-ceux du trône, et fortifierait la volonté royale du concours de toutes
-les volontés. Or le Roi savait mieux que personne que de telles
-institutions, longtemps et heureusement éprouvées chez un peuple
-voisin, offraient des appuis et non des obstacles aux monarques amis
-des lois et pères de leurs peuples, etc...&mdash;</p>
-
-<p>Le Roi fit à ce discours une réponse gracieuse, et qui emportait un
-plein assentiment aux idées émises par le président du Sénat. Chose
-singulière, le Corps législatif dont la conduite en ces circonstances,
-dictée par une puérile jalousie, fut peu honorable et assez nuisible,
-voulut se présenter une seconde fois au Roi, bien qu'il lui eût déjà
-porté ses hommages à Compiègne. Il répéta les banalités du moment, et
-après lui, les principaux corps de l'État recommencèrent à défiler et
-à haranguer. (p.~109) La journée du 2 fut consacrée aux réceptions, et
-il ne resta guère de temps pour les affaires sérieuses. La déclaration
-qui devait précéder l'entrée du Roi dans Paris, et qui était en
-réalité la condition de cette entrée, n'était pas même rédigée à la
-fin de la journée du 2, où pour mieux dire elle l'était trop, car il y
-avait cinq ou six projets, un de M. de Vitrolles, un de M. de la
-Maisonfort, et d'autres encore. Mais le Roi, fatigué et ne tenant
-guère aux termes dans lesquels on lui ferait dire des choses convenues
-depuis plusieurs jours, chargea M. de Blacas de veiller à la rédaction
-définitive de la pièce qu'on allait publier le lendemain.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rédaction de la déclaration de Saint-Ouen dans la nuit du 2
-au 3 mai, sans que le Roi la lise avant sa publication.</span>
-M. de Blacas
-assembla les divers rédacteurs, passa une partie de la nuit du 2 au 3
-avec eux, reçut quelques donneurs de conseil qui apportaient chacun
-une phrase ou une idée, prit soin de les éconduire presque tous, et
-ensuite, les expressions qui sentaient trop la gratitude ou la
-dépendance à l'égard du Sénat étant suffisamment atténuées, adopta le
-projet de déclaration. M. de Vitrolles, qui en était le principal
-rédacteur, ayant demandé si on ne le soumettrait pas au Roi, M. de
-Blacas répondit qu'il ne fallait pas troubler un repos dont le
-monarque avait grand besoin à la veille d'une journée aussi fatigante
-que celle qui se préparait, et le texte de la fameuse déclaration de
-Saint-Ouen fut daté du 2 mai, envoyé à l'imprimerie royale, puis
-répandu le matin du 3 à un grand nombre d'exemplaires.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Préambule de cette déclaration.</span>
-Voici le préambule de cette déclaration:</p>
-
-<p>«Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé
-par les malheurs de la nation (p.~110) que nous sommes destiné à
-gouverner, notre première pensée est d'invoquer cette confiance
-mutuelle si nécessaire à notre repos, et à son bonheur.</p>
-
-<p>»Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le
-Sénat, dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les
-bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portant
-l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils
-ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de
-l'État.</p>
-
-<p>»Résolu d'adopter une Constitution libérale, voulant qu'elle soit
-sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu'il est
-indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin
-de la présente année le Sénat et le Corps législatif, nous engageant à
-mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une
-commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour
-base à cette Constitution les garanties suivantes...»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Garanties qu'elle annonce.</span>
-Après ce préambule venait l'énonciation des garanties sur lesquelles
-on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de
-l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant
-elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté
-des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français
-aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le
-maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...&mdash;Sauf
-la question fondamentale de l'origine, qui, (p.~111) au lieu d'un
-contrat, faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris
-de la donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était
-pris envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de
-ce corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf
-une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins
-que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être
-engagée de manière à n'en pouvoir revenir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.</span>
-Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire
-son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures
-du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il
-était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés
-madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé,
-à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le
-duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les
-maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le
-comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les
-yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques
-compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à
-Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public
-regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par
-vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie
-contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs
-maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la
-France qui volait en ce (p.~112) moment à d'autres destinées. Au
-milieu des cris ardents et unanimes de <cite>Vive le Roi!</cite> se firent
-souvent entendre des cris de <cite>Vive la Garde</cite>, cris expressifs, qui
-prouvaient la sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos
-guerres héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes
-leur tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Excellent accueil que lui fait la population parisienne.</span>
-L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde
-émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait
-été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce
-qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait
-convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de
-rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et
-un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes
-moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement.
-Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite
-réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non
-contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le
-peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent
-vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La
-noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule
-visible dans cette voiture où son corps disparaissait, (p.~113) plut
-à tous ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix,
-comme on l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince
-appelé à régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du
-public se prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors,
-d'un vieux père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse
-d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs
-fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le
-malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt
-général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent
-jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la
-famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par
-le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV,
-vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour
-soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais
-d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du
-Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle
-l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses
-pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement
-établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est
-qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières
-du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le
-souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces
-infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de
-les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu (p.~114)
-habitée, et encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attitude de la garde impériale.</span>
-Les grenadiers
-de la garde impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen,
-avaient gardé le Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près
-de lui, occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour,
-hommes et femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout
-celle de la famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante.
-Ils allèrent chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui
-demandèrent s'il avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse
-existence du Roi à de telles mains?
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du
-ministre de la guerre.</span>
-Le général, habitué à la fidélité
-du soldat français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui
-disait. Il voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena
-malgré lui à ce qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir
-même, sans aucun égard pour ces braves soldats, qui, le c&oelig;ur plein
-de Napoléon, auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout
-venant, on l'obligea de les congédier, et de les renvoyer
-outrageusement dans leurs casernes. Et voilà quels étaient les
-c&oelig;urs qu'il fallait rapprocher, fondre dans un même amour pour la
-même dynastie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
-
-<p>Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la
-famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes
-alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au
-balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de
-l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant
-ainsi prouver à la (p.~115) France la considération qu'ils portaient à
-son Roi et à elle-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe
-enfin du gouvernement.</span>
-Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait
-enfin mettre la main à l'&oelig;uvre si laborieuse de réconcilier le
-passé et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes
-frappées d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne
-voulait être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à
-travers vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste,
-pour en composer le système du gouvernement, &oelig;uvre bien difficile,
-bien près d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée
-ne se rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou
-chez un de ses ministres capable de prendre sur la cour et le
-gouvernement un ascendant décisif! Ce phénomène heureux se
-réaliserait-il? Telle était la question, et elle était alors
-profondément obscure.</p>
-
-<p>Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte
-d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté
-que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il
-fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les
-choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé
-sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince
-de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains
-ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant
-appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était
-une combinaison bizarre, et fort peu appropriée (p.~116) à la forme de
-gouvernement qu'on se disposait à donner à la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition du premier ministère de Louis XVIII.</span>
-Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des
-assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la
-promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même
-temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les
-intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous
-les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques
-de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les
-fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous
-leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même,
-avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si
-désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence
-de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en
-situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire
-concourir toutes les lumières du pays à l'&oelig;uvre commune, ce qui est
-le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui
-semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en
-apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements.
-Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres
-intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs,
-démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des
-résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage
-ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814
-l'expérience ne nous avait rien appris encore sur (p.~117) ces graves
-sujets, et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que
-par réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la
-pratique existait en Angleterre, et la théorie nulle part.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit <cite>conseil
-d'en haut</cite>.</span>
-Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances,
-c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu,
-que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du
-lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non
-de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations
-définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles,
-ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites.
-Voici quels furent ses choix.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme
-ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.</span>
-Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en
-quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé
-ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant
-suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué
-malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la
-peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions
-contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue
-disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet,
-honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au
-Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter
-le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou.
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du
-ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de
-l'intérieur.</span>
-M. de Talleyrand,
-bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait
-seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger
-celle (p.~118) de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des
-affaires étrangères, en restant après les princes le membre le plus
-important du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler
-le <cite>Conseil d'en haut</cite>.</p>
-
-<p>M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne
-voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il
-voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait
-volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix
-à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M.
-de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui
-allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait
-pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité
-sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres;
-il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais
-il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de
-caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer
-le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le
-monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un
-meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère
-de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On
-dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le
-département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre
-de <cite>direction générale</cite>, équivalant presque à un ministère.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.</span>
-M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit
-l'administration de la justice. On voulait (p.~119) à la tête de la
-magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on
-choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence
-étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable,
-avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M.
-Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du
-gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de
-Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le
-ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge
-de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour
-qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs
-anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait
-déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour
-le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille,
-qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du
-fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité
-collective des ministres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré
-ses collègues.</span>
-Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre
-de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le
-souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un
-maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en
-même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût
-tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour
-lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec
-le Roi, et ils avaient (p.~120) déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles
-pour intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et
-légitime dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne
-restait donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle
-de tenir le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce
-procès-verbal les membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M.
-de Montesquiou, M. de Talleyrand, disaient avec raison qu'un
-procès-verbal gênerait la liberté des délibérations, car la certitude
-de voir toutes leurs paroles enregistrées, exactement ou non,
-empêcherait de parler avec une entière franchise les hommes de
-gouvernement les plus sincères et les plus courageux. Dès lors n'étant
-pas intermédiaire du travail avec le Roi, ne devant point tenir de
-procès-verbal, le secrétaire d'État n'avait plus aucune fonction à
-remplir. Ses collègues firent ce qu'ils purent pour exclure M. de
-Vitrolles du Conseil royal, en le dédommageant au moyen d'une charge
-de cour. Mais il s'obstina, fut défendu par les princes, et resta dans
-le Conseil, ayant pour unique emploi de tenir note des résolutions
-adoptées, et de correspondre soit avec le <cite>Moniteur</cite>, soit avec le
-Télégraphe, peu aimé de ses collègues, les aimant encore moins,
-brouillé surtout avec M. de Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute
-d'arrogance envers un personnage dont il dédaignait le rang,
-méconnaissait l'esprit, et niait les services<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p>
-
-<p>(p.~121) On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de
-ministre d'État chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit,
-écrivain peu adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des
-royalistes extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce
-qu'était M. Beugnot dans celle de la police, un directeur général,
-ayant presque rang de ministre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.</span>
-Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom
-de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus
-considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports
-avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus
-important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports
-avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne
-devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin
-devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni
-par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal
-supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux,
-uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef.
-C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené
-par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables,
-fort exigeantes et fort agitées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.</span>
-Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil
-royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en
-outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi
-tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié,
-poli, affectueux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discours du Roi.</span>
-Il parla d'une voix (p.~122) claire, avec hauteur et
-infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez
-superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot
-sur chaque chose.
-<span class="sidenote" title="En marge">On touche sommairement à toutes les affaires.</span>
-Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir,
-l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la
-dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner
-à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont
-on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de
-ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il
-était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes
-promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il
-importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était
-pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop
-humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus
-tard le 10 juin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.</span>
-Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait
-se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti
-raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir
-la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était
-plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire,
-et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer
-d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent
-cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers,
-tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins,
-et plus de quarante mille officiers, (p.~123) au sort desquels on
-serait obligé de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il
-pourrait, les dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux
-cents millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi
-payer la moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la
-marine il fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si
-ce nombre était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à
-Trieste, et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été
-extravagant avec la France réduite aux frontières de 1790.</p>
-
-<p>On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre
-de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que
-possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse
-temporaire des finances.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet de grandes réductions dans la marine.</span>
-On autorisa le ministre de la marine à
-préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix
-avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par
-un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort
-sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les
-noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs
-révolutionnaires, en laissant à <em>l'Austerlitz</em>, au <em>Friedland</em> par
-exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Idées du ministre des finances en ce qui concerne son
-administration.</span>
-Il questionna
-enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer
-de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe
-qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût
-l'origine, même celles qu'on appelait <em>les dettes de Buonaparte</em>, et
-qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres
-folles. Mais que (p.~124) l'argent provenant de ces dettes eût été
-bien ou mal employé, elles avaient été contractées au nom de la
-France, et il serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans
-cette scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on
-n'aurait pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât,
-les impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait
-satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y
-parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il
-fallait pour le mériter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de
-l'État, et de maintenir les droits réunis.</span>
-Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on
-devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de
-Bordeaux, en s'intitulant <em>la ville du 12 mars</em>, entendait ne pas
-acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes
-les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant
-qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage
-très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de
-l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le
-langage du ministre.</p>
-
-<p>Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les
-droits réunis.&mdash;Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous
-avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse
-vaut l'autre.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre
-des finances.</span>
-Le Roi, qui n'était jamais fâché de mettre ses neveux, et
-particulièrement son frère, dans leur tort, donna un plein assentiment
-aux paroles de M. Louis; il déclara que, sans ôter toute espérance
-d'adoucissement aux populations égarées par des promesses
-irréfléchies, il était prêt à leur adresser (p.~125) une proclamation
-pour les faire rentrer dans le devoir, et leur rappeler que l'impôt
-était comme la loi, égal pour tous, et que de bonnes opinions, quelque
-bonnes qu'elles fussent, ne devaient jamais être une dispense
-d'acquitter les charges de l'État. Il fut convenu que cette
-proclamation serait immédiatement rédigée, revêtue de la signature
-royale, et publiée.</p>
-
-<p>Après avoir mis en présence un seul instant les ministres des
-finances, de la guerre et de la marine, il était évident que
-l'économie allait devenir une loi rigoureuse pour le nouveau
-gouvernement, car sans économie il serait impossible de suffire aux
-divers services, et notamment d'assurer le sort de l'armée, qu'il
-importait au plus haut point de s'attacher. Ce n'était donc pas le cas
-de songer à des dépenses, ou de luxe ou de parti, qui ne seraient pas
-d'une impérieuse nécessité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Malgré le besoin d'économie, Louis XVIII annonce
-l'intention de rétablir l'ancienne maison militaire du Roi.</span>
-Pourtant Louis XVIII, du ton le plus
-simple et le plus arrêté, parla de l'ancienne maison militaire du Roi,
-comme d'une institution définitivement rétablie. Déjà, dit-il, les
-anciens titulaires des compagnies de gardes du corps avaient repris
-leurs titres. C'étaient MM. d'Havré, de Grammont, de Poix, de
-Luxembourg. Mais ce n'était pas assez, il voulait augmenter le nombre
-des compagnies, pour nommer deux nouveaux titulaires choisis dans
-l'armée impériale. Il voulait de plus rétablir les compagnies rouges.
-Son parti à cet égard était pris, car selon lui, c'était faute d'une
-maison militaire fortement constituée, que la royauté en 1789 avait
-essuyé tant de malheurs, et la France avec elle.&mdash;</p>
-
-<p>(p.~126) Pour comprendre ce qu'il y avait d'imprudent dans le rétablissement de
-cette ancienne maison militaire, il faut savoir qu'il s'agissait, sous
-le nom de <em>compagnies rouges</em>, de réunir deux ou trois mille
-gentilshommes, les uns fort âgés, les autres au contraire à peine
-adolescents, incapables non pas de courage, il s'en fallait, mais d'un
-service militaire effectif; de leur donner à tous des uniformes
-somptueux, un grade d'officier qui ne serait guère au-dessous de celui
-de capitaine; de réunir en outre, sous le nom de gardes du corps,
-trois mille jeunes gens, qui auraient le grade de sous-lieutenants de
-cavalerie, d'y ajouter en artillerie et infanterie encore quatre mille
-hommes, ce qui ferait environ dix mille, coûtant comme quarante ou
-cinquante mille, dans un moment où on serait peut-être obligé de
-rejeter hors des rangs de l'armée deux cent mille soldats, avec trente
-mille officiers éprouvés, couverts de blessures, et condamnés à tomber
-dans la misère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Immense dépense de l'ancienne maison militaire,
-devant comprendre près de dix mille hommes.</span>La maison du Roi ainsi constituée ne devait pas coûter
-moins de 20 millions, et, la Liste civile en payât-elle une partie,
-c'était une grande imprudence que de distraire une pareille somme du
-budget de la guerre, et de donner à l'armée, fort peu disposée à
-interpréter favorablement les suppressions qu'elle allait subir,
-l'occasion de comparer sa misère à l'opulence de la maison du Roi.
-Louis XVIII indiqua bien qu'on respecterait la situation de la garde
-impériale, mais comment concilier toutes ces choses, comment surtout
-suffire à la dépense des unes et des autres?</p>
-
-<p>Ainsi les princes de Bourbon arrivaient avec des (p.~127)
-déterminations prises d'avance sur les sujets les plus graves. Ils
-voulaient dans ce cas-ci fournir de l'emploi à des gentilshommes
-pauvres (seule excuse spécieuse pour une telle faute), et ils en
-étaient à croire que six mille gentilshommes, bien armés, auraient
-arrêté la révolution française, opinion qu'ils n'étaient pas du reste
-les seuls à professer. Cette auguste famille devait bientôt éprouver
-ce qu'on peut faire contre une révolution, même avec les gentilshommes
-les plus braves!
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal, par divers motifs, n'ose pas s'opposer au
-rétablissement de la maison militaire.</span>
-En présence d'une résolution qui semblait
-irrévocable, aucun membre du Conseil n'osa élever d'objection. Le
-ministre des finances lui-même garda le silence. Il donnait l'argent
-qu'il pouvait donner, mettait son énergie à n'en pas accorder
-davantage, et s'en rapportait, quant à l'emploi, au ministre de la
-guerre, plus intéressé que lui dans la question. Ce dernier se serait
-bien gardé de se brouiller avec la noblesse française, qui voulait
-rentrer par cette voie dans la carrière militaire. M. de Talleyrand,
-M. de Montesquiou, étaient assez puissants pour ne pas la craindre,
-mais le premier aimait à la ménager, le second était de son avis en
-cette occasion, et de la sorte il n'y eut aucune résistance opposée à
-une mesure qui devait être fatale à la dynastie. Comme témoignage de
-sollicitude envers l'armée, comme preuve de l'attention avec laquelle
-on veillerait à ses intérêts, le Roi annonça qu'il formerait un
-Conseil supérieur de la guerre, composé des princes, de plusieurs
-maréchaux, et de quelques lieutenants généraux les plus distingués de
-chaque arme. Il ajouta qu'il le présiderait lui-même.</p>
-
-<p>(p.~128) <span class="sidenote" title="En marge">On parle aussi dans cette première séance des
-souffrances des provinces occupées, et on songe aux moyens d'y mettre
-un terme.</span>
-Après ce sujet on parla des souffrances des provinces occupées. On
-pouvait déjà s'apercevoir que la convention du 23 avril avait été pour
-nous une insigne duperie. Les troupes étrangères qui auraient dû se
-retirer au fur et à mesure de la remise des places que nous avions
-promis d'évacuer, ne s'étaient pas même ébranlées. Les chefs
-entendaient faire vendre à leur profit le matériel contenu dans les
-magasins et arsenaux dont ils s'étaient emparés. Ils poussaient même
-leurs prétentions jusqu'à vouloir prendre des magasins de sel, jusqu'à
-vouloir opérer pour leur compte des coupes de bois, et cherchaient
-dans ces contestations un nouveau motif de retarder leur départ. Les
-sacrifices qu'on avait faits en évacuant tant de postes lointains de
-la plus haute importance, restaient donc sans compensation, et le
-soulagement immédiat qu'on avait espéré de la convention du 23 avril
-était reconnu tout à fait illusoire.</p>
-
-<p>Le Roi s'exprima très-vivement sur ce point, et le duc de Berry,
-toujours fougueux dans ses sentiments, dit qu'il ne fallait pas
-souffrir qu'on dévastât la France sous des prétextes désormais sans
-fondement, Napoléon étant déjà rendu à l'île d'Elbe, et tous les
-commandants des armées françaises s'étant soumis au nouvel ordre de
-choses. M. de Talleyrand fut chargé de s'aboucher avec les souverains
-et leurs ministres, et de s'expliquer avec eux de la façon la plus
-catégorique. On le chargea également d'aborder l'important sujet de la
-paix, et enfin, quant à la Constitution, le Roi, comme nous l'avons
-annoncé déjà, n'en dit rien ou presque rien. Toutefois il était
-(p.~129) urgent de tenir l'engagement pris envers le Sénat et le Corps
-législatif, convoqués pour le 10 juin. De leur côté les souverains
-alliés témoignaient le désir de quitter la France, rappelés chez eux
-par leurs propres affaires, et pressés aussi de se faire leur part des
-dépouilles arrachées au grand empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII, sans parler au Conseil du travail de la
-Constitution, témoigne le désir de le hâter, et fixe au 31 mai au lieu
-du 10 juin, la réunion du Sénat et du Corps législatif.</span>
-Ils tenaient donc à la prochaine
-conclusion de la paix, et ils insinuaient souvent, Alexandre plus que
-tous les autres, qu'ils ne regarderaient leurs engagements comme
-entièrement remplis envers la France, et particulièrement envers ceux
-qui les avaient délivrés de Napoléon, que lorsque la question de la
-Constitution serait vidée. Pour ces divers motifs, Louis XVIII
-manifesta l'intention d'avancer le jour de la convocation du Sénat et
-du Corps législatif, laquelle fut fixée au 31 mai au lieu du 10 juin,
-ce qui entraînait l'obligation de hâter d'autant la rédaction de la
-Constitution nouvelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel du Roi dans cette première séance.</span>
-Dans cet examen tout préliminaire des grandes affaires de l'État,
-Louis XVIII parut à ses conseillers digne, bien disant, peut-être un
-peu superficiel à ceux qui comme M. de Talleyrand, M. Louis, le
-général Dessoles, étaient capables de pénétrer au fond des choses.
-Néanmoins les membres du Conseil furent satisfaits, et suivant l'usage
-affectèrent de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient réellement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réclamations de M. de Talleyrand contre les excès commis
-par les troupes étrangères.</span>
-À l'égard de tous les sujets qu'on avait abordés, il y avait urgence.
-M. de Talleyrand, à qui le ministre de l'intérieur avait fait
-connaître les horribles exactions commises dans nos provinces, en
-entretint les monarques alliés et leurs ministres. Il suffisait
-d'exhiber le texte de la convention du 23 avril pour (p.~130) les
-mettre dans leur tort, car il était dit qu'à la date de cette
-convention, les réquisitions cesseraient, que les troupes alliées
-commenceraient leur mouvement de retraite, et que les territoires
-traversés leur devraient seulement la nourriture pendant le trajet.
-Bien que les articles de la convention pussent dans leur application
-occasionner des abus, ce qu'on se permettait était si exorbitant, si
-odieux, qu'il n'y avait pas d'excuse à faire valoir. Alexandre en
-parut sincèrement indigné, assura qu'il avait envoyé des ordres, et
-qu'il allait les renouveler. Le roi de Prusse, avare, et aimant les
-petits profits pour son armée, fut réellement embarrassé, et promit
-aussi de donner de nouvelles instructions. Le prince de Schwarzenberg
-tint un bon langage, mais d'une sincérité douteuse. M. de Talleyrand
-dit aux ministres alliés, que puisqu'on était d'accord sur l'injustice
-de tout ce qui se passait, on ne trouverait pas mauvais que le Roi
-dans une proclamation qu'il adresserait à ses sujets, leur enjoignît
-de refuser tout concours aux exactions commises journellement, tant
-réquisitions que ventes d'objets appartenant à l'État. Ils n'osèrent
-pas contredire, car c'eût été s'avouer complices de la conduite de
-leurs subordonnés, et sur-le-champ on rédigea une proclamation
-conforme aux vérités qu'ils reconnaissaient, et qui fut portée au
-Conseil royal. On y porta en même temps celle qui avait rapport à la
-perception des droits réunis, toujours fort difficile, avons-nous dit,
-dans les provinces du Midi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation aux provinces occupées pour les autoriser à
-résister aux réquisitions illégales des généraux étrangers.</span>
-La proclamation destinée aux provinces occupées leur rappelait la
-convention du 23 avril, dont l'intention (p.~131) avait été de faire
-jouir la France d'une paix anticipée. Elle engageait les habitants de
-ces provinces à en remplir fidèlement les conditions, à bien traiter
-par conséquent les armées alliées, et à leur fournir pendant leur
-retraite les vivres dont elles auraient besoin. Mais elle leur
-rappelait aussi l'obligation contractée envers la France de ne plus
-lever de contributions de guerre, de respecter les propriétés privées
-et publiques, leur enjoignait de se refuser à toute exigence illégale,
-et leur défendait d'acheter les objets qui seraient mis en vente par
-les armées étrangères, comme bois, sels, objets mobiliers, déclarant
-d'avance ces ventes irrégulières et de nul effet. La précaution était
-bonne, car pour les bois par exemple, l'abattage, l'enlèvement,
-exigeant plusieurs mois, la déclaration de nullité empêcherait les
-acheteurs de se présenter, vu qu'ils seraient certains de ne pas
-obtenir livraison de ce qu'ils auraient payé. Il est triste de penser
-qu'on eût besoin de semblables moyens pour empêcher des Français de
-concourir à la spoliation du territoire, mais cette triste nécessité
-existant, la précaution, nous le répétons, était bien imaginée. Elle
-était de plus annoncée dans un langage digne, ferme, et nullement fait
-pour blesser les souverains, quoique sévère à l'égard de leurs
-généraux.</p>
-
-<p>La proclamation fut adoptée et immédiatement publiée. Celle qui
-concernait les droits réunis fut moins unanimement appuyée, et
-rencontra beaucoup d'opposition de la part des princes. On était,
-quand il s'agissait de ce sujet, toujours en présence des engagements
-pris par le comte d'Artois et par ses fils. (p.~132) Ce prince en
-effet revint à la charge, rappela les promesses faites aux
-populations, et allégua l'excellent esprit des provinces
-récalcitrantes. Mais M. Louis ne se laissant point ébranler par ces
-considérations, répéta qu'en fait de finances il n'y avait de bien
-pensants que ceux qui payaient exactement les impôts, et qu'il était
-indispensable que tout le monde se soumît aux lois, sans quoi il
-faudrait renoncer à faire le service, et quitter la place pour la
-laisser à ceux qui se chargeraient de gouverner au milieu d'une
-pareille anarchie. Le Roi importuné d'entendre sans cesse parler des
-promesses faites par son frère et par ses neveux, fatigué de ce
-royalisme qui se manifestait par des refus d'impôt, dit que les
-Vendéens étaient aussi royalistes que les Bordelais, et qu'ils
-acquittaient cependant les charges publiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Proclamation aux provinces méridionales pour leur
-recommander l'acquittement des droits réunis.</span>
-Si le Roi eût été mieux
-informé, il aurait su que les Vendéens, à l'égard de l'impôt sur le
-sel, ne se comportaient pas mieux que les Bordelais à l'égard de
-l'impôt sur les vins. Pourtant l'argument restait bon pour d'autres
-que les Vendéens, et le ministre des finances, appuyé par le Roi et
-ses collègues, obtint la proclamation dont il s'agissait: elle fut
-publiée avec celle qui était destinée aux provinces envahies.</p>
-
-<p>Le Roi s'adressant dans cette proclamation aux départements vinicoles,
-leur disait qu'il voudrait comme Henri IV, comme Louis XII, être
-appelé le Père du peuple, et pouvoir supprimer tous les impôts
-onéreux; mais que ces impôts, dont on avait déjà fort adouci la forme,
-étaient indispensables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le moyen de les
-remplacer, ou de s'en passer; qu'il y avait envers les créanciers
-(p.~133) de l'État, envers l'armée, des devoirs sacrés qu'on serait
-dans l'impossibilité de remplir si les finances étaient désorganisées;
-qu'il fallait d'ailleurs donner l'exemple du respect des lois, si on
-ne voulait pas tomber dans une affreuse anarchie; qu'il espérait donc
-que ses sujets des provinces méridionales, qui lui prodiguaient tous
-les jours les témoignages de leur amour, lui en donneraient une preuve
-effective, en se soumettant à des nécessités dont on tâcherait
-d'abréger la durée; qu'il aimait mieux les avertir que les punir, mais
-que si après avoir averti, sa voix n'était pas écoutée, il serait
-obligé de sévir, et sévirait en effet, pour empêcher à la fois la
-désorganisation des finances, le renversement des lois, et la ruine de
-l'État.</p>
-
-<p>Ces deux proclamations n'étaient sans doute que des paroles, mais
-très-utiles à faire entendre, surtout par la bouche du chef de la
-maison de Bourbon. Les généraux ennemis, placés en présence du désaveu
-de leurs souverains, et de celui des Bourbons dont ils étaient les
-alliés, exposés de plus à rencontrer la résistance des populations,
-devaient être moins audacieux dans leurs exactions, et astreints à
-beaucoup plus de ménagements. Quant aux provinces révoltées contre
-l'impôt, le langage affectueux du monarque n'était pas capable
-assurément de les convertir, mais la résolution très-nette exprimée à
-l'égard de l'exécution des lois, devait prêter aux autorités une force
-morale qui leur avait manqué jusqu'ici, et hâter le moment où la
-perception pourrait être rétablie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir expédié les affaires d'urgence, on s'occupe de
-la paix et de la Constitution.</span>
-Ces affaires d'urgence une fois expédiées, il restait (p.~134) à
-s'occuper de la paix, à s'occuper de la Constitution, pour procurer à
-la France un état régulier et définitif, soit par rapport à l'Europe,
-soit par rapport à elle-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand est le négociateur principal de la paix.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Deux ordres de questions: celles qui concernent
-spécialement la France, et celles qui concernent l'équilibre
-européen.</span>
-Naturellement M. de Talleyrand devait être le principal agent du
-gouvernement dans l'importante négociation de la paix, et la tâche,
-même pour lui, n'était pas facile. On s'était beaucoup entretenu de ce
-sujet dans les conversations de chaque jour, avant d'arriver à des
-termes précis. Mais il y avait deux espèces de questions à résoudre,
-celles qui concernaient particulièrement la France, et celles qui
-concernaient l'Europe tout entière. Ainsi, bien que les principales
-puissances belligérantes fussent fixées dans leurs désirs, et
-tacitement déterminées à se donner licence les unes aux autres de
-prendre ce qui leur conviendrait; bien que l'Angleterre, notamment,
-eût résolu de s'attribuer la Belgique pour l'adjoindre à la Hollande
-et créer ainsi une forte monarchie qui nous éloignât de l'embouchure
-des grands fleuves; bien que l'Autriche, indépendamment de l'Italie,
-voulût une partie des bords du Rhin pour les céder à la Bavière en
-échange du Tyrol; bien que la Russie et la Prusse convoitassent la
-Pologne et la Saxe pour en trafiquer à elles deux, ce qui les décidait
-toutes quatre à nous ôter la frontière du Rhin, afin de rendre
-possibles ces divers arrangements, cependant, même en se permettant
-réciproquement ces spoliations, il restait tant de questions
-subsidiaires à trancher, et quant à la proportion à mettre dans les
-partages, et quant aux combinaisons à adopter pour qu'il subsistât
-une sorte (p.~135) d'équilibre européen, et pour que les petits États
-ne fussent pas entièrement sacrifiés aux grands, que l'accord n'était
-pas facile, et qu'il y avait même certitude de ne l'obtenir qu'après
-de longs et pénibles efforts.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs des puissances de remettre à un congrès général et
-ultérieur toutes les questions qui les concernent, et de décider
-immédiatement les questions qui regardent la France.</span>
-On reconnut donc au premier aspect que,
-sans supposer les lenteurs du congrès de Westphalie (lequel avait duré
-plusieurs années), il faudrait au moins quelques mois pour concilier
-tous les intérêts, et ces quelques mois on ne voulait point les passer
-à Paris. On avait une autre raison de ne pas débattre ces nombreuses
-questions à Paris même, c'était de ne pas fournir à la France
-l'occasion de s'en mêler. Quelque envie qu'on eût d'être d'accord, on
-avait à peu près la certitude de ne pas l'être, de se brouiller par
-conséquent plus d'une fois avant de parvenir à une entente définitive,
-et on ne voulait pas donner à la France l'immense avantage d'assister
-à ces brouilleries. C'eût été, outre un triomphe moral, lui offrir
-l'occasion facile de reprendre une forte position, en se mettant avec
-les uns contre les autres, et en se ménageant ainsi de puissantes
-alliances. Bien qu'on affectât de vouloir la traiter mieux qu'à
-Châtillon, au fond on ne s'en souciait guère, et sous les Bourbons
-comme sous Napoléon, on tenait à la réduire strictement à ses
-anciennes limites, et de plus à l'exclure autant que possible des
-grands arrangements européens. Sous les Bourbons il y avait
-l'irritation de moins, mais il y avait de moins aussi la peur
-qu'inspirait Napoléon, et l'une compensait à peu près l'autre. M. de
-Metternich, depuis son arrivée, avait repris la principale influence
-sur les négociations, et grâce (p.~136) à sa profonde et redoutable
-sagacité, il avait vu qu'il fallait d'abord fixer les rapports avec
-nous, et qu'ensuite on en aurait moins de peine à régler les rapports
-des États de l'Europe entre eux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette pensée prévaut, et on décide qu'on traitera tout de
-suite à Paris de la paix avec la France, et qu'on remettra toutes les
-questions européennes à un congrès qui doit se tenir à Vienne.</span>
-Cette fine pensée avait bientôt pénétré l'esprit des cours alliées, et
-elles avaient décidé qu'elles concluraient à Paris les arrangements
-avec la France, et réserveraient pour un congrès, tenu dans une des
-grandes capitales du continent, les arrangements généraux qui devaient
-constituer le nouvel équilibre européen. Une extrême déférence étant
-accordée en ce moment à l'Autriche, qui avait assuré le salut
-universel en s'unissant à la coalition malgré sa répugnance et malgré
-la voix du sang, on était convenu que le futur congrès se tiendrait à
-Vienne.</p>
-
-<p>Communiquées aux négociateurs français, les dispositions qui précèdent
-ne rencontrèrent de leur part aucune opposition. Au premier aspect en
-effet, elles paraissaient simples, et dépourvues de malice, car ce qui
-importait avant tout c'était de mettre fin à la guerre, et par
-conséquent de traiter d'abord avec la France, contre laquelle on avait
-pris les armes. Rien n'empêchait ensuite de réserver les questions
-nombreuses que soulèverait le nouvel ordre de choses à établir en
-Europe, pour une assemblée postérieure, tenue dans un lieu central,
-après que les divers monarques auraient eu le temps de rentrer chez
-eux, de mettre ordre à leurs affaires les plus pressantes, et de se
-rendre ainsi plus libres pour donner aux arrangements définitifs
-intéressant le monde entier, l'attention qu'ils méritaient. Il eût été
-difficile d'objecter quelque chose à un plan aussi (p.~137) spécieux,
-aussi fondé en apparence. Effectivement on n'objecta rien, car de
-notre côté nous avions hâte de nous faire honneur de la paix, qui
-devait produire un si heureux contraste entre le gouvernement des
-Bourbons et celui de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions possibles de la paix avec la France.</span>
-Ces résolutions furent donc adoptées, et il fut établi qu'on réglerait
-d'abord et immédiatement ce qui concernait la France. La question des
-frontières était la première, et sans comparaison la plus grave. On
-nous avait dit bien souvent qu'on entendait traiter la France sous les
-Bourbons tout autrement que sous les Bonaparte. On avait mieux fait
-que de le dire, on l'avait écrit, et on avait rempli de cette promesse
-une foule de proclamations publiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">On avait promis à M. de Talleyrand un million de sujets au
-delà des frontières de 1790.</span>
-Depuis, dans les entretiens dont
-la convention du 23 avril avait été l'occasion, on avait parlé
-d'ajouter environ un million de sujets à notre état territorial de
-1790, mais d'une manière vague, et sans engagement bien précis. Quant
-au principe lui-même des frontières de 1790, on ne s'en était jamais
-départi, ni directement, ni indirectement, et aucun négociateur au
-monde, si ce n'est Napoléon victorieux, n'aurait, sous ce rapport,
-obtenu une concession. En effet, pour l'Angleterre la création du
-royaume des Pays-Bas, pour l'Autriche la restitution du Tyrol et de
-l'Italie, pour la Russie l'acquisition de la Pologne, pour la Prusse
-celle de la Saxe, en dépendaient, puisqu'il était impossible de leur
-procurer ces satisfactions sans tout ce qu'on allait nous ôter à la
-gauche du Rhin. Il aurait donc été déraisonnable d'essayer de faire
-changer ce principe. C'eût été dépenser en pure perte une ténacité
-(p.~138) de caractère qui pouvait être mieux employée ailleurs. En
-conséquence on se garda de disputer sur un point aussi arrêté, et on
-porta son effort sur la manière de tracer cette frontière de 1790,
-dont l'amélioration nous avait été sérieusement annoncée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal recommande à M. de Talleyrand de se
-procurer le million d'augmentation au nord, et non au midi.</span>
-On avait donné à M. de Talleyrand, en plein conseil royal, certaines
-instructions. On lui avait recommandé très-particulièrement de
-chercher à obtenir au nord de la France le million de sujets promis,
-et de ne point l'accepter au sud-est, c'est-à-dire en Savoie. La
-maison de Savoie, qui allait être restaurée en même temps que celle de
-Bourbon, était pour Louis XVIII une maison parente et amie, dont il
-lui aurait répugné de recueillir les dépouilles. Ajoutons que notre
-ancienne frontière avait bien plus besoin de se fortifier au nord
-qu'au midi. On avait en outre prescrit à M. de Talleyrand d'exiger la
-restitution intégrale de nos colonies, et de ne consentir à aucune
-contribution de guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">D'après ces instructions, nos négociateurs proposent un
-tracé nouveau et excellent pour la frontière française.</span>
-L'idée de chercher au nord et non au midi l'augmentation promise,
-quoique inspirée en partie par des idées de famille, était du reste
-fort sage. On pouvait effectivement, sans dépasser la limite indiquée
-d'un million d'âmes, améliorer singulièrement notre frontière, et sans
-la rendre ni aussi riche en territoire, ni aussi forte à l'égard de
-nos voisins, que celle du Rhin, la rendre presque aussi défensive. En
-la portant un peu en avant, et en la faisant passer par les points
-suivants (voir la carte n<sup>o</sup> 61), Nieuport, Ypres, Courtray, Tournay,
-Ath, Mons, Namur, Dinant, Givet, Neufchâteau, Arlon, Luxembourg,
-Sarrelouis, Kaisers-Lautern, Spire, on pouvait nous assurer (p.~139)
-une frontière non-seulement plus étendue, mais plus solide, puisqu'à
-la belle ceinture de places fortes que nous possédions déjà, elle
-aurait joint la ceinture des places fortes belges. À la célèbre
-forteresse de Luxembourg nous aurions ajouté l'importante position de
-Kaisers-Lautern dans les Vosges, et la place de Landau sur le Rhin.
-C'était un certain dédommagement de la ligne du Rhin, et une immense
-amélioration par rapport à notre état territorial de 1790. Une telle
-frontière aurait valu à elle seule qu'on livrât plus d'une bataille
-pour l'obtenir.</p>
-
-<p>Les deux négociateurs qui assistaient M. de Talleyrand pour les
-détails, MM. de Laforest et d'Osmond, avaient dessiné avec beaucoup
-d'intelligence ce nouveau tracé sur la carte. Ils le proposèrent dans
-la première réunion des négociateurs, à laquelle M. de Talleyrand
-n'assistait point, parce qu'il se réservait pour l'action personnelle
-à exercer sur les monarques et les ministres alliés, et ils
-l'appuyèrent au moyen d'un mémoire très-solidement raisonné. Dans ce
-mémoire ils rappelaient qu'on avait publiquement et itérativement
-promis de laisser la France grande et forte, qu'on avait formellement
-parlé de lui accorder un accroissement d'un million de population, et
-ils soutinrent que si on ne voulait pas détruire tout équilibre, il
-fallait qu'en présence des agrandissements que s'étaient adjugés à
-elles-mêmes toutes les puissances de l'Europe depuis le partage de la
-Pologne, la France ne fût pas seule condamnée à rester ce qu'elle
-était à la fin du dernier siècle.</p>
-
-<p>À peine les commissaires étrangers eurent-ils entendu cette lecture,
-et jeté les yeux sur la carte, (p.~140) qu'ils se récrièrent vivement
-contre nos prétentions, et en parurent surpris comme d'une chose tout
-à fait inattendue, et qu'ils n'auraient jamais pu prévoir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Étonnement affecté des négociateurs adverses quand on leur
-soumet le tracé proposé.</span>
-On ne leur
-avait parlé, disaient-ils, que des frontières de 1790. Ils ignoraient
-si, de vive voix, il avait été question d'une augmentation quelconque;
-quant à eux, ils en entendaient parler pour la première fois, et n'en
-trouvaient aucune trace dans leurs instructions. Le commissaire
-anglais seul, entrant un peu dans le fond des choses, fit remarquer
-qu'on disloquerait ainsi la Belgique, ce qui serait contraire aux
-engagements pris envers les Belges de ne pas morceler leur territoire,
-et de ne pas les donner à divers maîtres. Nos négociateurs répondirent
-que si les Belges, sous la domination de Napoléon, n'avaient pas grand
-désir d'appartenir à la France, à cause de la conscription et des
-droits réunis, il en serait autrement sous les Bourbons;
-qu'aujourd'hui ils étaient totalement changés, et que ceux qui
-seraient laissés à la France ne songeraient nullement à réclamer;
-qu'il n'y aurait de réclamations que de la part de ceux qui seraient
-livrés à la Hollande, assertion devenue rigoureusement vraie depuis
-que les Belges avaient eu chez eux les troupes allemandes et
-anglaises, et qu'ils avaient réfléchi à ce que serait leur sort sous
-une puissance protestante. Nos adversaires ne répliquèrent rien, et ne
-donnèrent pas même la seule raison qui eût quelque valeur, c'est que
-la France aurait ainsi, outre la ceinture de ses places fortes, celle
-des places belges, et que le futur royaume des Pays-Bas se trouverait
-sans frontières. Ils ne se défendirent (p.~141) que par un immense
-étonnement, et en disant que nos prétentions étaient si nouvelles, si
-peu prévues, qu'il leur était impossible de les discuter, personne n'y
-étant préparé. Évidemment il fallait se séparer pour en référer chacun
-à ses supérieurs respectifs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'augmentation promise est contestée.</span>
-Les commissaires français firent part à M. de Talleyrand de
-l'impression produite par leur première proposition, et celui-ci dut
-alors s'aboucher avec les personnages essentiels, monarques ou
-ministres, qui décidaient souverainement des affaires européennes. On
-lui avait bien fait des promesses au moment de la convention du 23
-avril, lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'évacuation des positions
-fortifiées les plus importantes, mais des promesses vagues, et si
-elles étaient contestées, il ne lui restait guère de moyens de
-réclamer contre un manque de foi, dont l'allégation seule
-ressemblerait fort à un outrage. De plus, tirant toute sa force contre
-l'émigration de la faveur des monarques étrangers, M. de Talleyrand
-n'était pas complétement à l'aise pour leur parler avec la dernière
-énergie, comme il aurait fallu le faire pour avoir chance d'être
-écouté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand s'adresse à lord Castlereagh, à M. de
-Nesselrode, à M. de Metternich.</span>
-M. de Talleyrand eut diverses entrevues avec lord Castlereagh, M. de
-Nesselrode, M. de Metternich, les trois personnages qui pouvaient
-seuls exercer quelque influence dans cette contestation. Lord
-Castlereagh représentait la puissance à laquelle Louis XVIII avait
-témoigné le plus de gratitude et de laquelle on aurait dû attendre un
-peu de retour. Il n'en fut rien. M. de Talleyrand trouva le ministre
-anglais simple, amical, mais entier comme le sont (p.~142) les
-Anglais lorsqu'il s'agit de leurs intérêts. L'Angleterre voulait
-constituer fortement la monarchie des Pays-Bas, et tout au plus
-croirait-elle atteindre son but en lui adjoignant la Belgique entière,
-et assurément elle n'aurait pas contribué à l'affaiblir en lui ôtant
-ses places fortes. Elle avait toujours présent le souvenir du blocus
-continental, et elle s'appliquait à nous fermer l'accès du littoral.
-Ajoutez que, sans le dire, elle voulait dédommager aussi la Hollande
-des colonies qu'elle s'apprêtait à lui prendre, et notamment du cap de
-Bonne-Espérance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Refus absolu de lord Castlereagh.</span>
-Lord Castlereagh se montra donc absolu avec des
-formes polies, et se prononça de manière à ne pas laisser la moindre
-espérance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Froideur de M. de Nesselrode, provenant évidemment des
-mécontentements de l'empereur Alexandre.</span>
-Le recours à M. de Nesselrode, à M. de Metternich, n'en
-laissait pas beaucoup plus, bien que l'un et l'autre n'eussent aucun
-intérêt dans cette affaire, car ni la Russie ni l'Autriche
-n'attachaient de l'importance à borner notre territoire du côté des
-Pays-Bas. Mais M. de Talleyrand trouva M. de Nesselrode peu zélé, et
-reflétant assez exactement les dispositions de son maître. La hauteur
-de Louis XVIII, son peu d'empressement à satisfaire la Russie dans
-diverses choses qu'elle avait demandées, l'esprit surtout qui semblait
-animer les Bourbons, avaient singulièrement déplu à l'empereur
-Alexandre. Ainsi, tandis que Louis XVIII s'était hâté de conférer le
-cordon bleu au Prince régent d'Angleterre, il n'avait pas même songé à
-l'offrir à l'empereur de Russie, qui cependant était le principal
-auteur de la chute de Napoléon et de la restauration des Bourbons.
-Alexandre aimait avec chaleur M. de Caulaincourt, et lorsqu'il avait
-cherché, (p.~143) sans sollicitation du reste de ce noble personnage,
-à appeler sur lui la faveur royale, Louis XVIII avait à peine écouté.
-Il avait été question d'unir le duc de Berry avec la grande-duchesse
-Anne, celle qui avait dû être mariée à Napoléon, et la famille
-restaurée ne paraissait pas mettre à cette union le moindre zèle, bien
-qu'on en parlât de temps en temps. Aussi Alexandre était-il devenu
-froid, et disait-il volontiers à ses alliés qu'il n'était pas bien
-assuré qu'on eût pris, en rappelant les Bourbons, le parti le meilleur
-pour la France et pour l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de l'Autriche, toute dévouée à l'Angleterre, et
-refus qu'elle fait de nous aider.</span>
-Il n'y avait donc que froideur à attendre du côté des Russes, et c'est
-effectivement ce qu'on rencontra chez eux. Du côté des Autrichiens
-nous aurions pu espérer mieux. Si en effet dans la nouvelle cour de
-France on aimait à dire qu'Alexandre, avec tout son esprit, n'avait
-pas le sens commun, qu'il était même beaucoup trop prodigue de ses
-conseils, on se louait au contraire de la sagesse et de la réserve de
-l'empereur d'Autriche, lequel n'était ni libéral, ni pressé de
-conseiller les gens qui ne s'adressaient pas à lui, et approuvait fort
-qu'on ne donnât aux Français que le moins de liberté possible. Aussi,
-depuis quelque temps, Louis XVIII s'entendait-il mieux avec le
-beau-père de Napoléon qu'avec aucun des monarques alliés. M. de
-Metternich se montra doux, amical, très-bien disposé pour les Bourbons
-qu'il fallait, disait-il, se garder de dépopulariser. Néanmoins il
-parut extrêmement embarrassé. L'Autriche s'était de nouveau et
-intimement unie à l'Angleterre son ancienne et constante amie,
-surtout depuis que la (p.~144) Russie avait acquis tant de
-prépondérance. Elle était en tout d'accord avec elle, et en attendait
-pour les affaires d'Italie un concours sans réserve. Or l'Angleterre
-ayant annoncé la volonté formelle de nous ramener aux frontières de
-1790, elle ne pouvait avoir sur ce point un avis différent. M. de
-Metternich laissa bien voir que son maître n'avait aucune raison
-personnelle de nous refuser une extension territoriale vers la
-Belgique, ou vers les provinces rhénanes, mais il laissa voir aussi
-que la volonté de l'Angleterre serait de tout point celle de
-l'Autriche. Il ne nia pas absolument le million d'augmentation promis,
-mais il dit que c'était là une manière de parler, que le million
-pouvait ne signifier que cinq cent mille âmes; qu'il fallait y faire
-figurer les enclaves, comme Avignon et la principauté de Montbéliard,
-ajoutés au territoire de 1790; qu'on pouvait sans doute prendre
-quelque chose au nord, mais qu'on devait surtout s'étendre vers la
-Savoie, et que lorsqu'on aurait ramassé çà et là cinq cent mille âmes
-de plus, rien n'empêcherait de dire que c'était un million; que ce
-n'était pas pour les puissances une affaire d'amour-propre, qu'elles
-ne démentiraient pas le gouvernement français, si, pour populariser
-les Bourbons, il annonçait publiquement qu'il avait acquis un million
-de sujets au delà des frontières de 1790.</p>
-
-<p>Il était évident que nous allions nous trouver sans appui, car la
-Prusse ne se mêlerait pas de cette question, ou s'en mêlerait contre
-nous. Elle se préparait à soulever des questions d'argent, auxquelles
-elle était particulièrement sensible, et elle ne voulait (p.~145)
-refroidir, en les contrariant, aucun de ses alliés. Il n'y avait donc,
-pour le moment du moins, rien à espérer de nos vainqueurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand a recours au Conseil royal pour lui faire
-connaître la situation.</span>
-Il ne restait qu'à en référer au Conseil du Roi pour lui faire
-connaître cette situation, et prendre ses ordres. Déjà, depuis quelque
-temps, un déchaînement universel, et, il faut le reconnaître, injuste,
-s'était produit contre la convention du 23 avril, par laquelle nous
-avions abandonné la plupart des grandes places européennes.
-<span class="sidenote" title="En marge">On s'en prend de tout le mal à la convention du 23 avril.</span>
-À la
-vérité nous nous étions trompés, et en voulant faire cesser un peu
-plus tôt les maux de la guerre, nous n'avions pas abrégé d'un jour les
-souffrances des provinces occupées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Injustice à l'égard de cette convention.</span>
-Mais l'intention avait été loyale,
-et de plus partagée par tout le monde, et on n'en tenait pas plus
-compte dans le public impartial que dans le public prévenu et
-mécontent. Mais ce qui est plus étrange, ces sentiments avaient envahi
-le Conseil lui-même, et lorsque M. de Talleyrand exposa l'espèce de
-manque de foi dont il avait à se plaindre, presque tous les assistants
-semblèrent s'en prendre à la convention du 23 avril, qui nous avait
-démunis de tous nos gages, comme si on n'avait pas été universellement
-d'avis alors de la conclure. Le duc de Berry, avec son impétuosité
-accoutumée, s'écria, sans songer qu'il accusait son propre père, qu'on
-recueillait là le prix de la faute qu'on avait commise, en signant si
-précipitamment ce funeste armistice. Le Roi regarda malicieusement son
-frère et son neveu, et parut approuver les paroles de ce dernier. Le
-comte d'Artois, vivement affecté, dit qu'on parlait bien à l'aise
-aujourd'hui de cette convention, (p.~146) que, dans les premiers
-instants, le gouvernement avait fait comme il avait pu, et que ceux
-qui le blâmaient n'auraient probablement pas mieux fait à sa place. Ce
-prince aurait pu ajouter que l'idée de hâter l'évacuation du
-territoire dominait alors tellement les esprits, qu'il ne s'était pas
-élevé une seule objection le jour de la signature de cette convention,
-ni dans le Conseil ni ailleurs. Il se contenta de témoigner une vive
-affliction, l'affliction d'un excellent homme qui reçoit le mal sans
-le rendre, et il resta établi qu'on avait tout perdu en signant trop
-tôt, et sans compensation, la convention du 23 avril. M. de
-Talleyrand, qui en était l'auteur, ne répondit aux attaques dont elle
-était l'objet que par un silence froid et dédaigneux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de ne pas appeler au futur congrès de Vienne du
-manque de parole commis envers nous.</span>
-Pourtant ceux qui critiquaient la convention du 23 avril allaient
-commettre une faute à peu près semblable, c'est-à-dire une faute de
-précipitation. Dès qu'on ne pouvait rien obtenir de ce qui avait été
-promis, il ne restait qu'un recours possible, c'était de s'adresser au
-congrès lui-même, qui devait sous quelques mois résoudre à Vienne les
-grandes questions européennes. L'armistice suffisait pour le présent,
-car il traçait une frontière temporaire, celle de 1790; il exigeait
-que chacun se retirât sans combattre à cette frontière; il nous
-rendait 300 mille hommes qu'on pouvait tenir prêts, et si les
-puissances étaient pressées de trancher les questions qui nous
-concernaient, elles n'avaient aucune raison à alléguer pour tout
-décider à notre égard, en ne décidant rien à l'égard d'elles-mêmes.
-Nous, au contraire, nous avions une raison sans réplique à (p.~147)
-faire valoir, c'est que les sacrifices exigés de la France auraient
-une portée toute différente suivant l'usage qu'on ferait des
-territoires abandonnés par elle; c'est qu'en ce genre tout se
-réduisant à des questions d'équilibre, il fallait, avant d'accepter la
-situation qu'on lui destinait, qu'elle connût celle qu'on destinait
-aux autres. On n'avait rien à opposer à un tel argument, et la France
-avait un immense avantage à se présenter à Vienne sans que son sort
-fût fixé, car au milieu des divisions qui allaient inévitablement se
-produire entre ses oppresseurs, elle devait trouver des alliés qui
-l'aideraient à obtenir mieux qu'on ne lui offrait. Ce même motif, il
-est vrai, devait porter les puissances à vouloir régler tout de suite
-ce qui la concernait; mais le motif était difficile à avouer, et avec
-de la fermeté on aurait probablement obtenu que tout fût ajourné à
-Vienne. En tout cas il suffisait que la France ne voulût pas signer,
-pour qu'on fût dans l'impossibilité de la contraindre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aucun membre du Conseil royal, excepté le général Dessoles,
-ne songe à la ressource d'un appel au congrès de Vienne.</span>
-Un seul homme dans le Conseil royal comprit bien la conduite qu'il
-aurait fallu tenir en cette circonstance, et cet homme fut le général
-Dessoles.&mdash;Pourquoi, dit-il, conclure aujourd'hui? Nous ne serons pas
-plus faibles à Vienne, parce que nous y arriverons sans un acte qui
-fixe irrévocablement notre sort. On ne sera pas d'accord certainement
-sur la part que chacun voudra se faire, on aura besoin de nous, et
-nous trouverons alors des alliés. Il y a donc quelques chances pour
-qu'on nous traite mieux, et il n'y en a pas une seule pour qu'on nous
-traite plus mal.&mdash;Cette remarque pleine de sagacité ne fut (p.~148)
-saisie de personne, parce que lorsqu'une préoccupation exclusive
-domine les esprits, elle les obstrue au point de n'y pas laisser
-pénétrer les idées les plus simples. Conclure la paix, la publier, en
-faire jouir le pays, s'en faire honneur, était la passion du moment,
-comme un mois auparavant régnait celle d'obtenir l'évacuation du
-territoire. Et pourtant, s'il restait un moyen de réparer la faute de
-précipitation du 23 avril, c'était une sage lenteur dans la
-conjoncture actuelle, et le courage de remettre à six mois une
-conclusion qu'on désirait amener à l'instant même.
-<span class="sidenote" title="En marge">On renonce à la ligne qui nous aurait procuré les places
-belges.</span>
-On ordonna donc à
-M. de Talleyrand de subir la nécessité, et de se départir du plan de
-délimitation imaginé par nos commissaires. Une fois la ligne en avant
-des places belges abandonnée, la question de frontière perdait presque
-toute son importance. Il ne s'agissait plus que de quelques
-rectifications, qui pouvaient procurer à notre frontière un tracé un
-peu plus régulier, et nous donner quelques cent mille sujets
-d'augmentation, avec une ou deux places fortes de troisième ordre,
-mais rien qui eût la valeur de Mons, de Namur, de Luxembourg.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques rectifications de frontières accordées du côté de
-Maubeuge, de Landau, de Chambéry.</span>
-Après plusieurs jours de discussion, on nous concéda ces
-rectifications de peu d'importance, qui cependant n'étaient pas à
-dédaigner. Entre Maubeuge et Givet notre frontière de 1790 formait un
-rentrant, qui laissait Givet tout à fait en pointe. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-61.) De ce point de Maubeuge à celui de Givet on traça une ligne
-légèrement convexe qui supprimait le rentrant, et nous donnait deux
-places de plus, Philippeville et Marienbourg. En laissant (p.~149)
-Luxembourg en dehors, on alla joindre la Sarre de manière à nous
-conserver Sarrelouis. Enfin, sans atteindre le point important de
-Kaisers-Lautern, on prit un moyen terme entre la ligne que nous
-demandions, et celle de 1790, et on adopta le cours de la Queich, ce
-qui nous procurait une rectification de quelque valeur, car Landau, au
-lieu de rester isolé comme jadis au milieu du territoire allemand, se
-trouvait parfaitement relié à notre territoire.</p>
-
-<p>Avec ces augmentations, avec les enclaves de Montbéliard et d'Avignon,
-qu'on ne voulait rendre ni à l'Empire germanique, ni à Rome, nous
-n'avions pas encore la moitié de ce million d'augmentation, dont il
-nous était permis de parler, à condition d'y renoncer. On chercha le
-complément à l'est et au midi, c'est-à-dire en Suisse et en Savoie. On
-nous donna quelques parties du pays de Gex autour de Genève, puis
-traçant une limite qui coupait la Savoie en deux, on nous attribua
-Chambéry et Annecy. Cette frontière valait beaucoup moins que celle
-qu'avaient demandée nos commissaires, et qu'on aurait pu nous accorder
-en dédommagement de tout ce que nous avions perdu; mais telle quelle,
-après tout, elle valait un peu mieux que celle de 1790, à laquelle
-nous avons été ramenés depuis, en punition des événements de 1815. Ces
-difficultés ayant disparu grâce à notre résignation, il en pouvait
-naître d'autres au sujet des arrangements généraux européens, auxquels
-on avait voulu nous laisser étrangers par le traité de Châtillon, mais
-desquels on ne pouvait plus avoir la prétention de nous exclure
-depuis le rétablissement des Bourbons. (p.~150)
-<span class="sidenote" title="En marge">Certains principes généraux vaguement énoncés, relativement
-au futur équilibre européen.</span>
-Sans doute on ne le
-désirait pas moins, mais on n'aurait plus osé l'avouer. On imagina
-donc quelques expressions générales, qui constituaient des garanties
-fort vagues relativement au futur équilibre européen. Ces expressions
-étaient les suivantes:</p>
-
-<p>Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien
-fédératif.</p>
-
-<p>La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange,
-recevra une augmentation de territoire. Elle ne pourra jamais passer
-sous la souveraineté d'un prince étranger.</p>
-
-<p>La Suisse indépendante continuera de se gouverner elle-même.</p>
-
-<p>L'Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l'Autriche, sera
-composée d'États souverains.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les principaux partages de territoire entre les vainqueurs
-consignés dans des articles secrets.</span>
-Mais dans ces arrangements européens, énoncés d'une manière si
-sommaire, il y avait une chose qu'on se serait gardé de faire
-connaître tout de suite au public, c'étaient les proportions dans
-lesquelles les territoires enlevés à la France seraient distribués aux
-principaux copartageants. On nous laissa le triste honneur de recevoir
-cette confidence, mais dans des articles secrets, bien plus destinés à
-nous lier qu'à consacrer notre influence. Voici quels étaient ces
-articles.</p>
-
-<p>«La Hollande recevra les pays cédés par la France entre la mer, la
-frontière française de 1790, et la Meuse.»</p>
-
-<p>«Les pays cédés par la France sur la rive gauche du Rhin serviront à
-des compensations entre les États allemands.»</p>
-
-<p>(p.~151) «Les possessions autrichiennes en Italie seront limitées par
-le Pô, le Tessin, le lac Majeur.»</p>
-
-<p>«Le roi de Sardaigne sera dédommagé de la portion de la Savoie cédée à
-la France par le territoire de l'ancienne république de Gênes.»</p>
-
-<p>Ainsi, d'après ces bases, la Belgique tout entière devait revenir à la
-Hollande; la Bavière devait recevoir une partie des anciens électorats
-ecclésiastiques, en échange du Tyrol restitué à l'Autriche; l'Autriche
-devait acquérir, outre ses anciens États, tout le territoire de la
-république de Venise; enfin le royaume de Sardaigne devait absorber
-Gênes, et la liste des États indépendants allait ainsi se trouver
-considérablement diminuée. Il n'était pas dit un mot de la Saxe ni de
-la Pologne, car c'était un sujet auquel personne encore n'osait
-toucher, tant on prévoyait d'avidité d'un côté, de résistance de
-l'autre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions relatives aux colonies.</span>
-Restait à s'entendre sur les colonies. Là il semblait que nous
-obtiendrions le dédommagement de nos sacrifices sur le continent
-européen, et que si nous ne recevions pas d'agrandissement, nous
-n'essuierions pas au moins de diminution. La restitution de nos
-colonies devait, pour ainsi dire, couler de source. Mais nous n'étions
-pas au terme de nos sacrifices, et, comme le dit l'un de nos
-négociateurs, M. de Laforest, <cite>on nous versait l'absinthe goutte à
-goutte</cite>.</p>
-
-<p>On parla d'abord de la Martinique, de la Guadeloupe (celle-ci allait
-être retirée à la Suède pour nous être rendue); on parla également de
-Bourbon dans la mer des Indes, on en parla avec aisance et (p.~152)
-comme de possessions dont la restitution n'était pas douteuse.
-Pourtant on ne disait rien de l'île de France, cette Malte de l'océan
-Indien. Qu'en voulait-on faire? On nous le laissait ignorer. Enfin on
-s'expliqua.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre veut nous enlever l'île de France.</span>
-La puissance qui avait pris le cap de Bonne-Espérance à
-son alliée la Hollande, qui, par un vrai manque de foi, avait pris
-Malte à l'Europe, déclara qu'outre le Cap et Malte, il lui fallait
-l'île de France, parce que c'était la route des Indes. On voulait bien
-nous laisser l'île Bourbon, qui était tout ouverte, mais l'île de
-France, la grande forteresse de ces mers, on entendait la garder
-absolument. Qu'opposer à une telle prétention, quand nous n'avions pas
-un seul allié, quand le seul que nous aurions pu nous ménager,
-l'empereur de Russie, nous l'avions blessé, mécontenté dans les
-grandes et les petites choses? Renoncer à traiter actuellement,
-renvoyer avec indignation ces nombreux dénis de justice à l'Europe
-assemblée à Vienne, à l'Europe mieux éclairée par l'examen approfondi
-de toutes les questions, et surtout par le débordement effronté de
-toutes les ambitions, eût été la seule ressource. Malheureusement on
-n'y songeait même pas.</p>
-
-<p>On fit part de ces nouvelles exigences au Conseil royal, et la
-consternation y fut générale. On sentit alors ce que c'était que de
-dépendre de l'étranger, et de sa générosité. Les Anglais avaient
-exprimé aussi l'intention de nous enlever quelques-unes de nos
-Antilles, comme Sainte-Lucie et Tabago, ce qui était peu de chose en
-comparaison de l'île de France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résistance de Louis XVIII.</span>
-Louis XVIII ne pouvant pas prévoir
-alors ce que le développement du commerce apporterait de valeur
-(p.~153) à l'île Bourbon, dit avec une apparence de raison: Mais que
-veut-on que nous fassions de Bourbon sans l'île de France? C'est comme
-si on nous donnait une place sans la citadelle qui la commande. Qu'on
-prenne Bourbon avec l'île de France, si on le veut, et qu'on nous
-laisse tout ce qui nous appartient dans les Antilles.&mdash;Ces réflexions
-avaient un certain degré de justesse, mais à qui les adresser, à qui
-surtout les faire entendre? Il n'y avait qu'à se soumettre, ou à se
-livrer aux inspirations du désespoir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Obstination de lord Castlereagh.</span>
-Nous eûmes recours aux communications particulières avec le personnage
-qui disposait de tout dans les affaires maritimes, et de presque tout
-dans les affaires continentales, avec lord Castlereagh. M. de
-Talleyrand le trouva calme, et même doux, mais absolu, inébranlable
-comme un roc. Il n'en obtint rien. M. de Vitrolles, moins réservé, eut
-un entretien orageux avec ce ministre, et ne provoqua de sa part qu'un
-aveu presque cynique de l'ambition britannique.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Obligation de céder l'île de France.</span>
-Toute position sur la
-route de l'Inde doit nous appartenir, dit lord Castlereagh, et nous
-appartiendra.&mdash;M. de Vitrolles rappela les belles déclarations qu'on
-avait faites en traversant le Rhin, et plus récemment encore en
-franchissant les murs de Paris, déclarations qui promettaient de
-respecter la France et sa grandeur, de lui ôter uniquement ce qu'elle
-avait pris aux autres, et ce qui, dans ses mains, menaçait la sûreté
-générale. Lord Castlereagh eut l'air de penser que les puissances
-remplissaient leurs promesses en ne traitant pas la France comme on
-avait traité jadis la Pologne.</p>
-
-<p>Il fallait se soumettre encore, car il n'y avait pas (p.~154) moyen
-de résister à ces ambitions déchaînées, et toutes liguées contre nous.
-Il n'y aurait eu qu'une réflexion à faire à l'aspect de tels actes,
-réflexion dont nos oppresseurs ne tenaient aucun compte, c'est qu'on
-rendait, en agissant ainsi, Napoléon beaucoup moins coupable aux yeux
-du monde, et les Bourbons moins populaires aux yeux de la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grave question des contributions de guerre.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse demande une contribution énorme.</span>
-Il ne restait à résoudre qu'une question, question grave aussi, mais
-surtout humiliante si elle était résolue contre nous, celle des
-contributions de guerre. Une seule des puissances belligérantes avait
-à cet égard des prétentions, c'était la Prusse, ce qui nous laissait
-quelques chances de nous soustraire à son avidité. Toutes les
-puissances de l'Europe avaient reçu depuis vingt ans la visite de nos
-armées, et subi les inconvénients attachés à la présence de l'ennemi,
-mais la Prusse, il faut l'avouer, plus que les autres. Elle entendait
-être dédommagée non seulement des contributions que Napoléon lui avait
-imposées, mais des effets de notre présence sur son territoire pendant
-la campagne de 1812. Elle demandait donc, outre la restitution des
-titres représentatifs des contributions de guerre non acquittées, et
-s'élevant à 140 millions déposés dans le domaine extraordinaire, une
-indemnité de 132 millions, ce qui n'excluait pas ce qu'elle réclamait
-pour sa part dans la vente de nos arsenaux et de nos magasins. Certes
-la Prusse avait beaucoup souffert pendant nos longues guerres, mais si
-on se rappelle qu'en 1792 elle avait pris l'initiative de l'agression,
-uniquement pour se mêler de nos affaires intérieures, qu'en 1806 elle
-s'était livrée à des passions folles (p.~155) contre la France, et que
-tout récemment pendant l'invasion la conduite de ses soldats avait été
-odieuse, on conviendra que les torts entre elle et la France étaient
-fort partagés. Aussi devions-nous être moins disposés à céder à ses
-exigences qu'à celles d'aucune autre puissance. Son roi, honnête mais
-avare, tenait aux demandes d'argent qu'il avait faites, comme
-l'Autriche aux provinces italiennes, comme l'Angleterre aux provinces
-maritimes. On nous présenta donc son compte avec invitation de
-l'examiner, et sinon avec sommation de l'acquitter, du moins avec un
-langage qui en approchait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Refus péremptoire de M. de Talleyrand.</span>
-M. de Talleyrand repoussa péremptoirement ces demandes, et déclara
-qu'on ne voulait ni ne pouvait y souscrire. Il en référa immédiatement
-au Conseil royal. Pour le coup personne n'y tint, et on ressentit
-enfin le mouvement de désespoir auquel plus d'une fois on avait été
-près de se livrer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII et ses neveux déclarent qu'ils préfèrent la
-guerre.</span>
-Le Roi manifesta une indignation que tout le monde
-partagea, et dit qu'il aimait mieux dépenser trois cents millions à
-faire la guerre à la Prusse, que d'en dépenser cent à la satisfaire.
-Il ajouta qu'il savait combien la France attachait de prix à la paix,
-que ce désir de la paix était entré pour beaucoup dans l'accueil fait
-à sa famille; mais qu'elle ne voudrait certainement pas endurer
-l'excès d'humiliation qu'on prétendait lui infliger; qu'elle ne lui
-saurait donc pas mauvais gré de résister aux étrangers qui abusaient
-ainsi de la faculté avec laquelle on les avait reçus, et que pour lui,
-loin de se croire ingrat envers les cabinets européens, c'est eux
-qu'il croyait ingrats envers lui, car ils avaient eu autant besoin
-des Bourbons pour (p.~156) pénétrer en France, que les Bourbons
-avaient eu besoin d'eux pour y revenir. En conséquence il déclara
-qu'il refuserait tout net la nouvelle charge qu'on voulait imposer à
-ses sujets.</p>
-
-<p>Le Conseil tout entier applaudit à cette résolution, en déplorant de
-nouveau la malheureuse convention du 23 avril. Le duc de Berry s'écria
-qu'on allait avoir avec les garnisons et les prisonniers rentrés 300
-mille hommes, qu'il fallait se mettre à leur tête, se jeter sur les
-coalisés qui n'étaient que 200 mille, et que sa famille serait à
-jamais rétablie dans le c&oelig;ur des Français, après cet acte de
-patriotique désespoir. M. de Talleyrand ne dit pas non, et se contenta
-d'ajouter que ces 300 mille hommes, avec lesquels on voulait se ruer
-sur les coalisés, on les devait à la convention du 23 avril si
-amèrement attaquée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand trouve appui auprès de l'Angleterre, de
-l'Autriche, de la Russie, et la contribution de guerre est écartée.</span>
-M. de Talleyrand, tout en repoussant nettement les exigences de la
-Prusse, sentait néanmoins que le moyen des 300 mille Français jetés
-sur les 200 mille étrangers, était bien grave, le général qui savait
-si bien se servir des Français étant à l'île d'Elbe, et il songea à
-faire parler la raison. Il vit lord Castlereagh, l'empereur de Russie,
-M. de Metternich. Il leur dit que le Roi et les Princes étaient
-résolus à faire échouer le traité de paix sur cette question, quoi
-qu'il pût en arriver; que c'était d'ailleurs pour une misérable
-affaire d'argent compromettre non-seulement le grand &oelig;uvre de la
-restauration de la paix, mais celui de la restauration de l'ordre en
-Europe, car il n'y avait pas un souverain qui ne fût fortement
-intéressé à la sûreté de Louis XVIII sur son trône; qu'humilier ainsi
-les (p.~157) Bourbons, les dépopulariser, c'était aller contre le but
-qu'on se proposait d'atteindre, et que sacrifier de si hauts intérêts
-à l'avarice de la Prusse n'était ni sensé, ni digne, ni honorable.
-Lord Castlereagh, toujours raisonnable quand il ne s'agissait plus du
-royaume des Pays-Bas, du cap de Bonne-Espérance, ou de l'île de
-France, M. de Metternich, toujours prêt à juger sans illusion
-flatteuse la conduite de la Prusse, donnèrent raison à M. de
-Talleyrand. L'empereur Alexandre, dont la délicatesse rougissait de
-l'avarice de son ami Frédéric-Guillaume, fut du même sentiment, et
-tous ensemble ils forcèrent le roi de Prusse à céder. L'esprit
-d'économie était chez ce roi une vertu qui finissait par dégénérer en
-vice, et il était capable de manquer de sagesse, pour satisfaire un
-penchant qui chez lui avait la sagesse seule pour origine.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Liquidation modérée relativement à la vente des magasins de
-l'État.</span>
-La contribution particulière à la Prusse fut donc écartée. Restait la
-contribution commune, fondée sur le droit de conquête appliqué aux
-arsenaux, aux magasins et à certaines propriétés de l'État. D'après la
-convention du 23 avril les armées étrangères devaient, le jour même de
-la signature de cette convention, se dessaisir de l'administration des
-provinces occupées, ne plus lever de contributions, ne plus détenir
-enfin aucune de nos propriétés publiques. Mais elles prétendaient que
-pour effets militaires, pour magasins conquis, pour contributions
-arriérées, pour coupes de bois qu'elles avaient ordonnées dans les
-forêts de l'État, il leur était dû une somme qu'elles ne rougissaient
-pas d'évaluer à 182 millions. La Prusse avait dans cette (p.~158)
-somme la part la plus considérable, et l'Angleterre aucune, car cette
-dernière puissance, si elle avait été âpre en fait de territoire,
-était d'une facilité remarquable en fait d'argent. Par exemple, les
-troupes du duc de Wellington se comportaient dans le Midi avec une
-discipline parfaite, et un respect absolu des propriétés particulières
-et publiques. On voyait bien qu'avec les Anglais on avait affaire à
-une grande nation, ambitieuse mais point avare.</p>
-
-<p>Sur cette autre contribution de guerre mal dissimulée, le Conseil du
-Roi se montra également absolu. Lord Castlereagh et M. de Nelsserode
-donnèrent appui à M. de Talleyrand; deux commissaires français, le
-général Dulauloy et le baron Marchand, chargés de cette liquidation,
-défendirent énergiquement les intérêts français, et on finit par
-s'arrêter à une somme de 25 millions, qui d'après les principes du
-droit de la guerre étaient à peu près dus.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Partage des flottes construites dans les ports étrangers.</span>
-On avait ajourné à la négociation de la paix définitive le partage du
-matériel naval contenu dans les ports cédés par la France. Il est
-certain que tout ce matériel consistant en 26 vaisseaux de ligne à
-flot et 20 sur chantiers, en un nombre considérable de moindres
-bâtiments, et en grands approvisionnements, répartis dans les ports de
-Hambourg, Brême, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Flessingue, Ostende,
-Gênes, Livourne, Corfou, Venise, que tout ce matériel avait été créé
-avec l'argent de la France, que les lieux de construction n'avaient
-fourni que les bras et les matériaux qu'on leur avait payés
-très-exactement, ce qui avait été pour eux un avantage et non pas une
-charge, puisqu'on avait (p.~159) occupé la population, et ouvert un
-débouché aux produits du pays. Il n'y avait en dehors de cette
-catégorie que la flotte hollandaise, construite avant la réunion à
-l'Empire, et qui devait revenir de droit à la monarchie des Pays-Bas.
-Il fut donc stipulé que cette flotte serait rendue purement et
-simplement, mais que pour les 46 vaisseaux et autres bâtiments de rang
-inférieur répandus dans les ports précités, deux tiers
-appartiendraient à la France, et un tiers aux diverses localités
-maritimes qui les contenaient. Cette décision n'était pas complétement
-juste, mais la perte était peu regrettable, la France ayant déjà dans
-ses propres ports beaucoup plus de matériel naval qu'elle ne pouvait
-en employer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conservation des musées formés avec les chefs-d'&oelig;uvre
-conquis par nos armées.</span>
-Une dernière question restait à régler, celle de nos musées. Il n'en
-fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués
-à les visiter journellement, à les admirer tels que Napoléon les avait
-formés, c'est-à-dire avec les richesses de L'Europe civilisée, et ils
-se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils
-avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient
-témoigné une vive admiration. De plus il s'agissait particulièrement
-en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne qui n'inspiraient
-qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de
-l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nous laissa donc
-les chefs-d'&oelig;uvre conquis par nos armées, on nous les laissa par
-prétérition, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler. Mais dans
-les entretiens particuliers on ne manqua pas d'insister sur la
-concession importante qu'on nous faisait, et elle (p.~160) était
-effectivement d'un intérêt moral considérable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le traité de paix signé le 30 mai.</span>
-Ce travail fut terminé le 30 mai, qualifié traité de Paris, et
-renfermé dans des instruments, identiques mais séparés, signés avec
-l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, lesquelles
-s'engagèrent pour toute l'Europe. On joignit à ces signataires la
-Suède, à cause de la Guadeloupe qu'elle avait un moment possédée, le
-Portugal, à cause des portions de la Guyane qu'on nous restituait. La
-paix avec l'Espagne dut se traiter à part, cette puissance n'ayant
-aucun représentant à Paris, ce qui s'expliquait par la situation de
-Ferdinand VII qui n'avait pas encore fait son entrée à Madrid. Du
-reste la paix avec l'Espagne était, grâce aux Pyrénées, la plus facile
-de toutes à conclure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractères essentiels de ce traité.</span>
-Bien qu'on dût regretter l'excellente frontière que nous aurions pu
-avoir du côté des Pays-Bas en dédommagement de celle du Rhin, et qu'on
-aurait probablement obtenue, soit en ne se pressant pas de souscrire
-l'armistice du 23 avril, soit en renvoyant à Vienne la conclusion de
-la paix définitive, ce traité, dit de Paris, n'était pas aussi
-malheureux qu'on l'avait craint d'abord. Nous étions exempts de
-contribution de guerre, nous conservions les immenses richesses en
-objets d'art acquises au prix de notre sang, nous gagnions sur l'état
-de 1790 Philippeville et Marienbourg vers les Pays-Bas, le reliement
-de Landau à notre territoire vers le Rhin, enfin une moitié de la
-Savoie vers les Alpes. L'île de France était la seule perte grave, et
-dans les ports cette perte ne pouvait manquer d'être profondément
-sentie. Le traité de Paris ne devenait douloureux (p.~161) qu'en le
-comparant à ceux de Campo-Formio et de Lunéville, qui, sans être
-menaçants pour la sûreté de l'Europe, semblaient nous avoir acquis à
-jamais nos frontières géographiques, et en songeant que cette
-acquisition aurait pu, sans les fautes de l'Empire, devenir
-définitive, la douleur des Français devait être universelle et
-profonde. On verra tout à l'heure quelle impression le traité du 30
-mai produisit sur les esprits.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Travail de la Constitution.</span>
-On se proposait de publier les conditions de la paix en même temps que
-la Constitution elle-même, à laquelle on n'avait cessé de travailler
-pendant le cours des négociations. Les monarques alliés, pressés de
-retourner dans leurs États, tenaient à voir toutes les affaires de la
-France terminées à la fois, et insistaient pour que Louis XVIII
-acquittât les promesses de Saint-Ouen, dont ils se considéraient comme
-responsables à un certain degré, particulièrement envers les hommes
-qui s'étaient livrés à eux dans l'espérance d'être garantis contre les
-passions des émigrés. On travaillait donc à cette Constitution avec
-beaucoup d'activité, et même avec un esprit libéral, ce qui de la part
-de Louis XVIII était vraiment méritoire, surtout si on se reporte aux
-opinions du parti royaliste à cette époque.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Idées du parti royaliste à l'égard de la Constitution
-future.</span>
-L'esprit ne manquait pas à ce parti plus qu'aux autres, mais l'étude,
-et les lumières naissant de l'étude, lui manquaient absolument. Il
-fallait descendre dans les derniers rangs du parti révolutionnaire
-pour trouver des préjugés aussi étroits, et aussi opiniâtres. Dans la
-vieille noblesse militaire, on ne rencontrait qu'une haine aveugle de
-tout ce (p.~162) qui s'était fait depuis trente années en France, et
-la conviction qu'il fallait tout ramener par la force à l'ancien
-régime. Dans la noblesse parlementaire, plus instruite mais pas
-beaucoup plus éclairée, on ne comprenait qu'une constitution, celle
-des anciens parlements, contredisant quelquefois les rois et ne les
-arrêtant jamais. Chez les esprits distingués du parti royaliste, que
-le malheur et l'inaction avaient portés à l'étude, l'amour du passé,
-l'aversion du présent s'étaient systématisés, et il s'était formé des
-théories singulières, sous l'influence de M. de Bonald, écrivain
-excellent mais paradoxal, ayant le mérite assez rare de rendre en un
-style sain des idées fausses. Ces théories, réaction inévitable et
-méritée contre les exagérations de la révolution française,
-consistaient surtout dans un mépris profond pour les constitutions
-écrites, qu'elles considéraient comme l'une des vanités les plus
-impertinentes de l'esprit moderne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mépris des constitutions écrites.</span>
-Il est certain qu'à voir le sort
-des nombreuses constitutions qu'on a mises par écrit depuis
-soixante-dix années, on ne peut s'empêcher d'éprouver à leur égard le
-sentiment que manifestaient alors les royalistes. Pourtant ce
-sentiment, poussé au delà d'une certaine mesure, avait bien aussi sa
-vanité et son impertinence. Ainsi les disciples de M. de Bonald
-prétendaient que les constitutions ne s'écrivaient pas, que, filles du
-temps et non des hommes, elles se formaient peu à peu, comme les
-grandes &oelig;uvres de la nature, et se composaient quelquefois de lois
-écrites, mais plus souvent d'usages, de traditions, d'habitudes, et
-que tout cet ensemble constituant la manière d'être d'une (p.~163)
-nation, était sa vraie constitution, la seule qui ne passât point
-comme un rêve.
-<span class="sidenote" title="En marge">Chimère de l'ancienne Constitution française.</span>
-Partant de ce point, ils soutenaient que l'ancienne
-France avait sa constitution, laquelle avait duré des siècles, tandis
-que les constitutions imaginées depuis 1789 s'étaient succédé comme
-les flots d'une mer en furie. Leur embarras était extrême quand on
-leur demandait de définir cette constitution, consistant dans une
-royauté sans limites, contrariée quelquefois par les parlements dont
-elle se délivrait par des lits de justice ou par la Bastille,
-convoquant une fois par siècle les États généraux qu'elle était
-obligée de congédier aussitôt après les avoir réunis, et pouvant si
-peu se servir de ces institutions quand elle avait à surmonter des
-difficultés politiques ou financières, que c'était pour avoir voulu en
-user en 1789 qu'elle en était arrivée aux bouleversements qu'on
-déplorait. Et effectivement cette constitution tant vantée, mise en
-&oelig;uvre en 1787 par la convocation des notables, en 1789 par celle
-des États généraux, avait donné, quoi? la révolution française.</p>
-
-<p>C'était donc une assez singulière prétention que celle d'invoquer une
-constitution qui avait abouti à de tels résultats. Mais la confusion
-de ses admirateurs eût été bien grande, si on leur avait proposé d'y
-recourir de nouveau. Où étaient la noblesse, le clergé, les
-parlements, le tiers état, la nation de 1789? Au lieu d'une noblesse
-riche, jouissant de nombreux priviléges, et ayant l'armée dans ses
-mains, une noblesse dispersée, à moitié ruinée, destinée à ne
-redevenir riche que par les conséquences de la révolution française,
-étrangère à l'armée, (p.~164) ne l'aimant pas, n'en étant point aimée
-(nous parlons de 1814), n'ayant plus en un mot aucune influence; au
-lieu d'un clergé propriétaire, noble, éloquent, habile, et tellement
-distingué alors qu'il donnait les ministres les plus éminents, un
-clergé exproprié, fonctionnaire, sorti de toutes les classes de la
-société, et entièrement dépendant du pouvoir; au lieu d'une
-magistrature opulente, héréditaire, jugeant comme la noblesse
-combattait, par privilége, et jugeant bien, une magistrature sortie
-presque tout entière de la bourgeoisie, de fortune médiocre, nommée
-comme les autres fonctionnaires par le pouvoir exécutif, intègre mais
-incapable d'opposer d'autre résistance que celle d'une rigoureuse
-observation des lois civiles; et enfin au-dessous de tout cela, une
-nation entièrement transformée, arrivée à une sorte d'unité absolue,
-n'admettant plus ni distinctions de classes, ni priviléges, ayant le
-même esprit, les mêmes m&oelig;urs, les mêmes ambitions, telle était la
-France en 1814, et les systématiques du royalisme eussent été
-cruellement embarrassés, si, les prenant au mot, on les avait chargés
-de refaire l'ancienne constitution. Ils eussent été aussi embarrassés
-qu'un architecte ayant toute liberté quant à ses plans, mais condamné
-à faire usage de matériaux qu'on ne trouverait plus nulle part.</p>
-
-<p>Aussi toutes ces théories n'étaient-elles au fond que des satires de
-la révolution française, satires souvent justes, éloquentes même,
-quand elles s'adressaient à ses excès, mais vaines comme la plainte ou
-le regret de ce qui n'est plus, quand elles tendaient au
-rétablissement d'un passé qu'aucune (p.~165) puissance au monde
-n'aurait pu tirer du néant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lorsqu'il fallait conclure, tout le monde en arrivait à peu
-près au même résultat.</span>
-Parmi ces adversaires des constitutions écrites, ceux qui étaient les
-moins dépourvus d'esprit pratique, quand on les sommait de conclure,
-et de mettre la main à l'&oelig;uvre, en arrivaient comme tout le monde à
-la royauté, éclairée, contenue, fortement influencée par les Chambres,
-qu'on appelle la royauté anglaise, à cause de l'antériorité de
-l'Angleterre dans l'emploi de cette forme de gouvernement. Seulement
-ils auraient voulu qu'on ramassât dans les immenses décombres du vieil
-édifice, un certain nombre d'anciens matériaux, plus ou moins
-reconnaissables, pour les faire figurer dans l'édifice nouveau. Ainsi
-ils auraient désiré que, reconstituant l'ancienne noblesse et l'ancien
-clergé, on en composât la Chambre des pairs, et que prenant les
-anciennes professions qui formaient jadis le tiers état, et les
-laissant classées par métiers, on en composât la chambre basse. Là, et
-point au delà, allaient les prétentions de ceux qu'on forçait à sortir
-de leurs perpétuelles lamentations sur la ruine du passé. Or c'eût été
-s'imposer la peine de retrouver et de reconstituer des éléments
-détruits, présentant avec la société moderne un contraste ridicule,
-rompant cette grande unité nationale qui fait la force de la France
-moderne, et révoltant inutilement l'esprit actuel d'égalité pour un
-résultat absolument nul, car les chambres ainsi composées n'auraient
-pas eu une prétention de moins que les autres, et n'auraient pas moins
-engagé avec la royauté une lutte d'influence, tout aussi fatale si,
-dans cette lutte, la royauté s'était conduite comme elle l'a fait. Ce
-qu'ils (p.~166) voulaient se serait réduit en réalité à un édifice
-moderne, ayant extérieurement quelques ornements du moyen âge, sans
-influence réelle sur la distribution et la destination du monument.</p>
-
-<p>Il n'y avait donc rien de sérieux dans ces théories, qui n'étaient que
-les préjugés du passé, systématisés après coup par certains esprits
-distingués et mélancoliques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Bourbons en 1814 plus libéraux que leur parti.</span>
-Il faut reconnaître toutefois que le Roi
-et ses neveux, obligés d'être plus pratiques que leur parti, et
-revenant heureusement d'Angleterre, au lieu de revenir de l'un des
-États du continent, ne partageaient pas ces fausses doctrines, ou du
-moins se conduisaient comme ne les partageant pas. Sans reconnaître
-complétement, et sans aimer surtout l'empire de l'opinion publique,
-ils étaient bien résolus à ne pas la froisser dans les points vraiment
-essentiels. Or il y avait deux points sur lesquels aucune puissance au
-monde n'aurait amené l'opinion publique à fléchir, premièrement
-l'égalité civile, qui consiste à avoir les mêmes droits et les mêmes
-devoirs, à payer les mêmes impôts, à fournir le même service
-militaire, à être jugés d'après les mêmes lois, par les mêmes juges, à
-parvenir aux mêmes emplois, quelles que soient la naissance, la
-fortune, la religion des individus: secondement la royauté
-constitutionnelle, c'est-à-dire la royauté contenue, dominée plus ou
-moins par deux chambres. Le dix-huitième siècle avait formé la
-première de ces manières de penser, le despotisme de Napoléon la
-seconde, et l'une et l'autre étaient invincibles.</p>
-
-<p>Il ne s'agissait plus dès lors que de questions de (p.~167) forme ou
-de rédaction.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi n'était formel que sur le principe de l'octroi
-royal.</span>
-Sur la forme, les Bourbons en rentrant en France,
-avaient, comme on l'a vu, apporté une sorte de préjugé presque
-insurmontable. Prétendant être rappelés à régner, non en vertu d'un
-acte du Sénat, mais en vertu de leur droit, ils voulaient <em>octroyer</em>,
-et non pas subir une constitution, et sur ce point le public, ne
-prévoyant pas plus que la dynastie elle-même le danger de ce principe
-absolu, lequel emportait la faculté de modifier arbitrairement la
-constitution <em>octroyée</em>, était prêt à admettre une prétention qui ne
-semblait qu'une subtilité de théorie, ou une affaire d'amour-propre.
-Pourvu que les dispositions essentielles de la constitution fussent
-accordées, on ne s'inquiétait guère qu'elle vînt du Roi ou du Sénat,
-d'en haut ou d'en bas. Arrivées à ce terme les choses devaient presque
-couler de source.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La rédaction de la nouvelle constitution confiée à MM. de
-Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot.</span>
-Le roi avait confié à MM. de Montesquiou et Ferrand le soin de rédiger
-la Constitution, certain que le principe de suprématie monarchique,
-qui seul lui tenait à c&oelig;ur, ne serait pas en péril dans les mains
-de ces vieux royalistes. Quant au reste, il s'en fiait encore plus à
-eux qu'à lui, car il ne s'en souciait guère. Il leur adjoignit M.
-Beugnot, qui avait la rédaction ingénieuse et facile, et qui était
-fort capable de trouver les expédients de langage propres à concilier
-les opinions diverses. Mais il recommanda à M. Beugnot le secret le
-plus absolu envers M. de Talleyrand. Bien que disposé à laisser ses
-ministres gouverner, plus que les rois n'y sont disposés
-ordinairement, Louis XVIII ne voulait cependant pas d'un personnage
-principal ayant la main à tout. Il entendait que (p.~168) M. de
-Talleyrand se renfermât dans les affaires étrangères, M. de
-Montesquiou dans les affaires intérieures, M. de Blacas dans les
-affaires de cour, et croyait diminuer ainsi leur importance en la
-divisant. Il ne voulait pas non plus que M. de Talleyrand, en cas de
-difficulté, appelât l'empereur Alexandre à son secours, et par ces
-divers motifs, il tenait à le laisser absolument étranger au travail
-de la Constitution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La rédaction, ébauchée par M. de Montesquiou, est renvoyée
-à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif.</span>
-La rédaction une fois ébauchée par MM. de Montesquiou et Ferrand fut
-soumise à Louis XVIII, qui sans y rien reprendre, ou presque rien, la
-renvoya à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps
-législatif, conformément à la déclaration de Saint-Ouen. La commission
-du Sénat fut composée de MM. Barthélemy, Serurier (le maréchal),
-Barbé-Marbois, de Fontanes, Germain Garnier, de Pastoret, de
-Sémonville, Boissy d'Anglas, Vimar. La commission du Corps législatif
-fut composée de MM. Lainé, Félix Faulcon, Chabaud-Latour, Bois-Savary,
-Duhamel, Duchesne de Gillevoisin, Faget de Baure, Clausel de
-Coussergues, Blanquart de Bailleul. Il n'y avait rien à objecter au
-choix de ces personnages, qui répondaient aux idées modérées et
-libérales du temps. Le Roi recommanda de faire autant que possible le
-travail d'accord avec eux, et se réserva de décider les points
-contestés, plus encore pour l'honneur de sa prérogative que pour le
-fond des choses.</p>
-
-<p>Le chancelier exposa le sujet devant les deux commissions réunies à la
-chancellerie, donna ensuite lecture du projet, et ouvrit la discussion
-sur la série des articles.</p>
-
-<p>(p.~169) <span class="sidenote" title="En marge">Les principes essentiels sur lesquels repose la
-royauté non mentionnés dans la Constitution, pour éviter toute
-rédaction qui pourrait les atténuer.</span>
-On avait pris soin, dans la rédaction du projet, d'employer des
-expressions desquelles il résultât bien que la nouvelle Constitution
-émanait de la royauté seule, de la royauté éclairée sur les besoins du
-temps, et agissant par l'impulsion de sa propre sagesse, comme elle
-avait fait jadis en affranchissant les communes, en instituant les
-parlements, en réformant la législation civile. Aussi avait-on
-soigneusement évité de parler du retour des Bourbons au trône, des
-causes de ce retour, de la nature du principe monarchique, de ses
-conditions héréditaires de mâle en mâle et par ordre de primogéniture,
-toutes choses consignées dans la constitution du Sénat. M. Boissy
-d'Anglas en fit la remarque, et se plaignit de cette omission comme
-d'une lacune regrettable dans l'intérêt même de la royauté. On lui
-répondit sur-le-champ, et sans hésitation, que ces omissions étaient
-volontaires, que le droit des Bourbons au trône n'avait pas besoin
-d'être énoncé, qu'il était préexistant à tout autre droit, que même
-absents et matériellement remplacés en France par l'usurpation, ils
-n'avaient pas cessé d'y régner; que le principe et le mode de
-l'hérédité n'avaient pas besoin non plus d'être exprimés, car ils
-subsistaient avec l'ancienne constitution de la monarchie française;
-qu'il s'agissait seulement ici de modifier certaines parties de cette
-constitution, d'accorder aux Français des droits qui autrefois ne leur
-étaient pas reconnus; que par conséquent il suffisait d'énoncer les
-dispositions nouvelles, sans s'occuper de celles qui, au milieu de
-toutes les vicissitudes du temps, n'avaient pas cessé (p.~170)
-d'exister virtuellement. M. de Fontanes, jaloux de faire oublier ses
-complaisances envers Napoléon par ses complaisances envers les
-Bourbons, s'empressa d'appuyer cette doctrine, en disant qu'il fallait
-laisser dans l'ombre l'origine des pouvoirs, afin de leur conserver
-leur antiquité vénérable, et qu'en voulant s'en approcher de trop près
-on détruisait leur prestige! Comme si on pouvait refaire à volonté, et
-par convention réciproque, des prestiges évanouis! On ne répliqua
-rien, et on eut raison. Sans doute, si c'eût été possible, on aurait
-dû, dans l'intérêt même de la dynastie, insister sur les omissions
-dont on se plaignait, afin de lui ôter tout moyen de briser un jour le
-contrat qui l'unissait à la nation. Mais comment lui dévoiler
-l'avenir, que personne ne voyait alors, pas plus ses contradicteurs
-qu'elle-même?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Articles de la Constitution contenant les garanties
-générales.</span>
-On passa ensuite à l'examen des articles. Les premiers avaient trait à
-ce qu'on appelait les droits publics des Français, consistant dans
-l'égalité devant la loi, dans l'équitable répartition des charges
-publiques, dans la liberté individuelle, la liberté des cultes, la
-liberté de la presse, dans le respect des propriétés de toute origine,
-dans la forme du service militaire, et enfin dans l'inviolabilité
-assurée aux actes et aux opinions depuis 1789. Sur la plupart de ces
-points on était d'accord. Pourtant sur quelques-uns il y eut
-discussion, et même changement de rédaction. Après avoir admis pour
-chaque culte une égale protection, le projet ajoutait que la religion
-catholique était la religion de l'État. MM. Boissy d'Anglas,
-Chabaud-Latour, voulurent (p.~171) qu'on précisât le sens de ces mots,
-et demandèrent ce qu'ils signifiaient, si, par exemple, ils
-n'emportaient pas quelque avantage de position pour le culte
-catholique, et si par suite de cet avantage les autres cultes ne
-seraient pas replacés dans une sorte de dépendance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Article qui déclare la religion catholique la religion de
-l'État.</span>
-Il fut répondu que
-la France était catholique, et qu'il fallait oser le dire. C'était
-donc purement et simplement un acte de condescendance envers le culte
-catholique, pour s'excuser auprès de lui de l'égalité effective
-accordée aux autres. On n'insista pas, car les opposants n'auraient
-rien gagné à insister. Sur la liberté individuelle, sur la liberté de
-la presse, il n'y eut presque pas de contestation.
-<span class="sidenote" title="En marge">Intention de l'article relatif à la liberté de la presse.</span>
-Quant à la liberté
-de la presse tout le monde fut d'avis qu'il fallait l'accorder, mais
-en réprimant les excès auxquels elle n'est que trop disposée à se
-livrer. À cette époque personne, faute d'expérience, ne pensait aux
-distinctions qui ont été admises plus tard entre les journaux et les
-livres, et on ne songeait à soumettre ni les uns ni les autres à un
-examen préalable, c'est-à-dire à la censure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opposition à l'article qui garantit les biens nationaux.</span>
-Le respect promis aux propriétés de toute origine souleva la question
-la plus grave de cette époque. Il s'agissait, comme on le devine, des
-biens dits <cite>nationaux</cite>, confisqués sur les émigrés ou enlevés à
-l'Église, vendus à diverses époques de la révolution, payés plus ou
-moins bien selon les temps, et possédés actuellement par quelques
-millions de Français. Les inquiétudes des possesseurs étaient
-naturelles à l'aspect des émigrés, fiers de leur triomphe, confiants
-dans leur force, et fort irrités (p.~172) contre les détenteurs de
-leurs biens, qui les avaient souvent acquis à vil prix, pour une
-poignée d'assignats sans valeur, quelquefois même par des moyens
-odieux. Mais au maintien de ces ventes tenait le repos de l'État, et
-ni le Roi ni les princes n'avaient de doute à cet égard. Leur désir de
-voir les émigrés remis en possession de leur patrimoine était aussi
-grand que pouvait l'être le désir des émigrés eux-mêmes; mais la
-certitude d'un bouleversement immédiat les arrêtait, et le Roi avait
-consenti à cette rédaction claire et positive: <cite>Toutes les propriétés
-sont inviolables, sans aucune exception de celles qu'on appelle
-nationales, la loi ne mettant aucune différence entre elles.</cite></p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Intention secrète du parti royaliste à l'égard des biens
-nationaux, révélée par M. Lainé.</span>
-Une pareille manière de s'exprimer était parfaitement suffisante, et
-on n'en pouvait souhaiter une meilleure. Mais elle parut trop
-significative à certains membres de la commission, qui dévoilèrent en
-cette occasion les secrets desseins du parti royaliste, et surtout la
-ruse au moyen de laquelle ce parti voulait échapper à la nécessité qui
-pesait sur les Bourbons, et qui était la condition principale de leur
-retour. M. de Fontanes, dans la voie d'expiation où il était entré,
-s'éleva beaucoup contre la rédaction proposée. Selon lui les m&oelig;urs
-établissaient une différence marquée entre les propriétés
-patrimoniales, et celles qui portaient le titre de nationales, et si
-cette différence existait dans la réalité, comment la loi osait-elle
-déclarer qu'il n'en fallait faire aucune? Jusqu'ici les lois de la
-révolution elle-même s'étaient bornées à proclamer le maintien des
-propriétés d'origine nationale, mais elles (p.~173) n'avaient jamais
-poussé le zèle jusqu'à s'efforcer de leur rendre une valeur morale qui
-leur manquait. Comment donc pouvait-on choisir le jour même où les
-Bourbons rentraient en France, pour empirer la condition des
-infortunés qui avaient été dépouillés de leur patrimoine?&mdash;</p>
-
-<p>Il était facile de répondre que ces infortunés, non pas tous sans
-doute, mais un grand nombre, avaient porté la guerre dans leur pays,
-que l'intérêt qu'ils inspiraient ne devait donc pas être sans mélange,
-et que le retour des Bourbons réveillant naturellement leurs
-espérances, il fallait choisir le moment même de ce retour pour
-renforcer les garanties données aux acquéreurs de biens nationaux.
-Pourtant les auteurs du projet se turent, comme pour faire entendre
-qu'ils cédaient à une nécessité du temps, en la maudissant au fond du
-c&oelig;ur. Mais M. Lainé déchira tous les voiles. Il avait vivement
-épousé la cause de la liberté vingt ans auparavant, et, comme beaucoup
-d'autres, il avait été violemment ramené en arrière par les excès de
-la révolution, jusqu'à éprouver presque les sentiments de l'émigration
-elle-même.&mdash;Parlons franchement, s'écria-t-il, nous reconnaissons
-qu'il faut ménager les acquéreurs de biens nationaux, mais tout en les
-ménageant nous désirons que les biens dont ils sont détenteurs
-reviennent à leurs anciens propriétaires. Ainsi le veulent la morale,
-la justice et le véritable esprit monarchique. Or cela ne peut
-s'opérer que par des transactions entre les anciens propriétaires et
-les nouveaux. Ces transactions commencent à s'effectuer en plusieurs
-endroits, et ce (p.~174) qui les amène c'est l'empire de l'opinion sur
-les nouveaux propriétaires. Pourquoi donc travailler à rendre moins
-forte l'opinion morale qui les porte à restituer?&mdash;</p>
-
-<p>C'était déclarer tout simplement qu'on voulait par la crainte amener
-les nouveaux propriétaires à céder aux anciens, et à vil prix, les
-biens qu'ils avaient acquis. Parmi eux en effet beaucoup les avaient
-achetés presque pour rien; mais beaucoup aussi les avaient payés en
-argent, et à un taux approchant du prix réel. D'ailleurs des milliers
-de transactions avaient déjà fait passer une grande partie de ces
-biens dans des mains nouvelles, et à peu près sur le pied de leur
-valeur véritable. Le projet qu'on nourrissait de les faire revenir aux
-anciens propriétaires était donc moralement injuste, outre qu'il était
-politiquement insensé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot fait maintenir l'article attaqué.</span>
-Les auteurs du projet de constitution persistaient à se taire, lorsque
-M. Beugnot, ministre d'État, chargé de la police, et rédacteur de
-l'article en discussion, prit la parole pour le défendre. Il savait,
-par les rapports qui lui arrivaient journellement, à quel point les
-espérances indiscrètes des émigrés étaient devenues des menaces
-sérieuses pour les acquéreurs de biens nationaux, et il fit de l'état
-des choses un tableau qui alarma fort les deux commissions réunies.
-Pourtant il ne l'aurait pas emporté encore, s'il n'eût usé d'un
-subterfuge. La série des garanties générales renfermait l'article qui
-disait: <cite>L'État peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause
-d'intérêt public légalement constaté, mais avec une indemnité
-préalable.</cite> Il plaça cet article immédiatement après (p.~175) celui
-qui était contesté, et il le présenta ainsi placé comme pouvant donner
-ouverture plus tard à une indemnité, que l'État payerait lui-même aux
-anciens propriétaires. Ce subterfuge, prétexte pour les uns, raison
-pour les autres, termina la discussion, et la rédaction proposée fut
-adoptée.</p>
-
-<p>À cette série des droits et des devoirs généraux on avait joint ce qui
-était relatif au service militaire dû par tous les citoyens. On adopta
-l'expédient déjà employé de l'abolition de la conscription, en
-annonçant une loi destinée à fixer ultérieurement le mode de
-recrutement, ce qui devait amener le rétablissement de l'institution
-abolie, sauf l'abus, qui tiendrait toujours bien moins à l'institution
-elle-même qu'au caractère du gouvernement appelé à s'en servir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Formes du gouvernement du Roi.</span>
-Les droits généraux une fois consacrés, venaient les formes du
-gouvernement royal. À ce sujet il n'y avait pas une seule divergence
-dans les esprits, quand on ne les prenait à aucune des extrémités de
-l'opinion. Un roi inviolable, chargé de toute la puissance exécutive,
-représenté par des ministres responsables devant deux chambres
-d'origine différente, était universellement admis. Tandis que les
-émigrés nourrissaient des pensées extravagantes, les hommes de la
-révolution, émigrés d'une autre espèce, n'avaient pas de leur côté des
-idées plus justes, et demeurés adorateurs fervents de la constitution
-de 1791, ils auraient désiré une chambre unique. Il n'y avait pas dans
-les deux commissions, et parmi les gens éclairés, un seul homme de cet
-avis. Il n'y eut donc pas de discussion à cet égard. (p.~176)
-<span class="sidenote" title="En marge">Sens véritable de l'article 14.</span>
-L'article 14 qui attribuait au Roi le droit de faire des règlements
-pour l'exécution des lois, fut pris dans son sens naturel et simple,
-et bien qu'on ajoutât ces mots: <cite>pour la sûreté de l'État</cite>, on ne
-voulait pas dire que le Roi se servirait du pouvoir réglementaire pour
-se mettre au-dessus du pouvoir législatif, et pour renverser la
-Constitution quand il lui plairait. Personne n'eut d'autre pensée que
-d'accorder à la royauté l'initiative de toutes les mesures de défense
-au dedans et au dehors qui lui appartient nécessairement, et d'ajouter
-le pouvoir réglementaire au pouvoir exécutif, ce qui n'est pas moins
-indispensable, les lois, quelque complètes qu'elles soient, laissant à
-régler une foule de détails, qu'il faut abandonner forcément à
-l'autorité chargée de les exécuter. La dictature ne fut donc pas
-cachée perfidement dans l'article 14, parce que, nous le répétons, on
-agissait simplement et de bonne foi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'initiative législative.</span>
-Il y avait une question, celle de l'initiative législative, qui alors
-avait beaucoup plus d'importance qu'elle n'en aurait aujourd'hui,
-parce que l'expérience n'avait point encore appris que pour le pays la
-vraie initiative consiste dans la faculté de porter au ministère des
-hommes de son choix. Les ministres nommés de la sorte présentent les
-lois dont le pays sent le besoin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Manière indirecte et suffisante de l'assurer.</span>
-À cette époque on tenait beaucoup à
-l'initiative, les royalistes pour le Roi, les libéraux pour les deux
-Chambres. Priver absolument les Chambres d'initiative, comme on le
-proposait, les réduire purement et simplement à adopter ou à rejeter
-les propositions royales, parut, même aux auteurs du projet de
-constitution, bien rigoureux. (p.~177) Pour sortir de l'embarras que
-tout le monde, jusqu'aux commissaires royaux eux-mêmes, semblait
-éprouver, une transaction fut proposée. Elle consistait à donner aux
-Chambres la faculté de s'adresser au Roi, en le suppliant de présenter
-les projets de loi désirés, avec la précaution, du reste fort sage,
-d'exiger que la supplique ne pût être transmise à la couronne que
-lorsqu'elle aurait réuni l'assentiment des deux Chambres. C'était
-l'initiative elle-même sous une forme infiniment respectueuse, qui ne
-diminuait ni sa valeur, ni son autorité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Droit d'amendement.</span>
-On apporta aussi quelques modifications au droit d'amender les lois
-soumises aux délibérations des Chambres, droit qui devait ne s'exercer
-qu'après discussion dans les bureaux, et après consentement des
-ministres ou commissaires royaux. Dans tous les cas la sanction de la
-loi devait appartenir au Roi. Ces précautions contre le droit
-d'amendement étaient excessives, car la discussion des lois, sans la
-faculté de les modifier, n'est qu'une agitation stérile. Placer les
-Chambres entre le rejet ou l'adoption pure et simple, c'est les
-réduire aux résolutions extrêmes, et détruire l'esprit de transaction
-qui doit être le véritable esprit des pays libres. D'ailleurs la
-sanction définitive laissée à la couronne garantit à cet égard toute
-l'étendue de la prérogative royale.</p>
-
-<p>Naturellement les changements apportés par les deux commissions au
-projet de constitution devaient être soumis à Louis XVIII lui-même, et
-ne prendre place dans la série des articles qu'après son consentement.
-Les quatre commissaires royaux lui présentèrent ces amendements, et
-il les admit sans (p.~178) difficulté, disant qu'il voulait, à moins
-d'impossibilité démontrée, que le projet réunît l'unanimité des deux
-commissions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Institution de la pairie.</span>
-On adopta ensuite pour chambre haute, au lieu d'un sénat, une pairie,
-ce qui répondait mieux à l'ancienne monarchie française, étant bien
-entendu que le Roi choisirait dans le Sénat, non pas tous ses membres,
-mais ceux qui par leurs services, leur renommée ou leur situation,
-pourraient figurer sans inconvenance dans le nouvel ordre de choses,
-et que leurs dotations seraient conservées à ceux même qui ne
-figureraient pas dans les rangs de la pairie. Il fut établi que les
-princes seraient pairs par le seul droit de leur naissance. Sur la
-proposition de M. de Sémonville qui, pour plaire apparemment, désigna
-clairement M. le duc d'Orléans, il fut décidé que les princes ne
-siégeraient qu'avec la permission expresse du Roi. Le projet ne
-contenant point cette précaution, il fallut recourir à Louis XVIII qui
-l'adopta simplement, sans aucune observation désobligeante pour le
-prince qu'on avait en vue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Organisation de la Chambre des députés.</span>
-La seconde chambre reçut le titre de Chambre des députés. Elle dut
-pour le présent, et jusqu'à son renouvellement, être composée du Corps
-législatif tout entier, duquel on était fort satisfait, comme on l'a
-vu, parce qu'il était jaloux du Sénat, et qu'il s'était montré plus
-empressé envers les Bourbons. Il fut décidé que les députés seraient
-élus dans des colléges d'arrondissement, par des électeurs payant 300
-francs de contribution, et qu'ils seraient tenus de payer eux-mêmes
-1000 francs d'impôt. À ce sujet (p.~179) plusieurs questions avaient
-surgi. D'abord fallait-il exiger un cens de la part des électeurs et
-des éligibles, et quelle devait être la quotité de ce cens?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cens électoral et cens d'éligibilité.</span>
-Quant aux électeurs, il n'y eut d'hésitation dans l'esprit de
-personne. Pour les éligibles il s'éleva des doutes. M. Félix Faulcon,
-homme respectable et respecté, siégeant depuis vingt-cinq ans dans nos
-assemblées, combattit le cens pour les éligibles, et se cita lui-même
-comme exemple des inconvénients qui pouvaient résulter d'une condition
-pareille, car il ne payait pas le cens exigé. Avec tous les égards qui
-lui étaient dus, on repoussa ses observations, et on dit qu'en donnant
-au pays la liberté, il fallait chercher ses sûretés dans la grande
-propriété, et mettre dans les mains de celle-ci cette liberté si
-nouvelle et si étendue dont on allait faire le périlleux essai. Ces
-raisons prévalurent. Restait la nature du cens. On trouvait que le mot
-<em>contribution foncière</em> était un peu trop étroit, et on demanda
-d'ajouter <em>mobilière</em>, parce que la contribution désignée par ce
-dernier mot avait beaucoup d'analogie avec l'autre. Après discussion
-on substitua au mot <em>contribution foncière</em> celui de <em>contributions
-directes</em>, sans se douter qu'on changeait ainsi les destinées de
-l'ordre de choses, en introduisant parmi les électeurs la classe des
-<em>patentables</em>, qui payent non pour les propriétés qu'ils ont, mais
-pour la profession qu'ils exercent. On ne mit pas même en question la
-publicité complète des séances des Chambres.</p>
-
-<p>Enfin, relativement à la manière de former la seconde chambre, M. de
-Montesquiou, agissant ici pour son propre compte, aurait voulu qu'on
-attribuât (p.~180) à la royauté le pouvoir qui appartenait au Sénat
-dans la constitution impériale, et qui consistait à choisir les
-membres du Corps législatif sur une liste de candidats dressée par les
-colléges électoraux. Pour prouver qu'une telle assemblée ne serait pas
-plus dépendante qu'une autre, il cita l'assemblée des notables, qui en
-1787 avait rejeté toutes les propositions de la royauté. Mais il ne
-trouva personne pour l'appuyer. La proposition de M. de Montesquiou
-avait l'inconvénient d'ôter à la chambre la plus populaire, à celle
-qui était censée représenter le pays, l'apparence de l'indépendance,
-qui importe autant que l'indépendance elle-même, et la citation qu'il
-avait faite prouvait que dans les jours de révolution la désignation
-par le Roi n'était pas une garantie, tandis que dans les temps
-ordinaires elle avait tous les inconvénients qu'on lui reprochait, et
-qui faisaient dire qu'on redonnait à la France la constitution
-impériale. Cette pensée, propre à M. de Montesquiou, n'eut pas de
-suite.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attributions des deux Chambres.</span>
-Sans contestation aucune on attribua à la chambre basse l'initiative
-en fait de lois financières, et à la chambre haute le pouvoir
-judiciaire dans certains cas spéciaux, lorsqu'il faudrait, par
-exemple, juger les ministres. La Chambre des pairs, laissée à la
-nomination du Roi, devait être en général héréditaire, sauf les cas où
-le Roi ne voudrait accorder aux pairs nommés qu'un titre viager. Pas
-une voix ne s'éleva contre l'hérédité, que tout le monde regardait
-comme une garantie d'indépendance autant que de stabilité.</p>
-
-<p>Il fut stipulé ensuite que le Roi convoquerait les (p.~181) Chambres
-tous les ans, pourrait dissoudre celle des députés avec obligation
-d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois, et que toute pétition
-destinée à l'une ou à l'autre Chambre serait toujours présentée par
-écrit. Ces points réglés on passa à l'ordre judiciaire, constitué
-d'après les principes d'indépendance qui depuis 1789 n'ont pas varié
-en France, et enfin aux garanties, transitoires de leur nature, qui
-concernaient le maintien de la dette publique, de la Légion d'honneur,
-des grades et pensions de l'armée, des deux noblesses, etc....</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Facilité du Roi sur toutes les questions, le principe de
-son autorité étant sauf.</span>
-On fut presque toujours d'accord sur ces divers sujets, et sur
-certains points qui avaient entraîné des amendements, et exigé le
-recours au Roi, on trouva celui-ci d'une facilité extrême, le principe
-monarchique étant sauvé à ses yeux dès qu'il donnait la Constitution
-et ne la subissait pas. Il consentit même à ce qu'il fût dit que les
-rois, dans la solennité de leur sacre, jureraient d'observer
-fidèlement la Constitution, ce qui n'était pas un contrat avec la
-nation, comme nous l'avons vu depuis, mais un engagement envers Dieu,
-dont l'engagé ou son confesseur restaient juges. Pendant qu'on vidait
-les questions l'une après l'autre dans le sein des commissions, le Roi
-n'en dit presque rien au Conseil royal, se bornant à répéter que le
-travail avançait, et qu'il était content de l'esprit dans lequel il se
-faisait. Seulement sur deux ou trois points, tels que la conscription
-et l'initiative législative, il soumit la difficulté au Conseil, mais
-en peu de mots, comme chose qui le regardait essentiellement et
-presque exclusivement.</p>
-
-<p>(p.~182) <span class="sidedate" title="En marge">Juin 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains alliés insistent pour que la séance royale
-reste fixée au 4 juin.</span>
-On avait accordé quatre jours au delà du terme d'abord fixé,
-c'est-à-dire jusqu'au 4 juin, pour la promulgation de la Constitution,
-et M. Beugnot demandait quatre jours de plus, c'est-à-dire jusqu'au 8,
-pour mettre les articles en ordre, donner un dernier poli à la
-rédaction, préparer le préambule, et surtout formuler quelques
-principes généraux qui serviraient de base à la loi électorale,
-laquelle restait à faire. Il allait les obtenir, lorsque les monarques
-alliés, pressés de partir depuis que la paix était conclue (elle
-l'avait été le 30 mai), exprimèrent le désir que tout fût fini le 4
-juin au plus tard. Ainsi qu'on a pu le voir, ils se regardaient comme
-engagés d'honneur à faire donner cette Constitution, sans laquelle les
-hommes qui leur avaient témoigné confiance seraient sans garantie,
-l'émigration sans frein, et la France, c'est-à-dire l'Europe, exposée
-à de nouveaux orages. M. de Metternich dit que des affaires urgentes
-les rappelaient chez eux, que leurs troupes d'ailleurs ne gagnaient
-rien à séjourner en France, que leurs officiers s'y ruinaient, et
-qu'ils ne pouvaient attendre plus longtemps. On informa de cette
-exigence le Conseil du Roi, qui en parut surpris et offensé.&mdash;Qu'ils
-s'en aillent donc, s'écria vivement M. le duc de Berry; nous n'avons
-pas besoin d'eux pour constituer le gouvernement de la France, et
-s'ils sont partis, les concessions que le Roi va faire au pays n'en
-auront qu'un caractère plus élevé d'indépendance.&mdash;Ce prince témoigna
-surtout le désir d'être débarrassé de l'empereur de Russie, qui était
-le plus gênant des souverains alliés. Mais les ministres étrangers
-déclarèrent (p.~183) qu'ayant gardé le moins de troupes possible dans
-la capitale, ils n'en retireraient les dernières que le jour même où
-la séance royale serait fixée, et l'accomplissement des promesses de
-Saint-Ouen hors de doute. Il fallut se rendre, et laisser la séance
-royale fixée au 4 juin.</p>
-
-<p>Ce qu'il y avait encore à faire importait peu aux yeux du Roi. Les
-articles relatifs au mode d'élection des députés pouvaient être
-renvoyés à la loi électorale elle-même; la révision des articles, la
-rédaction du préambule, étaient des détails à expédier dans une nuit,
-et ordre fut donné à M. Beugnot d'être prêt pour le jour désigné. Deux
-questions restaient à résoudre, la date de la nouvelle Constitution,
-et son titre.
-<span class="sidenote" title="En marge">La nouvelle Constitution datée de la 19<sup>e</sup> année du règne,
-et qualifiée du titre de <cite>Charte constitutionnelle</cite>.</span>
-Quant à la date, Louis XVIII n'admit pas de discussion.
-Suivant lui il avait commencé à régner le jour même où était mort le
-fils de Louis XVI, il avait régné même lorsque Napoléon, élevé à
-l'empire par le v&oelig;u de la nation française, remportait les
-victoires d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, et signait
-les traités de Presbourg, de Tilsit, de Vienne. Ce n'étaient là que
-les divers incidents de l'usurpation qui disparaissaient devant
-l'immuable principe de la légitimité. En conséquence Louis XVIII
-voulut que la Constitution fût datée de la dix-neuvième année de son
-règne. Quant au titre il écouta l'avis de chacun. D'après M. Dambray
-il fallait qualifier la nouvelle constitution du titre d'<em>ordonnance
-de réformation</em>, comme les ordonnances que les rois rendaient jadis
-pour réformer certaines parties de la législation française. Ce titre
-plut d'abord à Louis XVIII. Cependant M. Beugnot en (p.~184) proposa
-un autre. Lorsque les rois de France avaient accordé une existence
-légale soit aux communes, soit à divers établissements civils ou
-religieux, ils leur avaient délivré un titre qui s'était appelé
-<cite>Charte</cite>, d'un mot emprunté au latin. Il y avait entre ce qu'on allait
-faire et ce qu'avait fait Louis le Gros, par exemple, une analogie qui
-plaisait à l'esprit autant qu'à l'orgueil royal de Louis XVIII, et il
-adopta le mot, devenu si fameux depuis, de <cite>Charte</cite>, en y ajoutant
-l'épithète de <em>constitutionnelle</em>, pour mieux caractériser son objet.
-Ces deux questions résolues, M. Beugnot n'avait plus qu'à s'occuper de
-détails de rédaction, et on s'en remit à sa facilité pour en avoir
-fini dans quelques heures. Le Roi avait écrit lui-même le discours
-qu'il voulait prononcer, l'avait appris par c&oelig;ur, afin de le mieux
-débiter, et rien, excepté ce discours, ne paraissait l'occuper. Après
-lui le chancelier Dambray devait faire un exposé des principes de la
-Charte, et M. Ferrand en lire le texte. On devait ensuite promulguer
-plusieurs ordonnances royales en présence des deux grands corps,
-convoqués pour l'inauguration des institutions nouvelles. Ainsi on
-devait lire la liste des pairs, qui comprenait 83 anciens sénateurs,
-une quarantaine d'anciens ducs, et quelques maréchaux qui n'étaient
-pas membres du Sénat. Il y avait 55 sénateurs exclus de la pairie,
-dont 27 comme étrangers et 28 comme régicides ou trop signalés pendant
-la Révolution et l'Empire. Les anciens sénateurs, compris ou non dans
-la Chambre des pairs, conservaient leurs dotations à titre de
-pensions. Le Corps législatif devait être converti en (p.~185)
-Chambre des députés, et siéger jusqu'à son renouvellement successif.</p>
-
-<p>Le 4 au matin un important déploiement de troupes françaises, et
-surtout de gardes nationales, précéda la séance royale où allait être
-accomplie la grande promesse de Saint-Ouen. La majeure portion des
-troupes étrangères était déjà en route. Le reste s'apprêtait à partir
-dans la journée, et les jours suivants. L'empereur Alexandre, pressé
-de rendre visite au prince de Galles avant de retourner dans ses
-États, n'avait pas attendu la séance royale pour quitter Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ des souverains étrangers.</span>
-Le
-jour même de son départ il avait exigé que les enfants de la reine
-Hortense, dont il s'était fait le protecteur, reçussent le duché de
-Saint-Leu avec une dotation assez considérable. Il aurait voulu aussi
-une situation convenable pour le prince Eugène, mais cette question
-avait été renvoyée au congrès de Vienne. Il était parti, charmé des
-Français qu'il avait séduits par sa grâce et sa bonté, mais peu
-satisfait de la famille royale à qui la tournure de son esprit avait
-déplu. Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, avaient quitté Paris
-presque en même temps. Le matin même de la cérémonie, il y eut grand
-trouble à la cour. On y répandit le bruit d'un complot ayant pour but
-de faire sauter la famille royale au moyen d'une forte explosion de
-poudre. Les agents officieux qui s'étaient empressés d'offrir leurs
-services au comte d'Artois, et qui commençaient à composer autour de
-lui une sorte de police volontaire, sous MM. Terrier de Montciel et de
-la Maisonfort, avaient aperçu sur le quai de la Seine des amas de
-poudre qui leur (p.~186) paraissaient suspects. Sur-le-champ ils s'en
-étaient émus, et avaient rempli le château de leurs rumeurs. On alla
-troubler M. Beugnot, qui se hâtait en ce moment de rédiger le
-préambule de la Charte, et on le somma de quitter la plume pour vaquer
-à ses devoirs de directeur de la police. Mais après examen, il fut
-reconnu que c'était l'artillerie russe qui chargeait ses poudres sur
-le quai de la Seine pour se mettre ensuite en route.</p>
-
-<p>Cette émotion calmée on se réunit aux Tuileries. M. Beugnot voulut
-communiquer au Roi le préambule de la Charte. Mais ce prince tout
-occupé de se répéter à lui-même le discours qu'il allait prononcer
-devant les Chambres, refusa de l'écouter, disant qu'il s'en fiait à
-lui de cette rédaction. On partit donc pour le Palais-Bourbon,
-traitant légèrement des sujets bien graves, parce qu'on n'avait point
-encore appris par l'expérience d'un gouvernement libre l'influence des
-mots sur les esprits. À la crainte des poudres maintenant dissipée, en
-avait succédé une autre. On appréhendait que, soit dans le Sénat, soit
-dans le Corps législatif, il ne s'élevât quelque réclamation contre la
-forme dans laquelle la Charte allait être promulguée. Le chancelier
-avait ordre de retirer la parole à l'imprudent qui la prendrait, mais
-c'eût été une scène désagréable, fâcheuse pour la dignité royale, et
-qu'on avait raison de considérer comme très-regrettable si elle avait
-lieu. Cependant étourdi par les apprêts de la cérémonie, on se mit,
-sans plus penser à toutes ces éventualités, sur la route du
-Palais-Bourbon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Séance royale du 4 juin.</span>
-Le Roi, en voiture, entouré des princes et des (p.~187) maréchaux,
-traversa le jardin des Tuileries, et arriva au Palais-Bourbon vers
-trois heures. Il y fut reçu avec l'ancienne pompe royale, et entra
-appuyé sur le bras du duc de Grammont. Il prit place sur le trône,
-ayant à sa droite et à sa gauche, sur des siéges inférieurs, le duc
-d'Angoulême, le duc de Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé. Il
-ne manquait à cette séance que le comte d'Artois, malade d'une attaque
-de goutte et d'un chagrin dont nous dirons bientôt la cause. Le
-public, rassasié des grands spectacles militaires auxquels il avait
-tant de fois assisté, et commençant à prendre goût aux spectacles
-politiques, était accouru en foule. On avait admis dans l'intérieur de
-la salle tout ce que Paris renfermait de plus considérable, et sur les
-bancs des deux Chambres, d'abord les pairs nommés, puis le Corps
-législatif tout entier. Dès que le Roi parut il fut accueilli avec des
-acclamations unanimes, et pendant quelques instants il entendit les
-cris de <cite>Vive le Roi</cite> se renouveler avec une sorte de passion. Touché
-et rassuré tout à la fois, comptant sur un auditoire bienveillant, il
-prit la parole, et prononça de la voix la plus sonore et avec un art
-infini, le discours qui suit, adapté avec beaucoup de tact à la
-présente solennité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours du Roi.</span>
-«Messieurs, dit le Roi, lorsque pour la première fois je viens dans
-cette enceinte m'environner des grands corps de L'État, et des
-représentants d'une nation qui ne cesse de me prodiguer les plus
-touchantes marques de son amour, je me félicite d'être devenu le
-dispensateur des bienfaits que la divine Providence daigne accorder à
-mon peuple.</p>
-
-<p>(p.~188) »J'ai fait avec l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la
-Prusse, une paix dans laquelle sont compris leurs alliés, c'est-à-dire
-tous les princes de la chrétienté. La guerre était universelle; la
-réconciliation l'est pareillement.</p>
-
-<p>»Le rang que la France a toujours occupé parmi les nations n'a été
-transféré à aucune autre, et lui demeure sans partage. Tout ce que les
-autres États acquièrent de sécurité accroît également la sienne, et,
-par conséquent, ajoute à sa puissance véritable. Ce qu'elle ne
-conserve pas de ses conquêtes ne doit donc pas être regardé comme
-retranché de sa force réelle.</p>
-
-<p>»La gloire des armées françaises n'a reçu aucune atteinte; les
-monuments de leur valeur subsistent, et les chefs-d'&oelig;uvre des arts
-nous appartiennent désormais, par des droits plus stables et plus
-sacrés que ceux de la victoire.</p>
-
-<p>»Les routes du commerce, si longtemps fermées, vont être libres. Le
-marché de la France ne sera plus seul ouvert aux productions de son
-sol et de son industrie. Celles dont l'habitude lui a fait un besoin,
-ou qui sont nécessaires aux arts qu'elle exerce, lui seront fournies
-par les possessions qu'elle recouvre. Elle ne sera plus réduite à s'en
-priver ou à ne les obtenir qu'à des conditions ruineuses. Nos
-manufactures vont refleurir, nos villes maritimes vont renaître, et
-tout nous promet qu'un long calme au dehors, et une félicité durable
-au dedans, seront les heureux fruits de la paix.</p>
-
-<p>»Un souvenir douloureux vient toutefois troubler (p.~189) ma joie.
-J'étais né, je me flattais de rester toute ma vie le plus fidèle sujet
-du meilleur des rois, et j'occupe aujourd'hui sa place! Mais, du
-moins, il n'est pas mort tout entier; il revit dans ce testament qu'il
-destinait à l'instruction de l'auguste et malheureux enfant auquel je
-devais succéder! C'est les yeux fixés sur cet immortel ouvrage, c'est
-pénétré des sentiments qui le dictèrent, c'est guidé par l'expérience
-et secondé par les conseils de plusieurs d'entre vous, que j'ai rédigé
-la Charte constitutionnelle dont vous allez entendre la lecture, et
-qui assoit sur des bases solides la prospérité de l'État.</p>
-
-<p>»Mon chancelier va vous faire connaître avec plus de détail mes
-intentions paternelles.»</p>
-
-<p>Ce discours simple, digne, adroit, aussi bien prononcé que bien écrit,
-et consacré à la paix non moins qu'à la Charte, écouté d'abord avec un
-religieux silence, fut ensuite couvert d'applaudissements.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel du Roi, et plaisir qu'il en éprouve.</span>
-Le Roi
-parut enchanté d'un succès qui n'était pas seulement politique mais
-personnel. Après lui le chancelier lut un discours dans lequel il
-donnait les motifs de la Charte, avec l'intention évidente de la
-recommander aux royalistes comme inévitable, et de bien constater
-qu'elle émanait de la pleine et entière puissance royale. Puis M.
-Ferrand lut le texte de la Charte d'une voix un peu sourde, et, autant
-qu'on en pouvait juger à une lecture rapide, elle satisfit même les
-esprits difficiles, car sauf l'origine qui était devenue exclusivement
-royale, elle reproduisait à peu près la constitution du Sénat. Cette
-lecture terminée, le chancelier admit au (p.~190) serment les pairs et
-les députés, au milieu d'un silence profond, et d'une vive curiosité
-excitée tantôt par les grands noms de l'ancienne monarchie, qu'on
-n'avait pas entendu prononcer depuis longtemps, tantôt par les grands
-noms de l'Empire, qui avaient retenti tant de fois dans les glorieux
-bulletins de Napoléon, et qui venaient tout à coup s'inscrire sur
-cette liste d'inviolable fidélité aux Bourbons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Heureux effet de cette séance royale.</span>
-La cérémonie s'accomplit dans un ordre parfait, et sans aucun des
-incidents qu'on avait redoutés. Louis XVIII rentra aux Tuileries,
-bruyamment applaudi par les deux Chambres, et individuellement
-félicité par tous ceux à qui le respect permettait d'adresser un
-compliment au Roi. Dans cette cérémonie si solennelle il ne vit qu'une
-chose, son discours; il ne fut sensible qu'à un résultat, son succès
-personnel. C'est quelquefois une grande habileté aux peuples que
-d'applaudir les princes, comme c'en est une aussi de savoir se taire
-devant eux. Cette fois les applaudissements des Chambres et du public
-furent du plus heureux à-propos, et rendirent le Roi aussi content de
-la Charte que si elle avait été pour lui un ouvrage de prédilection.
-<span class="sidenote" title="En marge">À qui doit revenir le mérite d'avoir donné la Charte.</span>
-Il y avait consenti sans répugnance, ce qui était beaucoup, et il
-était prêt à l'exécuter de même, ce qui était encore davantage. Mais,
-pour être juste, il faut reconnaître qu'elle était principalement
-l'&oelig;uvre du Sénat, c'est-à-dire des vieux représentants de la
-révolution française, retrouvant leurs opinions véritables le jour de
-la chute de Napoléon, et ne voulant pas que la ruine de cet homme
-(p.~191) prodigieux fût celle des principes de 1789. Il faut ajouter
-que la Charte était à quelque degré aussi l'&oelig;uvre des monarques
-alliés, n'aimant pas sans doute les constitutions, mais mettant une
-sorte de point d'honneur à tenir parole au Sénat pour prix de ses
-services, craignant la folie de l'émigration, et croyant utile de lui
-mettre un frein, non-seulement dans l'intérêt de la France mais dans
-celui de l'Europe. De tout cela nous concluons que la Charte, comme
-les &oelig;uvres qui ne sont pas la fantaisie passagère d'un parti, était
-l'ouvrage de tout le monde.</p>
-
-<p>Pourtant les apparences (trompeuses ou non) doivent souvent être
-prises pour la réalité, et on faisait bien d'attribuer la Charte à
-Louis XVIII, qu'il y eût plus ou moins de part. On lui en sut gré, et
-tous les hommes éclairés lui en tinrent grand compte. Le Sénat,
-quoique exclu en partie de la pairie, n'avait pas à se plaindre, car
-ceux de ses membres qui avaient été exclus ne pouvaient guère figurer
-dans le nouvel ordre de choses, à part cependant certains personnages
-dont l'omission était fort regrettable, comme le maréchal Masséna,
-omis parce qu'il était né à une lieue de la frontière de 1790
-(circonstance qu'il aurait fallu feindre d'ignorer), et le maréchal
-Davout, parce que sa défense de Hambourg avait révolté les puissances.
-Du reste, exclus et admis, conservaient leurs anciennes dotations.
-Quant au Corps législatif, il était recueilli tout entier jusqu'au
-renouvellement par cinquième. La Charte enfin (en mettant de côté la
-question d'origine, qui alors semblait une pure querelle de mots), la
-Charte contenait tous les principes de la (p.~192) vraie monarchie
-représentative, et elle ne déplut qu'aux royalistes extrêmes. Elle
-reçut l'approbation du meilleur des juges, du moins suspect, car il
-était du nombre des sénateurs exclus, de Sieyès, qui n'hésita pas à
-dire qu'avec cette Charte, la France, si elle le voulait, pourrait
-être libre, et que rien de ce qui était bon de la révolution n'avait
-péri dans la catastrophe de l'Empire, excepté toutefois nos
-frontières, la seule perte vraiment grave, et digne de longs regrets.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Publication du traité de paix.</span>
-Le traité de Paris, publié en même temps que la Charte, n'obtint pas
-le même succès. Certes on ne pouvait pas aimer la paix plus que la
-France ne l'aimait alors, et elle avait pour sentir ainsi de bonnes
-raisons; mais le traité du 30 mai qu'on venait de publier, n'était pas
-la paix elle-même dont on jouissait depuis le 23 avril, il en était le
-prix, et ce prix était douloureux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce traité réussit moins que la Charte.</span>
-Aussi la lecture de ce traité
-produisit-elle un effet des plus pénibles, non-seulement parmi les
-hommes que la dernière révolution venait d'atteindre, mais parmi les
-classes impartiales et désintéressées de la nation. On reconnut la
-main cruelle de l'étranger, surtout dans le tracé de nos frontières.
-On ne s'était pas flatté sans doute de conserver nos limites
-géographiques, on n'avait pas espéré que l'Europe victorieuse, arrivée
-jusqu'à Paris, nous laissât la frontière du Rhin; pourtant, en
-entendant répéter sans cesse que la France sous les Bourbons serait
-beaucoup plus ménagée que sous les Bonaparte, on avait fini par se
-faire quelques illusions. Mais en voyant tout à coup apparaître la
-triste réalité, en voyant la France, seule (p.~193) entre les
-puissances, ramenée à l'état de 1790, en voyant surtout nos colonies,
-dont la restitution devait être le prix de ce que nous abandonnions
-sur le continent, disparaître en partie, on conçut une irritation
-profonde, particulièrement dans les ports, où cependant la paix était
-encore plus désirée qu'ailleurs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Regrets qu'inspire la perte de l'île de France.</span>
-La perte de l'île de France fut la
-plus sentie, et on s'en prit à l'Angleterre, qu'on accusait de vouloir
-empêcher la renaissance de notre commerce. On se répandit en propos
-amers contre cette éternelle rivale. Après l'Angleterre la puissance
-la plus maltraitée dans les malédictions de la nation fut l'Autriche.
-La conduite de l'Autriche, si facile à justifier du point de vue de la
-politique, mais si peu du point de vue de la nature, avait jeté sur
-cette puissance une immense défaveur. On était toujours prêt à lui
-attribuer la plus mauvaise influence, et on le témoignait à son
-souverain qu'on recevait partout avec une froideur extrême.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiment du pays à l'égard des limites naturelles.</span>
-Le mieux assurément eût été de ne pas remonter à la cause plus ou
-moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui
-nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux
-se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères
-récriminations.
-<span class="sidenote" title="En marge">Injustice des récriminations que les partis s'adressent les
-uns aux autres en cette occasion.</span>
-Les hommes de la Révolution et de l'Empire
-reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de
-ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les
-royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de
-l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui
-par son ambition lui avait ouvert les portes de la (p.~194) France,
-les royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et
-incontestable vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs
-patriotiques qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant
-pas. Ils se moquaient des frontières naturelles, de ce but
-fantastique, disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si
-elles le poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se
-proposaient pas toutes un certain but territorial, plus ou moins
-légitime, plus ou moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou
-moins de prudence, d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est
-le mobile constant de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas
-toujours travaillé à confondre en un seul les trois royaumes
-britanniques, sans parler des Indes, et de toutes ses autres
-ambitions! Comme si la Russie n'avait pas toujours aspiré à se
-procurer la Finlande, la Bessarabie, la Crimée; l'Autriche à s'assurer
-le cours du Danube et les bords de l'Adriatique; la Prusse à s'étendre
-au centre de l'Allemagne, l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la
-plus grande partie possible de la Péninsule! Les royalistes disaient
-encore que si nous avions perdu certains territoires, nous aurions au
-moins une véritable paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage
-incontestable de tous les procès perdus; que nous serions débarrassés
-de ces Français aux allures gauches, à l'accent étranger, venant nous
-disputer les emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des
-Français tels que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le
-mathématicien Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils
-disaient que si on avait perdu des terres (p.~195) à blé on allait
-acquérir des terres à sucre, à café, à coton, qui n'étaient pas moins
-nécessaires. Ils se riaient du commerce de l'Empire, condamné à
-cheminer péniblement sur des charrettes à travers la vaste étendue du
-continent, et ils lui comparaient avec orgueil ce commerce maritime,
-qui avait des ailes, et qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi
-le tort de railler de nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies
-de parti, comme on avait tort de leur reprocher des désastres qui
-étaient l'&oelig;uvre de Napoléon et non point la leur. On aurait dû se
-dire que si Napoléon nous avait amoindris en voulant nous faire trop
-grands, il nous restait une gloire immense, notre unité puissante, les
-progrès de tout genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire,
-enfin le vivace génie de la France, et qu'avec quelques années de paix
-et d'un gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la
-supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous
-appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province.
-C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais
-ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus
-que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les
-console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur
-laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils
-disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les
-balances de l'histoire.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2>(p.~196) LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.<br />
-<span class="smaller">GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et
- de mai. &mdash; Renaissance des partis. &mdash; Les royalistes extrêmes se
- rangent autour de M. le comte d'Artois. &mdash; Ce prince, malade et
- chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. &mdash; Rentrée en France
- du duc d'Orléans. &mdash; Les amis de la liberté espèrent en lui,
- tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.
- &mdash; Grande réserve de ce prince. &mdash; Les bonapartistes; leur
- abattement et leur dispersion. &mdash; Les révolutionnaires d'abord
- satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les
- bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. &mdash; Retour
- à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de
- Staël, et formation du parti constitutionnel. &mdash; Sages
- dispositions de la bourgeoisie de Paris. &mdash; Les opinions de la
- capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. &mdash;
- État de la Vendée et de la Bretagne. &mdash; Les anciens insurgés se
- remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et
- inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.
- &mdash; Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les
- Vendéens. &mdash; État de la ville de Nantes. &mdash; Situation du Midi. &mdash;
- Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,
- Lyon. &mdash; La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les
- provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à
- leurs yeux l'énergique défenseur du sol. &mdash; Rentrée des troupes
- qui viennent des garnisons lointaines et des prisons
- d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. &mdash; Exaspération
- et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a
- livré la France à l'ennemi. &mdash; Embarras des Bourbons, obligés de
- faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager
- toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont
- hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis
- contre leurs amis. &mdash; Premières résolutions relatives aux
- finances, à l'armée, à la marine, etc. &mdash; Le ministre des
- finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de
- payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits
- réunis. &mdash; Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la
- guerre et de la marine à se renfermer. &mdash; Projet d'organisation
- pour l'armée; conservation de la garde impériale, et
- rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. &mdash;
- Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout
- d'en soutenir la dépense. &mdash; Maintien de la Légion d'honneur,
- avec un changement dans l'effigie. &mdash; Grands (p.~197)
- commandements militaires assignés aux principaux maréchaux. &mdash;
- Mauvais accueil fait par l'armée à la nouvelle organisation. &mdash;
- Réunion à Paris d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde
- et de fonctionnaires sans emploi. &mdash; Tandis que les militaires
- sont froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le
- rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes
- attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. &mdash;
- Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges
- Cadoudal. &mdash; Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens
- nationaux. &mdash; Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,
- les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. &mdash; Mission
- à Rome pour cet objet. &mdash; Tandis qu'on demande au Pape la
- révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la
- restitution d'Avignon. &mdash; Ordonnance de police qui rend
- obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. &mdash;
- Effet produit par cette ordonnance. &mdash; En quelques mois le
- gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait
- indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres
- assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.
- &mdash; La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et
- libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. &mdash;
- M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les
- fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse
- quotidienne sous le régime de la censure. &mdash; La Chambre des
- députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi
- sur ces deux objets. &mdash; Le Roi se rend au v&oelig;u de la Chambre;
- il fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui
- institue la censure. &mdash; Animation des esprits. &mdash; Goût naissant
- pour les discussions politiques. &mdash; Après de longs débats il est
- reconnu que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la
- presse n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. &mdash; Le Roi
- accepte les amendements présentés, et sanctionne la loi telle
- qu'elle est sortie de la Chambre des députés. &mdash; On renvoie à une
- commission spéciale la question des fêtes et dimanches. &mdash;
- Plusieurs écrits contre les ventes nationales ayant été dénoncés
- aux Chambres, la Chambre des députés condamne ces écrits, et
- confirme de nouveau et solennellement l'inviolabilité des
- propriétés dites nationales. &mdash; Projets de loi relatifs aux
- finances. &mdash; M. Louis présente le bilan financier de l'Empire. &mdash;
- Inexactitude de ce bilan, mais excellence des principes du
- ministre. &mdash; Il propose l'acquittement intégral des dettes de
- l'État, le maintien des impôts indirects, et la liquidation de
- l'arriéré au moyen d'effets temporaires, portant un intérêt de 8
- pour cent. &mdash; L'opposition royaliste se prononce contre les
- projets du ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut
- qu'on paye les créanciers de l'État avec des rentes au pair. &mdash;
- Elle trouve quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui,
- ne comprenant pas les projets du ministre, s'élève contre
- l'agiotage. &mdash; M. Louis, par son énergie et une éloquence
- inculte, triomphe de toutes les résistances, et fait adopter ses
- projets, qui deviennent l'origine du crédit en France. &mdash; Sages
- mesures commerciales (p.~198) destinées à opérer la transition de
- l'état de guerre à l'état de paix. &mdash; Quoique les libéraux
- accusent les Chambres de timidité, elles acquièrent par un
- mélange de modération et de fermeté le respect du gouvernement et
- la confiance du public. &mdash; Leurs délibérations produisent un
- certain apaisement. &mdash; Fête à l'hôtel de ville en l'honneur de
- Louis XVIII. &mdash; Les gardes du corps disputent à la garde
- nationale l'honneur d'entourer le Roi. &mdash; Effet de cette fête. &mdash;
- Défaut de direction dans l'administration de l'intérieur, par la
- faute de M. de Montesquiou. &mdash; Ce ministre spirituel, ayant l'art
- de plaire aux Chambres, malheureusement incapable de travail, ne
- sait ni modifier ni diriger le personnel administratif. &mdash; Les
- provinces livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions
- locales. &mdash; Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits
- aux Bourbons. &mdash; Danger de ces voyages, qui exaltent les passions
- au lieu de les calmer. &mdash; Voyage de M. le duc d'Angoulême en
- basse Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. &mdash; Accueil
- qu'il reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. &mdash; Ce
- prince se transporte au centre de la Vendée. &mdash; Sentiments et
- conduite des Vendéens du Bocage. &mdash; Bordeaux. &mdash; Changement opéré
- dans l'esprit de ses habitants. &mdash; Retour du prince par Angers.
- &mdash; Son voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. &mdash;
- Départ de M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne.
- &mdash; Il promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont
- souffert de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à
- Dijon l'intolérance de la petite église. &mdash; Son séjour et ses
- imprudences à Lyon. &mdash; Son arrivée à Marseille. &mdash; Enthousiasme
- des Marseillais. &mdash; Leur désir ardent d'obtenir la franchise de
- leur port. &mdash; Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse
- dans un véritable état d'ivresse. &mdash; Son voyage à Nîmes, Avignon,
- Grenoble, Besançon. &mdash; Conduite inconvenante à l'égard de
- l'archevêque Lecoz. &mdash; Retour du comte d'Artois à Paris. &mdash; Son
- voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. &mdash; Voyage de
- M. le duc de Berry dans les provinces frontières. &mdash; Ce prince
- irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à
- des emportements fâcheux. &mdash; Après un moment d'apaisement en
- août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les
- voyages des princes, et par les mesures imprudentes du
- gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion
- d'honneur et des écoles militaires. &mdash; L'intervention des
- Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.
- &mdash; Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. &mdash;
- Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement
- de l'affaire du général Exelmans. &mdash; Disgrâce du maréchal Davout.
- &mdash; Grand effet produit par la proposition de restituer aux
- émigrés leurs biens non vendus. &mdash; Le principe même de la mesure
- est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les
- esprits. &mdash; Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi
- avec divers amendements. &mdash; Au milieu de ces agitations, le parti
- dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font
- peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. &mdash;
- La police (p.~199) officielle s'efforce de réduire ces complots à
- la simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte
- d'Artois s'attache à les grossir. &mdash; Fatigue et perplexité de
- Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. &mdash; Rôle de M.
- Fouché en ces circonstances. &mdash; Le Roi devant assister à une
- représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot
- contre la famille royale, et on prend des précautions
- extraordinaires. &mdash; Affectation de zèle de la part du maréchal
- Marmont, commandant les gardes du corps. &mdash; Déchaînement contre
- le ministre de la guerre et le directeur de la police. &mdash; Le Roi
- cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre
- de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur
- général de la police, par M. d'André. &mdash; Il dédommage M. Beugnot
- par le ministère de la marine. &mdash; Grande confiance de la cour et
- des royalistes extrêmes dans ce palliatif. &mdash; État des choses en
- décembre 1814.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">État des esprits depuis la chute de Napoléon.</span>
-Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et
-la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle
-avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet,
-au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes
-s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable
-frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de
-Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et
-bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les
-autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions,
-de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et
-renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps
-en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous
-leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de
-fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme leur
-situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires une
-demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin
-l'étourdissement d'un choc soudain et (p.~200) violent. Ces sentiments
-eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première
-satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de
-l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à
-qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la
-renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration
-n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine
-contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux
-révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les
-bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se
-défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé
-soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été
-reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et
-philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats
-de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se
-mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le
-gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple
-d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Renaissance des partis.</span>
-D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour
-elle-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.</span>
-M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé
-sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la
-convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses
-promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts
-(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à
-Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses
-(p.~201) amis former un groupe de mécontents, autour duquel se
-ralliaient tous ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions
-à la révolution. On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était
-une espèce de jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues
-dans sa jeunesse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes
-extrêmes.</span>
-La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue
-des charges de cour, aurait voulu avoir encore celles de l'État
-qu'elle était réduite à partager avec les hommes de l'Empire, était
-loin de se montrer satisfaite. Elle se rencontrait dans un même
-mécontentement avec la noblesse de robe peu habituée cependant à
-sympathiser avec elle, mais offensée de ce qu'on ne lui avait pas
-donné à rédiger la nouvelle Constitution, qu'elle aurait voulu faire
-suivant ses idées et à son profit. Aussi les membres survivants des
-anciens parlements avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation
-secrète contre la Charte. La noblesse de province, du moins celle qui
-n'était pas riche, était venue en foule à Paris, pour demander la
-restitution de ses biens, et solliciter en attendant des places de
-tout genre et de toute valeur. Mais accueillie brutalement par le
-ministre des finances qui entendait laisser les emplois à ceux qui
-avaient l'expérience, fort dédaigneusement par le ministre de
-l'intérieur qui la trouvait ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du
-comte d'Artois, disant qu'on livrait le gouvernement aux
-révolutionnaires, et que si on se conduisait de la sorte quelque temps
-encore, la royauté et la France seraient de nouveau perdues.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la
-participation du duc d'Orléans.</span>
-Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes
-<em>plus royalistes que le roi</em>, comme (p.~202) on disait alors, il se
-formait au Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune
-participation du personnage qui devait en être le chef, et ce parti
-était celui de M. le duc d'Orléans.
-<span class="sidenote" title="En marge">Caractère et attitude de ce prince.</span>
-Ce prince, ancien et vaillant
-soldat de la République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli
-dans une vie agitée une expérience précoce, connaissant bien les
-émigrés, s'en moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était
-si heureux de revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière,
-une grande fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait
-qu'à se garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente
-contre lui qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il
-s'occupait uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur
-patrimoine dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les
-royalistes lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur
-haine, et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les
-révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait
-déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à
-gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne
-recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis
-que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite des hommes de l'Empire.</span>
-Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux
-qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas
-voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec
-beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile.
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.</span>
-C'étaient M. de Caulaincourt, (p.~203) que l'empereur de Russie
-n'avait pu faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart,
-fort affecté des revers de la France et des calomnies dont il était
-l'objet à l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince
-Cambacérès, plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa
-table quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui;
-les ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes
-Mollien et Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à
-laquelle ils avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise
-aux vaincus les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec
-beaucoup de ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y
-défendre, sous la protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de
-ses enfants.
-<span class="sidenote" title="En marge">La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.</span>
-Cette princesse avait perdu depuis peu sa mère,
-l'impératrice Joséphine, morte d'un refroidissement auquel elle
-s'était exposée en recevant l'empereur Alexandre à la Malmaison,
-universellement regrettée de ceux qui l'avaient connue à cause de sa
-grâce et de sa bonté, regrettée du public lui-même qui voyait dans sa
-mort une ruine de plus au milieu de tant de ruines.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mort de Joséphine.</span>
-En effet, des deux
-épouses qu'avait eues le prisonnier de l'île d'Elbe, l'une venait de
-mourir d'épuisement et de chagrin, l'autre s'en allait sans couronne,
-et avec un enfant sans patrimoine dans les États de son père, à peine
-reconnue princesse quoique archiduchesse d'Autriche par sa naissance,
-et déjà prête à oublier l'époux avec lequel elle avait partagé le
-sceptre du monde!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour
-par divers motifs.</span>
-À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son
-commandement, fort irrité de la préférence (p.~204) accordée au
-maréchal Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne
-lui était pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les
-injustices de Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé
-d'être traité comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il
-devînt Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et
-n'allant guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à
-tous les maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à
-Hambourg, s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les
-généraux ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était
-retiré, un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une
-audacieuse franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement
-de ses devoirs militaires.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière
-d'être.</span>
-À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les
-révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée,
-vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits
-un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils
-commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus
-compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez
-Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la
-liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques
-rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien
-que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses
-vieux sentiments au fond du c&oelig;ur, et sous l'habit doré de maréchal
-cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les
-faubourgs (p.~205) un certain nombre de gens du peuple sympathisant
-avec eux, les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins
-audacieux qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous
-l'influence des événements et des discussions politiques. Au-dessus et
-à part, se trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien
-traités d'abord par Napoléon, puis séparés de lui par leurs
-convictions ou leur faute, la plupart sénateurs exclus de la pairie
-pour avoir voté la mort de Louis XVI, et par ce motif nommés les
-votants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les votants.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.</span>
-Les deux plus importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le
-premier toujours morose, solitaire, approuvant la Charte, mais doutant
-de son exécution; le second, au contraire, toujours actif,
-infatigable, fréquentant tous les partis, s'efforçant d'être dans la
-confidence de tous, et quoique mal récompensé des services qu'il avait
-rendus au comte d'Artois, recherchant en particulier ses amis,
-s'appliquant à leur persuader que lui seul, au milieu des écueils de
-la situation, était capable de guider et de sauver les Bourbons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin
-Constant, madame de Staël.</span>
-Cependant la France n'était pas exclusivement composée d'hommes de
-parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres
-regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches
-traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé,
-soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles
-impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant
-leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts
-d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les
-fautes de l'Empire avaient (p.~206) ramenés parmi nous, ce qui n'était
-pas à regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre
-avec la France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez
-madame de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse
-défiance de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle,
-car elle était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons
-vaincus et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive
-éloquence qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la
-liberté britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et
-s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière
-sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa
-retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans
-plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et
-disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les
-membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce
-que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable
-par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis
-appelé le parti constitutionnel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la bourgeoisie.</span>
-Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne
-bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant
-pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant
-familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur
-retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant
-avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher
-les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie (p.~207) de Paris
-faisait des v&oelig;ux pour les Bourbons, était prête à leur donner même
-un appui efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en
-grande partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses
-opinions, ses sentiments, sa dignité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.</span>
-Issue de la Révolution, ne s'y
-étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables
-habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que
-l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la
-plus vraie, la meilleure, la plus générale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments et situation des provinces.</span>
-En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et
-avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises.
-<span class="sidenote" title="En marge">État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.</span>
-En
-basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément
-tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les chouans.</span>
-Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient
-remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui
-étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils
-en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux
-adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans
-leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux
-qu'on désignait sous le nom de <em>bleus</em>, et s'étaient emparés
-violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se
-tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun
-danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais
-de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou
-ambitionnant des emplois, leur affirmaient (p.~208) qu'il ne fallait
-pas croire les préfets, et que les princes au contraire désiraient
-qu'on se tînt prêt.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de
-biens nationaux.</span>
-Leur agitation était particulièrement dirigée
-contre les acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans
-les grandes villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui
-avaient acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe
-très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789
-à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme
-des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs
-biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en
-valeur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de ces acquéreurs.</span>
-Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans
-les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et
-pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités,
-ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de
-les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans
-être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des
-horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec
-les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on
-appelait les <em>bleus</em> par opposition aux <em>blancs</em>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les <em>bleus</em> et les <em>blancs</em>.</span>
-Quant à ces
-derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande,
-refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette
-denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conduite imprudente du clergé.</span>
-À toutes
-ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus
-imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à
-l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les (p.~209)
-prêtres <em>assermentés</em> et les prêtres <em>non assermentés</em> venait de
-renaître sous une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la
-résistance au Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la
-Rochelle par exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa
-démission à la demande du Pape en 1802, et étant demeuré en
-Angleterre, on refusait obéissance au titulaire actuel nommé par
-l'Empereur, et institué par le Pape. La Touraine, le Mans, le
-Périgord, offraient plusieurs cas de ce genre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de
-biens nationaux.</span>
-Le Concordat y était
-foulé aux pieds et dénoncé comme une &oelig;uvre révolutionnaire. On
-versait la défaveur sur les prêtres qui lui étaient soumis, lesquels
-en général avaient été assermentés, et on disait que ce n'était pas
-étonnant qu'ayant accepté la constitution civile du clergé, ils
-trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on annonçait publiquement
-la restitution des biens d'église. Le clergé et la noblesse répétaient
-partout et tout haut que si les Bourbons en rentrant n'avaient pu leur
-rendre immédiatement justice, ils le feraient bientôt, et qu'en tout
-cas, le comte d'Artois, ses fils, le voulaient fortement, et
-finiraient par y amener le Roi lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation des grandes villes dans l'ouest.</span>
-Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie,
-même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens
-nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public,
-et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien
-régime.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nantes.</span>
-Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que
-Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et
-aux Bourbons, (p.~210) était devenue, à cause de la <em>chouannerie</em> qui
-l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bordeaux.</span>
-En
-descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12
-mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc
-d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses
-prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général.
-D'abord elle refusait absolument d'acquitter les <cite>droits réunis</cite>,
-prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se
-retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce
-qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment
-contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif
-enthousiasme.
-<span class="sidenote" title="En marge">Toulouse.</span>
-À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes
-dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville
-on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y
-était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y régnait
-une haine violente de classe à classe, de royalistes à
-révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante
-dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y
-était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nîmes.</span>
-Dans le
-reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les
-mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de
-religion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.</span>
-Les catholiques avaient les protestants en aversion, se
-disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages
-attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux
-dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à (p.~211)
-les empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour
-protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des
-flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides
-de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres
-par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité
-elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient
-lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps
-mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la
-Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les
-environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens
-nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient
-réinstallés de force dans leurs biens<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marseille.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Passions et prétentions de cette grande ville.</span>
-Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons
-de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus
-acquitter les <cite>droits réunis</cite>, mais en outre elle prétendait qu'on lui
-rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de
-la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on
-la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde
-entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la
-protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait
-l'accomplissement de ce v&oelig;u devait être brisé comme &oelig;uvre de
-l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à
-ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il
-(p.~212) ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre
-institution d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la
-Charte, et avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île
-de France. En réunissant les folies que le royalisme triomphant
-débitait en Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait
-difficilement égalé les extravagances qui se débitaient dans cette
-ville de Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée
-alors dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses
-souffrances.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Avignon.</span>
-En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence,
-avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient
-été commis les forfaits de <cite>la Glacière</cite>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Changement d'esprit en remontant vers l'est.</span>
-Plus haut sur notre grand
-fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se
-transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en
-effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du
-siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu
-ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde
-nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le
-souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la
-prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés,
-et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies
-confirmaient dans leurs dispositions.
-<span class="sidenote" title="En marge">État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de
-la Champagne, de la Bourgogne.</span>
-Plus haut encore, en
-Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne,
-provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le
-patriotisme horriblement froissé se transformer (p.~213) en
-<em>bonapartisme</em>. Dans ces provinces, plus calmes en général que celles
-du centre et du midi de la France, on s'était garanti pendant la
-Révolution des opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées
-saines de 1789.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes
-de la guerre.</span>
-Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de
-la France, le vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses
-erreurs, et on n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le
-voyant en 1814 lutter avec tant de génie et de constance contre la
-coalition européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les
-souffrances de la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On
-avait pris en horreur les armées étrangères et on était froid pour les
-Bourbons, parce qu'ils étaient revenus avec elles.</p>
-
-<p>Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une
-véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle
-désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des troupes rentrées en France.</span>
-À tous ces éléments
-fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse
-des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de
-l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation
-des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une
-vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une
-dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente
-et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz,
-Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient
-évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom,
-etc. Il en était (p.~214) débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne,
-Dieppe, le Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant
-survécu aux horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un
-nombre considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie,
-l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à
-leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur
-faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du
-c&oelig;ur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils
-l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent
-été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le
-représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et
-dans les Bourbons, tout le contraire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de
-l'étranger.</span>
-L'idée qui s'était enracinée
-dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques
-nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse
-pour la France et pour l'armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Injustice de ce sentiment.</span>
-Cette idée les remplissait d'une
-véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement,
-créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en
-apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons
-déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient
-à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à
-eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute.
-On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons
-passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les
-alliés de la coalition européenne.</p>
-
-<p>On comprend dès lors la peine que le gouvernement (p.~215) royal
-devait avoir pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient
-en France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Insubordination des soldats et des officiers revenant de
-l'étranger.</span>
-À Strasbourg, des officiers assistant à une représentation
-de circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les
-chants royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres
-villes ils avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux
-processions de la <em>Fête-Dieu</em>. Sur le littoral où ils avaient débarqué
-d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire
-disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux
-officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe
-Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec
-une extrême modération. Partout où il y avait des marchands
-d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les
-caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas
-même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient
-entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque
-impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des
-branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe
-triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui
-les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât
-une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation
-offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en
-campagne, qui allait du reste leur être interdit.</p>
-
-<p>La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement
-souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde
-depuis six, (p.~216) douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non
-pas à l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne
-s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils
-l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.</span>
-Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la
-calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier,
-Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à
-la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les
-plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la
-personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces
-honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable
-sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour
-eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient
-nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il
-avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse
-renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant
-les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de
-perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs
-eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des
-soldats.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les
-ordres du ministre de la guerre.</span>
-Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient
-rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir
-de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres
-réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à
-leurs régiments, et les menaçant (p.~217) même de la perte de leurs
-droits si les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient
-demeurés sans exécution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.</span>
-Ces officiers profitaient du désordre général
-pour rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux
-publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays
-ci-devant français.</span>
-côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces
-lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des
-commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire,
-pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans
-lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement
-ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se
-servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et
-respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils.
-On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée
-pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des
-jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux
-qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à
-l'avenir, non au passé, le bonheur de la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation
-pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.</span>
-On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de
-tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les
-difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il
-était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui
-faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de
-l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore
-d'un immense établissement militaire à un établissement (p.~218)
-militaire fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions
-douloureuses, s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses
-privations ni à mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration.
-Il fallait ne pas blesser les révolutionnaires, dont la présence
-rappelait tant de calamités, car on courait le danger en les blessant
-de les rejeter vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient
-pas encore réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens
-nationaux, composant une partie notable des propriétaires du sol, et
-n'en pas faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté
-fidèle aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui
-était le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat,
-sa seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes,
-prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables,
-regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la
-bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des v&oelig;ux modérés,
-était le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût
-compter, ne pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon
-sens, sa justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables,
-quelle tâche cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec
-eux! Il fallait donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux
-soldats de Condé, les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis,
-quelquefois leurs bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci
-dans la misère! Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui
-s'étaient soumis à la Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu
-pactiser avec elle; il fallait (p.~219) qu'ils sussent si bien feindre
-à l'égard des classes nouvelles formées en leur absence, qu'ils
-parussent faire d'elles autant de cas, parce qu'elles étaient riches
-et spirituelles, que de la noblesse avec laquelle ils avaient vécu à
-la cour dans leur jeunesse, en exil dans leur âge mûr! Pour tout dire
-en un mot, il fallait qu'ils s'arrachassent la mémoire, le c&oelig;ur,
-pour paraître à la France les hommes qu'ils n'étaient pas! On doit
-donc en relevant sévèrement leurs fautes, se dire qu'il était bien
-difficile pour eux de ne pas les commettre. Révolution,
-contre-révolution, choses, hélas! bien redoutables, bien loin du vrai,
-du juste, du possible! L'une dépasse le but, l'autre veut revenir en
-deçà, aucune ne s'arrête au point juste. Mais pour l'excuse de l'une
-et de l'autre il faut dire que si la première a le mérite d'être dans
-le sens du temps, la seconde a celui d'obéir aux plus nobles
-sentiments de l'âme humaine, le respect du passé, la fidélité aux
-souvenirs!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.</span>
-Ce qui pressait le plus c'était de s'occuper de l'armée. On songea
-d'abord à lui payer sa solde arriérée, qu'elle avait grand besoin de
-toucher, et que des agioteurs lui avançaient quelquefois en achetant
-ses titres à 50 pour cent de leur valeur, à la porte du ministre de la
-guerre. Même en voulant faire honneur à tous les engagements de
-l'État, comme c'était l'intention du ministre des finances, on ne
-pouvait avoir la prétention d'acquitter l'arriéré sur les ressources
-courantes, lesquelles suffisaient à peine aux services les plus
-urgents, et on avait composé de cet arriéré un total, qu'on se
-préparait à solder avec des moyens de crédit (p.~220) nécessairement
-dilatoires.
-<span class="sidenote" title="En marge">On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.</span>
-Cependant on avait fait exception pour la solde, et M.
-Louis avait résolu d'y consacrer tout de suite 30 ou 40 millions
-d'argent comptant. Aussi avait-il ouvert au ministre de la guerre les
-crédits indispensables, mais deux raisons retardaient l'emploi de ces
-crédits: premièrement la difficulté de faire venir des lieux les plus
-éloignés les pièces de la comptabilité des corps, secondement la
-difficulté de réorganiser le ministère de la guerre. Trop pressé de
-rendre à son ancien possesseur l'hôtel de ce ministère, qui était un
-bien d'émigré non vendu, le général Dupont avait déplacé ses bureaux,
-et ce déménagement, joint à de nombreux changements d'employés, à la
-réunion en un seul des deux départements du personnel et du matériel,
-séparés sous l'Empire, avait occasionné dans l'administration un
-trouble momentané qui retardait ses travaux. Pourtant le général
-Dupont avait fait de son mieux pour payer quelques acomptes aux corps
-qui arrivaient des garnisons éloignées, et quelques secours aux
-prisonniers qui affluaient de tous les pays.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Depuis la rentrée des garnisons et des prisonniers, ce
-n'est plus le manque d'hommes, mais le manque d'argent qui constitue
-la difficulté principale.</span>
-Ce premier soin donné à l'armée, il fallait procéder à son
-organisation définitive, et la ramener à des proportions plus
-assorties à notre territoire et à nos finances. Un moment, grâce à la
-désertion, on avait pu craindre de n'avoir plus de soldats. On avait,
-comme nous l'avons dit, autorisé les conscrits de 1815 à rester ou à
-retourner dans leurs foyers, et quant aux conscrits des classes
-antérieures qui avaient déserté en masse, on avait imaginé, pour
-n'avoir pas à sévir contre eux, et pour (p.~221) conserver le droit de
-les rappeler au besoin, de les considérer comme étant en congé limité.
-Bientôt la rentrée des garnisons et des prisonniers avait dissipé la
-crainte de manquer d'hommes, car elle devait en procurer 400 mille de
-toutes armes, lesquels dispensaient pour assez longtemps de recourir à
-la conscription, et permettaient de la déclarer provisoirement abolie,
-en remettant à plus tard la confection d'une loi sur le recrutement.
-En laissant une partie de ces hommes, les plus fatigués par exemple,
-en congé limité, et en retenant les autres au drapeau, on pouvait
-avoir une armée superbe, formée des soldats les plus aguerris qu'il y
-eût au monde. Mais pourrait-on la solder, et surtout assurer un sort à
-quarante ou cinquante mille officiers, glorieux débris de nos longues
-guerres?</p>
-
-<p>Cette question fut vivement agitée dans le Conseil royal où
-siégeaient, comme on l'a vu, les membres de l'ancien gouvernement
-provisoire et les ministres. On somma le général Dupont de présenter
-son plan, et celui-ci renvoya la sommation au baron Louis, pour que ce
-dernier fît connaître le chiffre des ressources qu'il était disposé à
-consacrer à l'armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le ministre des finances déclare ne pouvoir pas consacrer
-plus de 200 millions au budget de la guerre.</span>
-Le ministre des finances déclara ne pouvoir
-répondre tant qu'il n'aurait pas obtenu le budget des autres
-départements, et tant qu'il n'aurait pas réussi à rétablir la
-perception des impôts. Le duc de Berry, le plus jeune, le plus actif
-des princes de la famille royale, mettant à s'occuper de l'armée un
-goût sincère, un calcul légitime, pressa vivement le ministre des
-finances de s'expliquer, et celui-ci ne promit jamais plus de 200
-millions. Pour (p.~222) un personnel militaire qui allait être de plus
-de 400 mille hommes, soldats et officiers, c'était bien peu, quoiqu'un
-soldat ne coûte point, et surtout ne coûtât point mille francs à cette
-époque<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de suffire à tous les besoins avec une
-pareille somme.</span>
-Avec beaucoup d'économie, on aurait pu conserver 200 mille
-hommes sous les drapeaux; mais avec les charges inévitables résultant
-du passage de l'état de guerre à l'état de paix, c'était presque
-impossible, et c'est tout au plus si on pourrait en retenir 150 mille.
-Il fallait donc une économie rigoureuse, et ne rien donner ni au luxe,
-ni aux satisfactions de parti.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Est-il sage, avec des ressources aussi modiques, de
-conserver des corps d'élite?</span>
-La première question qui se présentait était relative à la garde
-impériale. Qu'en faire? La dissoudre semblait bien difficile, et bien
-dangereux: la conserver pour ne pas lui confier la personne du
-souverain, et la tenir dans une espèce de demi-disgrâce, était plus
-dangereux encore.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se décide néanmoins à conserver la garde impériale.</span>
-Pourtant le général Dupont, et avec lui les princes,
-crurent avoir trouvé une solution à la fois prudente et convenable,
-(p.~223) en conservant la vieille garde comme corps d'élite, avec sa
-haute paye, ses priviléges, et un titre honorifique, sans lui confier
-toutefois la garde du Roi, qui était réservée à la maison militaire.
-La jeune garde ayant été presque dissoute par la guerre, et ne
-consistant plus que dans un simple cadre sorti de la vieille garde et
-pouvant y rentrer, on réunit tout ce qui restait de l'une et de
-l'autre dans deux régiments d'infanterie, à quatre bataillons chacun,
-l'un de grenadiers, sous le titre de <cite>grenadiers de France</cite>, l'autre
-de chasseurs à pied, sous le titre de <cite>chasseurs à pied de France</cite>. On
-fit de même pour la cavalerie, qu'on distribua en quatre régiments, un
-de cuirassiers, un de dragons, un de chasseurs, un de lanciers, avec
-les mêmes avantages, et sous le même titre de <cite>cuirassiers</cite>,
-<cite>dragons</cite>, <cite>chasseurs</cite>, <cite>lanciers de France</cite>. Quant à la réserve
-d'artillerie, elle fut dissoute et renvoyée aux corps dont elle avait
-été tirée. Le total pouvait s'élever à huit mille hommes, infanterie
-et cavalerie, qui coûterait comme quinze ou dix-huit mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui ôte la garde du souverain en lui laissant le titre
-et les avantages d'un corps d'élite.</span>
-C'est une
-grave question de savoir si dans un grand État il convient d'avoir des
-corps d'élite, mais les hommes qui gouvernaient alors donnèrent, comme
-on va le voir, une solution singulière de cette question, en créant
-deux de ces corps, l'un pour garder le souverain, l'autre pour ne rien
-garder du tout, si ce n'est l'ombre du glorieux monarque qu'il avait
-servi, et qu'il devait rappeler sans cesse aux autres et à lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle organisation de l'armée de ligne.</span>
-Venait ensuite l'armée de ligne, dont il fallait, autant que
-possible, comprendre le total dans une (p.~224) organisation à
-laquelle nos finances pussent suffire. Le ministre proposa 90
-régiments d'infanterie de ligne, à trois bataillons de six compagnies
-chacun, et 15 régiments d'infanterie légère, ce qui ferait 105
-régiments d'infanterie, capables de contenir 300 mille fantassins sur
-le pied de guerre. Ces 300 mille fantassins existaient actuellement,
-et on allait les avoir réunis lorsque tout ce que nous avions de
-soldats au dehors seraient rentrés. Pouvant tout au plus en payer la
-moitié, on devait envoyer le surplus en congé illimité, et là les
-hommes seraient exposés à mourir de faim s'ils n'embrassaient pas une
-profession, et s'ils en adoptaient une, finiraient par se détacher de
-l'armée qui serait ainsi privée de soldats sans pareils. Le sort à
-faire aux officiers présentait des difficultés plus sérieuses encore.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Trente mille officiers restés sans emploi.</span>
-D'après l'organisation proposée il devait en rester trente mille
-environ sans emploi. Le conseil de la guerre s'en préoccupa vivement.
-M. le duc de Berry insista pour qu'on trouvât une manière quelconque
-de les employer, et il ne vint à la pensée de personne qu'en
-s'épargnant la dépense de la garde impériale et de la maison militaire
-du roi, on aurait peut-être la possibilité de conserver 60 ou 80 mille
-soldats de plus sous les drapeaux, et d'étendre alors les cadres à
-proportion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Création de la <cite>demi-solde</cite> pour leur fournir les moyens
-d'exister.</span>
-On adopta pour les officiers, comme on l'avait fait pour
-la garde impériale, un parti moyen: on laissa à la suite des régiments
-ceux qui ne pouvaient être compris dans l'organisation proposée, et on
-leur assura demi-solde avec droit aux deux tiers des places vacantes.
-C'était à la fois créer une classe de mécontents fort dangereux, et
-interdire (p.~225) presque tout avancement aux officiers maintenus
-dans les cadres. Le mal sans doute était à peu près inévitable, mais
-on n'aurait pas dû l'aggraver par des dépenses inutiles.</p>
-
-<p>On procéda de même pour la cavalerie, en la traitant un peu moins
-étroitement. On admit 56 régiments de cavalerie à quatre escadrons,
-dont 14 de grosse cavalerie, 21 de cavalerie moyenne, et 21 de
-cavalerie légère, devant former un effectif d'à peu près 36 mille
-cavaliers. On conserva 12 régiments d'artillerie, dont 8 à pied, 4 à
-cheval, comprenant 15 mille artilleurs, et 3 régiments du génie,
-d'environ 4 mille hommes en tout. Pour ces armes comme pour
-l'infanterie on accorda aux officiers non employés la demi-solde à la
-suite des régiments, avec droit aux deux tiers des places vacantes.</p>
-
-<p>Le total des diverses armes devait s'élever à environ 206 mille
-hommes, 214 mille avec la garde impériale, et entraîner une dépense
-que le ministre évaluait à 200 millions. Ce ministre, faute
-d'expérience administrative, s'abusait étrangement, comme on le verra
-bientôt, et ne pouvait pas à ce prix garder 150 mille hommes sous les
-drapeaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement, organisation, et dépense de la maison
-militaire du Roi.</span>
-Ce n'était donc pas le cas de rétablir, comme on en avait le
-projet, l'ancienne maison militaire du Roi, et de créer ainsi un corps
-de noblesse à cheval et à pied, qui coûterait autant que cinquante
-mille hommes sous le drapeau, et fournirait par son luxe des termes de
-comparaison affligeants avec la misère du reste de l'armée. Mais on
-avait de vieux gentilshommes dévoués et malheureux auxquels un emploi
-était nécessaire; on en avait de jeunes, (p.~226) pleins de feu, qui
-voulaient par cette voie rentrer dans l'état militaire; on croyait que
-quelques mille braves gens de la noblesse seraient un préservatif
-infaillible contre les révolutions futures; on avait d'ailleurs laissé
-chacun reprendre le titre et le grade qu'il avait jadis dans la maison
-du Roi, et il n'y avait plus à discuter, il ne restait qu'à chercher
-les moyens d'accomplir une résolution déjà prise. Au surplus on se
-disait que la liste civile prendrait à sa charge une partie de la
-dépense, ce qu'elle était en mesure de faire assurément, car elle
-devait s'élever à 33 millions, qui en valaient bien 45 d'aujourd'hui.
-Mais c'était là une faible excuse, car si elle pouvait s'imposer un
-tel sacrifice, il fallait ou la réduire d'autant, ou, ce qui valait
-mieux, mettre à sa charge la garde impériale, qui serait demeurée
-fidèle si on avait pris soin de se l'attacher, et qui, transportée
-d'un chapitre de dépense à l'autre, aurait procuré un grand
-soulagement au budget de l'armée. Aucune de ces idées si simples ne
-s'était fait jour dans l'esprit fermé de ceux qui s'occupaient de ces
-graves matières.</p>
-
-<p>Le général Beurnonville, qui avait servi avant et après la Révolution,
-fut chargé du travail relatif à l'organisation de la maison du Roi. Il
-s'en acquitta en copiant fidèlement le passé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les compagnies rouges.</span>
-On rétablit les
-anciennes compagnies rouges, sous les noms de <cite>mousquetaires gris</cite>,
-<cite>mousquetaires noirs</cite>, <cite>gendarmes</cite> et <cite>chevaux-légers</cite>, destinées à
-comprendre trois ou quatre cents gentilshommes chacune, pourvus du
-rang d'officier, ne faisant qu'un service d'honneur dans les jours de
-cérémonie, et commandés par les (p.~227) plus grands seigneurs de la
-cour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les gardes du corps.</span>
-À leur suite on rétablit les compagnies de gardes du corps, qui
-jadis étaient au nombre de quatre, et qu'on porta à six, parce que MM.
-d'Havré, de Grammont, de Poix, de Luxembourg, titulaires des
-anciennes, ayant repris leur commandement, on voulait en avoir deux à
-confier à des maréchaux de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux Berthier et Marmont nommés capitaines des
-gardes du corps.</span>
-Les deux maréchaux choisis furent
-Berthier, à cause de sa grande situation, et Marmont, qu'il fallait
-récompenser d'une manière quelconque du service qu'il avait rendu.
-L'infortuné se trouvait déjà bien assez déçu dans ses espérances, et
-c'eût été donner raison à ceux qui le condamnaient sans pitié, que de
-le laisser tout à fait à l'écart.</p>
-
-<p>Les commandants des six compagnies de gardes du corps étaient chargés
-de les composer en prenant dans les royalistes de province, dans les
-gardes d'honneur licenciés, et même dans l'armée, des sujets jeunes,
-vaillants, joignant autant que possible de bons services à de bons
-sentiments politiques, et attirés par le grade de sous-lieutenant qui
-leur était assuré. Ces six compagnies, fortes de 3 à 400 hommes
-chacune, devaient faire un service effectif auprès du Roi, en se
-partageant les douze mois de l'année. On rétablit la compagnie des
-grenadiers à cheval, qui fut donnée à M. de La Rochejaquelein; on
-rétablit également les gardes de la porte, les gardes de Monsieur,
-etc... On devait en outre ajouter à ces troupes de cavalerie un corps
-d'infanterie d'environ quatre mille hommes, avec cinquante ou soixante
-bouches à feu. Ce cadre, s'il eût été rempli, n'aurait pas compris
-moins de neuf (p.~228) à dix mille hommes, ayant le grade d'officier
-dans la cavalerie, et de sous-officier au moins dans l'infanterie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet de ces créations sur l'esprit de l'armée.</span>
-On devine ce qu'un corps pareil devait par son luxe, par son orgueil,
-inspirer de déplaisance à la masse de l'armée, surtout en comparant la
-prodigalité dont il allait devenir l'objet, à la parcimonie avec
-laquelle il faudrait traiter nécessairement tout ce qui ne serait pas
-corps d'élite. Il ne fallait pas beaucoup de rencontres fortuites
-entre les officiers de la maison militaire et ceux de l'armée, pour
-amener des collisions malheureuses et des haines implacables. Si on
-ajoute à cette restauration celle des Suisses, qui sous l'Empire
-n'avaient existé que nominalement, et dont le rétablissement réel
-était du reste à souhaiter, car c'était le seul moyen d'associer à nos
-destinées une brave nation obligée par le droit public à demeurer
-neutre, on aperçoit tout de suite quelle quantité de griefs le
-gouvernement allait accumuler, les uns inévitables sans doute, les
-autres créés volontairement pour de pures satisfactions de parti.</p>
-
-<p>On introduisit quelques autres changements dans l'armée afin de lui
-rendre les formes extérieures qu'elle avait avant 1789, et de faire
-oublier autant que possible l'Empereur et l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Tous les numéros des régiments changés.</span>
-Il y avait des
-numéros vacants dans la série des régiments, parce que plusieurs
-d'entre eux avaient été détruits par la guerre, et administrativement
-dissous: on profita de l'occasion pour changer leur numéro à tous, en
-faisant prendre le numéro vacant au régiment le plus proche, le
-numéro ainsi abandonné au régiment (p.~229) suivant, ce qui devait
-amener un déplacement général dans la série, et entraîner pour tous
-les régiments la perte du numéro sous lequel ils s'étaient illustrés.
-C'était attenter à leur gloire, pour effacer chez eux et chez autrui
-des souvenirs ineffaçables.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement des anciennes dénominations de <cite>régiment du
-Roi</cite>, <cite>régiment de la Reine</cite>, <cite>régiment du Dauphin</cite>, etc.</span>
-Dans l'intention de les rattacher à la
-monarchie au moyen de certains titres honorifiques, on attribua au
-premier régiment de ligne celui de <cite>régiment du Roi</cite>, au second celui
-de <cite>régiment de la Reine</cite>, au troisième celui de <cite>régiment du
-Dauphin</cite>, et ainsi de suite, autant qu'il y avait de princes du sang
-dont le nom pouvait être donné à des régiments.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les princes nommés colonels généraux de chaque arme.</span>
-Afin de fournir à ces
-princes un motif de se mêler des affaires militaires, on maintint, en
-les leur conférant, les titres de colonels généraux des diverses
-armes. M. le comte d'Artois fut nommé colonel général des gardes
-nationales et des Suisses, M. le duc d'Angoulême colonel général des
-cuirassiers et dragons, M. le duc de Berry colonel général des
-chasseurs et lanciers. Le vieux prince de Condé devint colonel général
-de l'infanterie de ligne, le duc de Bourbon colonel général de
-l'infanterie légère, et enfin le duc d'Orléans colonel général des
-hussards. Ces titres avaient été accordés par Napoléon aux lieutenants
-généraux les plus distingués de chaque arme, et ceux-ci ne pouvaient
-manquer d'être fort blessés d'une telle dépossession. Pour diminuer
-leur mécontentement on leur laissa les appointements et les fonctions
-de la dignité dont ils étaient privés, en les chargeant d'être les
-premiers inspecteurs des diverses armes dont les princes devenaient
-colonels généraux.</p>
-
-<p>(p.~230) <span class="sidenote" title="En marge">Réduction considérable dans la marine, et
-application du régime de la demi-solde aux officiers de mer.</span>
-Ce n'était pas seulement l'armée qu'il fallait réduire pour la
-proportionner à notre territoire et à nos finances, mais la marine, et
-dans cette partie du service public les réductions devaient être
-encore plus considérables et plus sensibles. Au lieu des cent
-vaisseaux de ligne et des deux cents frégates que Napoléon s'était
-appliqué à construire, et qu'avec son immense étendue de côtes il
-aurait pu, en deux ou trois ans de paix, armer convenablement, à peine
-pouvions-nous, dans l'état de nos finances, conserver en temps de paix
-deux ou trois vaisseaux, huit ou dix frégates sous voile, et il
-fallait dès lors réduire dans cette proportion le matériel et le
-personnel de notre marine. Quant aux constructions il n'y avait plus à
-s'en occuper de longtemps, car les vaisseaux construits dans
-l'ancienne France, et ceux qu'on allait retirer de la France
-impériale, devaient plus que suffire même à un armement de guerre.
-Pour les matelots, pour les ouvriers, il restait la ressource du
-commerce maritime qui ne pouvait manquer de leur fournir de l'emploi.
-Mais les officiers et les ingénieurs maritimes allaient se trouver
-dans une situation difficile et douloureuse. On établit pour eux comme
-pour les officiers de terre le régime de la demi-solde, avec droit aux
-deux tiers des vacances. On leur accorda en outre la faculté de servir
-à bord des bâtiments de commerce sans perdre leurs droits et leur rang
-dans la marine royale. Mais c'étaient là des palliatifs peu efficaces,
-et qui n'étaient guère propres à soulager la misère des deux armées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Maintien de la Légion d'honneur, et questions qui naissent
-de ce maintien.</span>
-Il restait à prononcer sur l'un des intérêts les plus (p.~231) chers
-aux militaires, sur la Légion d'honneur. La Charte en avait décidé le
-maintien, et personne n'aurait osé en proposer la suppression. Mais il
-y avait à concilier son existence avec celle d'autres ordres anciens
-ou nouveaux, sur lesquels il était nécessaire de prendre un parti.
-L'archevêque de Malines, M. de Pradt, devenu grand chancelier de la
-Légion d'honneur, voulait qu'on créât un ordre nouveau dit <cite>de la
-Restauration</cite>. Cet ordre qui serait en peu de jours devenu aussi
-ridicule que celui du Lis, déjà conféré à près de cinq cent mille
-individus, fut tout d'une voix repoussé par le Conseil royal. Une
-question plus sérieuse était celle que faisait naître l'ordre de
-Saint-Louis, ordre respectable, créé sous Louis XIV pour récompenser
-spécialement le mérite militaire, et figurant encore à cette époque
-sur la poitrine de vieux officiers qui avaient honorablement servi
-dans les guerres du dernier siècle. Il n'était guère possible aux
-Bourbons de l'abolir. M. de Blacas proposa de le confondre avec la
-Légion d'honneur, et de composer avec les deux un ordre nouveau, dont
-Louis XVIII serait le créateur, le patron, le législateur. M. le
-chancelier Dambray fit remarquer avec beaucoup de sincérité que ce
-serait violer la Charte, qui avait prescrit le maintien pur et simple
-de la Légion d'honneur. Le Conseil royal partagea cette opinion.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'ordre de Saint-Louis maintenu et conféré à un grand
-nombre de militaires de l'Empire.</span>
-On
-décida que les deux ordres existeraient simultanément, et que pour
-rajeunir la croix de Saint-Louis on la donnerait aux officiers les
-plus distingués de l'armée impériale, qui auraient ainsi deux croix au
-lieu d'une, et obtiendraient la consécration de leur gloire nouvelle
-(p.~232) en recevant le signe justement honoré de la gloire ancienne.</p>
-
-<p>On décida en outre que sans proscrire la croix de la Réunion, qui
-représentait un souvenir vain et même funeste, celui des réunions de
-territoires qui sous Napoléon avaient tant révolté l'Europe, on ne la
-conférerait plus à personne, moyen certain d'amener sa fin prochaine,
-et que l'ordre de la Couronne de fer, appartenant désormais aux
-souverains de la Lombardie, ne serait, comme les ordres étrangers,
-porté en France qu'avec l'autorisation du Roi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Changement dans la décoration de la Légion d'honneur.</span>
-En maintenant la Légion d'honneur, il fallait en modifier la
-décoration, car on ne pouvait obliger Louis XVIII et les princes de sa
-famille à placer sur leur poitrine l'effigie de Napoléon. M. de
-Talleyrand fut le premier dans le Conseil à prendre la parole sur ce
-sujet. Traité ordinairement par Louis XVIII avec une politesse où il
-n'entrait pas la moindre nuance de gratitude, il sentait que pour se
-soutenir il aurait besoin de plaire, et, malgré sa grandeur
-personnelle, il ne dédaignait pas de s'en donner la peine.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand propose de substituer l'effigie de Louis
-XVIII à celle de Napoléon.</span>
-Il proposa
-donc de substituer l'effigie de Louis XVIII à celle de Napoléon sur la
-plaque de la Légion d'honneur. Le maréchal Oudinot s'empressa
-naïvement de se ranger de cet avis. Les autres membres du Conseil,
-ayant de graves objections à faire à une telle proposition, mais ne
-l'osant pas devant le Roi, se turent. Ce silence devint bientôt
-embarrassant pour le flatteur qui trouvait si peu d'appui, et le fût
-devenu pour le flatté lui-même, si Louis XVIII avec un sourire assez
-malicieux n'avait paru jouir de l'embarras des assistants, loin
-(p.~233) de le partager. Il se tut donc à l'exemple de ses
-conseillers. Pour mettre un terme à la gêne de cette scène muette, le
-général Beurnonville demanda le renvoi de la question à une commission
-spéciale choisie dans le sein du Conseil. Cette demande de renvoi ne
-mit pas fin au silence, et on continua de se faire, comme si on avait
-eu à énoncer des choses impossibles à exprimer devant le Roi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Berry repousse cette proposition, et fait adopter
-l'effigie de Henri IV.</span>
-Un
-membre du Conseil qui semblait ne jamais éprouver d'embarras, et le
-seul que le Roi ménageât, par goût ou par crainte, M. le duc de Berry,
-prit hardiment la parole, et ne se fit pas scrupule de dire que tout
-le monde trouverait singulier de voir l'image de Louis XVIII sur un
-ordre créé par Napoléon, pour des services rendus sous Napoléon, et
-proposa l'effigie de Henri IV, qui pouvait, sans craindre aucune
-comparaison, succéder à toutes les effigies. La hardiesse et le bon
-sens du prince délièrent les langues, et M. Ferrand, avec une
-franchise qu'on devrait toujours rencontrer chez ses amis, adopta et
-soutint l'avis du duc de Berry. M. de Blacas alors proposa non pas une
-effigie de roi, ce qui établissait une comparaison peu agréable pour
-Louis XVIII, mais l'effigie de la France elle-même. La proposition
-rappelait un peu trop les idées républicaines. Louis XVIII rompit
-enfin le silence qu'il avait gardé jusque-là, remercia beaucoup son
-neveu, dit qu'il n'était pas de ces princes qui voulaient des statues
-de leur vivant, que s'il était capable d'une telle faiblesse,
-l'exemple de celui dont on cherchait à remplacer l'effigie suffirait
-pour l'en corriger, et qu'après avoir bien pesé la proposition de M.
-le duc (p.~234) de Berry et celle de M. de Blacas, il se prononçait
-pour l'effigie du roi Henri IV. L'habile flatteur qui avait cherché à
-plaire vit donc sa flatterie universellement repoussée, même par celui
-à qui elle était adressée, mais il n'était pas homme à s'embarrasser
-pour si peu. Il adhéra comme les autres à l'avis du Roi, et il demeura
-convenu que sur un côté de la plaque qui sert d'insigne à la Légion
-d'honneur, on placerait l'image de Henri IV, et sur l'autre trois
-fleurs de lis. Il fut convenu aussi que, dès que le changement aurait
-été opéré, tous les princes de Bourbon porteraient sur leur poitrine
-la croix de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impression fâcheuse produite sur les troupes par les
-dernières mesures.</span>
-Les diverses mesures que nous venons de rapporter, la plupart dictées
-par une impérieuse nécessité, auraient cruellement froissé l'armée,
-quand même elles n'auraient fourni aucun prétexte à la malveillance.
-Mais avec tout ce que les princes de Bourbon y avaient ajouté par
-complaisance envers leurs amis, avec l'irritation qui régnait chez les
-militaires, avec l'injustice que cette irritation leur inspirait,
-elles devaient être fort mal prises, provoquer partout des critiques
-amères, et souvent même de dangereuses résistances. La garde impériale
-n'avait pas cessé de résider à Fontainebleau. Elle sut qu'elle serait
-conservée, mais que privée de la garde du souverain, elle n'aurait
-plus la résidence de la capitale, si ambitionnée par les troupes en
-général. Le bruit se répandit même, ce qui était vrai, qu'on la
-trouvait trop rapprochée à Fontainebleau, que l'infanterie serait
-envoyée en Lorraine, la cavalerie en Flandre, en Picardie, en
-(p.~235) Touraine. Cette nouvelle produisit dans ses rangs la plus
-vive émotion, et une partie des soldats parcourut les rues de
-Fontainebleau en criant: <cite>Vive l'Empereur!</cite></p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc de Berry, spécialement chargé de s'occuper de
-l'armée, va visiter la garde impériale à Fontainebleau.</span>
-M. le duc de Berry était le prince que la dynastie réservait pour le
-mettre en rapport avec les troupes, et qui par ses allures convenait
-le mieux à ce rôle. Il se rendit à Fontainebleau afin de voir la
-garde, qui n'avait été honorée encore de la présence d'aucun des
-membres de la famille royale. Des officiers dont on avait flatté
-l'ambition s'étaient efforcés de lui préparer les voies.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil froid et respectueux fait à ce prince.</span>
-Il fut reçu
-avec silence et respect. Quelques cris de: <cite>Vive le Roi!</cite> poussés par
-des hommes choisis, restèrent sans écho. Cependant le prince,
-accompagné par le maréchal Oudinot qui commandait l'infanterie de la
-garde, par le maréchal Ney qui en commandait la cavalerie, montra de
-l'aisance, de la familiarité, et caressa beaucoup les vieux soldats.
-Les soins qu'il prit n'aboutirent qu'à faire rentrer dans le fond des
-c&oelig;urs les sentiments qui en jaillissaient quelquefois imprudemment,
-mais sans les changer à aucun degré. Peut-être, en confiant
-franchement sa personne à la garde impériale, en lui réservant
-exclusivement les avantages et le titre de corps d'élite, le Roi
-serait-il parvenu à se l'attacher, et en tout cas il se la serait
-attachée assez pour être en sûreté dans ses mains. Mais en
-rétablissant son ancienne maison militaire, et en se confiant à
-celle-ci, il avait inévitablement rendu la garde impériale à Napoléon.</p>
-
-<p>Depuis le départ des troupes étrangères on avait mis beaucoup de soin
-à composer la garnison de (p.~236) Paris avec les régiments favorisés
-de titres nouveaux, tels que les régiments du Roi, de la Reine, de
-Monsieur, etc. Ces précautions ne firent pas qu'un meilleur esprit
-régnât dans les casernes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cris de <cite>Vive l'Empereur</cite> proférés dans les casernes.</span>
-On y criait chaque jour: <cite>Vive l'Empereur</cite>.
-Le duc de Berry se donna la peine de les visiter fréquemment, mais
-cette attention ne lui épargna pas le désagrément d'entendre
-quelquefois de ses propres oreilles des cris séditieux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse spirituelle du duc de Berry à un vieux soldat.</span>
-Ne manquant ni
-de présence d'esprit, ni d'à-propos quand il savait se contenir, il
-s'approcha, dans l'une de ces visites, d'un soldat qui avait crié
-<cite>vive l'Empereur</cite>, et lui demanda pourquoi il proférait ce cri.&mdash;Parce
-que Napoléon nous a conduits cent fois à la victoire, répondit le
-soldat questionné.&mdash;Beau miracle, répliqua le prince, avec des braves
-comme toi!&mdash;La réplique eut du succès, et courut les casernes. Elle
-valut quelques compliments au prince, mais ne changea guère les
-sentiments de l'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les soldats refusent le salut militaire à la maison du
-Roi.</span>
-Ce fut bien autre chose quand parurent dans les rues de Paris les
-jeunes gens de la maison militaire. On leur avait donné de beaux
-uniformes, qu'ils montraient naturellement avec plaisir, et comme ils
-jouissaient du rang d'officier, ils avaient droit au salut militaire.
-Plus d'une fois les soldats leur refusèrent ce salut, et les peines
-disciplinaires n'y purent rien. Ce qui fut plus grave, la garde
-nationale elle-même se mit de la partie. Dès que la première compagnie
-des gardes du corps fut organisée, elle remplaça la garde nationale
-dans l'intérieur du château, et ne lui laissa que les postes
-extérieurs. C'était en quelque sorte mettre celle-ci à la porte du
-palais, (p.~237) et il fallait lui tout ôter, ou lui tout laisser.
-Mais un accident fortuit aggrava cette exclusion de l'intérieur des
-Tuileries.
-<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de brouille entre la garde nationale et les
-gardes du corps.</span>
-Le jour où les gardes du corps entrèrent en fonctions, ils
-se rendirent au poste qu'ils devaient occuper à une heure où la
-plupart des gardes nationaux s'étaient absentés pour prendre leur
-repas. Ils s'emparèrent du poste purement et simplement, en mettant
-dehors les armes des absents. Quand ceux-ci revinrent, ils trouvèrent
-la place prise, et leurs armes à la porte du poste, sans avoir obtenu
-aucun des égards que les troupes ont les unes pour les autres quand
-elles se transmettent le service. Ils se récrièrent fort, et allèrent
-communiquer leur mauvaise humeur aux détachements voisins. Bien qu'il
-y eût seulement de la maladresse, et nulle intention offensante dans
-ce qui s'était passé, néanmoins l'émotion fut générale dans les rangs
-de la garde nationale. La légion qui ordinairement était placée aux
-Tuileries déclara qu'elle ne monterait plus la garde, ni au dedans ni
-au dehors du palais, et l'effet produit fut tel que M. de Blacas dut
-écrire au général Dessoles une lettre dans laquelle il remerciait au
-nom du Roi la garde nationale de ses services, et lui adressait les
-choses les plus flatteuses. On organisa même un banquet entre les
-gardes du corps et un certain nombre de gardes nationaux choisis, mais
-tout ce qu'on fit ne contribua qu'à ébruiter le désaccord sans
-l'apaiser.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Redoublement de caresses envers les maréchaux, le maréchal
-Davout excepté.</span>
-Le Roi, de son côté, continua de témoigner les égards les plus
-empressés aux chefs de l'armée. Il reçut le maréchal Masséna, le
-complimenta beaucoup sur ses grands faits d'armes, et lui annonça sa
-(p.~238) prochaine naturalisation au moyen d'une proposition aux
-Chambres. Il reçut également Carnot en qualité de premier inspecteur
-de l'arme du génie, et l'amiral Verhuel comme officier de marine resté
-au service de France, sans paraître se souvenir que le premier fût
-régicide, et que le second eût défendu le Texel jusqu'à la dernière
-extrémité. Cependant, après avoir fait tant d'efforts sur eux-mêmes,
-il semblait que les Bourbons eussent besoin de soulager leur c&oelig;ur
-aux dépens de l'un des grands militaires du temps. Le maréchal Davout
-fut la victime dévouée aux ressentiments du royalisme. Sa résistance à
-Hambourg, comme nous l'avons dit, avait révolté les souverains
-étrangers, et, comme nous l'avons dit aussi, ce maréchal avait tiré
-sur le drapeau blanc en le voyant associé au drapeau russe. Par ces
-divers motifs on était fort irrité contre lui, et on le croyait
-d'ailleurs le séide de Napoléon, ce qui prouve combien on était mal
-informé, car le maréchal se trouvait en disgrâce depuis 1812. Il fut
-donc le seul des maréchaux que le Roi ne voulut point recevoir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Disgrâce de ce maréchal.</span>
-Le
-ministre de la guerre fut chargé de lui annoncer qu'ayant compromis le
-nom français au dehors, il faudrait qu'il expliquât sa conduite avant
-d'être admis à la cour. Le maréchal accueillit assez froidement cette
-communication, et continua le Mémoire qu'il avait entrepris pour faire
-connaître à la France et à l'Europe sa conduite à Hambourg.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Subit enthousiasme des militaires pour lui.</span>
-À partir de ce moment, le maréchal Davout, jusque-là très-respecté
-mais peu aimé des militaires, devint soudainement leur idole. Il y
-avait une espèce de forum pour les officiers qui avaient quitté leurs
-(p.~239) corps, et qui ne se pressaient pas d'y retourner malgré les
-ordres réitérés du ministre de la guerre, c'était le boulevard dit des
-Italiens et le Palais-Royal.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affluence des officiers à la demi-solde dans la capitale.</span>
-Les uns ayant de l'aisance et consommant
-à Paris l'argent qu'ils recevaient de leurs familles, les autres n'en
-ayant pas et dévorant en quelques jours leur solde arriérée, aimaient
-mieux rester dans la capitale pour s'y livrer à leur dépit, que de
-rentrer à leurs régiments, pour y être ce qu'on appelait officiers à
-la demi-solde.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur conduite imprudente et provocatrice.</span>
-Ils faisaient donc foule au Palais-Royal et au
-boulevard, interprétaient à leur façon les actes du gouvernement,
-poursuivaient de leurs railleries le Roi impotent, comparaient sa
-pesanteur aux vives allures de l'homme dont ils maudissaient naguère
-l'activité diabolique, se moquaient de la maison du Roi, et surtout
-des vieux émigrés qui journellement se rendaient en députation aux
-Tuileries et ne donnaient que trop souvent prise au ridicule. Tantôt
-en effet, c'étaient des députations de l'une des armées vendéennes, ou
-de l'armée de Condé qui avait servi si longtemps sur le Rhin; tantôt
-c'étaient des représentants du fameux camp de Jalès, arrivant avec le
-costume de leur province et de leur temps, visitant le Roi, visitant
-Monsieur, s'épanchant volontiers avec ce dernier, remettant des
-placets, rapportant de leur visite la décoration du Lis ou la promesse
-d'une pension. C'étaient là pour nos jeunes officiers des sujets
-continuels de moquerie, et on en avait vu quelques-uns, se livrant à
-la folie de leur âge, emprunter le costume des militaires de l'ancien
-régime, et se promener dans Paris, suivis d'une foule de leurs
-camarades (p.~240) que ce déguisement faisait rire aux éclats. Les
-scènes n'étaient pas toujours si plaisantes, car il y avait
-quelquefois des duels, mais heureusement assez rares, peu de gens
-osant chercher querelle aux officiers de l'armée impériale, et les
-princes en empêchant ceux qui l'auraient osé. La tristesse, et une
-tristesse qui n'était que trop justifiée, se mêlait à ces folles
-plaisanteries.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse misère des nombreux fonctionnaires revenus des
-départements ci-devant français.</span>
-Nous avons déjà parlé de ces milliers d'employés de
-tout genre, douaniers, percepteurs des impôts, officiers de police,
-qui avaient suivi l'armée à son retour, en partageant ses dangers et
-son héroïsme, et qui mouraient de faim à Paris avec leurs femmes et
-leurs enfants. Naturellement ils se joignaient aux groupes des
-officiers mécontents, et à la gaieté de ceux-ci ajoutaient le
-spectacle désolant de leur misère. Le baron Louis, plus soucieux de
-rétablir les finances que de soulager leur infortune, avait le tort de
-leur refuser des secours qui sans beaucoup charger le budget auraient
-fait cesser des souffrances imméritées, et on en avait vu plusieurs
-terminer leur détresse par un suicide. Ce mélange de scènes, les unes
-burlesques les autres navrantes, produisait un effet peu favorable sur
-les esprits, et commençait à les inquiéter vivement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands commandements imaginés pour disperser et satisfaire
-les maréchaux.</span>
-L'un des moyens imaginés pour rétablir la discipline militaire, et
-pour fournir de grands emplois aux maréchaux qui n'avaient pas obtenu
-des charges de cour, fut de les placer dans les principales divisions
-militaires, avec des pouvoirs étendus et de riches émoluments.
-Premièrement on trouvait un certain avantage à les disperser;
-secondement on (p.~241) savait bien que s'ils n'étaient pas toujours
-contents d'une cour dans laquelle ils se sentaient étrangers quoique
-très-caressés, ils ne désiraient pas le retour de Napoléon, et que
-transportés dans les provinces, ils chercheraient à exercer leur
-autorité sur les troupes, et à les ramener au devoir. On prit donc le
-parti de les y envoyer. À Paris, le commandement de la division était
-trop près de l'autorité souveraine pour avoir beaucoup d'importance.
-Pourtant il y fallait un homme ferme, et on choisit le général Maison,
-qui à Lille avait fait preuve de la plus rare énergie, et ne passait
-pas pour ami de Napoléon. Ailleurs, au contraire, on mit des
-maréchaux. On plaça le maréchal Jourdan là même où il avait fait
-arborer le drapeau blanc, c'est-à-dire à Rouen; le maréchal Mortier en
-Flandre, le maréchal Oudinot en Lorraine, le maréchal Ney en
-Franche-Comté (ces trois derniers dans le pays où ils étaient nés); le
-maréchal Kellermann en Alsace, où il avait toujours été occupé des
-dépôts; le maréchal Augereau à Lyon, où il venait de commander; le
-maréchal Masséna en Provence, où la Restauration l'avait trouvé; le
-maréchal Macdonald en Touraine, le maréchal Soult en Bretagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Soult, rentré en grâce, est mis à l'essai en
-Bretagne.</span>
-Ce dernier, disgracié à la suite des événements de Toulouse, s'était
-montré d'abord fort irrité, puis cédant aux bons conseils du général
-Dupont s'était calmé peu à peu, et avait même fait parvenir au Roi les
-assurances d'un sincère royalisme. Il avait ainsi obtenu le
-commandement de la province la plus royaliste de France, où l'on avait
-cru pouvoir sans danger le mettre à l'essai. On verra bientôt quel
-fut le succès (p.~242) de ces brillants commandements, desquels on
-concevait dans le moment d'heureuses espérances.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir déplu aux militaires, on s'expose à blesser les
-hommes les plus modérés de la Révolution.</span>
-Tandis qu'on réussissait si peu auprès des militaires, en faisant
-cependant tant d'efforts pour conquérir leurs chefs, on réussissait
-moins encore auprès d'autres classes d'hommes qu'il aurait fallu
-ménager avec soin pour n'en pas faire les alliés des militaires. À
-peine rentrée la famille royale avait songé à célébrer un service
-funèbre pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, et les victimes
-augustes dont la tête était tombée sur l'échafaud. Certainement aucun
-des événements de la Révolution ne devait inspirer de plus douloureux
-sentiments que la mort de l'infortuné Louis XVI, payé de ses nobles
-intentions par la condamnation la plus inique, et il était simple de
-rendre hommage à son malheur. Mais dans les temps de partis, ce que
-les uns font simplement, les autres le font malicieusement, et le
-public prend surtout garde à ces derniers. Il était donc à craindre
-que cet hommage si mérité à une grande infortune ne devînt une
-nouvelle occasion de discordes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Services funèbres en l'honneur de Louis XVI, de
-Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth.</span>
-Quoi qu'il en soit, on choisit le 16
-mai, jour anniversaire de la mort de Henri IV, et on célébra dans les
-églises de Paris un service funèbre en l'honneur des victimes royales
-immolées en 1793. Pour se conformer à la doctrine de l'oubli, on lut
-le testament de Louis XVI, dans lequel, à la veille de mourir, il
-pardonnait en termes si touchants à tous ses ennemis. Mais en province
-l'exemple, suivi quant à la cérémonie, ne le fut pas quant à la
-manière de la célébrer. Le clergé prononça des oraisons funèbres, et
-fit entendre à cette (p.~243) occasion un langage incendiaire. La
-révolution tout entière fut présentée comme un long crime, où tout
-était coupable, hommes et choses, où tout était à condamner, même les
-principes de justice au nom desquels la révolution avait été faite, et
-qui venaient d'être consacrés par la Charte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage imprudent de la presse royaliste à l'occasion des
-honneurs funèbres rendus à d'augustes victimes.</span>
-La presse royaliste
-envenima encore la querelle, en répondant à ceux qui invoquaient
-l'oubli promis par la Charte, qu'on avait promis de tout oublier, en
-ce sens que les auteurs des forfaits révolutionnaires ne seraient
-jamais recherchés judiciairement, mais qu'on n'avait pas promis de
-faire taire la conscience publique à leur égard, de regarder comme
-indifférent ce qui était atroce, de sécher dans les yeux de la France
-les larmes qu'elle devait à de nobles victimes; que si ces témoignages
-de douleur blessaient les auteurs de certains crimes, il n'y avait pas
-à s'occuper de leur susceptibilité; qu'ils devraient se tenir pour
-heureux de promener sur le sol de la France leur impunité effrontée,
-mais qu'on ne pouvait leur garantir ni l'estime ni le silence des
-honnêtes gens; et que si des journées consacrées à la douleur publique
-leur étaient pénibles, ce n'était pas à l'expiation mais au crime à se
-cacher durant ces journées d'ailleurs si courtes et si rares. On
-devine l'effet d'un tel langage et sur les hommes directement
-attaqués, et sur ceux qui leur étaient attachés non par la communauté
-des actes, mais par celle des principes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Services funèbres pour Moreau, Pichegru, Georges Cadoudal.</span>
-Une fois entré dans la voie des souvenirs inopportuns, on ne s'arrêta
-point. Après Louis XVI et Marie-Antoinette, vinrent madame Élisabeth,
-le duc d'Enghien, Moreau, Pichegru, et, le croirait-on, (p.~244)
-Georges Cadoudal lui-même, qui, devant les tribunaux, avait avoué le
-projet de frapper le Premier Consul sur la route de la Malmaison. On
-rechercha le prêtre qui l'avait assisté dans ses derniers moments, et
-on le chargea d'officier dans la cérémonie funèbre. On fit plus, on
-commit l'imprudence d'annoncer que le Roi payerait les frais de la
-cérémonie. C'était compromettre bien gratuitement Louis XVIII auprès
-des libéraux modérés, qui se plaisaient à le regarder comme plus sage
-que sa famille et son parti.
-<span class="sidenote" title="En marge">Profonde irritation de l'armée.</span>
-L'effet de cette cérémonie fut grand
-surtout chez les militaires, qui firent à cet égard éclater une telle
-indignation que la police alarmée crut devoir en prévenir le Roi.</p>
-
-<p>S'y prendre de la sorte, c'était unir du lien le plus étroit les
-révolutionnaires, même les plus modérés, aux militaires et à tous les
-partisans de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attaques contre les acquéreurs des biens nationaux,
-dirigées surtout par le clergé.</span>
-On ne ménagea pas davantage les acquéreurs de
-biens nationaux et les prêtres assermentés. Au fond les princes
-étaient désolés, en rentrant en France, de ne pouvoir pas rendre leurs
-biens aux émigrés, et de s'entendre dire, que rétablis aux Tuileries,
-ils ne songeaient plus à ceux qui mouraient de faim pour s'être
-dévoués à leur cause. Il ne fallait pour penser et sentir de la sorte
-qu'être des princes bons et reconnaissants. Mais la politique, sans
-être ni ingrate ni immorale, et uniquement parce qu'elle est la raison
-appliquée à la conduite des États, est souvent condamnée à de pénibles
-sacrifices. Or en considérant que les biens d'église avaient pu être
-légitimement aliénés, en considérant que beaucoup de biens d'émigrés
-avaient pu (p.~245) l'être aussi, car ces émigrés avaient fait la
-guerre à leur patrie, et la confiscation, justement abolie depuis,
-mais existant alors dans les lois, avait pu être appliquée à l'acte
-dont ils s'étaient rendus coupables, en considérant surtout qu'un
-bouleversement général de la propriété aurait suivi la révocation des
-ventes dites nationales, la politique qui n'était pas tenue de
-raisonner et de sentir comme les Bourbons, avait eu raison de
-consacrer ces ventes d'une manière irrévocable. Cependant les princes
-pensaient comme M. Lainé, et ils auraient voulu que les acquéreurs,
-garantis par la loi, mais vaincus par l'opinion, restituassent leurs
-biens aux anciens propriétaires, moyennant quelques arrangements
-pécuniaires. En pensant de la sorte, ils devaient naturellement
-encourager ou souffrir tout ce qui était entrepris dans ce sens.</p>
-
-<p>Les prêtres, plus imprudents encore que les émigrés, commencèrent dans
-les provinces à tenir en chaire un langage des plus dangereux. Ils
-prêchèrent publiquement contre le Concordat, contre la vente des biens
-d'église, contre celle des biens d'émigrés, et poussèrent la témérité
-jusqu'à refuser les sacrements à des acquéreurs qui mouraient sans
-avoir <em>restitué</em>, suivant une expression qui devint alors usuelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaques contre les prêtres assermentés.</span>
-Ils ne bornèrent pas leurs attaques aux acquéreurs de biens nationaux,
-ils les étendirent au clergé modéré, à celui que le Concordat avait
-institué, et rallumèrent la discorde dans le sein de l'Église.
-<span class="sidenote" title="En marge">Omission regrettable du Sénat au sujet du Concordat, et
-projet de revenir sur ce traité parce qu'il n'est pas garanti par la
-Charte.</span>
-Malheureusement le Sénat, dans son projet de constitution, n'avait
-pas songé à garantir le maintien (p.~246) du Concordat, et si quelque
-chose peut donner une idée du service que ce corps avait rendu en
-consacrant de nouveau les principes sociaux et politiques de la
-Révolution française, c'était le bouleversement dont on était menacé
-dans l'ordre religieux, parce qu'il avait négligé de mentionner le
-Concordat. Il ne s'agissait de rien moins en effet que de revenir sur
-tous les changements que la Révolution avait produits dans l'Église,
-et qui avaient été consacrés par le temps, par la législation, par le
-suffrage des hommes éclairés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de grave à vouloir toucher au Concordat.</span>
-On se rappelle sans doute dans quelle situation le Premier Consul
-avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres
-s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par
-amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution
-offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule
-religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui
-avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du
-culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du
-gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers
-pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable
-solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une
-nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des
-<em>assermentés</em>, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes
-de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait
-pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés
-vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir
-(p.~247) temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants
-sincères ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient
-occasion de mépriser également <em>assermentés</em> et <em>non assermentés</em>, et
-même de les proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque
-dite <cite>la terreur</cite>. Enfin tandis que la Convention proscrivait les
-prêtres, le royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter,
-entretenir, fomenter la guerre civile.
-<span class="sidenote" title="En marge">Confusion dans laquelle on était exposé à tomber en
-essayant de rétablir l'ancien état de l'Église.</span>
-Tel était l'état de l'Église la
-veille du Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans
-tache, de son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir
-sur l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce
-qu'il y avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à
-changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des
-circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui
-était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à
-accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats
-par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le
-Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux
-accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils,
-l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens
-de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État
-protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement
-convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui
-appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le
-désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier
-Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien (p.~248)
-personnel de l'Église française, pour le constituer de nouveau, en
-choisissant parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui
-était honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le
-grand traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au
-général Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au
-pays et à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de
-Lunéville, de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, &oelig;uvres
-de la victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de
-l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré
-les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en
-France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une
-religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.</span>
-S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et
-eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le
-Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code
-civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les
-Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils
-l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de
-Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher
-beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur
-demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce
-nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du
-Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune
-autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux
-siéges (p.~249) dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis,
-avaient été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis
-sur un siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien
-obstinés à ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs,
-vivants et non démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient
-encouru le titre ridicule et mérité de <em>petite Église</em>, parce qu'il
-répondait à son étendue et à son importance dans le monde religieux.</p>
-
-<p>Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son &oelig;uvre
-la plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet,
-les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue <cite>la
-Charte</cite>, étaient obligés en politique, en administration, à respecter
-certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on
-avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière
-rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des
-princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs
-sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les
-exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se
-défendre la ressource d'un article de la Charte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.</span>
-Ajoutez qu'ils
-détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur
-avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore
-pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient
-comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire
-grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses
-&oelig;uvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les
-conséquences d'une entreprise (p.~250) pareille, c'est-à-dire le Pape
-révoquant les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes,
-demandant une seconde fois leur démission à tous les prélats pour
-replacer ceux qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un
-clergé dans un esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux
-anciennes distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant
-l'Église en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion,
-et tandis que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se
-serait proclamé le plus faillible des princes, l'Église aurait
-revendiqué, l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que
-les Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs?
-Il fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se
-jeter dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans
-d'inextricables embarras et d'immenses dangers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus
-d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien
-titulaire existait encore.</span>
-Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils
-commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout
-rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son
-siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être
-reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal
-Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une
-position régulière. Mais une semblable résolution était prise à
-l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que
-les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des
-siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en
-1802 refusé leur démission (p.~251) au Pape. Ces évêques non
-démissionnaires s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à
-Paris où on leur avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du
-projet de revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en
-instruire le clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où
-deux titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé.
-Ainsi, à la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par
-Napoléon en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par
-conséquent la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant
-pour antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu
-s'opérer dans son clergé une sorte de rébellion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scandale à la Rochelle.</span>
-La plupart des
-prêtres méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle
-de l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme
-avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne,
-la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la
-Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité
-religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions
-étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat,
-contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on
-ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes
-celles du zèle religieux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scandale à Besançon.</span>
-À une autre extrémité de la France, dans la
-Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique,
-était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre
-un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est
-possible. L'archevêque (p.~252) de Besançon, Lecoz, ancien prélat
-constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé
-par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté
-comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double
-institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son
-troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son
-diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni
-vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à
-son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant
-refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé
-contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser
-l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui
-n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le
-voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient
-trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le
-premier à donner cet exemple déplorable.</p>
-
-<p>Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait
-presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait
-les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le
-gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le
-Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se
-mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la
-méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en
-attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il
-fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses
-existantes, (p.~253) sous peine de tomber dans une véritable anarchie,
-car dans diverses parties de la France on était prêt à chasser
-violemment certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens
-nationaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir
-l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.</span>
-M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences
-d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit
-autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la
-double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle
-on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son
-diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner
-leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités
-séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas
-défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette
-lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité
-comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût
-changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force
-purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre,
-écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune
-utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en
-signaler au Roi la complète inefficacité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Négociation à Rome pour obtenir la révocation du
-Concordat.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette
-négociation.</span>
-Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi
-avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de
-Pressigny, et (p.~254) l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur
-extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les
-suivantes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses instructions.</span>
-En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison
-de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir
-doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation,
-qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses
-malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de
-son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et
-déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours,
-depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité
-pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence
-immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au
-nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient
-refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la
-cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour
-la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer
-dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On
-demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église
-elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder
-ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la
-démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en
-douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite
-lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et
-scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont
-l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à (p.~255) des
-princes qui tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient
-découler le droit royal!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il
-demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.</span>
-Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas
-beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier
-le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église
-romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au
-moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer.
-Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement
-de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus
-grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne
-pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à
-Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la
-liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en
-biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres
-puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations,
-Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui
-devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui
-était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII,
-disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de
-rendre au Saint-Siége!</p>
-
-<p>Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans
-tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les
-contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne
-le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant
-Louis XVIII demander l'abolition (p.~256) du Concordat au Pape qui lui
-redemandait Avignon!</p>
-
-<p>Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des
-chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée
-dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière
-religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise
-part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse
-d'Angoulême.</span>
-Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été
-blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y
-voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques
-ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au
-soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés
-qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui
-revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de
-trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de
-l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à
-M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale
-révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes
-légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant
-d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le
-rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux
-édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république
-fort soigneuse de faire respecter les <em>décadis</em>, et y découvrit des
-dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les princes provoquent une ordonnance de police sur
-l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.</span>
-En conséquence, le 7 juin il rendit (p.~257) une ordonnance de police
-prescrivant la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête.
-En vertu de cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le
-dimanche, du matin au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient
-être abandonnés; toute voiture destinée à porter des fardeaux devait
-cesser de circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être
-accessibles que l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il
-n'était permis qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs
-portes ouvertes toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites
-sous des peines sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la
-saisie des objets en contravention.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette
-ordonnance.</span>
-C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais
-de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore
-que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures
-faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée
-à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans
-les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte
-qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un
-spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un
-gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et
-heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient
-supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on
-voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se
-fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient
-ouverts une (p.~258) grande partie du jour, arrêter des voitures sous
-prétexte de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines
-assez graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir
-pour cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de
-manières pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était
-guère praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée
-elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la
-population remuante et laborieuse.</p>
-
-<p>L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le
-gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles,
-d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les
-frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien
-davantage de sa dévotion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de
-l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.</span>
-L'impression fut assez forte pour troubler
-le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de
-Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait
-soldatesque.&mdash;Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des
-<em>bigots</em>, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous
-dépopulariser en France.&mdash;Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la
-destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette
-occasion bien prompt, et au moins imprudent.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion
-publique dans les points les plus essentiels.</span>
-Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà,
-sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses
-amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans
-doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de
-la maison militaire (p.~259) du Roi; on avait, par des cérémonies
-pieuses et dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais
-accompagnées d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à
-la Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils
-étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré,
-de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre
-les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la
-classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les
-prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des
-biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux
-Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police
-irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être
-impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être
-religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On
-allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des
-intérêts et des lumières, mais des m&oelig;urs, des goûts, des travers
-même du temps et du pays.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La réunion des Chambres était un moyen prochain et
-salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.</span>
-Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un
-tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser
-dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées
-par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies
-le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure
-d'entreprendre leurs travaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par
-s'occuper de leur règlement.</span>
-Elles n'avaient pas cessé depuis de
-s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement,
-qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il
-fallait nécessairement (p.~260) qu'elles déterminassent la forme de
-leurs délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues,
-et avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus
-propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue
-des assemblées.</span>
-Le terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais
-odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines
-parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique
-extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y
-exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme
-il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque
-question dans le calme des réunions particulières, les Chambres
-adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui
-devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les
-affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission
-nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à
-l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le
-règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu,
-et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la
-tyrannie des partis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme
-président de la Chambre des députés.</span>
-Leur règlement terminé, les deux Chambres s'étaient constituées, et en
-avaient fait part à la royauté. La Chambre des députés, ci-devant
-Corps législatif, avait présenté cinq candidats, entre lesquels le Roi
-devait, d'après la Charte, choisir un président. Le Roi choisit M.
-Lainé, qui avait réuni le plus grand nombre de voix, et qui était
-redevable de cette double préférence à un talent élevé, (p.~261) à un
-caractère sérieux, et au rôle qu'il avait joué en décembre précédent,
-lorsque, rapporteur du Corps législatif, il avait excité à un si haut
-point la colère de Napoléon. La Chambre des députés ainsi constituée,
-commença immédiatement ses travaux.</p>
-
-<p>Au milieu du réveil de toutes les passions politiques étouffées si
-longtemps, c'était une circonstance grave que l'entrée en fonctions
-des deux Chambres, ne voulant à aucun prix ressembler aux assemblées
-de l'Empire quoiqu'elles fussent ces mêmes assemblées, l'une continuée
-aux deux tiers, l'autre en entier, et bien résolues à ne pas retomber
-dans la soumission qu'on leur avait tant reprochée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des Chambres en 1814.</span>
-Heureusement elles
-étaient composées d'hommes sages, expérimentés, et imbus de l'esprit
-dont le gouvernement aurait dû être pénétré lui-même. Ces hommes
-n'avaient pas désiré les Bourbons, mais Napoléon devenu impossible,
-ils les avaient rappelés comme nécessaires, et souhaitaient de bonne
-foi que ces princes fussent conciliables avec la France, telle qu'une
-immense révolution l'avait faite. Ils ne voulaient rien précipiter,
-ils étaient même décidés à tolérer beaucoup de fautes, mais à
-condition que la direction générale du gouvernement serait sensée, et
-tournée vers le véritable but auquel on devait tendre.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1814.</span>
-Le gouvernement de son côté, voyant le règlement terminé, ce qui avait
-pris le mois de juin, et sentant que divers actes fort irréfléchis
-allaient trouver auprès des Chambres des juges sévères, s'était
-demandé quelle conduite il convenait de tenir envers elles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Montesquiou sur la manière de se conduire
-envers les Chambres.</span>
-M. de Montesquiou, qui avait la mission comme (p.~262) ministre de
-l'intérieur, et la prétention comme ancien membre de la Constituante,
-de se présenter aux Chambres et de s'y faire écouter, avait conseillé
-de se renfermer dans une extrême réserve à leur égard, de leur
-proposer peu de chose, d'éluder autant que possible ce qui viendrait
-de leur initiative, et le budget obtenu, le système des finances
-arrêté, de les ajourner pour leur donner du repos et en prendre
-soi-même. Il s'était fondé sur l'opinion plus fausse que vraie, mais
-très-répandue, que n'ayant pas les moyens de patronage qui existent en
-Angleterre, on ne pourrait pas conduire aisément les Chambres
-françaises, et que n'étant pas assez puissant, il fallait être prudent
-avec elles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette opinion bientôt déjouée par le résultat.</span>
-M. le duc de Berry se récria fort contre une manière
-d'agir qui devait annuler ou amoindrir l'autorité royale, mais on le
-laissa dire, habitué qu'on était à ses saillies, et on accorda plus de
-confiance aux conseils de M. de Montesquiou, sauf à modifier selon les
-événements le plan de conduite imaginé par ce ministre.</p>
-
-<p>Mais les Chambres allaient, quoi qu'on fît, obliger le gouvernement à
-se produire, à se manifester, en se manifestant vivement elles-mêmes.
-À peine la Chambre des députés était-elle constituée, que les
-propositions s'y succédèrent rapidement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Première proposition de M. Bouvier-Dumolard assez
-froidement accueillie.</span>
-Un ancien préfet impérial,
-membre autrefois de diverses assemblées, homme de sentiments honnêtes
-et chaleureux, mais ami du bruit, et ayant le goût de parler plus
-qu'on n'avait alors celui d'écouter, M. Bouvier-Dumolard proposa
-d'adresser une supplique au Roi, pour réclamer une loi par laquelle
-on déclarerait que les deux Chambres étaient le vrai (p.~263)
-parlement de France, et le seul ayant droit de porter ce titre. M.
-Bouvier-Dumolard voulait par ce moyen assurer immédiatement aux deux
-Chambres françaises le rôle et le titre des chambres anglaises, et de
-plus répondre à une protestation dont on s'entretenait beaucoup, et
-qu'on disait avoir été faite contre la Charte par les membres
-survivants des anciens parlements. La proposition trop vague de M.
-Dumolard n'eut pas de suite, mais elle en aurait eu si la protestation
-dont on parlait avait présenté un caractère plus sérieux. Deux autres
-propositions suivirent celle-là, et obtinrent beaucoup plus de
-retentissement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Proposition de M. Durbach, relative à l'ordonnance sur la
-presse, et à l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.</span>
-Un député de l'Alsace, M. Durbach, dépourvu de prétentions
-personnelles, mais animé de sentiments très-ardents, et fréquentant
-beaucoup les hommes de la Révolution, attaqua, comme contraires à
-l'esprit de la Charte, l'arrêté de police sur les fêtes et dimanches,
-et l'ordonnance royale qui avait placé la presse sous les règlements
-de librairie de l'Empire. Il soutint qu'un directeur de la police
-n'avait pas le droit de prononcer des pénalités, sous prétexte qu'on
-les empruntait à d'anciens édits, et que la Charte ayant promis la
-liberté de la presse, il n'était conforme ni à son texte ni à son
-esprit, de laisser la presse quotidienne sous l'autorité des censeurs.
-Effectivement, les journaux et les brochures étaient soumis à une
-inspection préalable, qui au surplus s'exerçait avec beaucoup de
-ménagement, car on avait mis à la tête de la librairie un professeur
-de philosophie illustre, appelé à devenir l'un des personnages les
-plus considérables de l'époque, (p.~264) et destiné à rester un
-écrivain du premier ordre, M. Royer-Collard, partisan décidé des
-Bourbons, mais esprit fier, indépendant et libéral. Il n'aurait
-certainement pas couvert de son nom un exercice tyrannique de la
-censure. Pourtant elle existait; le directeur de la police mandait
-quelquefois les principaux rédacteurs des journaux, et en se bornant à
-leur donner des conseils, les maintenait dans une certaine mesure qui
-n'empêchait pas les feuilles royalistes de se permettre souvent un
-langage des plus violents. M. Durbach dénonça l'ordonnance relative à
-la presse, et l'arrêté sur la célébration des fêtes et dimanches, avec
-une rudesse de langage à laquelle on n'était pas accoutumé, et qui lui
-valut le rejet de ses propositions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette proposition repoussée à cause de la violence de la
-forme, est adoptée quelques jours après, lorsqu'elle est reproduite
-par M. Faure en termes modérés.</span>
-Toutefois on sentait que ces
-propositions étaient fondées, et on était généralement disposé à les
-accueillir lorsqu'elles seraient présentées et soutenues avec plus de
-modération. Quelques jours après, M. Faure, suscité par une partie
-notable de la Chambre, déposa une nouvelle proposition relative à la
-presse seulement, et tendant à supplier le Roi de faire préparer une
-loi sur l'exercice du droit d'écrire. C'était dire assez clairement
-qu'on regardait comme illégale l'ordonnance qui avait replacé ce droit
-sous la police de l'ancienne librairie. La proposition de M. Faure fut
-votée à l'unanimité.</p>
-
-<p>Quant à l'arrêté relatif à l'observation des fêtes et dimanches, on
-était embarrassé de prendre un parti, car c'était une matière sur
-laquelle il était difficile d'adopter des prescriptions absolues. À
-faire une loi, il n'était guère possible d'y insérer d'autres
-(p.~265) dispositions que celles qui étaient contenues dans l'arrêté
-de M. Beugnot, car on ne pouvait pas déclarer officiellement que le
-dimanche ne serait qu'à demi observé, et on ne pouvait pas non plus
-reproduire des prescriptions qui avaient causé dans le public
-l'impression la plus fâcheuse. N'osant donc ni les abroger, ce qui eût
-semblé l'abolition du dimanche, ni les maintenir, ce qui eût froissé
-plus vivement encore l'opinion fortement indisposée, on renvoya la
-question à une commission pour l'examiner sérieusement et en silence.</p>
-
-<p>Cette promptitude des députés à se saisir des sujets qui occupaient
-l'attention publique, prouva bientôt combien on s'était abusé en
-croyant qu'il serait aisé de mesurer aux Chambres leur participation
-aux affaires, qu'il suffirait par exemple d'un peu de réserve pour les
-tenir à distance, comme on fait avec un indiscret dont on se
-débarrasse en ne lui parlant pas de ce dont il est le plus pressé de
-parler. Lorsqu'on se décide à introduire les assemblées dans le
-gouvernement, il ne faut pas le faire à moitié, car elles forcent les
-portes qu'on ne voudrait qu'entr'ouvrir. Il faut, si on les admet, les
-admettre franchement, agir à leur égard avec confiance et résolution,
-et on parvient ainsi à les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce
-qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent
-de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les
-assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se
-passionnent pour lui, et, d'obstacles qu'elles étaient, deviennent une
-force véritable.</p>
-
-<p>Le gouvernement comprit qu'il était impossible (p.~266) d'éluder la
-difficulté, et que la Chambre des députés s'appuyant sur l'article 8
-de la Charte, lequel déclarait la presse libre moyennant la répression
-légale de ses abus, ne pouvait pas être éconduite, comme l'auteur
-d'une proposition sans écho dans le pays. La première proposition,
-celle de M. Durbach, ayant été rejetée à cause de sa forme, la
-seconde, celle de M. Faure, présentée dans des termes modérés, ayant
-été votée à l'unanimité, il était évident que le v&oelig;u d'une loi sur
-la presse reviendrait sans cesse, que ce v&oelig;u serait accueilli par
-la Chambre des pairs, et qu'il arriverait irrésistible au pied du
-trône.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi reconnaît qu'il faut se rendre aux v&oelig;ux
-manifestés par la Chambre des députés, et fait préparer un projet de
-loi sur la presse.</span>
-Le Roi le sentit, et le Conseil ayant été convoqué à cette occasion,
-il lui dit: La première proposition a été repoussée parce que <cite>Durbach
-a cassé les vitres</cite>, mais la seconde, exposée avec modération, a été
-adoptée à l'unanimité. Il faut donc nous rendre de bonne grâce, si
-nous ne voulons avoir la main forcée.&mdash;On suivit l'avis fort sage du
-Roi. Il y avait d'ailleurs une manière de s'y prendre qui lui
-convenait fort, c'était de faire consacrer par une loi le régime
-existant. Ce régime était celui de l'Empire; il soumettait les livres
-à la censure, et quant aux journaux, les livrait comme chose vulgaire
-à la surveillance de la police, qui, pendant le règne de Napoléon,
-n'avait guère tourmenté leur insignifiance. Cependant, depuis la chute
-de l'Empire, les passions s'étant réveillées, et les journaux, qui en
-étaient l'expression quotidienne, ayant acquis une importance que les
-brochures partageaient selon leur degré d'à-propos, la police avait
-été obligée de (p.~267) s'en occuper beaucoup plus qu'elle ne l'avait
-jamais fait. Elle avait cherché, sans y réussir, à modérer la presse
-royaliste, elle avait traité avec assez d'indulgence la presse
-libérale, qui était encore fort timide, et dans l'un et l'autre cas
-elle avait été obligée d'intervenir souvent. C'était assez pour que
-cette intervention, fréquemment exercée, devînt incommode, et presque
-insupportable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions essentielles du nouveau projet.</span>
-M. de Montesquiou, chargé de rédiger le projet de loi, n'hésita pas à
-prendre pour base les règlements impériaux. Il établit une distinction
-en faveur des livres, qu'il proposa de traiter autrement que les
-brochures et les journaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il distingue les livres des journaux, et en accordant la
-liberté pour les livres, propose la censure pour les journaux.</span>
-Pour distinguer les livres des brochures et
-journaux, il eut recours au volume des écrits, et adopta pour la
-limite qui les séparerait le terme de trente feuilles d'impression
-(480 pages in-octavo). Tout écrit de cette étendue était considéré
-comme livre, et à ce titre affranchi de l'intervention préalable de
-l'autorité, à cause du travail qu'il supposait, des lecteurs plus
-sérieux et moins nombreux auxquels il s'adressait. Les autres (ceux
-qui auraient moins de 480 pages), périodiques ou non, devaient être
-soumis à un examen préalable, c'est-à-dire à la censure, et ajournés,
-si on jugeait que leur publication immédiate offrît des inconvénients.
-Afin d'adoucir la rigueur de cet examen préalable, il fut dit que la
-défense de publier ne serait que suspensive, et qu'à l'ouverture de
-chaque session, une commission de trois pairs et de trois députés
-examinerait comment avait été exercée la censure des écrits. Ce
-tempérament était de peu de valeur, car pour les articles de journaux
-et pour (p.~268) les brochures, un ajournement de quelques mois
-équivalait à l'interdiction absolue. De plus les imprimeurs étaient
-soumis à la police administrative, et en cas de délit pouvaient être
-privés de leur brevet, ce qui les constituait eux-mêmes censeurs
-préalables des écrits qu'ils étaient chargés d'imprimer.</p>
-
-<p>La loi n'eût soulevé aucune difficulté sérieuse, si elle eût été
-annoncée comme temporaire, et demandée en raison des circonstances qui
-étaient à la fois nouvelles et graves. Mais vouloir faire considérer
-la censure comme une institution fondamentale, contenue dans la
-Charte, était une prétention téméraire, que le présomptueux abbé de
-Montesquiou pouvait seul concevoir. Il se fit fort de réussir, et fut
-autorisé à présenter le projet de loi dont nous venons d'exposer les
-bases.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet porté à la Chambre des députés par MM. de
-Montesquiou, de Blacas et Ferrand.</span>
-Il le porta à la Chambre des députés accompagné de M. de Blacas,
-ministre de la maison du Roi, et de M. Ferrand, ministre d'État. M. de
-Blacas était là comme l'homme du Roi, M. Ferrand comme le publiciste
-du parti royaliste. On ne pouvait donc accorder au projet une escorte
-plus considérable. La Chambre des députés fut très-flattée de voir la
-couronne se rendre si vite à ses v&oelig;ux, et même avant que ces
-v&oelig;ux eussent été confirmés par la pairie. Elle accueillit gravement
-et respectueusement le projet de loi, qu'elle envoya tout de suite à
-une commission.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive et heureuse animation produite dans les esprits par le
-projet présenté.</span>
-À peine connu, ce projet imprima aux esprits une commotion des plus
-vives. Jusque-là on n'avait été occupé que des querelles suscitées par
-la transition d'un régime à l'autre. C'étaient des militaires
-(p.~269) se plaignant de la partialité qu'on manifestait pour les
-soldats de Condé ou de la Vendée, des révolutionnaires s'offensant des
-récriminations des royalistes, des acquéreurs de biens nationaux
-s'alarmant des attaques auxquelles était en butte toute une classe de
-propriétés; et par contre on entendait des officiers de l'ancien
-régime, des prêtres, des émigrés, se plaindre de ce qu'on était trop
-caressant pour les militaires de l'Empire, trop indulgent pour des
-révolutionnaires couverts de sang, trop protecteur pour des détenteurs
-de biens usurpés. Enfin on était saisi d'une question de principe qui
-ne touchait ni aux intérêts ni aux passions des partis. Elle excita,
-nous le répétons, une animation d'esprit fort vive, mais non pas
-orageuse, et elle occupa particulièrement les hommes éclairés, qui
-étaient pressés d'entrer dans les voies ouvertes par la Charte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Disposition des esprits en 1814 à l'égard de la liberté de
-la presse.</span>
-La manière d'envisager les questions dépend beaucoup des impressions
-du moment. La liberté de la presse, qui en France a eu des fortunes si
-diverses, était alors jugée plus favorablement qu'elle ne le serait
-même aujourd'hui, parce qu'au lieu d'être au lendemain des agitations
-de la République, on était au lendemain du despotisme de l'Empire. On
-venait d'apprendre ce qu'un pouvoir non contredit était capable de
-faire, et on se disait que s'il y avait eu quelque liberté de langage
-dans les corps de l'État ou dans les journaux, un conquérant aveuglé
-n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million
-de Français, nos frontières, et lui-même. En remontant en arrière, il
-est vrai, on trouvait les désordres de la Révolution. Mais ces
-(p.~270) désordres on ne pouvait guère les imputer à la presse. En
-effet, tandis que de nos jours nous avons vu la presse, au milieu d'un
-pays calme et peu passionné, soulever des tempêtes, en 1792 et 1793 le
-pays mu par ses propres passions n'avait dû ses égarements qu'à lui
-seul, et avait même rencontré dans la presse quelque résistance à ses
-fautes quand elle avait été libre. Les souvenirs soit de l'Empire,
-soit de la révolution n'étaient donc pas contraires à la liberté de la
-presse. De plus les grands événements qui venaient de s'accomplir,
-étaient un argument puissant en faveur de tous les genres de liberté.
-On avait vu effectivement la Révolution française partant des idées
-les plus simples et les plus justes arriver bientôt aux plus étranges
-conceptions, parcourir successivement le cercle entier des égarements
-humains, puis revenir aux vérités qui avaient été son point de départ,
-et pousser même le repentir jusqu'au rappel de la dynastie dont le
-chef avait été envoyé à l'échafaud. En présence d'un tel spectacle on
-se disait qu'après tout, en laissant la vérité et le mensonge aux
-prises, la vérité finissait par l'emporter, et on avait dans la
-liberté une confiance, hélas! bien altérée aujourd'hui.</p>
-
-<p>Nous ne parlons ici ni des émigrés qui apercevaient dans toute
-institution libre un retour au régime de 1793, ni des révolutionnaires
-que l'aspect seul des Bourbons remplissait d'une sorte de fureur. Nous
-parlons de la masse paisible, impartiale, et en particulier des hommes
-intelligents, qui voulaient pousser la France dans les voies où
-l'Angleterre a trouvé la liberté avec la grandeur. Quant à ceux-là
-(p.~271) ils étaient assez confiants, et ne songeaient guère à
-enchaîner la presse. Les ennemis qu'elle avait se rencontraient plutôt
-parmi les hommes de gouvernement, qui, au nom de l'expérience,
-demandaient qu'on mît des bornes à son action. Mais ces derniers,
-issus en général de la Révolution et de l'Empire, semblaient plutôt
-défendre leur situation personnelle que soutenir un principe. Beaucoup
-de royalistes même étaient assez bien disposés pour la presse
-quotidienne, dont ils se servaient avec avantage contre les
-révolutionnaires, et on entendait de jeunes hommes, à la fois
-royalistes et constitutionnels, dire qu'il ne fallait pas sacrifier la
-plus précieuse des libertés du pays pour protéger quelques parvenus
-qui n'avaient d'autre souci que d'assurer leur importance et leur
-repos.</p>
-
-<p>Dans les nombreux salons de la capitale, qui prenaient à la politique
-un intérêt tout nouveau, la question fut vivement agitée, et en
-général dans un sens favorable à la presse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Défense de la presse par M. Benjamin Constant et par <cite>le
-Journal des Débats</cite>.</span>
-M. Benjamin Constant la
-défendit avec autant d'esprit que de force d'argumentation. Un journal
-qui s'était acquis une grande popularité sous l'Empire par le seul
-mérite alors possible, celui d'une excellente critique littéraire, et
-qui était ardemment voué à la cause des Bourbons, le <cite>Journal des
-Débats</cite>, soutint la liberté de la presse avec une extrême chaleur, et
-de ce point de vue, que la presse devait être particulièrement chère
-aux royalistes, car si elle avait été libre sous l'Empire et sous le
-comité de salut public, un million de Français n'auraient pas succombé
-dans des guerres folles ou sur l'échafaud.</p>
-
-<p>(p.~272) <span class="sidenote" title="En marge">Examen de la loi par la commission des députés.</span>
-La commission de la Chambre des députés examina la loi dans cet
-esprit, et ne lui fut pas favorable. Prétendre trouver la censure dans
-l'article 8 de la Charte, parut une prétention peu sincère. Si on
-était venu dire franchement que l'auteur de la Charte avait entendu
-donner la liberté de la presse, qu'il l'entendait encore, mais que
-dans l'intérêt d'un ordre de choses tout nouveau, on demandait une
-suspension momentanée de cette liberté; si on était venu ainsi avouer
-qu'on regardait la censure non comme un régime permanent, mais comme
-la simple suspension temporaire d'un droit reconnu, on eût été écouté.
-Au contraire on blessa, on inquiéta la commission en soutenant que la
-Charte avait voulu instituer la censure par ces mots de l'article 8:
-<cite>Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs
-opinions, en se conformant aux lois gui doivent réprimer les abus de
-cette liberté.</cite>
-<span class="sidenote" title="En marge">Discussion des mots <em>prévenir</em> et <em>réprimer</em>.</span>
-C'était d'abord vouloir faire considérer la censure
-comme un principe de la Charte, c'était dès lors inspirer du doute sur
-la bonne foi qui présiderait à l'interprétation de cette Charte,
-c'était se livrer à une subtilité bien puérile que de soutenir, ainsi
-qu'on le fit, que par <em>réprimer</em> on avait voulu dire <em>prévenir</em>. En
-effet, suivant les défenseurs du projet, toute loi qui se bornerait à
-punir les délits, et ne songerait pas à les empêcher, aurait
-uniquement pour but la vengeance, et non la sécurité publique.
-<em>Réprimer</em>, dans la véritable langue législative, signifiait donc
-<em>prévenir</em>. Cette subtilité irrita par son défaut de franchise. On
-répondit que toute loi prévenait, par cela seul qu'elle réprimait;
-qu'en punissant les délits passés (p.~273) elle empêchait les délits
-futurs par la crainte du châtiment; qu'elle n'avait pas une autre
-manière de prévenir; qu'elle laissait accomplir chaque acte avant de
-rechercher s'il était bon ou mauvais, qu'autrement il faudrait arrêter
-toutes les actions humaines avant leur accomplissement de peur
-qu'elles ne devinssent coupables, il faudrait empêcher l'homme
-d'aller, de venir, de vivre pour ainsi dire, si on entendait exercer
-l'autorité de la loi non sur l'acte accompli, mais sur l'acte
-possible. Laissant d'ailleurs de côté ces arguties, on demanda ce
-qu'était la censure, si elle n'était pas exactement la négation de la
-liberté de la presse; si en tout pays où cette liberté était inconnue,
-le régime ne se bornait pas purement et simplement à soumettre les
-écrits à l'autorité avant leur publication, pour obtenir la permission
-de les publier; si donc, en imposant l'examen préalable, on ne
-refusait pas cette liberté de la presse, liberté fondamentale et
-presque inséparable de celle de la tribune, et si on ne venait pas,
-deux mois après la publication de la Charte, retirer un de ses
-articles les plus essentiels, et cela quand rien de nouveau ne s'était
-passé dans le pays, rien dont on pût justement s'effrayer, et si au
-contraire il ne s'y passait pas quelque chose de très-heureusement
-nouveau, c'est que malgré beaucoup d'intérêts froissés, malgré
-beaucoup d'imprudences du parti dominant, la France, d'abord étonnée
-du retour des Bourbons, revenait à eux et s'attachait à leur
-gouvernement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Répugnance invincible à admettre que la censure soit dans
-la Charte.</span>
-Ces arguments avaient une grande force, et c'était précisément
-l'obstination à soutenir que la censure (p.~274) se trouvait dans la
-Charte, qui blessait les membres de la commission, car indépendamment
-du mensonge, on faisait ainsi de la censure un principe, et une
-institution perpétuelle. On les eût apaisés sur-le-champ par l'aveu
-sincère de ce qu'on désirait, et par la demande d'une suspension
-momentanée de la liberté de la presse. Il y avait dans la commission
-un homme âgé, mais vert, plein d'esprit, de vivacité méridionale, de
-bonne foi, de courage, et jouissant d'une brillante renommée
-littéraire, c'était M. Raynouard.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rôle de M. Raynouard dans cette discussion.</span>
-Il avait partagé avec M. Lainé
-l'honneur de la résistance à Napoléon, dans la session du mois de
-décembre précédent, et il avait tenu en cette occasion un langage
-aussi ferme qu'élevé. Il était de ces hommes éclairés, si nombreux
-alors, qui voulaient la monarchie tempérée par la liberté, les
-Bourbons liés par une constitution sage. Il était de plus écrivain, et
-en cette qualité fort attaché au droit d'écrire. Il exerça une grande
-influence sur la commission, et en punition de l'entêtement qu'on
-mettait à soutenir le projet tel qu'il était, il en proposa le rejet.
-Une partie de la commission, reconnaissant qu'il avait raison, mais
-craignant d'infliger au gouvernement un échec trop grave, proposa de
-faire ce que le ministère aurait dû faire lui-même, c'est-à-dire
-d'avouer que la liberté de la presse était en principe dans la Charte,
-mais de déclarer qu'en raison des circonstances on prenait le parti de
-la suspendre momentanément.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Raynouard fait rejeter le projet par la commission à la
-majorité d'une voix.</span>
-M. Raynouard ne se contenta pas d'une
-concession pareille, insista sur sa proposition, fit adopter le rejet
-pur et simple du projet à la majorité d'une voix, et fut (p.~275)
-nommé rapporteur de cette résolution. La minorité proposa au contraire
-l'adoption de la loi, avec les trois amendements qui suivent:
-<span class="sidenote" title="En marge">La minorité de la commission l'accepte avec des
-amendements.</span>
-1<sup>o</sup> La limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la censure
-serait changée, et il suffirait qu'un écrit eût 20 feuilles au lieu de
-30 feuilles (320 pages au lieu de 480), pour être dispensé de l'examen
-préalable; 2<sup>o</sup> la censure ne durerait que jusqu'à la fin de 1816; 3<sup>o</sup>
-enfin les opinions des membres des deux chambres ne seraient point
-soumises à la censure.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Août 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Affluence à la Chambre des députés le jour où M. Raynouard
-fait son rapport.</span>
-Le jour où M. Raynouard présenta son rapport, l'affluence au palais de
-la Chambre fut considérable. On n'avait jamais vu pour les séances du
-Corps législatif un pareil empressement. Le public qui accourait ainsi
-était un public à mille nuances, comme la France depuis trois mois.
-C'était dans l'émigration la portion instruite, acceptant la Charte
-par nécessité, mais ayant pour les choses de l'esprit un goût aussi
-ancien que la noblesse française; c'étaient parmi les amis de la
-liberté, des hommes nouveaux, acceptant les Bourbons comme les autres
-la Charte, par nécessité, mais très-disposés à recevoir la liberté de
-leurs mains, et résolus à leur être fidèles s'ils étaient sincères;
-c'étaient dans les partis mécontents, les révolutionnaires, les
-militaires, les partisans de l'Empire, se déguisant en amis de la
-liberté, et le devenant sans s'en apercevoir. Les uns et les autres
-étaient attirés par des motifs divers, ceux-ci par l'intérêt qu'ils
-portaient au gouvernement, ceux-là par le plaisir de le voir
-contredire, beaucoup par zèle pour la question soulevée, tous enfin
-par la curiosité, et il faut le dire par un (p.~276) goût tout nouveau
-pour la discussion éloquente des affaires publiques, qui venait de se
-développer dans notre pays.
-<span class="sidenote" title="En marge">Goût naissant en France pour l'éloquence de tribune, et
-pour les discussions politiques.</span>
-Il suffit chez une nation vive qu'un goût
-l'ait longtemps dominée, pour qu'elle soit prête à en éprouver un
-autre. Si la France avait ressenti le goût des scènes militaires, elle
-avait eu, hélas, le temps de le satisfaire! Dix-huit ans de suite,
-elle avait eu les yeux fixés sur un seul homme, et au signal de cet
-homme elle avait vu le sang couler à flots, sans autre résultat final
-que sa propre ruine! Il fallait désormais d'autres tableaux à son
-patriotisme et à son esprit. Le spectacle d'hommes remarquables par le
-caractère, l'intelligence, le talent, pensant différemment les uns des
-autres, se le disant vivement, rivaux sans doute, mais rivaux pas
-aussi implacables que ces généraux qui en Espagne immolaient des
-armées à leurs jalousies; occupés sans cesse des plus graves intérêts
-des nations, et élevés souvent par la grandeur de ces intérêts à la
-plus haute éloquence; groupés autour de quelques esprits supérieurs,
-jamais asservis à un seul, offrant de la sorte mille physionomies,
-animées, vivantes, vraies comme l'est toujours la nature en liberté,
-ce spectacle intellectuel et moral commençait à saisir et à captiver
-fortement la France. Les militaires fatigués eux-mêmes de donner le
-spectacle de leur propre sang versé à flots, n'étaient pas les moins
-pressés d'assister à ces luttes, et de s'y mêler. On ne connaissait
-pas encore de grands talents; on les cherchait, on les espérait, on y
-croyait, par l'habitude de voir la France produire toujours ce dont
-elle a besoin. Elle n'avait pas manqué de généraux (p.~277) en 1792,
-on était certain qu'elle ne manquerait ni d'hommes d'État ni
-d'orateurs en 1814! Le rapport de M. Raynouard, un peu diffus, un peu
-académique, n'ayant pas encore la simplicité et le nerf du langage des
-affaires, que la pratique pouvait seule donner à l'éloquence
-française, fut écouté avec une religieuse attention. Il contenait du
-reste toutes les raisons, les médiocres et les bonnes, et il fit
-effet. Le soir on n'avait pas dans Paris d'autre sujet de
-conversation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La discussion remise au 5 août.</span>
-La discussion avait été remise au 5 août. Ce jour-là les tribunes se
-trouvant pleines, le public s'était introduit dans la salle même des
-délibérations, et avait envahi les siéges réservés aux députés. Sous
-l'impression restée très-vive des scènes de la Révolution, on avait,
-par un article du règlement, interdit à tout individu qui n'était pas
-membre de la Chambre l'entrée de l'intérieur de la salle. L'article
-fut invoqué par quelques députés alarmés du spectacle qu'offrait le
-palais de la Chambre, et le président ordonna la sortie des étrangers.
-Cet incident fit remettre la séance au lendemain, au grand déplaisir
-des nombreux assistants accourus pour être témoins de scènes si
-nouvelles, si recherchées des curieux.</p>
-
-<p>Le lendemain 6 les débats s'ouvrirent. L'éloquence de tribune, alors
-inexpérimentée, ne pouvait pas encore se passer de discours écrits, et
-ne savait pas soutenir une discussion, en suivre toutes les évolutions
-imprévues, avec l'élocution prompte et inspirée du moment. Chacun
-apportait le développement écrit de son opinion, le lisait, et
-obtenait l'attention qu'on accorde à une lecture faite en (p.~278)
-commun. Mais enfin, quel que soit le mode de discussion adopté, toutes
-les raisons pour et contre parviennent à se produire, et avec de la
-patience un sujet finit toujours par s'éclaircir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arguments des adversaires du projet de loi.</span>
-Les adversaires de la loi repoussèrent durement, et de manière à ne
-pas leur permettre de reparaître, les arguties dont les mots
-<em>réprimer</em> et <em>prévenir</em> avaient été l'occasion. Ils insistèrent sur
-cet argument que la liberté de la presse était bien réellement
-contenue dans l'article 8 de la Charte, que la censure en était la
-négation absolue, et qu'il était étrange de l'apporter un mois après
-la promulgation de la Charte. Ils demandèrent ce qu'il pouvait être
-survenu de nouveau, pour qu'on retirât si vite un droit spontanément
-accordé au pays par la royauté! Après ces observations empruntées à
-l'esprit et au texte de la Charte, la raison le plus souvent mise en
-avant par les orateurs du parti libéral, c'est que tout avait été dit
-depuis vingt-cinq ans, c'est que toutes les folies imaginables
-s'étaient produites, qu'on n'en pouvait pas concevoir une qui n'eût vu
-le jour, soit à la tribune des clubs, soit dans les journaux; que si
-l'esprit public avait pu tomber en démence il y serait tombé, qu'il
-était resté pourtant sage et sensé, et que la preuve c'était le retour
-actuel à tout ce qu'il y avait de vrai dans les opinions monarchiques
-et libérales de 1789, c'était l'adhésion presque universelle aux
-Bourbons et à la Charte. Ils soutinrent donc qu'il fallait se confier
-à la liberté, et n'être pas toujours à la craindre; que d'ailleurs
-dans les temps qu'on avait traversés la liberté de la presse,
-lorsqu'elle avait existé, avait servi de frein aux excès de la
-(p.~279) démocratie et du despotisme; que si elle avait été libre elle
-eût résisté à Robespierre comme à Napoléon; qu'en Angleterre même elle
-était une limite à l'omnipotence du parlement, omnipotence redoutable
-qui n'avait pas d'autre contre-poids possible, et qu'en France, au
-moment de se donner cette forme de gouvernement, il était sage de lui
-opposer ce puissant correctif, le seul qu'on pût imaginer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arguments de ceux qui veulent admettre la loi en lui
-faisant subir des amendements.</span>
-Toute cette argumentation, en un mot, était fondée sur l'opinion que
-la révolution était finie, qu'on était au lendemain non à la veille de
-ses égarements. Les partisans du gouvernement se rangèrent derrière la
-minorité de la commission, qui n'osait soutenir le projet de loi qu'à
-condition de l'amender, et firent valoir sans beaucoup d'effet les
-raisons ordinairement données contre la liberté de la presse, contre
-cette faculté continuelle, disait-on, d'agiter les esprits et de les
-pousser à toutes les exagérations. Ils ne produisirent une sensation
-véritable qu'en alléguant l'intérêt des personnes, et en présentant à
-cet égard des arguments auxquels la presse malheureusement n'a encore
-répondu, sous aucun régime, par une conduite équitable et modérée. Qui
-est-ce qui protégerait, demandait-on, les personnes contre le
-débordement de la presse, si on ne la soumettait à l'examen
-bienveillant d'hommes sages, connus, soumis eux-mêmes au jugement
-d'une commission des deux Chambres? Fallait-il donc, pour exister en
-repos, être réduit à savoir se défendre avec la plume ou avec l'épée?
-Supposez, dit un député, supposez un pamphlétaire du talent de
-Beaumarchais, faudra-t-il, pour se soustraire à (p.~280) ses attaques,
-avoir son talent empoisonné? Supposez un écrivain spadassin, et il
-s'en trouvera, faudra-t-il être un maître d'armes éprouvé pour se
-faire respecter? Une décision des tribunaux est un faible
-dédommagement quand il s'agit de sa femme ou de sa fille, ou bien,
-quand il s'agit de soi, de ces accusations personnelles dont
-l'allégation seule désole l'âme, et y laisse des souvenirs
-ineffaçables!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La majorité de la Chambre, par des raisons fort sages,
-incline à voter la loi avec des amendements.</span>
-Ces fortes raisons auxquelles il n'y a d'autre réponse que l'habitude
-qu'on acquiert avec le temps de mépriser la calomnie, habitude que
-personne ne pouvait avoir acquise alors, et qui du reste ne s'acquiert
-qu'au prix de cruelles douleurs, ces raisons produisirent un certain
-effet, mais furent impuissantes devant une idée entrée dans tous les
-esprits, c'est que la liberté de la presse était dans la Charte, que
-la censure n'y était pas, qu'il fallait par conséquent ne faire qu'une
-loi de circonstance. La majorité de la Chambre, conciliante de sa
-nature, ne voulant pas donner tort à la majorité de la commission qui
-avait raison, ne voulant pas non plus faire subir un échec à la
-royauté dans sa première proposition de loi, appréciant aussi à un
-certain degré le danger de déchaîner tout à coup la presse à une
-époque où beaucoup de passions étaient encore en présence, la majorité
-inclinait visiblement vers l'avis de la minorité de la commission,
-lequel consistait à adopter la loi après l'avoir amendée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi, aussi sage que la majorité de la Chambre, admet les
-amendements désirés.</span>
-C'est ce que tous les amis du gouvernement déclarèrent aux ministres,
-qui en instruisirent le Roi. En effet, deux ans de censure étaient,
-après tout, une assez grande ressource pour passer les premiers
-(p.~281) moments, et représentaient un espace de temps bien long dans
-notre siècle agité. C'était, de plus, une sorte de conciliation qui
-épargnait au gouvernement un échec grave. Le Roi, avec une modération
-dont il fallait lui savoir gré, car dans notre pays la royauté n'a pas
-souvent montré autant de sagesse, le Roi consentit aux amendements
-proposés par la minorité de la commission, et admit ainsi que la loi
-tomberait de droit en 1816, si les Chambres ne la renouvelaient point;
-que la limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la
-censure serait reportée de 30 feuilles à 20; enfin, que les opinions
-des membres des Chambres seraient exemptes de tout examen préalable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discours de M. de Montesquiou sur la presse.</span>
-M. de Montesquiou, prenant la parole, après une discussion de cinq
-jours, commença par annoncer l'adhésion du Roi aux amendements de la
-minorité de la commission, puis, dans un discours facile, modéré,
-débité de mémoire et avec aisance, éluda la difficulté principale,
-celle de savoir si la censure était ou n'était pas dans la Charte;
-revendiqua, dans le doute, la faculté d'interprétation pour la
-royauté; affirma que le gouvernement voulait la liberté, mais
-demandait seulement quelque prudence dans la manière de la dispenser,
-et finit par donner pour cette censure temporaire des raisons de
-circonstance assez plausibles.
-<span class="sidenote" title="En marge">La loi, rendue temporaire, et améliorée dans diverses
-dispositions, est adoptée à une grande majorité.</span>
-Le ministre de l'intérieur eut en cette
-occasion un véritable succès pour le gouvernement et pour lui. Le
-projet amendé étant devenu celui des ministres, fut adopté par 137
-voix contre 80 sur 217 votants, et obtint ainsi une majorité de 57
-suffrages.</p>
-
-<p>Ce résultat était satisfaisant pour toutes les opinions (p.~282)
-raisonnables. La liberté de la presse était sauvée en principe; sa
-suspension était temporaire, et motivée d'ailleurs par les
-circonstances. Une majorité indépendante, ne voulant ni affaiblir le
-pouvoir, ni sacrifier la liberté, s'était manifestée. Le pouvoir avait
-été contenu, sans être humilié. Les partis avaient détourné les yeux
-de leurs sanglantes blessures pour les porter sur les intérêts
-généraux, et on avait senti naître chez eux une disposition commune à
-en référer à un arbitre équitable, ferme, indépendant, celui qui
-résidait dans les Chambres, lequel, ne partageant aucune de leurs
-colères, aucun de leurs v&oelig;ux extrêmes, leur servirait à tous de
-modérateur, et ferait aboutir leurs différends à des transactions, non
-à des batailles.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet de ce vote.</span>
-Ce vote, suivi de plusieurs autres inspirés par le même esprit,
-produisit dans les opinions un certain apaisement qui malheureusement
-ne devait être que momentané.
-<span class="sidenote" title="En marge">Confiance naissante envers la Chambre.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Avis de la commission chargée d'examiner l'ordonnance
-relative aux fêtes et dimanches.</span>
-La commission chargée d'examiner
-l'ordonnance de police sur la célébration des fêtes et dimanches fit
-son rapport, et, balançant les raisons pour et contre avec beaucoup de
-sagesse, n'admettant pas l'usage imprudent qu'on voulait faire de
-l'article de la Charte qui proclamait la religion catholique religion
-de l'État, n'admettant pas que cet article autorisât à soumettre tous
-les cultes aux pratiques d'un seul, reconnaissant en même temps qu'il
-fallait dans la semaine un jour de repos, qu'il était naturel de
-l'emprunter à la religion de la majorité des citoyens, mais qu'il
-fallait de grands ménagements pour donner aux usages religieux et
-sociaux un caractère obligatoire, décida (p.~283) que la loi, la loi
-seule, et une loi nouvelle, conçue tout à fait dans l'esprit du temps,
-devrait régler cette matière si délicate.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Écrits de MM. Dard et Falconnet contre le maintien des
-ventes nationales.</span>
-Deux avocats connus au barreau, MM. Dard et Falconnet, ardemment
-dévoués à la cause de l'émigration, avaient publié des écrits contre
-le maintien des ventes dites <em>nationales</em>. Ces écrits, rédigés avec
-une extrême violence et beaucoup de subtilité, prétendaient que le Roi
-n'avait pu déclarer irrévocables que les ventes faites régulièrement,
-mais que presque pas une ne l'avait été de la sorte; qu'en tout cas il
-y avait des choses que le Roi ne pouvait pas promettre, parce que
-lui-même n'aurait pas le pouvoir de les faire; qu'il n'avait point,
-par exemple, le pouvoir de dessaisir un de ses sujets de sa propriété,
-d'où il résultait que l'article de la Charte relatif aux ventes
-nationales était nul faute d'être fondé en droit. L'une et l'autre de
-ces brochures dévoilaient la vraie ruse de l'émigration, laquelle
-consistait à amener des transactions individuelles entre les anciens
-propriétaires et les nouveaux, en obligeant par la crainte ceux-ci de
-restituer à ceux-là, au moindre prix possible, les biens que l'État
-avait aliénés. Mais ces écrits, accueillis avec transport par
-l'émigration, avec inquiétude par la masse du public, avec colère par
-les intéressés, furent dénoncés aux Chambres dans de nombreuses
-pétitions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution manifestée par la Chambre de faire respecter les
-ventes nationales.</span>
-La Chambre des députés, appelée la première à se prononcer,
-déclara nulles et de nul effet toutes les atteintes qu'on essayerait
-de porter à l'irrévocabilité des ventes dites nationales, et se
-montra, par sa résolution unanime, fortement décidée à (p.~284) faire
-respecter l'article de la Charte. Pourtant des interpellations aux
-ministres étaient annoncées sur ce grave sujet, et le directeur de la
-police fit arrêter et poursuivre MM. Dard et Falconnet, comme accusés
-d'avoir troublé la paix publique, et mis diverses classes de citoyens
-en guerre les unes avec les autres. C'était une démonstration qui
-devait rester vaine, mais qui pour le moment dégageait la
-responsabilité du gouvernement, et était de nature à rassurer les
-intérêts alarmés. Presque immédiatement les questions de finances
-furent soumises à la Chambre des députés, et ce fut pour celle-ci une
-nouvelle occasion de manifester sa fermeté, sa justice et ses
-lumières.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion financière.</span>
-On n'avait cessé dans le Conseil royal de presser M. Louis d'apporter
-son budget, et de faire connaître les combinaisons à l'aide desquelles
-il espérait suffire aux charges de l'État.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis fonde toutes ses propositions sur le double
-principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, et du
-maintien de tous les impôts existants.</span>
-L'intrépide ministre,
-appelé à l'honneur d'être en France le créateur du crédit, avait
-communiqué son budget et son système dès que ses collègues lui avaient
-remis le tableau de leurs besoins. D'abord aidé de M. de Montesquiou,
-qui, chargé des rapports avec les Chambres, appréciait mieux leur
-susceptibilité en matière de finances, il refusa d'accroître le budget
-des deux ministères les plus dispendieux, et s'obstina à renfermer
-l'administration de la guerre dans une dépense de 200 millions, et
-celle de la marine dans une dépense de 51. En ce point seul il avait
-tort, et il eût mieux valu braver les plus grandes difficultés
-parlementaires, que de s'astreindre à un chiffre évidemment
-insuffisant, car c'était compromettre à (p.~285) la fois la puissance
-de l'État, et la popularité de la dynastie dans l'armée. Il ne
-s'agissait, il est vrai, que du budget de 1815, tandis que le budget
-de 1814, celui de l'année courante, restait ouvert à tous les besoins
-imprévus. Quoi qu'il en soit, le ministre des finances, les yeux
-toujours attachés sur son objet principal, qui était l'établissement
-du crédit, se montra inflexible, et maintint pour les deux grands
-ministères les sommes qu'il avait fixées comme un terme impossible à
-dépasser.
-<span class="sidenote" title="En marge">Budget de 1815.</span>
-On diminua ensuite les appointements de la diplomatie, on
-réduisit le ministère de l'intérieur à ce qui était indispensable pour
-l'entretien des routes, on attribua 33 millions à la liste civile, ce
-qui était excessif vu les valeurs du temps, mais ce qui s'expliquait
-sans qu'on le dît, par la dépense de la maison militaire du Roi, et
-par la bienfaisance des princes de Bourbon envers leurs anciens
-compagnons d'infortune. Le budget total de l'année 1815 fut arrêté au
-chiffre de 618 millions, frais de perception laissés en dehors. Dans
-ces 618 millions se trouvaient compris 70 millions pour l'<em>arriéré</em>,
-c'est-à-dire pour cette portion inacquittée des dépenses publiques de
-1813 et de 1814, telle que la solde, les vivres, l'habillement des
-troupes, qui ne pouvait se payer avec des moyens de crédit, et qu'il
-fallait solder argent comptant.</p>
-
-<p>La partie la plus importante des projets financiers du ministre avait
-trait à l'acquittement général des dettes de l'État, quelle qu'en fût
-l'origine. M. Louis avait fait prévaloir, avec une rare fermeté de
-principes, le maintien de toutes les perceptions, et l'acquittement
-(p.~286) intégral de toutes les dettes antérieures, qu'elles vinssent
-ou ne vinssent pas de <em>Buonaparte</em>, comme on disait alors.
-<span class="sidenote" title="En marge">Système financier de M. Louis.</span>
-Souvent par
-les emportements auxquels il se livrait dès qu'on essayait de le
-contredire, il avait provoqué les sourires du Roi, en obtenant
-d'ailleurs sa constante approbation.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation du ministre.</span>
-Il ne s'agit pas ici, disait le
-ministre, il ne s'agit pas de pures théories sur lesquelles les
-économistes disputent sans fin et sans conséquence. Ici les effets
-suivront immédiatement vos résolutions. Je ne puis suffire à tous les
-services sans crédit, car je ne vis, et vous ne vivez que du crédit
-que je suis parvenu à me créer, les recettes étant fort au-dessous des
-besoins journaliers; or je ne puis soutenir ce crédit tout provisoire,
-et le convertir en crédit définitif, que par deux moyens: la
-perception inflexible des impôts, et l'acquittement intégral des
-dettes de l'État. Sans cette double condition, je suis obligé de
-fermer les caisses publiques, et de laisser mourir de faim à la porte
-du Trésor, les fonctionnaires de tout ordre, le clergé, la
-magistrature, l'armée elle-même.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Quelques objections de M. le comte d'Artois et de M. le duc
-d'Angoulême.</span>
-En réponse à ces énergiques
-déclarations de principes, M. le comte d'Artois et le duc d'Angoulême,
-toujours embarrassés des promesses qu'ils avaient faites aux
-populations en rentrant en France, essayèrent de revenir sur la
-question des droits réunis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. le duc de Berry à ces objections.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi se range à l'avis de M. le duc de Berry et du
-ministre des finances.</span>
-Mais ils furent combattus par le ministre
-d'abord, poussant la véhémence aussi loin que le respect le
-permettait, par le Roi, qui s'inquiétait peu des promesses de son
-frère et de son neveu, par le duc de Berry lui-même, qui se
-constituant le défenseur de l'armée, et trouvant (p.~287) toujours
-quand il parlait pour elle l'obstacle de la détresse financière, ne
-voulait à aucun prix diminuer les ressources du Trésor. Ce prince dit
-tout uniment qu'il fallait répondre à coups de fusil aux royalistes du
-Midi qui voudraient abolir les droits réunis. Sauf quelques
-modifications illusoires, les droits réunis furent donc maintenus
-définitivement. Le monopole des tabacs qui commençait à donner des
-produits considérables, déplaisait aussi dans certaines provinces, et
-on le qualifiait là d'<em>&oelig;uvre révolutionnaire</em>. Le baron Louis
-s'obstina également à le maintenir, et réussit par les mêmes
-arguments. Pour les contributions directes, il proposa purement et
-simplement de convertir en lois les décrets par lesquels Napoléon les
-avait augmentées en janvier dernier d'un certain nombre de centimes
-additionnels. Ajoutés pour la guerre, il était naturel que ces
-centimes durassent comme l'une des conséquences de la guerre, même
-après la conclusion de la paix. Les droits réunis devaient peser sur
-les villes, les centimes additionnels sur les campagnes. C'était une
-leçon commune enseignant à tous qu'il faut éviter les grandes fautes,
-mais qu'il faut aussi, quand on les a commises ou laissé commettre,
-savoir en supporter les conséquences inévitables.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bilan du déficit laissé par l'Empire.</span>
-Quant à l'exact acquittement des dettes de toute origine, les apôtres
-d'une banqueroute ne se trouvaient pas dans le Conseil royal. Le
-sentiment de la nécessité du crédit était trop fort chez tous ses
-membres pour qu'il s'élevât parmi eux un seul doute. Mais en
-reconnaissant ces dettes la question consistait uniquement dans les
-moyens de les payer. (p.~288) M. Louis avait établi le bilan de ses
-prédécesseurs, MM. de Gaëte et Mollien, dont il avait recueilli les
-deux portefeuilles (celui des finances et celui du Trésor), comme on
-fait le bilan des gouvernements tombés, c'est-à-dire avec peu de
-justice, non pas quant aux chiffres matériels, mais quant à leur
-appréciation morale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Exagération de ce bilan par M. Louis.</span>
-Il avait évalué le déficit à 1308 millions, en convenant que sur cette
-somme il n'y avait que 818 millions qu'on dût considérer comme
-<em>exigibles</em>. Cet aveu seul suffisait pour prouver l'exagération,
-vraiment peu digne de lui, avec laquelle M. Louis avait présenté la
-charge laissée par ses prédécesseurs. Il avait en effet porté à
-l'arriéré 244 millions, que depuis dix ans le domaine extraordinaire
-avait successivement fournis au trésor de l'État, et qu'il lui devait
-assurément, car le domaine extraordinaire ayant été formé avec les
-bénéfices de la guerre, il était naturel que par compensation il en
-supportât les pertes. De plus, le domaine extraordinaire appartenant à
-l'État, c'était l'État qui devait à l'État, et il n'y avait aucune
-raison de comprendre cette somme dans le total de la dette <em>exigible</em>.
-Une autre somme de 246 millions y avait été tout aussi indûment
-ajoutée. C'était celle des cautionnements, laquelle depuis bien des
-années avait été considérée comme une portion de la dette perpétuelle,
-car chaque comptable qui se retirait était immédiatement remplacé par
-un autre qui versait un cautionnement équivalent. On n'était donc
-jamais obligé d'en rembourser le capital, et on n'en payait qu'un
-intérêt fort au-dessous de l'intérêt ordinaire. On ne (p.~289)
-pouvait raisonnablement comprendre dans l'arriéré <em>exigible</em> que les
-cautionnements dus aux comptables des territoires devenus étrangers,
-et leur chiffre était minime.</p>
-
-<p>L'arriéré exigible se réduisait donc à 818 millions, dont il fallait
-encore déduire 12 millions en numéraire trouvés dans les caisses de
-l'État, et 70 millions inscrits aux budgets de 1814 et 1815 parce
-qu'ils faisaient partie de l'arriéré favorisé qu'on voulait payer
-comptant.
-<span class="sidenote" title="En marge">Chiffre véritable du déficit immédiatement exigible.</span>
-Restaient donc 736 millions immédiatement exigibles, et
-encore un examen attentif devait-il faire retrancher de ce total plus
-d'une somme qu'on y avait injustement comprise. C'est tout au plus si
-on pouvait considérer comme charge à laquelle l'administration
-précédente avait négligé de pourvoir, une somme de 700 millions
-environ, et si on considère que cette administration n'avait voulu
-augmenter les impôts qu'à la dernière extrémité, au moyen de centimes
-additionnels dont elle n'avait presque rien perçu à l'époque de sa
-chute, on ne saurait être étonné que deux guerres comme celles de 1813
-et de 1814 laissassent un déficit de 700 millions. Il faut même, tout
-en déplorant la politique qui avait amené l'Europe à Paris, admirer le
-génie administratif capable de limiter dans de telles bornes la
-dépense d'une lutte affreuse, et reconnaître que l'ordre le plus
-rigoureux n'avait pas cessé d'être maintenu dans nos finances, au
-milieu des horreurs de la guerre.</p>
-
-<p>C'est ce que M. Louis, grand administrateur mais homme de parti,
-n'avait pas voulu reconnaître, songeant plus à sa gloire qu'à celle
-de ses prédécesseurs. (p.~290) Quoi qu'il en soit, il fallait pourvoir
-à un déficit de 700 millions environ que les liquidations, successives
-de leur nature, ne devaient pas rendre exigibles avant deux ou trois
-années, et auxquels on pouvait aisément faire honneur avec 250
-millions par an.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens de faire face au déficit.</span>
-Il y avait deux moyens d'y faire face, ou la rente perpétuelle, ou une
-création d'effets à courte échéance, comme les bons royaux par
-exemple, dont le ministre avait déjà émis quelques millions avec
-succès. L'emploi de la rente perpétuelle soulevait une question grave.
-Donnerait-on aux créanciers la rente au pair, ou au cours du jour? Au
-pair, on les aurait frustrés de 35 pour cent de leur créance, la rente
-cinq pour cent valant 65 francs le jour même où l'on délibérait: au
-cours, on aurait exposé l'État à payer plus qu'il ne devait, par
-l'élévation des effets publics qu'on pouvait certainement espérer de
-la paix, et du rétablissement du crédit. On aurait en outre condamné
-l'État à supporter à perpétuité un intérêt d'environ huit pour cent,
-sans compter l'inconvénient de jeter sur la place une masse de rentes
-qui, à cette époque, dépassait de beaucoup les forces du marché
-français.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis propose des effets à courte échéance, et à un taux
-d'intérêt déterminé par les circonstances.</span>
-Il y avait une combinaison infiniment meilleure, et beaucoup
-mieux adaptée à la situation, c'était d'émettre des effets à échéance
-déterminée, remboursables en trois ans, avec un intérêt proportionné
-aux exigences actuelles des capitalistes, et s'élevant à 8 pour cent
-environ. Ces effets, à la faveur de la paix et de la confiance
-inspirée par le ministre, avaient chance (p.~291) de se soutenir assez
-près du pair, et on avait le loisir, dans un intervalle de trois ans,
-de pourvoir à leur remboursement. M. Louis voulait aliéner peu à peu
-300 mille hectares de bois (l'État en avait encore 1,400 mille); il
-comptait, de plus, sur la rentrée successive de quelques sommes
-provenant de la vente des biens communaux. En mettant de la constance
-à appliquer ces diverses ressources, à mesure de leur réalisation, au
-rachat des nouveaux effets, on avait la certitude d'en maintenir la
-valeur aux environs du pair, et dans trois ans le crédit de l'État
-s'étant relevé, il deviendrait possible d'émettre des rentes à un taux
-avantageux, et d'acquitter par conséquent à des conditions peu
-onéreuses la portion non remboursée de l'arriéré. Le ministre partait
-ainsi d'un principe, qu'il a eu l'honneur de poser le premier d'une
-manière parfaitement nette, et de vérifier par une belle expérience,
-c'est que lorsque le taux de l'argent est très-élevé, il vaut mieux
-emprunter en effets à courte échéance, qu'en rentes perpétuelles, car
-on ne fait supporter à l'État la surélévation de l'intérêt que pendant
-un temps très-limité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les effets proposés par M. Louis sont intitulés
-<cite>reconnaissances de liquidation</cite>, doivent porter un intérêt de 8 pour
-cent, et être remboursés en trois ans.</span>
-M. Louis proposa donc de créer des bons temporaires, qualifiés du
-titre de <cite>reconnaissances de liquidation</cite>, et remboursables en trois
-ans, de leur allouer un intérêt de 8 pour cent, de les émettre au fur
-et à mesure des liquidations, et de leur donner pour gage une
-aliénation de 300 mille hectares de bois, plus ce qui restait à
-percevoir sur le prix des biens communaux. Il n'exclut pas
-complétement la ressource des rentes perpétuelles, et il proposa
-(p.~292) d'en accorder à ceux des créanciers de l'État qui en
-voudraient au pair, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, lorsque par
-suite du rétablissement du crédit la rente parviendrait à des cours
-élevés. La combinaison attestait chez le ministre qui l'avait conçue
-un coup d'&oelig;il sûr et exercé. M. Louis avait déjà fait accepter par
-le public quelques bons royaux à 8 pour cent, mais lorsque par la
-présentation de son projet financier on annoncerait la résolution de
-payer intégralement les créanciers de l'État, lorsqu'on ajouterait
-comme garantie des valeurs émises pour les payer l'aliénation de 300
-mille hectares de bois, aliénation facile en trois années, on devait
-inspirer une grande confiance, ce qui permettrait d'attendre le moment
-où un emprunt en rente serait possible à des conditions avantageuses.
-C'était une habile transition pour arriver au rétablissement du
-crédit, qu'on aurait compromis en voulant y recourir trop tôt, car on
-l'aurait ébranlé par un manque de foi si on avait forcé les créanciers
-à recevoir des rentes au pair, on l'aurait rendu onéreux si on les
-leur avait données au cours, et dans tous les cas on l'aurait retardé
-par l'émission simultanée d'une quantité de rentes trop considérable.
-Il était une dernière considération, celle-là toute politique, que le
-ministre s'était bien gardé de faire valoir auprès du Roi et des
-princes, c'est que l'aliénation des 300 mille hectares de bois,
-consistant en bois de l'ancien clergé, était de nature à rendre
-confiance aux acquéreurs de biens nationaux, et à faire cesser, ou à
-diminuer au moins beaucoup l'une des inquiétudes qui (p.~293)
-nuisaient le plus au gouvernement des Bourbons. Tout était donc
-supérieurement calculé dans le plan du ministre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Montesquiou appuient le plan du
-ministre des finances.</span>
-Communiqué à M. de Talleyrand, qui avait en finances des notions
-justes, à M. de Montesquiou, qui, sans s'y connaître, avait cependant
-assez d'esprit pour apprécier la sagesse des vues de M. Louis, le plan
-fut fort appuyé au Conseil royal. Le Roi, absolument étranger aux
-questions financières, voyant qu'on approuvait en général le projet,
-et résolu d'ailleurs de s'en rapporter à ses ministres pour les choses
-qu'ils savaient mieux que lui, accorda son approbation.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Blacas le combat.</span>
-M. de Blacas
-seul éleva quelques objections.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qu'il fait valoir.</span>
-Il était, quoique très-galant homme,
-l'un de ceux qui voyaient dans l'arriéré le résumé des dettes de la
-Révolution et de l'Empire, qui à ce titre ne mettaient pas grand
-intérêt à y faire honneur, et qui, sans vouloir d'une banqueroute,
-auraient été charmés de payer <em>les créanciers de Buonaparte</em> avec tout
-autre chose que de l'argent. La rente au pair lui semblait bien
-suffisante pour de tels créanciers, et il la proposa. M. Louis s'anima
-fort à ce sujet, répondit avec raison que faire banqueroute pour la
-totalité ou pour une partie de la dette, c'était toujours faire
-banqueroute; qu'on était ainsi rangé parmi ceux qui donnaient
-cinquante pour cent à leurs créanciers, au lieu de ne leur rien donner
-du tout; que quant à lui, il ne voulait être ni des uns ni des autres;
-que si on agissait de la sorte, la rente tomberait à l'instant par
-deux causes, le manque de foi, et la quantité imprudente de
-l'émission, et qu'au lieu de rétablir (p.~294) le crédit, on le
-ruinerait irrévocablement. M. de Blacas répliqua que la baisse qu'on
-voulait éviter sur les rentes se produirait sur les bons de nouvelle
-création, et qu'on n'aurait changé que la nature du mal. Mais cette
-manière de raisonner, qui prouvait que M. de Blacas, étranger aux
-finances, n'avait pas bien saisi l'ensemble du plan, et le secours que
-chacune de ses parties apportait à l'autre, ne fut d'aucun effet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le plan est adopté et envoyé à la Chambre des députés.</span>
-Le plan de M. Louis fut adopté, puis présenté à la Chambre des députés,
-avec l'appui d'un bon exposé de motifs, mais moins bon que le plan
-lui-même, car ce ministre habile était plus capable de concevoir que
-d'exposer ses idées, bien que dans certaines occasions, lorsqu'on le
-poussait à bout, il devînt éloquent, en trouvant pour rendre sa pensée
-des expressions à la fois énergiques et pittoresques.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet produit par ce plan.</span>
-Ce plan fut renvoyé aux bureaux de la Chambre, et des bureaux à une
-commission. Il était attendu avec impatience, et il produisit un grand
-effet. On y vit d'abord la véritable étendue des charges de l'État, et
-bien qu'elle fût considérable pour le temps, elle n'était pas
-au-dessus des forces de la France; on y vit la possibilité de mettre
-les dépenses du budget en rapport à peu près exact avec ses
-ressources, la résolution franche et sincère du gouvernement de payer
-ses dettes, et des ressources suffisantes pour le faire; on y vit
-enfin un ministre énergique, habile, connaissant à fond sa tâche, n'en
-étant pas effrayé, et ayant la conviction de pouvoir y suffire. Le
-jour de la présentation du projet, la rente cinq pour cent était aux
-environs de 65; quelques (p.~295) jours après elle était à 70, et
-montait bientôt à 75. Il était évident que le ministre avait bien jugé
-les dispositions de la place et la manière de lui inspirer confiance,
-et on peut affirmer que les moyens détournés d'agir sur les fonds
-publics, bien que souvent employés, ne furent pour rien cette fois
-dans la hausse rapide des valeurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il est renvoyé à une commission.</span>
-La commission examina le projet sous toutes ses faces, sans aucune
-complaisance pour le gouvernement, et avec le désir naturel aux
-commissions qui représentent les assemblées, de trouver mieux que ce
-qu'on leur propose. Mais après examen attentif et du budget de 1815,
-et de la liquidation de l'arriéré, elle fut obligée de reconnaître que
-ce qu'on avait imaginé était le moyen le plus assuré et le moins
-coûteux de tirer le Trésor de ses embarras. Sauf un ou deux détails de
-rédaction, le budget du ministre et son plan de finances furent
-adoptés intégralement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport et discussion.</span>
-Le rapport fut soumis à la Chambre et discuté dans les derniers jours
-d'août. L'intérêt témoigné par le public ne pouvait pas être le même
-que pour la loi sur la presse, car la matière inspirait des passions
-moins vives, se prêtait moins à de brillants débats, et en outre était
-assez abstraite. Pourtant elle touchait fortement les gens d'affaires
-et les hommes politiques, qui appréciaient toute l'importance du
-sujet. Il y eut dans les tribunes de la Chambre des députés moindre
-affluence de gens de parti, plus grande affluence d'esprits sérieux.
-M. de Montesquiou accompagna M. Louis dans toutes les séances qui
-eurent les finances pour objet, (p.~296) afin de lui prêter l'appui de
-son influence personnelle, et au besoin celui de sa parole. La
-discussion dura une douzaine de jours, et fut fort animée, fort
-soutenue de part et d'autre, quoique se ressentant de l'inexpérience
-d'hommes qui étaient pour la première fois appelés à traiter
-d'intérêts aussi graves, dans une assemblée vraiment libre. On
-commença par une démonstration de zèle pour la royauté, et on mit à
-part la liste civile, qui fut portée à vingt-cinq millions pour le
-Roi, à huit pour les princes. Ensuite, par une sorte d'élan spontané,
-on offrit de payer les dettes contractées par la famille royale
-pendant l'émigration, et on accorda trente millions pour cette
-dépense, qui était purement accidentelle. Après ce témoignage de
-royalisme, on entra en matière, et on s'occupa du budget lui-même dans
-toutes ses parties.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'attention se porte d'abord sur le budget lui-même.</span>
-On parla d'abord du budget de 1815, car celui de 1814 était livré à
-tous les hasards d'une liquidation laborieuse, dont le résultat devait
-rester inconnu quelques mois encore. D'ailleurs l'arriéré chargé de
-solder cet exercice 1814 pouvait seul en être affecté, et 50 millions
-de plus ou de moins dans les 6 ou 700 qu'il fallait se procurer par le
-crédit, n'étaient pas à prendre en considération sous le rapport des
-ressources.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le budget critiqué en sens inverse de la vérité.</span>
-On s'occupa donc exclusivement du budget de 1815, qui
-représentait l'avenir, et qui était le seul sur lequel on pût agir.
-Suivant l'usage des assemblées peu instruites encore des affaires de
-l'État, on se récria contre l'énormité de la dépense. Il y eut des
-députés comme M. de Flaugergues, homme d'esprit, constitutionnel
-très-sincère (p.~297) et très-honnête, qui se plaignirent de ce que ce
-budget de 618 millions était presque aussi considérable que celui de
-l'Empire en temps de paix, de l'Empire qui comptait cent trente
-départements.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se plaint de l'énormité de la dépense, tandis qu'il
-aurait fallu se plaindre de sa dissimulation.</span>
-La plainte était peu fondée, car si on excepte ce qui
-concerne l'armée, quelques départements de plus ou de moins ne
-pouvaient pas apporter une différence bien sensible dans la dépense
-d'un grand État. Si les hommes de ce temps avaient eu la connaissance
-des affaires publiques, qui ne s'acquiert en tout pays que par la
-liberté, ils auraient critiqué le budget présenté tout autrement
-qu'ils ne le firent, car le reproche à lui adresser, c'était
-l'insuffisance des crédits affectés aux principaux ministères.
-Effectivement les deux ministres de la guerre et de la marine, mis à
-la gêne par le ministre des finances, avaient fini par se persuader
-qu'ils suffiraient à leurs divers services, l'un avec 51 millions,
-l'autre avec 200, ce qui était une complète illusion, due non pas à
-leur intention de tromper, mais à leur inexpérience. Il n'y avait pas
-moins de 100 millions de dépenses involontairement dissimulées dans ce
-budget. Mais peu importait dans le moment: l'essentiel était de
-rétablir la confiance par une discussion publique des finances, et par
-un tableau des ressources qui ne fût pas désespérant. Les années
-suivantes devaient amener des appréciations plus exactes et plus
-conformes à la réalité des choses. Le budget fut donc critiqué en sens
-inverse de la vérité, et du reste ces critiques ne produisirent aucun
-effet, parce qu'elles ne touchaient pas au sujet essentiel, celui qui
-remuait les passions, c'est-à-dire au plan (p.~298) de crédit. Il fut
-dit quelques mots sur les recettes. Certains députés, représentant les
-départements vinicoles, réclamèrent, mais sans trouver d'écho, contre
-les contributions indirectes. La Chambre, quoique formée plusieurs
-années avant la Restauration, avait essentiellement, comme on le verra
-tout à l'heure, l'esprit de la grande propriété, et elle était bien
-plus préoccupée de la charge des contributions directes que de celle
-des contributions indirectes. Elle fit taire en ne les écoutant pas
-les représentants du Midi, et elle ne se montra sensible qu'aux
-centimes additionnels, ajoutés par simple décret dans les trois
-derniers mois de l'Empire, et convertis en loi dans le budget de M.
-Louis. Le total de ces centimes soit pour les dépenses
-départementales, soit pour les dépenses générales, s'élevait à 60. La
-Chambre se montra disposée à les réduire, et remit à s'en expliquer
-définitivement au jour des amendements.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion du plan de crédit.</span>
-L'impatience des esprits les porta ensuite vers la grave question de
-l'arriéré, et du moyen imaginé pour y faire face. Le projet devait
-rencontrer deux espèces d'adversaires, les députés en petit nombre qui
-inclinaient vers les sentiments de l'émigration, et qui auraient voulu
-qu'on payât les créanciers de l'État avec du papier, non avec des bois
-appartenant au clergé, et les libéraux extrêmes, comme M. Durbach, qui
-avec de bonnes intentions, mais sans aucun discernement, prenaient
-pour de l'agiotage les moyens de crédit proposés, et ne voyaient pas
-qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'agiotage que de payer
-exactement ses dettes. Les uns et les (p.~299) autres débitèrent donc
-avec emphase des considérations puériles contre le plan du ministre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections des royalistes.</span>
-Les premiers, ceux qui inclinaient vers les sentiments de
-l'émigration, n'osèrent pas proposer la banqueroute. Il faut dire pour
-l'honneur de ce temps, que les idées de probité financière avaient
-déjà fait assez de progrès pour que personne ne se permît de nier le
-principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, quelle qu'en
-fût l'origine. Il faut même ajouter, pour l'honneur du Corps
-législatif, qu'il ne l'aurait pas souffert. Mais on prit des voies
-détournées, et on soutint que payer les créanciers avec des rentes au
-pair était bien suffisant, qu'on les traiterait ainsi comme la masse
-des porteurs de la dette publique, et qu'il n'y aurait pas à les
-plaindre. On insinuait d'ailleurs qu'il y avait parmi ces créanciers
-beaucoup de fournisseurs qui avaient assez fraudé le Trésor, pour
-qu'on fût certain, en les payant avec cette monnaie, de leur donner
-plus qu'il ne leur était dû. Les opposants de cette catégorie
-s'élevèrent ensuite contre l'aliénation de 300 mille hectares de bois.
-Ils reproduisirent les arguments qu'on a souvent fait valoir contre la
-destruction des bois, et ils se gardèrent d'énoncer celui qui les
-touchait le plus, c'est que les biens qu'on se proposait de vendre
-provenaient du clergé. Ils dirent qu'on allait avilir la propriété
-forestière en mettant en vente une aussi grande quantité de bois,
-qu'on allait surtout singulièrement diminuer la masse des bois du
-domaine, car l'État possédait en tout 1400 mille hectares de forêts,
-qu'il en aurait 400 mille à rendre aux anciens propriétaires si on
-restituait aux émigrés (p.~300) leurs biens non vendus, qu'il en
-resterait par conséquent un million tout au plus, et que si on en
-vendait 300 mille, il n'en resterait que 700, que la propriété
-domaniale serait donc réduite de moitié, ce qui constituerait un
-véritable dommage pour le sol, car il n'y avait que les bois
-appartenant à l'État dont la conservation fût assurée. Tout cela fut
-dit avec un certain accent d'irritation, et assez peu de franchise. Le
-Corps législatif au surplus discerna très-bien les sentiments qui
-inspiraient les auteurs de cette argumentation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections des libéraux extrêmes.</span>
-Quant aux libéraux extrêmes, ils s'élevèrent contre la création d'un
-papier nouveau, et surtout contre l'intérêt de 8 pour cent, qui, à les
-entendre, était excessif. Ils oubliaient que le ministre avait déjà
-créé ce papier, qu'il en avait émis une somme de quelques millions
-sous le titre de <cite>bons royaux</cite>, qu'il avait eu le bonheur de le faire
-accueillir, grâce aux principes qu'on lui connaissait, grâce à un
-intérêt de 7 pour cent; que cet intérêt de 7 alloué à des effets à
-trois ou à six mois, supposait au moins 8 pour des effets à trois ans;
-qu'il était bien heureux après tout qu'un pareil choix eût été fait,
-et eût réussi, car le Trésor n'avait pas reçu 200 millions par
-l'impôt, et était parvenu à en solder plus de 350, à l'aide des
-combinaisons que le ministre avait imaginées. Ignorant ou négligeant
-ces faits, n'ayant ni le désir de les savoir, ni le talent de les
-rechercher, ils disaient ce que disent souvent les députés des
-provinces, qu'on allait multiplier les moyens d'agiotage, et sacrifier
-la substance du peuple aux spéculateurs de la capitale.</p>
-
-<p>(p.~301) <span class="sidenote" title="En marge">Plan consistant à donner 5 pour cent d'intérêt, et
-3 pour cent d'amortissement.</span>
-Un seul opposant proposa quelque chose de moins vain, c'était la
-délivrance aux créanciers de l'État de bons portant un intérêt de 5,
-avec un amortissement de 3 pour cent, qui devait rendre la libération
-plus prompte, et soutenir ce nouvel effet fort au-dessus de la rente,
-dont l'amortissement n'était que de 1 pour cent. Mais cette
-combinaison en favorisant en apparence le Trésor, qui, moyennant une
-dépense égale, devait se trouver déchargé plus tôt de sa dette,
-n'allait à rien moins qu'à faire échouer le plan financier du
-ministre. En effet, par la conversion d'une partie de l'intérêt en
-amortissement, elle réduisait l'intérêt à 5, et le fixait par
-conséquent au-dessous du taux commercial qui était 7 pour les valeurs
-à trois et à six mois d'échéance, ainsi que le démontrait le cours des
-bons royaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce plan peu accueilli.</span>
-C'était donc un effort puéril pour se soustraire à la loi
-commune du commerce, qui est de payer les choses ce qu'elles valent.
-Du reste, le plan dont il s'agit, assez subtil en lui-même, et appuyé
-sur des arguments plus subtils encore, ne rencontra pas grande faveur,
-et ne fut pas sérieusement soutenu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet du ministre chaudement défendu.</span>
-Le projet de M. Louis eut pour défenseurs la commission et beaucoup de
-députés éclairés qui présentèrent d'excellentes raisons, mais par
-écrit, la plupart du temps sans suite, sans liaison, et pourtant pas
-sans effet, parce que les bonnes raisons finissent par pénétrer dans
-les esprits quelle que soit la forme employée pour les faire valoir.
-Le meilleur défenseur du plan ministériel fut le ministre lui-même,
-qui dans un discours écrit et substantiel, discuta toutes les parties
-de son système, (p.~302) de manière à porter la lumière dans les
-intelligences les moins ouvertes. Mais lorsqu'on en vint aux détails
-la discussion étant devenue plus vive, dès lors plus sérieuse et plus
-efficace, et chacun laissant de côté les discours écrits, le ministre
-produisit encore plus d'impression sur la Chambre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation du ministre.</span>
-Quoique dépourvu du
-talent de la parole, et s'exprimant avec une sorte de bégayement qui
-était un effet de son extrême vivacité, il avait cependant une énergie
-de langage qui tenait à la force de sa pensée, et agissait puissamment
-sur ses auditeurs. Il commença par déclarer qu'il n'avait rien négligé
-pour réduire la dépense, et qu'on était arrivé en fait d'économies au
-dernier terme possible. Quant aux impôts, traitant dédaigneusement les
-orateurs qui s'apitoyaient avec affectation sur les charges des
-contribuables, il dit que le premier des devoirs était de suffire aux
-besoins de l'État, qui représentaient les besoins les plus impérieux
-des individus eux-mêmes, car on ne pouvait pas plus se passer de
-soldats, de juges, de routes, que de pain; que les impôts directs et
-indirects étaient indispensables dans leur assiette et leur quotité
-actuelles, et qu'il fallait les subir, la France étant d'ailleurs l'un
-des pays les moins chargés de l'Europe; qu'enfin il fallait savoir
-payer ses malheurs, et que c'était le moyen le plus sûr de s'en
-relever. Passant à l'arriéré et au plan de crédit, le ministre soutint
-qu'en principe il fallait payer ses dettes, les payer intégralement,
-que c'était d'abord le devoir d'honnêtes gens, et ensuite la conduite
-de gens habiles; qu'au lieu de s'appauvrir on s'enrichissait en
-agissant de la sorte, car on rétablissait le (p.~303) crédit public,
-par le crédit public le crédit privé, et avec le crédit privé la vie
-des affaires; qu'au surplus il n'y avait personne dans le gouvernement
-qui pensât autrement, et que le Roi entendait solder intégralement
-l'arriéré, n'importe l'auteur et l'étendue de cet arriéré. Cela dit
-avec toute l'énergie d'une profonde conviction, le ministre ajouta que
-ne pouvant payer ce qu'on devait avec les impôts actuels, ne voulant
-pas non plus les augmenter puisqu'on les trouvait déjà excessifs, il
-ne lui restait que les moyens de crédit; que ces moyens il en était
-sûr, les ayant éprouvés récemment, mais à deux conditions toutefois,
-c'est qu'on se montrerait digne d'avoir du crédit en faisant honneur à
-ses engagements, et que de plus on consentirait à payer l'argent ce
-qu'il valait; que si on prétendait s'acquitter envers les créanciers
-de l'État en leur donnant des rentes au pair, on les frustrerait de
-25, de 30, de 40 pour cent, que si au contraire on consentait à leur
-donner des rentes au cours, on exposerait l'État à leur payer plus
-qu'il ne devait, qu'on lui ferait supporter en outre un intérêt de 8
-pour cent à perpétuité, et qu'enfin on écraserait les cours par la
-quantité des émissions; que dès lors mieux valaient des effets
-temporaires, qui sans doute coûteraient 8 et même 9 pour cent, mais
-passagèrement, et ne frustreraient ni l'État ni les créanciers, car
-sous cette forme on débourserait exactement le capital qu'on devait;
-que ces effets n'étaient pas une chimère, mais une réalité, car il en
-avait déjà émis qui s'étaient soutenus avec un intérêt de 7 et 7-&frac12;
-pour une échéance de trois et six (p.~304) mois, ce qui supposait 8
-environ pour une échéance de deux ou trois ans; que les bois demandés
-étaient bien plus une garantie qu'une aliénation effective du domaine
-forestier, car lorsqu'on en aurait vendu pour cent millions par
-exemple, et qu'on aurait retiré pour cent millions des effets émis, le
-crédit serait tellement rétabli qu'un emprunt en rentes serait
-possible, qu'alors on liquiderait le reste de l'arriéré avec les
-produits de cet emprunt, qu'il n'était donc pas probable qu'on vendît
-plus du tiers des bois dont l'aliénation était proposée; que sous le
-rapport de la propriété forestière, on avait choisi les bois de petite
-contenance, difficiles à administrer par l'État, et faciles à
-administrer par les particuliers; que les bois intéressant la marine
-et la conservation du sol resteraient au domaine, et que les craintes
-qu'on avait conçues ou exprimées à cet égard étaient absolument
-chimériques; que les moyens imaginés formaient un tout fortement lié
-dans ses diverses parties, qu'en retrancher un seul, c'était les faire
-crouler tous; qu'enfin il ne savait pas une autre manière de s'y
-prendre, et n'en voulait quant à lui essayer aucune autre, étant
-certain, pour l'avoir déjà expérimentée pendant cinq mois, de
-l'efficacité de celle qu'il proposait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès de l'argumentation du ministre.</span>
-Ces raisons reproduites plusieurs fois suivant les occurrences de la
-discussion, avec une sorte de trépignement de la voix et du visage qui
-révélait chez le ministre toute l'ardeur de sa conviction,
-persuadèrent la Chambre. Voyant qu'elle avait en sa présence un homme
-de tête qui savait parfaitement ce qu'il faisait, elle ferma le
-débat, malgré (p.~305) les cris des opposants de diverses nuances. On
-passa ensuite à l'examen des articles, lequel fut remis à une séance
-suivante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de consentir à un amendement pour assurer
-l'adoption du plan ministériel.</span>
-Après avoir consulté les véritables dispositions de la Chambre, les
-deux ministres avaient reconnu qu'il fallait faire une concession, non
-pas sur le budget ni sur le plan financier, mais sur les centimes
-additionnels. L'esprit de la propriété foncière, qui dominait cette
-Chambre, exigeait un sacrifice au profit des impôts directs. Il fallut
-consentir à réduire de 60 à 30 les centimes additionnels, mais sans
-diminuer le chiffre total du budget, qui restait fixé à 618 millions,
-ce qui supposait que la Chambre s'engageait à parfaire ce total
-l'année suivante, par un moyen ou par un autre. La chose convenue,
-l'amendement fut proposé à la séance finale, et accepté par M. de
-Montesquiou. Le ministre des finances sortit en ce moment, pour n'être
-pas responsable d'une concession qui répugnait à l'inflexibilité de
-ses principes, car il n'admettait pas qu'on votât la dépense, sans
-voter à l'instant même les ressources destinées à y faire face.
-L'amendement fut mis aux voix et adopté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts des opposants afin de réduire de 8 à 6 pour cent
-l'intérêt des effets de nouvelle création.</span>
-Restait un dernier différend à vider. Tous les opposants avaient réuni
-leurs forces sur un amendement qui consistait à réduire l'intérêt
-alloué aux effets de nouvelle création. Il s'agissait de le ramener de
-8 à 6, et l'amendement présentait un sérieux danger. D'abord tout
-terme moyen convient aux assemblées, qui cherchent en général la
-vérité dans les milieux. De plus, beaucoup de gens de bonne foi, mais
-fort ignorants en finances, (p.~306) croyaient par cette diminution
-d'intérêt défendre le trésor public, et enfin des adversaires
-malicieux y voyaient la ruine du plan du ministre, ce qui plaisait aux
-royalistes extrêmes qui ne voulaient pas qu'on payât les <em>créanciers
-de Buonaparte</em>, et plaisait en même temps aux ennemis des Bourbons
-parce que c'était pour ceux-ci un échec éclatant. Le ministre s'y
-opposa énergiquement, disant qu'en proposant 8 pour cent il n'avait
-pas fait une proposition arbitraire, mais nécessaire; que l'argent
-avait un prix commercial indépendant de la volonté des gouvernements,
-qu'on avait obtenu de l'argent à 7 ou 7-&frac12; à courte échéance, que
-vraisemblablement on serait obligé de payer 8 pour une échéance plus
-longue; que s'il trouvait à contracter à meilleur marché il le ferait,
-mais qu'il demandait les latitudes indispensables pour agir, et que si
-on les lui refusait sur ce point, autant valait rejeter le plan tout
-entier et le budget lui-même, et alors charger les auteurs de
-l'amendement de chercher les moyens de faire face aux difficultés de
-la situation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Majorité considérable en faveur des projets financiers du
-baron Louis.</span>
-La sincérité courageuse chez un ministre visiblement attaché au bien
-public ne trouve jamais les assemblées insensibles. L'amendement,
-quelle que fût sa faveur, n'obtint que 101 voix, et fut repoussé par
-122, ce qui ne présentait, il est vrai, qu'une majorité de 21 voix
-pour le gouvernement, mais n'exprimait pas les dispositions réelles de
-la Chambre. Lorsqu'il fallut voter sur l'ensemble des propositions
-ministérielles, 140 suffrages se prononcèrent pour leur adoption, et
-seulement 66 contre, ce qui constituait une majorité de 74 voix,
-(p.~307) majorité énorme en considérant le nombre des votants.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet de ce succès pour le gouvernement tout entier.</span>
-Ce succès produisit un grand effet dans le public. D'une part on
-voyait une majorité forte et sensée décidée à soutenir le
-gouvernement, de l'autre on voyait ce gouvernement ferme, sage, habile
-en fait de finances, sachant ce qu'il fallait vouloir, et le voulant
-fortement. Le lendemain la rente cinq pour cent qui était montée de 65
-francs à 75 par la présentation du projet, montait à 78 par son
-adoption, et la paix durant, il n'était pas chimérique de la supposer
-à 90 au moins, taux extraordinaire pour cette époque. Dans ce cas il
-devenait facile d'exécuter un emprunt, et de liquider immédiatement
-l'arriéré tout entier, en n'aliénant qu'une partie des bois dont la
-vente avait été ordonnée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures commerciales destinées à opérer la transition entre
-le blocus continental et la liberté des mers.</span>
-Les questions de finances n'étaient pas les seules qui relevassent du
-ministre spécial de ce département. La chute du blocus continental,
-qui s'était accomplie en même temps que celle de l'Empire, exigeait
-qu'on pourvût sans différer à la situation du commerce et de
-l'industrie. Napoléon n'avait pas assez persévéré dans le blocus
-continental pour vaincre l'Angleterre par les moyens commerciaux, mais
-il y avait persévéré assez pour jeter les fondements de notre
-industrie, et naturellement le jour où toutes les barrières étaient
-tombées à la fois par l'invasion de notre territoire, il s'était
-produit une véritable perturbation dans nos manufactures, ce qui avait
-ajouté aux militaires, aux fonctionnaires civils, aux acquéreurs de
-biens nationaux, une nouvelle classe de mécontents portés à regretter
-l'Empire.</p>
-
-<p>(p.~308) On a déjà vu que dans les premiers jours de la Restauration, M. Louis
-avait pris quelques mesures provisoires pour mettre notre législation
-commerciale en rapport avec le nouvel état des choses. Ainsi il avait
-réduit le droit sur les cotons bruts à un simple droit de balance,
-afin de donner à nos manufacturiers la possibilité de filer et de
-tisser à meilleur marché. Il avait réduit le droit sur les sucres et
-les cafés à un taux qui permît au commerce français de les vendre dans
-nos ports en concurrence avec le commerce britannique. Mais ces
-mesures n'avaient été que transitoires, et il en restait beaucoup
-d'autres à prendre pour assurer l'existence et le développement de nos
-manufactures.
-<span class="sidenote" title="En marge">Prétentions des diverses industries.</span>Ainsi qu'il arrive toujours, chacun demandait la
-prohibition absolue pour soi, en refusant la simple protection à
-autrui, et les Chambres étant devenues l'arbitre auquel s'adressaient
-tous les intérêts lésés, elles avaient été assaillies de pétitions
-pressantes par nos manufacturiers. Le ministre avait tâché de
-satisfaire à la plupart des demandes par des mesures modérées, et qui
-fussent de nature à obtenir l'assentiment des Chambres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement du service des douanes sur toutes les
-frontières.</span>
-D'abord il avait rétabli le service des douanes sur toutes nos
-frontières, et il avait en même temps arrêté un genre de fraude qui
-était né des circonstances exceptionnelles du moment. Les additions à
-notre territoire de 1790, qui nous avaient été accordées par le traité
-de Paris, quoique peu étendues, étaient cependant suffisantes pour
-contenir des quantités considérables de marchandises. Ces additions
-situées à la fois vers la Belgique, le Rhin (p.~309) et la Savoie,
-avaient été remplies de produits anglais, qui devaient se trouver
-français de droit le jour où nous prendrions possession définitive des
-nouveaux territoires. À l'égard de ces produits, le ministre
-prescrivit la réexportation de ceux qui étaient prohibés, et exigea
-l'acquittement des droits pour ceux dont l'entrée était autorisée
-moyennant un tarif. <span class="sidenote" title="En marge">La prohibition maintenue à l'égard des fils et tissus de
-coton, des draps et des lainages.</span>
-Il prononça la prohibition à l'égard des fils et
-tissus de coton, à l'égard des draps, et n'eut pour cela qu'à
-maintenir la législation existante. Nos filateurs et tisseurs de coton
-ayant la matière brute, non plus au prix du blocus continental, mais
-au prix actuellement admis dans toute l'Europe, purent cette année
-même à la foire de Leipzig vendre quelques-uns de leurs tissus en
-concurrence avec ceux des Anglais, parce qu'on les trouva de plus
-belle qualité. Toutefois ils avaient éprouvé un dommage considérable
-au moment de l'abolition du droit sur le coton brut, car ils n'avaient
-pu débiter leurs produits fabriqués qu'au prix auquel les avait fait
-descendre la suppression de ce droit. Ils évaluaient la perte ainsi
-essuyée à 30 millions, et ils n'hésitèrent pas à en demander le
-remboursement aux Chambres, à titre de restitution d'un droit indûment
-perçu. Le ministre repoussa vivement cette prétention, et la Chambre
-se rangea de son avis. On considéra cette perte comme l'un de ces
-dommages de guerre qu'un gouvernement ne peut pas plus épargner à une
-industrie atteinte par un brusque renversement de frontière, qu'à une
-province occupée par l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Régime adopté pour l'industrie métallurgique.</span>
-La plus importante des industries modernes avec (p.~310) celle du
-coton, était celle du fer. Ce métal, destiné à remplacer la pierre et
-le bois dans une foule d'emplois, était appelé à devenir l'un des
-instruments les plus actifs de la civilisation moderne. La production
-s'en était fort développée en France par suite du blocus continental,
-qui interdisait l'entrée des fers étrangers arrivant par mer.
-L'abolition de ce régime plaçait notre industrie métallurgique en
-présence d'une concurrence redoutable. Il venait en effet de
-s'accomplir en Angleterre une grande révolution dans cette industrie,
-c'était le remplacement du bois par la houille comme combustible, et
-le remplacement du marteau par le laminoir comme moyen de forger. Il
-en résultait que les Anglais étaient en mesure à cette époque de
-produire la tonne de fer à 350 francs, tandis que les Français ne
-pouvaient la produire qu'à 500. Il est vrai que le fer français fondu
-au bois, et forgé au marteau, avait d'incontestables avantages de
-qualité; néanmoins il était impossible qu'il supportât la concurrence.
-Aussi l'industrie métallurgique était-elle alors l'une des plus
-inquiètes et des plus agitées. Les maîtres de forges disaient avec
-raison que si on ne les protégeait pas contre le fer étranger, ils
-seraient contraints de renoncer à travailler, ce qui priverait la
-France d'une matière de première nécessité, et la rendrait dépendante
-des Anglais, qui bientôt lui feraient payer le fer plus cher que les
-Français eux-mêmes. Ils avaient pour appui les propriétaires de bois,
-qui ne pouvaient vendre leurs coupes qu'autant que les maîtres de
-forges s'en faisaient les acheteurs. Ils avaient pour adversaires les
-(p.~311) habitants des ports et des pays producteurs de vin, qui se
-flattaient de placer leurs vins dans le Nord, à condition de prendre
-ses fers. N'osant avouer leur véritable motif, ils donnaient pour
-raison que la France privée de la Belgique et des provinces rhénanes,
-ne serait pas en état de produire la quantité de fer nécessaire à ses
-besoins, allégation que l'expérience n'a pas justifiée. Les maîtres de
-forges demandaient la prohibition, et au contraire les commerçants et
-les propriétaires de vignobles réclamaient la liberté entière. Le
-ministre proposa d'établir sur les fers étrangers un droit de 150
-francs par tonne, qui ajoutés aux 350 francs constituant le prix de
-revient des forges anglaises, égalait le prix français de 500 francs.
-Il pensa que cette protection serait suffisante. La discussion fut
-franche et vive au Corps législatif, et les deux intérêts en présence
-trouvèrent de chauds défenseurs. Un amendement qui portait le droit à
-250 francs fut présenté, et obtint beaucoup de voix. Pourtant le droit
-de 150 francs eut l'avantage, et sur ce point encore la pensée du
-gouvernement prévalut complétement dans les Chambres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La prohibition accordée en faveur de la raffinerie du
-sucre.</span>
-Après cette industrie, celle du raffinage des sucres adressa aussi ses
-réclamations soit au gouvernement, soit aux Chambres. La raffinerie
-était une ancienne industrie française des plus étendues et des plus
-fructueuses, surtout lorsque la France possédant Saint-Domingue, et en
-tirant une quantité immense de sucre brut, le raffinait pour une
-notable partie de l'Europe. La guerre, qui en favorisant nos
-industries nationales avait servi quelques industries rivales, avait
-procuré de rapides progrès (p.~312) à la raffinerie étrangère. Les
-raffineurs français élevèrent la voix. Ils rappelaient de grands
-souvenirs de prospérité coloniale, ils furent écoutés, et obtinrent la
-prohibition.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Libre sortie des grains et des laines moyennant un droit.</span>
-L'agriculture montra aussi des prétentions, et trouva dans le Corps
-législatif des oreilles favorablement disposées pour elle. Nos
-agriculteurs voulaient tirer parti de l'ouverture des mers pour
-exporter leurs grains et leurs laines. Les grains avaient été retenus
-en France à l'époque des dernières disettes, et quant aux laines,
-Napoléon avait interdit non-seulement leur sortie, mais celle des
-troupeaux, parce qu'il avait voulu que la grande importation des
-mérinos profitât exclusivement à l'amélioration des laines françaises.
-L'agriculture demandait donc le libre commerce des grains, des laines
-et des troupeaux, et elle avait contre elle le peuple du littoral,
-c'est-à-dire celui de la Normandie, de la Bretagne, de la Vendée,
-peuple ardemment royaliste. Elle avait contre elle également tous ceux
-qui emploient la laine, les fabricants de draps d'abord, et ensuite
-les fabricants de ces tissus si variés connus sous le nom de
-<cite>mérinos</cite>, qui sont devenus pour le peuple un vrai bienfait par leur
-propagation et leur bas prix. Pourtant l'agriculture avait de bons
-arguments à faire valoir, car s'il est naturel, dans l'intérêt de
-l'industrie nationale, d'interdire l'entrée des produits étrangers, il
-l'est moins de prohiber la sortie des produits nationaux. Elle
-semblait donc avoir raison; elle était en outre fort en faveur, et la
-Chambre des députés d'accord avec le ministre des finances, permit
-l'exportation des grains, en les frappant à (p.~313) la sortie d'un
-droit mobile qui s'élevait avec leur prix. On permit l'exportation des
-laines, en se bornant à soumettre à un droit celle des béliers.</p>
-
-<p>Telles furent les principales mesures au moyen desquelles on essaya
-d'opérer la transition du blocus continental à la liberté des mers. On
-supprima, ainsi que nous venons de le dire, les droits sur les
-matières premières exotiques, telles que le coton brut, les teintures,
-les bois, que Napoléon avait surtaxées comme provenant du commerce
-britannique; on continua de prohiber les tissus de coton, pour assurer
-aux tissus nationaux une protection absolue; on frappa les fers d'un
-droit équivalant à la différence du prix entre le fer anglais et le
-fer français; et quant aux objets de grande consommation, tels que le
-sucre et le café, qui n'étaient imposés qu'au profit du Trésor, on
-diminua singulièrement le droit, pour ôter à la contrebande, devenue
-plus facile par le rétablissement de la paix, une partie de ses
-avantages. Enfin on prohiba la raffinerie étrangère, et on déclara
-libre ou à peu près libre la sortie de nos produits agricoles.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès de ces mesures.</span>
-Ces mesures, conçues dans un louable esprit de modération, obtinrent
-l'approbation générale. Le gouvernement était ainsi tour à tour
-soutenu ou contenu par les Chambres, et les Chambres devenaient
-l'autorité tutélaire auprès de laquelle tous les intérêts froissés
-cherchaient un refuge.
-<span class="sidenote" title="En marge">Autorité croissante des Chambres, bien qu'elles ne
-partagent pas toute la vivacité des sentiments du parti libéral.</span>
-Cependant les hommes fortement épris des idées
-de liberté, regrettaient quelquefois que la Chambre des députés ne se
-prononçât pas d'une manière plus tranchée. Ils auraient voulu par
-exemple qu'elle (p.~314) rejetât purement et simplement la loi sur la
-presse. Mais en rendant cette loi temporaire, la Chambre des députés
-avait sauvé le principe de la liberté, et pour les hommes sages
-c'était assez, car pour aller au delà il eût fallu faire essuyer à la
-royauté un échec qui l'aurait singulièrement affaiblie, et qui de plus
-l'aurait profondément irritée contre le nouveau régime. Politiquement,
-cette conduite était évidemment la meilleure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attitude particulière de la Chambre des pairs, et à propos
-de quelques-unes de ses manifestations.</span>
-La Chambre des pairs, de son côté, n'avait pas agi moins sagement que
-la Chambre des députés. Elle avait profondément discuté la loi de la
-presse, et ne l'avait admise qu'après en avoir retranché le préambule,
-qui semblait considérer la censure comme un principe existant dans la
-Charte. Elle avait adressé surtout au ministre de l'intérieur une
-excellente réponse, à l'occasion du rapport présenté aux deux Chambres
-sur l'état de la France. Napoléon, comme on s'en souvient, faisait
-chaque année présenter au Corps législatif un exposé de la situation
-de l'Empire, pour en constater les progrès successifs. Le gouvernement
-crut devoir suivre cet exemple, et profiter de l'occasion pour faire
-bien ressortir l'état de désolation où l'Empire et la Révolution
-laissaient la France. L'exposé du ministre de l'intérieur
-n'envisageant la France que d'un seul point de vue, n'était vrai que
-dans le tableau des misères produites par la guerre. La Chambre des
-députés répondit par un simple remercîment à la production de cette
-pièce, mais la Chambre des pairs, remplie aux deux tiers des membres
-du Sénat, ne voulut livrer ni la Révolution, ni même (p.~315)
-l'Empire, à cet excès d'injustice. Elle fit une réponse motivée, dans
-laquelle elle rappela les immenses bienfaits que la France devait à
-l'application des principes de 1789, à l'abolition des jurandes et de
-toutes les entraves qui jadis gênaient l'industrie dans l'intérieur du
-territoire, à la division de la propriété territoriale, à
-l'augmentation du nombre des propriétaires fonciers, à la mise en
-valeur d'une grande partie du sol, à l'établissement et au
-perfectionnement des manufactures, et après avoir rappelé ces
-bienfaits si divers, elle ajouta qu'elle y voyait, ainsi que dans la
-paix et la liberté dues aux Bourbons, des motifs d'espérer un prompt
-rétablissement de la prospérité publique. La réponse, sans cesser
-d'être respectueuse, était digne, vraie, et pleine d'à-propos.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet produit sur le Roi et les princes par l'esprit que
-manifestent les Chambres.</span>
-Les deux Chambres, sans répondre à la vivacité des sentiments du parti
-libéral, méritaient donc la confiance des hommes éclairés,
-commençaient à l'obtenir, et acquéraient peu à peu, nous le répétons,
-la force de contenir et de soutenir le gouvernement, ce qui était pour
-lui également désirable. Malheureusement la contradiction que
-rencontrait le gouvernement, sans l'avoir encore irrité contre le
-régime constitutionnel, n'avait guère amélioré ses penchants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi demeure assez tranquille, tout en partageant
-certaines vues de l'émigration.</span>
-Le Roi était à peu près le même, c'est-à-dire tranquille, envisageant les
-questions avec calme, et assez enclin à laisser faire ses ministres
-quand il ne s'agissait pas du principe de son autorité ou de
-quelques-uns des intérêts essentiels de l'émigration. Ces intérêts en
-effet lui tenaient fort à c&oelig;ur. Ainsi, relativement aux biens
-nationaux, (p.~316) il se faisait une vraie violence, et, s'il l'avait
-pu, il les aurait rendus aux anciens propriétaires. Il avait notamment
-fort désapprouvé l'arrestation de MM. Dard et Falconnet, auteurs des
-deux brochures dirigées contre l'irrévocabilité des ventes nationales.
-<span class="sidenote" title="En marge">Élargissement par l'influence du Roi de MM. Dard et
-Falconnet.</span>
-Après une courte instruction ces deux avocats avaient été élargis, aux
-grands applaudissements de la haute émigration, qui les avait visités,
-comblés de soins pendant leur courte captivité, et qui continua de
-remplir leur maison après leur sortie de prison. Le Roi prit aussi
-fait et cause pour ses gardes du corps dans leurs querelles avec la
-garde nationale et avec l'armée, et manifesta l'intention de les
-soutenir à tout prix. Ses ministres sans le contredire se bornèrent à
-essayer de prévenir de nouvelles collisions, ou d'en corriger l'effet
-quand ils n'avaient pu les prévenir. Sauf ces exceptions, le Roi
-laissait ses ministres suivre le courant, à quoi ils n'étaient que
-trop enclins.
-<span class="sidenote" title="En marge">Agitation continuelle de M. le comte d'Artois.</span>
-Quant à M. le comte d'Artois revenu de Saint-Cloud à
-Paris, à la suite d'une absence motivée par sa santé et par sa
-mauvaise humeur, il se donnait comme toujours beaucoup de mouvement,
-écoutait les solliciteurs de province qui venaient demander des places
-en alléguant leur royalisme, leur faisait des promesses qu'il ne
-pouvait tenir, et abondait dans le sens de leurs passions extrêmes, ce
-qui le rendait de plus en plus l'objet des espérances et de l'amour de
-la faction dite <em>ultra-royaliste</em>. Il avait, par curiosité, par goût
-de se mêler du gouvernement, par la méfiance propre aux esprits
-faibles, laissé s'établir autour de lui une police composée des
-intrigants (p.~317) de tous les régimes, usés au service des polices
-antérieures, et cherchant, auprès de ce qu'on appelait alors le
-<cite>pavillon Marsan</cite> (celui que le prince occupait dans le palais des
-Tuileries), un emploi qui leur était refusé à la direction générale de
-la police.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince se rend importun au Roi.</span>
-Ce prince était charmé de recueillir ainsi des bruits ou
-piquants ou inquiétants, de les apporter au Roi, de pouvoir lui
-montrer qu'on le servait mal, ou qu'il ne savait pas se faire servir,
-et que tandis qu'il lisait ses auteurs classiques, la monarchie était
-minée, et menacée de nouvelles catastrophes. Louis XVIII, éclairé par
-M. Beugnot, qui s'appliquait à lui prouver le peu de fondement des
-informations de Monsieur, avait plusieurs fois enjoint à son frère de
-renoncer à ces commérages, et de le laisser vivre en paix. Monsieur
-n'en tenait compte, et continuait ce manège, se contentant seulement
-d'en parler moins souvent au Roi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réserve de M. le duc d'Angoulême.</span>
-Des deux fils de Monsieur, l'un, le
-duc d'Angoulême, peu spirituel mais sage et modeste, comme nous
-l'avons déjà dit, ne cherchait à se donner que le rôle qu'on lui
-accordait, et voyageait en ce moment dans l'Ouest pour y faire
-respecter l'autorité royale un peu plus qu'elle ne l'était;
-<span class="sidenote" title="En marge">Emportements de M. le duc de Berry.</span>
-l'autre,
-M. le duc de Berry, ne manquant pas d'esprit, mais emporté au delà de
-toutes les bornes, avait d'abord réussi auprès des troupes dont il
-s'occupait assidûment, mais commençait à les blesser par une violence
-qu'il avait contenue au début, et qu'il contenait beaucoup moins, à
-mesure que le naturel revenait, et que se révélait chaque jour
-davantage la difficulté de rattacher l'armée aux Bourbons. Ainsi,
-malgré d'assez grandes différences (p.~318) entre eux, ces trois
-princes partageaient beaucoup trop les penchants de leurs amis pour
-résister à leur influence, et se garantir de leurs fautes. À chaque
-instant quelque nouvelle manifestation de leur part venait ajouter aux
-incidents dont la malveillance des partis cherchait à profiter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Procession le 15 août, pour rappeler et confirmer le v&oelig;u
-de Louis XIII.</span>
-Le 15 août était le jour où sous l'Empire on célébrait la
-Saint-Napoléon. Il aurait fallu n'y pas prendre garde, et s'appliquer
-à laisser oublier cette journée. La famille royale voulut, au
-contraire, qu'elle continuât d'être une fête, mais en devenant une
-fête royaliste. C'était le jour où Louis XIII, en reconnaissance de la
-grossesse d'Anne d'Autriche, avait par un v&oelig;u solennel placé la
-France sous la protection de la Vierge. Quelque respectable que fût ce
-souvenir historique, il fallait bien consulter les circonstances avant
-de céder au plaisir de le réveiller. On n'en fit rien, et on ordonna
-une procession solennelle dans toute la France pour rappeler et
-confirmer le v&oelig;u de Louis XIII. Les princes à Paris la suivirent à
-pied, le cierge à la main, et ce spectacle ne produisit pas un effet
-heureux sur les esprits qu'offusquait le zèle religieux des Bourbons.
-Les officiers à la demi-solde, toujours très-nombreux dans la
-capitale, se raillèrent fort de ces princes si dévots, et les soldats
-achetèrent de la chandelle pour célébrer la Saint-Napoléon en
-illuminant leurs casernes. On eut même la plus grande peine pour faire
-éteindre dans la soirée cette illumination séditieuse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fête offerte au Roi par la ville de Paris.</span>
-Le 29 août, une manifestation d'un autre genre produisit un effet non
-moins fâcheux. Le Roi, invité (p.~319) par la ville de Paris à une
-fête magnifique, alla dîner à l'hôtel de ville, ce qu'il n'avait pas
-encore fait depuis son retour en France. D'abord il fallut apaiser une
-querelle des gardes du corps et de la garde nationale. Les gardes du
-corps voulaient occuper seuls les appartements intérieurs, et reléguer
-la garde nationale au dehors. C'était une prétention inconvenante, car
-la garde nationale n'était que la ville de Paris elle-même prenant les
-armes pour rendre honneur au Roi, et à l'hôtel de ville elle était
-chez elle. La reléguer à la porte du palais municipal, pendant que les
-gardes du corps seraient dans l'intérieur, était un étrange oubli de
-toutes les bienséances. La querelle s'échauffant, le Roi partagea le
-différend, et il fut convenu que la garde nationale et les gardes du
-corps se distribueraient par moitié les appartements intérieurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux caractère de cette fête.</span>
-La fête commença par un dîner offert au Roi: un bal devait suivre. La
-magnificence, le goût furent dignes et de la grande cité qui recevait
-son roi, et de l'hôte auguste qui était reçu chez elle. Louis XVIII
-assis à la table principale avec les princes de sa famille, y avait
-admis trente-six dames par une sorte de dérogation à l'ancien usage.
-Dans le nombre il avait compris les premières dames de l'ancienne
-cour, méritant fort d'y être assurément, et trois ou quatre seulement
-de la nouvelle noblesse. Cette circonstance du reste ne devait pas
-être la plus remarquée. Le préfet, debout derrière le siége du Roi,
-servait le monarque, la femme du préfet, dans la même attitude,
-servait madame la duchesse d'Angoulême. Les membres du conseil
-municipal remplissaient (p.~320) le même office auprès des princes.
-Certainement on avait vu jadis des princes et même des rois servir des
-empereurs; mais on peut dire, sans céder à de vulgaires préjugés
-démocratiques, que le temps de ces spectacles était passé. Napoléon
-avec tout le prestige de sa gloire et de sa puissance, n'avait pu en
-corriger l'inconvenance, quand il avait voulu les renouveler, et il ne
-l'avait d'ailleurs jamais essayé aussi complétement. Le lendemain de
-la fête de l'hôtel de ville, les flatteurs de cette époque
-s'exprimèrent avec un vif enthousiasme sur la magnificence et la
-beauté morale des scènes de la veille. Ils parlèrent des fêtes de la
-Révolution et de l'Empire avec un profond mépris, dirent que ni les
-unes ni les autres n'avaient jamais rien offert de pareil à ce qu'on
-venait de voir, qu'à l'autorité légitime seule, reconnue, acceptée par
-tous, il était donné de présenter des spectacles semblables, et que
-ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister en conserveraient un
-souvenir ineffaçable. Ils débitèrent ainsi les banalités qu'on répète
-à la suite de toutes les fêtes, et qui ne persuadent que les invités.
-Sans doute, et très-heureusement, il n'est pas de nos jours impossible
-à la royauté d'attirer encore le respect, mais c'est à la condition de
-beaucoup de vertu, de simplicité, de sévérité de goût, et d'un respect
-pour les hommes égal à celui qu'elle exige pour elle-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On rapproche la fête de l'hôtel de ville de certaines
-scènes qui se passent en province, et dans lesquelles d'anciens
-seigneurs montrent des prétentions ridicules.</span>
-Les peuples jugent par les yeux, et c'est dans les représentations
-extérieures d'un gouvernement qu'ils vont chercher le plus souvent sa
-signification morale. On s'obstina à voir dans le rôle que les
-magistrats (p.~321) municipaux avaient accepté auprès du Roi, le rôle
-que certains hommes auraient voulu imposer à la nation elle-même, et
-on rattacha les scènes de l'hôtel de ville aux extravagances que
-quelques anciens seigneurs venaient de se permettre en Normandie, en
-Bretagne, en Languedoc, en Provence. Les uns avaient voulu que dans
-leurs églises de village on leur présentât l'encens, d'autres que le
-pain bénit leur fût offert avant de l'être aux autorités municipales,
-et ils avaient provoqué des conflits ridicules, recueillis avec
-empressement par les journaux, et même dénoncés aux Chambres. Du reste
-ce n'étaient là que des incidents qui auraient eu peu d'importance, si
-on avait possédé un gouvernement ferme, rigoureusement légal,
-conséquent avec les institutions qu'il avait données, et animé de
-l'esprit qui se manifestait dans les Chambres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de l'administration.</span>
-Malheureusement ce
-gouvernement ne pouvait se trouver dans un ministère sans unité, sans
-chef, sans esprit de conduite et sans influence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Incapacité administrative de M. de Montesquiou.</span>
-Celui des ministres
-qui avait avec le pays les relations les plus directes, le ministre de
-l'intérieur, M. de Montesquiou, aimable quand il n'était pas trop
-suffisant, raisonnable pour un homme de son origine et de son parti,
-parlant avec aisance et succès aux Chambres, était néanmoins le plus
-incapable des administrateurs, parce qu'il n'avait ni fermeté, ni
-application au travail. Après avoir rappelé les commissaires
-extraordinaires, il avait laissé une grande partie des préfets
-impériaux en place, sans s'expliquer à leur égard, sans leur faire
-savoir s'ils seraient maintenus ou congédiés. Qu'on laissât à leur
-poste les fonctionnaires spéciaux, (p.~322) tels que les agents des
-finances, des ponts et chaussées, de la guerre, de la marine, rien de
-mieux, car on n'aurait pas eu de quoi les remplacer. Mais quant aux
-préfets, personnages tout politiques, devant représenter exactement
-l'esprit et les sentiments du nouveau gouvernement, les conserver
-était difficile, et assez dangereux. Pourtant, faute de sujets
-capables, car le parti royaliste éloigné depuis longtemps des affaires
-en fournissait peu alors, M. de Montesquiou avait été obligé de
-laisser en fonctions un grand nombre des préfets de l'Empire. Il
-aurait dû au moins les changer de département, ce qui leur aurait
-donné une sorte d'origine royale, et leur aurait épargné le
-désagrément de se contredire sous les yeux de leurs administrés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les préfets laissés sans direction.</span>
-Il n'en avait rien fait, et s'était contenté dans les départements où il
-y avait quelques anciens nobles, réputés capables d'exercer une
-fonction publique, de les nommer préfets ou sous-préfets, et il avait
-livré les uns et les autres à leur propre inspiration, sans
-s'expliquer, nous le répétons, sur le sort réservé aux préfets de
-l'Empire. Il en résultait que les préfets royalistes se livraient à
-leurs passions, et que les préfets impériaux conservés étaient d'une
-faiblesse extrême, de peur de s'attirer la colère des royalistes.
-Ainsi les uns faisaient hardiment le mal, les autres le laissaient
-faire complaisamment, et souffraient qu'on dît publiquement que la
-Charte était un expédient momentané, que les Bourbons une fois
-raffermis compléteraient la restauration en rétablissant la dîme, en
-rendant les biens de l'Église et des émigrés, etc... Pour prévenir
-(p.~323) de telles fautes il aurait fallu lire soi-même une
-correspondance nombreuse, y répondre immédiatement, commander, agir en
-un mot, toutes choses dont M. de Montesquiou était incapable. À peine
-s'apercevait-il des accidents les plus graves, lorsqu'il en était
-résulté un scandale comme celui de l'évêque de la Rochelle, et alors
-il intervenait par une lettre froide et inefficace.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot dénonce l'état de la France au Roi, qui se borne
-à rire avec lui des fautes des émigrés.</span>
-L'homme d'esprit
-qui dirigeait la police, M. Beugnot, avait parfaitement entrevu cet
-état de choses, et avait envoyé dans les départements des agents
-intelligents et éclairés qui lui avaient adressé une suite de rapports
-extrêmement instructifs, et révélant l'étrange situation de la France
-à cette époque. Les communiquer à Louis XVIII était chose fort
-délicate, car c'était lui dénoncer comme insensés, et quelquefois
-comme très-coupables, ses amis les plus zélés. M. Beugnot, lorsque
-parmi ces rapports il y en avait de piquants et de capables d'amuser
-un roi railleur, profitait de l'occasion pour les mettre sous ses
-yeux. Louis XVIII les lisait, puis les rendait à M. Beugnot, et se
-bornait à rire avec lui de ce qu'il appelait les amis de son frère.
-Les choses n'allaient pas plus loin, et c'était là tout le
-gouvernement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Désir des princes de voyager, afin de <em>royaliser</em> la
-France.</span>
-Cependant comme on sentait confusément la faiblesse de
-l'administration, les princes s'étaient persuadé qu'ils devaient se
-montrer, que leur présence rallierait et subjuguerait tous les
-c&oelig;urs, et répandrait partout la flamme du royalisme. Ils se
-trompaient étrangement, et ne voyaient pas qu'au lieu de diminuer le
-mal, ils allaient l'accroître. Bien gouverner alors c'eût été
-contenir les (p.~324) passions de ses amis, et envoyer des princes
-dans les provinces, c'était au contraire exalter ces passions au plus
-haut point, et recueillir pour unique bien quelques manifestations de
-royalisme, aussi vaines que le sont ordinairement les acclamations des
-peuples, qui crient toujours quand on les émeut, oublient le lendemain
-le cri de la veille, pour en pousser un tout contraire le
-surlendemain, si on les émeut dans un sens différent.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême envoyé dans l'Ouest.</span>
-Le pays le plus agité, l'Ouest, fut celui où l'on songea d'abord à
-envoyer l'un des princes. On choisit, et on fit bien, M. le duc
-d'Angoulême. Il employa les mois de juillet et d'août à ce voyage. Il
-fut décidé qu'en septembre et octobre M. le comte d'Artois visiterait
-la Champagne et la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné,
-la Franche-Comté, et que dans le même temps M. le duc de Berry
-parcourrait les provinces frontières, où les militaires se trouvaient
-en grand nombre.</p>
-
-<p>Les provinces de l'Ouest, c'est-à-dire la basse Normandie, la
-Bretagne, la Vendée, avaient déplu à Louis XVIII, parce qu'elles ne
-semblaient pas tenir compte de lui, et qu'elles parlaient beaucoup
-plus de M. de la Rochejacquelein, par exemple, et de quelques autres
-chefs royalistes, que du Roi lui-même. Les insurgés de ces provinces,
-comme nous l'avons dit, s'étaient réunis, armés aux dépens des bleus
-dont ils avaient pris les fusils, avaient rappelé leurs anciens chefs,
-en avaient choisi de nouveaux quand les anciens étaient morts, et
-suivaient leurs instructions beaucoup plus que celles du gouvernement.
-Le duc d'Angoulême fut chargé de leur faire (p.~325) entendre qu'il y
-avait un roi, qu'il n'y en avait qu'un, et que c'était celui-là dont
-il fallait reconnaître et respecter l'autorité. Pour ne pas trop
-afficher l'intention d'un voyage dans les pays autrefois insurgés, ce
-prince annonça qu'il allait visiter le littoral de la Manche,
-c'est-à-dire Brest, Nantes, la Rochelle, etc. Aussi laissa-t-il à
-gauche la contrée des chouans, et alla-t-il directement par la basse
-Normandie à Rennes et Brest.
-<span class="sidenote" title="En marge">État des provinces de l'Ouest.</span>
-Il fût accueilli avec un empressement et
-des démonstrations bien naturels dans des provinces où sa présence
-rappelait le souvenir de tant de souffrances endurées pour la cause
-des Bourbons, et où il y avait une foule de vieillards qui ne
-pouvaient se les rappeler que les yeux pleins de larmes. Il trouva les
-royalistes soit anciens, soit nouveaux, parlant de la Charte
-très-légèrement, considérant le maintien des ventes nationales comme
-un acte de prudence tout momentané, considérant le Concordat comme une
-autre espèce de Charte tombée avec Bonaparte. Il trouva le peuple
-porté à voir dans les impôts un reste de la tyrannie impériale dont il
-fallait promptement se débarrasser, et bien décidé à ne pas souffrir
-la sortie des grains quoique décrétée par les royalistes, les
-acquéreurs de biens nationaux alarmés et prêts à s'unir pour se
-défendre, la magistrature défiante et attendant avec anxiété la
-nouvelle investiture qu'on lui promettait, enfin l'armée triste,
-hostile et à peine respectueuse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bonne volonté et sages discours de M. le duc d'Angoulême.</span>
-Le prince n'avait pas assez de
-pénétration pour apprécier la portée de cet état de choses, mais il
-avait assez de sens et de droiture pour le juger contraire au bon
-(p.~326) ordre, contraire surtout aux promesses du Roi qui, selon lui,
-devaient être loyalement remplies, et il tint un excellent langage,
-excepté au sujet des affaires religieuses sur lesquelles la dynastie
-tout entière avait les plus dangereuses opinions. Il s'attacha partout
-à persuader qu'il n'y avait pas deux rois, l'un au pavillon de Flore,
-appelé Louis XVIII, ancien jacobin, disaient les gens de province,
-très-rusé, promettant pour ne pas tenir, et l'autre, le comte
-d'Artois, résidant au pavillon Marsan, ayant seul dans le c&oelig;ur les
-vrais sentiments d'un bon royaliste; le premier représenté par les
-préfets, auxquels il ne fallait ni obéir ni croire, le second
-représenté par quelques chefs de chouans, qu'il fallait exclusivement
-écouter et suivre. Il leur déclara qu'il n'y avait qu'un roi, qu'on
-devait exécuter ses ordres, payer les impôts, permettre aux grains de
-sortir, ne pas inquiéter les acquéreurs de biens nationaux, en un mot
-vivre paisibles, jouir du repos public et en laisser jouir les autres.
-Il parla moins sagement aux prêtres, dont il parut partager les
-erreurs, excepté toutefois à l'égard de la dîme et des biens d'Église.
-Il donna force tant qu'il put aux autorités régulières, enthousiasma
-la masse du peuple par sa qualité seule de Bourbon, satisfit les
-honnêtes gens par sa modération et sa droiture, mais malheureusement
-ne séduisit personne, et après avoir traversé Laval, Rennes, Brest,
-Lorient, laissa le pays presque aussi troublé qu'il l'avait trouvé,
-parce que si ses discours étaient bons, sa présence néanmoins causait
-une vive émotion, et que dans le moment toute émotion était un mal,
-vu qu'elle (p.~327) réveillait les passions qu'il aurait fallu
-éteindre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême à Nantes.</span>
-Nantes était un point important à visiter. On voyait là une très-riche
-bourgeoisie commerçante, aimant les principes de la Révolution,
-détestant ses excès dont elle avait eu sous les yeux de cruels
-exemples, mais haïssant tout autant l'insurrection vendéenne, et
-mécontente de l'arrogance de la noblesse des deux rives de la Loire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Esprit de cette grande ville.</span>
-Elle avait pour le régime impérial, sous lequel elle avait été privée
-de tout commerce, une aversion qui l'avait naturellement portée vers
-les Bourbons arrivant avec la paix et la Charte. Mais d'une part les
-extravagances de l'émigration et des prêtres, de l'autre la peine
-qu'elle avait à rétablir le négoce, l'avaient indisposée. Elle
-regrettait amèrement l'île de France, imputait aux Anglais les calculs
-les plus pervers, et en voulait au gouvernement de sa partialité pour
-l'Angleterre. Nos colonies, sur lesquelles Nantes avait beaucoup
-compté, venaient d'être encombrées par le pavillon britannique de
-produits de l'Europe, et il n'y avait pas quant à présent grand trafic
-à espérer avec elles. Par tous ces motifs les Nantais étaient des
-royalistes sincères, mais déjà un peu déçus dans leurs espérances, et
-parfaitement constitutionnels. Les Vendéens ayant annoncé qu'ils
-mettraient sur la rive gauche de la Loire un poteau portant: <cite>Ici
-commence la Vendée</cite>, ils avaient déclaré qu'ils en mettraient un aux
-portes de Nantes avec ces mots: <cite>Ici échoua la Vendée</cite>.</p>
-
-<p>Le duc d'Angoulême fut fort bien accueilli par les Nantais, leur tint
-un langage modéré qui leur plut, et les ramena à de meilleures
-dispositions. En quittant (p.~328) Nantes il entra en pleine Vendée,
-et se rendit d'abord à Beaupréau.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême dans le Bocage.</span>
-Il était là dans le Bocage, dans ce
-pays coupé, presque inaccessible, où des nobles vivant patriarcalement
-avec leurs paysans les avaient jadis conduits au feu contre les armées
-de la République.
-<span class="sidenote" title="En marge">Simplicité et honnêteté de cette partie de la Vendée.</span>
-Il y avait dans ces campagnes beaucoup de foi, de
-simplicité, et très-peu de cet esprit d'intrigue et de brigandage qui
-avait signalé la chouannerie. Les paysans du Bocage étaient assez
-tranquilles, sous la direction de leurs seigneurs qui leur disaient
-d'attendre ce que le Roi ordonnerait, et d'y obéir. Leur seule
-insubordination consistait à payer lentement les impôts, dans
-l'espérance de les voir abolis. Il en vint cinq à six mille à
-Beaupréau, avec leurs seigneurs et leurs bannières blanches, vivement
-émus en présence du prince, comme ils devaient l'être en se rappelant
-tant de luttes, tant de douleurs et de ruines supportées pour la cause
-royale. Leur langage ne fut point inconvenant; d'ailleurs ils avaient
-le sentiment des améliorations obtenues depuis 1789, et peu de goût au
-rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Dans ce centre du
-Bocage il y eut beaucoup de scènes touchantes et presque aucune de
-regrettable. À Bourbon-Vendée le prince trouva l'esprit moins simple
-et moins innocent des gens du Marais. Dans cette région moins agricole
-et un peu plus commerçante, on aimait le mouvement, on cherchait
-l'importance, on pratiquait la contrebande, on échappait volontiers à
-l'impôt, et on manifestait des passions assez turbulentes. Le clergé
-surtout s'y montrait dépourvu de toute raison. Le prince y redit
-(p.~329) à ceux qui vinrent l'entendre ce qu'il avait dit partout, et
-ce ne fut pas sans quelque effet. Il se rendit ensuite à la Rochelle,
-où il aurait dépendu de lui de faire beaucoup de bien en accueillant
-l'évêque titulaire, contre lequel le clergé local était en révolte au
-profit de l'ancien évêque non démissionnaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Faute de M. le duc d'Angoulême à l'égard de l'évêque de la
-Rochelle.</span>
-Malheureusement M. le
-duc d'Angoulême, qui était le plus dévot des princes de sa famille,
-refusa de recevoir l'évêque titulaire, et donna ainsi un démenti des
-plus déplorables à la lettre de M. de Montesquiou. La petite Église
-fut transportée de joie, et en devint plus arrogante que jamais, car
-on ne pouvait rien faire de plus significatif pour elle que de refuser
-de voir le prélat en fonction, pour lequel cependant le gouvernement
-venait de demander l'obéissance. C'était déclarer par la bouche du
-prince que le gouvernement officiel était une illusion dont il ne
-fallait pas être dupe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême à Bordeaux.</span>
-À Bordeaux, le prince se trouvait pour ainsi dire dans sa capitale.
-C'était là qu'avait paru le premier des Bourbons, et ce Bourbon
-c'était lui. Mais là, comme ailleurs, on n'en était plus à la joie et
-aux flatteuses espérances des premiers jours. Après avoir considéré
-les Anglais comme des libérateurs, et aussi comme de riches
-consommateurs, car ils avaient bu et emporté beaucoup de vins, on en
-était venu à une véritable exaspération contre eux, depuis la perte de
-l'île de France, et depuis ce qu'on avait appris de l'état de nos
-colonies, remplies à l'avance de marchandises britanniques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déceptions dont se plaint cette grande ville, et efforts de
-M. le duc d'Angoulême pour ramener le contentement dans les esprits.</span>
-En outre
-les Bordelais étaient mécontents de quelques saillies imprudentes de
-la noblesse de Guyenne, et en particulier (p.~330) du maintien obstiné
-des droits réunis. La haine des Anglais, le mécontentement inspiré par
-la noblesse, l'irritation contre les droits réunis, étaient donc les
-trois sentiments à combattre et à modérer chez les Bordelais. Le duc
-d'Angoulême s'y appliqua de son mieux, soutint, ce qui était vrai, que
-les Anglais s'étaient conduits en vainqueurs peu généreux sans doute,
-mais qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher la renaissance du
-commerce français, et qu'avec un peu de temps et de travail on le
-verrait refleurir. Il traita la riche bourgeoisie avec distinction, et
-enfin insista sur la nécessité absolue des impôts indirects, le budget
-de l'État ne pouvant pas s'en passer. Il exerça sous ce rapport une
-influence assez heureuse sur la partie éclairée du commerce bordelais.</p>
-
-<p>De Bordeaux, le prince se rendit à Mont-de-Marsan, Bayonne, Pau,
-Toulouse, Limoges, tenant à tout le monde des discours assez sages,
-répandant çà et là quelques avis utiles, mais remuant, sans le
-vouloir, les passions royalistes plus qu'il ne convenait à l'intérêt
-de la France et de sa famille. Il opéra son retour vers Paris par
-Angers et le Mans.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour par l'Anjou et le Mans.</span>
-Angers était une des villes les plus agitées de l'Ouest, et l'une des
-plus importantes. La bourgeoisie et la noblesse y étaient fort
-divisées sur tous les sujets qui partageaient les hommes en ce
-temps-là. En général, la bourgeoisie composait l'infanterie de la
-garde nationale, et la noblesse en composait la cavalerie, parce que
-celle-ci étant plus riche pouvait entretenir des chevaux. La cavalerie
-s'était donné un habit particulier, qu'on appelait l'habit (p.~331)
-vendéen, et que, malgré des ordres réitérés de Paris, elle n'avait pas
-voulu abandonner. De plus, elle affichait l'intention d'entourer
-exclusivement le prince, et de former sa garde personnelle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scènes à Angers.</span>
-Cette
-prétention s'était manifestée en plus d'un endroit, et au Mans
-notamment, au centre du pays des anciens chouans. Il s'était même
-révélé parmi ces derniers une prétention bien autrement grave, c'était
-de se réunir au nombre de vingt mille, avec leurs chefs et leurs
-bannières, et d'accompagner ainsi le duc d'Angoulême pendant son
-séjour dans la province. Il y avait plus d'un mois que les deux
-préfets d'Angers et du Mans étaient à l'&oelig;uvre pour empêcher des
-manifestations de ce genre, et ils n'avaient pu y réussir. Pourtant, à
-l'approche de M. le duc d'Angoulême, et grâce à plusieurs
-recommandations émanées de lui, ils parvinrent à faire entendre raison
-aux têtes folles, et particulièrement à Angers la garde à cheval
-promit de s'abstenir de toute prétention inconvenante, et de son côté
-la garde nationale à pied fit la même promesse. Malgré ces assurances
-de tranquillité, le prince étant arrivé aux portes d'Angers, et toutes
-les autorités étant allées avec les troupes à sa rencontre, une
-compagnie de la garde nationale à pied, qui se défiait des prétentions
-de la cavalerie, coupa le cortége, et environna M. le duc d'Angoulême
-qu'elle plaça dans une espèce de carré. Ni le prince ni l'autorité
-militaire n'osèrent sévir sur l'heure même, car le sentiment public
-était avec les infracteurs à la règle, et il fallut entrer dans la
-ville escorté de la sorte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté de M. le duc d'Angoulême.</span>
-Une fois à Angers, M. le duc d'Angoulême
-voulut (p.~332) faire acte d'autorité envers l'un et l'autre parti; il
-prononça la dissolution de la compagnie d'infanterie qui avait troublé
-l'ordonnance de la fête, mais rétablit la balance par une vive
-remontrance adressée à l'un des principaux personnages de la noblesse.
-«C'est vous, monsieur, lui dit-il, qui voulez être ici plus roi que le
-Roi, qui voulez qu'on vous présente les armes, qu'on vous obéisse,
-qu'on n'obéisse pas aux autorités, et qui troublez par vos prétentions
-un pays où vous devriez donner l'exemple de l'union des esprits et de
-la soumission aux lois? Des royalistes tels que vous sont plus
-dangereux que les ennemis les plus redoutables; retirez-vous.»&mdash;Cette
-scène, devenue bientôt le sujet des entretiens de la ville, charma la
-bourgeoisie, et aurait produit le plus grand bien si elle avait pu
-être connue de la France entière. Mais on défendit aux journaux de la
-publier. Le prince pardonna ensuite à la compagnie de la garde
-nationale qui avait été dissoute, permit de la reformer, et laissa les
-gens sages d'Angers parfaitement contents de lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin du voyage de M. le duc d'Angoulême, lequel a été un
-mélange de bien et de mal.</span>
-Au Mans, on était parvenu à faire entendre raison aux chefs des
-chouans, et ce qui avait contribué à les rendre plus dociles, c'est
-qu'ils avaient moins retrouvé de leurs anciens soldats qu'ils ne
-l'espéraient d'abord, et que parmi les nouveaux très-peu étaient
-capables de faire quinze ou vingt lieues à leurs frais, pour prendre
-part à une démonstration politique. Le prince fut donc délivré de ce
-souci. Il n'en vit pas moins beaucoup de royalistes ardents, beaucoup
-de vieux soldats de la guerre civile qui lui exprimèrent des
-sentiments très-peu modérés, (p.~333) sans se livrer toutefois à
-aucune démonstration fâcheuse. Il rentra à Paris au milieu d'août,
-ayant eu la volonté de faire le bien, mais plus souvent le triste
-destin de faire le mal, en agitant sans le vouloir des pays qu'il
-aurait fallu calmer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de M. le comte d'Artois.</span>
-Immédiatement après le retour du duc d'Angoulême, M. le comte d'Artois
-partit pour la Champagne et la Bourgogne. Il était autorisé à beaucoup
-promettre en fait de faveurs administratives, et à ne rien refuser en
-fait de distinctions honorifiques, la mesure en ce genre ne dépendant
-ni du budget ni de la tyrannie des règles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa conduite en Champagne, et ses promesses de soulagement
-aux populations ruinées par la guerre.</span>
-Il avait pour le grand
-nombre la décoration du Lis, pour les militaires et les magistrats la
-croix de la Légion d'honneur, pour les royalistes de choix la croix de
-Saint-Louis, et il n'était pas homme à fermer la main que le Roi lui
-avait permis d'ouvrir. Il visita premièrement les bords de la Seine et
-de l'Aube, et en particulier les villes de Nogent, de Méry,
-d'Arcis-sur-Aube, de Brienne, de Bar-sur-Aube, de Troyes, où la guerre
-avait laissé d'affreuses traces. Il trouva une partie de la population
-plongée dans la misère, et vivant au milieu des ruines. Il était
-compatissant et démonstratif; il fut touché des maux dont il était
-témoin, le laissa voir, et sut plaire par les marques d'une vive
-sympathie. Sur toute sa route il s'apitoya avec ceux qui souffraient,
-pleura même avec eux, les appela tour à tour ses amis, ses enfants, et
-leur promit de faire connaître au Roi leurs infortunes, comme si le
-Roi avait eu le moyen de les réparer toutes. Le ministre des finances
-avait eu soin de prendre ses précautions contre les prodigalités du
-prince, et fait (p.~334) poser en principe que l'État ne pouvait rien
-pour les contrées ravagées par la guerre, que tout au plus pourrait-il
-accorder quelques dégrèvements d'impôts, mais seulement dans le cas
-d'une impossibilité de recouvrement bien démontrée. Aussi Monsieur
-promit-il à tous les habitants de solliciter des exemptions d'impôts,
-même des prêts d'argent, et en attendant, il les autorisa à couper
-120,000 arbres dans les forêts de l'État pour les aider à reconstruire
-leurs maisons. À ce secours, qui était juste et de quelque importance,
-il ajouta des aumônes aussi abondantes que le permettait la liste
-civile, déjà fort obérée par les secours accordés aux émigrés, et y
-ajouta des décorations du Lis par cinq et six cents à la fois,
-relevées çà et là de quelques croix de la Légion d'honneur ou de
-Saint-Louis. Il quitta ces populations en leur laissant pour principal
-adoucissement de leurs maux l'émotion d'une visite princière, et de
-plus l'espérance, qui, fondée ou non, console toujours les hommes.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois à Dijon.</span>
-Après cette visite aux provinces maltraitées par la guerre, le comte
-d'Artois se rendit de Troyes à Dijon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Prétentions de la noblesse bourguignonne.</span>
-Dijon était une ancienne ville
-de parlement; il s'y trouvait une vieille noblesse de robe, jadis
-instruite, maintenant prétentieuse, et n'admettant d'autre liberté que
-celle des <em>remontrances</em>. Elle était par conséquent imbue du plus
-mauvais esprit, et encouragée dans ses dangereux sentiments par un
-préfet qui les partageait. Elle traitait fort mal l'évêque, qui devait
-son élévation au Concordat, et qu'on accusait de ménager les
-assermentés, parce qu'il avait été assermenté lui-même. Elle publiait
-avec (p.~335) beaucoup de suffisance qu'on aurait pu arranger les
-choses autrement que ne l'avait fait Louis XVIII, que la Charte était
-une &oelig;uvre détestable, que du reste il était temps encore de réparer
-les fautes commises, en agissant autrement dès que l'occasion serait
-favorable. Aussi, tandis qu'en Champagne tout était dans un certain
-calme, altéré seulement par le sentiment des souffrances de la guerre,
-en Bourgogne au contraire les esprits étaient extrêmement agités, une
-partie des habitants rêvant un retour au passé qui alarmait
-profondément l'autre partie.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'état des choses fort empiré en Bourgogne par la présence
-de M. le comte d'Artois.</span>
-Naturellement, Monsieur fut accueilli
-avec transport par les royalistes dont il partageait notoirement les
-opinions, et avec son ordinaire facilité d'humeur, il ne contesta rien
-de ce qu'on lui disait, adhéra à tout ce qu'il entendit, se borna à
-conseiller la patience, et, quant à la manifestation qui devait être
-la plus significative, ne manqua pas de la faire aussi fâcheuse que
-possible, car il refusa de recevoir l'évêque, ce qui produisit dans
-toute la contrée une impression des plus vives, et propagea rapidement
-les divisions qui commençaient à troubler le clergé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de la ville de Lyon.</span>
-Monsieur avait trouvé la situation mauvaise à Dijon, la laissa pire,
-et se rendit à Lyon. Cette grande ville, alors la plus importante du
-royaume après Paris, n'était pas une de celles où la situation était
-le moins compliquée. À côté d'anciens royalistes pleins du souvenir du
-siége de 1793, détestant la Révolution et ses &oelig;uvres, et réunis
-avec exaltation sous leur ancien commandant M. de Précy, on voyait
-une riche classe de commerçants et de (p.~336) manufacturiers,
-étrangers par leur âge aux souvenirs de 1793, très-sensibles à tout ce
-que Napoléon avait fait pour réparer les malheurs de leur ville, et
-surtout pour favoriser leur commerce, qui avait reçu sous son règne
-une immense extension. La guerre maritime qui avait ruiné Nantes,
-Bordeaux, Marseille, avait au contraire enrichi Lyon. Cette ville,
-située sur la Saône et le Rhône, au n&oelig;ud de toutes les
-communications fluviales avec l'Allemagne, la Suisse, l'Italie,
-l'Espagne, était devenue le centre d'affaires le plus actif et le plus
-vaste. La possession de l'Italie, la faculté d'en tirer les soies
-brutes à bas prix, la facilité de porter de riches étoffes à tout le
-continent, des commandes considérables pour les palais impériaux,
-étaient des avantages que Lyon avait fort appréciés, et qui
-diminuaient à vue d'&oelig;il depuis que les mers étaient ouvertes, que
-la navigation fluviale perdait ce que gagnait la navigation maritime,
-et que les Anglais, aussi maîtres que les Autrichiens en Italie,
-faisaient renchérir les soies brutes en les achetant pour les
-travailler eux-mêmes. À ces déplaisirs il faut ajouter les exactions
-commises par les Autrichiens, lesquelles retombaient fort injustement
-sur les Bourbons, et on comprendra les motifs divers qui rendaient
-froide au moins, sinon hostile à la cause royale, la classe des
-commerçants lyonnais, de beaucoup la plus riche et la plus influente
-du pays. Le peuple, imitant ces divisions, était partagé. Une portion
-peu nombreuse mais ardente s'était jointe aux royalistes. Le reste
-suivait en masse le parti contraire. Les royalistes se réunissaient
-dans (p.~337) un café, signalé par la violence des discours qui s'y
-tenaient, et en sortaient quelquefois pour aller provoquer leurs
-adversaires, très-intimidés quoique les plus nombreux. Le maire, homme
-doux, honorable, royaliste par sa naissance et ses relations, se
-laissait aller au courant des passions lyonnaises, et s'était brouillé
-avec le préfet, M. de Bondy, qui s'efforçait en vain de résister au
-désordre. Ce préfet, animé du meilleur esprit, était réduit à lutter
-seul contre les partis extrêmes, car il ne trouvait aucun appui ni
-auprès de M. de Précy, chef de la garde nationale, ni auprès du
-maréchal Augereau, commandant la division. Ce dernier méprisé des
-troupes et du gros de la population pour n'avoir pas su défendre Lyon
-contre les Autrichiens, méprisé aussi pour sa fameuse proclamation,
-était sans influence, et incapable de réunir les autorités locales
-dans une direction commune qui fût à la fois ferme et conciliatrice.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que M. le comte d'Artois reçoit à Lyon.</span>
-C'est au milieu de ce foyer brûlant que le comte d'Artois vint jeter
-de nouvelles matières incendiaires. Son arrivée excita en effet la
-plus vive commotion. Le <cite>précurseur de la légitimité</cite>, comme on
-l'appelait alors, le frère du Roi, et selon les purs royalistes le
-vrai roi, devait naturellement être accueilli avec enthousiasme. Le
-commandant de la garde nationale M. de Précy, le maire M. d'Albon,
-entourés des hommes les plus ardents, allèrent le recevoir aux portes
-de Lyon, et en sa présence firent le serment, au nom de la population
-tout entière, d'appartenir pour toujours aux Bourbons. Les assistants
-les plus proches confirmèrent par leurs (p.~338) acclamations cet
-engagement, pris de la meilleure foi du monde. On fit ensuite
-traverser au prince les principaux quartiers de la ville, et
-s'arrêtant sur chaque place, les autorités municipales renouvelèrent à
-genoux le serment de n'appartenir jamais à d'autre dynastie que celle
-des Bourbons. C'est ainsi que le prince fut conduit au palais où il
-devait résider. Les jours suivants on lui montra les établissements
-publics, on le mena chez divers manufacturiers très-flattés de cette
-distinction, et devenus pour le moment de bons royalistes, puis on lui
-fit voir les traces du siége, dont Napoléon n'avait pas laissé exister
-un grand nombre, et enfin on lui présenta tout ce qui restait dans la
-ville de gens ayant assisté à ce siége mémorable, y ayant reçu quelque
-blessure, ou souffert de quelque manière. M. de Précy fut leur
-introducteur, et ce rôle ne convenait à personne autant qu'à lui. Le
-prince embrassa ces braves gens avec sa cordialité ordinaire, donna
-des croix de Saint-Louis à plusieurs d'entre eux, et puis posa la
-première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la
-résistance que la ville de Lyon avait opposée à la Convention
-nationale en 1793. Jamais gouvernement n'avait autant promis
-d'oublier, et jamais gouvernement n'avait montré autant de mémoire!
-Monsieur était fait pour plaire, surtout à ceux qui partageaient son
-avis, et après quelques jours passés à Lyon, il avait dans son parti
-gagné tous les c&oelig;urs, et enflammé les passions qu'il aurait mieux
-valu éteindre. Il n'avait été désobligeant ni pour le préfet ni pour
-le maréchal Augereau, car il était incapable (p.~339) de froisser
-personne, mais il ne leur avait donné aucune force. Il s'était au
-contraire pleinement épanché avec le maire, avec M. de Précy, et
-quelques-uns de leurs amis, leur disant à tous que sans doute on avait
-beaucoup concédé à la Révolution, mais qu'il fallait avoir patience,
-qu'avec le temps le Roi réparerait tout ce qui était réparable, et que
-pour le moment on devait être prudent, afin de ne pas fournir des
-prétextes à ses adversaires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Imprudences de M. le comte d'Artois.</span>
-Le prince était si peu prudent lui-même,
-que les préfets des environs étant accourus pour le visiter à Lyon, il
-disait à l'un d'eux, ancien serviteur de l'Empire et noble de
-naissance: Eh bien, mon cher préfet, que croyez-vous qu'on doive faire
-à l'égard des biens nationaux? Pensez-vous qu'on pourrait les
-rendre?&mdash;Le préfet répondit que si on voulait provoquer immédiatement
-une révolution des plus violentes, on n'avait qu'à laisser percer des
-pensées pareilles.&mdash;Alors le prince, voyant qu'il avait mal choisi son
-interlocuteur, se hâta de revenir sur ce qu'il avait dit, et de
-l'expliquer de son mieux, mais on devine le langage qu'il devait tenir
-à ceux qui partageaient ses opinions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il laisse Lyon dans un état d'exaltation extraordinaire.</span>
-Le comte d'Artois laissa la ville de Lyon dans un état d'exaltation
-extraordinaire, et plus violemment divisée que jamais. À Valence, il
-souffrit une manifestation qui produisit la plus fâcheuse impression.
-On lui donnait un dîner servi sur plusieurs tables afin de suffire à
-la foule des invités, parmi lesquels figuraient les membres du conseil
-du département. L'un d'entre eux, homme riche et considéré, était
-fils d'un habitant qui autrefois avait (p.~340) eu la faiblesse de
-signer une des nombreuses adresses envoyées à la Convention après la
-mort de Louis XVI. La malveillance locale avait eu soin de rechercher
-ce souvenir, et d'en faire part à l'entourage de Monsieur.
-Quelques-uns des officiers qui accompagnaient le prince, assis à la
-table où devait prendre place le fils du signataire, se levèrent en le
-voyant paraître, et se retirèrent avec affectation. Ce fut l'occasion
-d'une rumeur fort vive, et qui en quelques heures remplit tout le
-pays.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du prince à Marseille.</span>
-Le prince traversa Avignon où il se montra le même, et arriva enfin à
-Marseille, où il était attendu avec la plus extrême impatience.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Souffrances de cette ville pendant l'Empire, et ce qu'elle
-attendait de la restauration des Bourbons.</span>
-Cette grande ville, jadis la reine de la Méditerranée, et qui l'est
-devenue de nouveau, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle rêvait
-alors, avait bien des raisons de haïr la Révolution et l'Empire, car
-elle y avait perdu non-seulement sa prospérité, mais son pain. Pendant
-vingt-cinq ans, elle avait vu plus de trois cents vaisseaux de
-commerce amarrés sur ses quais, y pourrissant sans changer de
-place<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, et à peine un bâtiment chargé de blé ou de sucre entrant de
-temps en temps dans son port, quand par miracle l'ennemi ne l'avait
-point capturé. (p.~341) Les Anglais étaient venus en saisir plusieurs
-aux premières bouées, sous le feu même des forts. Cette ville
-infortunée était tombée dans une affreuse détresse, et souffrait
-tellement qu'elle se serait certainement révoltée, si un préfet
-énergique, le comte Thibaudeau, ne l'avait contenue avec une main de
-fer. La seule distraction offerte de temps en temps à sa misère,
-c'était l'abandon aux flammes des marchandises anglaises qu'on avait
-saisies, et qu'on brûlait sur une des principales places de la ville,
-sous les yeux d'un peuple mourant de faim qui voyait détruire en
-quelques heures des richesses dont il aurait pu vivre. Aussi le jour
-de la chute de Napoléon et du retour des Bourbons avait-il été celui
-d'une joie folle, d'une joie dont aucune description ne peut donner
-l'idée. Mais les joies sont courtes, car elles ne consistent le plus
-souvent qu'à se figurer des félicités impossibles. Bientôt en effet
-Marseille avait vu disparaître l'île de France, avec laquelle ses
-négociants entretenaient des relations nombreuses, et elle en avait
-conçu contre les Anglais une colère furieuse, au point de pouvoir à
-peine supporter leur présence dans son port.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attachement des Marseillais pour la franchise de leur port;
-conviction que cette franchise leur rendrait leur ancienne
-prospérité.</span>
-Elle avait trouvé les
-colonies qu'on nous rendait encombrées de produits européens et vides
-de produits coloniaux, toutes les relations commerciales changées,
-l'Espagne en désordre, la Méditerranée aux mains des Anglais et des
-Grecs, son port, autrefois <cite>port franc</cite>, enveloppé par les douanes
-impériales, enfin les droits réunis auxquels elle imputait une partie
-de ses souffrances, maintenus et confirmés. Aussi sa joie
-n'avait-elle pas tardé à se (p.~342) refroidir, et elle cherchait avec
-amertume la cause de ses déceptions. Marseille ne savait pas alors que
-bientôt une immense industrie manufacturière développée autour de ses
-murs, qu'un nouvel empire acquis à la France, celui de l'Algérie,
-qu'une renaissance générale des pays méditerranéens, feraient d'elle
-la reine des mers méridionales, reine bien plus riche qu'elle n'avait
-été jadis, et comme tant d'autres, elle cherchait dans le passé, au
-lieu de la chercher dans l'avenir, sa couronne perdue. Elle se
-figurait que son ancienne prospérité avait tenu à la <em>franchise de son
-port</em>, franchise qui consistait à recevoir sans essuyer de visite et
-sans payer de droit les marchandises du monde entier, lesquelles ne
-subissaient l'application des tarifs qu'à deux lieues de ses murs,
-comme si la ligne de douanes reportée à une distance de deux lieues
-avait pu changer son sort, et lui rendre des relations qu'elle n'avait
-plus! Un entrepôt peut faciliter les relations commerciales, il ne les
-crée pas. Hambourg, qui est l'une des plus importantes cités
-commerçantes du globe, doit sa grandeur non pas à la franchise de son
-port, mais à l'Elbe qui en fait la voie du commerce de l'Allemagne
-avec le reste du monde. Pauvre émigrée que ses souvenirs rendaient
-folle, Marseille ne respirait que pour obtenir ce qu'elle appelait le
-<cite>port franc</cite>, et se figurait qu'à cette condition la restauration des
-Bourbons serait pour elle le plus grand des bienfaits, un bienfait tel
-qu'elle l'avait imaginé dans ses rêves.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Joie des Marseillais à l'arrivée de Monsieur.</span>
-La venue de Monsieur lui rendit toutes les illusions des premiers
-jours, et elle l'accueillit avec transport. (p.~343) Elle lui tint les
-plus extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur langage extravagant.</span>
-Elle
-lui dit que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu,
-affranchi de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que
-les entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en
-empêcher, c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever
-une objection contre la franchise du port de Marseille.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois promet tout ce qu'on lui demande.</span>
-Le prince
-entendit en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits
-réunis, et se conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux
-Marseillais qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement
-raison, et qu'il croyait pouvoir leur promettre une satisfaction
-prochaine, mais qu'il fallait un peu de patience, et laisser au Roi le
-temps d'accomplir le bien. On était si heureux de le contempler, de
-lui serrer les mains, qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles,
-et dans cette favorable disposition on lui offrit des fêtes
-magnifiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fêtes splendides et bruyantes.</span>
-Chaque ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de
-mieux. Marseille fit voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est
-devenu depuis, y donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une
-de ces journées de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur
-une montagne qui domine le port, éclater soudainement une sorte de
-volcan au moyen d'un millier de tonneaux remplis de matières
-inflammables. Le maire dit au comte d'Artois que ce qu'il avait sous
-les yeux n'était qu'une faible image des sentiments brûlants des
-Marseillais, et on le conduisit ensuite au principal théâtre de la
-ville. Là eut lieu une véritable scène de délire. Monsieur avait
-écrit au Roi pour lui demander (p.~344) la franchise du port, fort
-combattue dans le sein du Conseil royal, et le Roi lui avait répondu
-qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la main à ses ministres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme des Marseillais en apprenant que le Roi a
-promis la <cite>franchise du port</cite>.</span>
-Le prince, prenant pour fait ce qui était à faire, annonça en plein
-théâtre la franchise du port comme chose accordée, et alors le maire
-tombant à ses genoux, lui baisa les mains au nom de toute la
-population marseillaise. Les spectateurs se levèrent huit ou dix fois
-en poussant des cris de joie et de reconnaissance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.</span>
-Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le
-prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais,
-aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux
-étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller
-visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu
-être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les
-protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut
-chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et
-enfin gagna la Franche-Comté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa présence à Besançon.</span>
-À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus
-sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés,
-ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les
-passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la
-masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état
-de choses.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'archevêque Lecoz.</span>
-C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont
-nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage
-très-respectable mais très-obstiné, (p.~345) avait donné asile aux
-prêtres assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun
-regret de sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités
-spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la
-petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse
-locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il
-en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait
-toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu,
-jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti
-disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait
-pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire,
-répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte
-d'Artois.
-<span class="sidenote" title="En marge">Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.</span>
-Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si
-l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait
-arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à
-Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant
-pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces
-provocations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace
-de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.</span>
-Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée
-qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet
-imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations
-officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du
-Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la
-lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle.
-Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur (p.~346)
-tiendrait une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives
-démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la
-cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa
-visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le
-préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit
-officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses
-adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce
-qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir
-prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins
-extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin,
-ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le
-chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier,
-partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques
-a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui
-témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais
-épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant
-entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher.
-Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais
-écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres
-des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut
-immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis,
-derrière lesquels était rangée la population tout entière,
-très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie
-prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels
-orages.</p>
-
-<p>(p.~347) <span class="sidenote" title="En marge">Tristes résultats du voyage de Monsieur.</span>
-Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers
-Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas
-blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis
-par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par
-centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les
-pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le
-duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route.
-Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces
-frontières.</span>
-Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait
-exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité
-Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort,
-et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué
-à inspecter les troupes, à les faire man&oelig;uvrer, à leur remettre les
-nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni
-trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant
-des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait
-point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais
-soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des
-militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à
-lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour
-vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre
-les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était
-livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis,
-qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient
-(p.~348) un aussi triste effet que les imprudences politiques et
-religieuses de son père.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À quelles conditions les voyages des princes auraient pu
-être utiles.</span>
-Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on
-espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur
-passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été
-vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il
-existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés,
-animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la
-fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement,
-eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à
-croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait
-tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et
-des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer
-des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le
-pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été
-alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu,
-n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses
-ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et
-ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur
-conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre,
-le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et
-n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry,
-assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour
-caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en
-faire respecter; des ministres (p.~349) sans chef, sans système,
-s'avançant ou reculant tour à tour devant les Chambres, un seul
-excepté, tout cet ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un
-parti au pouvoir, et un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans
-les mains duquel on a remis la foudre!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant
-les mois de septembre et d'octobre.</span>
-La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de
-septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses
-mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient
-eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une
-résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre
-de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait
-chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux
-millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple
-avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et
-indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à
-Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des
-invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité
-une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui
-étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul
-mal entendu d'économie.</span>
-Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans
-leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides,
-la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas
-douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs
-étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de
-famille, et elle avait fait (p.~350) dire qu'on expulsait de leur
-asile des soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait
-les secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes
-contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour
-liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des
-secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal
-imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi
-grand.</p>
-
-<p>Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa
-dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux
-nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est
-vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient
-sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution
-permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des
-établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Suppression d'une partie des maisons destinées aux
-orphelines de la Légion d'honneur.</span>
-Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et
-en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms
-<cite>des Barbeaux</cite> et <cite>des Loges</cite>. Elles étaient remplies de jeunes
-filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut
-la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des
-Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250
-francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une
-circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen
-appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de
-supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait
-sur le pavé les orphelines (p.~351) de l'armée, dont les pères avaient
-succombé en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà
-émus, s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion,
-en faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250
-francs, et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les
-maréchaux prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta
-leurs réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au
-pied du trône auprès duquel il avait accès.</p>
-
-<p>Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des
-écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réduction à une seule des écoles militaires, avec une
-clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.</span>
-Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr,
-de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus
-d'unité, et pour faire <em>jouir la noblesse du royaume des avantages qui
-lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751</em>, le ministre avait
-fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une,
-qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait
-annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie,
-pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule
-en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage
-autrefois.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet produit par ces mesures.</span>
-Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile.
-Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors
-le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il
-était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives,
-comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des
-pensions (p.~352) aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de
-l'armée, et qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de
-choses, où la noblesse avait la jouissance exclusive des grades
-militaires. Les réclamations jaillirent de toutes les bouches à la
-fois. Si jamais l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps
-ordinaire où l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata
-d'une manière frappante, ce fut dans ces circonstances.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui
-obligent les ministres à revenir sur leurs actes.</span>
-De nombreuses
-pétitions furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés
-voulut en entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition
-d'une minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence
-d'une autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au
-gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec
-l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer
-les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce
-qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de
-1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans
-l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des
-Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui
-les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers
-n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse,
-qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et
-que les maisons des <cite>Barbeaux</cite> et des <cite>Loges</cite> seraient rouvertes pour
-les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans
-leurs familles.</p>
-
-<p>Les Chambres quoique très-modérées, et franchement (p.~353)
-royalistes, étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la
-pente où il se laissait aller, et il eût été à désirer que, se
-confiant en elles, les partis blessés ne cherchassent point ailleurs
-leur satisfaction et leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées
-plus que la justice, il leur faut la vengeance, et elles la cherchent
-par tous les moyens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les
-militaires et le gouvernement.</span>
-Les officiers à la demi-solde accumulés dans la
-capitale, les uns vivant dans les salons de Paris, les autres dans les
-lieux publics, tenaient un langage chaque jour plus violent et plus
-provocateur. Leur audace irritant le gouvernement, amenait contre eux
-des rigueurs inévitables, et d'excitations en excitations, on en
-arrivait peu à peu à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant
-par des paroles, pouvait malheureusement se terminer en actes
-violents.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé
-d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.</span>
-Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa
-présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les
-Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa
-déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant
-au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de
-défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits
-venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis
-hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc
-ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que
-Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors
-considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des
-militaires et des fonctionnaires sans emploi.</p>
-
-<p>(p.~354) Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford,
-s'étant pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment
-contraire de ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre
-en Italie, et on le croyait porteur de la correspondance secrète des
-militaires mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec
-l'ambassade anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais
-pour lui enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur
-insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait
-conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on
-y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait
-le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le
-général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient
-à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce
-prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de
-bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était,
-iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du
-reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou
-à un projet dirigé contre leur gouvernement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausseté de cette accusation.</span>
-Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé,
-excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut
-punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on
-n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On
-résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des
-relations avec les (p.~355) ennemis extérieurs de l'État, délit
-aggravé par sa position d'officier resté en service actif.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires,
-s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.</span>
-Le ministre
-de la guerre, général Dupont, quoique souvent faible, résista cette
-fois de la manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer
-que le roi de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que
-la France, bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas
-encore mise en guerre ouverte avec lui; que les sujets français
-pouvaient, sans être coupables de relations criminelles, lui offrir
-leur épée; qu'il n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît
-à incriminer la lettre du général Exelmans; que le général étant au
-service, et ne devant pas ignorer les sentiments de la cour de France
-à l'égard de la cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser
-d'une conduite peu discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par
-conséquent de lui infliger une réprimande, mais rien au delà.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette affaire momentanément assoupie.</span>
-Bien
-qu'il partageât l'irritation des princes contre le général Exelmans,
-le Roi finit par comprendre les raisons du ministre de la guerre, et
-par admettre la réprimande comme la plus grave des peines à infliger.
-En conséquence le ministre de la guerre fit appeler le général
-Exelmans, lui adressa quelques reproches, et pour le moment cette
-affaire, destinée plus tard à un retentissement funeste, fut étouffée
-grâce à la sagesse du général Dupont en cette circonstance.</p>
-
-<p>Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de
-leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général
-Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent
-grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief (p.~356) du même genre.
-Le général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère
-emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes,
-fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les
-calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et
-partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France.
-Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en
-traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour
-attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on
-persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries,
-de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux
-chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux
-Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Vandamme expulsé des Tuileries.</span>
-On lui
-refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en
-quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui
-avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi
-traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de
-fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour
-les reproduire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.</span>
-Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de
-l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges
-Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de
-Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver
-les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et
-dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin
-(p.~357) de dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de
-réflexions amères et violemment exprimées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.</span>
-Tandis que les jeunes officiers sans emploi s'agitaient
-tumultueusement dans Paris, il y en avait un, vivant solitairement et
-modestement, c'était Carnot, resté après la défense d'Anvers
-inspecteur du génie, présenté même au Roi, mais ayant fui la cour et
-les révolutionnaires dans l'un des quartiers les plus reculés de la
-capitale. Médiocrement sensible aux disgrâces des militaires qu'il
-regardait comme étant des étourdis pour la plupart, mais révolté de la
-manière dont on se comportait à l'égard des anciens patriotes tandis
-qu'on anoblissait des chefs de chouans, esprit vigoureux mais peu
-juste, honnête homme plein d'orgueil, égaré par les passions et
-surtout par la logique de la Révolution, Carnot était convaincu qu'il
-avait eu le droit, et même la raison pour lui en condamnant Louis XVI.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son mémoire au Roi sur le régicide.</span>
-Il conçut donc l'étrange idée de traiter la question du régicide, et
-de la traiter en s'adressant au Roi lui-même, dans un mémoire dont il
-ne savait pas encore quel usage il ferait, mais dont la composition
-seule était pour lui une sorte de soulagement. Dans ce mémoire écrit
-avec vigueur, amertume, ironie, sans outrage toutefois pour l'autorité
-royale, il discuta cette affreuse question du régicide, en
-reproduisant les arguments qui avaient eu cours dans le sein de la
-Convention.&mdash;Les rois étaient-ils inviolables? C'était, disait-il, une
-question grave, diversement jugée dans tous les temps et tous les
-pays, même dans la Bible. En tout cas (p.~358) cette inviolabilité
-souffrait bien des exceptions, car on ne pouvait prétendre que des
-monstres tels que Néron et Caligula fussent inviolables pour leurs
-peuples. Au surplus, la nation française en nommant la Convention
-avait donné à ses membres la mission de juger Louis XVI. L'avaient-ils
-bien ou mal jugé? C'était à l'histoire seule à prononcer, mais en tout
-cas ses juges n'avaient à rendre compte de leur jugement à aucune
-autorité sur la terre. Ils avaient pu se tromper, mais ils s'étaient
-trompés de bonne foi, et dans toutes les occasions ils avaient fait
-preuve d'un intrépide amour de leur pays. Maintenant on s'attaquait à
-eux, on les qualifiait de criminels, et au nom de qui? à quel titre?
-<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation contenue dans ce mémoire.</span>
-La France avait par des milliers d'adresses confirmé leur jugement, et
-élevé aux plus hautes fonctions les juges de Louis XVI; la
-qualifierait-on elle-même de régicide, ou de complice du régicide? Ce
-n'était pas tout: l'Europe avait incliné son épée devant ces hommes,
-signé avec eux des traités comme celui de Bâle; appellerait-on aussi
-l'Europe régicide? Enfin quels étaient ces accusateurs, revenant
-aujourd'hui de l'étranger pour outrager ceux de leurs compatriotes qui
-avaient combattu vingt-cinq ans pour la France et pour la liberté?
-C'étaient ces mêmes émigrés qui, au lieu de faire à Louis XVI un
-rempart de leurs corps, s'étaient enfuis sous prétexte d'aller faire
-la guerre sur le Rhin, et qui au crime de porter les armes contre leur
-pays, avaient ajouté l'énorme faute de soulever contre Louis XVI un
-orage de colère sous lequel cet infortuné roi avait succombé.</p>
-
-<p>(p.~359) Telle était la terrible logique de l'ancien conventionnel, de
-laquelle il n'y avait qu'une chose à conclure, c'est qu'au milieu de
-ces temps formidables, plus forts que les âmes les plus fortes, tout
-le monde avait failli, et que le mieux était de couvrir tout le monde
-de l'oubli de la Charte. Malheureusement, l'oubli promis par un parti,
-invoqué par l'autre, n'était en réalité du goût d'aucun des deux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Publicité donnée à ce mémoire.</span>
-Il paraît que Carnot ne destinait pas à l'impression l'écrit que nous
-venons d'analyser, mais qu'aveuglé par ses préjugés révolutionnaires
-il croyait pouvoir le faire parvenir au Roi, et traiter ainsi la
-question du régicide en tête-à-tête avec le frère de Louis XVI.
-Quoique solitaire, il fréquentait certains régicides, tels que MM.
-Garat, Fouché, et quelques autres, et il leur communiqua son mémoire,
-par le besoin qu'il avait de s'épancher. Le donner à lire, c'était
-s'exposer à le voir bientôt publier, et en tout cas, s'il voulait de
-la discrétion, ce n'était pas un homme comme M. Fouché qu'il fallait
-prendre pour confident. À peine communiqué à quelques personnes, le
-mémoire fut copié, imprimé, et en très-peu de jours répandu autant que
-l'avait été le fameux rapport de M. Necker sur les finances. C'est par
-milliers qu'il fut reproduit en France et à l'étranger. Il répondait,
-en effet, à toutes les passions du moment, à l'irritation des
-révolutionnaires encore très-nombreux, à celle des acquéreurs de biens
-nationaux bien plus nombreux que les révolutionnaires, au
-mécontentement des militaires et des fonctionnaires sans emploi;
-(p.~360) il plaisait même au parti libéral, qui n'approuvait pas
-cependant le régicide, mais qui voyait dans ce mémoire une juste
-représaille de toutes les inconvenances commises par l'émigration.
-Enfin, l'émigration elle-même, dans sa colère, avait voulu lire un
-écrit dont tout le monde parlait. C'était assez pour que le mémoire de
-Carnot fût en quelques jours connu de la France et de l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation qu'en éprouve le parti royaliste.</span>
-Comme il fallait s'y attendre, il produisit une sorte de fureur dans
-le parti de l'émigration. Ce parti répondit, et la réponse, sous le
-rapport de la justice et de la mesure, ne resta pas au-dessous de
-l'attaque.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponses virulentes à Carnot.</span>
-On dit à Carnot qu'il y avait des hommes qui, s'ils avaient
-quelque sens, se tiendraient pour bien heureux de l'impunité dans
-laquelle une bonté sans bornes les laissait vivre; qu'ils devraient
-s'en contenter, chercher un asile dans l'obscurité la plus profonde,
-et mériter de la sorte, sinon l'indulgence, impossible pour un crime
-comme le leur, au moins l'oubli, qu'on leur avait promis, qu'on
-voulait bien leur accorder, à condition qu'ils ne se rappelleraient
-pas sans cesse à l'exécration des contemporains, et qu'à des actes
-abominables ils n'ajouteraient pas des apologies plus abominables
-encore; que, du reste, leurs écrits valaient leurs actes; qu'il y
-avait tel d'entre eux qu'on avait eu la faiblesse de distinguer de ses
-pareils, en lui supposant un peu de droiture et de sens, mais que la
-puérilité de ses raisonnements en égalait l'odieux; que décidément les
-auteurs du 21 janvier se valaient tous; mais qu'ils devaient enfin
-songer à se soustraire aux regards du monde indigné, et se résigner,
-après (p.~361) avoir versé le sang des pères, à respecter au moins le
-repos des fils.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Procès aux libraires propagateurs du mémoire de Carnot.</span>
-On ne s'en tint pas à ces invectives, et le gouvernement commença une
-instruction contre le mémoire de Carnot. On appela l'auteur qui avoua
-fièrement son écrit, en ajoutant qu'il était étranger à sa
-publication, et qu'on crut sur sa parole, car on l'estimait plus qu'on
-ne voulait en convenir. Puis on s'adressa à plusieurs libraires
-suspects de se prêter à des publications clandestines, et on chercha
-les preuves de la part qu'ils avaient pu prendre à la propagation du
-mémoire incriminé. Ils furent mis tous en jugement, ce qui ne
-contribua pas peu à augmenter l'agitation des esprits. Les <cite>votants</cite>,
-qui se réunissaient chez Fouché, chez Barras, s'émurent beaucoup, et
-firent de nouveaux pas vers les militaires, c'est-à-dire vers les
-bonapartistes, qui en faisaient chaque jour vers eux. Bientôt les
-incidents se multiplièrent, comme si une force fatale avait voulu
-pousser tout le monde et toutes choses à une crise prochaine.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles mesures non moins fâcheuses que les précédentes.</span>
-C'est avec peine, comme on l'a vu, que les émigrés se soumettaient à
-l'article de la Charte qui garantissait l'inviolabilité des ventes
-nationales. Aussi ne cessaient-ils de se plaindre, et de dire que les
-princes, satisfaits d'avoir tout recouvré en recouvrant la couronne,
-laissaient dans la détresse ceux qui s'étaient sacrifiés pour leur
-cause.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet de restituer les biens non vendus à leurs anciens
-propriétaires.</span>
-Les transactions particulières, sur lesquelles on avait
-beaucoup compté, et pour le succès desquelles on avait employé à la
-fois l'intimidation, les sermons violents, la confession même, ne
-donnaient pas de grands (p.~362) résultats, car les nouveaux
-acquéreurs entendaient être payés en rétrocédant leurs biens, et
-très-peu d'entre eux d'ailleurs consentaient à s'en dessaisir même à
-un prix raisonnable, surtout parmi les paysans. Voulant connaître
-leurs droits, ils allaient consulter, et on leur faisait comprendre
-que la Charte et les Chambres seraient pour eux une protection
-toute-puissante. Aussi tous ceux que le clergé n'avait pas vaincus en
-les inquiétant, restés fermes dans leur droit, ne prêtaient l'oreille
-à aucune proposition. Le gouvernement, sentant très-bien son
-impuissance en cette matière, mais voulant donner une satisfaction aux
-hommes qui se plaignaient de la stérilité de la Restauration pour eux,
-avait résolu depuis longtemps de rendre les biens non vendus. La
-quantité de ces biens restés dans les mains de l'État était assez
-considérable, et consistait surtout en bois. C'étaient trois ou quatre
-cent mille hectares de forêts d'une très-grande valeur. Quant à ces
-biens, la Charte ne les couvrait pas, puisqu'elle ne couvrait que les
-biens vendus.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ces biens appartenant spécialement aux grandes familles.</span>
-Une circonstance de cette restitution projetée la
-rendait particulièrement agréable au Roi et aux princes, c'est que les
-biens dont il s'agissait appartenaient pour la plupart aux grandes
-familles de France, familles qu'ils connaissaient, avec lesquelles ils
-vivaient, et celles-là contentées, les criailleries les plus
-incommodes devaient être réduites au silence. Le projet fut donc
-arrêté en principe, et on s'occupa d'en rédiger les dispositions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y aurait eu une mesure plus juste à proposer, laquelle
-eût embrassé toutes les misères des émigrés.</span>
-Si dans cette restitution on avait apporté un véritable esprit de
-justice, on aurait songé à une tout (p.~363) autre mesure que celle
-dont on avait la pensée. Ce n'étaient pas en effet les grandes
-familles, qui par leurs imprudences avaient contribué à rendre la
-révolution plus violente, qu'il fallait plaindre le plus. C'étaient
-ces nombreux émigrés de la petite noblesse et de la bourgeoisie, qui,
-entraînés presque à leur insu dans le commun désastre, avaient payé
-nos funestes divisions quelquefois de leur tête, et presque toujours
-de leur patrimoine. Ceux-là méritaient un véritable intérêt, mais il
-fallait le leur témoigner à eux ou à leurs familles sans ébranler
-l'État, sans commettre de nouvelles injustices, aussi graves que
-celles qu'on voulait réparer, et de manière à soulager ceux qui
-étaient le plus à plaindre et le moins à blâmer. Le principe d'une
-indemnité accordée par l'État, non pas à quelques-uns, mais à tous, et
-prise en grande partie sur les domaines dont il était resté
-possesseur, aurait pu être posé dès cette époque, et immédiatement
-appliqué. On aurait pu calculer cette indemnité de façon que les plus
-pauvres fussent les mieux traités; on aurait pu combiner en même temps
-une opération financière basée sur les trois ou quatre cent mille
-hectares de bois que l'État avait encore dans ses mains, et auxquels,
-lorsque la situation des finances l'eût permis, on aurait
-successivement ajouté deux ou trois cents millions fournis par le
-Trésor, et on aurait ainsi accompli une &oelig;uvre non pas seulement de
-réparation, mais de pacification. Les anciens propriétaires étant
-indemnisés, sinon à leur gré, du moins dans la mesure du possible,
-auraient perdu tout prétexte de rechercher les nouveaux acquéreurs,
-et ceux-ci auraient (p.~364) possédé en repos. Une des plus grandes
-causes de perturbation, la plus grande peut-être, aurait ainsi disparu
-sur-le-champ.
-<span class="sidenote" title="En marge">On ne songe qu'à satisfaire les grandes familles de
-l'émigration.</span>
-Mais on n'en eut même pas l'idée<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Satisfaire tout de
-suite les plus anciennes familles, les moins intéressantes par le
-malheur, les plus incommodes par leurs cris incessants, fut la seule
-pensée qui se présenta à l'esprit des princes. On avait dans les mains
-le domaine forestier de ces familles, et on ne songea qu'à le leur
-rendre, pour les contenter, pour les faire taire, sans réfléchir qu'on
-se démunissait d'un gage précieux, qui aurait pu servir de base à une
-opération générale embrassant toutes les misères.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la loi projetée pour la restitution des
-biens non vendus.</span>
-La loi, rédigée par une commission dont M. Ferrand était le président,
-fut portée au Conseil et discutée. Le principe consistait à rendre
-purement et simplement les biens que l'État n'avait point aliénés.
-Mais ce principe, en apparence si simple, offrait dans l'application
-de sérieuses difficultés. Ainsi les communes possédaient une quantité
-considérable de ces biens non vendus, lesquels étaient affectés au
-service des hospices. La Caisse d'amortissement en possédait également
-qui servaient de gage aux rentes sur l'État. Reprendre ceux des
-communes, c'était dépouiller les pauvres et les malades; reprendre
-ceux de la Caisse d'amortissement, c'était ébranler le crédit. Malgré
-leur bonne volonté les auteurs du projet renoncèrent à cette reprise,
-et se résignèrent à ne donner que de vagues espérances aux
-propriétaires de cette portion des biens (p.~365) non vendus. Il y
-avait aussi des biens de cette espèce qui étaient affectés à des
-services publics, comme les hôtels occupés par diverses
-administrations, et les objets d'art transportés dans les musées. Par
-exemple une partie du musée d'artillerie pouvait être revendiquée par
-la maison de Condé, et on la savait disposée à exercer son droit de
-revendication. Il serait résulté de ces restitutions de nombreux
-inconvénients qu'il fallait éviter, et il fut décidé que l'État
-garderait les biens de cette catégorie, immobiliers ou mobiliers, à
-condition d'en payer la valeur aux anciens propriétaires. On décida
-même qu'un fonds serait fait au budget pour cet objet. Ces difficultés
-résolues, il s'en présenta une dont l'importance d'abord inaperçue se
-révéla tout entière après quelques instants de réflexion. Une
-disposition du projet considérait comme appartenant aux anciens
-propriétaires les décomptes dus au Trésor par les nouveaux acquéreurs.
-Le principe posé que l'État devait restituer comme mal acquis tout
-bien dont il disposait encore, voulait en effet que les portions de
-prix qui lui restaient dues fussent dévolues à ceux que l'on appelait
-les propriétaires légitimes. Mais comme les lois sur les biens
-nationaux, rendues au fur et à mesure de la dépréciation des
-assignats, étaient fort compliquées, il n'y avait presque pas un
-acquéreur auquel le domaine ne pût susciter une querelle pour de
-prétendus décomptes restant à payer, et mettre les anciens possesseurs
-à sa place, c'était les mettre en position d'entamer un procès
-universel contre les acquéreurs de biens nationaux. C'était les
-investir d'une arme redoutable, (p.~366) devant laquelle l'article
-préservatif de la Charte aurait probablement succombé.</p>
-
-<p>La disposition dont il s'agit aurait été admise sans objection, grâce
-à l'inattention des membres du Conseil, étrangers pour la plupart aux
-affaires, si la sagacité et la vigilance du ministre des finances n'y
-avaient mis obstacle. Il signala la portée de ce qu'on proposait, et
-le Conseil effrayé y renonça. M. Ferrand n'insista pas. La loi fut
-donc présentée aux Chambres avec les modifications qu'elle avait
-subies.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'exposé des motifs abandonné aux soins de M. Ferrand.</span>
-Malheureusement l'exposé des motifs, aussi important au moins que le
-texte de la loi, n'avait pas été soumis au Conseil. Le Roi lui-même ne
-l'avait pas lu. On s'en était fié aux sentiments et au talent de M.
-Ferrand, qui était un homme âgé, doux, instruit, sachant écrire, mais
-entêté, maladroit, et partageant toutes les opinions du royalisme
-extrême.</p>
-
-<p>Il avait rédigé son exposé des motifs dans un sentiment qui était le
-sien et celui de la cour, c'est qu'on faisait à peine ce qu'on devait
-en restituant les biens non vendus, c'est qu'il était douloureux de ne
-pouvoir faire davantage, c'est qu'il fallait, à défaut des
-satisfactions présentes qu'on n'avait pas le moyen d'accorder, donner
-à espérer des satisfactions futures, en un mot, faire tout ce qu'on
-pouvait dans le moment, en promettant pour l'avenir tout ce qui était
-actuellement impossible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Présentation du projet de loi.</span>
-M. Ferrand se rendit à la Chambre des députés accompagné de MM. de
-Montesquiou et Louis, et lut son exposé d'une voix sourde et traînante
-qui, pour le premier instant, en atténua l'effet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Esprit dans lequel est conçu l'exposé des motifs.</span>
-Dans cet exposé,
-particulièrement adressé aux émigrés, la (p.~367) royauté s'excusait
-de ne pas faire davantage pour eux, et ce qu'elle faisait, de le faire
-si tard. Mais au lendemain d'une effroyable révolution on trouvait le
-sol hérissé d'obstacles, lorsqu'on voulait rentrer dans les sentiers
-de la justice et de la vérité. On ne pouvait accomplir le bien qu'avec
-ménagements, qu'avec lenteur. Sans doute, disait M. Ferrand, le Roi
-<em>jouissait du bonheur de ceux auxquels il allait rendre leurs
-propriétés, mais il avait besoin de cette jouissance pour adoucir le
-regret qu'il éprouvait de ne pouvoir donner à cet acte de justice
-toute l'extension qui était au fond de son c&oelig;ur</em>. Mais il espérait
-que, grâce à la sagesse de son administration, grâce à l'ordre
-introduit dans les recettes et les dépenses publiques, un jour
-viendrait où l'heureux état des finances diminuerait successivement
-les pénibles exceptions commandées par les circonstances actuelles.&mdash;</p>
-
-<p>La vivacité de ces regrets, indiquant combien la royauté était obligée
-de se faire violence pour rester fidèle à la Charte, et ces vagues
-espérances si mal définies, donnant beaucoup à espérer aux uns, dès
-lors beaucoup à craindre aux autres, ne pouvaient que produire une
-impression fâcheuse. Un passage de ce fatal exposé causa une sensation
-bien autrement grande, et cette sensation fut celle d'une offense à la
-nation tout entière. Cherchant fort maladroitement à apprécier le
-mérite moral de ceux qui avaient émigré, et de ceux qui étaient restés
-en France, M. Ferrand ajoutait: «Il est bien reconnu aujourd'hui qu'en
-s'éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n'avaient
-jamais eu l'intention de s'en séparer que passagèrement. (p.~368)
-Jetés sur les rives étrangères, ils pleuraient sur les calamités de la
-patrie qu'ils se flattaient toujours de revoir. Il est bien reconnu
-que les régnicoles comme les émigrés appelaient de tous leurs v&oelig;ux
-un heureux changement, alors même qu'ils n'osaient pas encore
-l'espérer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impression produite par une phrase relative aux Français
-qui avaient suivi la <em>ligne droite</em>.</span>
-À force de malheurs et d'agitations, tous se retrouvaient
-donc au même point, tous y étaient arrivés, <em>les uns en suivant une
-ligne droite sans jamais en dévier, les autres après avoir parcouru
-plus ou moins les phases révolutionnaires</em> au milieu desquelles ils
-s'étaient trouvés.»</p>
-
-<p>Ces mots, quoique prononcés d'une voix qui excitait peu les passions,
-produisirent une émotion singulière, émotion qui devait grandir
-successivement jusqu'à devenir un événement. Il était donc établi aux
-yeux de la royauté que les émigrés seuls avaient suivi la <em>ligne
-droite</em>, et que le reste des Français avait plus ou moins abandonné
-cette ligne. Ainsi la nation tout entière d'abord, sauf vingt ou
-trente mille individus, avait dévié! Ainsi tous ceux qui étaient morts
-pour arracher la France à des démagogues furieux avaient dévié! Ainsi
-Malesherbes qui n'avait pas suivi les princes, et qui mourait pour
-avoir défendu le Roi, Boissy d'Anglas, qui demeurait noblement à sa
-place devant la tête ensanglantée de Féraud, avaient dévié! Le roi
-Louis XVI lui-même n'était excusable que parce qu'il avait échoué dans
-le voyage de Varennes! Ainsi tous ceux qui avaient si habilement
-administré la France depuis vingt années, tous ceux qui étaient morts
-par centaines de mille pour l'arracher aux mains des (p.~369)
-étrangers, ou pour la porter au faîte de la gloire, ceux-là avaient
-dévié! Desaix, Kléber, Marceau, Lannes, n'étaient tous que des égarés
-ayant dévié de la <em>ligne droite</em>! Il n'y avait que les hommes qui,
-vingt-cinq ans durant, avaient ou intrigué, ou prié sans cesse le ciel
-pour que la France fût enfin vaincue et envahie, il n'y avait que
-ceux-là qui eussent suivi le droit chemin!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet toujours croissant de cette phrase célèbre.</span>
-Ces réflexions se présentèrent d'abord confusément aux esprits, mais
-le lendemain plus clairement, le surlendemain plus clairement encore,
-et l'impression, forte le premier jour dans l'assemblée, plus forte
-les jours suivants, ne cessa d'aller croissant. De l'assemblée elle
-passa dans le public, de Paris dans les provinces. Propagée par une
-presse que la censure contenait à peine, elle devint bientôt aussi
-vive qu'universelle. D'ailleurs la parole malheureuse de M. Ferrand
-prêtait à toutes les applications que la malveillance en pouvait
-faire. La <em>ligne droite</em> devint tout à coup un proverbe: on était de
-la <em>ligne droite</em> ou de la <em>ligne courbe</em>, c'est-à-dire on avait la
-vraie vertu si on avait émigré; on était plus ou moins excusable, mais
-seulement excusable, si on n'avait pas émigré. Et, bien que la
-malveillance exagérât singulièrement le sens qu'il fallait attribuer à
-ces paroles, dans lesquelles M. Ferrand avait mis moins d'intention
-qu'on n'en cherchait, il était malheureusement certain qu'au fond
-c'était la manière de penser du Roi, des princes et de l'émigration.
-Ainsi, par exemple, en posant au sein du Conseil royal les règles
-d'après lesquelles on fixerait les pensions des officiers émigrés,
-les princes (p.~370) n'avaient pas manqué de distinguer entre les
-émigrés eux-mêmes. Il ne suffisait pas d'avoir suivi le Roi, d'avoir
-servi dans le corps de Condé, pour avoir droit à toutes les
-récompenses: mais si on était rentré, rentré sans l'approbation des
-princes, les titres diminuaient et les pensions devaient être
-calculées en conséquence. Ce n'était donc pas la nation seule qui se
-trouvait en dehors du grand mérite d'avoir émigré, c'étaient, dans
-l'émigration elle-même, ceux qui fatigués d'un exil de dix années, et
-jugeant que la France pacifiée par le Premier Consul était une patrie
-digne encore d'être chérie et habitée, c'étaient ceux-là qui avaient
-dévié aussi à quelque degré, degré parfaitement appréciable, et que la
-commission chargée de récompenser les services par des pensions,
-devait préciser avec soin.</p>
-
-<p>À l'instant même la conviction universelle du pays fut qu'on avait un
-gouvernement composé d'émigrés, qui en éprouvait tous les sentiments,
-et qui en aurait la conduite si on le livrait à lui-même. Ce jugement
-sans être une condamnation définitive, était un fatal commencement de
-désaffection. Il restait les Chambres, sur lesquelles on pouvait
-compter pour arrêter ce gouvernement, et sinon pour lui inspirer des
-sentiments nationaux, ce qui ne dépendait pas d'elles, du moins pour
-lui en faire entendre le langage. Les Chambres, comme on l'espérait,
-ne manquèrent pas à leur mission.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les bureaux de la Chambre demandent la suppression ou au
-moins le blâme de l'exposé des motifs.</span>
-Tous les bureaux accueillirent la loi comme un acte de justice, car le
-parti libéral lui-même voulait sauvegarder de la Révolution ses
-principes, et non ses excès. Mais en accueillant la loi comme un
-(p.~371) acte de justice ils manifestèrent une véritable indignation
-contre l'exposé des motifs, demandèrent sa suppression, la censure du
-ministre qui l'avait écrit et prononcé, et une protestation publique
-contre son langage anti-national.</p>
-
-<p>La commission chargée de l'examen de la loi, toute pleine de
-l'irritation exprimée dans les bureaux, agit sous l'impulsion de ce
-sentiment. Elle accepta la loi sauf quelques changements,
-insignifiants quant à son dispositif, mais importants quant à sa
-portée morale. Ainsi au mot <em>restitution</em> elle substitua le mot
-<em>remise</em>, qui faisait disparaître l'idée d'un droit des émigrés sur
-les biens qu'on leur rendait. L'État les ayant encore dans les mains
-les leur livrait, pour faire cesser immédiatement les souffrances
-qu'il était en son pouvoir de soulager. Quant aux biens qui se
-trouvaient affectés à un service public, comme celui des hospices ou
-de l'amortissement, et que la loi exceptait <em>quant à présent</em> de la
-restitution, on supprima le mot <em>quant à présent</em> qui rendait
-l'exception provisoire, et on retira ainsi toute promesse pour
-l'avenir. On enjoignit au rapporteur de faire de son rapport la
-contre-partie exacte de l'exposé de motifs du ministre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport sévère de M. Bedoch.</span>
-Ce rapporteur, qui était M. Bedoch, se fit entendre à la Chambre le 17
-octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit.
-Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la
-confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre,
-lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi
-de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des
-(p.~372) torts et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait
-être établie d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la
-conduite de ceux qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les
-malheurs de la royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on
-ne le devrait pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une
-seule famille, toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on
-ne devait pas pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions
-blessantes. On parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son
-c&oelig;ur; mais il ne pouvait avoir au fond de son c&oelig;ur que la ferme
-volonté de tenir ses promesses, et entre ces promesses il n'y en avait
-pas de plus sacrée que celle de faire respecter les propriétés de
-toute origine. Quant à l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les
-émigrés seraient mieux traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer
-que l'impôt ne serait jamais affecté qu'aux besoins de l'État.&mdash;</p>
-
-<p>Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une
-leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi,
-tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en
-demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui
-appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée
-aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas
-accorder cette dernière distinction.</p>
-
-<p>M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion
-favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du
-journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que (p.~373)
-la Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait
-refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des députés s'associe au rapport.</span>
-À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour
-subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à
-la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation,
-ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait
-donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui
-l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et
-qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la
-Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu
-un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se
-prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois
-l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1814.</span>
-La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse,
-remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de
-violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à
-désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la
-Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à
-chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution
-tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux
-journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet
-orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M.
-Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était
-de s'emparer des biens (p.~374) non vendus, d'en faire la base d'une
-opération financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas
-une seule classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement
-les plus pauvres.
-<span class="sidenote" title="En marge">La loi adoptée avec des amendements.</span>
-On n'accueillit point cette proposition, et on vota
-la loi avec les amendements de la commission, après une censure
-presque unanime du discours de M. Ferrand.</p>
-
-<p>Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents
-relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux
-écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des
-princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la
-loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur
-la <em>ligne droite</em>, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de
-novembre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et
-de novembre.</span>
-L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les
-premières discussions législatives, et notamment après le vote des
-mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place
-à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis
-opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier
-se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement
-compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les <em>votants</em>, mais
-des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés,
-et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions
-de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la
-censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres,
-et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver
-approchant, beaucoup de personnages étaient revenus (p.~375) dans la
-capitale. La police les suivait de l'&oelig;il avec une extrême défiance.
-C'étaient MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de
-Rovigo, Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui
-naturellement vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés
-des maladresses d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On
-aurait voulu leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils
-étaient en effet si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se
-permettant de réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les
-militaires, de peur d'éveiller des soupçons.
-<span class="sidenote" title="En marge">Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.</span>
-Néanmoins une
-circonstance occupait beaucoup la police, et, bien qu'elle ne
-signifiât rien en réalité, elle était l'objet de toute sa sollicitude,
-c'était la présence de quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû
-être dans leurs gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns
-après les autres, du reste par hasard et sans intention politique. On
-citait les maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal
-Soult était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas
-bien dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le
-commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que
-parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort
-paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir
-ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de
-naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence
-où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné
-à Paris que quelques jours; le maréchal (p.~376) Ney y était resté.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soudain mécontentement du maréchal Ney.</span>
-Ce
-maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord
-accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu
-mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la
-faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations,
-situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à
-ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne.
-La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était
-cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la
-regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée
-de beaucoup d'amertume.
-<span class="sidenote" title="En marge">Diverses causes de ce mécontentement.</span>
-En effet, les flatteries affectées dont il
-avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et
-sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et
-orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la
-cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle
-avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable
-époux<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise
-humeur du maréchal.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington en est une.</span>
-Le duc de Wellington, devenu ambassadeur
-d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule
-faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler
-complaisamment au milieu de la cour (p.~377) de France sa gloire
-célébrée avec affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le
-déchaînement contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les
-rigueurs du traité de Paris, était universel. La ruine de Washington,
-qui venait d'être incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait
-entre l'Angleterre et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un
-tel point qu'il avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De
-plus on avait vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux
-à Bruxelles. Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et
-le public, comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain,
-en était profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que
-la police était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord
-Wellington des offenses populaires.</p>
-
-<p>Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient
-aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique
-était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.&mdash;Cet homme,
-disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en
-Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il
-pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la
-fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce
-qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet
-ennemi acharné de la France!...&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.</span>
-La généreuse colère qu'éprouvait le
-maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était
-même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé
-depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal (p.~378) Davout
-enfermé, comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait
-rédigé sur sa conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait
-démontré jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était
-poursuivi, et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le
-Roi, au lieu de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction
-qui lui était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que
-le mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour
-qu'il fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il
-fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans
-l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny.
-Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne
-paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans
-être entouré d'agents fort incommodes.</p>
-
-<p>Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une
-des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils
-disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour
-l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait
-qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter
-leurs réclamations au pied du trône.</p>
-
-<p>On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait
-flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut
-pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir
-de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse
-tête de Ney! Il fallait pour cela de (p.~379) nouveaux désastres, et
-une immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de
-Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les
-Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait
-pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude
-allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente
-cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65
-francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière
-s'améliorât à vue d'&oelig;il, que les impôts indirects commençassent à
-rentrer, que les <em>reconnaissances de liquidation</em> eussent cours sur la
-place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était
-profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause
-de ce subit ébranlement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les
-partis.</span>
-M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire,
-ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs
-v&oelig;ux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que
-leurs v&oelig;ux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en
-voie de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits,
-contribuer même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les
-uns et les autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les
-Bourbons, révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la
-liberté, seule garantie possible des droits et de la sécurité de tous.
-Il donnait ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de
-sages et utiles leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans
-des articles insérés au <cite>Journal des Débats</cite>, ou dans des brochures,
-que (p.~380) le Roi avait loués publiquement. Mais rien ne calmait
-l'inquiétude qu'on éprouvait, et la peur qu'on se faisait
-réciproquement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Peur que les partis se font les uns aux autres.</span>
-Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre
-l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs
-complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les
-révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes,
-étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents
-chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le
-Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le
-gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus
-notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution,
-probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis
-proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime.
-<span class="sidenote" title="En marge">Complots qu'ils s'imputent.</span>
-De leur
-côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets,
-étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris,
-ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et
-pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles
-appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille
-royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de
-France, proclamer Napoléon I<sup>er</sup> ou Napoléon II, et commencer un
-nouveau règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une
-seconde fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la
-guerre avait créés, que la paix ne pouvait satisfaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.</span>
-Ce vaste
-complot, selon eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat,
-(p.~381) récemment réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes
-les conspirations qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de
-Napoléon étaient sans bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de
-son implacable activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il
-n'avait été plus grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de
-l'île si chétive qui lui servait d'asile, car tandis que la haine
-essayait d'en faire un vil scélérat sans génie et sans courage, la
-peur en faisait un géant infatigable, intarissable en ressources, et
-toujours en mesure et à la veille de bouleverser le monde. Il avait,
-disait-on, emporté des trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait
-le fil de toutes les trames européennes, surtout à Vienne, où les
-puissances étaient en ce moment assemblées dans un congrès universel.
-Il y soufflait le feu de la discorde, il y tenait asservie à son génie
-la faiblesse de son beau-père, et il allait se mettre à la tête des
-armées autrichiennes pour fondre sur les Bourbons de France et
-d'Espagne. D'autres fois on le disait évadé pour aller commander les
-armées américaines contre l'Angleterre, ou les armées turques contre
-l'Europe, ou les armées napolitaines contre l'Autriche, car les
-contradictions ne coûtaient guère. On le voyait partout en un mot, et
-la peur de ses ennemis le dédommageait bien des efforts que faisait
-leur haine pour le rapetisser.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux
-autres.</span>
-De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y
-avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots
-les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables
-complots que des projets mûrement concertés (p.~382) entre chefs et
-exécuteurs s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et
-ayant fixé ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à
-ceci, il n'en existait rien. Sans doute il était impossible de nier
-que s'ils l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant,
-et que s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se
-seraient volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée
-et de la Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs
-adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des
-propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux
-révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans
-doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient
-pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en
-auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il
-est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se
-conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force
-publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce
-qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire,
-et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants
-qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une
-parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des
-partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs
-propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait
-ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit
-debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture,
-convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la (p.~383) police
-épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la
-garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces
-disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait
-ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Il y avait
-telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient
-croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale
-qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics
-au grand détriment des finances.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La police de Monsieur exagère le mal, que la police du
-gouvernement cherche à atténuer.</span>
-La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot,
-ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort
-restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à
-quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité.
-Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi
-incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur
-un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était
-inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un
-matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui
-disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une
-catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme
-toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se
-laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et
-tombait dans une sorte de perplexité.</p>
-
-<p>(p.~384) Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient
-cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal,
-et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la
-difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était
-celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à
-ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la
-masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien
-général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en
-prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère,
-ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre,
-ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et
-c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer
-constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la
-couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux
-au plus, et s'en fier à eux.
-<span class="sidenote" title="En marge">On s'en prend aux ministres des difficultés de la
-situation, et particulièrement au ministre de la guerre.</span>On était loin de songer à ce moyen, et on
-s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres
-individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne
-tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne
-savait ni la dominer, ni la satisfaire!...&mdash;Tel est le prix réservé
-aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce
-court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien
-intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades,
-dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et
-les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres.
-Il n'aurait pas commis une (p.~385) seule faute, ce qui était
-impossible dans sa situation, qu'il eût difficilement satisfait
-l'armée, à laquelle il fallait imposer de cruelles réductions, et
-faire endurer un régime déplaisant pour elle. Cependant, des fautes,
-il en avait commis, et de graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé
-à les commettre? les princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes
-en créant la maison militaire, en prodiguant les grades pour services
-d'émigration, etc. Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se
-produisant, les princes s'en prenaient au ministre trop complaisant
-qui les avait commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait
-danger à laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait
-rien, n'en sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses
-neveux qui s'en mêlaient beaucoup.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal
-faite.</span>
-Il était un sujet sur lequel le Roi écoutait moins facilement les
-observations qu'on lui adressait, d'abord parce qu'elles venaient de
-son frère, ensuite parce qu'il avait assez de perspicacité pour
-apercevoir leur peu de fondement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi ne veut pas l'en croire.</span>
-On lui disait que la police était
-mal faite, déplorablement faite, que M. Beugnot, dont on ne niait pas
-l'esprit, n'y connaissait rien, qu'il était dupe des bonapartistes, et
-que, sans le vouloir, il trompait le Roi et allait perdre la
-monarchie. Louis XVIII était impatienté de ces propos au dernier
-point, parce que dans ces remontrances il voyait son frère tout
-entier, toujours disposé à se mêler des affaires, et toujours la dupe
-des intrigants de tous les régimes. Le Roi lisait régulièrement les
-rapports de M. Beugnot, rapports spirituels, amusants, adroitement
-flatteurs, (p.~386) offrant un tableau piquant des personnages
-contemporains. Son bon sens les lui faisait juger vrais, sa malice
-s'en égayait, et son amour-propre y trouvait son compte. Mais Monsieur
-voulait lui persuader que M. Beugnot l'occupait de commérages, et
-qu'un seul homme en France, si on osait se confier à lui, saurait
-faire la police et sauver la royauté. Cet homme, le croirait-on, était
-le régicide Fouché! Monsieur qui, sans haïr les personnes, ne savait
-jamais leur rendre justice, faute de discernement et d'impartialité,
-était devenu tout à coup non-seulement impartial, mais indulgent,
-amical même, pour M. Fouché. Celui-ci, comme nous l'avons déjà dit,
-était absent de Paris au moment de la révolution de 1814, et depuis
-cherchait à ressaisir son rôle manqué en se mêlant de toutes les
-choses auxquelles on souffrait qu'il mît la main.
-<span class="sidenote" title="En marge">Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.</span>
-Monsieur, lorsqu'il
-avait eu besoin d'être investi de la lieutenance générale du royaume
-par le Sénat, avait trouvé M. le duc d'Otrante officieux, empressé,
-adroit, dépourvu quoique régicide de haine contre les Bourbons, et au
-contraire très-désireux de leur plaire, autant au moins que de tirer
-le Sénat d'embarras. Il en avait conçu aussitôt l'opinion la plus
-favorable, et il se sentait pour lui un penchant prononcé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.</span>
-Ces
-dispositions avaient été confirmées par les rapports des agents du
-pavillon Marsan. Parmi ces agents il y avait sans doute quelques
-royalistes, mais il s'y rencontrait en bien plus grand nombre de ces
-serviteurs de tous les régimes, que la police emploie, use, rejette
-quand ils sont usés, et qui, repoussés, (p.~387) vont offrir leurs
-services à qui leur donne le pain du jour, race abjecte, qu'un honnête
-homme ne fréquente que par obligation, quand il est chargé de veiller
-à la sûreté de l'État, mais dont il est trop heureux de repousser le
-contact, dès qu'il est déchargé des devoirs du gouvernement. Cette
-race, M. Fouché loin de la fuir, aimait passionnément à la fréquenter;
-il en était entouré sans cesse, la nourrissait souvent de ses deniers
-quand ceux de l'État n'étaient plus à sa disposition, recueillait par
-ce moyen le vrai et le faux, sans savoir toujours distinguer l'un de
-l'autre, aux renseignements obtenus de la sorte ajoutait ceux qu'il se
-procurait directement en visitant dans la même journée, et sans
-choquer aucun d'eux, MM. Carnot, de Lafayette, de Blacas, de Bassano,
-en voyant même les ministres étrangers dont la porte s'ouvrait devant
-le talisman des nouvelles, se donnait ainsi l'apparence d'un magicien
-instruit de tout, disposant de tout, ayant dans ses mains le secret,
-la confiance, la volonté de tous les partis, pouvant les contenir, les
-déchaîner à son gré, roi en un mot du chaos que seul il saurait
-débrouiller et gouverner.</p>
-
-<p>Ces agents que la police officielle repoussait, que le pavillon Marsan
-accueillait, étaient les prôneurs assidus de M. Fouché auprès du comte
-d'Artois, et avaient persuadé à ce prince de le recevoir. M. le comte
-d'Artois, cédant à son penchant pour l'intrigue, avait reçu M. Fouché,
-et avait été charmé de son entretien avec lui. M. Fouché, au lieu
-d'afficher, comme Carnot, l'orgueil du régicide, en avait au
-contraire affiché l'humilité et le repentir, s'était montré (p.~388)
-plein de respect, de soumission, avait témoigné un désir ardent de
-réparer les égarements de sa vie en soutenant et en sauvant les
-Bourbons; puis, se servant de sa connaissance des choses et des
-hommes, il avait ébloui le prince, et lui avait paru le sauveur auquel
-il fallait remettre le destin de la monarchie, de sorte que M. le
-comte d'Artois, idole du royalisme extrême, allait à l'extrême opposé,
-c'est-à-dire jusqu'à la région du régicide, chercher un intrigant sans
-principes pour lui accorder la confiance qu'il refusait aux plus
-respectables amis de la liberté.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois charmé de ses entretiens avec M.
-Fouché, voudrait lui confier le ministère de la police.</span>
-Aussi avait-il conçu l'idée de nommer
-le duc d'Otrante ministre de la police de Louis XVIII, et lui en
-avait-il donné l'espérance, presque la certitude. Le duc d'Otrante
-avait quitté le prince le c&oelig;ur plein de joie, et n'avait dissimulé
-à personne son désir et son espoir de rentrer bientôt au ministère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi s'y refuse.</span>
-Pourtant, M. le comte d'Artois s'était trop vanté, car il ne disposait
-pas des portefeuilles, et sa confiance éloignait plutôt qu'elle
-n'attirait celle de Louis XVIII. Le portefeuille promis plusieurs fois
-n'arrivant pas, M. Fouché piqué, allait dire dans Paris qu'on lui
-avait offert le ministère de la police et qu'il l'avait refusé. M.
-Beugnot, fort adroitement, racontait ces détails à Louis XVIII, et
-Louis XVIII se riait de son frère, quand il ne se fâchait pas de ses
-indécentes relations.</p>
-
-<p>Les deux ministres attaqués à la cour étaient donc celui de la guerre
-et celui de la police, le dernier n'ayant que l'emploi de directeur
-général, avec le titre de ministre d'État.
-<span class="sidenote" title="En marge">Perplexités du Roi à l'égard des changements proposés.</span>
-Le Roi, aimant le repos,
-détestant le changement, comprenant qu'on (p.~389) lui offrait des
-remèdes plus dangereux qu'utiles, s'entretenait avec M. de Blacas des
-obsessions dont il était l'objet, et le trouvait de son avis, car M.
-de Blacas avait du sens malgré ses passions, et d'ailleurs était
-volontiers de l'opinion de son maître. Néanmoins il était trop sincère
-pour cacher au Roi la vérité, et pour lui laisser ignorer qu'on se
-plaignait beaucoup du ministre de la guerre et du directeur de la
-police. Le Roi restait perplexe, et il aurait été fort agité s'il
-avait pu l'être, mais sa pesante personne apaisait son âme en pesant
-sur elle, et la faisait le plus souvent tourner à l'inertie.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Complot imaginaire de l'Odéon.</span>
-Le mois de novembre s'était passé en tiraillements intérieurs, qui du
-reste n'éclataient guère aux yeux du public, lorsque le mercredi, 30
-novembre, le Roi devant aller en grande pompe à une représentation
-théâtrale à l'Odéon, la police de Monsieur prit l'alarme, et courut
-remplir les Tuileries du bruit d'un complot dont l'exécution devait
-avoir lieu le jour même. Le complot, disait-on, consistait à enlever
-le Roi et la famille royale, à les précipiter dans la Seine ou à les
-transporter à l'étranger, et à changer ensuite le gouvernement.
-Quelques centaines d'hommes, audacieux et intrépides, sortis de
-l'armée, devaient exécuter ce coup de main. Ils étaient d'accord avec
-les chefs de parti, et tout était prêt pour tirer les conséquences de
-l'acte une fois accompli. La police officielle n'en savait rien, et
-pour les royalistes ardents c'était une raison d'y ajouter une foi
-entière. Le maréchal Marmont venait de prendre le service auprès du
-Roi, avec sa compagnie des gardes du corps. Il était crédule autant
-(p.~390) qu'il était léger; de plus, il détestait le général Dupont,
-parce que ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due,
-et qu'il avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un
-de ceux qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas
-dirigée, et qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. Le matin
-même du 30, éveillé par l'un de ces agents officieux qui troublaient
-ordinairement le sommeil de la cour, et initié à la connaissance du
-prétendu complot qui devait s'accomplir dans la soirée, il courut hors
-d'haleine chez le Roi, fit auprès de lui grand étalage de dévouement,
-sans toutefois remplir ce prince ni de trouble ni de gratitude, car
-Louis XVIII croyait médiocrement au danger qu'on lui signalait. Le
-maréchal fit monter ses gardes du corps à cheval, avertit le général
-Maison commandant la première division militaire, le général Dessoles
-commandant la garde nationale, lesquels se hâtèrent de mettre leurs
-soldats en mouvement, et se garda de faire dire un seul mot au
-ministre de la guerre, qui aurait dû être le premier informé. Les
-principaux personnages de la cour endossèrent leur habit militaire, se
-munirent secrètement d'armes de toute espèce, et l'on arriva à l'Odéon
-armé jusqu'aux dents. Les rues étaient pleines de troupes, les loges
-du théâtre d'uniformes, et on semblait assister à une revue plutôt
-qu'à une représentation théâtrale. Au milieu de ce déploiement
-d'uniformes un seul homme, le ministre de la guerre, arriva en habit
-noir, paraissant ne se douter de rien, et avec un air d'ignorance,
-d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés,
-(p.~391) tous les épouvantés, tous les gens à précautions.</p>
-
-<p>Le Roi fut applaudi comme il l'était toujours, et rentra sans avoir
-essuyé ni une attaque, ni une offense. Le lendemain les curieux qui
-étaient à l'affût des nouvelles, rirent aux éclats de cette chaude
-alarme, mais ceux qui prétendaient avoir sauvé le Roi, le maréchal
-Marmont en tête, s'indignèrent de l'incurie du ministre de la guerre
-et du directeur de la police. Ce fut dans toute la cour un
-déchaînement inouï, et comme après un temps d'agitation il faut un
-changement quelconque qui soulage les âmes, on exigea au moins une
-modification du ministère. Les neveux du Roi demandaient absolument un
-autre ministre de la guerre, et son frère un autre directeur de la
-police.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce complot supposé devient l'occasion des changements
-désirés.</span>
-Le Roi, fatigué, et finissant par croire qu'il avait couru un
-danger réel, céda, et consentit aux deux changements désirés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot remplacé à la police par M. d'André.</span>
-Pour la police, il ne voulut pas entendre parler du duc d'Otrante, et,
-laissant cette partie de l'administration en direction générale, la
-confia à M. d'André, ancien constituant, fonctionnaire instruit,
-laborieux, sage, correspondant des Bourbons pendant leur séjour en
-Angleterre, et par tous ces motifs inspirant au parti de l'émigration
-une suffisante sécurité. Mais en donnant à son frère la satisfaction
-d'éloigner M. Beugnot, Louis XVIII n'entendait pas sacrifier ce
-serviteur; il voulut l'élever au contraire, et lui confia le ministère
-de la marine qui venait de vaquer par la mort de M. Malouet, homme
-distingué et fort regrettable. M. Beugnot fut ainsi doublement
-récompensé de ses rapports (p.~392) spirituels et sensés, en étant
-déchargé de la police, et en devenant ministre à portefeuille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Subite faveur du maréchal Soult, et sa nomination au
-ministère de la guerre à la place du général Dupont.</span>
-Restait à trouver le ministre de la guerre. L'armée alors offrait deux
-hommes qui réunissaient au degré le plus éminent les rares qualités
-d'un ministre de la guerre, et chez lesquels l'autorité morale se
-joignait aux talents administratifs, c'étaient le maréchal Davout et
-le maréchal Suchet. Le maréchal Davout, devenu l'objet de toutes les
-haines de l'étranger et de l'émigration, était proscrit et impossible.
-Il était tout simple qu'on ne songeât point à lui. Le maréchal Suchet,
-enclin par la nature de son esprit à ce régime sagement libéral dont
-les Bourbons pouvaient être les fondateurs en France, fort caressé
-d'ailleurs par eux, avait été désigné plus d'une fois comme propre au
-ministère de la guerre. Il figurait même sans le savoir dans toutes
-les combinaisons ministérielles que le duc d'Otrante proposait à
-Monsieur. Mais extrêmement réservé, il n'avait pas donné d'assez
-grands témoignages de dévouement pour conquérir la bienveillance de la
-cour. Un homme duquel on ne l'aurait pas attendu, le maréchal Soult, y
-avait pleinement réussi. Il était en ce moment l'idole du parti
-royaliste, comme M. Fouché l'était de la coterie de M. le comte
-d'Artois. Voici comment il était parvenu tout à coup à ce haut degré
-de faveur.</p>
-
-<p>Maltraité d'abord pour avoir livré en pleine paix la bataille de
-Toulouse, et maltraité fort injustement, car il ignorait les
-événements de Paris lorsqu'il l'avait livrée, il avait commencé par
-jouer à Paris le rôle d'un mécontent, et d'un mécontent (p.~393)
-téméraire, tant ses propos étaient dépourvus de mesure. Le général
-Dupont, excellent homme, tâchant de conquérir des adhérents aux
-Bourbons, avait reçu, écouté le maréchal Soult, lui avait rendu
-l'espérance, et avec l'espérance un peu plus de calme. Bientôt ce
-ministre, poursuivant son &oelig;uvre, avait résolu de donner un
-commandement au maréchal Soult, afin de le rattacher définitivement
-aux Bourbons, et avait choisi pour lui l'Alsace d'abord, puis en y
-pensant mieux, la Bretagne, où l'on pouvait mettre à l'épreuve un
-fonctionnaire douteux. La fidélité de cette province était en effet de
-nature à conjurer tous les dangers, et de plus, à son contact, on
-pouvait juger si celui qu'on y envoyait était véritablement converti.
-Le calcul du ministre de la guerre avait pleinement réussi. Le
-maréchal Soult, entouré des plus ardents royalistes, les avait
-entièrement satisfaits, et s'était bientôt montré leur égal au moins
-en sentiments politiques, car il n'avait pas hésité à dire que la
-bonne cause depuis vingt-cinq ans avait été celle des Bourbons, que
-tous ceux qui en avaient servi une autre s'étaient trompés, mais
-qu'ils répareraient leur erreur par un dévouement sans bornes. Il ne
-s'en était pas tenu à ce langage, il était allé visiter le triste
-champ de bataille de Quiberon, et croyant y découvrir des ossements
-non ensevelis, ce qui arrive quelquefois sur les champs de bataille,
-il avait ouvert une souscription pour élever un monument aux officiers
-français morts dans cette fatale journée. Ils étaient à jamais
-regrettables sans doute les braves gens qui, employant si mal leur
-bravoure, (p.~394) avaient péri sur ce lugubre rivage de Quiberon;
-mais ce n'était pas le moment de réveiller un pareil souvenir, et on
-pouvait s'étonner surtout qu'il fût réveillé par le nouveau gouverneur
-de la Bretagne.</p>
-
-<p>L'étonnement avait été aussi grand dans l'armée que le contentement
-dans le parti royaliste. Le maréchal Soult avait paru une conquête
-précieuse, et méritant d'être achevée. Ayant été exclu de la pairie
-avec les maréchaux Masséna et Davout, il s'était rendu à Paris afin de
-la solliciter à la suite de la souscription pour le monument de
-Quiberon, et avait été fort mal accueilli de ses anciens camarades,
-mais très-bien de la cour tout entière. Il était ainsi dans l'attente,
-lorsque le portefeuille de la guerre était venu à vaquer. Il y eut une
-sorte d'unanimité pour le lui conférer sur-le-champ, malgré les
-prétentions du maréchal Marmont que personne ne considérait comme
-sérieuses. Le maréchal Soult joignant à une rare application au
-travail l'attitude du commandement, et tous les dehors de la fermeté,
-sembla un ministre de la guerre accompli. Ce choix remplit le public
-de surprise, la cour de joie et d'espérance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les ministres apprennent ces changements après qu'ils sont
-accomplis.</span>
-Ces diverses nominations furent publiées le 4 décembre par ordonnance
-royale. Le Roi y avait consenti plutôt qu'il ne les avait voulues.
-Chose singulière, mais naturelle en ce temps-là, et qui peint bien
-comment on comprenait le gouvernement constitutionnel à ses débuts, le
-Conseil royal apprit les changements ministériels peu d'heures avant
-le public. M. de Blacas, au nom du Roi, en informa ses collègues, qui
-en furent étonnés, mais qui ne purent (p.~395) pas craindre que
-l'harmonie du cabinet en fût fort altérée. M. de Blacas les manda par
-un courrier à M. de Talleyrand, déjà parti pour le congrès de Vienne,
-personnage principal qui aurait dû être l'auteur de ces modifications,
-et qui en était à peine le confident après qu'elles étaient
-accomplies. Enfin Louis XVIII répugnant aux explications avec les
-personnes, parce que son repos et la dignité royale en souffraient
-toujours un peu, ne voulut rien dire lui-même au général Dupont.
-Depuis la scène de l'Odéon il avait évité de le recevoir, alléguant
-pour s'en dispenser tantôt une indisposition, tantôt une promenade, et
-le 3 décembre, il lui envoya M. de Blacas pour lui redemander le
-portefeuille de la guerre, lui offrir une pension de 40,000 francs, et
-un commandement en province. M. de Blacas prit soin d'affirmer au
-général Dupont qu'il n'était pas l'auteur du changement qu'il venait
-lui annoncer, ce qui était vrai, surprit fort le général en lui
-nommant son successeur, et rapporta sa démission au Roi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Calme momentané et grandes espérances que les royalistes
-conçoivent de la nomination du maréchal Soult.</span>
-Ainsi se termina cette crise, par le renvoi du ministre de la guerre à
-qui on attribuait les mauvaises dispositions de l'armée, et par le
-changement du directeur de la police auquel on s'en prenait de
-conspirations imaginaires parce qu'il ne voulait pas y croire. Comme
-il arrive en pareil cas, un court moment de calme devait s'ensuivre,
-jusqu'à ce qu'on eût senti l'inanité du remède, et jusqu'à ce que se
-réalisât cette sinistre prophétie de Napoléon: <cite>Les Bourbons vont
-pacifier la France avec l'Europe, mais la mettre en guerre avec
-elle-même</cite>.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2>(p.~396) LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.<br />
-<span class="smaller">CONGRÈS DE VIENNE.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. &mdash; Mécontentement
- des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants,
- et maltraitées par les armées étrangères. &mdash; État de confusion
- dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. &mdash; Les peuples y
- attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits
- États craignent d'être absorbés par les grands. &mdash; Conflagration
- en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les
- nouveaux cantons. &mdash; Triste situation de l'Italie. &mdash; Mauvais
- gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par
- le gouvernement pontifical. &mdash; Révocation du Concordat français à
- peu près consentie, mais différée. &mdash; Étonnement de Murat d'être
- encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y
- voir. &mdash; État de l'Espagne. &mdash; Conduite perfide et cruelle de
- Ferdinand VII. &mdash; Il abandonne le pacte de famille dans le désir
- de complaire aux Anglais. &mdash; Pendant que l'Europe est ainsi
- tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des
- fêtes brillantes. &mdash; Ils renouvellent la promesse de rester unis,
- sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. &mdash; Le
- congrès de Vienne remis au mois de septembre. &mdash; Dispositions
- qu'on y apporte. &mdash; Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre
- et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement
- unis. &mdash; Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et
- veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. &mdash;
- L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le
- découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans
- rompre l'union européenne. &mdash; Avantages que cette situation eût
- offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à
- Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. &mdash; Liberté
- laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. &mdash; Le Roi ne
- lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de
- Naples. &mdash; Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg.
- &mdash; Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de
- fonder sa politique à Vienne sur le principe de la <em>légitimité</em>.
- &mdash; Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de
- l'Autriche. &mdash; Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre
- l'empereur François dans le palais de Sch&oelig;nbrunn. &mdash; Les
- prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et
- de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les
- entretiens. &mdash; Soulèvement des princes allemands contre ces
- prétentions. &mdash; Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche,
- inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. &mdash; Plus
- leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se
- promettent de la maintenir. &mdash; Accord secret de (p.~397)
- l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour
- diriger les affaires à elles quatre, et n'y associer les autres
- puissances que pour la forme. &mdash; Cet accord, bientôt dévoilé,
- devient un nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui
- craignent que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. &mdash;
- La légation française irritée ne se borne pas à protester contre
- ces projets d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour
- la Saxe contre les vues de la Russie et de la Prusse. &mdash; La
- Prusse se venge en disant que la France songe à ressaisir la
- ligue du Rhin. &mdash; Protestations de désintéressement auxquelles la
- légation française est réduite pour corriger l'effet de sa
- conduite précipitée. &mdash; Irritation d'Alexandre dirigée en
- particulier contre M. de Talleyrand. &mdash; Entrevue de ce monarque
- avec le plénipotentiaire français. &mdash; Après quelques semaines
- perdues en pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri
- général pour réclamer la convocation du congrès. &mdash; Les <em>quatre</em>,
- c'est-à-dire l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse,
- sentant le danger d'une réunion générale et immédiate, proposent
- un délai d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au
- 1<sup>er</sup> novembre, sous le prétexte de se donner le temps de mûrir
- les questions. &mdash; M. de Talleyrand se met à la tête des
- opposants. &mdash; Il demande que sans plus tarder on réunisse le
- congrès en assemblée générale, et veut profiter de l'occasion
- pour faire décider l'admission du représentant de la Saxe et le
- rejet du représentant de Naples, ce qui serait une manière
- indirecte de résoudre sur-le-champ les deux questions les plus
- importantes du moment. &mdash; Vive résistance de la part des
- <em>quatre</em>. &mdash; Après quelques jours on transige, et on ajourne le
- congrès au 1<sup>er</sup> novembre, en promettant de le réunir tout
- entier à cette époque, et on adopte des expressions qui
- permettent d'espérer ce qu'on appelle <em>le respect du droit
- public</em>. &mdash; Après avoir déjoué les projets d'exclusion, la
- légation française au lieu d'attendre avant de s'engager
- davantage dans la question de la Saxe, se prononce toujours plus
- fortement. &mdash; Les Russes et les Prussiens se prononcent de leur
- côté avec une singulière hauteur. &mdash; Activité des petits États et
- surtout de la Bavière. &mdash; Liaisons de celle-ci avec la légation
- française. &mdash; Embarras croissant de l'Autriche et de
- l'Angleterre. &mdash; Lord Castlereagh craignant de se brouiller avec
- la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à l'égard des
- Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver la Pologne.
- &mdash; M. de Metternich, qui désirerait au contraire sauver la Saxe
- plutôt que la Pologne, désapprouve cette tactique, et pourtant la
- laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne réussira pas, car
- Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour satisfait si Alexandre
- ne l'est point. &mdash; Lord Castlereagh se met résolûment en avant.
- &mdash; Ses vifs entretiens avec Alexandre, suivis de notes fermes et
- amères. &mdash; La Bavière, toujours la plus active, n'hésite pas à
- parler de guerre, et dit à l'Autriche qu'il faudrait songer à se
- rapprocher de la France, et à s'allier avec elle. &mdash; M. de
- Metternich qui craint la désunion, répond que la France n'a plus
- d'armée. &mdash; La Bavière reporte ces propos à la (p.~398) légation
- française pour la piquer d'honneur. &mdash; M. de Talleyrand demande à
- louis XVIII de faire des armements. &mdash; Délibération sur ce sujet
- dans le Conseil royal. &mdash; Le ministre des finances consent à
- donner une cinquantaine de millions pour remettre l'armée
- française sur un pied convenable. &mdash; Grande satisfaction de M. de
- Talleyrand, et son empressement à publier les armements de la
- France. &mdash; Pendant ce temps la lutte est toujours aussi vive à
- Vienne. &mdash; M. de Metternich obligé de se prêter à la tactique de
- lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son propre intérêt
- de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui livrer à
- certaines conditions que la Prusse ne peut guère accepter. &mdash;
- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il livre la Saxe
- qu'il occupait aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses
- forces sur la Vistule. &mdash; Irritation à Vienne, et v&oelig;u général
- de réunir le congrès au 1<sup>er</sup> novembre. &mdash; Violente altercation
- d'Alexandre avec M. de Metternich. &mdash; Réunion du congrès à
- l'époque annoncée. &mdash; Les huit signataires du traité de Paris, la
- France, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Prusse,
- l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent l'initiative des
- convocations et des résolutions. &mdash; Division du congrès en
- comités. &mdash; Comité pour la vérification des pouvoirs. &mdash; Comité
- dit des six, composé de la France, de l'Espagne, de l'Autriche,
- de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les grandes
- affaires européennes. &mdash; Comités pour les affaires allemandes,
- pour les affaires d'Italie, pour les affaires suisses, pour la
- liberté des nègres, pour la liberté des fleuves, etc. etc. &mdash; Il
- est convenu que lorsque les principaux intéressés dans chaque
- question se seront abouchés au sein des comités, les <em>huit</em>
- interviendront pour achever de les mettre d'accord, et pour
- consacrer leurs résolutions. &mdash; Travail dans tous les comités. &mdash;
- Affaires italiennes. &mdash; Questions de la réunion de Gênes au
- Piémont, et de la succession à la couronne de Savoie. &mdash;
- Questions de Parme et de Naples. &mdash; Sages motifs de M. de
- Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. &mdash;
- Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens et
- les nouveaux cantons. &mdash; L'influence de la France sur le canton
- aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques d'Uri,
- Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. &mdash; Tandis que
- les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une solution, celles
- de Saxe et de Pologne s'aggravent. &mdash; Efforts de lord Castlereagh
- pour détacher la Prusse de la Russie. &mdash; Alexandre s'en aperçoit,
- et provoque une explication de la part de Frédéric-Guillaume. &mdash;
- Les deux souverains après s'être expliqués, se jettent dans les
- bras l'un de l'autre, et se promettent d'être plus unis que
- jamais. &mdash; Proclamation du prince Rennin, gouverneur temporaire
- de la Saxe, qui annonce que ce royaume va passer sous la
- souveraineté du roi de Prusse, du consentement de l'Angleterre et
- de l'Autriche. &mdash; Violents démentis donnés par ces deux
- puissances. &mdash; En ce moment les instances des princes allemands
- auprès du Prince régent d'Angleterre font modifier les
- instructions de lord Castlereagh. &mdash; Celui-ci change de
- tactique, et s'unit à M. de Metternich pour défendre résolûment
- (p.~399) la Saxe et la Pologne. &mdash; Tendance des choses à la
- guerre. &mdash; Plan de campagne arrêté par le prince de
- Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France,
- sans lui rien dire. &mdash; Projet de faire entrer au printemps 200
- mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie,
- et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. &mdash; M. de
- Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il
- retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la
- Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des
- conditions exigées par l'Autriche. &mdash; Les Prussiens exaspérés
- veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir.
- &mdash; Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le
- czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti
- de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques
- sacrifices. &mdash; Il se décide en gardant toute la Pologne à
- abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait
- moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de
- s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la
- frontière russe en Gallicie. &mdash; D'après les conseils d'Alexandre
- la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. &mdash; Réplique de
- l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la
- Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre
- son état de 1805 serait rempli. &mdash; La Prusse entre dans ces
- calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu
- jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. &mdash;
- Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la
- France, après avoir voulu l'en exclure. &mdash; Les questions de
- quantité se débattent vivement dans cette commission. &mdash; La
- nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend
- à lord Castlereagh toute son énergie. &mdash; Une scène violente ayant
- eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh
- exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. &mdash; Ce dernier profite de
- l'occasion et offre au ministre britannique une alliance
- offensive et défensive. &mdash; Convention du 3 janvier 1815 par
- laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et
- promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire
- triompher leur politique. &mdash; Triste condition imposée à M. de
- Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du
- traité de Paris. &mdash; Envoi d'un général français pour la
- discussion du plan de campagne. &mdash; La convention du 3 janvier,
- tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre,
- aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. &mdash;
- Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à
- l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre
- eux, se décident à transiger. &mdash; On enlève à la Saxe la moitié de
- son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à
- la Prusse. &mdash; Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui
- est définitivement laissée à la Saxe. &mdash; Le roi Frédéric-Auguste
- mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. &mdash; La grande
- question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh
- étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. &mdash;
- Solution des questions pendantes. &mdash; Constitution définitive du
- royaume des Pays-Bas. &mdash; Rétablissement (p.~400) des maisons de
- Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. &mdash; Ces maisons abandonnent la
- Westphalie à la Prusse moyennant échange. &mdash; Travail de la Prusse
- pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au
- Niémen. &mdash; Conduite injuste envers le Danemark. &mdash; Le Luxembourg
- échoit au royaume des Pays-Bas. &mdash; Mayence devient place
- fédérale. &mdash; La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché
- de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à
- l'Autriche. &mdash; Constitution germanique. &mdash; L'Autriche refuse la
- couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la
- diète. &mdash; Organisation de la diète fédérale. &mdash; Solution des
- difficultés en Suisse due surtout à la France. &mdash; Les nouveaux
- cantons conservent leur existence en payant une indemnité
- pécuniaire. &mdash; Berne obtient une indemnité territoriale dans le
- Porentruy et l'évêché de Bâle. &mdash; La constitution suisse prise
- presque en entier dans l'acte de médiation. &mdash; Difficultés de la
- question italienne. &mdash; M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour
- prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est
- menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples.
- &mdash; Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en
- adressant une sommation imprudente au congrès. &mdash; L'Autriche
- répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150
- mille hommes en Italie. &mdash; Résolution générale d'en finir avec
- Murat. &mdash; Difficultés de l'affaire de Parme. &mdash; On voudrait sur
- la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine
- d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques.
- &mdash; Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la
- tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. &mdash; Lord
- Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier
- à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII,
- pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la
- reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. &mdash; Il
- est décidé que les Légations seront rendues au Pape. &mdash;
- Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des
- fleuves navigables. &mdash; Toutes les questions étant résolues en
- février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs
- ministres le soin de la rédaction. &mdash; On décide qu'il y aura un
- instrument général, signé par les huit puissances qui ont été
- parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions
- d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités
- particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne
- spécialement. &mdash; Au moment de se séparer, la nouvelle du
- débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits.
- &mdash; On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle
- crise. &mdash; Tous les arrangements européens précédemment adoptés,
- sont maintenus. &mdash; Caractère véritable du congrès de Vienne, et
- jugement qu'on peut porter sur son &oelig;uvre, qui, sauf quelques
- changements, a duré près d'un demi-siècle.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">État de l'Europe en 1814, assez semblable à celui de la
-France à la même époque.</span>
-On vient de voir dans quel état les Bourbons, liés par une
-Constitution écrite, surveillés par une (p.~401) opinion publique
-très-susceptible, avaient mis la France, en ayant d'ailleurs de
-très-bonnes intentions, mais en cédant à ce mouvement de réaction qui
-tendait à rétablir l'ancien régime sur les ruines de la Révolution et
-de l'Empire. On doit dès lors se figurer la situation dans laquelle
-pouvait se trouver l'Europe, partagée entre une foule de gouvernements
-que ne liaient ni les lois ni l'opinion, qui étaient libres par
-conséquent d'essayer la reconstitution du passé, et décidés à
-reprendre les territoires qu'ils avaient perdus, ou même à s'en
-approprier qui ne leur avaient jamais appartenu. Cette malheureuse
-Europe entre ses émigrés, aussi peu éclairés que les nôtres, et ses
-ambitieux qui s'en arrachaient les lambeaux, était cruellement agitée,
-et présentait une sorte de chaos où l'avidité le disputait à la
-déraison. L'homme qu'on appelait alors le génie du mal, Napoléon,
-pouvait des sommets de son île se dire avec toute la malice qu'on lui
-prêtait et qu'il avait, que sa chute n'avait pas été dans le monde le
-triomphe du désintéressement et de la modération.</p>
-
-<p>Il faut donc jeter un coup d'&oelig;il sur cette Europe si tourmentée,
-pour se faire une juste idée de son état à l'époque même qu'on
-regardait comme celle de sa délivrance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation des provinces belges.</span>
-Les provinces belges, qui avaient d'abord éprouvé un soulagement réel
-en échappant à notre joug, étaient surprises et chagrines de se sentir
-sous un joug tout aussi lourd, et contraire de plus à tous leurs
-sentiments nationaux. Ce qui avait éloigné de nous ces provinces,
-c'étaient la conscription, les (p.~402) droits réunis, la clôture des
-mers, et les affaires religieuses. Pour le présent elles étaient
-délivrées de la conscription, mais non des impôts indirects qui
-avaient été maintenus. Les mers étaient devenues accessibles, mais
-pour laisser arriver les produits anglais, rivaux des produits belges,
-et au moment où les mers s'ouvraient pour elles, la France se fermait,
-la France dont le marché avait tant contribué à les enrichir. Elles
-voyaient le Pape rétabli à Rome, mais elles passaient sous la
-domination d'une nation protestante qu'elles n'aimaient point. La
-présence de l'armée britannique qui s'accroissait sans cesse pour la
-protection du nouveau royaume des Pays-Bas, leur était importune, et
-elles accusaient l'Autriche, qui avait beaucoup contribué à les
-détacher de la France, de les avoir trahies et vendues à l'Angleterre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation à peu près semblable des provinces rhénanes.</span>
-Les provinces rhénanes n'étaient pas plus satisfaites. Si pour elles
-comme pour les Belges la conscription avait cessé, si le Rhin,
-principal instrument de leur bien-être, s'était ouvert avec la mer, la
-France s'était fermée pour leur industrie qui avait pris un grand
-développement sous l'Empire, et le marché de la Prusse n'était pas
-fait pour les dédommager de celui de la France. Enfin, être les
-concitoyens des habitants de K&oelig;nigsberg ne leur semblait pas
-beaucoup plus naturel que d'être les concitoyens des Parisiens, et la
-liberté du Pape ne les consolait pas plus que les Belges d'appartenir
-à un souverain protestant. Elles éprouvaient aussi le chagrin d'une
-occupation étrangère, car elles avaient l'armée prussienne sur leur
-territoire, et (p.~403) elles étaient horriblement traitées par les
-soldats de Blucher, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de
-considérer et de ménager comme des compatriotes les habitants
-d'Aix-la-Chapelle et de Cologne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Profond malaise en Allemagne; inquiétudes des petits
-princes, et mécontentement des peuples, qui n'obtiennent pas la
-liberté qu'ils avaient espérée.</span>
-Au delà du Rhin, le malaise tenait à d'autres causes. Les Prussiens
-étaient contents et avaient raison de l'être, car ils étaient
-victorieux, et comptaient sur de vastes agrandissements; mais ils
-avaient espéré pour prix de leur patriotisme une liberté qu'on leur
-avait promise, et qu'on ne se hâtait pas de leur accorder. Le Hanovre,
-le Brunswick, la Hesse, attendaient avec anxiété qu'on fixât leur
-sort, et en attendant étaient ruinés par le passage des armées
-coalisées. La Saxe qui avait abandonné les Français sur le champ de
-bataille, était menacée de perdre sa nationalité pour prix de sa
-défection, et de devenir prussienne, ce qui lui causait un véritable
-désespoir. Provisoirement elle avait l'humiliation de voir son
-souverain prisonnier à Berlin. Dans les petits États germaniques les
-princes étaient inquiets des projets qu'on prêtait aux grandes
-puissances allemandes, et les peuples très-mécontents des principes
-fort peu libéraux affichés par leurs princes. La Bavière ayant de
-considérables dédommagements à réclamer pour ce que l'Autriche allait
-lui prendre, ne se félicitait guère de les obtenir sur la gauche du
-Rhin, tout près de la France avec laquelle on voulait ainsi la
-compromettre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État de confusion dans lequel la Suisse est tombée.</span>
-La Suisse était tombée dans un état de confusion duquel on ne savait
-comment la tirer, et qui mettait tous les intérêts en conflit, toutes
-les populations en armes. L'acte de médiation, faisant dans les Alpes
-(p.~404) une sage application des principes de 1789, avait affranchi
-les anciens pays sujets pour les constituer en cantons indépendants,
-avait ainsi converti les treize cantons en dix-neuf, avait aboli dans
-l'intérieur de chacun les inégalités de condition, les oppressions de
-tout genre, et créé un état parfaitement équitable, dont la Suisse
-s'était trouvée heureuse pendant dix ans, et sous lequel elle n'aurait
-eu rien à désirer, si la guerre n'avait alors altéré le bonheur de
-tout le monde.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lutte ardente entre les anciens et les nouveaux cantons.</span>
-C'est ce même acte de médiation que les Bernois, en introduisant les
-coalisés en Suisse au mois de décembre précédent, avaient eu en vue de
-détruire, et qu'ils avaient détruit en effet. Sur-le-champ toutes les
-anciennes prétentions s'étaient réveillées. Berne voulait faire
-rentrer sous son joug les pays de Vaud et d'Argovie, et leur ôter leur
-qualité de cantons fédérés. Uri voulait enlever le val Levantin au
-canton du Tessin, et en avait pris possession sans attendre la
-décision d'aucune autorité. Schwitz et Glaris se préparaient à
-reprendre les territoires d'Utznach et de Gaster au canton de
-Saint-Gall, et pour y parvenir tâchaient d'insurger ces anciens
-districts. Zug réclamait un bailliage en Argovie, Appenzell se
-flattait de recouvrer le Rheinthal. De leur côté, les populations
-menacées s'étaient mises sur la défensive. Les citoyens de Vaud,
-d'Argovie, de Thurgovie, de Saint-Gall, du Tessin, étaient sous les
-armes, au nombre de vingt mille hommes. Le régime intérieur des
-cantons n'était pas moins en péril que leur composition territoriale.
-Les sujétions de classe à classe étaient à la veille de reparaître.
-On avait du moins (p.~405) la prétention de les rétablir, et tous les
-intérêts nouveaux et légitimes reconnus par l'acte de médiation, se
-voyant en péril, étaient prêts à se révolter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vains efforts de la diète de Zurich pour mettre fin à cette
-anarchie.</span>
-La diète assemblée à Zurich, désirant mettre un terme à cette
-anarchie, avait essayé de reconstituer la Suisse. Mais les cinq
-cantons qui méditaient des projets de bouleversement territorial, ceux
-de Berne, d'Uri, de Schwitz, de Glaris, de Zug, attirant à eux par la
-conformité des opinions les cantons de Fribourg, de Soleure, de
-Lucerne et d'Unterwalden, avaient formé une contre-diète, qui ne
-voulait ni se rendre à celle de Zurich, ni adhérer à ses actes. La
-diète de Zurich se composait des cantons menacés, Vaud, Argovie,
-Thurgovie, Saint-Gall, Tessin, et des cantons qu'on appelait
-impartiaux, Zurich, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Grisons. Elle en
-comptait dix, tandis que la diète opposante en comptait neuf.</p>
-
-<p>Heureusement pour la cause du bon droit et du bon sens, Alexandre,
-libéral par sentiment et par éducation, influencé en outre par M. de
-Laharpe et par le général Jomini, n'entendait pas prêter la main à un
-tel bouleversement. Il avait agi sur les souverains alliés, et les
-avait amenés à déclarer que les puissances coalisées ne
-reconnaîtraient que la diète de Zurich, qu'elles ne consentiraient pas
-à la suppression d'un seul des cantons existants, et que Berne ayant
-beaucoup perdu, elles tâcheraient de l'indemniser avec quelques
-portions des territoires conquis sur la France.</p>
-
-<p>Forte de cet appui, la diète de Zurich avait fini par vaincre les
-dissidents, et par les attirer dans son (p.~406) sein. Elle avait
-rédigé un projet de pacte fédéral qui en consacrant l'existence des
-dix-neuf cantons, et en laissant au congrès de Vienne le soin de
-décider les questions territoriales, avait, sous le rapport de
-l'égalité civile et de l'organisation des pouvoirs, conservé tout ce
-que renfermait de bon l'acte de médiation. Mais ce projet ayant été
-repoussé par les cantons dissidents, les populations dont l'existence
-était en péril avaient refusé de déposer les armes. Le pays de Vaud,
-transformé en une sorte de camp, au lieu d'offrir selon sa coutume
-l'aspect du bien-être et du repos, offrait celui de la plus profonde
-anxiété et de la plus vive agitation. Voilà pour l'instant tout ce que
-la Suisse avait gagné à la délivrance de l'Europe. C'était au congrès
-de Vienne à y remettre, s'il le pouvait, l'ordre et la justice.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État de l'Italie.</span>
-En passant les Alpes le spectacle devenait plus triste et plus
-affligeant encore.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le peuple de Milan s'étant révolté contre le vice-roi, les
-Autrichiens occupent l'Italie jusqu'au Tessin et au Pô.</span>
-Les Français en se retirant avaient laissé les débris de l'armée
-italienne à Milan, et les Autrichiens dans la plupart des places
-fortes de la Lombardie. Le prince Eugène s'était flatté de conserver,
-malgré sa noble fidélité à Napoléon, une partie au moins de sa
-vice-royauté. Il avait compté pour y réussir sur l'influence du roi de
-Bavière, son beau-père, et sur l'estime personnelle dont il jouissait
-en Europe. Les Italiens sages l'auraient souhaité pour leur prince, et
-le sénat lombard se préparait à faire une démarche en ce sens, lorsque
-la populace milanaise, ennuyée des Français qu'elle avait vus dix-huit
-ans chez elle, excitée aussi par quelques membres de la noblesse et
-du clergé, s'était révoltée, avait envahi (p.~407) le sénat, et
-massacré le ministre des finances Prina. Elle allait même égorger le
-ministre de la guerre lorsqu'on était parvenu à la contenir. Le
-général Pino s'étant mis à la tête de la force publique, on avait
-formé une espèce de régence en y appelant des patriotes éclairés, et
-on avait ensuite demandé un souverain au Congrès de Vienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils se proclament souverains des provinces occupées.</span>
-La réponse, facile à deviner, avait été l'occupation autrichienne. Le
-maréchal Bellegarde, à la tête de cinquante mille Autrichiens, avait
-envahi la Lombardie tout entière jusqu'au Pô, dissous la régence
-provisoire, et pris possession du pays au nom de la cour impériale
-d'Autriche. Bien que le régime destiné à ces contrées ne fût pas
-encore connu, on prévoyait qu'il serait celui des provinces
-autrichiennes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite déraisonnable du vieux roi de Sardaigne.</span>
-Ce régime devait être dur mais régulier en Lombardie; il était dès le
-premier jour devenu extravagant en Piémont. Le vieux roi de Sardaigne,
-après avoir passé à Rome le temps de son exil, et assisté à l'entrée
-du Pape, aux genoux duquel il s'était prosterné, était venu à Turin
-prendre possession de ses États, que les Anglais se proposaient
-d'accroître du territoire de Gênes. Il les avait gouvernés comme le
-plus aveugle des émigrés aurait pu le faire. Il avait non-seulement
-rétabli le pouvoir absolu, mais il en usait en poursuivant tous ceux
-qui avaient servi la France, en faisant punir ceux qui mangeaient gras
-le vendredi et le samedi, et en montrant en toutes choses la plus
-violente intolérance dans un pays que les Français venaient de remplir
-de leur esprit pendant vingt années. Un grand nombre d'officiers
-piémontais s'enfuyaient (p.~408) chez Murat qui les accueillait avec
-empressement, et le reste de l'armée, ou refusant de servir, ou
-détestant le nouveau régime, n'était guère disposé à le soutenir. Sans
-le voisinage des Autrichiens présents sur le Tessin et le Pô, on
-aurait vu éclater une insurrection générale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Désolation de Gênes, menacée de perdre son indépendance.</span>
-Gênes qui s'était étourdiment livrée aux Anglais, et avait reçu du
-facile et libéral lord Bentinck la promesse de son indépendance, était
-désolée depuis qu'elle s'était aperçue du sort qu'on lui préparait. Il
-n'y avait pas en effet un joug qui lui fût plus antipathique que celui
-du Piémont. Chose singulière, tous les ports de l'Europe avaient
-d'abord tendu les bras vers les Anglais, c'est-à-dire vers la mer, et
-ils les retiraient maintenant avec colère. Gênes se conduisait comme
-Marseille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc.</p>
-
-<p>Les Légations, comprises pendant la durée de l'Empire dans la
-vice-royauté de Lombardie, étaient occupées par Murat qui les avait
-envahies au nom de la coalition. En suivant le courant des idées
-régnantes, et en restituant à chaque prince ce qui lui appartenait
-jadis, on aurait dû les rendre au Pape, et il était fondé à y compter.
-Mais Murat, que le Pontife rentré à Rome refusait de reconnaître, s'en
-était vengé en continuant d'occuper ces provinces, sans les tourmenter
-du reste, mais en les laissant dans un doute pénible relativement à
-leur destination future.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction de la Toscane, la seule des provinces
-italiennes qui soit heureuse et satisfaite.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Sagesse du grand-duc Ferdinand.</span>
-En ce moment (septembre et octobre 1814) un seul pays était heureux en
-Italie, et peut-être en Europe, c'était la Toscane. Rendue à
-l'archiduc Ferdinand, duc de Wurzbourg sous l'Empire, ballottée
-(p.~409) depuis vingt ans d'une souveraineté à l'autre, elle avait
-retrouvé enfin un prince doux et sage, qui ne cherchait à la priver
-d'aucune des améliorations dues aux Français, qui ne persécutait
-personne pour avoir servi Napoléon, qui avait choisi au contraire MM.
-Fossombroni et Corsini, les membres les plus distingués de
-l'administration française, pour les mettre à la tête de son
-gouvernement. Aussi les Toscans, appréciant leur sort, et le trouvant
-bon, étaient-ils les seuls des Italiens qui ne regrettassent et ne
-désirassent rien. La turbulente Livourne, ayant la liberté de
-naviguer, et n'étant pas menacée comme Gênes d'appartenir à un maître
-étranger, était aussi satisfaite et aussi paisible que le reste de la
-Toscane.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rentrée de Pie VII à Rome.</span>
-Rome venait de recouvrer le Pape, et l'avait reçu à genoux sur la
-place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant
-lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la
-Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les
-épaves d'un grand naufrage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa conduite peu digne de son caractère.</span>
-Pie VII, ordinairement si doux, si modéré,
-avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les
-pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église
-les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce
-que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport
-administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient
-servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église,
-et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un
-sujet d'inquiétude pour toutes les (p.~410) classes éclairées. Ce
-n'était pas le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour
-solliciter l'appui des cours européennes dans l'affaire des Légations,
-mais le cardinal Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces
-imprudentes déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans
-son diocèse de Montefiascone, avec défense de paraître devant le
-Saint-Père. Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII
-avait sacré. Tous les parents du cardinal avaient été privés des
-charges qu'ils occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point
-que Pie VII commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à
-son généreux caractère.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Relations du Pape avec les Bourbons.</span>
-Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des
-Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant
-auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des
-Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et
-Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à
-cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il
-invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi
-du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte
-civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église.
-<span class="sidenote" title="En marge">Suite de la négociation ouverte pour la révocation du
-Concordat.</span>
-En retour,
-l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait
-présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition
-pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de
-France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au
-Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo
-avait néanmoins (p.~411) laissé entendre à Pie VII qu'on était loin
-d'approuver son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on
-avait osé articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la
-terre.</p>
-
-<p>De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon,
-à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et
-blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le
-rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer
-qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de
-ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les
-Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester,
-mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII,
-pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu
-errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des
-doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins
-ultramontaine de ses &oelig;uvres.</p>
-
-<p>Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait
-à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de
-cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du
-Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait.
-Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose
-qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation
-très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était
-loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre
-de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du
-(p.~412) nombre des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun
-temps. Quant aux personnes, le Pape était également prêt à céder, et
-voulait bien rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre
-de douze ou treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de
-remettre en charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait
-des pensions bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les
-avoir élevés, pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces
-négociations tournaient en longueur, comme il arrive souvent à Rome,
-ce qui devait être fort heureux cette fois pour la considération de
-Pie VII et pour le gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas
-du bien qu'on leur faisait en différant l'accomplissement de leurs
-désirs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Naples.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne
-devant pas conserver le royaume de Naples.</span>
-Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce
-royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le
-trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y
-voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait
-encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon,
-lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé
-cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement
-victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement
-engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette
-négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de
-l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le
-détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire
-par d'autres.</p>
-
-<p>(p.~413) <span class="sidenote" title="En marge">Mouvements que se donne Ferdinand IV pour
-recouvrer son patrimoine.</span>
-Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en
-particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous
-venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis
-que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui
-refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi
-redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme
-où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction
-de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il
-fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples
-mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait
-donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à
-déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la
-quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le
-commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir
-abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et
-Napoléon.</span>
-Sa belle-s&oelig;ur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la
-reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était
-partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables
-dispositions.</span>
-Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se
-réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant
-infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe
-des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche
-compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage
-d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à
-vaincre le (p.~414) tyran de l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses soins pour son armée.</span>
-Mais il accueillait les
-officiers piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui;
-il accueillait également les officiers français qui venaient lui
-offrir leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces
-derniers en France, et payait bien les uns et les autres, car ses
-finances étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son
-armée, forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une
-grande sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne
-son titre le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques
-partisans, dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le
-retour de tout ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sorte de popularité dont il jouit.</span>
-Cependant, s'il avait pour lui les classes éclairées qu'il ne
-froissait pas, il n'avait pas les lazzaroni, fort sensibles au
-souvenir de leurs anciens maîtres, bien qu'il fût souvent applaudi par
-eux à cause de sa bonne mine qu'il leur montrait fréquemment en se
-promenant à cheval dans les rues de Naples. Il n'était donc pas
-entièrement impopulaire, mais il n'était plus ce qu'il avait été
-pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros de l'Italie. Ce héros
-était ailleurs, il était à l'île d'Elbe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retour subit des Italiens vers Napoléon.</span>
-Après avoir voulu se
-débarrasser des droits réunis et de la conscription, les Italiens
-étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en lui le
-représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un rocher
-comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au détroit
-de Messine qu'un v&oelig;u, c'est que le souverain de l'île d'Elbe
-quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât
-sur Milan. Il n'était (p.~415) guère probable qu'il en agît ainsi, car
-Napoléon ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens
-ce qui ne lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une
-lutte désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont
-il ne s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est
-vrai néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le
-régime militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de
-Piémont, la domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix,
-et auraient fait une de ces tentatives que les Italiens ont
-renouvelées tant de fois, et qui ne leur ont pas encore réussi.</p>
-
-<p>Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe,
-désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était
-fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous
-les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses
-efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang,
-et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de
-ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie
-stupide et sanguinaire!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Ferdinand VII en Espagne.</span>
-Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne
-par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à
-Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et
-avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient,
-avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la
-Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard
-de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons (p.~416) à Paris, n'ayant
-point à ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion
-publique très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées
-étrangères dont Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur
-une armée vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que
-Ferdinand VII tint en Espagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui
-demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.</span>
-Ce prince refusa d'abord de s'expliquer
-avec les envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de
-Saragosse à Valence, recueillant sur son chemin les hommages des
-populations, enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À
-Valence on l'accueillit avec des transports d'allégresse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme
-populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.</span>
-Les armées
-elles-mêmes vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par
-sa présence, continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort
-pour s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes
-sages étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la
-Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution
-de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le
-vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus
-éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner
-à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des
-hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il
-était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son
-autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient
-essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne
-voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation.
-Malheureusement les chefs qui dirigeaient (p.~417) les Cortès, aussi
-peu sensés que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et
-l'accord duquel aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en
-Espagne d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant
-reçu par l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se
-prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne
-l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les
-décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit
-marcher des corps de troupes sur la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont
-il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.</span>
-Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient
-combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute
-théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme
-étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au
-prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission
-enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu,
-c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en
-roi absolu.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et
-rétablit l'inquisition.</span>
-À peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui
-avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua
-dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait
-soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit
-l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une
-restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus
-cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur
-lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression,
-qui, sans les partager complétement, trouvaient (p.~418) absurde la
-réaction entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de résistance en Catalogne.</span>
-Ces hommes
-existaient surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès
-s'étaient joints à eux, et un commencement de résistance semblait
-s'organiser de ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter
-de la sorte, ils songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut
-de lumières, ils connaissaient de la douceur. Les complications
-augmentant à vue d'&oelig;il, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement
-des esprits aux intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du
-roi Charles IV, demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien
-ministre de son père, et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours
-fidèle à son favori, éprouva un violent mouvement de colère en
-apprenant cette nouvelle, et manifesta l'intention de quitter Rome,
-soit pour se rendre à Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de
-demander à l'Espagne ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et
-qu'on le vengeât d'un fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le
-calmer, et il fallut l'autorité sacrée du Pape pour le retenir.</p>
-
-<p>Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses
-regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé
-une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir
-appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous
-avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement
-des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de
-Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient
-commettre des fautes qui suffiraient pour (p.~419) rouvrir à Napoléon
-la carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands
-malheurs!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de
-France.</span>
-Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne,
-c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries.
-En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées
-rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre
-réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait
-promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution,
-celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples
-pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y
-avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la
-décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées
-pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait
-envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les
-Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations
-diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et
-rompt les relations diplomatiques avec la France.</span>
-Le chef de guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir
-et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le
-monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité
-absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul
-d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la
-faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire
-français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de
-l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât
-Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal,
-(p.~420) et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne.
-Ferdinand VII ayant refusé la réparation, et en exigeant une au
-contraire, les relations diplomatiques étaient interrompues entre les
-deux pays. Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa
-couronne, Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de
-France, ses seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait
-le pacte de famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son
-appui, car elle blâmait hautement l'atroce réaction dont il était
-autant l'instrument que l'auteur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Causes de l'état où l'Europe était tombée.</span>
-Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais
-exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient
-pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de
-souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il
-semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon,
-et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette
-anarchie.</span>
-Il n'en était
-rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le
-débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon
-que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles
-donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous
-pour le 1<sup>er</sup> août.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage des souverains coalisés à Londres.</span>
-Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit,
-étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent
-d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple
-anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que
-ses intérêts sont satisfaits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.</span>
-On avait (p.~421) depuis quelques mois
-poussé bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin,
-mais rien n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était
-adressées à Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi
-de Prusse. L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Promesse réitérée de demeurer unis.</span>
-Ne voulant pas troubler ces fêtes magnifiques par des discussions
-d'intérêts qui auraient pu altérer la joie universelle, on s'était
-promis de demeurer toujours unis, de se faire des sacrifices
-réciproques s'il en fallait faire pour rester d'accord, et de
-maintenir à tout pris l'alliance de Chaumont, au moyen de laquelle on
-s'était débarrassé du tyran de l'Europe. La France, quoique rendue aux
-Bourbons, n'était pas assez résignée, disait-on, Napoléon, relégué à
-l'île d'Elbe, n'était pas assez oublié, pour que des événements
-imprévus ne pussent surgir, dont on ne triompherait que par le
-maintien de l'union commune. On s'était donc, sans s'expliquer sur les
-futurs arrangements européens, juré de nouveau une éternelle amitié,
-et promis de se retrouver à Vienne dans les mêmes sentiments.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.</span>
-D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois
-l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1<sup>er</sup> août.
-Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire,
-on avait remis au mois de septembre la réunion convenue.</p>
-
-<p>Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était
-allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre
-s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en
-faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne (p.~422) qu'il
-méditait, et les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le
-25 septembre. Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur
-joie et de leurs succès.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des souverains à Vienne.</span>
-L'empereur François, se prêtant à toutes ces
-représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était
-porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en
-présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa
-capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Tableau de Vienne à la veille du congrès.</span>
-On avait vu
-accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de
-Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens,
-hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les
-futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que
-les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine,
-s&oelig;ur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle,
-active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées
-s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition,
-impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou
-politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du
-triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de
-leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de
-plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus
-tumultueuse réunion qui fut jamais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de
-Marie-Louise, reléguée à Sch&oelig;nbrunn.</span>
-Il n'y manquait que l'infortuné
-roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier
-dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais
-de Sch&oelig;nbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit
-(p.~423) des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe,
-mais de disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et
-dirigée dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait
-donné pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de
-guerre et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage
-à connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée,
-commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami.</p>
-
-<p>Après quelques jours consacrés aux divertissements de tout genre, il
-fallait faire succéder à la frivolité des fêtes le sérieux des
-affaires, et ce moment, personne n'avait voulu le hâter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de
-n'être pas d'accord.</span>
-En se disant
-toujours qu'il importait de rester d'accord, on ne s'était expliqué
-sur rien, sauf sur quelques points déjà réglés dans le traité de
-Paris. Ainsi il avait été établi par écrit que l'Angleterre aurait la
-Belgique et la Hollande pour en composer contre la France le royaume
-des Pays-Bas, que l'Autriche recevrait l'Italie jusqu'au Tessin et au
-Pô, que la Prusse serait reconstituée et retrouverait son état de
-1805, et enfin que la Russie, débarrassée du grand-duché de Varsovie
-(essai de Pologne française tenté par Napoléon), en partagerait les
-débris à l'amiable avec ses voisins. Mais on était si peu pressé
-d'altérer le bonheur général par des contestations, qu'on ne s'était
-point entendu sur la part de chacun dans la distribution des
-territoires vacants, remettant toujours à la réunion d'automne
-l'entente sur les points difficiles et demeurés douteux.</p>
-
-<p>Ces points douteux ne pouvaient concerner ni (p.~424) l'Italie où
-l'on avait concédé à l'Autriche la limite du Tessin et du Pô, ni les
-Pays-Bas où la frontière française de 1790 avait été prise pour limite
-définitive; ces points concernaient le centre de l'Europe,
-c'est-à-dire les territoires compris entre la Russie, la Prusse,
-l'Autriche, et étaient de nature en effet à susciter de graves
-difficultés, même des orages.</p>
-
-<p>L'empereur de Russie et le roi de Prusse nourrissaient chacun la
-pensée, à peine entrevue par leurs alliés, mais complétement arrêtée
-dans leur esprit, d'avoir en entier, l'un la Pologne, l'autre la Saxe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient seuls
-entendus et fortement unis.</span>
-Ces deux princes, pareils d'âge et de position quoique différents de
-caractère, avaient commencé leur règne par être fort unis. Divisés par
-les événements de 1807, époque où vaincus tous les deux, ils avaient
-été fort inégalement traités, car à leur commune défaite Alexandre
-avait gagné des provinces, et Frédéric-Guillaume avait perdu la moitié
-de ses États, ils s'étaient rapprochés en 1813 sous la dure oppression
-de Napoléon, avaient retrouvé leur amitié sur les champs de bataille
-de Lutzen et de Leipzig, et s'étaient promis de ne plus se séparer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de l'intime union de ces deux princes.</span>
-Aussi n'avaient-ils rien de caché l'un pour l'autre; ils se disaient
-tout, s'entendaient sur tout, et quand Alexandre parlait, on était sûr
-que Frédéric-Guillaume allait ouvrir la bouche pour exprimer les mêmes
-idées. Or, comme Alexandre non-seulement parlait, mais pensait le
-premier, l'un menait l'autre, sans que du reste il en coûtât rien à la
-Prusse, car ils avaient aussi fortement uni leurs intérêts que leurs
-c&oelig;urs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur conviction que l'Europe leur devait sa délivrance.</span>
-Ces deux princes se portaient réciproquement la plus haute
-estime, et se regardaient (p.~425) comme les plus honnêtes gens de
-leur siècle, tandis qu'à leurs yeux l'Angleterre était la plus égoïste
-des puissances, et l'Autriche la plus astucieuse. Ils se considéraient
-aussi comme les sauveurs de l'Europe. À les entendre en effet, si
-Alexandre n'avait pas donné le signal de la résistance en 1812, si
-Frédéric-Guillaume ne l'avait pas suivi en 1813, si arrivés sur l'Oder
-ils n'avaient pas poussé jusqu'à l'Elbe, jusqu'au Rhin, jusqu'à la
-Seine, entraînant l'Europe après eux, le monde civilisé serait encore
-esclave. Personne donc ne les égalait dans l'estime qu'ils avaient
-conçue pour eux-mêmes, et cette estime était fondée à beaucoup
-d'égards, car bien que Frédéric-Guillaume laissât voir quelquefois la
-duplicité de la faiblesse, Alexandre celle de la mobilité, ils étaient
-pleins, le premier de droiture et de modestie, le second de générosité
-et de séduction. Mais comme il arrive souvent aux honnêtes gens qui
-ont de grandes prétentions à l'honnêteté, ils se tenaient pour
-impeccables, et faisaient même de leur ambition une vertu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre voulait la Pologne, et Frédéric-Guillaume la
-Saxe.</span>
-Si donc
-l'un désirait la Pologne, l'autre la Saxe, c'était, à les en croire,
-par les plus purs et par les plus respectables motifs. Alexandre
-voulait la Pologne uniquement pour la reconstituer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons par lesquelles ils coloraient cette double ambition
-à leurs propres yeux.</span>
-Il avait
-effectivement dit et pensé bien souvent dans sa jeunesse, que le
-partage de la Pologne par Catherine, Frédéric le Grand et
-Marie-Thérèse, était un attentat odieux qu'il fallait absolument
-réparer. Fort importuné de voir cette réparation essayée par Napoléon
-de 1807 à 1812, et l'ayant à cette époque empêchée tant qu'il l'avait
-pu, il croyait que le moment était venu (p.~426) de l'entreprendre
-pour son propre compte, et il s'en occupait comme il s'occupait de
-toute chose, avec passion. Il avait en outre des facilités
-particulières pour l'essayer, puisqu'il possédait la plupart des
-anciennes provinces polonaises. En les joignant au grand-duché de
-Varsovie, comprenant Varsovie, Thorn, Posen, Kalisch, il pouvait
-composer un superbe royaume, qui s'étendrait du Niémen aux Crapacks,
-auquel il accorderait des institutions libérales, et dont il se ferait
-roi, en restant empereur de toutes les Russies. Il s'appellerait ainsi
-de ce double titre d'empereur et roi, qui était le faîte de la
-puissance humaine, et serait pour la Russie l'égal ou le supérieur de
-Catherine et de Pierre le Grand, puisqu'il aurait dans un seul règne
-ajouté à l'empire russe la Finlande, la Bessarabie, la Pologne. Ces
-rêves d'ambition étaient à ses yeux des rêves d'humanité. Beaucoup de
-Polonais qui avaient toujours pensé que la France était trop loin pour
-reconstituer la Pologne, et que la Russie seule pouvait le tenter
-efficacement, beaucoup d'autres qui n'avaient commencé à le penser que
-depuis nos malheurs, avaient entouré Alexandre, et avaient contribué à
-enflammer sa tête. Il se promettait donc d'être le restaurateur de la
-Pologne, et le restaurateur libéral, car en la réunissant tout entière
-sous un même sceptre, il n'entendait pas lui donner le despotisme
-russe, mais quelque chose comme la liberté anglaise. En agissant de la
-sorte Alexandre ne se considérait pas du tout comme un conquérant,
-loin de là, car au contraire il se dépouillerait, disait-il, de la
-Lithuanie et de la Volhynie pour créer ce nouveau royaume, (p.~427)
-il le placerait même, s'il le fallait, sous le sceptre de son frère
-Constantin pour offusquer moins la jalousie européenne, et n'en
-garderait que la suzeraineté. À ses yeux, le congrès de Vienne en se
-prêtant à cette &oelig;uvre mettrait le comble à la gloire de l'Europe
-victorieuse, et pourrait se dire qu'il avait reconstitué le monde sur
-les bases de la justice, de la liberté et de la vraie politique. Il
-faut pardonner ces illusions, car c'est quelque chose que d'éprouver
-le besoin de donner des apparences honnêtes à son ambition: tant
-d'autres s'inquiètent si peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la
-satisfaire, sans songer à la colorer!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse qu'Alexandre et Frédéric-Guillaume croyaient
-pouvoir faire aux objections que soulevait leur double ambition.</span>
-Il y avait toutefois à ce beau rêve une objection que l'empereur
-Alexandre ne se dissimulait point, mais qu'il ne laissait pas non plus
-sans réponse. Les territoires avec lesquels avait été composé le
-grand-duché de Varsovie étaient jadis partagés entre la Russie, la
-Prusse et l'Autriche. La part principale appartenait à la Prusse, qui
-possédait jusqu'à la Vistule, Varsovie comprise. Il fallait donc
-enlever cette vaste part à la Prusse, qu'il serait indispensable
-d'indemniser ailleurs, et dans ce cas la frontière russe s'avançant de
-la Vistule à l'Oder, il faudrait que l'Europe souffrît cette extension
-qui deviendrait pour elle un véritable sujet d'alarme, et de plus
-serait jugée contraire aux traités de Kalisch (28 février 1813), de
-Reichenbach (15 juin 1813), de T&oelig;plitz(9 septembre 1813), traités
-qui avaient successivement formé les n&oelig;uds de la coalition. D'après
-ces traités le grand-duché de Varsovie devait être distribué à
-l'amiable, entre les copartageants de la Pologne, conformément à
-l'ancienne (p.~428) répartition qu'ils en avaient faite, ou à peu
-près; de plus la Prusse devait retrouver dix millions de sujets, et
-l'Autriche rentrer en possession de l'Illyrie. Voilà ce qu'on s'était
-promis les uns aux autres en formant contre la France la coalition
-européenne de 1813; mais les succès inattendus de cette coalition
-avaient permis de pousser bien plus loin les restitutions, car
-l'Autriche au lieu de recevoir l'Illyrie seule, allait recouvrer le
-Tyrol et le nord de l'Italie, en y ajoutant même l'État de Venise
-qu'elle n'avait pas autrefois. L'Angleterre, qui eût été bien heureuse
-d'arracher au littoral de la France Hambourg et Brême, plus heureuse
-encore de lui ôter la Hollande, allait lui enlever même la Belgique,
-pour la donner à la maison d'Orange. Si donc tout le monde avait
-dépassé de beaucoup ses premiers v&oelig;ux, la Russie seule, disait
-Alexandre, devait-elle être enfermée dans les vues étroites qu'on
-avait conçues lorsqu'on se flattait d'atteindre l'Elbe tout au plus,
-et certainement pas le Rhin? Évidemment non, et le lot destiné à la
-Russie devait être proportionné, comme celui de tous les alliés, aux
-succès inespérés de la coalition.</p>
-
-<p>Quant à la Prusse son dédommagement était tout trouvé, c'était la
-Saxe, et ce lot obtenu était la réalisation de tous ses v&oelig;ux. Cette
-puissance, depuis que le grand Frédéric l'avait composée de pièces et
-de morceaux par le génie réuni des armes et de la politique, avait
-toujours présenté une sorte de difformité géographique. Elle offrait
-en effet aux yeux de quiconque observait la carte de l'Europe un État
-d'une longueur démesurée, s'étendant du (p.~429) Niémen au Rhin,
-contenant des échancrures profondes, et surtout dépourvu de
-consistance au centre. Dresde ajouté à Berlin, devait corriger en
-partie cette fâcheuse configuration, lui procurer en outre le champ
-d'opérations militaires dont Napoléon dans le dix-neuvième siècle, et
-Frédéric dans le dix-huitième, avaient prouvé l'importance, lui donner
-pour sujets au lieu de Polonais désaffectionnés, de bons Allemands, et
-des meilleurs, la constituer ainsi la première des puissances
-allemandes, et préparer enfin cet avenir d'unité germanique par la
-Prusse, qui exalte toute tête prussienne quand on le lui montre en
-perspective. Tandis qu'Alexandre croyait devoir à l'humanité de
-reconstituer la Pologne, Frédéric-Guillaume croyait devoir à
-l'Allemagne de lui ménager ce grand pas vers l'unité, et se flattait
-de payer de la sorte tout le sang qu'elle avait versé pour la commune
-délivrance, ne se disant pas que c'était l'unité prussienne, bien plus
-que l'unité germanique à laquelle il aurait travaillé, que les États
-secondaires de l'Allemagne en seraient alarmés au plus haut point, que
-l'Autriche notamment en serait révoltée, et que toute l'Europe serait
-effrayée d'en payer le prix à la Russie par l'abandon de la Pologne.
-Comme Alexandre il trouvait de nombreuses réponses aux objections
-qu'on pouvait opposer à ses v&oelig;ux, car le prisme du désir montre
-toujours les choses telles qu'on les veut voir. On avait promis,
-disait-il, dix millions de sujets à la Prusse, sans indiquer où on les
-prendrait, et elle ne dépasserait pas ce nombre en occupant la Saxe;
-seulement elle les prendrait où il (p.~430) lui convenait de les
-avoir. Le roi de Saxe était un traître, qui avait déserté la cause de
-l'Europe, ce n'était donc pas son intérêt qu'on pouvait alléguer pour
-empêcher une telle combinaison. D'ailleurs la Russie et la Prusse
-réunies n'avaient pas de contradicteurs à craindre. L'Autriche était
-si occupée d'assouvir son avidité en Italie, l'Angleterre dans les
-deux hémisphères, qu'elles n'y prendraient garde ni l'une ni l'autre.
-La France ne méritait plus de ménagements. Enfin l'Europe avait de
-telles obligations à la Russie et à la Prusse, qu'elle ne pouvait pas
-leur refuser l'accomplissement de v&oelig;ux si honnêtes et si légitimes.
-Telles étaient les raisons que se donnait Frédéric-Guillaume et qu'il
-trouvait excellentes. Du reste entre Alexandre et Frédéric-Guillaume
-il y avait parole donnée, et ils arrivaient à Vienne persuadés l'un et
-l'autre qu'ils auraient la Pologne et la Saxe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le soin qu'on avait mis à ne pas s'expliquer, de peur de se
-diviser, était cause que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient à peine
-aperçues des projets de la Prusse et de la Russie.</span>
-Était-il possible que l'Angleterre, que l'Autriche n'eussent point
-entrevu ces projets, et si elles les avaient entrevus, qu'elles les
-eussent admis sans objection? C'est là sans doute un juste sujet
-d'étonnement, quand on pense à la violente opposition qui éclata
-bientôt. Mais, comme nous l'avons dit, dans la crainte de troubler
-l'union on s'était très-peu expliqué. On avait parlé toujours de la
-reconstitution de la Prusse, ce qui était convenu, de la punition du
-roi de Saxe, ce qui semblait mérité, du partage du duché de Varsovie,
-ce qui résultait des traités. On avait même parlé de la reconstitution
-de la Pologne comme de l'une des affaires qui pourraient être
-soumises au congrès. Mais tant de choses (p.~431) s'étaient appelées
-la Pologne depuis cinquante ans, qu'on pouvait prononcer ce mot sans
-qu'il signifiât aucune frontière précise. On était donc resté dans un
-vague commode à tout le monde, et d'ailleurs les préoccupations
-immédiates avaient détourné des préoccupations plus éloignées.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre, tout occupée de ses propres désirs, ne se
-rendait pas du tout compte de ceux de la Prusse et de la Russie.</span>
-L'Angleterre toujours pleine des souvenirs du blocus continental, ne
-songeant qu'à en empêcher le retour, avait dans cette intention
-construit le royaume des Pays-Bas, travaillait à relever celui de
-Hanovre, voulait assurer à l'un et à l'autre la Prusse pour alliée, et
-était prête à tout concéder à cette puissance pour qu'elle épousât ses
-vues.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche, plus pénétrante, voyait mieux ce qui se
-passait, mais se taisait dans l'intérêt de l'union, et comptait pour
-sortir d'embarras sur le temps et la politique.</span>
-L'Autriche, beaucoup plus prévoyante, avait mieux discerné que
-l'Angleterre les projets de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, car il
-s'agissait pour elle de laisser la Prusse s'établir à tous les défilés
-de la Saxe, de laisser les flots de la race slave s'étendre jusqu'au
-pied des monts Crapacks; mais ces inquiétudes n'étaient pas les
-seules, et, au milieu de ses prospérités présentes, elle n'avait
-jamais eu tant de soucis ni de si graves. Si à l'ouest et au nord la
-Prusse et la Russie pouvaient l'inquiéter, elle avait l'Allemagne à
-reconstituer, sa place constitutionnelle à y déterminer, l'Italie à
-organiser, Murat à contenir, le prisonnier de l'île d'Elbe à
-surveiller, la France elle-même à observer, et il fallait prendre
-garde en s'occupant de ces divers intérêts, que les soins donnés aux
-uns ne fissent tort aux autres. Elle était donc résolue à employer les
-moyens à son usage, c'est-à-dire la patience, la finesse, la
-vigilance, et au besoin la force. Sur 300 mille hommes (p.~432) dont
-elle disposait, elle en avait réuni 250 mille en Bohême et en Hongrie,
-et n'en avait laissé que 50 mille en Italie, où cependant elle était
-exposée à avoir sur les bras Murat, les Italiens et peut-être le
-prisonnier de l'île d'Elbe. Elle s'était ainsi, sans le dire, mise en
-mesure du côté de la Saxe et de la Pologne, mais plus les difficultés
-pouvaient devenir grandes, plus elle voulait en triompher par l'union,
-par la bonne entente de ce qu'on appelait <em>les quatre</em>, c'est-à-dire
-de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, car à
-son avis si on laissait la France et les petites puissances allemandes
-s'en mêler, on courait le risque de tomber dans un vrai chaos, d'où
-jaillirait de nouveau Lucifer, c'est-à-dire Napoléon, qui n'était pas
-sorti encore de la mémoire des hommes, et qui n'avait certainement pas
-résolu de s'y effacer, bien qu'il affectât le sommeil profond que
-supposaient ses prodigieuses fatigues. Aussi les premiers mots
-prononcés à Vienne, avaient-ils été les derniers prononcés à Londres,
-et on s'était dit qu'il fallait par-dessus tout rester unis, même au
-prix des plus grands sacrifices, et on l'avait dit d'autant plus qu'on
-sentait venir le jour où l'on allait cesser de l'être.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait à Vienne, rendait frappante la faute que
-la France avait commise, de ne pas différer la conclusion de la paix
-de Paris jusqu'au jour où l'Europe se diviserait.</span>
-Telles étaient donc les dispositions qu'on apportait à Vienne: un
-immense désir de maintenir l'union, et une immense avidité fort peu
-compatible avec cette union. Si jamais la faute que la France avait
-faite de signer si précipitamment le traité de Paris avait été
-frappante, c'était dans ce moment où l'Europe était fatalement
-condamnée à se diviser, car il était impossible que l'Autriche
-consentît (p.~433) à laisser établir la Prusse à Dresde, la Russie à
-Cracovie, que les puissances secondaires consentissent à laisser
-supprimer la plus respectable d'entre elles, la Saxe, pour un péché
-qui leur était commun à toutes, celui de l'alliance avec la France, et
-que l'Angleterre laissât commettre tous ces actes d'ambition en face
-du parlement britannique. Si au milieu d'une telle division la France
-était arrivée à Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par
-conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa
-position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris
-au mois de mai.
-<span class="sidenote" title="En marge">Avantages qu'on aurait pu tirer de ces divisions.</span>
-Entre la Russie et la Prusse d'une part, voulant à
-tout prix la Pologne et la Saxe, et de l'autre l'Angleterre et
-l'Autriche résolues à les leur refuser, celui des deux partis qui
-aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une supériorité
-tellement décisive, qu'on devait tout faire pour l'avoir avec soi, et
-qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir.
-Les deux puissances les plus portées aux concessions envers la France
-étaient naturellement la Russie et la Prusse, car leurs intérêts
-étaient sur la Vistule et l'Elbe, non sur le Rhin ou l'Escaut. Il est
-donc à peu près certain qu'en nous rangeant de leur côté nous aurions
-obtenu de tout autres frontières que celles du traité de Paris.
-N'eussions-nous gagné que la ligne des places fortes demandées par nos
-négociateurs, que l'avantage eût été déjà grand, et qu'obtenu par la
-politique seule, il aurait valu aux Bourbons une popularité qui leur
-manquait. C'était donc un vrai malheur que d'arriver à Vienne en
-portant au cou (p.~434) la chaîne du traité de Paris. Pourtant le mal
-n'était pas sans remède, et il restait des moyens de profiter de la
-nouvelle situation. Tout annonçait en effet que le conflit serait des
-plus vifs, car la Russie et la Prusse semblaient prêtes à se porter
-aux dernières extrémités pour avoir la Pologne et la Saxe. Or, si les
-choses étaient poussées jusqu'à nouer des alliances, jusqu'à préparer
-la guerre, il n'était pas à supposer qu'on se laissât arrêter par un
-vain texte, et qu'on tînt au traité de Paris plus qu'à celui de
-Chaumont.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'inconvénient de condescendre aux v&oelig;ux de la Russie et
-de la Prusse, pour profiter des divisions de l'Europe, n'eût pas été
-bien grand.</span>
-Sans doute nous ne pouvions afficher nous-mêmes l'intention
-de nous soustraire au traité de Paris, mais en ne nous prononçant pas
-trop vite, en laissant entrevoir notre appui, et en mettant un peu de
-temps à l'accorder, la Russie et la Prusse étaient si ardentes, que
-probablement elles auraient dit elles-mêmes les mots que nous n'osions
-pas dire, et nous auraient offert ce que nous n'osions pas demander.
-Dans quelle mesure notre condition se serait-elle améliorée, on ne
-saurait l'affirmer, mais elle l'aurait été dans une mesure quelconque,
-et assurément proportionnée à la gravité du conflit. Ajoutons qu'unis
-à la Prusse et à la Russie, le conflit, quel qu'il fût, n'était guère
-à craindre pour nous. Il est même probable que l'Angleterre et
-l'Autriche n'auraient pas osé braver la guerre, qu'elles auraient
-cédé, que nous aurions été par conséquent les arbitres de cette
-situation, et les arbitres assez bien récompensés. Par conséquent le
-traité de Paris n'était pas une impossibilité, mais une difficulté
-qu'on pouvait surmonter avec un peu d'adresse, et on conviendra
-(p.~435) qu'en présence d'adversaires qui avaient usé et abusé de la
-force à notre égard, l'adresse était bien permise.</p>
-
-<p>Cette manière de se conduire suppose qu'on aurait été décidé à
-condescendre aux v&oelig;ux de la Russie et de la Prusse: mais cette
-condescendance était-elle donc si fâcheuse pour nous? La Russie
-obtenant toute la Pologne, dont elle avait déjà la plus grande part,
-se serait avancée de la Vistule où elle était depuis longtemps
-établie, jusqu'à la Wartha. La Prusse obtenant la Saxe, eût confiné de
-plus près avec l'Autriche. Ainsi la Russie eût donné plus de souci à
-l'Allemagne, la Prusse plus de jalousie à l'Autriche. Était-ce
-véritablement à nous Français, à nous en inquiéter? Était-ce à nous à
-prendre soin de cette union intime des trois puissances continentales,
-qui avait servi à nous vaincre, qui après nous avoir vaincus avait
-servi à nous imposer le traité du 30 mai, et qui depuis a tenu pendant
-quarante ans notre politique sous le joug d'une coalition permanente?
-S'il fallait que par leur position les Prussiens fussent incommodes
-pour quelqu'un, ne valait-il pas mieux que ce fût pour l'Autriche en
-les mettant à Dresde, que pour nous en les mettant à Cologne et
-Aix-la-Chapelle? À la vérité la maison de Saxe étant transportée des
-bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, comme Alexandre et
-Frédéric-Guillaume se proposaient de le faire, l'équilibre germanique,
-partie de l'équilibre européen, en eût été un peu plus ébranlé: mais
-cet équilibre germanique déjà si profondément atteint dans notre
-siècle, quelle était son utilité pour nous et pour toute l'Europe?
-(p.~436) C'était d'interposer de petits États entre les grands, afin
-d'amortir les chocs entre ces derniers. Or ne valait-il pas mieux dans
-notre intérêt que ce qui restait des États germaniques fût interposé
-entre nous et la Prusse, pour nous épargner des chocs avec elle,
-qu'entre la Prusse et l'Autriche pour épargner des chocs à celles-ci?
-Et la Saxe nous ayant abandonnés sur le champ de bataille, l'Europe
-ayant dépouillé à notre égard tout esprit de modération, n'étions-nous
-pas autorisés plus qu'en aucun temps, plus qu'en aucune occurrence, à
-songer à nous, exclusivement à nous?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal ne se mêle pas des questions qu'on avait à
-résoudre à Vienne, et les abandonne au Roi et à M. de Talleyrand.</span>
-Poser de telles questions c'est presque les résoudre, et après un
-demi-siècle on s'étonne qu'elles aient pu être si singulièrement
-envisagées à l'époque dont nous racontons l'histoire. Malheureusement
-il n'y avait pas alors plus de gouvernement à l'extérieur qu'à
-l'intérieur, et ces questions ne furent pas même soulevées dans le
-Conseil royal. De même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne faudrait
-pas différer de deux mois la convention du 23 avril, qui nous
-dessaisissait de gages précieux sans hâter d'un jour le départ des
-armées coalisées, de même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne
-vaudrait pas mieux remettre à six mois le traité de Paris,
-c'est-à-dire à un moment où unies pour nous dépouiller, les puissances
-seraient désunies pour se partager nos dépouilles, de même on ne se
-demanda pas quel parti il faudrait épouser à Vienne. La défectueuse
-organisation du Conseil royal en fut la cause, bien plus que le défaut
-de lumières chez les hommes qui le composaient. Ce conseil, comme on
-(p.~437) l'a déjà vu, mélange confus de princes, de ministres à
-portefeuille, de ministres sans portefeuille, sous un roi bel esprit,
-distrait, paresseux, disposé à laisser gouverner, mais non pas à
-souffrir à côté de lui un chef de cabinet étendant sur toutes les
-affaires son active vigilance, un tel conseil ne pouvait donner que
-des résultats décousus comme lui-même. Là où était un ministre spécial
-doué d'une véritable capacité, tout allait bien. Ainsi les finances
-jouissant de cet avantage, étaient supérieurement conduites. Dans les
-autres départements, et surtout dans celui de l'intérieur, les choses
-étaient livrées au hasard, et c'étaient les passions du parti dominant
-qui gouvernaient. Quant aux affaires extérieures elles avaient été
-abandonnées au Roi comme roi, et à M. de Talleyrand comme l'homme
-réputé le plus habile de France en ces matières, et on va voir ce qui
-en advint.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments du Roi Louis XVIII à l'égard de la politique
-étrangère.</span>
-Les vues de Louis XVIII à l'égard des affaires étrangères étaient,
-ainsi qu'en toutes choses, modérées et assez sages, mais bornées comme
-ses v&oelig;ux<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Heureux d'être rentré dans le royaume (p.~438) de
-ses pères, de le recouvrer tout entier, même avec une ou deux places
-de plus, et un magnifique musée dont il se souciait peu, il n'avait
-pas envie d'accroître ce royaume, et ne faisait pas la réflexion fort
-simple que tous les autres États s'étant agrandis, la France en
-restant ce qu'elle était en 1792 se trouvait relativement amoindrie,
-et si elle parvenait à reconquérir sa supériorité, ne le devrait
-qu'aux bienfaits de la Révolution qu'il n'appréciait guère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Modestie des v&oelig;ux de Louis XVIII.</span>
-Louis
-XVIII avait de la dignité mais aucune ambition, tenait à la paix, que
-son âge, ses infirmités, ses malheurs, l'épuisement de la France, lui
-rendaient chère, et avec raison ne voulait pas la compromettre
-légèrement. D'ailleurs la manie de se mêler beaucoup des affaires du
-dehors était une tradition impériale qui ne lui plaisait pas, et il
-souhaitait qu'on jouât à Vienne un rôle digne, pacifique, et
-profitable en un point seulement, c'est qu'on le délivrât de la
-présence de Murat sur le trône de Naples. Laisser sur l'un des trônes
-de l'Europe la petite usurpation, quand la grande était tombée, lui
-semblait une inconséquence, une honte pour toutes les puissances,
-(p.~439) et pour la France un vrai danger. <i lang="la">Flagilio addit damnum</i>,
-disait-il, dans son goût de rendre sa pensée par des adages latins. En
-effet il regardait Naples comme un pied-à-terre où Napoléon pouvait
-descendre à chaque instant, d'où il marcherait avec quatre-vingt mille
-Italiens sur les Alpes, et de là soulèverait tous les éléments qui
-fermentaient encore en France. Attribuant les difficultés qu'il
-rencontrait dans le gouvernement intérieur de son royaume, aux
-intrigues et à l'argent de Napoléon, il avait refusé de lui payer la
-rente de deux millions stipulée par le traité du 11 avril, et voulait
-qu'on le transportât lui-même aux Açores. Après cette translation et
-le détrônement de Murat, il désirait qu'on ne laissât pas le duché de
-Parme à Marie-Louise, autre inconséquence, autre danger, selon lui, de
-la politique européenne, et qu'on rendît ce duché à la maison de
-Parme, alliée de la maison de Bourbon. Enfin, en sa qualité de fils
-d'une princesse saxonne, il aurait trouvé séant pour sa couronne de
-sauver le roi de Saxe. Mais il plaçait ce dernier objet bien après les
-autres. Pour aucun il n'eût bravé la guerre, ni même un trouble; mais
-ce qu'on pourrait avec la politique seule, il souhaitait qu'on le fît.
-<span class="sidenote" title="En marge">Éloignement de Louis XVIII pour les alliances trop
-étroites.</span>
-Il admettait les alliances comme un moyen de la politique, mais il ne
-voulait en adopter aucune trop étroitement, car à son avis les
-alliances étroites engageaient, et peu à peu menaient à la guerre.
-Entre les quatre grandes puissances européennes dont on aurait pu
-rechercher l'alliance, il préférait par goût celle de l'Angleterre,
-car chez toutes les autres quelque chose lui déplaisait fort, chez la
-Russie l'imprudence du souverain, (p.~440) chez la Prusse les opinions
-beaucoup trop libérales de la nation, chez l'Autriche la parenté avec
-Bonaparte. Il poussait à cet égard la prévention jusqu'à rejeter,
-comme on l'a vu, une alliance de famille avec la Russie, alliance qui
-aurait pu avoir les plus utiles conséquences. N'ayant d'autres
-héritiers que ses neveux, et parmi ces neveux M. le duc d'Angoulême
-étant sans enfants, il fallait marier M. le duc de Berry si on
-désirait conserver la couronne à la branche aînée. Le comte Pozzo di
-Borgo avait donc songé à unir la grande-duchesse Anne, la même que
-Napoléon avait dû épouser, à M. le duc de Berry, et il s'en était
-occupé avec son ardeur accoutumée, faisant valoir les services déjà
-rendus par la Russie et ceux qu'elle pouvait rendre encore, vantant
-fort en un mot tous les avantages d'un pareil mariage. Mais Louis
-XVIII, outre qu'il considérait un mariage avec les Romanoff comme une
-sorte de dérogeance pour la maison de Bourbon, ne voulait s'enchaîner
-ni à la Russie ni à l'empereur Alexandre, alléguait les raisons
-religieuses, qui en général ne le touchaient guère, exigeait que la
-princesse abjurât avant d'arriver en France, et opposait à ce projet
-mille froideurs calculées. À choisir une alliance, il eût préféré,
-comme nous venons de le dire, celle de l'Angleterre, mais de celle-là
-même il ne voulait qu'avec infiniment de réserve. S'entendre avec
-l'Angleterre, sans se trop engager avec elle, et grâce à cette entente
-se débarrasser de Murat et du prisonnier de l'île d'Elbe, faire rendre
-le duché de Parme à la maison d'Étrurie, adoucir quelque peu le sort
-du roi de Saxe, composait toute (p.~441) sa politique. Mais pour aucun
-de ces objets, excepté peut-être le détrônement de Murat et la
-translation de Napoléon dans d'autres mers, il n'eût consenti à braver
-de sérieuses complications. Du reste il avait exprimé ces modestes
-désirs à son négociateur, l'avait ensuite laissé libre de se conduire
-comme il l'entendrait, et avait à peine jeté les yeux sur un
-volumineux mémoire rédigé au département des relations extérieures,
-sous le titre d'<em>Instructions</em>, et embrassant dans tous leurs détails
-les innombrables affaires de l'Europe. Il l'avait signé à peu près
-sans le lire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions écrites du négociateur français.</span>
-Dans ce mémoire, M. de la Besnardière qui en était le rédacteur, et
-qui connaissait profondément le détail des affaires européennes, avait
-ajouté aux v&oelig;ux formés par Louis XVIII, l'expression des désirs de
-la France sur quelques autres points. Ainsi les places de Luxembourg
-et de Mayence étant sorties de nos mains, il fallait empêcher qu'elles
-ne passassent dans celles de la Prusse ou de l'Autriche. On ne pouvait
-en effet les laisser avec sécurité que dans les mains de la Hollande
-ou de la Bavière. À l'égard de l'Italie, il ne suffisait pas d'en
-éloigner Murat au profit de Ferdinand IV, et Marie-Louise au profit de
-l'ancienne reine d'Étrurie, il fallait résoudre une question du plus
-haut intérêt, celle de la succession au trône dans la maison de
-Savoie. Le vieux roi de Sardaigne n'avait pas d'enfants, et n'avait
-qu'un héritier privé lui-même de descendance. Il importait par
-conséquent d'assurer la succession dans la branche de Carignan, si on
-ne voulait pas que, par un mariage, le Piémont échût (p.~442) un jour
-à la maison d'Autriche. Enfin il convenait de s'occuper des donataires
-français, parmi lesquels figuraient au premier rang quelques
-maréchaux, et de sauver, si on le pouvait, leurs dotations du naufrage
-général. Tels étaient les points secondaires, mais très-importants,
-ajoutés à la tâche de notre négociateur par le rédacteur de ses
-instructions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg pour
-représenter la France à Vienne.</span>
-Ce négociateur, tellement indiqué qu'il n'y en avait pas un autre de
-possible, était M. de Talleyrand. On lui avait adjoint M. le duc de
-Dalberg, qui par sa rare sagacité et ses vastes relations en
-Allemagne, était très-propre à le seconder. Du reste Louis XVIII,
-comme on vient de le voir, avait par la modération de ses v&oelig;ux,
-singulièrement facilité la tâche de ses deux représentants à Vienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Facilité de leur rôle, si on voulait s'en tenir au traité
-de Paris.</span>
-Si en effet consentant à s'en tenir au traité du 30 mai, on ne voulait
-que renverser Murat, procurer quelques domaines à la maison de Parme,
-et maintenir le roi de Saxe dans une partie quelconque de ses États,
-on avait la force des choses avec soi, et à peu près la certitude de
-réussir. Il était évident que Murat étant en contradiction choquante
-avec la situation présente de l'Europe, et n'ayant pour appui que
-l'Autriche, engagée avec lui jusqu'à la première faute qu'il
-commettrait, dégagerait bientôt celle-ci par ses imprudences, et
-succomberait sous l'influence des deux maisons de Bourbon réunies. Il
-était à la vérité moins facile de détrôner Marie-Louise, au profit de
-la maison de Parme, dans un congrès où dominerait François II. Mais il
-n'était pas impossible de trouver à Marie-Louise un dédommagement
-dans la vaste étendue de l'Italie; (p.~443) et, quant à la Saxe, il
-était certain que l'Autriche ne voudrait pas laisser les Prussiens
-s'établir à Dresde, les Russes au pied des montagnes de Bohême, que
-toutes les puissances secondaires de l'Allemagne se soulèveraient à la
-seule proposition de supprimer un État comme la Saxe, que l'Angleterre
-ne pourrait pas fermer l'oreille à leurs plaintes, que le parlement
-britannique surtout éclaterait à l'idée de voir la Russie occuper la
-Pologne tout entière, et que si à cet ensemble de résistances la
-France joignait la sienne, la Russie et la Prusse seraient obligées de
-céder. Il n'y avait donc qu'à laisser agir la force des choses, pour
-voir s'accomplir les v&oelig;ux modérés de Louis XVIII. Au contraire si
-on était tenté de profiter de ces divisions pour revenir sur le traité
-de Paris, en se mettant du côté de la Prusse et de la Russie, le rôle
-devenait plus laborieux et plus difficile, mais peu périlleux, et d'un
-succès presque aussi assuré, car au fond jamais l'Autriche et
-l'Angleterre n'oseraient recommencer la guerre, en ayant, outre la
-France, la Prusse et la Russie sur les bras. Dans l'une comme dans
-l'autre politique, celle d'une tranquille résignation à la paix de
-Paris, ou celle d'une amélioration de frontières tirée des divisions
-des puissances, le succès était donc infiniment probable. Cependant
-quelque politique qu'on adoptât, il y avait une difficulté, c'était
-l'extrême répugnance que l'Europe éprouverait à se diviser devant
-nous, et surtout à nous introduire dans ses affaires, car il y aurait
-tout à la fois pour elle, confusion d'avouer ses misères intérieures,
-et danger de nous rendre un rôle considérable (p.~444) en se servant
-de nous.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'expectative, seule conduite à tenir à Vienne.</span>
-En présence de cette disposition il n'y avait qu'une conduite
-à tenir à Vienne: attendre, patienter, ne pas se mettre en avant,
-laisser les intérêts se diviser, et une fois divisés venir à nous;
-faire désirer en un mot notre intervention, au lieu de l'offrir. Plus
-nous l'offririons, plus on la craindrait, et moins on nous la
-payerait. Une patience mêlée de fierté était donc la seule attitude à
-prendre, et avec grande probabilité de succès, car deux choses étaient
-certaines, la division des intérêts, et le besoin qu'ils auraient tous
-de la France, et devant ces deux certitudes la politique de
-l'expectative devait inévitablement réussir.</p>
-
-<p>Si jamais homme avait été éminemment propre à remplir cette tâche,
-c'était M. de Talleyrand. Grand par sa naissance, par son rôle depuis
-trente années, par sa manière de vivre, par son imposante et
-dédaigneuse nonchalance, ayant presque fait de l'inertie une vertu, et
-même une épigramme sous un prince qui avait fait de l'activité un
-vice, il semblait que si on devait quelque jour, quelque part, pécher
-par impatience, ce ne pouvait pas être M. de Talleyrand à Vienne.
-Pourtant le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui
-paraît le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux, dès
-qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. M. de
-Talleyrand devait en donner en cette occasion un singulier exemple.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mobiles qui devaient agir sur M. de Talleyrand à Vienne, et
-principe dont il voulait se servir.</span>
-M. de Talleyrand en effet avait depuis quinze ans joué le premier rôle
-dans toutes les réunions européennes; il avait soumis à sa volonté,
-et toujours (p.~445) rencontré dans un rang inférieur au sien, les
-représentants des puissances qu'il allait avoir devant lui comme
-ministres de l'Europe victorieuse. Sous l'Empire M. de Metternich
-était à Paris ministre modeste d'une cour vaincue et accablée; M. de
-Nesselrode était simple secrétaire d'ambassade. Il devait être pénible
-à M. de Talleyrand de ne pas se trouver au moins de niveau avec ces
-personnages autrefois si secondaires, et si déférents, et il en devait
-résulter chez lui un malaise de position capable de nuire à sa manière
-d'être à Vienne. Ne s'épuisant ordinairement ni à penser ni à prévoir,
-il n'avait guère cherché si des divisions de l'Europe il pourrait
-naître pour la France une occasion d'améliorer sa condition; il
-s'était demandé seulement quelle attitude aurait à Vienne la France si
-longtemps victorieuse, maintenant vaincue, et quelle attitude il
-aurait pour elle. Il s'était dit qu'après avoir représenté le génie
-tout puissant, représenter le droit (ce qu'il avait défini par un mot
-heureux, et qui avait obtenu un immense succès, celui de
-<em>légitimité</em>), représenter le droit était un rôle très-digne,
-très-convenable, et qui pourrait bien n'être pas inférieur à celui
-qu'il avait eu jadis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le principe de <em>légitimité</em> dont M. de Talleyrand voulait
-se servir, inapplicable dans la plupart des cas.</span>
-Il partait donc pour Vienne résolu à s'y faire
-une place avec le talisman de la légitimité, qui bon à une infinité de
-choses, ne l'était cependant pas à toutes. Certainement pour détrôner
-Murat, pour faire respecter le roi de Saxe, le mot était
-très-efficace, mais il était loin d'être applicable en toute occasion,
-car si on le prenait complétement au sérieux, il fallait ne pas
-traiter avec Bernadotte (p.~446) que les puissances s'attachaient à
-flatter, mais avec Gustave IV qui courait l'Europe en fugitif; il
-fallait ne pas admettre le représentant de Ferdinand VII qui n'était
-roi qu'au préjudice de son père Charles IV, lequel loin de renoncer à
-ses droits, était prêt à les faire valoir; il fallait appeler les
-représentants de Gênes, de Venise, de Malte, des anciens électeurs de
-Cologne, de Trèves et de Mayence, et de tant d'autres victimes dont on
-se préparait à partager les dépouilles. On eût ainsi rempli le congrès
-de fantômes, en laissant en dehors des êtres réels et tout puissants.
-Ce mot de légitimité malgré tout ce qu'il contenait de vrai et de
-respectable ne pouvait donc pas servir à défendre en ce moment les
-plus sérieux intérêts de la France; il faisait sourire les hommes
-pratiques qui allaient s'assembler à Vienne, et qui l'employaient ou
-l'écartaient suivant le besoin; il avait l'inconvénient de nous mettre
-à la suite de l'Autriche et de l'Angleterre, les moins disposées des
-puissances à nous relever de notre défaite, il nous enchaînait à leur
-politique, et enfin en présence des deux grands partis qui allaient
-diviser l'Europe, il nous privait de ce qui faisait notre principale
-force, la liberté du choix.</p>
-
-<p>Avec une incontestable supériorité comme négociateur, M. de Talleyrand
-arrivait donc à Vienne dans des dispositions qui n'étaient pas les
-meilleures peut-être pour tirer parti de notre nouvelle situation.
-Qu'il s'y posât grandement, rien n'était plus certain; qu'il y agît
-utilement, c'était plus douteux. Toutefois, on pouvait être assuré
-que représentée (p.~447) par lui, la France n'aurait ni le rôle ni
-l'attitude d'une puissance vaincue, et encore moins humiliée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Talleyrand à Vienne.</span>
-Quoi qu'il en soit, parti le 15 septembre de Paris, il était rendu à
-Vienne le 23. C'était l'avant-veille de l'arrivée des souverains, mais
-leurs chancelleries, leurs états-majors les avaient précédés de
-plusieurs jours, et durant ces jours les langues s'étaient fort
-agitées. Beaucoup des choses qu'on avait voulu laisser dans le vague
-commençaient à s'éclaircir. Les Russes, les Prussiens, informés des
-résolutions de leurs maîtres, ne les avaient guère cachées. Les Russes
-disaient tout haut, avec une indiscrétion et une jactance singulières,
-qu'il leur fallait la Pologne tout entière; les Prussiens, ne montrant
-ni plus de prudence ni plus de modestie, disaient qu'il leur fallait
-la Saxe. Les uns et les autres semblaient ne pas croire qu'on pût
-refuser ces concessions à leurs immenses services.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Émotion dans le sein du congrès en apprenant les
-prétentions de la Russie et de la Prusse.</span>
-Ces v&oelig;ux formulés avec tant d'assurance avaient dès le premier jour
-excité une vive émotion dans le congrès. Les princes de second ordre,
-allemands et autres, étaient révoltés de voir supprimer un État de
-même rang qu'eux, au gré d'un voisin ambitieux, et pour un fait qui
-leur était commun à tous, celui d'alliance avec la France impériale.
-Les représentants de tous les États, quels qu'ils fussent, étaient
-effrayés de voir la Russie qui au commencement du siècle était sur la
-Vistule, s'avancer jusqu'à la Wartha et à l'Oder, grâce à la
-complicité de la Prusse, et s'en expliquaient hautement. Ils disaient
-que ce n'était pas la peine de renverser (p.~448) la domination de
-Napoléon pour la remplacer si vite, si complétement, si dangereusement
-par une autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le désir de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
-l'Angleterre, de tout faire à quatre, ne cause pas moins d'émotion.</span>
-Ce qui les offusquait autant que cette ambition, si
-hardiment affichée, c'était la prétention de concentrer entre quatre
-légations, celles de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre, la
-direction des affaires, et d'en exclure toutes les autres.
-<span class="sidenote" title="En marge">On tourne les yeux vers la France.</span>
-On
-attendait donc la légation française avec une extrême impatience, et
-bien qu'on n'aimât pas la France, surtout dans un lieu où les
-Allemands abondaient, on était prêt à se ranger derrière elle, pourvu
-que, sans rien prétendre pour elle-même, elle vînt au secours des
-opprimés, des exclus, des offensés. On était prêt, en un mot, si
-c'était gratuitement de sa part, à se laisser défendre, sauver, venger
-par elle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand en laissant désirer l'action de la France,
-aurait eu tout le monde avec lui.</span>
-Il eût suffi d'un peu du flegme habituel de M. de Talleyrand pour
-irriter singulièrement tous ces désirs, et les convertir bientôt en
-une véritable passion. Mais à peine arrivé à Vienne, il ne résista pas
-au spectacle dont il fut témoin. Les ministres de toutes les cours lui
-firent l'accueil qui était dû à l'un des plus illustres personnages de
-l'Europe, personnage qui après avoir représenté la victoire
-représentait aujourd'hui la légitimité, et de plus était le dernier
-type de cette dignité élégante d'autrefois, tant prisée en ce moment.
-Grands et petits diplomates rendirent hommage à sa personne,
-fréquentèrent sa maison, mais pour le sérieux des choses tinrent
-envers lui une tout autre conduite. Les <em>quatre</em>, c'est-à-dire les
-représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la
-Prusse, (p.~449) en lui montrant beaucoup d'égards, lui parlèrent peu
-d'affaires, et laissèrent trop voir qu'on n'entendait pas accueillir
-son influence aussi bien que sa personne, et qu'ils prétendaient tout
-faire à eux seuls, bien que chez eux l'union des intérêts fût loin
-d'égaler celle des intentions. Les représentants des petites cours,
-d'ordinaire remuants, bien informés, et assez accoutumés à exciter les
-uns contre les autres les ministres des grandes cours, parce qu'ils se
-sauvent par les divisions de ceux-ci, se pressèrent autour de M. de
-Talleyrand, et soit directement, soit par M. de Dalberg, lui
-dévoilèrent le projet qu'avaient les <em>quatre</em> de s'emparer de la
-direction des affaires, et surtout de livrer la Saxe à la Prusse, qui
-livrerait la Pologne à la Russie. Ces révélations furent accompagnées
-de malicieux commentaires sur la forte entente du roi de Prusse et de
-l'empereur de Russie, sur la maladresse de lord Castlereagh, sur la
-faiblesse de M. de Metternich, prêts, disait-on, à laisser commettre
-les attentats les plus odieux contre le droit public, l'un parce qu'il
-n'avait pas l'habileté, l'autre parce qu'il n'avait pas le c&oelig;ur de
-les empêcher.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet de l'exclure des grandes affaires le pique au
-vif, et jusqu'à lui faire perdre le sang-froid qui lui était naturel.</span>
-M. de Talleyrand n'aurait eu qu'à attendre quelques jours, pour voir
-le projet des <em>quatre</em> s'évanouir devant la révolte générale. Mais
-cette résolution de l'exclure, formée par les grandes puissances, et
-dénoncée à lui par les petites, le piqua au vif. Sur-le-champ il se
-mit à dire que la France replacée sous la souveraineté du vrai droit,
-serait à Vienne, s'il le fallait, le seul représentant de ce droit, et
-le représentant désintéressé; qu'il était des inconvenances (p.~450)
-qu'elle ne souffrirait point, et des iniquités auxquelles elle ne se
-prêterait pas. Ce langage, tenu hautement, produisit une vive
-sensation, enchanta les ministres des cours allemandes de second
-ordre, irrita profondément ceux de la Prusse et de la Russie, et
-embarrassa fort ceux de l'Angleterre et de l'Autriche, mécontents sans
-doute des convoitises dont la Pologne et la Saxe étaient l'objet, mais
-effrayés de l'orage que la France, à la tête des petites cours,
-semblait prête à soulever.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement des Prussiens contre nous, et contre notre
-ambition renaissante.</span>
-Les diplomates, que contrariait notre attitude si promptement prise,
-et en particulier les Prussiens, se mirent de leur côté à dire que la
-France se démasquait déjà; qu'elle avait paru d'abord résignée à son
-nouveau sort, mais qu'elle ne l'était point, qu'au fond elle voulait
-toujours les rives du Rhin, qu'elle cherchait à tout brouiller pour
-les recouvrer, et que si on n'était pas fortement unis contre elle, on
-aurait encore à essuyer de sa part de graves dommages.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de répondre par des protestations de
-désintéressement qui, dans le moment, avaient quelque chose de
-très-fâcheux.</span>
-Notre légation,
-et le plus actif de ses membres, M. le duc de Dalberg, très-lié avec
-les Allemands, répondirent à ces calomnies que la France ne désirait
-rien pour elle-même, qu'elle n'avait plus d'ambition, qu'elle ne
-songeait à aucun agrandissement, mais qu'elle entendait s'opposer aux
-agrandissements excessifs qui menaçaient la sûreté générale de
-l'Europe. Il était fâcheux d'être amené sitôt à de semblables
-protestations, et d'être obligés de nous déclarer satisfaits après la
-conduite tenue à notre égard dans les négociations de Paris. En
-attendant un peu au contraire, en ne découvrant pas tout de suite
-notre marche, chacun pour nous (p.~451) attirer à lui eût fomenté
-notre ambition loin de la dénoncer, et nous aurions reçu des offres au
-lieu d'avoir à faire des protestations de désintéressement, qui nous
-enchaînaient à notre condition présente encore plus que le traité de
-Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">En huit jours tous les projets sont dévoilés, et
-particulièrement ceux de la Russie et de la Prusse.</span>
-Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas huit jours qu'on était à Vienne,
-et déjà le secret de chacun était ébruité. On savait que la Russie
-voulait toute la Pologne, la Prusse toute la Saxe, que les États
-secondaires en étaient indignés, qu'ils cherchaient auprès de la
-France un appui offert par celle-ci avec un extrême empressement, que
-l'Autriche et l'Angleterre, embarrassées de ce tumulte, persistaient,
-malgré les desseins suspects de la Russie et de la Prusse, à tout
-faire avec ces dernières, sans bruit, sans participation des autres
-puissances. Sous l'éclat des fêtes l'agitation était donc vive,
-l'anxiété profonde.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive irritation d'Alexandre, qui avait cru qu'on ne pouvait
-lui rien refuser.</span>
-Rien ne saurait rendre l'irritation et surtout l'étonnement de
-l'empereur de Russie en ce moment. Il était si convaincu des immenses
-obligations de l'Europe envers lui, qu'il avait peine à comprendre la
-résistance opposée à ses désirs. Dans son dépit il ne voyait partout
-que des ingrats, et dans les Allemands qui refusaient de le laisser
-venir jusqu'à l'Oder, et dans les Bourbons qui refusaient de lui
-livrer leur cousin le roi de Saxe, et enfin dans l'Autriche et
-l'Angleterre elles-mêmes, qui approuvaient au moins de leur silence
-les clameurs dont il était l'objet. Alexandre en était même
-complétement changé, à ce point que lui d'ordinaire si doux, si
-caressant, était devenu tout à coup sec, hautain et (p.~452) amer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette irritation tournée surtout contre la France.</span>
-Le
-plus fort de son irritation était tourné contre nous. Il avait,
-disait-il, autant qu'il l'avait pu, arraché la France aux mains de ses
-vainqueurs; il avait remis les Bourbons sur leur trône, et le ministre
-dirigeant, M. de Talleyrand, à la tête des affaires. Il avait donc
-comblé la mesure des bons procédés envers le pays, envers le Roi,
-envers le premier ministre, et pourtant il n'avait recueilli
-qu'ingratitude de la part des uns et des autres. Louis XVIII avait
-affiché aussi peu de considération pour sa personne que pour ses
-opinions; il n'avait écouté aucun de ses conseils, n'avait seulement
-pas songé à lui offrir le cordon bleu qu'il s'était hâté de donner au
-Prince régent d'Angleterre, lui avait même refusé la pairie pour M. de
-Caulaincourt, et opposait enfin des obstacles presque offensants au
-mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne. Ces griefs
-l'empereur Alexandre les énumérait avec colère et très-peu de
-discrétion, et les trouvait tous dépassés par l'attitude que M. de
-Talleyrand venait de prendre si soudainement à Vienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Nesselrode, cherchant à tout calmer, conseille à M.
-de Talleyrand de demander une audience à l'empereur Alexandre.</span>
-Le sage comte
-de Nesselrode, constamment appliqué à éteindre les flammes que
-d'autres allumaient, aurait voulu calmer l'empereur Alexandre envers
-tout le monde, mais particulièrement envers la France, dont il
-appréciait singulièrement l'alliance. En conséquence il avait
-conseillé à M. de Talleyrand de demander une audience à l'empereur.
-Cette démarche était presque un devoir en arrivant à Vienne; elle
-plaisait d'ailleurs à M. de Talleyrand, plus disposé à étendre son
-rôle qu'à le restreindre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette audience est demandée et accordée.</span>
-Il demanda en effet cette audience,
-(p.~453) mais Alexandre la lui fit attendre plusieurs jours. Le czar
-répondit enfin, et reçut le représentant de la France au palais
-impérial de Sch&oelig;nbrunn, où il était établi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premier et vif entretien d'Alexandre avec M. de
-Talleyrand.</span>
-Au lieu de se montrer
-comme d'ordinaire affectueux et familier, il accueillit M. de
-Talleyrand avec hauteur, ce qui n'embarrassa guère l'illustre
-diplomate, passé maître dans l'art de conserver sa position en
-présence des potentats de la terre. Il le questionna brusquement, et
-coup sur coup, sur l'état de la France, comme un homme qui n'attendait
-pas de très-bonnes nouvelles de ce qui s'y passait, et qui n'était pas
-convaincu que l'Europe eût pris le meilleur parti en rappelant les
-Bourbons. M. de Talleyrand répondit avec respect, mais avec fermeté à
-toutes les questions de l'empereur Alexandre, et il s'engagea entre
-eux le dialogue saccadé qu'on va lire.&mdash;Quelle est la situation de
-votre pays?&mdash;Très-bonne, Sire; aussi bonne que Votre Majesté pouvait
-le désirer, meilleure qu'on ne devait l'espérer.&mdash;Et l'esprit
-public?&mdash;Il s'améliore chaque jour.&mdash;Et le progrès des idées
-libérales?&mdash;Nulle part ce progrès n'est plus régulier et plus
-réel.&mdash;Et la presse?&mdash;Elle est libre, sauf quelques restrictions
-indispensables dans les premiers temps.&mdash;Et l'armée?&mdash;Excellente....
-Nous avons cent trente mille hommes sous les drapeaux; nous pouvons en
-avoir trois cent en un mois.&mdash;Et les maréchaux?&mdash;Lesquels,
-Sire?&mdash;Oudinot?&mdash;Il est dévoué.&mdash;Soult?&mdash;Il a montré de l'humeur dans
-les premiers moments; on lui a donné la Bretagne, il est satisfait,
-et témoigne un grand dévouement.&mdash;Et Ney?&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté respectueuse de M. de Talleyrand.</span>
-Il (p.~454) souffre de la
-perte de ses dotations, mais il dépend de Votre Majesté de mettre fin
-à cette souffrance.&mdash;Et vos Chambres?... on prétend qu'elles ne sont
-pas unies avec le gouvernement.&mdash;Qui a pu dire une telle chose à Votre
-Majesté?... Il y a, comme dans tout début, quelques difficultés, mais
-après vingt-cinq ans de révolutions, il est miraculeux d'être arrivé
-en quelques mois à un calme aussi grand que celui dont nous
-jouissons.&mdash;Et vous, êtes-vous content de votre position?&mdash;Sire, la
-confiance et les bontés du Roi passent mes espérances.&mdash;À chacune de
-ces réponses, qu'il donnait à peine le temps d'achever, Alexandre
-laissait voir sur son visage une expression d'incrédulité ironique.
-Mais bientôt abandonnant cette espèce d'enquête sur l'état de la
-France, qui aurait fini par être offensante si la hauteur respectueuse
-de M. de Talleyrand n'avait corrigé ce que son rôle avait de pénible,
-l'empereur Alexandre dit vivement à celui-ci: Parlons de nos affaires.
-Les finirons-nous?&mdash;Il dépend de Votre Majesté, dit M. de Talleyrand,
-de les terminer à sa plus grande gloire, et au plus grand avantage de
-l'Europe.&mdash;Le czar se contenant à peine, témoigna autant de surprise
-que de déplaisir de la résistance qu'il rencontrait de la part de la
-France, et dit à M. de Talleyrand: Il me semblait que les Bourbons me
-devaient quelque chose.&mdash;M. de Talleyrand, sans contester les
-obligations du maître qu'il servait envers Alexandre, lui parla des
-droits de l'Europe, qu'il importait de respecter, surtout après avoir
-renversé un homme qu'on accusait de les avoir foulés tous aux
-pieds.&mdash;Ces droits de l'Europe, répondit (p.~455) Alexandre, que vous
-imaginez aujourd'hui pour me les opposer, je ne les connais pas. Entre
-puissances les droits sont les convenances de chacune. Je n'en admets
-pas d'autres.&mdash;Alors M. de Talleyrand détournant sa face, et élevant
-les mains au-dessus de sa tête, s'écria: Malheureuse Europe!
-malheureuse Europe! que vas-tu devenir?&mdash;L'empereur, plus irrité
-qu'arrêté par cette exclamation significative, lui dit d'un ton que M.
-de Talleyrand ne lui avait jamais connu: Eh bien, s'il en est ainsi,
-la guerre! la guerre! J'ai deux cent mille hommes en Pologne, qu'on
-vienne m'en chasser... D'ailleurs j'ai le consentement de toutes les
-puissances, vous seuls me faites obstacle, et rompez un accord près de
-devenir général.&mdash;M. de Talleyrand, pendant la durée de l'Empire,
-avait eu à soutenir les assauts d'un lion autrement redoutable
-qu'Alexandre. Il se montra plus affligé que troublé des emportements
-du czar, lui répondit que la France ne désirait point la guerre, ne la
-craignait pas, mais que si par malheur il fallait la faire, elle la
-ferait cette fois pour le maintien des droits de tous, aidée de la
-sympathie universelle et des secours de beaucoup d'alliés, car il
-avait la certitude que l'accord dont se flattait l'empereur n'existait
-pas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Froideur avec laquelle se quittent l'empereur de Russie et
-le plénipotentiaire français.</span>
-Après ce pénible entretien, M. de Talleyrand s'inclinant
-respectueusement mais froidement, se dirigea vers la porte du cabinet
-impérial. Alexandre alors s'avança vers lui, et lui prit la main, mais
-avec un mouvement convulsif qui révélait son trouble et son
-irritation.</p>
-
-<p>C'est dans ces situations difficiles que M. de Talleyrand, pour
-représenter une grande puissance devant (p.~456) une autre, n'avait
-pas d'égal: si effectivement les vrais intérêts de la France étaient
-alors sur l'Elbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne
-l'avait jamais ni mieux ni plus fièrement servie.</p>
-
-<p>La fin de septembre avait été employée à se donner des fêtes, et à
-tenir force propos. Il fallait enfin réunir officiellement le congrès,
-sous une forme ou sous une autre, en totalité ou en partie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après beaucoup de jours perdus, les représentants des
-quatre puissances qui voulaient tout diriger à elles seules, sentent
-enfin le besoin de penser au congrès, et pour cela se fixent sur le
-mode de réunion.</span>
-Les représentants de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
-l'Angleterre, MM. de Nesselrode, de Hardenberg, de Metternich,
-Castlereagh, <em>les quatre</em>, comme on les appelait, arrivés les
-premiers, et d'autant plus soigneux de renfermer entre eux les
-affaires qu'elles paraissaient se compliquer davantage, avaient
-cherché quel serait le mode à adopter pour la tenue du congrès, et ils
-s'étaient mis secrètement d'accord sur la manière de procéder suivant
-eux la meilleure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Précédents empruntés aux congrès antérieurs.</span>
-Les congrès les plus célèbres des temps passés offraient des
-précédents de nature très-diverse, et difficilement applicables à la
-circonstance présente. Jamais on n'avait vu les représentants de tous
-les États assemblés pour disposer à peu près du monde civilisé,
-non-seulement comme territoire, mais comme constitution. Les
-plénipotentiaires composant le congrès de Westphalie n'avaient eu à
-s'occuper que de l'Allemagne, tandis que les plénipotentiaires appelés
-à former le congrès de Vienne avaient à s'occuper de l'Allemagne
-d'abord, puis de l'Europe, et même des deux mondes. Il semblait donc
-que réunir les ministres des divers États pour délibérer en commun,
-était ce qu'il y avait de plus facile et de plus simple. Mais comment
-(p.~457) les faire délibérer en commun sur des sujets qui touchaient
-les uns essentiellement, les autres accessoirement? Comment faire
-délibérer, par exemple, Berne sur le Portugal, le Portugal sur la
-Norvége, l'un et l'autre sur la constitution de l'Allemagne et de
-l'Italie? Comment donner la même valeur au vote de ceux qui
-représentaient cinquante millions d'hommes, et au vote de ceux qui en
-représentaient un million, et souvent beaucoup moins? Et si on tenait
-compte de ces différences, comment les calculer avec une suffisante
-précision?
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de réunir tous les plénipotentiaires en une
-sorte de <em>constituante</em> européenne.</span>
-Évidemment c'était impossible, et on ne pouvait réunir les
-plénipotentiaires des puissances en une espèce de <em>constituante</em>
-européenne, car s'il y en avait quelques-uns, comme ceux de
-l'Autriche, de la Prusse, de la France, de l'Angleterre, de la Russie,
-que tous les intérêts, grands et petits, touchaient également, la
-plupart au contraire représentaient des intérêts ou trop étrangers les
-uns aux autres, ou trop minimes, pour avoir sur l'ensemble un suffrage
-à la fois éclairé et suffisamment proportionnel. De plus il y avait
-des plénipotentiaires que les uns voudraient admettre, les autres
-rejeter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les <em>quatre</em> se décident à faire prendre l'initiative de
-toutes les opérations du congrès aux huit signataires du traité de
-Paris.</span>
-Ainsi la Prusse et la Russie repoussaient le ministre du roi
-de Saxe condamné d'avance par elles comme ayant mérité de perdre sa
-couronne, les deux maisons de Bourbon repoussaient l'envoyé du roi
-actuel de Naples comme le représentant d'un usurpateur, et personne
-enfin ne voulait admettre le fondé de pouvoirs de l'ancienne
-république de Gênes, dont on ne reconnaissait plus l'existence. Une
-réunion générale et commune était donc impossible, et ce qu'il y
-(p.~458) avait de plus naturel, c'était que les signataires du traité
-de Paris, qui s'étaient donné ajournement à Vienne, s'emparassent du
-rôle qu'avaient joué les puissances médiatrices dans les congrès
-antérieurs, et se constituassent intermédiaires, et au besoin arbitres
-entre les intéressés. Ainsi les huit signataires du traité de Paris
-pouvaient ouvrir le congrès, vérifier les pouvoirs, former pour chaque
-question des comités composés des principaux intéressés, s'instituer
-arbitres dans les affaires difficiles, amener de la sorte les choses à
-un accord, et, après avoir préparé sur chaque point des traités
-spéciaux, les confondre dans un traité général, que tous les États,
-sans exception, signeraient pour enchaîner l'Europe entière à son
-&oelig;uvre. Il est vrai que parmi les huit signataires, deux, le
-Portugal et la Suède, allaient se trouver investis du rôle de grandes
-puissances, qui n'était guère en rapport avec leur force réelle, et
-qu'ils le devraient à la circonstance accidentelle qui les avait
-autorisés, à titre de belligérants, à signer la paix du 30 mai avec la
-France. Mais l'inconvénient après tout n'était pas bien grave, et on
-avait l'avantage de s'appuyer sur un titre légal en quelque sorte, en
-faisant intervenir les huit signataires qui avaient convoqué le
-congrès.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette forme très-acceptable à condition qu'elle ne
-cacherait pas le projet de tout faire à quatre.</span>
-Cette forme était évidemment la seule praticable, la seule bonne, à
-condition toutefois que certaines puissances n'en abuseraient pas pour
-s'arroger toute l'influence, et elle fut en effet préférée par les
-plénipotentiaires de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la
-Prusse, occupés à concerter secrètement entre eux la manière de
-procéder.
-<span class="sidenote" title="En marge">On convient ensuite de former deux comités, un de six pour
-les grandes questions européennes, un de cinq pour les affaires
-allemandes.</span>
-Ils convinrent (p.~459) qu'ils s'efforceraient de la faire
-prévaloir parmi les nombreux représentants de l'Europe actuellement
-réunis à Vienne. Cette question de forme ainsi résolue, restaient deux
-questions de fond de la plus haute gravité: le partage des immenses
-territoires devenus vacants, et la constitution définitive de
-l'Allemagne. Ce qui concernait la Suisse et l'Italie avait son
-importance sans doute, mais importance toute spéciale, et intéressant
-presque exclusivement la France, l'Autriche et l'Espagne. On pensa
-qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, lorsque les deux
-principales affaires seraient réglées. Il fut donc convenu entre les
-<em>quatre</em>, qu'on ferait prendre aux huit signataires du traité de Paris
-l'initiative de l'ouverture du congrès, et qu'on créerait ensuite deux
-comités, l'un pour la distribution des territoires et les affaires
-générales de l'Europe, l'autre pour la constitution de l'Allemagne. Le
-premier, destiné à être le grand comité européen, devait d'abord
-comprendre les <em>quatre</em>; mais il n'était pas possible de n'y pas
-ajouter la France, et avec la France qui représentait aujourd'hui la
-première des deux maisons de Bourbon, l'Espagne qui représentait la
-seconde, l'Espagne qu'on espérait avoir avec soi parce qu'elle était
-l'Espagne, parce qu'elle avait Ferdinand VII pour roi, parce qu'on
-savait les deux maisons de Bourbon actuellement brouillées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution secrète de ne rien proposer à ces comités
-qu'après s'être mis d'accord entre quatre.</span>
-Enfin il
-fut convenu que tout en appelant pour la forme ces six puissances dans
-le grand comité européen, on aurait toujours soin avant de leur
-soumettre les questions essentielles, de les décider secrètement à
-quatre, ce qui serait un moyen (p.~460) assuré de conserver la
-direction exclusive des choses en la partageant en apparence.</p>
-
-<p>Quant aux affaires allemandes on résolut de les confier à l'Autriche
-et à la Prusse, qui joueraient par rapport à ces affaires le rôle que
-les <em>quatre</em> entendaient jouer par rapport aux affaires européennes,
-qui par conséquent les décideraient secrètement à elles deux, puis les
-soumettraient pour la forme aux puissances allemandes de second ordre,
-telles que la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre. (Ce dernier État
-avait été rétabli, et constitué en royaume au profit de la maison
-régnante d'Angleterre). La Saxe étant condamnée plus ou moins dans
-l'esprit des <em>quatre</em>, et fort réduite dans l'esprit de tous, ne
-devait pas faire partie du comité allemand, pas plus que les deux
-Hesses qui n'étaient point encore rétablies, et la maison de Bade qui
-n'était pas jugée assez importante pour y prendre place.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces vues ayant été divulguées soulèvent de vives
-réclamations.</span>
-Tel avait été le résultat des premières conférences entre les
-ministres des quatre grandes cours, sur l'ouverture et la forme du
-congrès, sur la manière surtout d'y répartir l'influence. Il était
-étrange et même dérisoire de voir les <em>quatre</em> s'arroger ainsi la
-souveraineté universelle, en vertu d'un accord que leur avidité
-rendait impossible, et qui devait se briser en éclats au simple énoncé
-de leurs prétentions réciproques. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter
-sérieusement de leurs menées. Cependant aussitôt que leurs
-propositions furent seulement entrevues, et il fallut pour cela peu de
-jours, elles excitèrent un soulèvement général. Tous ceux qui se
-voyaient exclus des délibérations, et qui craignaient (p.~461) que les
-exclure ne fût une manière de les sacrifier, jetèrent les hauts cris,
-et demandèrent pourquoi on voulait tout faire à quatre, même à six,
-même à huit, et pourquoi on ne convoquait pas le congrès lui-même?
-<span class="sidenote" title="En marge">La France se met à la tête des petites puissances pour
-déjouer les projets des <em>quatre</em>, c'est-à-dire de l'Autriche, de
-l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse.</span>
-La légation française, profondément blessée d'être laissée en dehors de
-ces accords secrets et préalables, avait propagé l'idée de convoquer
-le congrès tout entier, et cette idée avait fort réussi auprès des
-exclus, qui comprenaient presque tout le monde. Elle avait trouvé un
-adhérent zélé dans M. de Labrador, représentant de l'Espagne, homme
-sage, qui malgré la mauvaise intelligence régnant entre les cours de
-Madrid et de Paris, n'avait pas cru convenable d'apporter cette
-mauvaise intelligence à Vienne, et avait voulu que les deux maisons de
-Bourbon, ayant les mêmes intérêts à défendre, n'eussent qu'une
-attitude, qu'une conduite, qu'un langage. Il suivait en tout M. de
-Talleyrand, adoptait ses idées, et répétait ses discours. Ainsi sous
-l'influence de la légation française, et surtout sous l'influence des
-intérêts alarmés, on n'entendait dans les salons de Vienne demander
-qu'une chose: Quand réunira-t-on le congrès? Comment le
-convoquera-t-on?&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Afin de se donner du temps, les <em>quatre</em> se décident à
-provoquer une déclaration au nom des huit signataires du traité de
-Paris, qui ajourne le congrès à un mois.</span>
-Le réunir tout entier dans l'état des esprits effrayait les <em>quatre</em>.
-Pourtant il fallait donner un signe de vie, dire enfin quelque chose à
-ces nombreux diplomates rendus à Vienne depuis trois ou quatre
-semaines, et attendant vainement une communication. Les <em>quatre</em>
-résolurent donc, conformément au projet arrêté entre eux, de faire
-prendre aux huit (p.~462) signataires du traité de Paris l'initiative
-au moins apparente des opérations du congrès, et de faire publier par
-eux une déclaration dans laquelle, se fondant sur l'article 32 de ce
-traité qui convoquait les représentants de l'Europe à Vienne, on
-annoncerait qu'on y était, qu'on s'était livré à un premier examen des
-graves questions à résoudre, mais qu'on n'avait pu encore arriver à
-une entente complète, qu'en conséquence on s'ajournait à un mois,
-temps pendant lequel les communications officieuses seraient employées
-à rapprocher les intérêts, à concilier les vues, et que ce temps
-expiré on convoquerait le congrès lui-même, suivant le mode jugé le
-plus convenable, pour revêtir d'une forme officielle et authentique
-les résolutions adoptées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion confidentielle et préparatoire chez M. de
-Metternich, où l'on adjoint aux <em>quatre</em> la France et l'Espagne.</span>
-D'après ce projet, M. de Metternich résolut de réunir chez lui, non
-pas même les huit signataires du traité de Paris, mais les six
-principaux plénipotentiaires qui, dans le plan secrètement arrêté
-d'avance, devaient former le grand comité européen, c'est-à-dire les
-ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Prusse, de France,
-d'Espagne, et de leur soumettre la déclaration projetée. Cette
-réunion, par la forme même des convocations consistant en billets
-confidentiels, devait avoir un caractère purement privé, et n'annoncer
-d'autre désir que celui de s'entendre entre soi sur une manifestation
-devenue indispensable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette réunion confidentielle a lieu le 30 septembre.</span>
-On était convoqué le 29 pour le 30 septembre,
-avec l'intention de dater la déclaration du 1<sup>er</sup> octobre, et de
-s'ajourner au 1<sup>er</sup> novembre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras dans lequel M. de Talleyrand jette la réunion par
-une suite de questions piquantes.</span>
-M. de Talleyrand, après s'être mis d'accord avec (p.~463) M. de
-Labrador, se rendit à cette réunion des huit signataires du traité de
-Paris réduits à six. Il y arriva le dernier, avec cette attitude à la
-fois altière et négligée qui lui était habituelle, avec cette
-insignifiance de visage qu'une légère ironie nuançait à peine. Il
-trouva rassemblés chez M. de Metternich, autour d'une table, M. de
-Nesselrode pour la Russie, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de
-Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour la
-Prusse, M. de Labrador pour l'Espagne, et enfin le célèbre
-pamphlétaire de Gentz, chargé de rédiger les procès-verbaux. Il
-s'assit entre M. de Metternich et lord Castlereagh, comme il aurait
-fait chez lui, puis, avec une sorte d'indifférence, demanda quel était
-le but de la réunion, et à quel titre on y était appelé. M. de
-Metternich prenant la parole pour satisfaire aux questions du
-plénipotentiaire français, dit qu'on avait voulu assembler les chefs
-de cabinet pour s'entendre sur une déclaration qui semblait
-non-seulement opportune mais indispensable.&mdash;Les chefs de cabinet,
-reprit M. de Talleyrand en regardant les assistants, mais M. de
-Labrador n'a point cette qualité, M. de Humboldt non plus!&mdash;M. de
-Metternich répondit alors, avec un certain embarras, que l'Espagne
-n'ayant d'autre représentant à Vienne que M. de Labrador, on n'avait
-pu convoquer que lui, et que M. de Humboldt était là pour assister M.
-de Hardenberg, affligé d'une profonde surdité.&mdash;Si les infirmités sont
-un titre, dit M. de Talleyrand, j'aurais pu me faire accompagner
-ici.&mdash;Il demanda ensuite pourquoi on était six et pas huit, (p.~464)
-si c'étaient les signataires du traité de Paris qu'on avait voulu
-réunir, pourquoi surtout on ne voyait pas assemblés autour de cette
-table tous les intéressés aux affaires que le congrès allait traiter,
-pourquoi, en un mot, on allait décider à six des intérêts de tous.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse qu'on essaye de lui faire.</span>
-On lui fit observer qu'il s'agissait d'une simple déclaration préalable,
-que cette déclaration convenait surtout aux signataires du traité de
-Paris, qui étaient les provocateurs de la formation du congrès, que du
-reste pour la juger il fallait la lire, et tout de suite on en
-commença la lecture.</p>
-
-<p>Le texte de cette pièce contenait le mot d'<em>alliés</em> plusieurs fois
-répété, et employé de telle façon qu'il s'appliquait évidemment aux
-puissances belligérantes qui avaient conclu contre la France
-l'alliance de Chaumont. M. de Talleyrand interrompit cette lecture au
-mot d'<em>alliés</em>, et dit: Je ne connais point d'alliés ici, car les
-alliés supposent la guerre, et la guerre a fini le 30 mai 1814.&mdash;Puis
-il écouta la pièce avec l'attitude d'un homme qui ne comprenait pas,
-et qui certainement ne pouvait pas être accusé de manquer
-d'intelligence. Il déconcerta ainsi les assistants par des airs de
-surprise, par des questions renouvelées coup sur coup, au point de
-jeter bientôt la réunion dans une confusion indicible.&mdash;Je ne sais,
-répéta-t-il, à quel titre nous sommes ici, et quel droit nous avons de
-représenter toutes les cours; je ne sais quels sont ceux qui se
-donnent la qualification d'alliés, qui prennent sur eux d'ajourner le
-congrès à un mois, au lieu de l'assembler immédiatement, pour vérifier
-au moins les pouvoirs, sauf à fixer ensuite la forme et l'époque du
-travail.&mdash;M. (p.~465) de Metternich répondit qu'il ne tenait pas à un
-mot, que celui d'<em>alliés</em> venait de l'habitude de le prononcer.&mdash;C'est
-une habitude à changer, dit M. de Talleyrand, en interrompant M. de
-Metternich.&mdash;Celui-ci reprenant, ajouta qu'on ne pouvait cependant pas
-former une assemblée délibérante, car il faudrait déterminer ceux
-qu'on appellerait, le titre auquel on les admettrait, et le degré de
-participation qu'on accorderait à chacun d'eux; qu'il était impossible
-de donner à un prince possesseur de cinquante mille sujets, le droit
-de décider des intérêts de la Russie qui en possédait cinquante
-millions; qu'enfin il s'agissait uniquement de déclarer l'ouverture du
-congrès, et de demander un mois de répit pour établir l'accord entre
-les principaux intéressés, au moyen de communications officieuses et
-confidentielles.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand jette la réunion dans une telle confusion,
-qu'on se sépare sans avoir rien décidé.</span>
-Ces raisons, excellentes si elles n'avaient pas caché l'arrière-pensée
-de tout faire à quatre, ne parurent pas produire grande impression sur
-M. de Talleyrand, et il continua de se montrer insensible à tous les
-arguments.&mdash;Nous ne pouvons pas cependant, dit M. de Hardenberg, faire
-décider les affaires de l'Europe par les princes de Lippe et de
-Liechtenstein.&mdash;Nous ne pouvons pas plus, répliqua M. de Talleyrand,
-les faire décider par les représentants de la Prusse et de la
-Russie.&mdash;Quelqu'un ayant cité Murat comme une preuve de la difficulté
-de déterminer les titres d'admission au congrès, Nous ne connaissons
-pas cet homme, répliqua M. de Talleyrand avec un mépris singulier, et
-avec l'aisance d'un personnage que son passé (p.~466) gênait fort peu.
-En un mot, il fit rompre la conférence sans qu'on se fût mis d'accord,
-et en laissant les assistants dans un étrange embarras.</p>
-
-<p>Assurément c'était un succès que d'avoir empêché le char des quatre
-grandes puissances coalisées de rouler si facilement sur le sol de
-Vienne. Mais il ne fallait pas pousser trop loin ce succès, car
-quelque politique qu'on adoptât, ou celle de s'unir à la Prusse et à
-la Russie pour améliorer la condition de la France, ou celle de s'unir
-à l'Autriche et à l'Angleterre pour sauver la Saxe, il y avait deux
-puissances sur les quatre qu'il importait de détacher des autres, et
-qu'il fallait dans cette vue ne pas trop irriter, ne pas même
-embarrasser.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grand éclat à Vienne, et grande satisfaction de tous les
-États secondaires.</span>
-Il y aurait bien assez d'éclat par l'empressement que
-mettraient à ébruiter cette scène tous ceux qui craignaient d'être
-exclus, et qui étaient charmés de voir déjoué le projet d'exclusion!
-Ils n'y manquèrent pas, en effet, et allèrent raconter partout la
-tentative qu'on avait faite pour différer encore la réunion du
-congrès, pour concentrer la direction des affaires entre quatre
-puissances, et la résistance contre laquelle cette tentative était
-venue échouer. Les <em>quatre</em>, au contraire, et parmi eux les Prussiens
-surtout, eurent grand soin de répéter ce qu'ils avaient déjà dit, que
-la France cherchait en vain à cacher ses vues secrètes, qu'au fond
-elle n'était que fictivement résignée au traité de Paris, qu'elle
-regrettait la ligne du Rhin, et qu'elle voulait tout brouiller pour la
-reprendre, calomnie très-peu méritée, et à laquelle il fallut répondre
-encore une fois par des affirmations de désintéressement qui étaient
-un nouvel engagement (p.~467) de ne rien désirer, de ne rien demander
-au delà du traité de Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand présente une note dans laquelle il
-démontre que six États ne peuvent traiter et stipuler pour tous les
-autres.</span>
-M. de Talleyrand aggrava cette espèce d'éclat en rédigeant une note
-parfaitement raisonnée du reste, et difficile à réfuter, dans laquelle
-il démontrait que six puissances, pas plus que huit, ne pouvaient
-prononcer pour toutes les autres; que sans doute, s'étant convoquées à
-Vienne par le traité de Paris, il était naturel qu'elles prissent
-l'initiative de la première déclaration, mais que cette déclaration
-devait être conforme aux droits et aux convenances de l'universalité
-des États; que pour qu'elle remplît cette condition, il fallait
-d'abord convoquer tous les plénipotentiaires, ne serait-ce que pour
-vérifier leurs pouvoirs, et constituer régulièrement le congrès, qu'on
-pourrait ensuite, ou les diviser en comités afin d'examiner les
-questions qui les intéressaient particulièrement, ou les ajourner si
-on avait besoin encore de quelques communications confidentielles pour
-s'entendre; que cette première réunion n'avait pas les inconvénients
-qu'on supposait, car les petits n'avaient nullement la prétention de
-décider des affaires des grands, et se bornaient uniquement à vouloir
-faire les leurs; qu'au surplus ces inconvénients s'ils étaient réels,
-se rencontreraient plus tard comme aujourd'hui; qu'il fallait donc
-préalablement s'assembler tous, au moins une fois, pour vérifier les
-pouvoirs, sauf à s'ajourner le lendemain, et que l'office des huit
-signataires du traité de Paris devait exclusivement consister, 1<sup>o</sup> à
-convoquer cette première réunion, 2<sup>o</sup> à déterminer le titre auquel on
-y serait admis.</p>
-
-<p>(p.~468) <span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand demande en outre dans sa note
-qu'on détermine le principe d'admission au congrès, et veut qu'on
-exclue Murat, et qu'on admette le roi de Saxe.</span>
-Toute la portée de cette pièce, logiquement irréfutable, était dans la
-dernière proposition. M. de Talleyrand voulait en effet qu'on
-déterminât le titre d'admission au congrès de manière à faire admettre
-le représentant du roi de Saxe et repousser celui du roi de Naples. Il
-y eut grand récri de la part de l'Angleterre, de l'Autriche, de la
-Russie, de la Prusse, à la lecture de la note française. Premièrement
-elles voulaient tout faire sans bruit, à l'amiable, de peur d'avertir
-et d'ameuter les intéressés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grand récri de la part de la Russie, de la Prusse, de
-l'Autriche, de l'Angleterre.</span>
-Secondement, l'idée de réunir le congrès
-causait une sorte de frémissement à la Prusse, qui s'attendait à un
-orage si on assemblait seulement deux Allemands pour leur parler de la
-suppression de la Saxe. Or, c'était faire plus que de leur en parler,
-c'était résoudre la question que d'admettre au congrès le représentant
-du roi Frédéric-Auguste, comme c'était résoudre aussi la question de
-Naples que de rejeter le représentant de Murat.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ces puissances ne veulent pas qu'on décide par voie
-indirecte les questions de la Saxe et de Naples.</span>
-Ce dernier, quoiqu'il
-n'inspirât d'intérêt à personne, était de la part de M. de Metternich
-l'objet de ménagements, que les méchants cherchaient à expliquer par
-une extrême complaisance de cet homme d'État pour la reine de Naples;
-mais ils se trompaient, et les vrais motifs étaient tout autres. M. de
-Metternich s'était servi de ses relations personnelles avec la cour de
-Naples pour l'amener à la coalition, et il en résultait de sa part un
-engagement moral qui ne lui permettait guère de livrer Murat, si
-celui-ci ne se livrait lui-même par quelque grave faute envers
-l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motif particulier de M. de Metternich pour ajourner la
-question d'Italie.</span>
-Or, cette faute était fort à prévoir, et M. de Metternich
-voulait l'attendre, (p.~469) pour ne pas se rendre coupable d'une
-sorte de trahison. De plus, ayant à tout événement réuni en Bohême, en
-Gallicie, en Moravie, 250 mille hommes pour appuyer sa politique
-contre les prétentions de la Prusse et de la Russie, et n'en ayant pas
-plus de 50 mille en Italie où toutes les têtes fermentaient, et où
-Murat comptait 80 mille hommes conduits en partie par des officiers
-français, il ne voulait pas, comme il le disait très-sensément,
-<em>mettre le feu partout à la fois</em>. Même en étant très-pressée de
-satisfaire Louis XVIII à l'égard de Naples, la légation française
-aurait pu entrer dans les calculs du ministre autrichien, car ce
-n'était pas dans des vues sensiblement différentes des nôtres qu'il
-cherchait à gagner du temps, et il savait mieux que nous comment s'y
-prendre pour arriver au but.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. de Gentz pour amener un rapprochement.</span>
-M. de Gentz, très-violent la plume à la main, était infiniment plus
-modéré dans les relations d'affaires. Il courut d'une légation à
-l'autre, visita notamment celle de France pour amener une
-conciliation, car il sentait, et on sentait avec lui, qu'il fallait
-ménager beaucoup les mécontents si on désirait éviter un éclat.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue chez M. de Metternich dans laquelle on ne
-réussit pas davantage à s'entendre.</span>
-On convint de se revoir, et on se revit en effet, tous les six, chez M.
-de Metternich. La première chose qu'on demanda à M. de Talleyrand fut
-de retirer sa note, à laquelle il était difficile de ne pas répondre,
-et plus difficile encore de répondre sans toucher à des questions
-extrêmement délicates.
-<span class="sidenote" title="En marge">On voudrait que M. de Talleyrand retirât sa note, ce qui
-est impossible parce qu'elle a été expédiée à la cour d'Espagne.</span>
-M. de Talleyrand était occupé à se défendre
-contre une telle exigence, lorsque M. de Labrador trancha la question
-en disant que la suppression désirée était impossible, vu que la note
-avait déjà été (p.~470) expédiée à sa cour. M. de Metternich cédant
-alors à un mouvement d'humeur, dit en s'adressant à M. de Nesselrode:
-Je crois que nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre
-nous.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand insiste pour faire déterminer le principe
-d'admission au congrès.</span>
-Comme il vous plaira, répliqua M. de Talleyrand, et M. de
-Metternich voulant qu'il s'expliquât davantage, il ajouta: Je ne
-paraîtrai plus à vos réunions, et membre du congrès j'attendrai qu'on
-le convoque.&mdash;C'était annoncer qu'à la tête des dissidents la France
-demanderait la réunion générale du congrès, en refusant de consacrer
-ce qui se ferait en dehors du congrès lui-même. La menace était des
-plus graves. Aussi tous les assistants désirant ne rien pousser à
-bout, s'efforcèrent-ils de se contenir, et d'apporter plus de mesure
-dans leurs délibérations. M. de Metternich ayant fait à M. de
-Talleyrand l'observation très-fondée qu'il n'y avait rien de prêt,
-qu'aucune question n'était même effleurée, et qu'on serait
-très-embarrassé de se présenter dans cet état au congrès, M. de
-Talleyrand lui répondit que relativement à l'époque de la convocation
-il était disposé à se rendre, et à concéder les trois ou quatre
-semaines dont on croyait avoir besoin pour préparer le travail, mais à
-condition qu'on indiquerait pour plus tard cette réunion générale dont
-on ne voulait pas actuellement, et qu'on déterminerait le principe
-d'admission à peu près en ces termes: <cite>Serait admis le représentant de
-tout prince qui avait des territoires engagés dans la dernière guerre,
-territoires dont il avait été antérieurement et universellement
-reconnu souverain, et qu'il n'aurait abandonnés ni par cession ni par
-abdication.</cite></p>
-
-<p>(p.~471) <span class="sidenote" title="En marge">On ne veut à aucun prix résoudre le fond par la
-forme, et on repousse l'idée de déterminer à l'avance le principe
-d'admission au congrès.</span>
-On retombait ainsi dans la difficulté principale, car ce principe
-excluait Murat, qui n'avait pas été <em>universellement reconnu
-souverain</em>, et admettait le roi de Saxe, qui n'avait cédé ses
-territoires <em>ni par cession ni par abdication</em>. C'était trancher par
-une question de forme la question de fond, à l'égard des deux points
-les plus difficiles qu'eût à résoudre le congrès. On ne put donc pas
-se mettre d'accord, et on se retira. En sortant de cette réunion, lord
-Castlereagh essaya de faire entendre raison à M. de Talleyrand, en lui
-insinuant que par son obstination il nuisait sans s'en douter aux
-solutions qui lui tenaient le plus au c&oelig;ur. Malheureusement ne
-voulant pas avouer que l'Angleterre et l'Autriche étaient prêtes à se
-séparer de la Prusse et de la Russie, et ignorant l'art de dire les
-choses à demi-mot, il ne parvint guère à se faire comprendre. De son
-côté M. de Talleyrand était trop engagé pour pouvoir reculer
-facilement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après de nombreuses allées et venues on sent le besoin de
-transiger.</span>
-Pourtant on éprouvait de part et d'autre le besoin de transiger, car
-les <em>quatre</em> reconnaissaient que le projet de tout résoudre à eux
-seuls, en n'admettant les <em>huit</em> ou les <em>six</em> que pour la forme, était
-impossible à réaliser en présence de tant d'intérêts alarmés, et M. de
-Talleyrand lui-même, quoique plus animé que de coutume, sentait qu'en
-piquant sans cesse M. de Metternich et lord Castlereagh, et
-principalement M. de Metternich qu'il n'aimait point, il finirait par
-unir indissolublement les <em>quatre</em>, qui, poussés à bout,
-s'entendraient peut-être en sacrifiant tous les intérêts que la
-légation française avait mission de défendre. On était donc disposé
-aux (p.~472) concessions, et après trois ou quatre jours de nouvelles
-allées et venues on finit par transiger, en se servant de la plume
-habile de M. de Gentz, et en prenant quelque chose au projet de
-déclaration de chacun.
-<span class="sidenote" title="En marge">On forme un projet de déclaration commune, en empruntant
-des idées aux parties opposées.</span>
-On composa de la sorte une rédaction
-très-générale et très-évasive, qui concédait à M. de Talleyrand un
-point essentiel, la réunion du congrès dans un mois, et à MM. de
-Metternich et de Hardenberg un autre point fort essentiel également
-pour eux, le silence sur le principe d'admission. On disait en effet
-dans cette déclaration que les représentants des huit puissances
-signataires du traité de Paris, ayant pris l'engagement de se réunir à
-Vienne, avaient tenu cet engagement, qu'il y étaient venus, qu'ils
-avaient déjà conféré avec les représentants des diverses cours
-intéressées, mais qu'il leur fallait pour se mettre d'accord de plus
-longues communications confidentielles, qu'ils proposaient donc
-d'ajourner le congrès au 1<sup>er</sup> novembre, qu'après ce terme le congrès
-s'assemblerait, et serait plus en mesure de remplir sa tâche d'une
-manière conforme à l'intérêt de l'Europe, à l'attente des
-contemporains, et à l'estime de la postérité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 8 octobre chez M. de Metternich, pour s'entendre
-définitivement.</span>
-Ce projet rédigé on convint de se réunir le 8 octobre chez M. de
-Metternich, en appelant cette fois, non pas six des signataires du
-traité de Paris, mais les huit, ce qui consistait à joindre les
-représentants de la Suède et du Portugal à ceux de la Russie, de la
-France, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Espagne.
-M. de Metternich engagea M. de Talleyrand à devancer la réunion d'une
-heure, afin de s'entendre sur la rédaction (p.~473) définitive.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entretien préalable dans lequel MM. de Metternich et de
-Talleyrand se rapprochent.</span>
-M. de
-Talleyrand ayant en effet précédé les autres plénipotentiaires, M. de
-Metternich lui dit qu'il avait désiré ce tête-à-tête pour se concerter
-avec lui sur la rédaction qu'on allait proposer, et qui le satisferait
-certainement. Comme il la cherchait sans la trouver, M. de Talleyrand
-lui dit avec un sourire ironique, qui quelquefois éclairait son visage
-glacé: La pièce est apparemment en communication <em>chez les
-alliés</em>.&mdash;Ne parlons plus d'alliés, répondit M. de Metternich, puis il
-exhorta son interlocuteur à agir de confiance, et à mettre de côté les
-tracasseries, si on voulait sauver par de communs efforts des intérêts
-qui étaient identiques. M. de Talleyrand se défendit en demandant
-comment il se faisait que M. de Metternich lui laissât le soin
-d'écarter la Prusse de Dresde, et la Russie de Cracovie. M. de
-Metternich aurait pu lui répondre qu'il était tout aussi étonnant de
-voir M. de Talleyrand se presser si fort d'épouser les intérêts de
-l'Autriche, et ne pas s'en fier à elle du soin de les sauvegarder.
-Mais il fallait s'entendre et ne pas se piquer. M. de Metternich
-s'efforça de persuader à M. de Talleyrand, que, moyennant qu'on le
-laissât faire, il parviendrait à garantir les intérêts qui semblaient
-en ce moment si menacés. M. de Talleyrand voulant le forcer à
-s'expliquer davantage, en s'expliquant lui-même, lui déclara que la
-France ne prétendait à rien pour elle-même, qu'il était prêt à le
-signer, mais qu'il y avait des choses auxquelles, dans l'intérêt
-général, elle ne consentirait jamais; qu'elle ne consentirait jamais,
-par exemple, à ce que la Prusse eût Luxembourg et Mayence, à ce
-qu'elle eût Dresde, à ce (p.~474) que la Russie passât la Vistule. Il
-ajouta quant au roi de Saxe, qu'il fallait que ce prince se résignât à
-des sacrifices, qu'il s'y résignerait, mais que si on voulait lui ôter
-la totalité de ses États, la France s'y opposerait. Là-dessus M. de
-Metternich interrompant M. de Talleyrand, et lui prenant la main, lui
-dit: Nous sommes plus près de nous entendre que vous ne croyez. La
-Prusse n'aura ni Luxembourg, ni Mayence; nous ferons de notre mieux
-pour conserver au roi de Saxe la plus grande partie de ses États, et
-pour tenir la Russie le plus loin possible de l'Oder; mais ayez
-patience, et ne nous créez pas d'obstacles inutiles.&mdash;Il parla ensuite
-à M. de Talleyrand de ce dont celui-ci ne parlait pas, quoique ce fût
-son intérêt essentiel.&mdash;Je connais, lui dit-il, le but principal que
-vous poursuivez ici (il faisait allusion à Naples); la force des
-choses est pour vous, mais ne précipitez rien. Vous amèneriez des
-événements graves, que ni vous ni moi, ni aucun de nous, ne pourrions
-maîtriser.&mdash;</p>
-
-<p>M. de Talleyrand affecta sur l'affaire de Naples une complète
-tranquillité d'esprit, disant qu'il s'agissait d'une question de
-principe, non de famille, et qu'il comptait sur le respect que
-l'Europe avait d'elle-même, pour être certain qu'elle ne supporterait
-pas plus longtemps en Italie un état de choses qui était à la fois un
-scandale et un danger.</p>
-
-<p>Cette courte explication avait fort adouci M. de Talleyrand, qui dès
-ce moment se montra beaucoup plus disposé à transiger. Les autres
-diplomates étant assemblés, il fallut les rejoindre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réunion des huit signataires du traité de Paris.</span>
-Étaient présents
-M. de Nesselrode pour la Russie, M. de Talleyrand (p.~475) pour la
-France, M. de Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de
-Humboldt pour la Prusse, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de
-Labrador pour l'Espagne, M. de Palmella pour le Portugal, M. de
-Loewenhielm pour la Suède. M. de Gentz tenait la plume.
-<span class="sidenote" title="En marge">Étant accordé le principe que le congrès sera réuni tout
-entier sous un mois, M. de Talleyrand demande en outre l'insertion
-d'un mot qui indique qu'on veut se conformer au droit public.</span>
-On lut les
-deux projets de déclaration restés seuls en discussion, celui qu'avait
-d'abord proposé M. de Talleyrand, et celui que M. de Metternich avait
-fait rédiger en adoptant une partie de la rédaction française. Ce
-dernier fut unanimement préféré, parce qu'en annonçant la réunion
-générale du congrès par l'ajournement à un mois, il ne préjugeait rien
-quant au principe d'admission. M. de Talleyrand, sentant qu'il fallait
-céder, car il avait obtenu le point le plus important, c'est-à-dire
-l'engagement de convoquer le congrès, mais voulant remporter encore un
-avantage avant de se rendre, annonça qu'il était prêt à adopter le
-projet proposé, si à la phrase qui disait qu'au moyen du délai d'un
-mois, l'&oelig;uvre du congrès serait plus conforme <em>à l'attente des
-contemporains</em>, on ajoutait ces mots: <em>et au droit public de
-l'Europe</em>, lesquels, sans rien préciser, avaient dans sa pensée une
-signification qu'il regardait comme très-utile.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive discussion.</span>
-Ces mots soulevèrent un orage. Les Prussiens avaient cru y voir une
-allusion à la Saxe et à sa conservation, et ils en étaient transportés
-d'effroi et de colère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le mot relatif au respect du droit public est adopté.</span>
-Il est bien vrai qu'on invoquait le droit
-public afin d'en faire une égide à la Saxe. Mais l'allusion, claire
-pour les uns, restait fort vague pour les autres, et en tout cas des
-allusions ne décidaient pas la question. M. de Hardenberg (p.~476)
-debout, criant comme tous ceux qui n'entendent ni eux ni les autres,
-répétait: Mais quelle nécessité de parler du droit public? On ne fera
-certainement rien de contraire au droit public. Cela va sans
-dire....&mdash;Si cela va sans dire, répliqua M. de Talleyrand, cela ira
-encore mieux en le disant.&mdash;Mais que fait là le droit public?
-demandait obstinément M. de Humboldt.&mdash;Il fait que vous êtes ici,
-repartit M. de Talleyrand; car sans lui vous n'y seriez, ni vous, ni
-d'autres.&mdash;Ce tumulte dura quelques minutes, et ces dix graves
-diplomates faisaient du bruit comme l'assemblée la plus nombreuse.
-Lord Castlereagh voulant en finir, prit M. de Talleyrand à part, et
-lui adressa cette question: Serez-vous enfin plus raisonnable, si on
-vous cède sur ce point?&mdash;Oui, dit M. de Talleyrand, mais je vous
-demande un service. Vous avez de l'influence sur M. de Metternich,
-promettez-moi de l'employer contre Murat.&mdash;Je vous le promets,
-répondit lord Castlereagh.&mdash;Donnez-m'en votre parole.&mdash;Je vous la
-donne.&mdash;Après ce court dialogue le ministre britannique s'en alla dire
-à ses collègues qu'il était difficile de refuser l'insertion d'un mot
-aussi respectable et aussi inoffensif que celui de <em>droit public</em>. M.
-de Gentz, M. de Metternich, allèrent répéter la même chose à chacun
-des assistants, et le mot fut accepté. Le texte suivant fut donc
-adopté avec la date du 8 octobre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Texte de la déclaration qui ajourne au 1<sup>er</sup> novembre la
-réunion du congrès.</span></p>
-
-<div class="quote">
-<p class="center">DÉCLARATION.</p>
-
-<p>«Les plénipotentiaires des cours qui ont signé le traité de
- Paris du 30 mai 1814, ont pris en considération (p.~477)
- l'article 32 de ce traité, par lequel il est dit que toutes les
- puissances engagées de part et d'autre dans la dernière guerre,
- enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un
- congrès général les arrangements qui doivent compléter les
- dispositions dudit traité; et après avoir mûrement réfléchi sur
- la situation dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les
- devoirs qui leur sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne
- sauraient mieux les remplir qu'en établissant d'abord des
- communications libres et confidentielles entre les
- plénipotentiaires de toutes les puissances. Mais ils se sont
- convaincus en même temps qu'il est de l'intérêt de toutes les
- parties intervenantes de suspendre la réunion générale de leurs
- plénipotentiaires jusqu'à l'époque où les questions sur
- lesquelles on devra prononcer, seront parvenues à un degré de
- maturité suffisant pour que le résultat réponde aux principes du
- droit public, aux stipulations du traité de Paris, et à la juste
- attente des contemporains. L'ouverture formelle du congrès sera
- donc ajournée au 1<sup>er</sup> du mois de novembre, et les susdits
- plénipotentiaires se flattent que le travail auquel ce délai sera
- consacré, en fixant les idées et en conciliant les opinions,
- avancera essentiellement le grand ouvrage qui est l'objet de leur
- mission commune.</p>
-
-<p class="date">»Vienne, le 8 octobre 1814.»</p>
-</div>
-
-<p>Personne à Vienne ne se méprit sur le sens de ces mots: <cite>les principes
-du droit public</cite>, et chacun voulut y voir un premier avantage
-remporté au profit de (p.~478) la Saxe. Ce fut un sujet de grand
-contentement pour les Allemands, qui, à une seule exception près,
-celle des Prussiens, faisaient des v&oelig;ux ardents pour la
-conservation de cet État. Encore parmi les Prussiens y en avait-il
-plus d'un qui trouvait que la Saxe était une acquisition chèrement
-achetée, s'il fallait la payer aux Russes par l'abandon de la Pologne.
-<span class="sidenote" title="En marge">La légation française a obtenu un vrai succès, dont elle
-devrait se contenter, sans chercher à lui donner trop d'éclat.</span>
-On savait gré à la légation de France de ses efforts pour arrêter
-l'ambition de certaines puissances, et pour faire reconnaître le droit
-de tous les États à être entendus au congrès. Mais elle aurait dû s'en
-tenir à ce succès, qui n'avait pas été obtenu sans s'exposer à d'assez
-graves inconvénients, celui notamment de répéter à satiété que nous
-étions satisfaits, que nous n'avions rien à désirer, et celui aussi
-d'embarrasser, de blesser même l'Angleterre et l'Autriche, dont nous
-avions indispensablement besoin dans la politique fort restreinte qui
-était devenue la nôtre.</p>
-
-<p>Sans doute si nous eussions adopté résolûment le parti de la Prusse et
-de la Russie, ce que la politique conseillait, ce que la justice, du
-moins quant à nous, ne défendait ni à l'égard de la Saxe, ni à l'égard
-de l'Europe, nous n'aurions pas eu tous ces ménagements à garder, car
-la Prusse et la Russie étaient elles-mêmes si ardentes, si peu
-réservées, que nous n'aurions pas eu besoin de nous gêner beaucoup
-plus qu'elles, et d'ailleurs réunies, les épées de la France, de la
-Prusse, de la Russie étaient dispensées de prudence. Mais en ayant
-pris le parti contraire, celui qui consistait uniquement à sauver la
-Saxe, et tout au plus à (p.~479) déposséder Murat et Marie-Louise, il
-fallait se plier aux susceptibilités, aux faiblesses du parti
-méticuleux auquel nous étions associés, et ne pas l'embarrasser en
-voulant trop le servir. Lord Castlereagh et M. de Metternich, en
-effet, tremblaient d'être compromis en agissant dans le même sens que
-nous. M. de Metternich surtout craignait que nous n'allassions trop
-vite, car, ainsi que nous l'avons dit, pour avoir 250 mille hommes en
-Bohême, en Gallicie et en Moravie, il n'en avait laissé que 50 mille
-en Italie, et il ne voulait faire venir la question de Murat qu'après
-celle de la Saxe. Les Allemands eux-mêmes, si contents de nous à cette
-heure, exigeaient de grands ménagements, car, dans leur vieille
-défiance de la France, ils étaient toujours prêts à reprendre peur,
-s'ils nous voyaient redevenir trop remuants et trop actifs. La crainte
-de coopérer avec nous était telle encore, que M. de Metternich et lord
-Castlereagh avaient adressé de sanglants reproches à M. de Labrador,
-parce qu'il avait modelé sa conduite sur la nôtre, et lui avaient dit
-que l'Espagne en agissant ainsi montrait envers l'Europe la plus noire
-ingratitude.
-<span class="sidenote" title="En marge">Convenance de l'attitude réservée et expectante, d'après la
-politique que la France avait adoptée.</span>
-Il fallait donc, après avoir déjoué habilement, comme M.
-de Talleyrand avait réussi à le faire, des exclusions blessantes, ne
-point aller au-devant de gens qui, ayant besoin de notre concours,
-appréhendaient presque autant d'être sauvés par nous que dévorés par
-la Prusse et la Russie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Utilité de laisser se prononcer les intérêts allemands.</span>
-Il en est souvent de la politique comme du
-commerce, et l'offre avilit le prix des choses, que la demande relève
-lorsqu'on sait l'attendre. En laissant désirer notre secours dans
-l'affaire (p.~480) de la Saxe qui nous touchait médiocrement, nous
-étions beaucoup plus assurés de nous le faire bien payer dans celles
-de Naples et de Parme qui nous touchaient essentiellement, du moins au
-point de vue où s'était placé le cabinet français. Attendre les
-intérêts allemands, se placer derrière eux et non devant eux, était
-donc la politique à la fois la plus digne et la plus profitable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vivacité des cours allemandes.</span>
-Ces intérêts allemands au surplus étaient loin de s'endormir. Les
-puissances germaniques de second ordre montraient contre ce qu'elles
-appelaient l'avidité de la Prusse, la tyrannie de la Russie,
-l'inhabileté de l'Angleterre, la faiblesse de l'Autriche, une
-animation extraordinaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conduite et animation de la Bavière.</span>
-À la tête des plus animées était la Bavière.
-Cette puissance, en effet, avait de nombreux motifs pour ne pas
-laisser sacrifier la Saxe, dont l'existence était nécessaire à
-l'équilibre germanique, et dont le seul crime était d'avoir subi
-l'alliance française que la Bavière avait recherchée au lieu de la
-subir. Il est certain que la Saxe supprimée, la Bavière avec les États
-survivants était trop faible pour résister à l'influence de l'Autriche
-et de la Prusse, toujours disposées à s'unir lorsqu'il s'agissait de
-soumettre le corps germanique à leur domination.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa forte situation à Vienne.</span>
-Outre les raisons
-qu'elle avait de défendre la Saxe, la Bavière en avait les moyens.
-Elle était fortement représentée à Vienne. Indépendamment du roi qui
-s'y était rendu en personne, elle avait pour ministre au congrès le
-prince de Wrède qui, malgré plus d'une faute militaire, était l'un des
-généraux les plus justement estimés de la coalition, et qui jouissait
-de beaucoup (p.~481) d'influence. Le prince de Wrède n'hésitait pas à
-dire (et son roi ne le démentait point) qu'il fallait aller jusqu'à la
-guerre pour sauver la Saxe, mettre de côté tout faux scrupule à
-l'égard de la France, accepter son appui si elle voulait le donner, et
-s'en servir pour refouler la Prusse dans le Brandebourg, pour rejeter
-la Russie au delà de la Vistule. Il offrait au moins cinquante mille
-Bavarois, fréquentait sans cesse M. de Talleyrand et le duc de
-Dalberg, et insistait pour qu'ils se missent en avant encore plus
-qu'ils ne le faisaient. Toutefois le roi de Bavière, craignant
-d'inspirer des ombrages à cause de son ancienne intimité avec la
-France, n'osait pas voir personnellement M. de Talleyrand, tout en lui
-adressant les messages les plus affectueux et les plus pressants dans
-le sens de notre commune politique.</p>
-
-<p>Il y avait un autre État allemand qui apportait un notable secours à
-cette politique, c'était le Hanovre, redevenu indépendant depuis 1813.
-<span class="sidenote" title="En marge">Concours que le Hanovre apporte à la Bavière.</span>
-Simple électeur de Hanovre jadis, le roi d'Angleterre, ne voulant pas
-avoir en Allemagne un titre moindre que le souverain de Wurtemberg qui
-avait été qualifié roi par Napoléon, avait pris le titre royal, que
-tout le monde s'était hâté de lui concéder. Le Hanovre était
-représenté au congrès par M. de Munster, qui se prononçait
-formellement pour la Saxe. Mais d'après un usage séculaire le ministre
-hanovrien ne se trouvait pas toujours en parfaite conformité de vues
-avec le ministre britannique, qui suivait une marche propre,
-déterminée à la fois par l'intérêt exclusif de l'Angleterre et par
-celui du cabinet dans le Parlement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Utilité dont ce concours pouvait être.</span>
-Néanmoins le Hanovre pouvait
-rendre (p.~482) un important service à l'Allemagne, c'était de faire
-agir le Prince régent d'Angleterre auprès des ministres anglais, pour
-les disposer plus favorablement à l'égard de la Saxe, et cette
-influence, comme on le verra plus tard, devait être d'une grande
-utilité. La Hesse, Bade, et en général tous les petits États étaient
-prêts à s'unir à ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, pour
-faire, s'il le fallait, une manifestation extrêmement significative en
-faveur de la Saxe, et ils n'attendaient à cet égard que le signal des
-États principaux. Afin d'occuper les princes allemands, on avait,
-malgré la suspension du congrès et l'ajournement de tout travail
-officiel, formé un comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de la
-Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, pour rédiger un projet de
-constitution germanique, et on en avait donné la présidence à la
-Bavière, afin de la dédommager de n'être pas du grand comité européen.
-Dans ce comité allemand, où dominait l'esprit des princes de second
-ordre, on manifestait de toutes les manières possibles la résolution
-de défendre l'indépendance et l'existence des États germaniques,
-contre les convoitises de confédérés trop puissants et trop ambitieux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Zèle des Autrichiens dans la question de la Saxe, et forme
-que prend ce zèle.</span>
-Enfin à tout ce zèle germanique s'ajoutait le zèle autrichien, qui,
-dissimulé chez les membres du cabinet de Vienne par les raisons que
-nous avons exposées, se manifestait sans retenue au sein de la nation,
-de la cour et de l'armée. Dans l'état-major autrichien notamment, on
-éprouvait et on exprimait une véritable colère contre le double projet
-de la Prusse et de la Russie, car pour l'Autriche l'un était (p.~483)
-aussi alarmant que l'autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Irritation des militaires autrichiens; ils voudraient la
-guerre plutôt que de céder.</span>
-Les militaires autrichiens, qui avaient la
-prétention d'avoir servi la cause européenne au moins autant que les
-autres armées coalisées, car sans eux, disaient-ils, les Russes et les
-Prussiens, acculés sur l'Oder par les défaites de Lutzen et de
-Bautzen, eussent été bientôt rejetés sur la Vistule, les militaires
-autrichiens demandaient si, pour prix de leur sang, on allait leur
-créer une situation pire que sous la domination de Napoléon, et si
-décidément on allait mettre autour des montagnes de Bohême, les Russes
-à droite, les Prussiens à gauche, et livrer à ces communs ennemis les
-défilés dont le grand Frédéric et Napoléon avaient montré la haute
-importance. Bien que peu enclins à recommencer la guerre, ils
-n'hésitaient pas à déclarer que puisqu'on était prêt, mieux valait la
-faire tout de suite que plus tard, afin d'empêcher une double
-usurpation désastreuse. L'Autriche avait en effet 250 mille hommes
-pouvant entrer immédiatement en action, en Bohême, Moravie et
-Gallicie; les autres États allemands étaient en mesure d'en donner 100
-mille, et l'Angleterre occupée en Amérique ne fournît-elle rien, le
-secours de 150 mille Français étant assuré, le résultat était
-infaillible suivant eux avec une force réelle de 500 mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tactique de M. de Metternich et de lord Castlereagh.</span>
-Nous avions donc la certitude, en laissant fermenter tous ces
-sentiments sans trop nous en mêler, d'être bientôt appelés à jouer un
-grand rôle, un rôle décisif dans le sens de la politique adoptée par
-la France. Toutefois les deux hommes qui étaient chargés de
-débrouiller les fils si embrouillés de la politique européenne, lord
-Castlereagh et M. de Metternich, (p.~484) l'un simple, sensé, ferme,
-mais quelquefois maladroit, l'autre profond, infiniment adroit avec
-des formes allemandes, voulaient dénouer ce n&oelig;ud gordien sans y
-employer l'épée d'Alexandre, car cette épée serait toujours celle de
-la France, et rappeler eux-mêmes les armées françaises en Allemagne
-leur semblait à la fois un singulier contre-sens et un grave péril.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur crainte de rallumer la guerre, et de ramener les
-Français en Allemagne.</span>
-De plus, d'accord sur le but, ils ne l'étaient pas sur les moyens. M. de
-Metternich ne voulait céder ni à la Prusse ni à la Russie, tout en
-mettant la plus extrême patience dans son opposition, afin d'éviter
-une rupture.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh tendrait à sacrifier la Saxe pour
-satisfaire la Prusse, et la séparer de la Russie.</span>
-Lord Castlereagh au contraire aurait désiré contenter la
-Prusse, l'attirer à lui, et se servir d'elle contre la Russie, ce qui
-le conduisait à livrer la Saxe pour sauver la Pologne. Cette
-disposition de lord Castlereagh tenait à une manière d'entendre les
-intérêts britanniques particulière aux ministres de cette époque,
-laquelle a besoin d'être expliquée pour être bien comprise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Motif de cette disposition, puisé dans le système des
-alliances anglaises.</span>
-Le blocus continental avait causé aux Anglais une telle terreur,
-qu'ils tremblaient sans cesse de le voir renaître, sinon par les mains
-de Napoléon, du moins par celles des Bourbons, ce qui n'était pas
-mieux raisonné que ne le sont ordinairement les conceptions de la
-peur. Dans cette préoccupation ils avaient confié le littoral du nord
-à la maison d'Orange, en donnant à celle-ci la Hollande et la
-Belgique, et de crainte qu'elle ne fût pas ainsi assez forte, ils lui
-avaient ménagé pour alliés le Hanovre qu'ils se proposaient de
-renforcer, et la Prusse elle-même, à laquelle ils avaient imposé en
-quelque sorte les provinces (p.~485) rhénanes pour la rendre
-nécessairement notre ennemie. Craignant même de n'avoir pas assez
-attaché la Prusse à cette cause, ils étaient prêts à lui livrer la
-Saxe, se flattant de pallier cet abandon auprès du Parlement en le
-motivant sur le système des alliances britanniques. Mais comme ils
-désespéraient de faire supporter à ce même Parlement le sacrifice de
-la Pologne, ils étaient résolus de résister à la Russie, voulaient
-pour cela détacher d'elle les Prussiens en leur cédant la Saxe, et se
-promettaient de l'isoler ainsi tellement qu'elle fût obligée
-d'abandonner sa proie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Déplaisir que cette disposition cause à M. de Metternich,
-qui ne voudrait sacrifier ni la Saxe, ni la Pologne.</span>
-Cette politique assez compliquée déplaisait fort à M. de Metternich
-qui avait un égal désir de défendre la Saxe et la Pologne. Mais on ne
-ramène pas aisément les Anglais lorsqu'ils ont une fois entendu leurs
-intérêts d'une certaine façon, et M. de Metternich sentant que lord
-Castlereagh ne pourrait être éclairé que par une tentative
-malheureuse, le laissa faire, convaincu qu'il suffisait de défendre
-une seule des deux causes menacées pour assurer le salut des deux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il se prête cependant à la politique de lord Castlereagh
-par la conviction qu'il a de son insuccès, la Prusse ne pouvant être
-satisfaite sans que la Russie le soit.</span>
-En effet Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étaient donné parole l'un à
-l'autre pour la Saxe et la Pologne, et Frédéric-Guillaume ne pouvait
-manquer à sa parole et à l'amitié jusqu'à accepter la Saxe, si la
-Pologne n'était pas cédée à Alexandre; ajoutez que, dispensé du
-sacrifice de Posen, si la Pologne n'était pas échue tout entière à la
-Russie, il se serait privé du seul argument spécieux pour exiger la
-Saxe. Refuser la Pologne c'était donc du même coup refuser la Saxe, et
-sauver l'une c'était sauver l'autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich laisse lord Castlereagh s'engager contre
-la Russie.</span>
-S'apercevant très-bien de cette
-(p.~486) connexion, M. de Metternich au lieu de retenir lord
-Castlereagh, le laissa marcher en avant, certain qu'on ne pouvait pas
-opposer à Alexandre un plus redoutable adversaire. Indépendamment de
-son caractère entier lord Castlereagh avait l'avantage de représenter
-la puissance la plus désintéressée dans les distributions
-territoriales du continent, et en outre celle qui payait toutes les
-autres. Or cette supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit,
-perçait toujours dans les relations de l'Angleterre avec ses alliés.
-Agissant donc à sa façon, lord Castlereagh demanda un entretien à
-Alexandre, et l'obtint sur-le-champ.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre un peu remis de sa première irritation, s'attache
-à caresser tout le monde à Vienne.</span>
-Le czar avait alors un peu surmonté ses premiers mouvements de
-surprise et de colère. Il était impressionnable mais fin comme un
-Asiatique, de plus aimable et bon, et tellement dominé par son goût de
-plaire, qu'il ne pouvait pas soutenir longtemps le rôle d'un homme
-irrité. Obéissant à son caractère et aux circonstances il s'était mis
-à caresser tout le monde à Vienne, spécialement les militaires, se
-faisait conduire sur les divers champs de bataille où l'on avait
-combattu pendant la campagne de Wagram, et bien qu'il fût avec les
-vaincus, trouvait mille choses flatteuses à leur dire, allait presque
-toujours à pied dans les rues, s'appuyant tantôt sur le bras d'un
-diplomate, tantôt sur celui d'un officier, fréquentait les salons de
-Vienne comme un simple particulier, se familiarisait avec toutes les
-classes, mettait un grand soin à oublier son rang avec les princes qui
-affluaient au congrès, s'attachait en un mot à séduire, et y
-réussissait, car peu d'hommes (p.~487) en avaient le talent au même
-degré. On remarquait beaucoup à cette époque son intimité avec le
-prince Eugène dont il avait protégé la mère et la s&oelig;ur à Paris, et
-qui était venu solliciter la principauté qu'on lui avait promise par
-le traité du 11 avril. Alexandre le présentait partout en vantant sa
-fidélité à Napoléon, ce qui, dans le moment, lui nuisait moins que la
-difficulté d'arracher une part à l'avidité universelle. Alexandre se
-donnait ainsi beaucoup de mouvement pour plaire, et ce n'était pas
-trop de tous ses efforts pour contre-balancer le fâcheux effet de sa
-politique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh ayant demandé une entrevue à l'empereur
-Alexandre, celui-ci se rend chez le ministre anglais.</span>
-À peine avait-il reçu de lord Castlereagh la demande d'un entretien,
-qu'il y répondit en se transportant lui-même chez le ministre
-britannique. Ce dernier fort touché d'un pareil procédé, se montra
-reconnaissant, respectueux autant qu'il devait l'être, mais demeura
-Anglais, c'est-à-dire absolu, et en voulant tout ménager, ne ménagea
-rien.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Long entretien de ces deux personnages.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait d'abord valoir les services que
-l'Angleterre a rendus à la Russie.</span>
-Il s'attacha d'abord à prouver au czar qu'en toutes choses
-l'Angleterre avait cherché à lui complaire; qu'elle l'avait aidé en
-1812 à conclure la paix de Bucharest avec les Turcs, et à faire
-l'acquisition de la Bessarabie; qu'elle avait décidé la Perse à lui
-concéder une meilleure frontière vers la mer Caspienne; qu'enfin,
-malgré sa répugnance à livrer la Norvége à la Suède, elle y avait
-consenti pour assurer définitivement à la Russie la conquête de la
-Finlande. Après avoir ainsi établi ses titres à la gratitude de la
-Russie, lord Castlereagh prit un à un les traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de T&oelig;plitz, conclus en février, juin, septembre 1813,
-et montra (p.~488) qu'ils prescrivaient formellement aux trois
-puissances continentales de partager entre elles le duché de Varsovie,
-ce qui ne signifiait pas qu'une des trois le prendrait tout entier
-pour elle seule. Puis il passa aux considérations générales, fit
-valoir les inquiétudes que la Russie causait à toute l'Europe, insista
-sur le trouble qu'elle avait déjà répandu parmi les alliés, et
-n'hésita pas à dire que le congrès de Vienne, duquel on espérait faire
-dater le règne de la modération et de la justice chez les nations
-civilisées, n'offrirait bientôt, si on n'y prenait garde, qu'une scène
-d'ambition, capable à elle seule de faire regretter Napoléon. Lord
-Castlereagh dit tout cela avec ce langage simple et positif qui
-n'exagère rien sans doute, mais qui n'adoucit rien non plus, et rend
-plus sensible la gravité des choses en les présentant telles qu'elles
-sont.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre blessé de l'étalage des services de l'Angleterre,
-répond ironiquement, en montrant l'intérêt que l'Angleterre avait à
-les lui rendre.</span>
-Malheureusement pas une des quatre puissances qui se disputaient les
-lambeaux du continent européen ne pouvait donner une leçon de morale
-aux autres, sans que celles-ci fussent en mesure de la lui renvoyer à
-l'instant même, et Alexandre, s'il eût voulu tracer le tableau des
-ambitions anglaises depuis l'occupation de Malte jusqu'à celle du Cap
-et de l'île de France, aurait pu embarrasser cruellement le ministre
-britannique. Il se contint, quoique vivement affecté. Cependant il ne
-voulut pas rester sous le poids des services que l'Angleterre
-prétendait lui avoir rendus, et avec infiniment de tact et de
-persiflage, il fit remarquer à lord Castlereagh que la double paix de
-la Russie avec la Perse, de la Russie avec la Turquie, avait été
-facilitée il est (p.~489) vrai par l'Angleterre, mais pour que les
-armes russes devinssent disponibles contre la France; que la Norvége
-avait été accordée à Bernadotte, mais pour arracher ce dernier à ses
-engagements envers Napoléon; que la Russie pouvait donc se sentir un
-peu soulagée du poids de tant de bienfaits, en songeant aux motifs de
-bienfaiteur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il discute la valeur des traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de T&oelig;plitz, qui avaient prescrit le partage du
-grand-duché de Varsovie entre les anciens possesseurs de la Pologne.</span>
-Passant ensuite aux traités de Kalisch, de Reichenbach,
-de T&oelig;plitz, Alexandre montra qu'ils avaient été faits pour une
-situation à laquelle ils n'étaient plus applicables; qu'à l'époque de
-ces traités on espérait tout au plus opposer quelques bornes à la
-puissance jusque-là illimitée de Napoléon, mais non pas le ramener au
-Rhin, et surtout le précipiter du trône; qu'à cette prospérité
-inattendue des armes communes l'Autriche avait gagné l'Inn, le Tyrol,
-l'Italie, que l'Angleterre y avait gagné la Hollande et la Belgique,
-et qu'il n'était pas juste que la Russie et la Prusse, qui avaient
-couru de bien autres dangers que l'Angleterre, n'eussent aucune part
-de cet accroissement inespéré de bonne fortune; que du reste il était
-engagé, quant à la Saxe envers son ami le roi de Prusse, quant à la
-Pologne envers les Polonais eux-mêmes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses motifs pour reconstituer la Pologne, et réparer le
-grand attentat du dernier siècle contre le droit public européen.</span>
-À ses yeux, dit Alexandre, le
-partage de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences
-morales n'avaient pas cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était
-honnête et politique de réparer. Cette réparation la Russie seule en
-avait les moyens, car elle possédait la plus grande partie des
-provinces polonaises, ce qui n'était le cas, ni de la France qui avait
-essayé en vain de reconstituer la Pologne, ni de la Prusse, ni de
-l'Autriche qui n'y avaient jamais songé. La Russie en se dépouillant
-(p.~490) des provinces qui étaient dans ses mains, pouvait avec un
-très-léger sacrifice de la part de la Prusse, sacrifice dont la
-compensation était déjà convenue, rétablir la Pologne, la rétablir en
-royaume séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans
-l'usage qu'elle en ferait, et opérer en un mot une &oelig;uvre qui serait
-la gloire de l'Europe et du congrès de Vienne. Il s'était proposé ce
-noble but, il était à la veille de l'atteindre, et n'entendait pas y
-renoncer. Au surplus, en entrant en Pologne, il avait fait des
-promesses aux Polonais pour les détacher de Napoléon, et il avait la
-résolution de les tenir. Il n'était pas de ces souverains qui prompts
-à donner leur parole dans le besoin, la retiraient avec la même
-facilité quand le besoin était passé. Il avait promis, il tiendrait,
-et croyait avoir rendu d'assez grands services à l'Europe pour qu'elle
-eût à son tour quelque condescendance envers lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mélange de finesse et d'exaltation chez Alexandre, qui rend
-difficile de démêler ses vrais sentiments.</span>
-Il y avait dans l'empereur Alexandre un mélange de finesse et
-d'exaltation romanesque qui ne permettait pas toujours de faire chez
-lui la part de la sincérité et celle de l'ambition. Il est bien vrai
-que la gloire de rétablir la Pologne le touchait par les plus nobles
-côtés de son âme, et il se persuadait presque qu'il faisait un
-sacrifice en cédant la Lithuanie et la Volhynie pour construire un
-royaume de Pologne, comme si ce royaume une fois constitué n'eût pas
-été à lui, mais à un autre. Il s'indignait donc avec une certaine
-bonne foi en voyant la résistance qu'il rencontrait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh battu sur les traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de T&oelig;plitz, relève sans ménagement ce qu'il y a
-d'illusoire dans le projet de reconstituer la Pologne.</span>
-Cette indignation ne toucha guère lord Castlereagh, et il revint à la
-charge en se servant des raisons (p.~491) bonnes et mauvaises que lui
-fournissait la situation. Il n'avait rien de bien solide à répliquer à
-l'égard des trois traités de 1813, car ces traités avaient été conclus
-en perspective de demi-succès, et la Russie avait droit, comme les
-autres, au partage des immenses résultats sur lesquels on n'avait pas
-compté. Lord Castlereagh, ne pouvait opposer à Alexandre que des
-raisons de modération et d'équilibre, raisons excellentes, mais qui
-n'auraient acquis de valeur dans sa bouche, que si l'Autriche avait
-renoncé à l'Italie, et l'Angleterre à la Belgique. Mais quant à la
-reconstitution de la Pologne, les arguments abondaient, et il les
-donna tous avec beaucoup de force.</p>
-
-<p>Le partage de la Pologne, dit-il au czar, avait été un attentat, et ce
-n'était pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui
-soutiendrait jamais le contraire. Aussi était-elle disposée à
-consentir au rétablissement de la Pologne, si on le voulait complet,
-sincère, et avec les conditions convenables. Si par exemple l'Autriche
-rendait tout ce qu'elle avait de la Pologne, si la Russie, la Prusse
-se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à
-part, sans dépendance d'aucun de ses voisins, si on lui donnait un roi
-polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois
-copartageants, si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment
-monarchiques et libérales, l'Angleterre était prête à y applaudir, et
-même à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais
-les trois copartageants de la Pologne voulaient-ils sérieusement
-faire à cette &oelig;uvre les sacrifices nécessaires? (p.~492)
-Trouverait-on un roi capable de cette belle tâche? Et enfin les
-Polonais réunis sauraient-ils vivre ensemble, se comporter comme une
-nation sensée, et digne de la liberté qu'on lui aurait accordée? Il
-était permis non-seulement d'en douter, mais de n'en rien croire, et
-de regarder le rétablissement dont on parlait, comme un pur rêve. Or
-au lieu de cette réparation vraiment morale et européenne, rétablir
-une Pologne incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la
-rendre la plus grande possible, et qu'une fois agrandie de la sorte on
-laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à
-laquelle elle ne se prêterait jamais.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait valoir enfin les alarmes que cause à
-l'Europe l'ambition de la Russie.</span>
-Lord Castlereagh parla ensuite à Alexandre des alarmes que son projet
-excitait; il lui dit que sans la loyauté de son caractère, ces alarmes
-seraient devenues telles que le congrès serait déjà dissous, et il le
-supplia, pour le repos général et pour sa propre gloire, de renoncer à
-une prétention inadmissible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre, pendant cet entretien, a la plus grande peine à
-se contenir.</span>
-Alexandre eut beaucoup de peine à se
-contenir pendant cet entretien, car avec tous ses charmes il n'avait
-aucune prise sur la solidité du ministre anglais, qui à son tour avec
-sa gaucherie personnelle n'en avait aucune sur la nature fuyante et
-impressionnable du czar. Ils se quittèrent fort mécontents, et sans
-résultat obtenu de part ni d'autre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh voulant prendre acte de ce qu'il a dit,
-adresse une note à la Russie dans laquelle il reproduit tout son
-entretien.</span>
-Le lendemain lord Castlereagh, craignant de n'avoir pas dit tout ce
-qu'il y avait à dire, voulant de plus qu'il en restât trace dans la
-mémoire de son auguste interlocuteur, et soucieux par-dessus tout de
-préparer sa justification devant le Parlement (p.~493) britannique,
-rédigea une longue note, l'accompagna d'une lettre confidentielle, et
-les adressa au czar, pour prendre acte de sa résistance aux
-prétentions russes. Il ne s'en tint pas là, et malgré le secret qu'on
-s'était promis à l'égard de la France, il chercha auprès d'elle à se
-faire un mérite de sa fermeté, en donnant connaissance de son
-entretien et de sa note à M. de Talleyrand.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand, pour mieux diviser la Russie et la
-Prusse, adopte une politique assez semblable à celle de lord
-Castlereagh, mais différente en cela qu'il veut sacrifier la Pologne
-pour sauver la Saxe.</span>
-Ce dernier fut enchanté de
-voir lord Castlereagh s'engager aussi vivement, bien qu'il fût
-très-mécontent de trouver l'Angleterre si facile à l'égard de la Saxe.
-Cette singulière tactique de l'Angleterre lui inspira l'idée d'une
-tactique équivalente, mais en sens opposé. Désirant autant que
-possible rétablir la balance au profit de la Saxe sacrifiée par lord
-Castlereagh, et se servant pour cela du prince Czartoryski, lequel
-était en communication fréquente avec la légation française, il fit
-savoir à l'empereur Alexandre que la France ne céderait jamais quant à
-la Saxe, et serait au contraire assez disposée à céder quant à la
-Pologne. La man&oelig;uvre était adroite, car les uns refusant ce que les
-autres concédaient, tout accord qui aurait consisté à satisfaire à la
-fois la Prusse et la Russie devait devenir impossible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite et opposition des États allemands dans le comité
-chargé de constituer l'Allemagne.</span>
-Pendant ce temps les princes allemands de second ordre continuaient
-leur chaude opposition. Dans le comité où ils étaient réunis pour
-s'occuper de la Constitution germanique, ils résistèrent à toutes les
-combinaisons de la Prusse et de l'Autriche qui tendaient à dominer la
-Confédération. Le titre antique d'empereur d'Allemagne que les
-monarques autrichiens avaient porté si longtemps, et que François
-(p.~494) II avait abdiqué en 1806, lorsque Napoléon avait institué la
-Confédération du Rhin, ne pouvait guère être rétabli. L'Autriche l'eût
-accepté sans doute, si on avait consenti à le rendre héréditaire sur
-la tête de ses princes, mais elle ne pouvait le vouloir éligible, car
-c'était se soumettre à une fâcheuse dépendance électorale, et
-s'exposer d'ailleurs à le voir passer un jour sur une tête prussienne.
-Ce dernier motif eût suffi pour lui faire repousser une pareille
-offre. Le titre d'empereur, auquel était naturellement attachée la
-direction de la Confédération, disparaissant, il fallait des États
-directeurs, comme en Suisse, alternant les uns avec les autres, et la
-Prusse y aurait adhéré en renfermant l'alternat entre l'Autriche et
-elle. L'Autriche y était peu disposée, mais en tout cas la Bavière, le
-Hanovre, le Wurtemberg déclarèrent qu'ils n'accepteraient l'alternat
-que s'il n'était pas exclusivement renfermé entre les deux grandes
-puissances allemandes. On préparait ainsi la solution qui a prévalu
-depuis, celle d'une simple présidence de la Diète, déférée à
-perpétuité à l'Autriche, comme image de l'ancienne autorité impériale
-transmise dans sa maison, ayant de moins la majesté du titre, et de
-plus la perpétuité, mais présentant le grave inconvénient de laisser
-indécise l'importante question du commandement militaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Soin qu'ils mettent à garantir l'indépendance des États
-secondaires.</span>
-Une question non moins importante que celle de la direction du corps
-germanique, c'était le mode d'existence des États confédérés et la
-nature de leurs relations avec les puissances européennes. Jusqu'ici
-les États confédérés, quoique attachés les uns aux (p.~495) autres
-par un lien fédératif, avaient joui de l'indépendance souveraine,
-c'est-à-dire qu'ils avaient conservé le droit de légation et de
-guerre, qu'ils pouvaient avoir des envoyés auprès de toutes les cours,
-posséder des armées et en disposer. Cette double faculté les avait
-conduits souvent à contracter des alliances, sinon contraires à la
-Confédération elle-même, du moins aux deux puissances allemandes
-prépondérantes, et s'il en était résulté quelquefois l'intervention de
-l'étranger, il en était résulté aussi le salut de la commune
-indépendance. La Prusse voulait absolument qu'on refusât aux
-confédérés le droit de légation et de guerre. Elle était seule de son
-opinion, et elle rencontra dans le comité une opposition absolue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils finissent par ne plus vouloir délibérer, jusqu'à ce que
-la question de la Saxe soit résolue.</span>
-Enfin, presque à chaque occasion les trois royautés de Bavière, de
-Wurtemberg, de Hanovre, déclarèrent qu'elles n'émettraient d'avis sur
-les points en litige que lorsque le sort de la Saxe serait
-complétement décidé. Elles menacèrent même d'une protestation, signée
-par tous les États allemands, contre les projets attribués à certaines
-puissances à l'égard de la Saxe. Le comité finit par ne plus vouloir
-se réunir jusqu'à ce que cette grande question eût été résolue.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas perdre beaucoup de temps pour arriver au 1<sup>er</sup>
-novembre, la déclaration d'ajournement n'ayant été signée et publiée
-que le 8 octobre. Il était donc à craindre qu'on n'atteignît ce terme
-fatal sans s'être entendu.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Bavière cherche à exciter la légation française, et
-parle tout haut de guerre.</span>
-La Bavière, qui était la puissance la plus
-active et la plus considérable parmi les États allemands de second
-ordre, annonçait la résolution de recourir aux armes pour défendre la
-(p.~496) Saxe. Elle avait recruté son armée et l'avait portée à 75,000
-hommes; elle stimulait M. de Metternich, dénonçait tout haut ce
-qu'elle appelait sa faiblesse, offrait de fournir vingt-cinq mille
-hommes par chaque centaine de mille que fournirait l'Autriche, allait
-de M. de Metternich à M. de Talleyrand qu'elle n'avait certes pas
-besoin d'exciter, demandait à ce dernier de ne pas se borner à des
-paroles, d'en arriver à des menaces, surtout à des menaces effectives,
-de déclarer, par exemple, l'intention du Roi de France d'employer la
-force, si cela devenait nécessaire. Elle affirmait que lorsque M. de
-Talleyrand aurait tenu ce langage, l'Autriche et l'Angleterre seraient
-sans excuse, et même sans motifs de tergiverser, qu'elles finiraient
-par se prononcer formellement, et qu'on sauverait ainsi l'indépendance
-de l'Allemagne et de l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand répond à la Bavière en disant que la
-France ne peut apporter un secours qu'on ne lui demande pas.</span>
-À cela M. de Talleyrand répondait que
-la France était prête, qu'il n'était pas convenable cependant qu'elle
-se chargeât à elle seule de la besogne des puissances les plus
-intéressées dans la question, que c'était à celles-ci à s'expliquer, à
-exprimer au moins un désir, et que le bras de la France serait à elles
-au premier appel, mais qu'on daignait à peine adresser une parole à la
-légation française, qu'on la tenait en dehors de toutes les
-négociations, et qu'après tout elle ne pouvait imposer son secours à
-des gens qui semblaient n'en pas vouloir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Transmission de cette réponse à M. de Metternich.</span>
-La Bavière s'était hâtée de répéter ces propos à M. de Metternich, et
-celui-ci refusant non pas d'agir, mais d'agir vite, avait allégué pour
-excuser ses lenteurs, d'abord l'étrange tactique de l'Angleterre
-(p.~497) qui pour sauver la Pologne commençait par sacrifier la Saxe,
-puis les intentions de la France toujours suspectes d'ambition selon
-lui: singulière raison à faire valoir en vérité, car en ce moment la
-seule puissance qui à Vienne ne montrât point d'ambition c'était la
-France!
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce ministre, qui ne voudrait rien précipiter, répond à son
-tour que la France ne montre tant de zèle que pour tout brouiller, et
-que d'ailleurs la France n'est plus en mesure d'agir.</span>
-M. de Metternich ajouta que ce serait assumer une grande
-responsabilité que d'introduire soi-même les armées françaises en
-Allemagne, à si peu de distance du temps où elles y avaient été si
-dominatrices, si onéreuses, et si détestées, que du reste ces armées
-n'existaient plus, du moins pour les Bourbons qui étaient incapables
-de les ramener au drapeau et de les conduire, que la France parlait
-beaucoup, mais sans pouvoir et sans vouloir agir, qu'elle ne parlait
-que pour tout brouiller, pour semer la zizanie, pour recouvrer sa
-position par la mésintelligence des alliés qui l'avaient vaincue. Ces
-réponses avaient été adressées au prince de Wrède qui nous les avait
-immédiatement communiquées, et elles s'étaient trouvées non-seulement
-dans la bouche du ministre dirigeant, mais dans celle de l'empereur et
-de plusieurs archiducs, avec le désir visible qu'on nous les transmît,
-ce qui était une sorte de provocation à nous expliquer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le langage de M. de Metternich se retrouve dans la bouche
-de tous les princes autrichiens.</span>
-Enfin ce même
-langage, que les Autrichiens tenaient avec regret et pour s'excuser,
-prenait la forme de la jactance et de la raillerie dans la bouche des
-Prussiens qui voulaient faire croire à l'impuissance de la France, et
-dans la bouche des Russes qui voulaient faire croire à celle des
-Bourbons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de répondre à un tel langage par des actes.</span>
-Il n'était plus possible de traiter avec indifférence de tels propos,
-et il fallait les faire tomber par des (p.~498) manifestations
-positives et convaincantes. M. de Talleyrand déclara que la France
-avait la volonté et le moyen d'agir, qu'elle en donnerait la preuve
-dès qu'on la mettrait en position de la fournir, et que, dans tous les
-cas, elle montrerait bientôt et ses résolutions et ses ressources.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand écrit à Louis XVIII pour lui demander de
-faire des armements, et d'en avouer le motif.</span>
-Il écrivit sur-le-champ au Roi, chargea M. le duc de Dalberg d'écrire au
-cabinet, et au cabinet comme au Roi proposa une double résolution,
-celle d'armer, et celle de dire tout haut pourquoi on armait. Sachant
-que Louis XVIII ne voulait pas la guerre, bien qu'un de ses neveux, le
-duc de Berry, y fût fort disposé, sachant que le Conseil n'y avait pas
-plus de penchant que Louis XVIII, il leur dit que la guerre n'était
-point vraisemblable (ce qui était exact), mais qu'avec l'effroi que
-chacun en avait, celui qui la ferait craindre aux autres les
-dominerait; que les choses n'iraient pas à Vienne au delà de simples
-démonstrations, mais qu'il fallait être en état de faire ces
-démonstrations, et de les faire sérieuses; que la considération de la
-France en dépendait, avec sa considération son influence, et
-l'accomplissement de ses désirs, et que ce qu'elle désirait par
-exemple en Italie tenait à ce qui se passerait en Allemagne, et
-qu'elle ne serait puissante d'un côté qu'en se mettant en mesure de
-l'être de l'autre.</p>
-
-<p>C'était prendre le Roi par son endroit sensible, et employer le vrai
-moyen de s'en faire écouter que de lui parler de l'Italie,
-c'est-à-dire de Naples et de Parme. Du reste le conseil était sage et
-donné de très-bonne foi, quoiqu'un hasard étrange, comme on le verra
-plus tard, ne dût pas le rendre profitable à la maison de Bourbon.</p>
-
-<p>(p.~499) <span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par Louis XVIII à la proposition de
-M. de Talleyrand.</span>
-Lorsque ces dépêches, datées du milieu d'octobre, parvinrent à Louis
-XVIII, elles ne laissèrent pas de l'émouvoir beaucoup. Ainsi que nous
-l'avons dit, il tenait singulièrement à la paix, pour la France qui en
-avait grand besoin, pour sa famille dont la paix était le titre
-principal, pour lui enfin qui n'avait dans son âge, ses infirmités, la
-nature de ses talents, que des raisons d'être pacifique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII répugne à toute politique entreprenante, mais
-il sent le besoin de faire tomber le reproche d'impuissance.</span>
-Il savait gré
-à son représentant à Vienne de professer si haut le principe de la
-légitimité, d'avoir déjoué le projet d'exclure la France des
-délibérations communes, voyait avec joie qu'il y eût chance de
-renverser Murat, et avec un certain plaisir qu'on pût sauver son
-cousin de Saxe, mais trouvait la légation française beaucoup trop
-remuante, et craignait qu'on ne l'engageât plus loin qu'il ne voulait
-aller. Il délibéra sur ce qu'on lui proposait, en famille d'abord,
-puis en plein Conseil. Il n'y avait pas à hésiter sur la résolution à
-prendre, car toutes les raisons, grandes et petites, bonnes et
-médiocres, se réunissaient en faveur de cette résolution. Il
-s'agissait en premier lieu de l'attitude de la France à Vienne, et on
-ne pouvait ni pour elle-même, ni pour les Bourbons, laisser établir
-l'opinion qu'elle avait été frappée d'impuissance depuis la
-restauration de l'ancienne dynastie. Le dommage d'un tel préjugé était
-aussi grave pour le pays que pour la famille régnante. Secondement de
-l'influence que nous aurions à Vienne devait résulter évidemment la
-solution désirée en Italie, solution à laquelle Louis XVIII attachait
-tant de prix, et à laquelle les ministres n'en devaient pas attacher
-moins que lui, car la sécurité (p.~500) des Bourbons était devenue
-alors celle de la France. Troisièmement le salut de la monarchie
-saxonne, une fois qu'on avait renoncé à poursuivre des avantages
-territoriaux à Vienne, était pour la France un résultat d'une certaine
-importance. Le roi de Saxe, à tort ou à raison, passait pour victime
-de son attachement à notre cause, et aux yeux de tous ceux qui dans
-notre pays se piquaient de patriotisme, le sauver devait nous faire
-honneur. Il y avait donc à y réussir la certitude de gagner quelque
-popularité, sans même tenir compte des idées de légitimité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de relever l'état militaire de la France en ce
-moment.</span>
-Enfin
-relever notre état militaire était devenu urgent, car les limites
-financières imposées au ministre de la guerre, les dépenses
-accessoires qu'on avait imprudemment ajoutées à son budget, étaient
-cause qu'on avait laissé tomber l'armée au-dessous même des
-proportions prévues. Les régiments ne présentaient plus que des cadres
-vides qu'il était impossible de faire man&oelig;uvrer. On s'expliquera ce
-résultat si on songe que le modique effectif de 200 mille hommes,
-qu'on avait cru pouvoir conserver avec un budget de 200 millions,
-avait été d'abord réduit à 150 mille hommes, et bientôt les ressources
-manquant à 130 mille. C'était renoncer à l'existence de la France que
-se restreindre à un pareil effectif dans l'état des armées
-européennes. Ces réductions étaient d'ailleurs l'une des causes du
-mécontentement des militaires, et la politique intérieure conseillait
-autant que la politique extérieure de remettre l'armée sur un meilleur
-pied. Par toutes ces raisons les propositions de la légation
-française furent prises en sérieuse considération, et (p.~501) elles
-se présentèrent fort bien appuyées au Conseil du Roi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion et délibération du Conseil royal.</span>
-La difficulté de cette question n'avait jamais été que financière. Le
-Conseil étant assemblé, Louis XVIII fit appel au patriotisme du
-ministre des finances.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis n'avait cessé de dire que si on l'aidait à relever
-le crédit, il serait toujours prêt à fournir à tous les besoins de
-l'État, quels qu'ils fussent.</span>
-Celui-ci n'avait cessé de déclarer que, tout en
-se montrant fort rigoureux dans la fixation des dépenses, et même
-parce qu'il se montrait tel, il aurait toujours dans un cas urgent
-cent millions à la disposition du Roi. Il s'était en effet ménagé une
-large ressource en rétablissant le crédit public par la fermeté de sa
-politique financière. Ses <em>reconnaissances de liquidation</em> avaient
-obtenu un plein succès, car elles avaient cours sur la place moyennant
-un agio de 7 ou 8 pour cent. De plus, grâce à sa constance, les impôts
-indirects commençaient à rentrer, et il n'était pas embarrassé de
-faire face à une dépense imprévue d'une cinquantaine de millions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pris au mot, M. Louis consent à fournir les sommes
-nécessaires.</span>
-M. Louis fut pourtant étonné d'être si promptement pris au mot et mis
-en demeure de prouver l'étendue de ses ressources. Mais il n'entendait
-pas moins la politique que la finance, et le ministre de la guerre
-ayant déclaré qu'une quarantaine de millions suffiraient, il répondit
-qu'il était prêt, et qu'il les donnerait au fur et à mesure des
-besoins. On recueillait ainsi bien vite le prix de la bonne conduite
-qu'on avait tenue à l'égard des finances, en suivant les conseils de
-l'esprit droit et vigoureux qui en avait la direction.</p>
-
-<p>Les fonds demandés pour l'armée étant assurés, restait à savoir
-comment on les emploierait. Le ministre de la guerre (c'était encore
-en ce moment (p.~502) le général Dupont) aurait voulu qu'on appliquât
-aux deux cent mille vieux soldats revenus de l'étranger, et envoyés en
-congé dans l'intérieur, le système de réserve qui consiste à laisser
-les hommes chez eux, en les exerçant de temps en temps. L'introduction
-de ce système devait être facilitée par l'existence de trente mille
-officiers à la demi-solde, auxquels on procurerait ainsi un utile
-emploi de leur activité, et un traitement supplémentaire. Ce système
-n'avait pas été fort éprouvé encore, même en Prusse où il n'avait été
-qu'une ruse administrative imaginée pour dépasser les limites imposées
-par Napoléon à l'armée prussienne, et on ne savait pas ce qu'il
-valait. On craignait de mettre en mouvement tant d'hommes, officiers
-et soldats, de dispositions fort suspectes; de plus, l'opération
-devait être longue, tandis qu'il fallait des résultats immédiats et
-certains.
-<span class="sidenote" title="En marge">On rappelle soixante-dix mille hommes sous les drapeaux, et
-on se met en mesure d'en avoir bientôt trois cent mille.</span>
-Par tous ces motifs, et sur l'avis fort sage de M. le duc de
-Berry, on préféra de rappeler soixante-dix mille soldats sous les
-drapeaux, de manière à reporter l'effectif de 130 mille hommes à 200
-mille, et à remettre nos régiments sur un meilleur pied. On n'avait
-pas besoin pour réunir ce nombre d'hommes de recourir à la
-conscription, nominalement supprimée, et il suffisait, comme on doit
-s'en souvenir, de tirer de chez eux une partie des militaires
-considérés comme en congé, soit qu'on leur eût donné ce congé, soit
-qu'ils l'eussent pris eux-mêmes en désertant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les ministres de la guerre et des finances écrivent des
-lettres ostensibles à M. de Talleyrand, pour lui faire connaître le
-bon état du trésor et de l'armée.</span>
-Aux dépêches officielles dans lesquelles on annonçait à M. de
-Talleyrand les résolutions du gouvernement, les ministres des
-finances et de la guerre (p.~503) durent ajouter des lettres
-particulières qu'il pût montrer en confidence, et dans lesquelles on
-lui faisait connaître le bon état des finances et de l'armée. Le
-ministre de la guerre notamment était chargé de lui dire qu'il allait
-avoir 200 mille hommes, qu'il en aurait 300 mille dans un mois, si on
-en avait besoin, tous vieux soldats, et parfaitement disposés, ce qui
-était vrai s'il s'agissait de combattre l'ennemi extérieur. Le Roi
-écrivit à M. de Talleyrand pour lui exposer ses sentiments personnels.
-Il ne voulait pas, lui dit-il, malgré son amour pour la paix, que la
-France restât au-dessous de son rôle naturel, et se montrât incapable
-de soutenir la cause du bon droit, mais il lui recommanda expressément
-de ne pas l'engager dans une coalition dont l'Autriche et les petites
-puissances allemandes feraient seules partie. Il désirait que
-l'Angleterre y fût comprise, pour demeurer constamment uni à elle, et
-pour être plus sûr du résultat d'une guerre, si on arrivait à cette
-regrettable extrémité. Il lui désignait toujours comme les deux objets
-les plus essentiels, l'expulsion de Murat du trône d'Italie, et la
-translation dans l'une des Açores du prisonnier de l'île d'Elbe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'agitation des esprits continue à Vienne.</span>
-Tandis que de Paris on expédiait ces réponses aux demandes de M. de
-Talleyrand, l'agitation avait continué à Vienne, et le débat était
-resté engagé entre l'empereur Alexandre et lord Castlereagh, ce
-dernier persistant dans ses efforts pour sauver la Pologne par le
-sacrifice de la Saxe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les princes allemands s'adressent au Prince régent
-d'Angleterre pour qu'il prenne en main la cause de la Saxe.</span>
-On savait que le Prince régent d'Angleterre en
-sa qualité de futur roi de Hanovre n'était point d'avis de ce
-sacrifice, (p.~504) qu'il y était même très-opposé, et on avait fait
-agir diverses influences auprès de lui pour qu'il exigeât la
-modification des instructions données à lord Castlereagh. Mais en
-attendant lord Castlereagh suivait son plan, dans l'espérance de
-détacher la Prusse et d'isoler la Russie, et en isolant celle-ci de la
-réduire à céder. Bien qu'il fût très-difficile de détacher
-Frédéric-Guillaume d'Alexandre, il est vrai que les ministres
-prussiens paraissaient moins inébranlables que leur roi, que plusieurs
-d'entre eux étaient inquiets des progrès de la Russie vers le centre
-de l'Europe, du mauvais effet que produirait chez les Allemands
-l'incorporation de la Saxe à la Prusse, et qu'en un mot ils ne
-semblaient pas aussi engagés que leur maître dans l'alliance russe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh persistant dans sa tactique, essaye de
-séparer les ministres prussiens du roi de Prusse.</span>
-Lord Castlereagh s'étant aperçu de cette différence entre
-Frédéric-Guillaume et ses ministres, s'était flatté de rattacher la
-Prusse à l'Autriche, de se servir de ces deux puissances pour forcer
-la Russie à s'arrêter derrière la Vistule, sans recourir à la France
-que l'on continuerait ainsi à laisser en dehors des grandes affaires
-européennes. Il espérait donc avec l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche
-et tous les États allemands, former en Europe une masse centrale qui
-contiendrait la Russie, se passerait de la France, et serait l'arbitre
-suprême des choses.</p>
-
-<p>M. de Metternich, forcé par le cri de l'Allemagne, par celui de
-l'armée autrichienne, de se prononcer plus tôt peut-être qu'il ne
-l'aurait voulu, mais abandonné par l'Angleterre sur la question de la
-Saxe, avait été contraint de se prêter dans une certaine mesure à la
-politique de lord Castlereagh, et avait (p.~505) remis à la Prusse une
-dépêche dans laquelle il exprimait enfin les intentions de l'empereur
-François et de son cabinet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Note de M. de Metternich, dans laquelle il entre à un
-certain degré dans la tactique de lord Castlereagh, et se montre prêt
-à sacrifier la Saxe, mais en y mettant des conditions inacceptables
-pour la Prusse.</span>
-Dans cette dépêche, datée du 22 octobre,
-quelques jours avant l'époque assignée pour l'ouverture officielle du
-congrès, M. de Metternich s'adressant à la Prusse dans les termes
-d'une entière cordialité, rappelait que dès le commencement de 1813,
-même avant d'avoir rompu avec Napoléon, l'Autriche avait posé en
-principe la reconstitution complète de la Prusse, et en avait fait la
-condition expresse de sa politique, qu'on ne pouvait dès lors la
-considérer comme atteinte de cette vieille jalousie qui avait divisé
-jadis les cabinets de Vienne et de Berlin; il la suppliait d'examiner
-si, dans son propre intérêt, il ne serait pas plus sage de renoncer à
-cette acquisition de la Saxe, payée si chèrement par l'établissement
-de la Russie sur l'Oder, réprouvée par tous les Allemands, et
-tellement odieuse à leurs yeux, que le cabinet autrichien pour y avoir
-consenti serait peut-être aussi impopulaire que le cabinet prussien
-pour l'avoir opérée. M. de Metternich demandait s'il ne serait pas
-mieux entendu, en punissant le roi Frédéric-Auguste par quelques
-réductions de territoire, de laisser exister le noyau du royaume de
-Saxe, de se dégager des promesses funestes qu'on avait faites à la
-Russie relativement à la Pologne, de donner ainsi satisfaction au
-sentiment universel de l'Allemagne, et de tenir enfin une conduite
-plus conforme à la politique réparatrice dont on se vantait aux yeux
-de l'Europe, et qu'on ne pratiquait guère en ce moment. Après avoir
-exposé son opinion sous la forme (p.~506) d'un conseil, M. de
-Metternich ajoutait que si malgré son avis on était amené au sacrifice
-de la Saxe, il ne ferait ce sacrifice qu'à diverses conditions, qui
-pour lui étaient des conditions absolues du consentement de
-l'Autriche. Premièrement la Prusse prendrait l'engagement de se
-séparer de la Russie dans la question de la Pologne, et d'opiner comme
-l'Angleterre et l'Autriche lorsqu'il s'agirait de résoudre cette
-question. Secondement, même avec le désir de faire régner la plus
-parfaite cordialité entre les deux cours de Berlin et de Vienne, il
-fallait cependant maintenir entre elles un certain équilibre, et
-établir pour cela de justes proportions entre la masse des États du
-Nord et celle des États du Midi, qui composaient la clientèle de l'une
-et de l'autre. Or, l'Autriche voulait que le Mein sur la droite du
-Rhin, et la Moselle sur la gauche, fussent les limites territoriales
-qui sépareraient les États du Nord de ceux du Midi, afin que Mayence
-n'appartînt point aux États du Nord, c'est-à-dire à la Prusse.</p>
-
-<p>Dans la situation où le plaçait la singulière tactique de lord
-Castlereagh, M. de Metternich ne pouvait se tirer plus habilement
-d'embarras qu'il ne l'avait fait par cette note, car si les dernières
-conditions posées à la Prusse relativement à la limite entre les États
-du Nord et du Midi, étaient d'une acceptation facile, celle de se
-séparer de la Russie dans la question polonaise était à peu près
-inacceptable pour le roi Frédéric-Guillaume, et M. de Metternich,
-quoiqu'en suivant la route tracée par l'Angleterre, n'en arrivait pas
-moins à ses fins de sauver à la fois la Pologne et la Saxe.</p>
-
-<p>(p.~507) <span class="sidenote" title="En marge">Irritation qu'éprouve l'empereur Alexandre en
-voyant la position prise par l'Autriche.</span>
-La position que venait de prendre l'Autriche devait singulièrement
-irriter l'empereur Alexandre, car il voyait tout le monde se tourner
-contre lui, et tous les efforts tendre à le séparer de la Prusse.
-Voulant imposer à l'opposition qu'il rencontrait, il imagina de faire
-une manifestation décisive, et qui annonçât de sa part, ainsi que de
-la part de la Prusse, une résolution irrévocable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Afin d'imposer au congrès, il livre la Saxe qu'il occupait
-aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses forces en Pologne, de
-manière à opérer la prise de possession des pays contestés.</span>
-Les troupes russes
-occupaient encore la Saxe; il invita le roi de Prusse à la faire
-occuper par les troupes prussiennes, et à entreprendre immédiatement
-après l'organisation administrative et politique du pays. De son côté,
-il dirigea sur la Pologne les troupes russes qui évacuaient la Saxe,
-de manière à concentrer toutes ses forces sur la Vistule, et de
-présenter une barrière de fer à ceux qui essayeraient de lui arracher
-sa proie. En même temps il achemina sur Varsovie son frère le
-grand-duc Constantin, qu'on disait destiné à devenir roi de Pologne,
-pour commencer l'organisation du nouveau royaume. Il n'était pas
-possible de braver plus ouvertement l'opinion et la dignité des
-puissances réunies à Vienne, puisque même avant leur décision on
-prenait possession des États dont elles seules pouvaient conférer la
-souveraineté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Indignation générale à Vienne contre la conduite arrogante
-de la Russie et de la Prusse.</span>
-Aussi le cri fut-il unanime contre une manière de procéder si hardie
-et si arrogante. Accusé de faiblesse par tous les Allemands, M. de
-Metternich répondait que loin de s'affliger, il fallait se réjouir de
-voir les Russes rentrer dans le Nord, et délivrer l'Allemagne de leur
-présence. L'excuse n'était guère accueillie par la diplomatie, et on
-disait que (p.~508) la France avait eu bien raison de réclamer la
-réunion du congrès, car devant le congrès assemblé on n'aurait jamais
-osé pousser l'audace si loin. Lord Castlereagh et M. de Metternich
-eux-mêmes ne semblaient pas éloignés d'en convenir. Dans cette
-situation, beaucoup de gens découragés prétendaient qu'on ne viendrait
-jamais à bout des deux monarques de Russie et de Prusse, qu'il n'y
-avait qu'un moyen d'en avoir raison, c'était de se séparer, de laisser
-les deux usurpateurs seuls en présence de l'opinion de l'Europe, et de
-convoquer un nouveau congrès qui revêtu d'un mandat spécial arriverait
-fort du sentiment universel.
-<span class="sidenote" title="En marge">Désir presque unanime de la réunion immédiate du congrès.</span>
-Les esprits plus résolus disaient qu'il
-ne fallait pas reculer, que l'unique parti à prendre c'était de rester
-fidèle à la déclaration du 8 octobre, de convoquer le congrès au
-1<sup>er</sup> novembre, et qu'on verrait si les deux monarques dont
-l'arrogance ne gardait plus de mesure seraient aussi hardis devant le
-congrès réuni. Ce sentiment était le plus généralement partagé. On
-touchait du reste au 1<sup>er</sup> novembre, et on n'avait pas beaucoup à
-attendre pour mettre à l'épreuve l'efficacité du moyen proposé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet d'Alexandre de faire un court voyage en Hongrie.</span>
-L'empereur de Russie, toujours en représentation quoique très-simple
-de sa personne, et contribuant ainsi à augmenter les dépenses
-auxquelles la cour d'Autriche se livrait pour ses hôtes, avait demandé
-à faire un voyage à Ofen en Hongrie, pour rendre un hommage funèbre à
-sa s&oelig;ur, morte épouse de l'archiduc palatin de Hongrie. Il voulait
-s'y montrer en costume hongrois, et y avait appelé des provinces
-limitrophes beaucoup de Grecs, laïques (p.~509) ou prêtres, car dans
-ce moment il avait les yeux tournés autant à l'Orient qu'à l'Occident.
-L'empereur d'Autriche et plusieurs princes s'étaient promis de
-l'accompagner dans ce voyage qui exigeant quatre ou cinq jours, devait
-remplir la fin d'octobre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entretiens avant son départ avec M. de Talleyrand et M. de
-Metternich.</span>
-Avant de partir il eut avec M. de Talleyrand
-et M. de Metternich deux entretiens qui causèrent une grande
-sensation, et qui ne contribuèrent pas peu à laisser définitivement
-fixée au 1<sup>er</sup> novembre la réunion générale du congrès.</p>
-
-<p>On a vu que pour contre-balancer la tactique de lord Castlereagh, qui
-se prêtait à sacrifier la Saxe afin de sauver la Pologne, M. de
-Talleyrand avait fait insinuer par le prince Czartoryski à l'empereur
-Alexandre, que la France au contraire tenait beaucoup plus à la Saxe
-qu'à la Pologne, et sacrifierait celle-ci à l'empereur Alexandre, s'il
-voulait contribuer à sauver celle-là. C'était en réalité ne rien
-concéder à la Russie, le sort de la Saxe et celui de la Pologne étant
-inévitablement liés l'un à l'autre. Pourtant c'était un point de vue
-nouveau qui avait frappé M. de Nesselrode, et qui devint le motif
-d'une conférence de M. de Talleyrand avec l'empereur Alexandre. M. de
-Talleyrand consentit à solliciter une entrevue pour la forme
-seulement, car au fond il ne le fit que d'après une insinuation
-très-claire de M. de Nesselrode. Cette nouvelle entrevue du czar avec
-le plénipotentiaire français était la seconde depuis un mois et demi
-qu'on était à Vienne, et si, à la vérité, M. de Talleyrand avait
-rencontré l'empereur Alexandre dans les fêtes, il n'en avait point
-été reçu en audience (p.~510) particulière depuis la visite que nous
-avons racontée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre fait d'abord à M. de Talleyrand un accueil plus
-amical que la première fois.</span>
-L'empereur Alexandre se montra cette fois moins aigre envers le
-représentant de la France. Il exprima le regret de ne pas voir M. de
-Talleyrand plus souvent, à quoi celui-ci répondit avec gratitude et
-dignité, puis sans perdre de temps il aborda le grand sujet de toutes
-les préoccupations. Le czar voulut savoir ce qui se passait dans
-l'esprit des Français, et ce qui pouvait faire qu'ils se montrassent à
-l'égard de la Pologne si parfaitement indifférents.&mdash;Je vous avais
-trouvé à Paris, dit-il à M. de Talleyrand, entièrement favorable au
-rétablissement de la Pologne.&mdash;Assurément, Sire, répondit M. de
-Talleyrand d'un ton respectueux mais ferme, j'aurais vu avec une joie
-véritable, et tous les Français comme moi, le rétablissement de la
-Pologne, mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit
-nous intéresse médiocrement. Elle n'a plus que la valeur d'une
-question de frontières entre vous et l'Allemagne, et c'est à la Prusse
-et à l'Autriche à examiner s'il leur convient de vous laisser venir
-jusqu'à l'Oder. Dans cet état des choses, nous ne pouvons, nous,
-défenseurs constants du droit public européen, nous intéresser qu'à la
-Saxe.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">L'entrevue ne tarde pas à redevenir orageuse.</span>
-Alors Alexandre qui s'était d'abord contenu, s'écria en termes
-amers et peu dignes de lui, que le droit, que les traités étaient de
-vains mots dont chacun se servait suivant ses convenances, qu'il n'en
-était pas la dupe, et qu'il n'était question là, ni de principes, ni
-de droit, mais d'intérêts que chaque puissance entendait à sa
-manière.&mdash;Alexandre ajouta qu'il avait promis la Saxe au roi
-Frédéric-Guillaume, (p.~511) qu'il ne retirerait pas cette promesse,
-car il tenait plus à sa parole qu'à ces prétendus traités qui
-n'étaient que des mensonges, que le roi de Saxe était un traître qui
-avait déserté la cause de l'Europe, qu'il irait finir prisonnier en
-Russie, et que ce ne serait pas le premier prince saxon qui aurait
-expié ainsi ses prétentions sur la Pologne. M. de Talleyrand, autant
-que le respect le permettait, manifesta une sorte d'horreur pour de
-tels principes.&mdash;La qualification de traître, dit-il à Alexandre, ne
-devrait jamais s'appliquer à un roi (qui ne pouvait dans tous les cas
-être qu'un vaincu), et ne devrait surtout jamais se trouver dans une
-bouche aussi auguste que celle de Votre Majesté. Le droit est quelque
-chose de très-réel, de très-sacré, qui fait que nous ne sommes point
-en état de barbarie, et Votre Majesté y réfléchira davantage, je
-l'espère, avant de froisser ainsi le sentiment unanime de
-l'Europe.&mdash;Là-dessus Alexandre dit brusquement à M. de Talleyrand, que
-l'Angleterre, que l'Autriche lui abandonnaient la Saxe, et que son ami
-le roi de Prusse serait roi de Prusse et de Saxe, comme lui empereur
-de Russie et roi de Pologne.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand tient tête à son auguste interlocuteur et
-oppose à sa vivacité un sang-froid ironique.</span>
-M. de Talleyrand s'inclinant
-respectueusement lui répondit qu'il en doutait fort, car rien n'était
-moins certain que le consentement de l'Angleterre et de
-l'Autriche.&mdash;Alors abrégeant l'entretien, Alexandre ajouta: Vous avez
-ici des intérêts qui vous tiennent à c&oelig;ur (il faisait allusion à
-Murat), la mesure de mes complaisances pour la France dépendra de la
-mesure de ses complaisances pour la Russie.&mdash;La France, répliqua M.
-de Talleyrand, (p.~512) ne demande aucune complaisance, car elle ne
-soutient à Vienne que des principes.&mdash;C'était dire assez qu'elle
-n'aurait point recours aux bons offices du czar.</p>
-
-<p>La résistance qu'il rencontrait de la part de tout le monde avait un
-peu calmé Alexandre à l'égard de la nôtre. Il manifesta donc cette
-fois moins d'aigreur envers le plénipotentiaire français, mais il se
-montra absolu, plus encore que la première fois, et affecta même dans
-son langage la brièveté, la sécheresse d'une volonté désormais
-inébranlable. En présence de cette volonté si prononcée M. de
-Talleyrand, toujours aussi habile, avait su allier au respect un doute
-légèrement ironique qui le dispensait de la prendre trop au sérieux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'entretien avec M. de Metternich est des plus orageux.</span>
-L'entrevue avec M. de Metternich fut bien autrement orageuse. Les
-Prussiens avaient communiqué à l'empereur Alexandre la dépêche de M.
-de Metternich exprimant les intentions de l'Autriche, et révélant
-clairement les efforts de la diplomatie anglo-autrichienne pour isoler
-la Russie au moyen des satisfactions accordées à la Prusse. Ce prince
-bien qu'ayant résolu de se contenir, n'était plus maître de son
-émotion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre disant que c'est à la Russie à restaurer la
-Pologne, M. de Metternich lui répond que l'Autriche y aurait autant de
-titres.</span>
-Son entretien avec M. de Metternich ne pouvant porter que sur
-la Pologne, puisque la Saxe était momentanément concédée, il s'étendit
-longuement sur ce sujet, revint à ses discours accoutumés sur l'odieux
-de l'ancien partage de la Pologne, et sur l'utilité, la moralité d'une
-restauration de ce royaume, comme si la reconstitution d'une Pologne
-non pas indépendante mais sujette du plus dangereux des trois
-copartageants, avait pu (p.~513) être prise pour une réparation faite
-à l'Europe. Alexandre répétant que la Russie, par l'étendue de ses
-possessions polonaises, était appelée à offrir cette réparation, M. de
-Metternich lui fit la remarque fort simple, que l'Autriche aussi
-possédait une portion considérable de l'ancien territoire polonais, et
-qu'elle se chargerait tout comme une autre d'une réparation qui
-coûterait si peu à la puissance réparatrice.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse offensante d'Alexandre.</span>
-À ces mots le czar
-n'étant plus maître de lui, qualifia l'observation de fausse,
-d'inconvenante même, et s'oublia jusqu'à dire à M. de Metternich,
-qu'il était en Autriche le seul homme qui osât prendre avec la Russie
-un pareil <em>ton de révolte</em>. Au génie près, M. de Metternich pouvait se
-croire en présence de Napoléon, lorsque celui-ci à Dresde le menaça
-pendant plusieurs heures de toute sa puissance, en essayant d'abord de
-l'accabler de tout son esprit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Exaspération de M. de Metternich.</span>
-M. de Metternich ne se laissa point
-ébranler, mais profondément offensé du langage du czar, il lui déclara
-que si tels devaient être à l'avenir les rapports des cabinets entre
-eux, il allait prier son empereur de nommer un autre représentant de
-l'Autriche au congrès. Il sortit de cet entretien dans un état
-d'émotion où on ne l'avait jamais vu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande rumeur à Vienne.</span>
-Le récit de cette scène étrange remplit Vienne de rumeur. On se
-demanda pourquoi on s'était soulevé contre Napoléon, si c'était pour
-retomber immédiatement sous un joug aussi dur que le sien, et plus
-humiliant, car il manquait au nouveau joug cet ascendant prodigieux
-qui avait été pendant dix ans l'excuse de l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'empereur François va joindre l'empereur Alexandre en
-Hongrie.</span>
-L'empereur
-François partit le jour même pour Ofen afin de joindre l'empereur
-(p.~514) Alexandre en Hongrie. Il était à son égard dans la position
-la plus étrange. Il l'avait dans son propre palais depuis plus d'un
-mois, ainsi que les autres souverains présents à Vienne. Il éprouvait
-donc envers lui toutes les gênes que l'hospitalité impose, et était
-obligé souvent de lui montrer la satisfaction sur le visage, en ayant
-au fond du c&oelig;ur le plus amer déplaisir. Pourtant avec sa simplicité
-pleine de finesse l'empereur François donna au czar sous la forme la
-plus douce une leçon méritée.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Leçon pleine de convenance que le monarque autrichien donne
-au monarque russe.</span>
-Après une longue expérience, lui
-dit-il, j'ai pris pour habitude de laisser conduire mes affaires par
-mes ministres. Je crois l'habitude bonne, car nos ministres y mettent
-plus de liberté, de suite, de calme, de connaissance des choses, que
-nous ne saurions en mettre nous-mêmes. Ils agissent du reste par mes
-ordres, à leur manière sans doute, mais toujours d'après mes
-intentions, et vous pouvez en toutes circonstances regarder leur
-volonté comme la mienne.&mdash;Il était impossible de mieux confirmer ce
-qu'avait fait M. de Metternich, et de reprocher plus délicatement au
-czar l'inconvenance de sa conduite. L'empereur François lui parla
-ensuite de la situation en termes généraux mais pleins de tact.&mdash;Il se
-devait, dit-il, à ses peuples. Il leur avait tout sacrifié, jusqu'à sa
-fille, et lorsqu'il les trouvait pleins d'inquiétude, il était bien
-obligé de tenir compte de leurs préoccupations, et d'essayer d'en
-faire cesser la cause.&mdash;Alexandre ayant répondu à son allié que la
-loyauté connue et éprouvée de son caractère devrait cependant rassurer
-le peuple autrichien,&mdash;Oui, répliqua l'empereur François, la (p.~515)
-loyauté des princes est assurément une garantie, mais une bonne
-frontière vaut encore mieux.&mdash;</p>
-
-<p>Tandis que ces monarques accomplissaient leur voyage en Hongrie,
-mêlant aux pompes funèbres les fêtes mondaines, tandis qu'Alexandre en
-particulier prodiguait aux Hongrois et aux Grecs accourus à sa
-rencontre des caresses qui n'étaient pas complétement désintéressées,
-les diplomates restés à Vienne s'occupaient de remplir l'engagement
-pris pour le 1<sup>er</sup> novembre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le sentiment général à Vienne est de convoquer le congrès
-le 1<sup>er</sup> novembre, ainsi qu'on en a pris l'engagement par la
-déclaration du 8 octobre.</span>
-L'opinion générale se prononçait chaque
-jour davantage pour la réunion du congrès, bien qu'on fût en grand
-désaccord sur les questions les plus importantes. Mais les deux
-souverains de Prusse et de Russie avaient montré tant d'audace soit
-dans leurs actes, soit dans leur langage, qu'il fallait absolument
-leur faire sentir l'autorité de l'Europe, et il n'y avait pas un moyen
-de la leur faire sentir plus naturel, plus régulier, plus obligé même,
-que d'assembler cette Europe dans la personne de ses représentants.
-Sans doute on ne pouvait pas, comme nous l'avons déjà dit, les réunir
-en une espèce de <em>constituante</em> européenne, car ils n'avaient pas un
-droit égal de connaître et de décider des affaires les uns des autres,
-mais il y avait des affaires communes sur lesquelles on devait
-rechercher leur avis à tous, il y en avait de spéciales sur lesquelles
-il était convenable d'entendre les principaux intéressés, et possible
-de les concilier. Enfin puisqu'on s'était donné rendez-vous à Vienne
-pour le règlement des intérêts de l'Europe, il fallait bien, quelle
-que fût la manière de conférer, appeler ceux qui la représentaient,
-leur demander leurs pouvoirs, (p.~516) en opérer la vérification, se
-concerter sur le mode de travail, et c'était là justement constituer
-le congrès, c'était proclamer l'existence à Vienne d'une autorité
-légitime, incontestable, européenne, dont l'ascendant moral pouvait en
-certaines circonstances prévenir de dangereuses perturbations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 30 octobre, chez M. de Metternich, des huit
-signataires du traité de Paris.</span>
-Le 30 octobre, M. de Metternich convoqua chez lui les huit signataires
-du traité de Paris pour les consulter sur l'exécution de l'engagement
-contenu dans la déclaration du 8 octobre. Il exposa que les questions
-graves qui divisaient quelques cabinets n'étaient pas encore résolues,
-que cependant on n'avait cessé de s'occuper de leur solution, qu'on
-arriverait certainement à un accord, que sur la question si importante
-de la constitution allemande le travail était assez avancé, et qu'on
-espérait établir un équilibre germanique qui contribuerait beaucoup au
-bon équilibre européen, mais qu'en attendant rien n'empêchait de
-convoquer les représentants des puissances réunis à Vienne, de leur
-demander leurs pouvoirs, de les vérifier, et de former ensuite des
-comités, pour leur distribuer les principaux objets qui devaient être
-soumis à leur examen.</p>
-
-<p>Cet avis fut adopté universellement. Mais M. de Metternich ayant mis
-un soin exagéré peut-être à répéter qu'il ne s'agissait pas de former
-une assemblée unique, où l'on délibérerait en commun sur les intérêts
-de tous, avec une autorité égale dérivant du seul droit de présence,
-comme dans le parlement britannique par exemple, et ayant ajouté aussi
-que les comités ne seraient que des intermédiaires chargés de
-concilier les intéressés, M. de (p.~517) Talleyrand, qui n'aimait pas
-le ministre autrichien et qui trouvait qu'il s'attachait trop à
-restreindre la souveraineté du congrès, le contredit avec humeur, et
-il se fit entre eux un échange de paroles assez aigres, qui étaient
-tout profit pour les Russes et les Prussiens, mais non pas pour nous,
-car dans la politique adoptée de résister à la Russie et à la Prusse
-nous devions surtout ménager l'Autriche. Heureusement ces démêlés
-individuels n'eurent pas de suite.
-<span class="sidenote" title="En marge">On décide que les huit signataires du traité de Paris
-prendront la direction du congrès, et qu'il sera formé pour chaque
-question des comités composés d'intéressés et de puissances
-conciliatrices.</span>
-On convint d'appeler l'un après
-l'autre les plénipotentiaires des diverses cours, grandes et petites,
-de leur demander leurs pouvoirs, et de soumettre ces pouvoirs à un
-comité de trois puissances formé au sort. Le sort désigna la Russie,
-l'Angleterre et la Prusse. Elles devaient, s'il y avait doute sur les
-pouvoirs de l'un des plénipotentiaires, en faire rapport aux huit
-puissances signataires du traité de Paris, qui, s'étant elles-mêmes
-convoquées à Vienne, devaient naturellement se considérer comme
-l'autorité dirigeante, et en accepter le rôle et la responsabilité.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1814.</span>
-M. de Talleyrand s'abstint de reproduire son principe d'admission, qui
-n'avait plus d'importance depuis que la conservation de la Saxe et
-l'expulsion de Murat étaient devenues de graves sujets de négociation
-qu'il n'était plus possible de résoudre d'une manière incidentelle, à
-propos d'une simple question de forme. On décida seulement que les
-plénipotentiaires dont les pouvoirs n'auraient point été acceptés,
-assisteraient cependant aux conférences, seraient appelés dans les
-comités, donneraient des renseignements, exprimeraient en un mot les
-v&oelig;ux (p.~518) de leurs commettants, mais ne seraient point
-autorisés à émettre un vote efficace.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les questions de préséance ajournées, mais la présidence du
-congrès déférée à l'Autriche.</span>
-On décida en outre que les questions de préséance entre les diverses
-cours pouvant faire naître des difficultés embarrassantes, toutes les
-questions de ce genre seraient ajournées jusqu'à la fin du congrès,
-que pendant sa durée le pêle-mêle serait admis, et que le prince de
-Metternich, comme représentant du monarque chez lequel on s'était
-réuni, exercerait les fonctions et les prérogatives de président du
-congrès.</p>
-
-<p>Les jours suivants on s'assembla afin d'arrêter la manière de procéder
-sur chaque sujet. Pour tout ce qui concernait les convocations, la
-distribution du travail, la composition des comités, les formes de
-délibération, il était clair que les huit signataires du traité de
-Paris ayant pris l'initiative de la réunion du congrès, devaient
-rester l'autorité dirigeante, tandis que sur le fond même des choses,
-les résolutions devant devenir des traités ou généraux ou
-particuliers, ne pouvaient être que le résultat d'un accord libre
-entre les parties intéressées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Formation des comités.</span>
-L'autorité des huit signataires du
-traité de Paris étant universellement acceptée pour les questions de
-forme, restait à composer les comités pour les questions de fond, et à
-les composer non-seulement d'intéressés mais de médiateurs capables de
-mettre d'accord les parties adverses.</p>
-
-<a id="img518" name="img518"></a>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/img518p.jpg" width="500" height="338" alt="" title="Congrès de Vienne." />
-<img src="images/img518d.jpg" width="500" height="337" alt="" title="Congrès de Vienne." />
-<p class="smcap">CONGRÈS DE VIENNE.</p>
-<p class="small">1. Duc de Wellington (Angleterre). 2. Comte de Lobo (Portugal). 3. Prince de Hardenberg (Prusse).
-4. de Saldanha (Portugal). 5. Comte de Löwenhielm (Suède). 6. Comte Alexis de Noailles (France).
-7. Prince de Metternich (Autriche). 8. Comte de Latour Dupin (France). 9. Comte de Nesselrode (Russie).
-10. Comte de Palmella (Portugal). 11. Vicomte de Castlereagh (Angleterre). 12. Duc de Dalberg (France).
-13. Baron de Wessenberg (Autriche). 14. Prince de Rasonmoffsky (Russie). 15. Lord Stewart (Angleterre).
-16. Chevalier Gomes Labrador (Espagne). 17. Comte Clancarty (Angleterre). 18. Wacken.
-19. Chevalier Gentz. 20. Prince de Talleyrand (France). 21. Baron de Humboldt (Prusse).
-22. Comte de Stackelberg (Russie). 23. Comte Cathcart (Angleterre).</p>
-</div>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le comité allemand déjà formé reste chargé de la
-constitution germanique.</span>
-Les affaires relatives à la future constitution de l'Allemagne
-demeurèrent confiées au comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de
-la Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, sauf l'adjonction ultérieure
-(p.~519) d'autres représentants des princes souverains
-d'Allemagne, lorsque le besoin de leur présence se ferait sentir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les grandes affaires européennes confiées aux cinq
-principales puissances, la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie
-et la Prusse.</span>
-Les grandes affaires territoriales de l'Europe étaient de deux,
-sortes, celles du Nord, celles du Midi. Celles du Nord concernaient
-particulièrement la Hollande, l'Allemagne, la Saxe, la Pologne, et
-étaient de beaucoup les plus importantes et les plus litigieuses. On
-ne pouvait en abandonner le soin qu'aux principales puissances de
-l'Europe, les unes ayant un intérêt territorial direct dans les
-questions soulevées, les autres ayant un intérêt d'équilibre et étant
-dès lors en mesure d'exercer une autorité conciliatrice. On les confia
-aux cinq plus grandes puissances européennes, la Russie, la Prusse,
-l'Autriche, l'Angleterre et la France. Elles devaient décider les
-questions de la Saxe, de la Pologne, et beaucoup d'autres se
-rapportant aux Pays-Bas, au Hanovre, au Danemark, à la Bavière, etc.
-Elles avaient par conséquent la mission la plus difficile, et si elles
-parvenaient à se mettre d'accord, personne n'aurait ni motif ni moyen
-de contester leurs décisions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Espagne, l'Autriche, la France, la Russie et
-l'Angleterre, chargées des affaires d'Italie.</span>
-Les affaires du Midi se rapportaient spécialement et presque
-exclusivement à l'Italie. Les deux puissances territorialement les
-plus intéressées aux affaires italiennes étaient l'Autriche et
-l'Espagne, celle-ci revendiquant contre Marie-Louise le patrimoine de
-la maison de Parme et contre Murat le royaume de Naples. La France
-était aussi fort intéressée à ces affaires, principalement à cause de
-Naples, et les autres grandes puissances européennes (p.~520) n'y
-étaient point indifférentes. On imagina donc d'adjoindre à l'Espagne
-et à l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, qui, affranchies
-de toute prétention territoriale, pouvaient être moins contendantes et
-plus médiatrices.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comités pour la Suisse, la liberté des fleuves, la liberté
-des noirs.</span>
-La Suisse intéressait l'Europe entière au plus haut degré. On chargea
-un comité où l'on fit entrer l'Autriche, la France, la Russie,
-l'Angleterre, d'écouter les cantons et de tâcher de les concilier.
-Enfin on forma un comité pour les affaires de la liberté des fleuves,
-où figuraient la France, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, et un
-comité tout spécial pour la traite des nègres, exclusivement composé
-des puissances maritimes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis que les négociations continuent à l'égard de la Saxe
-et de la Pologne, on entame les affaires d'Italie.</span>
-Cette distribution du travail une fois opérée, on continua les
-négociations déjà si vivement entamées pour la Saxe et la Pologne, et
-on les commença pour l'Italie et pour la Suisse, dont on s'était
-entretenu accidentellement, mais sans suite et sans pouvoirs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Énumération des affaires d'Italie.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Question du maintien de Murat sur le trône de Naples.</span>
-Les affaires d'Italie présentaient des difficultés de tout genre. Il
-fallait opérer la réunion de Gênes au Piémont promise au roi de
-Sardaigne, mettre d'accord la maison de Parme que l'Espagne soutenait,
-avec Marie-Louise qu'appuyaient son père et l'empereur Alexandre,
-rendre au Pape les Légations que Murat avait occupées, enfin
-satisfaire à l'égard de Naples les deux maisons de Bourbon, celle de
-France surtout attachant presque son salut au renversement du
-beau-frère de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Personne ne désirait l'y laisser, mais M. de Metternich
-voulait attendre une faute de sa part.</span>
-Ce dernier sujet était le plus grave; il animait singulièrement M. de
-Talleyrand qui avait reçu de (p.~521) Louis XVIII à cet égard une
-mission spéciale, et qui était chaque jour stimulé par des lettres
-pressantes de ce monarque. Toutes les puissances désiraient la chute
-de Murat, et l'Autriche autant que les autres, parce qu'elle voyait
-bien qu'il ne demeurerait jamais tranquille, que, dans l'inquiétude
-continuelle dont il ne pouvait se défendre, il chercherait toujours à
-s'appuyer sur les libéraux italiens, et serait ainsi en Italie une
-cause perpétuelle de trouble. Pourtant M. de Metternich,
-personnellement engagé envers la cour de Naples, voulait être dégagé
-par les fautes de cette cour, et, de plus, comme il avait jugé utile
-de réunir 250 mille hommes en Bohême et en Gallicie, il désirait bien
-n'être pas obligé d'en avoir encore 150 mille en Italie. Aussi ne
-cessait-il de répéter au représentant de Louis XVIII, devenu alors le
-plus impatient des diplomates:
-<span class="sidenote" title="En marge">Impatience de M. de Talleyrand, et fautes qu'elle lui fait
-commettre.</span>
-Sachez attendre; quelques mois ne
-s'écouleront pas sans que vos v&oelig;ux soient accomplis. Vous soutenez
-ardemment, plus ardemment que nous, la cause de la Saxe, laissez-nous
-la terminer, et ne nous obligez pas à résoudre toutes les questions à
-la fois.&mdash;Ces paroles étaient fort sages assurément, car dans l'état
-de l'Italie, avec le mécontentement qui l'agitait, des Alpes Juliennes
-aux Calabres (la Toscane exceptée), avec un personnage aussi téméraire
-que Murat, disposant de quatre-vingt mille hommes, réconcilié à cette
-époque avec Napoléon, ce n'était pas assez de cinquante mille
-Autrichiens en Italie, et c'était cependant tout ce que l'Autriche
-pouvait y envoyer en ce moment. M. de Talleyrand, ne tenant aucun
-compte de ces raisons, prétendait que quelques (p.~522) mille Français
-suffiraient pour terminer cette affaire. À cela M. de Metternich
-répliquait qu'au delà du Rhin, contre des Prussiens ou des Russes, les
-soldats français seraient toujours fidèles à leur drapeau; mais qu'en
-Italie, contre Murat, contre Napoléon peut-être, il fallait moins
-compter sur leur fidélité. Pour toute réponse, M. de Talleyrand se
-plaignait de la faiblesse de M. de Metternich, remplissant Vienne de
-propos désobligeants sur lui, sur les motifs qui le portaient à
-ménager la cour de Naples, propos qui blessaient le premier ministre
-autrichien, et nuisaient beaucoup aux intérêts de la légation
-française, et au succès même de ses v&oelig;ux les plus chers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Question de la translation de Napoléon aux Açores.</span>
-Un autre sujet excitait vivement le zèle de M. de Talleyrand, en
-proportion de l'importance qu'y attachait Louis XVIII, et ce sujet
-c'était la translation de Napoléon aux Açores. Sur cette question,
-comme sur celle de Naples, M. de Metternich, que ne gênait ici aucun
-engagement, était au fond de l'avis de M. de Talleyrand, et formait
-les mêmes v&oelig;ux. En effet il avait toujours regardé comme
-souverainement imprudent de placer Napoléon à l'île d'Elbe, à quatre
-heures des côtes d'Italie, et à quarante-huit de celles de France.
-Mais s'il n'était pas gêné par des engagements, il l'était par les
-difficultés de la chose elle-même. L'empereur François ne s'était pas
-laissé embarrasser dans sa politique par les liens de parenté,
-pourtant il s'en fallait qu'il fût insensible aux affections de
-famille, et bien qu'il n'aimât point son gendre, il n'aurait pas voulu
-devenir son bourreau, en l'envoyant mourir dans un climat (p.~523)
-meurtrier. Il n'aurait peut-être pas résisté à une mesure de prudence
-résolue par ses alliés, mais il n'en eût pas pris l'initiative.
-L'Angleterre pensait aussi qu'on ne pouvait pas laisser Napoléon si
-près des côtes d'Europe, et lord Castlereagh s'en était exprimé sans
-détour; mais il considérait le traité du 11 avril comme un embarras, à
-cause du Parlement britannique, où il n'était pas facile de faire
-approuver un manque de foi. Il voulait donc qu'on attendît quelque
-faute de Napoléon ou de ceux qu'on supposait ses complices, pour être
-justifié des précautions qu'on prendrait contre lui. Aussi ne
-cessait-il de réclamer auprès de la France le payement des deux
-millions stipulés par le traité du 11 avril, afin que les puissances
-européennes ne fussent pas les premières à violer ce traité. Ses
-collègues à Vienne adressaient les mêmes instances à M. de Talleyrand,
-qui les transmettait inutilement à Louis XVIII. La Prusse n'avait
-aucune objection à tout ce qu'on ferait contre la personne de
-Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre est le seul obstacle à cette translation.</span>
-Le véritable obstacle était ailleurs, il était dans la
-générosité, l'honneur, et, il faut le dire aussi, dans les calculs
-d'Alexandre. Ce prince était le véritable auteur du traité du 11
-avril, et on le lui reprochait assez souvent pour qu'il lui fût
-impossible de l'oublier. Sans se laisser ébranler par les reproches
-adressés à ce traité, il attachait une sorte de point d'honneur à le
-faire observer, il en demandait tous les jours la fidèle exécution,
-soit en réclamant une dotation princière pour le prince Eugène, soit
-en appuyant le maintien de Marie-Louise dans le duché de Parme, soit
-en blâmant amèrement le refus du (p.~524) trésor français d'acquitter
-le subside de 2 millions. Ajoutez qu'il n'était pas assez content de
-l'Autriche pour la vouloir débarrasser du redoutable voisin qu'il lui
-avait donné, en plaçant Napoléon à l'île d'Elbe. Son langage même à
-cet égard avait été fort imprudent depuis sa récente irritation contre
-M. de Metternich.&mdash;On déchaînera s'il le faut, disait-il, le monstre
-qui fait tant de peur à l'Autriche et à d'autres.&mdash;Cette parole avait
-eu à Vienne un fâcheux retentissement. Mais on calomnierait l'un des
-plus nobles caractères des temps modernes, si on croyait que ce fût là
-l'unique motif d'Alexandre pour s'opposer à une violence contre le
-prisonnier de l'île d'Elbe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Véritables motifs d'Alexandre pour s'y opposer.</span>
-Par honneur, par générosité, il n'y aurait
-jamais consenti, et on en était tellement certain que personne
-n'essayait de l'entretenir d'un pareil sujet. C'était une mesure de
-prudence à laquelle on pensait sans oser en parler, de peur de la
-rendre impossible en l'ébruitant, mais à laquelle, sans avoir encore
-de parti pris, on inclinait fortement, Alexandre seul excepté. C'était
-un de ces points si nombreux sur lesquels M. de Metternich disait
-qu'il fallait savoir s'en rapporter au temps.</p>
-
-<p>La dépossession de Murat, la translation du prisonnier de l'île d'Elbe
-aux Açores, étaient donc les plus délicates des affaires d'Italie.
-Aussi lorsque les puissances chargées des questions italiennes en
-parlèrent pour la première fois, M. de Metternich en parut-il fort
-embarrassé. Il ne manqua pas d'alléguer les complications qu'il
-redoutait en Italie, si on n'y était pas très-prudent, ce qui lui
-attira plus (p.~525) d'une réplique désagréable de M. de Talleyrand.
-Toutefois en suivant l'ordre géographique, Naples venait la dernière
-des questions italiennes, et cette classification fut la seule
-concession qu'on obtint du plénipotentiaire français. En adoptant cet
-ordre, la question de Gênes et du Piémont précédait toutes les autres.
-On la traita donc la première.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Affaire de Gênes.</span>
-En général on était d'accord d'exécuter le traité de Paris, et
-d'abandonner Gênes au roi de Sardaigne en compensation de Chambéry.
-Mais les Génois n'étaient pas de cet avis. Ils avaient pour
-représentant à Vienne M. le marquis de Brignole, personnage
-très-considéré par sa naissance et ses qualités, auquel on témoignait
-de grands égards, mais dont on n'avait pas admis les pouvoirs, parce
-que c'eût été reconnaître à la république de Gênes une existence
-politique qu'on ne voulait plus lui accorder. On disait à cette
-ancienne république: Vous vous êtes donnée en 1805 à la France; la
-France vous a acceptée, est devenue dès lors votre souveraine, et en
-1814 elle use de son droit de souveraineté en vous donnant au Piémont.
-Vous n'existez qu'à titre de province française que la France a pu
-céder, et dont nous avons agréé et consacré la cession.&mdash;Gênes
-contestait cette manière de raisonner, disait qu'elle s'était donnée à
-la France et non pas au Piémont, et ajoutait, ce qui était vrai,
-qu'elle n'avait ouvert les bras aux Anglais que sur la promesse
-formelle de lord Bentinck qu'on lui rendrait son indépendance. Lord
-Castlereagh eut beaucoup de peine à faire entendre raison aux Génois;
-mais sans s'inquiéter s'ils étaient persuadés ou non, le comité
-(p.~526) consacra leur adjonction à la couronne de Sardaigne, avec
-promesse de stipuler des garanties pour leur liberté et pour leur
-commerce. La question du territoire génois soulevait aussi des
-difficultés, parce que le traité de Paris parlait de la ville et non
-de l'État de Gênes. Mais on trancha ces nouvelles difficultés en vertu
-de l'autorité qu'on s'arrogeait alors sur tous les peuples de
-l'Europe, et l'affaire de Gênes fut terminée en deux ou trois séances
-par la commission chargée de s'occuper de l'Italie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Question de la succession au trône dans la maison de
-Savoie.</span>
-Après cette question vint celle de l'ordre de succession dans la
-maison de Savoie. Il était évident que le trône allait devenir vacant
-si on ne l'assurait à la branche de Savoie-Carignan, puisque tous les
-princes de la branche principale étaient sans héritiers. L'Autriche
-seule aurait pu contester l'ordre de succession qu'on voulait établir,
-dans l'espérance de faire arriver par mariage la couronne de Sardaigne
-sur une tête autrichienne. Mais elle n'aurait pas osé avouer une telle
-prétention dans un moment où elle venait de mettre la main sur la plus
-grande partie de l'Italie. Personne ne contestant, le v&oelig;u de la
-France fut accueilli sans difficulté, et la succession fut assurée à
-la branche de Savoie-Carignan.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réclamations de la maison de Parme contre l'attribution de
-son duché à Marie-Louise.</span>
-La troisième question dans l'ordre adopté était celle des États de
-Parme. L'Espagne appuyée par la France demandait qu'en conséquence de
-la restauration universelle qui s'accomplissait en Europe, la maison
-de Parme recouvrât ou son ancien duché, ou la Toscane qui, sous le
-titre de royaume d'Étrurie, lui avait été donnée par le Premier
-Consul à (p.~527) la prière de Charles IV, dont la fille avait épousé
-l'infant de Parme. Il n'y avait rien à répondre à une réclamation
-aussi fondée. Cependant l'Étrurie ayant été rendue en vertu du
-principe de restauration universelle au grand-duc de Toscane, il ne
-restait qu'une solution, c'était de restituer Parme et Plaisance à la
-reine d'Étrurie. Mais que devenaient alors le traité du 11 avril, et
-Marie-Louise, dont la dotation reposait sur ce traité?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vie nouvelle que Marie-Louise s'était faite.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Modestie de ses v&oelig;ux.</span>
-Cette princesse, comme nous l'avons dit au commencement de ce livre,
-était à Sch&oelig;nbrunn, entendant des appartements qu'elle occupait le
-bruit des fêtes consacrées à célébrer sa chute, et, le croirait-on,
-presque fâchée de n'y pas assister, tant l'ennui dévorait déjà son âme
-faible et frivole! Jetée à son insu au milieu du gouffre des
-révolutions, dans l'espérance qu'on avait eue de le fermer en la
-mariant à Napoléon, elle avait presque perdu dans cette redoutable
-épreuve la mémoire, le sentiment, la force! La malheureuse était
-brisée; elle n'avait plus que deux préoccupations, l'amour de son
-fils, et l'ambition de posséder le duché de Parme où elle voulait se
-retirer, et remplir loin des orages ses devoirs de mère. Un instant
-elle avait songé à se transporter à l'île d'Elbe, mais on n'avait pas
-eu de peine à l'en dissuader, en lui déclarant qu'elle n'y pourrait
-pas conduire son fils, trop dangereux à laisser dans les mains de
-Napoléon. Réduite à choisir entre le rôle de mère et celui d'épouse,
-elle avait opté pour le premier sans hésitation, et avec un regret que
-diminuait chaque jour la présence de M. de Neiperg, devenu,
-avons-nous dit, le dépositaire de toute sa (p.~528) confiance. S'étant
-entièrement soumise aux volontés de son père et à celles des
-souverains coalisés, elle suppliait que pour prix de sa soumission, on
-lui laissât le patrimoine promis à son fils, avec la permission
-d'aller y vivre dans la paix et dans l'oubli du rêve brillant qui
-avait un instant ébloui sa jeunesse. Sans doute on aurait pu souhaiter
-des sentiments plus énergiques à l'épouse de Napoléon, mais si la
-femme qu'il avait épousée par politique l'abandonnait par faiblesse,
-il n'avait guère à se plaindre du sort, et il faut être indulgent pour
-cette victime que rois et peuples avaient sans pitié immolée à leur
-repos, tour à tour l'élevant sur le plus haut des trônes, ou l'en
-précipitant pour leur avantage du moment, sans s'inquiéter de savoir
-si elle sentait, si elle vivait, si une souffrance quelconque
-déchirait son c&oelig;ur, comme une fourmi qu'on écrase sous les pieds
-sans lui accorder même un regard! Elle était donc à Vienne, demandant
-à son père, qui demandait pour elle l'exécution des promesses
-contenues au traité du 11 avril.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pitié qu'elle inspirait.</span>
-Cependant qui aurait pu ne pas éprouver de commisération pour cette
-infortunée? Et quand M. de Metternich disait à la Russie, à
-l'Angleterre, à la France, à l'Espagne, qu'on ne pouvait pas exiger de
-François II qui avait déjà tant sacrifié à la politique commune, qu'il
-spoliât encore sa propre fille, tous les assistants étaient
-embarrassés, même les représentants de la France et de l'Espagne. La
-Russie, c'est-à-dire Alexandre, voulait qu'on tînt les engagements
-pris. L'Angleterre pensait qu'il était difficile de les violer
-complétement. (p.~529) Quant à la France, Louis XVIII aurait tout
-concédé si on lui avait promis l'expulsion de Murat, et quant à
-l'Espagne, Ferdinand VII réclamait, par esprit de famille, bien plus
-que par attachement pour une s&oelig;ur qu'il n'avait jamais aimée, un
-lambeau quel qu'il fût des États italiens. Dans cette disposition des
-esprits, on songeait à un accommodement, c'était de rendre Parme et
-Plaisance à l'infante, ancienne reine d'Étrurie, et de donner l'une
-des Légations à Marie-Louise, avec réversibilité au Saint-Siége, qui
-aurait attendu ainsi la mort de l'archiduchesse pour recouvrer le
-territoire dont il était souverain légitime.
-<span class="sidenote" title="En marge">Disposition à restituer les Légations au Pape.</span>
-Toutefois l'esprit
-catholique du temps, et le désir d'assurer la prospérité du
-Saint-Siége qui ne pouvait se passer des Légations pour rétablir ses
-finances, étaient opposés à cette solution. Néanmoins on était, comme
-on le voit, près de s'entendre sur la plupart des affaires d'Italie,
-même sur celle de Murat qui par ses intrigues trop visibles avait
-d'abord été suspect, commençait à paraître coupable, et allait bientôt
-devenir un condamné pour la politique européenne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Affaires suisses.</span>
-La commission chargée des affaires suisses les avait trouvées dans
-l'état que nous avons précédemment décrit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Persistance de la querelle entre les anciens et les
-nouveaux cantons.</span>
-Dix cantons, les uns
-nouveaux et formés de territoires autrefois sujets, les autres anciens
-mais animés d'un esprit d'équité, demandaient le maintien des dix-neuf
-cantons, et la confirmation des principes libéraux de l'acte de
-médiation. Ils étaient en opposition avec neuf autres cantons
-composant le parti de l'ancien régime, et dans lequel figuraient
-pêle-mêle le canton aristocratique de (p.~530) Berne, et les cantons
-démocratiques de Schwitz, d'Uri, de Glaris, car démocratie ne veut pas
-toujours dire justice, et on a vu quelquefois la démocratie aussi
-entêtée des préjugés du passé que l'aristocratie elle-même. Ces neuf
-cantons, comme nous l'avons dit, après avoir refusé de reconnaître la
-diète de Zurich, avaient fini par s'y rendre, et prétendaient qu'on
-leur restituât les territoires qu'ils avaient jadis possédés, que par
-suite on fît revenir les cantons de Vaud, d'Argovie, du Tessin, à
-l'état de sujets. Les deux partis n'avaient pas cessé d'être en armes,
-soit dans le territoire de Berne, soit dans celui de Vaud, d'Argovie
-et de Thurgovie.</p>
-
-<p>D'abord on avait voulu exclure la France de cette négociation
-épineuse, comme de toutes les autres, parce qu'on désirait annuler son
-influence en Suisse autant qu'en Allemagne et en Italie. Mais, par une
-bizarrerie de cette situation, Berne, le canton aristocratique par
-excellence, Lucerne, Fribourg, les cantons où dominait le plus
-l'esprit de réaction, étaient en même temps ceux où subsistait le plus
-d'attachement pour la France, celle des Bourbons bien entendu. Cette
-disposition était due au grand nombre de militaires suisses ayant
-jadis servi en France, y ayant acquis des grades, des honneurs, de la
-fortune, et conservant pour elle une véritable gratitude. Ils avaient
-donc demandé très-positivement qu'un plénipotentiaire français fît
-partie du comité chargé des affaires helvétiques, et il avait été
-impossible de le leur refuser. M. le duc de Dalberg avait été désigné
-pour représenter la légation française dans ce comité.</p>
-
-<p>(p.~531) <span class="sidenote" title="En marge">L'influence de la France sur les anciens cantons
-contribue à amener un arrangement.</span>
-Cette intervention de la France avait eu des effets excellents.
-Lorsque les cantons les plus prononcés pour le retour à l'ancien
-régime, tels que Berne, Uri, Schwitz, Lucerne, Fribourg, avaient vu
-MM. de Talleyrand et de Dalberg, quoique zélés pour eux, ne pas oser
-soutenir qu'il fallût faire redescendre les pays de Vaud, d'Argovie,
-du Tessin, à l'état de pays sujets, ou rétablir les distinctions de
-classes dans un État républicain, ils en avaient été fort embarrassés,
-et avaient regardé comme perdue la cause de leurs prétentions. Aussi,
-l'empereur Alexandre fidèle à ses sentiments libéraux, insistant pour
-que les dix-neuf cantons et les principes de l'acte de médiation
-fussent maintenus, sauf quelques légers changements, et la France ne
-contestant pas la justice d'une pareille conclusion, Berne et ses
-associés avaient commencé à plier, et une sage solution était devenue
-presque certaine. Il était admis que les dix-neuf cantons seraient
-conservés, que les principes de l'égalité civile continueraient de
-prévaloir dans le régime intérieur de la confédération, que quatre ou
-cinq des principaux cantons seraient alternativement investis de
-l'autorité fédérale, et que Berne serait dédommagé, soit dans le
-Porentruy, soit dans l'évêché de Bâle (territoires enlevés à la
-France), des sacrifices qu'on exigeait de sa part. Des compensations
-pécuniaires devaient être accordées aux autres cantons réclamants,
-pour les territoires qu'il n'était pas possible de remettre en état de
-sujétion.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Toutes les questions tendent à une solution, excepté celle
-de la Saxe et de la Pologne.</span>
-Les questions d'Italie et de Suisse étaient donc en voie de solution,
-et la plupart même résolues, (p.~532) sauf celle de Naples, qu'on
-laissait à Murat le soin de résoudre lui-même. Dans cet état de
-choses, la Saxe et la Pologne restaient les seuls sujets de souci tout
-à fait persistants, mais tellement aggravés qu'on semblait toucher à
-une conflagration générale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les efforts de lord Castlereagh avaient cependant produit
-un certain effet sur les ministres prussiens.</span>
-Lord Castlereagh avait continué ses efforts auprès des ministres
-prussiens pour les détacher de leur roi et de l'empereur Alexandre. M.
-de Metternich, obligé de se plier à la tactique de lord Castlereagh,
-l'avait secondé avec regret, car le sacrifice de la Saxe, quoique
-essentiellement conditionnel de sa part, lui coûtait beaucoup, et
-déplaisait extrêmement aux Autrichiens qui le regardaient comme plus
-dangereux que celui de la Pologne. Cependant les instances ardentes de
-lord Castlereagh, et les froids conseils de M. de Metternich, avaient
-obtenu un certain succès. On avait dit aux Prussiens que l'abandon de
-la Pologne était pour tous les Allemands un malheur, et pour les
-Prussiens en particulier, si voisins de la Russie, un péril des plus
-graves; que le dernier partage en laissant au moins la Vistule comme
-barrière entre l'Allemagne et la Russie, était de beaucoup le moins
-dangereux; que permettre à la Russie de passer la Vistule, lui livrer
-surtout Varsovie, tête et c&oelig;ur de la Pologne, c'était lui fournir
-le moyen de la ressusciter, non pour en faire une Pologne
-indépendante, mais une Pologne soumise, qui serait dans les mains des
-czars un esclave valeureux se battant bravement pour ses maîtres, qui
-tendrait sans cesse à se rejoindre à ses membres épars, à reprendre
-la Gallicie (p.~533) à l'Autriche, Dantzig, Graudentz et Thorn à la
-Prusse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il leur avait fait sentir le danger d'abandonner, même au
-pris de la Saxe, toute la Pologne à la Russie.</span>
-On leur avait dit que si le grand Frédéric s'était pressé
-d'occuper une portion des provinces polonaises lors du premier
-partage, c'était pour lier la Vieille-Prusse à la Silésie, lesquelles
-autrement seraient restées complétement séparées, et auraient présenté
-deux côtés d'un angle droit se touchant seulement à leur sommet;
-qu'établie sur la Netze et la Wartha, entre Thorn, Bromberg, Posen,
-Kalisch, la Russie n'avait qu'un pas à faire pour couper en deux la
-Prusse d'un seul coup, lequel portant sur Berlin, jetterait d'un côté
-la Vieille-Prusse et la Poméranie, de l'autre la Silésie, comme deux
-branches d'arbre séparées de leur tronc; que tout ce qu'on donnerait
-sur l'Elbe à la Prusse, de Wittenberg à Dresde, ne pouvait compenser
-l'inconvénient de laisser la Russie à Posen, et que, dans leur intérêt
-même, ils devaient s'y refuser; que du reste on ne leur contestait pas
-ce qu'ils désiraient sur l'Elbe, que l'Angleterre, et l'Autriche
-elle-même leur abandonnaient la Saxe, mais à la condition qu'ils se
-réuniraient à la cause de l'Europe, et se sépareraient de l'ambitieux
-allié auquel ils s'étaient si malheureusement attachés; qu'enfin cet
-attachement consistait dans l'amitié du roi pour le czar, mais qu'on
-ne devait pas faire dépendre le sort des États des affections des
-princes, et que c'était aux ministres prussiens à éclairer
-Frédéric-Guillaume sur les intérêts de sa nation, et à lui résister
-s'ils ne parvenaient pas à l'éclairer.</p>
-
-<p>Ces considérations fort puissantes, particulièrement auprès des
-militaires qui trouvaient bien (p.~534) dangereux l'établissement de
-la Russie vers la basse Wartha, avaient produit une certaine
-impression sur l'esprit des ministres prussiens, qui à leur tour
-n'avaient pas laissé d'agir un peu sur le roi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre s'aperçoit de l'ébranlement produit chez les
-Prussiens.</span>
-Du moins Alexandre
-avait cru s'en apercevoir, et il en avait été profondément affecté,
-car si on parvenait à détacher de lui la Prusse, il allait se trouver
-seul contre l'Europe, n'ayant même plus la ressource de la France, qui
-était déjà engagée dans le sens des puissances allemandes, et à
-laquelle il n'était plus temps de s'unir. Réduit alors aux limites de
-l'ancien partage, il serait humilié aux yeux des Polonais, et réduit à
-entendre dire par ses sujets qu'il n'avait rien gagné aux dernières
-guerres, quoiqu'en les faisant il eût couru les plus grands périls. Il
-est vrai qu'il pouvait citer les acquisitions de la Finlande et de la
-Bessarabie, mais ces conquêtes, dues à l'alliance française,
-devenaient précisément la condamnation de sa politique de coalition,
-et étaient en outre pour l'ambition nationale ce qu'est pour un
-estomac avide un repas terminé depuis longtemps.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il a une explication avec le roi Frédéric-Guillaume.</span>
-Dans cette fâcheuse situation il se ménagea une explication avec le
-roi de Prusse au moyen d'un dîner en tête-à-tête, et là il déchargea
-son c&oelig;ur, en parlant à ce prince avec la dernière véhémence. Il lui
-rappela les serments d'amitié qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre,
-au commencement de 1813, au moment de leur réunion sur l'Oder, lorsque
-après quelques années de froideur, rapprochés par un même péril, ils
-s'étaient promis de succomber ensemble, ou de sauver ensemble leur
-pays et l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vivacité de cette explication.</span>
-Il lui rappela le dévouement que lui Alexandre,
-malgré (p.~535) ses plus fidèles sujets qui lui conseillaient de
-rester sur la Vistule et d'y traiter avec Napoléon, avait mis à tendre
-la main aux Allemands et à les affranchir; il lui dit que sans ce
-dévouement l'Allemagne serait encore esclave, et la Prusse réduite à
-cinq millions de sujets; que c'était uniquement à leur union qu'un tel
-changement de fortune était dû; que les puissances coalisées voulaient
-toutes profiter de ce changement de fortune, à l'exclusion des Russes
-à qui elles en étaient redevables; que confiner les Russes sur la
-Vistule c'était laisser pour eux sans prix le sang qu'ils avaient
-versé des bords de l'Oder à ceux de la Seine, car après le désastre de
-Moscou Napoléon leur offrait la Vistule, et ils auraient pu rentrer
-chez eux, sans s'exposer à de nouveaux hasards, sans sacrifier deux à
-trois cent mille soldats pour continuer la guerre en 1813, après
-s'être délivrés du grand-duché de Varsovie, et en restant nantis de la
-Bessarabie et de la Finlande; mais que maintenant on semblait ne plus
-penser à la grande résolution qu'ils avaient prise de passer la
-Vistule, malgré le sage Kutusof; que ceux des coalisés, les
-Autrichiens notamment, qu'il avait fallu violenter pour les entraîner
-à cette croisade européenne, et qui n'avaient pas dépensé le quart du
-sang répandu par les Russes, voulaient avoir seuls les fruits de la
-victoire; que n'ayant pas eu un village brûlé, ils refusaient de
-donner aux Russes le prix des ruines de Moscou; que les diplomates, en
-agissant ainsi, faisaient leur métier, mais que des princes pleins
-d'honneur, comme Alexandre et Frédéric-Guillaume, rapprochés par
-l'âge, par les vicissitudes de leur vie, par (p.~536) de communs
-revers, de communs succès, ne devaient pas permettre à l'ingratitude
-de les brouiller; que toujours heureux lorsqu'ils avaient été unis,
-malheureux lorsqu'ils s'étaient séparés, ils devaient avoir la
-superstition de leur union, et pour le bonheur de leurs peuples, pour
-leur bonheur privé, vivre et mourir alliés.</p>
-
-<p>Il y avait beaucoup de vérité dans ce langage, non du point de vue
-européen, mais du point de vue prussien et russe, et il est certain
-que si, en détachant la Prusse de lui, on avait réduit Alexandre à
-rester sur la Vistule, il aurait dû regretter amèrement de l'avoir
-passée à la fin de 1812, et de n'avoir pas traité avec Napoléon au
-commencement de 1813, sauf il est vrai la gloire acquise d'être entré
-dans Paris, et de s'y être conduit en vainqueur généreux et civilisé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux monarques se jettent dans les bras l'un de
-l'autre, et se promettent d'être plus unis que jamais.</span>
-Frédéric-Guillaume était fort sensible aux considérations de droiture,
-de constance en amitié, et il sentait d'ailleurs les obligations que
-l'Allemagne avait à l'empereur Alexandre, car si ce dernier eût suivi
-le conseil de Kutusof, et traité avec Napoléon après le passage de la
-Bérézina, l'issue des événements eût été bien différente. Il fut
-sensible aussi à la véhémence d'Alexandre, laquelle (d'après le propre
-récit de M. de Hardenberg) fut vraiment extraordinaire. Touché
-jusqu'au fond de l'âme, attachant en outre une sorte de superstition à
-son amitié avec le czar, il se jeta dans ses bras, et jura de lui
-rester fidèle. Mais Alexandre lui dit que la fidélité du roi ne
-suffisait pas sans la fidélité des ministres, et qu'il avait lieu de
-douter de celle-ci. (p.~537) Pour s'en éclaircir on appela M. de
-Hardenberg, et l'explication commencée avec le roi s'acheva devant le
-premier ministre.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Hardenberg est appelé, et obligé de s'engager de
-nouveau à la politique unie de la Prusse et de la Russie.</span>
-Elle fut tout aussi vive avec ce dernier qu'elle
-l'avait été avec le roi lui-même. Ayant voulu présenter quelques-unes
-des raisons que faisaient valoir les Anglais et les Autrichiens pour
-tenir les Russes éloignés de la frontière prussienne, il fut
-violemment repoussé, et après un vain essai de résistance il fut
-contraint de se rendre, et de promettre de soutenir la politique à
-laquelle Alexandre et Frédéric-Guillaume venaient de s'engager de
-nouveau de la manière la plus solennelle.</p>
-
-<p>L'arrangement qu'ils durent continuer de défendre en commun, c'était
-l'abandon à la Russie de la plus grande partie des provinces
-polonaises, moyennant la dévolution à la Prusse de la Saxe tout
-entière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bases sur lesquelles on assoit la nouvelle constitution de
-la Pologne.</span>
-Dans son projet, à la fois romanesque et ambitieux, de
-reconstituer la Pologne, Alexandre tenait surtout à posséder Varsovie,
-que les derniers partages avaient assignée à la Prusse afin de séparer
-la tête du corps, et de faire ainsi de cet infortuné pays un cadavre à
-jamais privé de vie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dislocations produites par les divers partages.</span>
-En effet, les trois partages de 1772, de 1793, de 1795, avaient
-successivement disloqué la Pologne de manière à ne pas lui permettre
-de se reconstituer. Dans le premier (celui de 1772, imaginé et négocié
-par Frédéric le Grand), chacune des puissances copartageantes ne
-s'était attribué que ce qui lui était le plus nécessaire. La Prusse
-avait pris les bouches de la Vistule et les deux bords de cette
-rivière jusqu'à Thorn exclusivement, afin de faire disparaître les
-territoires polonais interposés entre (p.~538) la Vieille-Prusse et la
-Poméranie. L'Autriche avait pris la Gallicie, formant le pied des
-Crapacks; la Russie avait pris l'espace tant disputé au moyen âge
-entre les Moscovites et les Polonais, c'est-à-dire l'ouverture placée
-entre Smolensk et Witebsk, entre les sources de la Dwina et celles du
-Dniéper, et un territoire au delà, de Jacobstadt à Rogaczew,
-c'est-à-dire la partie orientale de la Lithuanie. (Voir les cartes
-n<sup>os</sup> 37 et 54.)</p>
-
-<p>En 1793 et 1795 on avait tout pris, en suivant chacun ses convenances,
-mais en s'attachant surtout à séparer les membres de la malheureuse
-Pologne, de façon à les mettre hors d'état de jamais se rejoindre.
-Ainsi la Prusse s'était attribué le grand-duché de Posen,
-indispensable pour lier la Silésie et la Vieille-Prusse; elle avait
-ajouté à la Vieille-Prusse toute la partie de la Lithuanie qui s'étend
-jusqu'au Niémen de Drogitchin à Kowno, et enfin Varsovie elle-même,
-qu'on avait refusée à la Russie pour que celle-ci, destinée à avoir la
-plus grande partie du corps, n'eût pas aussi la tête. L'Autriche avait
-descendu la Vistule, à gauche jusqu'à la Pilica, à droite jusqu'au
-Bug. La Russie avait eu tout le reste, c'est-à-dire la Lithuanie
-entière, la Volhynie, la Podolie, etc. Lorsque Napoléon en 1807 et en
-1809 avait songé à refaire la Pologne sous le nom de grand-duché de
-Varsovie, dispensé alors de ménagements envers la Prusse, mais non
-envers l'Autriche et la Russie, il avait repris d'abord à la Prusse
-les bouches de la Vistule, Dantzig qu'il avait érigé en ville
-soi-disant libre, le duché de Posen, le territoire à la gauche du
-Niémen, Varsovie surtout. Il (p.~539) avait ensuite, en laissant à
-l'Autriche la Gallicie, repris les deux rives de la haute Vistule
-jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug; mais il n'avait rien retiré à la
-Russie, qu'il ménageait encore plus que l'Autriche, puisqu'à cette
-époque il en avait fait le pivot de sa politique. De ces diverses
-reprises il avait composé le grand-duché de Varsovie, consistant
-spécialement dans le bassin de la Vistule depuis sa naissance vers les
-Crapacks jusqu'à son embouchure dans la Baltique, touchant presque à
-l'Oder d'un côté, s'étendant jusqu'au Niémen de l'autre, mais laissant
-en dehors la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, la Gallicie,
-c'est-à-dire plus des deux tiers du territoire polonais. (Voir la
-carte n<sup>o</sup> 54.)</p>
-
-<p>La Russie en 1814, voulant à son tour reconstituer la Pologne, avait
-sur Napoléon l'avantage de posséder une bien plus grande portion du
-territoire polonais, mais si on la forçait de s'arrêter à la Vistule
-même, elle ne devait avoir qu'un côté du bassin de cette rivière; elle
-ne devait surtout pas avoir Varsovie, si on s'en tenait rigoureusement
-au mode de partage résultant des traités de Kalisch, de Reichenbach,
-de T&oelig;plitz.
-<span class="sidenote" title="En marge">Comment Alexandre voudrait tracer le nouveau territoire de
-la Pologne.</span>
-Ce qu'Alexandre voulait donc, c'étaient les deux rives
-de la Vistule, pour avoir Varsovie d'abord, c'est-à-dire la tête et le
-c&oelig;ur du corps qu'il projetait de ressusciter, et, sur la rive
-gauche, assez de territoire pour que la capitale du nouvel État ne fût
-pas à la frontière. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 54 et 37.) Pour ces motifs
-il désirait obtenir tout le duché de Posen, c'est-à-dire englober les
-deux rives de la Wartha. Il aurait voulu aussi remonter la Vistule
-jusqu'à Cracovie, rive droite et rive gauche (p.~540) comprises. Mais
-c'était demander à l'Allemagne, et particulièrement à la Prusse, de
-laisser arriver la Russie jusqu'à l'Oder, ce qui la plaçait bien près
-de Dresde et de Berlin, et à l'Autriche de la laisser remonter bien
-près des Crapacks, ce qui était l'abandon complet de la partie
-autrichienne du grand-duché de Varsovie, qu'on avait pourtant promis
-de se partager à peu près comme autrefois. Il est vrai qu'Alexandre
-disait que lorsqu'on avait promis de partager ce duché, on n'avait
-reconquis ni le Tyrol, ni l'Italie, ni la Hollande, ni la Belgique, et
-que l'Autriche, si prodigieusement enrichie grâce à ces acquisitions,
-pouvait bien lui abandonner toute sa part du grand-duché.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Concessions à offrir à l'Autriche, pour lui faire agréer
-les frontières qu'on se propose d'adopter.</span>
-Les liens étant en ce moment resserrés avec la Prusse, il fut convenu
-de nouveau que la Russie passerait la Vistule, et en aurait la rive
-gauche en remontant aussi haut que possible. Toutefois, du côté de la
-Prusse, elle devait s'étendre plus ou moins dans la direction de la
-Wartha, selon que la Prusse obtiendrait plus ou moins au centre de
-l'Allemagne, c'est-à-dire en Saxe. C'était un point à régler après
-qu'on en aurait fini de la question de la Saxe, et en proportion du
-succès qu'on aurait remporté dans cette négociation. À l'égard de
-l'Autriche, Alexandre, en lui laissant la Gallicie qu'elle avait
-invariablement possédée depuis le premier partage, entendait recouvrer
-les portions de la Pologne qu'elle avait acquises dans le deuxième et
-le troisième partage, ce qui comprenait la rive gauche de la Vistule
-jusqu'à la Pilica, et la rive droite jusqu'au Bug, et dans ses vues
-il avait raison, car sans ces portions (p.~541) de territoire,
-Varsovie au levant se serait encore trouvée à la frontière. Mais
-c'était justement demander à l'Autriche toute sa part du grand-duché,
-qu'on était convenu de rendre aux anciens copartageants. À la vérité
-on pouvait, en insistant sur l'acquisition du Tyrol et de l'Italie non
-prévue en 1813, adoucir le sacrifice exigé de l'Autriche par l'abandon
-des mines de sel de Wieliczka, qui pour elle étaient de la plus grande
-importance; on pouvait faire de Cracovie une ville libre, comme on
-l'avait projeté pour Thorn et pour tous les points trop vivement
-disputés; on pouvait enfin lui rétrocéder le district riche et peuplé
-de Tarnopol, formant la Gallicie orientale, et donné par Napoléon à la
-Russie en 1809. D'ailleurs il y avait à faire valoir la raison de
-nécessité, car Varsovie n'avait pas même de banlieue, si on ne
-s'arrondissait pas au levant en reprenant les pays situés entre le Bug
-et la Pilica.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attitude projetée de la Prusse dans la question polonaise,
-calculée de manière à pouvoir dire à l'Autriche qu'on a rempli les
-conditions mises par elle à l'abandon de la Saxe.</span>
-Quant aux arrangements à négocier entre l'Autriche et la Russie, la
-Prusse devait être l'intermédiaire des concessions que la Russie
-ferait à l'Autriche pour en obtenir la haute Vistule, et remplir ainsi
-autant que possible l'une des conditions que M. de Metternich avait
-mises au sacrifice de la Saxe, celle de s'unir aux puissances
-occidentales dans la question polonaise. Nous venons de dire en effet,
-qu'obligé de se prêter aux man&oelig;uvres de lord Castlereagh, M. de
-Metternich s'était montré disposé à livrer la Saxe à la Prusse, à
-certaines conditions, qu'il espérait qu'on ne remplirait pas, c'est
-que Mayence appartiendrait à la Confédération, c'est que le Mein
-(p.~542) et la Moselle sépareraient les États allemands du Nord de
-ceux du Midi, et qu'enfin, dans la question polonaise, la Prusse
-opinerait avec l'Angleterre et l'Autriche. Décidée à concéder les
-points qui concernaient l'Allemagne, la Prusse, en faisant semblant
-d'aider l'Autriche dans le tracé des frontières polonaises vers la
-Gallicie, pouvait dire qu'elle avait rempli les conditions mises à
-l'abandon de la Saxe, et tenir dès lors le cabinet de Vienne pour
-engagé envers elle. Le succès de cette espèce de comédie importait
-fort à Alexandre, car la Russie s'avancerait dans le duché de Posen en
-proportion de ce que la Prusse obtiendrait en Saxe.</p>
-
-<p>Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étant ainsi remis d'accord, n'en
-furent que plus fermes dans leur ambition, et plus résolus dans leur
-langage.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Hardenberg avoue à lord Castlereagh ce qui s'est
-passé entre les deux souverains, et les nouveaux engagements qu'ils
-ont pris l'un envers l'autre.</span>
-Toutefois le prince de Hardenberg, que lord Castlereagh avait
-espéré ébranler en lui procurant la Saxe aux conditions indiquées, ne
-put guère dissimuler au représentant de l'Angleterre les nouveaux
-liens qui venaient de rattacher la Prusse à la Russie. Il raconta
-lui-même la scène qui s'était passée entre Frédéric-Guillaume et
-Alexandre, en affirmant que jamais il n'en avait vu de pareille, et
-que devant une telle scène toute résistance était devenue impossible.
-Lord Castlereagh vit ainsi ses calculs trompés et M. de Metternich les
-siens réalisés, car ce dernier n'avait fait semblant de sacrifier la
-Saxe que parce qu'il était persuadé que la Prusse ne remplirait pas
-les conditions auxquelles on la lui cédait. Lord Castlereagh adressa
-de vifs reproches au prince de Hardenberg, lui dit qu'il (p.~543)
-aurait dû donner sa démission plutôt que de se rendre, mais ne l'amena
-pas à la donner, et la Prusse resta liée à la Russie plus fortement
-que jamais.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, un incident imprévu fit ressortir davantage
-encore le mécompte de la diplomatie anglaise, et provoqua même une
-véritable crise. On a vu que la Russie et la Prusse avaient osé
-prendre possession des territoires en litige, la Russie en évacuant la
-Saxe pour la livrer aux troupes prussiennes, en concentrant par
-conséquent ses forces sur la Vistule, et en expédiant le grand-duc
-Constantin à Varsovie pour y organiser le nouveau royaume de Pologne;
-la Prusse en occupant ostensiblement la Saxe tout entière, et en y
-envoyant des officiers civils pour y établir l'administration
-prussienne. Cette double démonstration avait paru fort inconvenante,
-et n'avait pas peu contribué, comme nous venons de le raconter, à
-décider la réunion immédiate du congrès. Une publication accidentelle,
-suite inévitable des actes imprudents de la Russie et de la Prusse,
-mit le comble au scandale, et poussa leurs adversaires au dernier
-degré d'exaspération.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation du prince Repnin, gouverneur de la Saxe,
-annonçant aux Saxons qu'ils vont passer sous l'autorité de la Prusse,
-du consentement de toutes les puissances.</span>
-Le prince Repnin, gouverneur de la Saxe pour la Russie, en quittant
-cette province qu'il avait sagement administrée, crut devoir adresser
-ses adieux aux Saxons, et, dans une déclaration qui devint publique,
-leur annonça formellement qu'ils allaient passer sous le gouvernement
-de la Prusse, par suite d'un accord avec l'Angleterre et l'Autriche
-elle-même. Il leur dit qu'au surplus leur pays ne serait point
-morcelé, qu'ils resteraient, comme on le leur (p.~544) avait promis,
-sujets du même souverain; que ce souverain, Frédéric-Guillaume, connu
-par ses vertus, assurerait leurs droits et ferait leur bonheur, comme
-il faisait déjà celui de ses nombreux sujets; que sans doute ils
-devaient regretter le vieux roi, qui pendant quarante ans leur avait
-procuré le plus doux repos, mais qu'une destinée supérieure avait
-prononcé, et qu'après de justes regrets accordés à Frédéric-Auguste,
-ils seraient fidèles à Frédéric-Guillaume, et se montreraient dignes
-de ses bienfaits par leur soumission et leur dévouement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet de cette proclamation sur les Allemands.</span>
-La bonne foi de cette déclaration, les excellents sentiments mêmes
-qu'elle respirait, en rendirent l'effet plus grand, en prouvant à quel
-point les choses étaient avancées. Elle produisit une impression
-extraordinaire sur tous les Allemands réunis à Vienne. Lord
-Castlereagh, M. de Metternich, furent assaillis de questions. On leur
-demanda s'il était vrai que la Saxe fût, de leur consentement, devenue
-une province prussienne, et qu'ainsi le congrès, solennellement
-convoqué à Vienne, eût été réuni pour consommer une usurpation non
-moins odieuse que toutes celles qu'on avait reprochées à Napoléon.
-L'agitation des esprits devint extrême, et lord Castlereagh, craignant
-qu'en Angleterre on ne comprît pas bien une politique qui pour
-racheter la Pologne sacrifiait la Saxe, M. de Metternich, n'ayant
-aucun doute sur le détestable effet de cette politique parmi les
-Autrichiens, se hâtèrent de démentir les assertions du prince Repnin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Démentis donnés par l'Angleterre et l'Autriche, et rendus
-par la Prusse et la Russie.</span>
-Ils les démentirent dans des conversations, dans des articles de
-journaux, en affirmant que le gouverneur russe (p.~545) de la Saxe
-avait donné pour réalisé ce qui n'était pas même résolu, et ce qui
-dépendait encore de négociations fort difficiles, et fort éloignées
-d'une conclusion. Les Russes et les Prussiens répondirent avec
-beaucoup d'aigreur qu'on jouait sur les mots, que sans doute rien
-n'était signé, mais que dans une note, formant engagement, l'Autriche
-avait admis l'incorporation de la Saxe à la Prusse, à des conditions
-qui étaient toutes accomplies, et que l'Angleterre n'avait jamais
-contesté cette incorporation. À ces assertions les Autrichiens
-répliquèrent qu'en s'exprimant de la sorte on trompait la bonne foi
-des légations réunies à Vienne, que l'Autriche avait toujours
-considéré le sacrifice de la Saxe comme un malheur pour l'Allemagne,
-et par suite pour l'Europe, qu'elle avait sans cesse conseillé à la
-Prusse d'y renoncer dans son intérêt même, et qu'en tout cas elle y
-avait mis des conditions dont la principale restait inaccomplie,
-c'était que le cabinet de Berlin se séparerait de la Russie dans le
-règlement de la question polonaise. Au milieu de ces contradictions,
-de ces démentis, un nouveau fait du même genre vint ajouter encore à
-l'irritation des esprits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Proclamation du grand-duc Constantin aggravant celle du
-prince Repnin.</span>
-On lut une proclamation du grand-duc
-Constantin adressée aux Polonais, et dans laquelle, au nom de son
-frère Alexandre, il les appelait à se réunir tous autour du vieux
-drapeau de la Pologne, pour défendre leur existence et leurs droits
-menacés.</p>
-
-<p>Cette dernière manifestation mit le comble à l'exaspération générale.
-Les adversaires des Prussiens et des Russes pensèrent dès lors qu'il
-fallait à tant de hardiesse opposer autre chose que des articles de
-(p.~546) journaux ou des propos dans les salons de Vienne, et ils
-n'hésitèrent plus à dire qu'il était urgent de préparer des forces, et
-de les disposer de manière à contenir les ambitieux qui prétendaient
-partager l'Europe à leur gré. C'étaient les Bavarois et les
-Autrichiens qui montraient la plus grande animation, les premiers,
-parce que la suppression d'un État aussi important que la Saxe était
-un exemple effrayant pour tous les princes de la Confédération, les
-seconds, parce que l'union intime de la Prusse et de la Russie, et
-l'établissement de ces deux puissances au pied des montagnes de Bohême
-et des Crapacks était une entreprise des plus inquiétantes pour leur
-sûreté. Les Autrichiens en particulier étaient exaspérés de
-l'arrogance des Prussiens et des Russes, et demandaient ce que les uns
-et les autres seraient devenus, si, après les batailles de Lutzen et
-de Bautzen, l'armée autrichienne n'était pas accourue à leur secours,
-si à Dresde, à Leipzig, elle n'avait pas supporté le poids principal
-de la guerre.&mdash;Si le salut de l'Europe, disaient-ils avec raison,
-était, comme on avait l'insolence de le prétendre, l'ouvrage exclusif
-d'une partie des coalisés, n'était-il pas plus juste de l'attribuer à
-ceux qui, en se prononçant en 1813 au péril de leur existence, au
-mépris même des liens de famille, avaient tout décidé, qu'à ceux qui,
-réduits à eux seuls, n'avaient su défendre ni la Saale, ni l'Elbe, ni
-l'Oder?&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage fort rude du prince de Schwarzenberg envers
-Alexandre.</span>
-Le prince de Schwarzenberg, entouré de la considération générale, et
-ne cherchant pas habituellement à se faire valoir, mais devenant rude
-et même dur lorsqu'on le poussait à bout, eut divers (p.~547)
-entretiens avec Alexandre qui était du reste toujours pour lui
-soigneux et plein d'égards. Il n'eut aucun ménagement pour l'empereur,
-et fortement excité par les cris qui s'élevaient de tous côtés, il osa
-lui dire qu'après avoir eu dans sa loyauté personnelle une foi
-aveugle, il en était presque à se repentir de cette extrême confiance.
-Il ajouta que s'il avait prévu tout ce qui arrivait, il n'aurait pas
-conseillé à son souverain d'unir les armées de l'Autriche à celles de
-la Prusse et de la Russie, qu'il n'aurait pas lui-même accepté le
-commandement de ces armées, qu'il n'aurait pas tant prodigué son sang,
-tant dévoré d'affronts, tant assumé de responsabilité, pour le succès
-de la cause commune. Il lui rappela les instances, les supplications
-des coalisés envers l'Autriche, avant qu'elle eût pris son parti, et
-leur ingratitude après; il lui dépeignit le détestable effet de ces
-audacieuses prétentions qui étaient la plus éclatante justification de
-Napoléon, il lui montra enfin le danger d'ouvrir les yeux à l'Europe
-en lui laissant voir qu'elle n'avait fait que changer de
-maître.&mdash;Napoléon, dit le prince de Schwarzenberg, retiré dans son
-île, était encore tout-puissant sur les esprits, et qu'adviendrait-il
-si, au milieu des cours européennes donnant le spectacle scandaleux de
-leur avidité et de leurs divisions, il apparaissait tout à coup dans
-l'un ou l'autre camp?&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Embarras d'Alexandre en écoutant le prince de
-Schwarzenberg.</span>
-Le généralissime autrichien était hors de lui, et il embarrassa le
-czar par la véhémence de son langage. Alexandre s'excusa beaucoup,
-désavoua les idées ambitieuses qu'on lui prêtait, allégua de nouveau
-sa loyauté, sa générosité connues, cita ses (p.~548) engagements à
-l'égard des Polonais et des Prussiens, se montra fort étonné de la
-vivacité qu'on témoignait au sujet d'un arrangement qui lui avait paru
-tout naturel, et manifesta au surplus une sorte de regret de ce que
-les choses eussent été poussées si loin, et de ce qu'il se fût si fort
-avancé. Néanmoins, quoique prenant le ton de l'excuse et même du
-regret, il ne parut pas avoir renoncé à ses idées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur ces entrefaites, lord Castlereagh reçoit d'Angleterre
-des instructions qui l'obligent à changer de tactique, et à défendre
-la Saxe.</span>
-Quelque désir qu'on eût d'éviter la guerre, et de recourir à la
-France, ce qui était inévitable dans le cas d'une rupture, il fallut
-bien y penser. Lord Castlereagh venait de recevoir d'Angleterre des
-instructions qui changeaient sa situation, et devaient aussi modifier
-sa conduite. Jusqu'ici, se comportant à la manière des ministres
-britanniques qui dans tous les temps faisaient bon marché des intérêts
-hanovriens, plus chers à la famille régnante qu'à la nation anglaise,
-il n'avait guère tenu compte des chagrins des princes allemands, et il
-avait semblé oublier, dans la question de la Saxe, qu'il était
-ministre d'un roi de Hanovre aussi bien que d'un roi d'Angleterre. Le
-véritable motif de sa conduite, c'est qu'il avait supposé dans le
-Parlement d'Angleterre beaucoup plus de chaleur pour la Pologne que
-pour la Saxe. Pourtant il n'était pas possible qu'on lui laissât
-longtemps suivre une tactique pareille. Une multitude de lettres
-avaient été écrites de Vienne au régent d'Angleterre, surtout par les
-princes de Cobourg. Ces princes pendant les dernières guerres
-s'étaient attachés à la Russie, avaient servi dans ses armées, mais
-n'avaient pas oublié leurs devoirs envers le chef de (p.~549) leur
-maison, le roi de Saxe, qui les avait toujours protégés contre
-Napoléon, et ils plaidaient en ce moment sa cause avec une honorable
-fidélité. L'un était à Vienne, où il bravait tous les jours les
-colères et les menaces d'Alexandre, l'autre était à Londres, où il se
-préparait, disait-on, à épouser la princesse Charlotte d'Angleterre.
-Tous deux, secondés par les ministres autrichiens, avaient fait sentir
-au Prince régent, futur monarque de Hanovre et d'Angleterre, le danger
-de sacrifier la Saxe, et le Prince régent à son tour avait insisté
-auprès du cabinet britannique pour qu'on ordonnât formellement à lord
-Castlereagh de la défendre. L'ordre avait été donné en effet, et était
-parvenu à Vienne dans les premiers jours de décembre.</p>
-
-<p>Cet ordre ne pouvait arriver plus à propos. Il obligeait lord
-Castlereagh à changer de conduite, et l'y aidait en lui fournissant un
-motif tout naturel d'expliquer son changement. D'ailleurs, contrarié
-peut-être si ses nouvelles instructions lui étaient arrivées quelques
-jours plus tôt, lord Castlereagh en était satisfait maintenant, en
-voyant qu'il avait été dupe de sa complaisance pour les Prussiens. En
-conséquence il tomba d'accord avec M. de Metternich qu'il fallait
-absolument refuser le sacrifice de la Saxe et de la Pologne, et
-montrer aux deux monarques coalisés la détermination de leur résister
-par tous les moyens. Le prince de Wrède, représentant toujours
-très-actif et très-utile de la Bavière, poussait beaucoup à des
-résolutions énergiques. Il offrait au nom de sa cour vingt-cinq mille
-hommes par chaque centaine de mille hommes que fournirait (p.~550)
-l'Autriche, et il voulait en outre qu'on s'entendît avec la France,
-car sans elle la balance des forces resterait incertaine. L'Autriche
-en effet avait 300 mille hommes, dont elle pourrait employer
-activement 200 mille contre la Russie et la Prusse; la Bavière n'en
-donnerait guère plus de 60 mille, bien qu'elle se promît d'en réunir
-davantage; les autres princes allemands, placés en dehors de l'action
-des Prussiens et des Russes, en fourniraient 40 mille environ, le
-royaume des Pays-Bas autant peut-être; mais il ne fallait pas compter
-sur un plus grand nombre, l'Angleterre ayant encore toutes ses troupes
-engagées dans la guerre d'Amérique. C'étaient donc environ 350 mille
-hommes, ne surpassant pas les forces de la Russie et de la Prusse, qui
-pouvaient bien réunir l'une 200 mille combattants, et l'autre 150
-mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se décide à l'emploi de la force, et par suite à
-accepter les secours de la France.</span>
-La quantité étant égale, la qualité étant supposée l'être, le
-sort des armes restait douteux, et on était exposé à s'égorger sans
-résultat pendant des années, en présence de la France demeurée simple
-spectatrice de ce conflit, si heureux pour elle. Afin de le rendre
-décisif il fallait l'y engager elle-même, en acceptant 100 mille
-Français, qui termineraient la querelle en se jetant sur la Prusse,
-soit par les provinces rhénanes, soit par la Franconie. Sans doute on
-pouvait craindre le prix dont il faudrait payer un tel secours, si on
-était réduit à le demander, mais la légation française l'offrait
-gratis sans qu'on le demandât, et accompagnait son offre des plus
-vives instances pour le faire agréer.</p>
-
-<p>Ces raisons données en particulier par la Bavière, et se présentant
-spontanément à l'esprit de tout le (p.~551) monde, étaient décisives.
-Il y aurait eu folie à ne pas accepter le secours de la France, qui
-était offert gratuitement, et qui devait être très-efficace, quoiqu'on
-eût affecté d'en douter. En ce moment, le bruit de nos armements,
-provoqués par M. de Talleyrand, était répandu de tous côtés, et la
-ville de Vienne était remplie de lettres écrites de Paris, dans
-lesquelles on rapportait ce qui s'y passait. Ces lettres parlaient de
-l'état intérieur de la France, et du mécontentement excité par la
-marche politique des Bourbons, mais toutes, en faisant mention du
-mauvais esprit de l'armée, ajoutaient qu'elle s'augmentait
-sensiblement, que jamais elle n'avait été composée de meilleurs
-soldats, et qu'employée au dehors elle serait aussi redoutable que
-dans les jours de sa plus brillante gloire. Les lettres adressées aux
-Russes et aux Prussiens étaient moins bienveillantes pour la France,
-et surtout pour les Bourbons, mais celles qui émanaient du duc de
-Wellington et de M. de Vincent, ambassadeurs d'Angleterre et
-d'Autriche à Paris, tout en convenant des fautes politiques de la
-dynastie restaurée, étaient d'accord pour vanter l'armée française et
-le parti qu'on pouvait en tirer. Elles vantaient aussi le bon état de
-nos finances, dont on avait peine à s'expliquer le prompt
-rétablissement, mais dont la puissance paraissait redevenue bien
-grande à la facilité qui se manifestait dans tous les services.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mais comme la France offre ses services sans qu'on les lui
-demande, on se décide à ne lui rien dire, certain qu'on est de son
-concours lorsqu'on en aura besoin.</span>
-Il n'y avait donc plus à douter, comme avaient paru le faire lord
-Castlereagh et M. de Metternich, de l'efficacité des secours que la
-France était en mesure de fournir. On ne devait pas douter davantage
-de (p.~552) l'empressement qu'elle mettrait à les donner, car les
-instances de M. de Talleyrand pour avoir un rôle dans la croisade
-entreprise en faveur de la Saxe, et les communications continuelles
-échangées entre la légation française et la légation bavaroise, ne
-laissaient à cet égard aucune incertitude. Pourtant on n'était pas
-pressé de faire des confidences à la France, et de lui avouer que les
-alliés en étaient venus à combiner des plans de campagne les uns
-contre les autres. Un amour-propre de coalisés retenait encore lord
-Castlereagh et M. de Metternich, et ils ne voulurent point s'ouvrir
-envers M. de Talleyrand, certains qu'ils étaient de le voir accourir à
-la première insinuation. On savait bien d'ailleurs que la Bavière lui
-en apprendrait toujours assez pour qu'il se tînt prêt.
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan de campagne pour le cas d'une rupture avec la Prusse
-et la Russie; ce plan conçu par le prince de Schwarzenberg et le
-maréchal de Wrède.</span>
-En conséquence
-on arrêta un plan exécutable au mois de mars 1815, et dans lequel,
-sans avoir dit un mot à la France, on disposait de ses forces comme
-assurées. En vertu de ce plan, combiné par le prince de Schwarzenberg
-et le maréchal de Wrède, 320 mille Autrichiens, Bavarois,
-Wurtembergeois, Badois, Saxons, etc., devaient agir en deux armées par
-la Moravie et la Bohême. La première de ces deux armées, forte de 200
-mille hommes sous le prince de Schwarzenberg, se porterait par la
-Moravie sur la haute Vistule, et la seconde, forte de 120 mille sous
-le maréchal de Wrède, marcherait par la Bohême sur l'Oder, tandis que
-50 mille Français entreraient en Franconie pour empêcher qu'on ne
-tournât l'armée de Bohême, et 50 mille dans les provinces rhénanes
-pour opérer en Westphalie de concert avec les Hollando-Belges. On ne
-doutait pas que la Prusse (p.~553) ne fût accablée sous cette masse de
-forces, et la Russie rejetée fort au delà de la Vistule. L'Angleterre
-jusqu'à la fin de sa guerre avec l'Amérique serait dispensée de
-fournir des soldats; mais elle soudoierait les nouveaux coalisés, les
-Français exceptés, qui n'avaient pas plus besoin de l'argent que de
-l'épée d'autrui. Tous ces plans, qu'on se proposait de mûrir davantage
-si on en arrivait à l'exécution, devaient demeurer le secret des
-Anglais, des Autrichiens, des Bavarois, et n'être communiqués aux
-Français que par une indiscrétion officieuse de la Bavière.
-Provisoirement, et par première précaution, l'Autriche fit marcher 25
-mille hommes de renfort en Gallicie, où elle en avait déjà 40 mille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich se sentant appuyé s'explique enfin
-catégoriquement, et déclare que la Prusse n'ayant point rempli les
-conditions qu'on lui avait posées, n'aura point la Saxe.</span>
-Fort de ces combinaisons, M. de Metternich s'expliqua enfin
-catégoriquement avec les Russes et les Prussiens, et dans une note
-datée du 10 décembre, déclara que, vu l'opinion unanime de
-l'Allemagne, vu les résolutions définitives de l'Angleterre exprimées
-dans les nouvelles instructions qu'avait reçues lord Castlereagh, vu
-l'opinion de toutes les grandes puissances européennes, et
-spécialement celle de la France, vu enfin l'inexécution des conditions
-posées à la Prusse dans un moment de condescendance à ses désirs, la
-Saxe serait maintenue dans son état actuel, sauf quelques sacrifices
-de territoire qui étaient jugés nécessaires pour mieux tracer la
-frontière prussienne, et qui, en tout cas, seraient la punition des
-fautes commises par le roi Frédéric-Auguste.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande émotion causée à Vienne par la note autrichienne,
-datée du 10 décembre.</span>
-Le langage de l'Autriche, très-positif cette fois, (p.~554) produisit
-à Vienne une fort grande émotion. On ne pouvait parler ainsi qu'après
-un parti bien arrêté d'en arriver aux dernières extrémités, qu'après
-avoir calculé ses ressources, préparé ses moyens, et noué ses
-alliances. Du reste, le seul aspect extérieur des choses semblait
-révéler que l'Autriche, l'Angleterre, la France s'étaient mises
-d'accord, et avaient pris la résolution d'agir en commun. C'est tout
-au plus si, tous ensemble, on avait pu venir à bout de la France, mais
-que ferait-on lorsqu'on serait la Prusse et la Russie seulement,
-contre l'Autriche, l'Angleterre et la France? La partie n'était pas
-tenable pour les deux puissances du Nord. Les Prussiens contre qui
-cette manifestation était particulièrement dirigée, en ressentirent la
-plus violente irritation. Il y avait alors à Vienne auprès du roi
-Frédéric-Guillaume, l'entourant, l'obsédant de leurs exigences
-orgueilleuses, les principaux chefs de l'armée prussienne, et
-notamment le maréchal Blucher, lesquels tenaient le langage le plus
-hautain, et prétendaient avoir été les seuls vainqueurs de Napoléon,
-les seuls sauveurs de l'Europe. À les en croire on ne pouvait leur
-rien refuser, et quiconque serait opposé à leurs prétentions, devait
-s'attendre à rencontrer leurs épées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens veulent éclater, mais Alexandre les
-contient.</span>
-Les ministres prussiens mus par
-les mêmes sentiments voulaient répondre immédiatement, et en quelque
-sorte coup pour coup, à la dépêche autrichienne. Ils allaient le faire
-avec toute la véhémence de leur état-major, et se préparaient même à
-jeter à la tête de l'Autriche le reproche d'un manque de foi, lorsque
-l'empereur Alexandre qui n'était pas disposé à (p.~555) pousser les
-choses aussi loin, bien qu'il fût fort animé, les empêcha de suivre le
-premier mouvement et surtout de se servir du langage qu'ils semblaient
-prêts à employer dans leur réponse. Il les contint, et essaya des
-moyens d'adresse, dans lesquels il excellait lorsqu'il n'était pas
-jeté hors de son caractère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre tente un effort auprès du prince de Schwarzenberg
-et de l'empereur François, mais sans aucun succès.</span>
-Il vit les Autrichiens d'abord, en
-commençant par le prince de Schwarzenberg et l'empereur François. Il
-trouva le premier non pas arrogant à la façon des Prussiens, mais
-sévère et résolu, et fut même assez mécontent de lui pour s'en
-plaindre à M. de Metternich, qu'il accusait d'avoir rempli de fausses
-idées le chef de l'armée autrichienne. Il aborda ensuite l'empereur
-François, chez lequel il trouva la politesse d'un hôte envers ses
-hôtes, mais cette tranquille détermination qui souvent impose plus que
-l'emportement. Il eut enfin une nouvelle entrevue avec M. de
-Talleyrand. C'était la troisième, car depuis qu'Alexandre était à
-Vienne il comptait les rencontres avec l'illustre diplomate, chez qui
-cependant il avait à Paris consenti à prendre logement. Cette fois il
-sollicita pour ainsi dire l'entrevue, et prenant M. de Talleyrand par
-le bras dans l'un des salons de Vienne, il lui assigna lui-même un
-rendez-vous. M. de Talleyrand s'étant présenté au jour indiqué, il
-l'accueillit sinon avec le séduisant abandon des premiers temps, du
-moins avec une bonne grâce amicale qui était une invitation à se
-rapprocher, et traita avec une remarquable modération les sujets qui
-peu auparavant lui ôtaient tout son sang-froid.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il a une nouvelle entrevue avec M. de Talleyrand.</span>
-Il demanda à M. de
-Talleyrand comment il se faisait qu'après s'être montré (p.~556) à
-Paris favorable au projet de reconstituer la Pologne, il s'y montrait
-aujourd'hui si contraire, à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il était
-encore partisan de la restauration de la Pologne, mais de la Pologne
-libre, indépendante, ayant un caractère européen, et non pas de la
-Pologne russe. Le diplomate français ajouta, conformément à la
-tactique déjà employée, que du reste l'affaire de la Pologne ne
-regardait plus la France; que dès qu'il ne s'agissait pas de refaire
-une vraie Pologne, mais de tracer des frontières entre l'Allemagne et
-la Russie, il leur abandonnait une besogne qui les intéressait
-exclusivement, et que dans cette question la Russie ne rencontrerait
-pas les Français sur son chemin. C'était une sorte de rapprochement
-sans doute, mais ce n'était presque rien accorder au czar que de lui
-concéder la Pologne, si on ne lui concédait la Saxe en même temps. Sur
-ce dernier point M. de Talleyrand parut inflexible, et négligeant les
-arguments tirés de l'équilibre européen, il s'efforça de démontrer à
-l'empereur Alexandre que le repos du monde, la gloire de l'Europe,
-tenaient désormais au rétablissement de la légitimité en toute chose
-et en tout lieu. De telles idées n'avaient guère de crédit auprès du
-czar surtout dans la bouche de M. de Talleyrand. Il ne parut pas
-attacher grande importance à ces professions de foi de l'ancien
-ministre de l'usurpateur, et il lui répéta qu'il était engagé à
-l'égard des Prussiens, que sa politique à lui c'était la fidélité à sa
-parole, et que si M. de Talleyrand pouvait décider les Prussiens à le
-dégager de celle qu'il leur avait donnée, il n'insisterait (p.~557)
-pas.&mdash;M. de Talleyrand répondit qu'il fallait s'adresser à d'autres
-que lui pour se faire écouter des Prussiens, mais que l'empereur
-Alexandre avait un moyen de changer leurs résolutions, c'était de leur
-rendre leur part de la Pologne.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Marché offert à M. de Talleyrand, et refusé.</span>
-Vous voulez donc, repartit Alexandre,
-que je me dépouille pour vous contenter?... je ne puis l'entendre
-ainsi. Mais tenez, ajouta-t-il, faisons un marché. J'ai votre secret,
-je sais quel est ici votre objet principal; vous poursuivez la chute
-de Murat. Eh bien (en tendant la main à M. de Talleyrand),
-unissons-nous, je serai avec vous dans cette question, et elle sera
-bientôt décidée suivant vos v&oelig;ux, si vous me concédez la Saxe.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">La France en ce moment aurait pu obtenir tout ce qu'elle
-aurait voulu de la Russie.</span>
-Il y avait en ce moment sur le visage d'Alexandre l'expression vive et
-caressante du désir, et il était clair que si on avait autrement
-entendu à Vienne les intérêts de la France, si on ne les avait pas
-fait consister uniquement dans le salut de la Saxe, on aurait tout
-obtenu de la Russie. Mais M. de Talleyrand dont le thème était arrêté,
-demeura insensible aux séductions d'Alexandre, et lui répondit qu'il
-ne pouvait accepter une semblable proposition, car c'était admettre
-l'usurpation sur un point de l'Europe pour faire triompher la
-légitimité sur un autre, qu'il lui fallait la légitimité partout, et
-il parla comme le pontife d'une religion qui malheureusement faisait
-sourire Alexandre.</p>
-
-<p>Le marché n'ayant pu se conclure, le czar voulut au moins tirer
-quelque chose de cette entrevue, et savoir de M. de Talleyrand ce
-qu'étaient les armements de la France dont on s'entretenait beaucoup
-à Vienne, et quel était l'usage qu'on se (p.~558) proposait d'en
-faire. Sans paraître attacher d'importance à ses questions, mais
-approchant de M. de Talleyrand sa bonne oreille (il en avait une de
-laquelle il entendait difficilement), il lui demanda dans quel état se
-trouvait l'armée française, et si on avait jugé utile de la
-réorganiser, ainsi que le bruit en courait à Vienne.&mdash;Alors avec un
-art qu'il possédait au plus haut degré, et avec une expression
-incomparable d'indifférence, M. de Talleyrand raconta à l'empereur
-tout ce qu'on avait fait, et tout ce qu'on faisait encore pour
-reconstituer l'armée française, pour l'attacher au nouveau
-gouvernement, et surtout pour la rendre aussi présentable que jamais à
-l'ennemi. Il dit négligemment qu'on avait 200 mille hommes dans le
-moment, qu'on en aurait 300 mille au mois de mars, tous vieux soldats
-revenus de l'étranger, et ayant remplacé dans les cadres les conscrits
-de 1815. Il donna ces détails comme ne songeant point à produire un
-effet, et comme ne s'apercevant pas même de celui qu'il produisait.
-Alexandre dissimula ses impressions moins bien que M. de Talleyrand,
-et ils se quittèrent avec une politesse recherchée, mais le czar fort
-touché de ce qu'il avait appris, car il ne doutait pas que ces
-nouvelles forces de la France ne fussent au service de l'Angleterre et
-de l'Autriche, s'il y avait guerre pour la question de la Saxe et de
-la Pologne.</p>
-
-<p>Cependant, afin de s'en mieux assurer, Alexandre envoya auprès de M.
-de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de
-la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de (p.~559)
-rapprocher la Russie et la France. Le motif de la visite était une
-phrase de la dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée
-l'opinion des puissances européennes, et notamment celle de la France
-contre le projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le
-véritable sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel
-de l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on
-voulait savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus
-qu'il n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition
-déjà formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de
-manière cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois
-puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour
-celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en
-même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France
-marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il
-se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut
-croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de
-l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était
-réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique
-adoptée c'était l'essentiel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de
-la Russie et de la Prusse.</span>
-Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les
-projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands,
-ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne,
-voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester
-contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait
-de (p.~560) cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de
-Wurtemberg, celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui,
-soit avec nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière
-brillante, et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse
-Catherine qu'il devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce
-prince, habituellement peu d'accord avec son père, usa de son
-influence pour empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits
-princes du courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et
-réussit à les arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité
-chargé des affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux
-jusqu'à ce que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que
-ses résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait
-prises à l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands
-s'intéressaient presque autant qu'à eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se
-résigne à faire quelques concessions.</span>
-Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il
-fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin,
-quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première
-exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais.
-Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de
-toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix,
-ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin
-de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte n<sup>o</sup> 54.) Il devait
-avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire
-suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir
-refait une Pologne, et il (p.~561) avait à peu près gagné cette espèce
-de gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par
-amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc
-prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le
-laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse
-d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.</span>
-La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le
-grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien
-territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire
-s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et
-finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau.
-(Voir les cartes n<sup>os</sup> 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur
-la rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour
-composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle
-que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se
-serait avancé en pointe jusqu'au c&oelig;ur de la monarchie prussienne,
-ce qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi
-ces derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines
-considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus
-besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à
-Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen,
-c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur
-cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus
-rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une
-assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant
-effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu
-au-dessous de (p.~562) Konin, et en tirant à partir de ce point une
-ligne jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour
-limite, puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui
-donnent origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles
-ayant comme frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable,
-dirigée contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la
-frontière polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore
-autour d'elle un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et
-demi de Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du
-grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses
-anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était
-autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en
-Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait
-en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état
-de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la
-rétablir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les concessions sont moins faciles à l'égard de
-l'Autriche.</span>
-À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce
-qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les
-prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant
-bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de
-couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit
-du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever,
-excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant
-d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais
-elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au
-Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.</span>
-Son
-entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la
-tête polonaise (p.~563) la plus exaltée, même celle d'Alexandre,
-n'aurait pas songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y
-avait les provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à
-la Pilica d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait
-acquises lors du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises
-pour constituer le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à
-l'Autriche, elle aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux
-portes de Varsovie. Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on
-avait refait une Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était
-bien le cas de lui rappeler que si les traités de Kalisch, de
-Reichenbach, de T&oelig;plitz, conclus dans l'hypothèse de succès
-restreints, exigeaient la restitution des portions du grand-duché à
-leurs anciens possesseurs, les succès inespérés de la coalition lui
-avaient tant profité en Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait
-bien admettre qu'ils profitassent également à la Russie. Or celle-ci
-n'avait de profits à cueillir que sur la Vistule. Aussi ne
-craignait-on pas de sérieuses objections de la part de l'Autriche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol,
-formant la Gallicie orientale.</span>
-On
-avait au surplus à lui offrir des concessions d'un certain prix, en
-lui laissant les mines de sel de Wieliczka, en érigeant Cracovie en
-ville neutre (ainsi qu'Alexandre songeait à le faire pour Thorn),
-enfin en restituant à la Gallicie le beau district de Tarnopol, que
-Napoléon en avait détaché en 1809, pour punir l'Autriche de la guerre
-qu'elle nous avait déclarée à cette époque.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens
-à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.</span>
-La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché
-de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins
-exigeante en Allemagne, (p.~564) et tâcha de s'entendre amiablement
-avec l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le
-conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à
-l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales
-sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais
-certainement scandaleuse pour tous.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Note prussienne du 20 décembre.</span>
-Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus
-conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche
-relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg
-d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du
-10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement
-raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce
-le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de
-l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à
-l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en
-quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions
-posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse
-admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites
-entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la
-destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général
-l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la
-Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour
-que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet
-de Vienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.</span>
-Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en
-faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus
-(p.~565) fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées,
-mais surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire
-qu'elle avait supporté presque tout le poids des grandes journées des
-16, 17, 18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous
-les publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce
-droit au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était
-pas moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par
-l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à
-Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en
-sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour
-embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré
-Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir
-en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon
-exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne
-s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un
-pays dans un autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du
-Rhin.</span>
-On avait de quoi lui composer sur la gauche du
-Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une
-discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le
-peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière
-de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné
-sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des
-provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle
-ne les avait acceptées que <em>pour le bien général</em>, et pour se
-conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet
-abandon, (p.~566) il serait facile de ménager au roi de Saxe une
-situation égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau,
-de Hesse. On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on
-conserverait ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel
-déplacement de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire,
-Charles-Quint en avait donné l'exemple dans la maison de Saxe
-elle-même, en transportant la branche actuellement régnante d'un
-simple duché sur le trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier
-siècle, pour l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la
-maison de Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un
-morcellement de la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on
-accédait à l'idée de n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une
-diminution de territoire. D'abord on désolerait les Saxons, auxquels
-on avait promis de ne pas les séparer les uns des autres, et on ferait
-de plus un mauvais arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la
-moitié, ne suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout
-de sa belle capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un
-foyer de mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant
-toujours la reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête
-d'un prince saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des
-dispositions que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la
-Prusse dans sa totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la
-gauche du Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche
-le voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car
-dans son état actuel la Saxe était incapable (p.~567) de former entre
-les deux grandes puissances germaniques une barrière de quelque
-solidité. Le grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses
-guerres de son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à
-Dresde, et pour s'établir à K&oelig;nigstein, comme Napoléon lui-même
-venait de le prouver encore tout récemment, et c'était toujours ainsi
-qu'agirait le gouvernement prussien, si le malheur voulait que la
-Prusse et l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur
-ce point les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à
-l'un des désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la
-ville de Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de
-l'Europe envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à
-laquelle on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout
-à la fois la même population qu'en 1805, et une meilleure
-configuration géographique. Ce dernier point avait été formellement
-stipulé, car tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa
-configuration, et en l'obligeant à s'étendre de K&oelig;nigsberg à
-Aix-la-Chapelle pour un intérêt qui n'était pas le sien, on aurait
-encore plus mal composé son territoire, si en même temps on ne la
-renforçait pas considérablement au centre en lui permettant de
-s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait donc manqué envers elle à la
-gratitude, aux engagements pris, et à l'équilibre européen, si
-intéressé à ce que la Prusse fût bien constituée. Il fallait même
-l'avouer, l'ambition dont on l'accusait n'avait eu qu'une cause,
-c'était le désir de réparer les défectuosités de sa configuration
-géographique, et en lui accordant (p.~568) ce qu'elle demandait
-aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement pour
-toujours.</p>
-
-<p>Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais
-elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient
-données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à
-s'entendre qu'à rompre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.</span>
-La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre
-pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques
-concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne
-pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de
-T&oelig;plitz, elle eût été mal venue de contester à la Russie une
-augmentation d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie
-ne pouvait la trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait
-moins craint la guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui
-de la part de la France, elle eût peut-être contesté le principe même
-de la reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une
-Pologne russe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule
-jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.</span>
-Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la
-Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche
-n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre
-s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur.
-Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant
-concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la
-Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la
-prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche
-consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant (p.~569)
-le cours de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San
-devenait la limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne
-frontière gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel
-de Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir
-obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie
-se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de
-Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les
-annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide,
-et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle
-abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de
-Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été
-promise, était une compensation des provinces dont la restitution
-promise n'était pas effectuée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.</span>
-Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait
-du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande
-de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se
-montrer ferme à l'égard de la Saxe.</p>
-
-<p>En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la
-principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec
-l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel
-ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas
-accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs
-qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-c&oelig;ur,
-par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la
-Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, (p.~570) car en
-supprimant la Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre
-germanique, et on offensait gravement le sentiment moral de
-l'Allemagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du
-territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et
-la Saxe suffisamment punie.</span>
-De plus, ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant
-changé d'avis, et refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était
-plus permis de songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce
-point donc l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle
-n'accorderait que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi
-Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour
-mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement
-pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.</span>
-Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que
-la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du
-sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon
-4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions,
-c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en
-avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi
-victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant
-Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore
-3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à
-prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille
-sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en
-1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un
-accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le
-territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison
-de Saxe-Weimar, (p.~571) 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui
-faisaient avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille,
-c'est-à-dire un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant
-en Pologne au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les
-provinces à la gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la
-droite, en comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait
-donc plus à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était
-facile de médiatiser encore quelques princes secondaires, et de
-ramasser de la sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire
-le sacrifice des 300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par
-conséquent plus à chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire
-l'ambition prussienne, et en les demandant à la Saxe dont la
-population s'élevait à 2 millions 100 mille individus, on pouvait
-laisser à celle-ci sa situation presque entière, car elle ne pèserait
-pas beaucoup moins dans la balance germanique avec 1800 mille sujets
-qu'avec 2 millions 100 mille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.</span>
-Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche,
-tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les
-peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de
-la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se
-livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à
-contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de
-prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de
-populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne
-différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces
-têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs
-(p.~572) de Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux
-qu'un Polonais des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle,
-et surtout qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne
-valait incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn,
-contre lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu
-compte de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à
-l'une ou à l'autre puissance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pour vider ces contestations on imagine de former une
-commission d'évaluation.</span>
-On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de
-toutes les questions de premier ordre, de former une commission
-spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et
-d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission
-à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la
-Saxe comme une question de principes.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la
-France fera partie de la commission proposée.</span>
-Lord Castlereagh vint dans les derniers jours de décembre en parler à
-M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission
-comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces
-évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la
-question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de
-chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de
-cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire
-britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la
-sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres,
-et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à
-lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la
-France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois
-puissances s'engageraient à maintenir l'existence de (p.~573) la Saxe
-à titre de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la
-Prusse. Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement,
-recula de plusieurs pas.&mdash;Vous me proposez là, dit-il à M. de
-Talleyrand, une alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine
-ou probable. Or la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y
-déciderons qu'à la dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer,
-nous aviserons alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui
-en seront la conséquence.&mdash;</p>
-
-<p>M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une
-commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait.</p>
-
-<p>L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les
-parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un
-commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon
-formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de
-disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été
-dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à
-Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on
-avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de
-faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa
-participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse refuse l'admission de la France dans la
-commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.</span>
-Mais
-sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup
-parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à
-l'engagement secret d'agir exclusivement entre <em>quatre</em>. Il aurait
-fallu que M. de Metternich et lord (p.~574) Castlereagh avouassent ici
-que, dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la
-France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment
-l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse
-montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui
-allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre
-publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut
-décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission
-d'évaluation.</p>
-
-<p>Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de
-Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre
-d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec
-beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand
-qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne,
-n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord
-Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France
-dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que
-c'étaient sans doute les <em>alliés</em> qui n'avaient pas voulu
-d'elle.&mdash;Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des
-<em>alliés</em>, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère
-de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les <em>alliés de
-Chaumont</em>, restez entre vous.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera
-Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la
-commission d'évaluation.</span>
-Aujourd'hui même l'ambassade française
-quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour
-les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé,
-la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et
-l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue
-(p.~575) son représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et
-la Pologne, il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les
-sauver.&mdash;Ces paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles
-préparaient une situation fort difficile dans le Parlement
-britannique, émurent singulièrement lord Stewart, et il courut avertir
-son frère de l'orage qui se formait. Bien qu'on ne prît pas
-entièrement au sérieux les menaces de M. de Talleyrand, cependant la
-crainte de ce qui pouvait en résulter pour le repos de l'Europe, et
-plus encore pour le cabinet britannique, lorsqu'il serait connu qu'on
-avait pu sauver la Saxe et la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu,
-uniquement pour persister dans un système ridicule d'exclusion à
-l'égard de la France, cette crainte stimula lord Castlereagh et lui
-donna un courage qu'il n'avait pas eu d'abord envers les <em>alliés</em>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et
-admettent la France.</span>
-Il les assembla de nouveau, leur fit sentir le danger de provoquer un
-éclat qui pourrait mettre l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il
-ne se chargerait pas d'une responsabilité pareille aux yeux de
-l'Angleterre, fut fortement appuyé par M. de Metternich, et
-l'admission du commissaire français fut décidée malgré les Prussiens.
-Un billet courtois de lord Castlereagh en fit part le soir même à M.
-de Talleyrand.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.</span>
-M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission
-d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le
-représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la
-Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire
-avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche (p.~576)
-relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de
-Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la
-question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux
-puissances, et présenta les conclusions suivantes.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la
-Saxe, porte la parole pour les Prussiens.</span>
-La Prusse aurait
-comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie
-lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout
-entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui
-rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris
-avec elle de mieux constituer son territoire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Propositions russes.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.</span>
-Le roi de Saxe serait
-transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un
-territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour
-capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au
-milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France,
-préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la
-Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée,
-une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris
-sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré
-toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon
-ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait
-désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres
-puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la
-présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur
-donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une
-sorte d'indépendance civile, un régime conforme (p.~577) à leurs
-m&oelig;urs, et un traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et
-agricoles.</p>
-
-<p>Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un
-suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de
-Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que
-satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus
-son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour
-le développement et la discussion de ces diverses propositions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh reçoit le 1<sup>er</sup> janvier 1815 la nouvelle
-de la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles
-toutes les forces anglaises.</span>
-Le lendemain 1<sup>er</sup> janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une
-grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation.
-L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et
-elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent
-européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y
-avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui
-laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était
-maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille
-hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la
-nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la
-Prusse et la Russie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2
-janvier.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">À cette séance les Prussiens ont la parole.</span>
-Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour
-discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de
-l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux
-Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de
-le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était
-leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus (p.~578)
-devant ce tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que
-d'en appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande
-animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur
-nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire
-avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe,
-que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la
-Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig
-dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur
-disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que
-soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient
-pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient
-ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque
-agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui
-ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein
-notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout
-ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui
-et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrogance de la légation prussienne excitée par les
-militaires de sa nation.</span>
-Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra
-dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle menace de recourir aux armes.</span>
-Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions
-tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se
-calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le
-poursuivrait au besoin par la voie des armes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne
-recevra la loi de personne.</span>
-À cette déclaration,
-lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui (p.~579)
-était surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant
-favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et
-dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour
-recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux
-armes elle opposerait les armes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion,
-lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche,
-pour réprimer l'arrogance des Prussiens.</span>
-Il sortit exaspéré, dans un état
-d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion
-là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment,
-c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les
-<em>alliés</em> de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui
-s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait
-pas de telles insolences. Son c&oelig;ur déchargé d'un poids énorme,
-celui de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il
-se montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de
-céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit
-interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et
-lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est
-qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et
-l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et
-russe.&mdash;Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et
-M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette
-invitation, prit la plume.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de
-Metternich pour la mûrir.</span>
-À eux deux, retournant le sujet en divers
-sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la
-France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille
-hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre
-européen leur attirait des (p.~580) ennemis qu'on ne désignait point,
-mais qui n'avaient pas besoin d'être désignés pour être
-universellement reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet,
-promettant de revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et
-s'être concerté avec lui.</p>
-
-<p>M. de Talleyrand était au comble de ses v&oelig;ux. Arrivé à Vienne avec
-la crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à
-jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont,
-et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le
-principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat
-que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de
-dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une
-nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si
-le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou
-même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu
-attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de
-patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la
-France.</p>
-
-<p>Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre
-les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous
-les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de
-Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés
-d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des
-alliés ingrats et cruellement exigeants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le
-projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement
-défensif, retourne chez M. de Talleyrand.</span>
-Après s'être entendu avec lui
-sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter
-à M. de Talleyrand le projet de (p.~581) la veille savamment élaboré.
-Lord Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à
-lui donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait,
-en effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans
-aucune vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre
-européen, l'une des trois puissances contractantes encourait
-l'hostilité d'autres puissances européennes, la France, l'Angleterre,
-l'Autriche, s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la
-défense de la partie attaquée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille
-hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances
-qu'on ne désigne pas.</span>
-À ces stipulations développées en
-plusieurs articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon
-lui, était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne.
-Cette stipulation était la suivante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Article important par lequel la France s'engage à se
-renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.</span>
-Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées
-d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un
-principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes
-légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait
-d'avance que, dans le cas où, <em>à Dieu ne plaise, la guerre
-s'ensuivrait</em>, on se tenait <em>pour lié par le traité de Paris, et
-obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les
-frontières de chacun</em>.</p>
-
-<p>Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si
-dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour
-la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût
-attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle
-condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On
-aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la
-(p.~582) guerre, selon son résultat et selon les services de chacun.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les
-deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su
-faire payer les secours de la France en les laissant désirer.</span>
-Mais s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant
-gourmandé tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas
-possible, quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir
-toujours répété que la France n'avait en vue que la cause des
-principes, d'avouer que, dans certains cas, elle songerait aussi à ses
-intérêts! On lui eût tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et
-incontinent on serait allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en
-leur concédant ce qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas
-été grand, car la politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus
-désavantageuse pour nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et
-nous l'aurions eue pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en
-venir à un tel résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec
-les Russes et les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque
-manière, et qui ne nous auraient pas demandé de faire la guerre pour
-eux, uniquement pour avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après
-s'être si constamment associé aux Anglais et aux Autrichiens, après
-les avoir tant pressés, tant priés d'agir, il n'était plus temps de se
-montrer difficile et de repousser la condition qu'ils exigeaient: et
-pourtant la condition était dure! À la suite de vingt ans de guerres
-sanglantes, lorsque nous étions à peine rentrés en possession de la
-paix, de la paix qui était le titre le plus populaire des Bourbons, la
-compromettre si tôt, nous exposer à verser encore des torrents de sang
-français, pour que l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard
-(p.~583) de la Russie, l'Autriche à l'égard de la Prusse, ce n'était
-pas en vérité la peine, et tandis que les puissances pour lesquelles
-nous allions nous battre conserveraient toutes nos dépouilles, et,
-grâce à nous, y ajouteraient la sécurité, ne pas recouvrer la moindre
-de ces dépouilles, être réduits à l'honneur de servir gratis ceux de
-nos vainqueurs qui avaient le plus travaillé à nous ramener aux
-frontières de 1790, était véritablement un sort assez triste!
-<span class="sidenote" title="En marge">Le traité d'alliance signé le 3 janvier.</span>
-Mais,
-nous le répétons, il n'y avait pas moyen de reculer, et après tout ce
-que nous avions dit et fait, il fallait accepter la convention du 3
-janvier avec l'article qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous
-obligeait à prendre pour base d'une paix future le traité du 30 mai.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule
-même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par
-Louis XVIII.</span>
-M. de Talleyrand signa sans une observation et eut raison de n'en
-faire aucune, car l'article n'était acceptable qu'à la condition de
-n'y pas prendre garde. Il fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la
-face de ceux qui l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce
-que fit M. de Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour
-qu'on lui promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus
-Louis XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un
-moment le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré
-par la légation française dont il relevait l'importance, si peu utile
-à la dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé
-dans la nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret
-le plus absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un
-motif d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas
-donner à (p.~584) tous les ennemis de la coalition la joie de la voir
-si scandaleusement divisée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le
-Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité
-d'alliance.</span>
-Pourtant on fit exception à ce secret en
-faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont
-l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près
-assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte
-de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la
-Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence
-de la convention fût le moins du monde divulguée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la
-conception d'un plan de campagne.</span>
-Un plan d'opérations
-militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France,
-qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de
-la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français
-capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception
-de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous
-l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en
-Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer
-dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M.
-de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui
-communiquant le traité qu'il venait de conclure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution
-dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les
-Prussiens sont intimidés.</span>
-Bien que le secret de la nouvelle coalition fût scrupuleusement gardé,
-pourtant il se manifestait un tel concert dans le langage des cours
-d'Angleterre, de France et d'Autriche, qu'on ne pouvait douter de leur
-accord, et de leur résolution de soutenir leur dire jusqu'à la
-dernière extrémité. Un autre symptôme non moins significatif, c'était
-l'attitude de la Bavière. Quoique tous les États allemands, (p.~585)
-même ceux du Nord, partageassent ses sentiments, elle seule, grâce à
-la force qu'elle avait acquise depuis quinze ans, et à sa situation
-géographique qui la mettait à l'abri des coups de la Prusse, osait
-manifester hautement sa manière de penser, et faire entendre des
-propos de guerre. Les Prussiens avaient donc beau crier, menacer, soit
-dans la commission, soit dans le public, on les laissait dire, et
-personne ne faiblissait sur le point essentiel, celui de la
-conservation de la Saxe, sauf quelques sacrifices pour arrondir le
-territoire de la Prusse, et pour punir, disait-on, le roi
-Frédéric-Auguste. Quand on parlait de punir ce prince infortuné,
-c'était une pure concession de langage aux passions du moment, car
-chacun savait bien que ce délit d'alliance avec Napoléon dans la vue
-de s'agrandir, tout le monde l'avait commis, aussi bien parmi les
-grandes puissances que parmi les princes allemands du dernier rang;
-chacun savait que le malheureux roi de Saxe, surpris le dernier dans
-notre alliance, n'avait agi que par contrainte, qu'entre l'Europe et
-Napoléon il n'avait eu d'autre duplicité que celle de la faiblesse, et
-qu'enfin, si pour racheter sa conduite, il fallait un acte mémorable
-de défection envers la France, l'armée saxonne l'avait commis assez
-éclatant pour obtenir le pardon de son souverain.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en soutenant la Prusse dans son désir d'avoir la
-Saxe, ne voulait cependant pas pousser l'insistance jusqu'à la
-guerre.</span>
-Mais tout en accordant une certaine réduction des États du roi de
-Saxe, personne n'en admettait la confiscation totale au profit de la
-Prusse, et il y avait évidemment un parti pris qu'il eût été bien
-grave de braver. Les chefs imprudents de l'armée prussienne y étaient
-fort disposés, mais leur roi (p.~586) était loin de le vouloir, et
-Alexandre ne les eût pas suivis dans cette témérité, ce qui équivalait
-à une impossibilité. Alexandre en soutenant dans la commission
-d'évaluation qu'il fallait annexer la Saxe entière à la Prusse, alors
-que pour lui-même il avait consenti au sacrifice du duché de Posen,
-faisait tout ce que son ami Frédéric-Guillaume pouvait attendre de son
-dévouement; mais cet ami n'eût pas osé lui demander de pousser les
-choses jusqu'à la guerre contre la France, l'Angleterre, l'Autriche,
-et presque tout le corps germanique. On s'aperçut bientôt de cette
-situation dans la commission elle-même, par l'attitude des diverses
-légations.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse ne l'aurait pas osé non plus, et elle laisse la
-question se transformer en une question de chiffres.</span>
-Les Prussiens et les Russes, tout en persistant à réclamer
-en principe la Saxe entière, ne purent cependant s'empêcher d'entrer
-dans les discussions de chiffres soulevées par l'Autriche. Celle-ci
-s'était attachée à prouver qu'en tenant compte de toutes les
-restitutions déjà obtenues en Pologne, en Westphalie, dans les
-provinces rhénanes, la Prusse ne pouvait pas prétendre à plus de 3 à
-400 mille habitants de la Saxe, pour se retrouver dans l'état de 1805,
-qu'on avait promis de lui rendre. Les diplomates prussiens se laissant
-engager dans cette controverse, opposèrent évaluation à évaluation, et
-soutinrent qu'il leur faudrait plus de la moitié de la Saxe,
-non-seulement en territoire mais en population. Dès qu'ils
-consentaient à se placer sur ce terrain, ils s'avouaient presque
-vaincus, car ils admettaient le principe de leurs adversaires, qui
-était la conservation de la Saxe avec des sacrifices plus ou moins
-étendus. Le traité du 3 janvier, en (p.~587) donnant aux antagonistes
-de la Russie et de la Prusse un ensemble, une décision qui frappaient
-tous les regards, avait, quoique tenu secret, contribué beaucoup à
-résoudre la question au fond. Et en effet, du moment qu'on n'en était
-plus qu'à des disputes de chiffres, on devait inévitablement
-s'entendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le mois de janvier employé tout entier à discuter les
-évaluations contradictoires de la Prusse et de l'Autriche.</span>
-Le mois de janvier fut consacré à des discussions de ce genre. Une
-circonstance particulière contribua à les faire aboutir plus tôt à un
-résultat définitif. Suivant son usage, le Parlement britannique devait
-se réunir en février. Lord Castlereagh était rappelé par ses collègues
-afin de justifier son &oelig;uvre, obscure pour le public, et pour les
-gens informés eux-mêmes entachée du reproche de versatilité, car avant
-de défendre la Saxe il avait commencé par la sacrifier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh pousse à une prompte conclusion, appelé
-qu'il est à Londres pour répondre aux interpellations du Parlement.</span>
-Le duc de
-Wellington devait quitter l'ambassade de Paris pour venir le remplacer
-à Vienne. L'illustre secrétaire d'État britannique, certain désormais
-de faire céder la Prusse sur le fond de la question, désirait la
-dédommager de ce sacrifice par beaucoup de concessions de détail, la
-rattacher ainsi à son système d'alliance favori, et en même temps
-accélérer la fin du congrès par une extrême facilité à l'égard des
-accessoires. Il ne voulait pas en effet quitter Vienne sans que les
-principales questions fussent résolues, et sans avoir des résultats
-positifs à communiquer au Parlement. Du reste son impatience était
-universellement partagée. Les souverains, ceux qui recevaient
-l'hospitalité comme celui qui la donnait (et à ce dernier il en avait
-déjà coûté 25 millions), étaient las de ce mélange de fêtes frivoles
-et de discussions amères. Ils venaient (p.~588) de passer deux années
-entières, celles de 1813 et de 1814, dans les anxiétés d'une guerre
-épouvantable et d'une diplomatie armée des plus agitées. Il leur
-tardait de rentrer chez eux, d'y vaquer à leurs affaires, d'y jouir de
-la paix et d'en faire jouir leurs peuples. C'est la fatigue bien plus
-que la raison qui met ordinairement fin aux longues luttes.
-<span class="sidenote" title="En marge">On aboutit à l'idée de conserver la Saxe en lui enlevant
-une portion de son territoire.</span>
-Aussi tout
-tendait-il à un accord, après avoir tendu deux mois entiers à une
-rupture éclatante, et à une nouvelle guerre pour le partage des fruits
-de la victoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cérémonie funèbre du 21 janvier à Vienne.</span>
-M. de Talleyrand soigneux des apparences au moins autant que du fond
-des affaires, et tout en le dédaignant, s'appliquant à flatter le
-parti imprudent qui dominait en France, avait persuadé à tous les
-souverains actuellement réunis, de mêler à la suite non interrompue de
-leurs fêtes une cérémonie funèbre en l'honneur de Louis XVI, laquelle
-naturellement aurait lieu le 21 janvier. M. de Talleyrand y tenait
-pour le double effet qu'elle devait produire à Vienne et à Paris, car
-à Vienne elle serait un acte marqué de déférence envers la légation
-française, à Paris elle plairait aux royalistes, et serait une preuve
-de son influence sur les têtes couronnées. Une pareille proposition,
-opportune ou non, une fois faite ne pouvait être repoussée, car nul
-n'aurait voulu refuser ses hommages à l'auguste victime du 21 janvier,
-et d'ailleurs c'était une nouvelle malédiction jetée à la face de la
-révolution française, qui ne devait pas être désagréable aux
-souverains réunis à Vienne. L'empereur Alexandre seul, sans opposer un
-refus, fit une simple observation. Il dit que personne ne pouvait
-douter des sentiments que l'Europe portait à (p.~589) l'infortuné
-Louis XVI, mais que c'était là une scène de parti, qui, fort
-impolitique à Paris, était à Vienne une imitation maladroite et peu
-digne, qu'au surplus, si on persistait, il se rendrait à la cérémonie
-proposée, la légation française étant seule juge de ce qui convenait à
-son gouvernement.</p>
-
-<p>Ainsi cette réunion de têtes couronnées, qui récemment avait encouru
-quelque ridicule par l'excès de ses plaisirs et de son luxe, se
-couvrit tout à coup de deuil, et le 21 janvier se transporta tout
-entière à la belle cathédrale de Saint-Étienne, pour y assister à un
-service solennel en l'honneur de Louis XVI. Rien ne manqua à la pompe
-de cette cérémonie. Les souverains s'y montrèrent entourés de leur
-cour; un prêtre français prononça l'oraison funèbre de Louis XVI et de
-Marie-Antoinette, et après quelques heures de ce deuil politique, on
-revint aux fêtes et aux affaires de ce congrès, qui est resté aussi
-célèbre par les unes que par les autres.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1815.</span>
-MM. de Metternich, de Talleyrand et lord Castlereagh, voyant la Prusse
-à peu près vaincue, se concertèrent sous la direction du prince de
-Schwarzenberg, représentant des intérêts militaires autrichiens, pour
-opérer une dislocation de la Saxe, qui, sans détruire entièrement ce
-royaume, pût satisfaire les convoitises de sa voisine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Portions de territoire enlevées à la Saxe.</span>
-D'abord ils
-convinrent de lui ôter la plus grande partie de ce qu'elle avait sur
-la droite de l'Elbe, et notamment la haute et la basse Lusace. La Saxe
-véritable en effet était bien plus sur la gauche de l'Elbe, et la rive
-droite se composait principalement de provinces annexées.
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui ôte un tiers de sa population, et presque une moitié
-de sa superficie.</span>
-Toutefois
-en lui enlevant les haute et basse Lusace, (p.~590) on lui en conserva
-la portion qui bordait les défilés de la Bohême, c'est-à-dire Bautzen
-et Zittau. Puis sur la gauche de l'Elbe on convint de l'amoindrir vers
-la Misnie et la Thuringe, c'est-à-dire vers le pays plat qui était le
-plus étendu mais le moins peuplé, et on lui réserva le pays montueux
-qui était non-seulement le plus industrieux, mais le plus intéressant
-pour l'Autriche dont il longeait la frontière. On voulait d'abord ne
-prendre que 4 à 500 mille âmes à la malheureuse monarchie placée sous
-le scalpel des géographes du congrès, mais sur les instances de lord
-Castlereagh qui tenait à reconquérir l'amitié des Prussiens, et
-surtout à finir promptement, on consentit à un sacrifice de 700 mille
-âmes sur 2 millions 100 mille, qui composaient l'ancien domaine de la
-Saxe. On lui ôtait donc un tiers de sa population, avec une moitié à
-peu près de sa superficie territoriale. Les positions sur l'Elbe
-importaient plus encore que l'étendue du sol. Il y en avait une qui
-fut vivement disputée, c'était celle de Torgau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grande dispute pour Torgau, qui reste définitivement à la
-Prusse.</span>
-Après avoir livré
-Wittenberg, abandonner encore Torgau, qui d'après le conseil connu de
-Napoléon, et son exemple décisif en cette matière, était devenue la
-principale place du haut Elbe, était grave. Le prince de Schwarzenberg
-et M. de Talleyrand voulaient résister, mais abandonnés par lord
-Castlereagh, ils furent contraints de céder. On arrêta enfin un plan
-qui transférait à la Prusse, outre les points importants de Wittenberg
-et de Torgau, la moitié, avons-nous dit, du territoire saxon, et un
-tiers de sa population. Il est vrai que les principales villes et le
-territoire le (p.~591) plus riche de la Saxe restaient à
-Frédéric-Auguste.</p>
-
-<p>Ce plan, arrêté entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, pendant que
-les commissaires discutaient, et souvent disputaient violemment, fut
-présenté à la commission d'évaluation dans les premiers jours de
-février. Il était évident que c'était un plan concerté, et que les
-Russes et les Prussiens n'obtiendraient pas beaucoup plus, même en
-courant la chance de se brouiller. Les engagements pris envers la
-Prusse étaient remplis et au delà, car on avait opéré, ce qui était
-encore une des formules du temps, sa reconstitution sur le pied de
-1805, et en traçant infiniment mieux certaines parties de ses
-frontières. Enfin on avait fait passer la Saxe du second rang au
-troisième dans l'échelle des États germaniques. La Russie d'ailleurs,
-ayant abandonné le duché de Posen et bravé la guerre pour la Prusse,
-était au terme de son dévouement. La Prusse le sentit, et résolut de
-céder. Toutefois il y avait un point qui lui tenait à c&oelig;ur, parce
-que les militaires prussiens y attachaient leur amour-propre, et les
-commerçants prussiens leur intérêt, c'était la possession de la
-célèbre ville de Leipzig. L'acquisition de Leipzig était pour
-l'orgueil des Prussiens un dédommagement de l'humiliation qu'ils
-allaient subir en évacuant la Saxe qu'on leur avait, disaient-ils,
-laissé occuper, ce qui équivalait à la promesse de la leur attribuer
-tout entière.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Note du 8 février, par laquelle la Prusse prononce pour la
-première fois le mot d'acceptation, mais en demandant Leipzig.</span>
-En conséquence le 8 février la Prusse présenta une note dans laquelle
-prononçant pour la première fois le mot d'acceptation à l'égard de la
-transaction proposée, elle demandait qu'on lui accordât (p.~592)
-Leipzig, en faisant valoir qu'on ne lui donnait de la Saxe que la
-portion la moins riche, la moins peuplée, car elle ne contenait pas
-une seule ville importante. Elle ajouta par forme d'insinuation, en
-termes du reste très-modérés, que tandis qu'on la ramenait à l'état de
-1805, l'Autriche gagnait, au delà de ce qu'elle avait à cette époque,
-1500 mille âmes directement, et deux millions au moins indirectement
-au profit de ses branches collatérales, établies à Florence, à Modène,
-à Parme, etc.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands efforts de sa part pour avoir Leipzig.</span>
-Comme il arrive ordinairement, le dernier jour fut l'un des plus
-agités. Le roi vit lord Castlereagh, dit à ce ministre qu'on voulait
-le déshonorer, lui rendre le retour à Berlin impossible, en lui
-faisant évacuer la Saxe après qu'il l'avait occupée, et que Leipzig
-pouvait seul adoucir l'amertume d'un pareil sacrifice. Il était facile
-de lui répondre que c'était sa faute si l'évacuation de la Saxe
-devenait si amère, car il l'avait occupée par une sorte de coup de
-tête impossible à soutenir, et ne devait s'en prendre qu'à lui-même de
-ce déboire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leipzig est refusé à la Prusse; mais Alexandre, pour la
-dédommager, lui abandonne Thorn.</span>
-Lord Castlereagh fit part à ses alliés des instances de
-Frédéric-Guillaume; mais outre que les Anglais aimaient mieux, dans
-leur intérêt commercial, que Leipzig appartînt à un petit État qu'à un
-grand, le ministre britannique trouva une telle résistance sur ce
-point qu'il ne crut pas devoir insister. Seulement on s'entendit pour
-accorder encore quelque chose à la Prusse, qui marchandait
-opiniâtrement, et mille âmes par mille âmes, les territoires disputés.
-L'Angleterre pour le Hanovre fit un sacrifice de 10 mille âmes sur le
-lot de 300 mille que la Prusse devait lui abandonner, (p.~593) un
-autre de 50 mille sur le lot des Pays-Bas, et enfin Alexandre, voulant
-tout pacifier, fit un sacrifice plus considérable encore. Il avait
-voulu que Cracovie à cause de son importance morale, Thorn à cause de
-son importance militaire, restassent villes libres et neutres. Il se
-désista de cette dernière prétention, et consentit à céder Thorn à la
-Prusse, qui eut ainsi toutes les places fortes de la basse Vistule,
-Thorn, Graudenz, Dantzig, après avoir déjà obtenu toutes celles de
-l'Elbe, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, etc.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse adhère enfin aux arrangements proposés, et se
-contente du démembrement de la Saxe.</span>
-À ce prix Leipzig fut
-conservé à la Saxe, et la Prusse adhéra enfin aux arrangements
-proposés. Elle n'avait certes pas à se plaindre, et pourtant le
-fougueux Blucher, se livrant à des exagérations de langage dont son
-héroïsme aurait dû le garantir, s'écria qu'on ne pouvait plus porter
-l'uniforme prussien. Il avait assez prouvé, et devait prouver encore
-qu'on pouvait le porter avec honneur.</p>
-
-<p>Dès ce moment les principales difficultés du congrès étaient aplanies,
-et si les questions qui restaient à résoudre exigeaient des efforts,
-des sacrifices même, aucune n'était de nature à faire craindre la
-guerre, et les souverains en jugeaient tellement ainsi qu'ils étaient
-disposés à se retirer, pour laisser à leurs ministres le soin de les
-vider.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces arrangements terminés, il s'agit d'obtenir le
-consentement du roi Frédéric-Auguste.</span>
-Cependant à l'égard de la Saxe elle-même il y avait à vaincre une
-dernière difficulté, qui n'était pas à mépriser, quelle que fût la
-puissance des anciens coalisés, et elle consistait à obtenir le
-consentement du roi Frédéric-Auguste.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince était résolu à se laisser dépouiller sans jamais
-donner son consentement.</span>
-Ce prince doux et débonnaire,
-prisonnier à Berlin, avait pris la détermination de ne jamais adhérer
-à ce qu'on ferait (p.~594) contre lui, surtout si on voulait placer sa
-maison ailleurs qu'en Saxe. Or d'après les principes posés alors et
-dans tous les temps, il n'y avait de bien et irrévocablement acquis
-que ce que le souverain légitime transférait à autrui par un
-consentement libre et volontaire. Ces principes dont M. de Talleyrand
-s'était beaucoup servi dans l'intention de les faire appliquer plus
-tard à Murat, donnaient une véritable force morale au roi de Saxe, et
-à une époque où l'on avait la passion du définitif, où l'on tenait à
-sortir de ce qu'on appelait l'instabilité révolutionnaire pour entrer
-dans la stabilité monarchique, tous les acquéreurs d'États nouveaux
-recherchaient soigneusement le libre consentement des anciens
-possesseurs.
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui rend sa liberté, et on l'amène à Presbourg où les
-représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, qui
-l'ont sauvé, sont chargés de lui demander son consentement.</span>
-Pour avoir celui du roi de Saxe, on résolut de rendre à
-ce prince sa liberté, de l'amener en Autriche, non pas à Vienne où il
-rencontrerait ses défenseurs sans doute, mais ses spoliateurs aussi,
-et de le conduire à Presbourg par exemple, où les trois principaux
-ministres des cours qui l'avaient défendu, M. de Talleyrand, M. de
-Metternich, le duc de Wellington (celui-ci remplaçant lord
-Castlereagh), iraient user de leur crédit sur lui afin d'obtenir qu'il
-se résignât.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrangements territoriaux concernant les autres États.</span>
-À l'égard des autres arrangements européens on était presque d'accord,
-excepté toutefois pour ce qui concernait l'Italie. Ainsi la fondation
-du royaume des Pays-Bas, déjà stipulée par l'Angleterre à Chaumont et
-à Paris, fut définitivement arrêtée à Vienne. Il fut décidé que le
-prince d'Orange, représentant de cette maison, recevrait le titre de
-roi des Pays-Bas, en réunissant sous son sceptre la Belgique et
-(p.~595) la Hollande. Quelques autres dispositions territoriales
-s'ajoutèrent à celle-là. On ne voulait point que Luxembourg et Mayence
-fassent des places prussiennes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duché de Luxembourg transféré au nouveau roi des
-Pays-Bas; conversion des places de Luxembourg et de Mayence en places
-fédérales.</span>
-On transféra au futur roi des Pays-Bas
-le duché de Luxembourg, avec la place elle-même qui dut rester
-fédérale, et on dédommagea la Prusse, déjà nantie de tout ce que nous
-avions possédé de ce côté, par les États héréditaires du prince
-d'Orange, dont elle avait à se servir pour des échanges avec la maison
-de Nassau. Par suite de ces mesures la France ne se trouva limitrophe
-de la Prusse que dans une moindre partie, de sa frontière,
-c'est-à-dire de Sarreguemines à Thionville, au lieu de l'être de
-Sarreguemines à Mézières.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Délimitation des provinces rhénanes.</span>
-On opéra encore divers échanges pour mieux constituer le territoire de
-la Prusse. Elle eut sous le titre de provinces rhénanes, les anciens
-électorats ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, et le duché de
-Juliers, qui depuis 1803 avaient composé en grande partie le domaine
-de la France sur la rive gauche du Rhin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Palatinat du Rhin attribué à la Bavière.</span>
-Restait de nos possessions
-sur cette rive, l'ancien Palatinat, dit Palatinat du Rhin,
-c'est-à-dire le pays compris entre le Rhin et la Moselle, depuis
-Lauterbourg jusqu'à Worms, depuis Rohrbach jusqu'à Kreuznach. Il n'y
-avait pas grande difficulté à ce sujet, parce que l'Autriche et la
-Prusse étaient convenues de prendre à peu près la Moselle pour
-séparation entre les deux clientèles prussienne et autrichienne. On
-céda le Palatinat du Rhin à la Bavière, et ce qui restait du
-territoire de l'électeur de Mayence à la maison de Hesse-Darmstadt,
-comprise naturellement dans cette restauration générale, (p.~596) en
-même temps que la maison de Hesse-Cassel. Mayence donné à la maison de
-Hesse-Darmstadt, devint une place fédérale, dans laquelle les
-puissances allemandes devaient tenir garnison en commun. La maison de
-Hesse-Darmstadt ainsi dotée fit cession à la Prusse de l'ancien duché
-de Westphalie, de manière que la Prusse déjà pourvue du grand-duché de
-Berg qui nous avait appartenu à la droite du Rhin, acquit du Rhin à
-l'Elbe une continuité de territoire, interrompue seulement par de
-petits princes allemands de sa dépendance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Échanges pour assurer à la Prusse une continuité de
-territoire du Rhin au Niémen.</span>
-Par suite de cessions dont
-elle venait de recevoir l'équivalent, elle abandonna au Hanovre outre
-la principauté d'Hildesheim, l'Ostfrise à laquelle l'Angleterre tenait
-à cause de la mer, et le Hanovre lui céda le duché de Lawenbourg,
-situé à la droite de l'Elbe, non loin de Hambourg, duché dont la
-Prusse songeait alors à faire un usage fort important pour elle, en
-l'échangeant avec le Danemark contre la Poméranie suédoise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pénible situation du roi de Danemark.</span>
-L'infortuné roi de Danemark n'était pas beaucoup mieux traité que le
-roi de Saxe. Fidèle à la France, parce que ses principes maritimes le
-liaient à elle contre l'Angleterre, il avait agi avec une parfaite
-loyauté, et après nos défaites forcé de nous quitter, il l'avait fait
-sans aucune duplicité. Mais mal récompensé de sa conduite honorable à
-une époque de violence, on lui avait enlevé la Norvége, pour procurer
-à Bernadotte, outre un dédommagement de la Finlande, une popularité
-qui compensât ce qui lui manquait sous le rapport de l'origine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Injustice du traitement qu'on lui fait subir.</span>
-Toutefois en dépouillant le Danemark on lui avait promis (p.~597) la
-Poméranie suédoise, comprenant la place de Stralsund avec l'île de
-Rugen, reste insignifiant de l'ancienne puissance suédoise sur le
-continent germanique, et on lui avait fait espérer un complément
-d'indemnité. Le roi était venu à Vienne réclamer l'accomplissement de
-cette promesse, et bien qu'il s'y conduisît avec beaucoup de
-discrétion et de dignité, et qu'il apportât une grande modération dans
-la défense de droits incontestables, bien qu'on reconnût qu'il avait
-pleinement raison, on ne s'était guère occupé de lui, et on n'avait
-pas même admis ses ministres au congrès. La célèbre devise <i lang="la">Væ victis</i>
-n'avait jamais été plus complétement justifiée, et dans les 32
-millions de sujets enlevés à l'Empire français, on n'avait pas su
-trouver de quoi rendre à ce prince une parcelle de ce qui lui avait
-été ravi, pour le bien général, disait-on, car on regardait comme le
-bien général de donner la Norvége à Bernadotte. De plus, cette
-misérable indemnité de la Poméranie suédoise promise au roi de
-Danemark, on n'était pas certain de la lui procurer, car Bernadotte la
-refusait, sous prétexte que l'engagement pris par la coalition de lui
-céder la Norvége n'avait pas été rempli, les Norvégiens s'étant
-défendus.</p>
-
-<p>L'iniquité même eût été probablement consommée en entier, sans le
-désir que la Prusse avait de la Poméranie suédoise. En effet le
-territoire de la Prusse que la nature n'avait pas formé, que
-l'ambition de ses princes avait composé successivement de pièces et de
-morceaux, était alors l'objet d'un remaniement général, dont le
-moment était assurément (p.~598) bien choisi, car après une courte
-résistance aux Prussiens, on en était revenu à leur laisser faire ce
-qu'ils voulaient, l'Angleterre pour recouvrer leur alliance au profit
-des Pays-Bas, la Russie par complaisance, l'Autriche pour qu'on la
-laissât tranquille en Italie. La cour de Prusse était donc en quête
-d'échanges pour s'assurer une continuité de territoire du Rhin au
-Niémen. C'est ainsi qu'elle avait cédé, comme nous venons de le dire,
-le Luxembourg à la maison d'Orange, pour que celle-ci lui abandonnât
-ses propriétés héréditaires, et qu'avec ces propriétés elle pût
-obtenir de la maison de Nassau divers enclaves en Hesse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le roi de Danemark est amené à échanger la Poméranie
-suédoise contre le duché de Lawenbourg, et une indemnité pécuniaire.</span>
-C'est encore
-ainsi qu'elle avait demandé une portion de l'ancien électorat de
-Mayence pour l'échanger avec la maison de Hesse-Darmstadt contre le
-duché de Westphalie. Enfin elle voulait la Poméranie suédoise, pour
-avoir plus complétement les bouches de l'Oder et posséder les bords de
-la Baltique depuis le Mecklenbourg jusqu'à Memel. En retour elle
-offrait au Danemark le duché de Lawenbourg, qu'elle venait de se faire
-céder par le Hanovre, et qui était contigu au territoire du Holstein.
-Mais le Danemark ne trouvait là ni un équivalent de la Poméranie
-suédoise, ni surtout l'accomplissement de la promesse solennellement
-faite d'un complément d'indemnité pour la Norvége. La Prusse imagina
-d'y suppléer avec quelques millions d'écus, car il lui fallait du
-territoire à tout prix, même en le payant quand elle ne pouvait pas le
-prendre de force. Le roi de Danemark, en désespoir de cause, jugeant
-qu'il valait mieux un territoire contigu à ses États du (p.~599)
-Holstein, qu'un territoire éloigné comme la Poméranie suédoise, et
-d'ailleurs peu assuré puisque la Suède refusait de le livrer, se
-résigna enfin aux propositions de la Prusse. Par les qualités de son
-souverain, par les qualités de son peuple, par son honorable conduite,
-par sa position de gardien du Sund qui le rendait plus nécessaire à
-l'équilibre européen que beaucoup d'autres, le Danemark aurait mérité
-un meilleur traitement. Mais il était du parti des vaincus, et si les
-vaincus, lorsqu'un seul homme était le vainqueur, comme sous Napoléon,
-avaient quelque chance de toucher sa générosité, ils n'en avaient
-aucune quand le vainqueur se composait comme ici d'une collection de
-puissances, occupées uniquement de leurs intérêts, pressées de prendre
-leur part en courant, et n'ayant pas de c&oelig;ur, pas même de pudeur,
-parce que dans une collection chacun des membres rejette toujours sur
-l'ensemble les actes dont il aurait à rougir.</p>
-
-<p>La Prusse enfin, pour compléter son travail d'échange, avait fait le
-sacrifice de reconnaître à la Bavière qui l'avait cruellement
-offensée, les principautés d'Anspach et de Baireuth, situées en
-Franconie, et anciennes propriétés prussiennes, pour obtenir en retour
-de la Bavière le grand-duché de Berg qui appartenait autrefois à
-celle-ci.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution définitive du territoire prussien, et nouvelle
-configuration de ce territoire.</span>
-Grâce à tous ces arrangements, la Prusse était aussi bien constituée
-qu'elle pouvait l'être. Elle s'étendait presque sans interruption des
-bords de la Meuse à ceux du Niémen; elle était un peu élargie vers la
-Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée
-entre les provinces de Silésie (p.~600) et de Vieille-Prusse par la
-restitution du duché de Posen, et pourvue surtout des principales
-places fortes sur les fleuves qui la traversent: Thorn, Graudenz,
-Dantzig, sur la Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau,
-Wittenberg, Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin.
-Elle n'avait à regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la
-gauche du Rhin, non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas
-un motif infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que
-devait faire naître chez elle la possession d'un territoire possédé
-vingt ans par la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens,
-qu'elle ne l'avait pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par
-complaisance pour l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la
-France pour le plus long temps possible. Afin d'avoir la Saxe tout
-entière, elle eût volontiers abandonné la gauche du Rhin, la France
-dût-elle en avoir la meilleure partie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrangements territoriaux de la Bavière avec l'Autriche.</span>
-Après la reconstitution de la Prusse, après le rétablissement des deux
-maisons de Hesse, après l'injuste règlement de comptes avec le
-Danemark, les arrangements territoriaux de la Bavière étaient
-l'&oelig;uvre la plus importante du congrès. Le principe en avait été
-posé à Paris même. Il avait été entendu que la Bavière restituerait la
-ligne de l'Inn, le Tyrol, le Vorarlberg à l'Autriche, et que celle-ci
-lui céderait le grand-duché de Wurzbourg, devenu vacant par le retour
-en Toscane de l'archiduc Ferdinand, la principauté d'Aschaffenbourg
-enlevée au prince primat, président déchu de la Confédération du
-Rhin, et enfin la plus grande partie de l'ancien Palatinat (p.~601)
-du Rhin, que la Bavière avait jadis possédé. C'était, sous le prétexte
-de rétablir chacun dans son ancienne place, un nouveau calcul des
-alliés de Chaumont, voulant mettre la Bavière en défiance avec la
-France, comme ils y avaient déjà mis la Prusse. Du reste la question
-de Saxe et de Pologne, qui avait failli provoquer une nouvelle guerre,
-étant résolue, une sorte de facilité générale semblait s'être
-introduite en toutes choses, et, sous l'arbitrage de la France, alliée
-de l'Autriche et de la Bavière depuis le traité du 3 janvier, ces deux
-cours étaient à la veille de s'entendre. Ce qui les divisait, c'était
-l'ancien évêché de Salzbourg qui devait se trouver partagé, la ligne
-de l'Inn et de la Salza étant adoptée comme frontière. La Bavière en
-voulait retenir au moins la prévôté de Berchtolsgaden, autrefois si
-disputée à cause de ses salines. La France, pour n'avoir pas à se
-prononcer, les poussait à s'entendre entre elles, et elles étaient sur
-le point d'y réussir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle constitution germanique.</span>
-On était donc d'accord sur tout ce qui concernait le nord de l'Europe.
-Les principes de la nouvelle constitution germanique étaient arrêtés.
-L'Autriche, qui dans tout ce qui la regardait avait fait preuve d'une
-rare prudence, avait refusé le rétablissement de la couronne
-germanique qu'on était prêt à admettre, de même qu'elle avait refusé
-les provinces belges qui préféraient sa souveraineté à celle de la
-Hollande, et que l'Angleterre lui aurait cédées volontiers pour
-qu'elle se trouvât en contact avec la France, ainsi que l'étaient déjà
-la Prusse et la Bavière. L'Autriche, consentant bien à ce que les
-autres (p.~602) fussent compromis, et ne se souciant pas de l'être,
-avait refusé les provinces belges, riches, belles, bien disposées,
-mais lointaines et placées trop près de la France. Les provinces
-vénitiennes et milanaises, moins industrieuses, mais aussi fertiles,
-et mieux situées par rapport à elle, lui convenaient davantage.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche convertit la couronne germanique en une
-présidence perpétuelle de la Diète.</span>
-Quant à la couronne germanique, elle en avait senti le poids, et elle n'en
-voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait
-élective.
-<span class="sidenote" title="En marge">Constitution de la Diète germanique.</span>
-Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans
-l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne
-plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque
-règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir
-passer à la Prusse. Elle avait mieux aimé voir cette couronne abolie
-et convertie en ce qu'elle avait de plus réellement utile, la
-présidence perpétuelle de la Diète germanique. Il est vrai qu'on
-laissait ainsi indécise une question des plus graves, et qui devait
-être l'une des difficultés de l'avenir, celle du commandement
-militaire de la Confédération. Mais, dans le moment, on ne songeait
-qu'à s'établir pour la paix, car il semble qu'on ne puisse avoir à
-chaque époque qu'une idée à la fois.</p>
-
-<p>L'ancienne Diète simplifiée, avec l'Autriche pour président perpétuel,
-avait été généralement préférée. Au lieu de la division en plusieurs
-ordres et du nombre infini des votants, on avait résolu de se
-conformer aux indications du temps et de concentrer le vote comme on
-avait concentré la souveraineté. On établit donc une assemblée
-ordinaire de 17 confédérés, dans laquelle chacun d'eux n'avait qu'une
-(p.~603) voix, quelle que fût sa puissance, Autriche ou Bade, Prusse
-ou Mecklenbourg, sauf toutefois à réunir les trop petits princes en
-divers groupes qui n'en auraient qu'une. Les anciennes villes libres
-notamment, réduites à quatre, Francfort, Brême, Lubeck, Hambourg,
-durent toutes ensemble n'avoir qu'une voix. Indépendamment de cette
-assemblée ordinaire, siégeant perpétuellement à Francfort, résolvant
-les affaires courantes, et décidant les cas de compétence, on en
-établit une autre, dite générale, composée de 69 votants, où chacun
-devait avoir un nombre de voix proportionné à son importance,
-lorsqu'il s'agirait ou des lois fondamentales ou des grands intérêts
-du pacte fédéral.</p>
-
-<p>Cette nouvelle représentation de la Confédération germanique était, il
-faut le reconnaître, conforme à l'effacement des distinctions
-sociales, et à la diminution du nombre des petites souverainetés, à la
-simplification, en un mot, de la société moderne. Les confédérés
-conservaient leur indépendance souveraine, pouvaient avoir leurs
-armées, leurs représentants auprès des divers États de l'Europe, mais
-ne pouvaient contracter d'alliance contraire ni au pacte fédéral, ni à
-la sûreté de la Confédération, et étaient tenus, pour la défense de
-ces grands intérêts, à fournir un contingent calculé d'après leur
-force respective.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Presque toutes les questions sont résolues en février 1815,
-sauf la rédaction qui est laissée aux différents ministres des
-puissances.</span>
-Ces idées étaient saines, sauf l'application qu'on en ferait selon les
-temps et les circonstances, et devaient être rangées parmi les
-meilleures résolutions du congrès. Au mois de février ces diverses
-stipulations étaient, ou déjà arrêtées par écrit, ou (p.~604) à peu
-près convenues, car, à côté des grandes questions qui avaient failli
-amener une conflagration universelle, un travail continuel avait
-préparé la solution des questions secondaires. Après avoir consacré
-les résultats obtenus dans des traités particuliers entre les parties
-le plus directement intéressées, on avait le projet de prendre dans
-chacun de ces actes ce qui serait d'un <em>intérêt général et permanent</em>,
-et d'en composer un traité général, que les huit signataires de la
-paix de Paris devaient revêtir de leur signature comme arbitres et
-garants, et que tous les autres États représentés à Vienne devaient
-signer aussi comme parties intéressées et personnellement engagées.
-C'est celui qui a été publié depuis sous le titre d'<cite>Acte final de
-Vienne</cite>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On s'occupe en attendant de terminer les affaires de Suisse
-et d'Italie.</span>
-Ce travail de rédaction était entrepris en février 1815, mais ne
-pouvait être terminé qu'au bout de quelques semaines. En attendant, on
-s'efforçait de résoudre les dernières questions présentant encore
-quelque doute. Celle de la Suisse était du nombre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affaires suisses.</span>
-Elle avait fort
-occupé la commission spéciale qui en était chargée, et
-particulièrement les trois puissances qui s'en mêlaient sous main, la
-Russie, l'Autriche, la France. L'empereur Alexandre, par esprit
-libéral, ne voulait pas avoir paru en Suisse pour y opérer une
-contre-révolution extravagante; l'Autriche, peu soucieuse des
-principes libéraux, cherchait ce qu'il y avait de pratiquement
-raisonnable, et enfin la France, dont la clientèle était dans le
-canton de Berne et les petits cantons démocratiques, voulait une
-transaction qui ne lésât ni les uns ni les autres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Maintien des dix-neuf cantons, avec addition de trois
-cantons pris à la France, et consécration des principes essentiels de
-l'acte de médiation.</span>
-De ce concours
-d'intentions modérées il ne pouvait (p.~605) résulter que quelque
-chose d'assez sage, et d'assez conforme à l'esprit du temps. On a déjà
-vu que les trois principales puissances s'étaient opposées à ce qu'on
-ramenât les nouveaux cantons à leur état de pays sujets, et avaient
-posé pour principe le maintien des dix-neuf cantons constitués par
-l'acte de médiation. La France, dont les Bernois et les gens de
-Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, invoquaient le secours contre un
-tel principe, était heureusement représentée par un esprit fort
-éclairé, M. le duc de Dalberg, et avait réussi à leur faire comprendre
-qu'il n'y avait que ce principe d'admissible, car il était impossible
-de ramener les cantons de Vaud, d'Argovie, de Saint-Gall, etc., à leur
-ancien état sans une guerre civile odieuse que l'Europe ne
-supporterait point. Le principe des dix-neuf cantons avait donc été
-admis définitivement. Toutefois, le canton de Berne avait été jadis si
-vaste et si riche, et il l'était si peu aujourd'hui, qu'il y avait
-quelque justice et quelque prudence à le dédommager. La France
-impériale dont les dépouilles servaient alors à mettre tout le monde
-d'accord, avait laissé vacants quelques fragments de territoire en
-deçà du Jura, c'étaient le Porentruy et l'ancien évêché de Bâle. On
-avait trouvé là une indemnité, qu'on s'était empressé d'offrir au
-canton de Berne, et qu'il avait fini par accepter. On avait décidé en
-outre que les nouveaux cantons payeraient une indemnité pécuniaire aux
-anciens, qu'ils avaient appauvris en se séparant d'eux. Heureux de
-sauver leur existence à ce prix, les nouveaux cantons avaient consenti
-à cette compensation, et toutes les difficultés touchant (p.~606) aux
-intérêts d'existence et de territoire avaient été ainsi aplanies. On
-avait exigé de plus que, dans le pacte fédéral, les principes
-d'égalité civile soit entre les cantons, soit entre les classes de
-citoyens, fussent proclamés et consacrés. Enfin, on avait encore fait
-don à la Suisse de quelques joyaux tombés de la couronne de France, et
-il avait été stipulé que Neufchâtel, dotation du prince Berthier, que
-Genève, récemment revenue à l'état de ville libre, que le Valais,
-demeuré en suspens entre la France et l'Italie, formeraient trois
-nouveaux cantons ajoutés aux dix-neuf.</p>
-
-<p>L'idée empruntée à l'acte de médiation, et consistant à faire passer
-alternativement le gouvernement fédéral de l'un à l'autre des
-principaux cantons, fut conservée. Seulement, Alexandre, toujours
-inspiré par M. de Laharpe, voulait en exclure Berne. Mais la France,
-par motif de clientèle et par justice, l'Autriche par goût pour le
-parti aristocratique, résistèrent, et Berne, Zurich, Lucerne restèrent
-les trois cantons chez lesquels devait alternativement se transporter
-le gouvernement de la Confédération suisse.</p>
-
-<p>On renouvelait donc à peu près l'acte de médiation, avec quelques
-réparations assez équitables à d'anciens intéressés, et avec un
-accroissement de trois cantons détachés de la France. Ces résolutions,
-communiquées à la Suisse, revêtues ensuite du consentement de tous les
-cantons, devaient recevoir la sanction de l'Europe, avec l'ordinaire
-garantie de la neutralité perpétuelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions de Naples et de Parme.</span>
-Restait l'Italie, à l'égard de laquelle il y avait encore (p.~607) à
-trancher deux questions de la plus grande importance, celle de Parme
-et celle de Naples, qu'on avait sans cesse ajournées dans l'espérance
-que le temps en amènerait la solution. Ainsi que nous l'avons dit, on
-avait résolu les questions qui concernaient la Sardaigne en réunissant
-Gênes au Piémont, et en assurant à la branche de Carignan le droit de
-succéder au trône. Quant à l'Autriche, elle n'avait abandonné à
-personne le soin de décider celles qui la touchaient, et après s'être
-adjugé la Lombardie jusqu'au Tessin et au Pô, elle avait mis
-immédiatement en possession les branches collatérales de la famille
-impériale des duchés de Toscane et de Modène. Il n'y avait donc plus à
-s'entendre que sur Parme et sur Naples, que les deux maisons de
-Bourbon réclamaient pour la reine d'Étrurie et pour Ferdinand IV. M.
-de Talleyrand, d'abord si vif à l'égard de Murat, s'était laissé
-tellement absorber par la question de la Saxe, qu'il n'avait presque
-plus parlé de l'Italie à M. de Metternich, et qu'il n'avait pas même
-exigé pour prix du secours donné dans les affaires du Nord la promesse
-de voter avec la France dans l'affaire de Naples. Il s'était contenté
-d'une réserve de peu d'importance, c'est que tous les votes émis sur
-les affaires italiennes seraient provisoires jusqu'à ce qu'on se fût
-entendu sur le trône des Deux-Siciles. La précaution n'était pas de
-grande utilité, car les seuls points sur lesquels on eût arrêté
-quelque chose se rapportaient à la Sardaigne, et nous étions
-intéressés plus qu'aucune puissance à les rendre définitifs. M. de
-Talleyrand dépendait donc au dernier moment de la bonne volonté du
-congrès, (p.~608) et, dans l'impatience de partir qui était devenue
-générale, il était fort à craindre qu'on s'en allât sans rien décider,
-ce qui aurait sauvé Murat, lequel se trouvant en possession, n'avait
-besoin que du silence pour gagner sa cause.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand n'ayant rien exigé en signant le traité du
-3 janvier relativement à Naples, a la plus grande peine à obtenir un
-peu d'attention pour cette question.</span>
-Pourtant Louis XVIII ne cessait de stimuler son plénipotentiaire sur
-ce sujet, qui le touchait beaucoup plus que celui de la Saxe. Ce
-monarque, dont les vues en matière de politique extérieure étaient peu
-étendues mais sensées, ne désirait nullement que sa légation jouât un
-rôle très-actif à Vienne. Fier, comme nous l'avons dit, de sa qualité
-de Bourbon, heureux d'être réintégré sur le trône de France, il se
-trouvait assez grand s'il parvenait à s'y tenir, et voulait seulement
-qu'on le débarrassât de Murat, qu'il regardait comme le complice
-secret de Napoléon, comme prêt à fournir à celui-ci les moyens de
-rentrer en scène, soit par la France, soit par l'Italie, ce qui
-révélait chez lui, il faut le reconnaître, beaucoup plus de prévoyance
-que n'en montrait M. de Talleyrand en concentrant toute son ardeur sur
-la question de la Saxe. Pourtant cette question de la Saxe une fois
-tranchée, M. de Talleyrand, aiguillonné par Louis XVIII, avait
-recommencé à parler de l'Italie à tous les membres du congrès; mais il
-était désarmé, n'ayant pas pris ses précautions avec l'Autriche et
-l'Angleterre. Qu'il eût donné du temps à M. de Metternich pour la
-question de Naples, qui exigeait du temps pour être bien et facilement
-résolue, rien de mieux; mais qu'il se fût allié gratuitement à
-l'Angleterre et à l'Autriche, pour le seul plaisir de signer un
-traité, sans rien (p.~609) stipuler à l'égard de Murat, c'était une
-manière de procéder qui pouvait lui coûter cher, et qui faillit lui
-coûter cher en effet. L'empereur de Russie auquel il essaya d'en
-parler, l'écouta comme quitte de toute obligation envers la France;
-lord Castlereagh comme un allié désireux de lui être agréable, mais
-dépourvu d'ardeur dans les questions de légitimité, et fort gêné par
-les engagements pris envers Murat; M. de Metternich, enfin, comme un
-rusé diplomate, ayant très-bien su se servir de la France, mais ne se
-souciant guère d'être reconnaissant, et craignant toujours de mettre
-le feu en Italie.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'arrivée de lord Wellington à Vienne est pour M. de
-Talleyrand un utile secours.</span>
-Heureusement pour M. de Talleyrand, le duc de
-Wellington récemment arrivé à Vienne, lui avait apporté un précieux
-renfort. Louis XVIII, qui avait acquis en Angleterre le goût des
-Anglais et l'art de vivre avec eux, avait adroitement flatté le
-généralissime britannique, et se l'était fortement attaché. Aussi, une
-fois à Vienne, lord Wellington avait-il rendu de vrais services à
-Louis XVIII, par sa manière de parler de lui et de son
-gouvernement.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Bon langage de lord Wellington à l'égard de Louis XVIII et
-de la France.</span>
-On commet beaucoup de fautes à Paris, avait-il dit,
-mais le Roi plus sage que sa famille est généralement estimé. L'armée
-est plus redoutable que jamais. Dangereuse à employer au dedans, elle
-serait au dehors fidèle et terrible. Les finances sont déjà rétablies
-et même florissantes. Ce qui manque, c'est un gouvernement: il y a des
-ministres, il n'y a pas de ministère. Mais on peut y pourvoir. À tout
-prendre, la France est parmi les puissances européennes la mieux
-préparée à faire la guerre, et elle serait la moins embarrassée de
-nous tous s'il fallait la recommencer. Il faut donc compter (p.~610)
-et compter beaucoup avec elle.&mdash;Ces paroles avaient été plus utiles
-pour nous que tous les mouvements que se donnait la légation
-française, et dites, répétées au moment même où les Russes et les
-Prussiens avaient eu à se décider, elles avaient exercé sur eux une
-singulière influence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Wellington démontre qu'on ne peut guère laisser Murat
-sur la trône de Naples sans danger de troubles prochains.</span>
-Lord Wellington avait pleinement abondé dans les idées de M. de
-Talleyrand, par rapport à Naples. Ce n'était pas par dévotion pour le
-principe de la légitimité, car ainsi que l'écrivait spirituellement M.
-de Talleyrand à Louis XVIII, les Anglais avaient sur ce sujet <em>formé
-leurs idées morales dans l'Inde</em>, mais il avait été touché par des
-considérations pratiques. Il avait compris que les Bourbons régnant à
-Paris, à Madrid, à Palerme, la paix avec Murat, resté seul à Naples,
-deviendrait prochainement impossible, que l'Europe serait troublée
-avant six mois, que ce serait pour Napoléon une occasion de rentrer en
-scène, et qu'il y aurait grande imprudence au congrès à se séparer
-avant d'avoir pourvu à ce péril. Il avait exprimé cette opinion à
-l'empereur Alexandre, au roi de Prusse, à l'empereur François, et plus
-particulièrement à M. de Metternich, le moins disposé de tous à agir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cependant, à la veille de quitter Vienne, personne ne veut
-se créer des embarras pour l'affaire de Naples, et chacun cherche à se
-décharger de cette affaire sur la France l'Autriche.</span>
-À ces observations fort justes on opposait, il est vrai, une objection
-tout aussi juste, tirée de la difficulté d'exécution, car il faudrait
-faire la guerre en Italie, et s'attendre à voir en feu cette contrée
-tout entière. M. de Talleyrand répondait que la France et l'Espagne
-prenaient sur elles tous les dangers de l'entreprise, que moyennant
-une simple déclaration, portant que les puissances réunies à Vienne
-ne reconnaissaient pour roi des Deux-Siciles (p.~611) que Ferdinand
-IV, la France se chargerait d'en finir. À cela on répliquait, en
-alléguant d'abord les engagements pris, puis en témoignant quelque
-incrédulité relativement aux moyens d'exécution, non pas qu'on crût
-difficile à la France de venir à bout de l'armée napolitaine, mais
-parce qu'on doutait fort que l'armée française, en rencontrant Murat
-et probablement Napoléon, restât fidèle aux Bourbons. Personne à
-Vienne ne s'intéressait à Murat; on souhaitait sa chute au contraire,
-mais heureux d'être soulagé du fardeau de l'affaire de Saxe et de
-Pologne, heureux surtout d'avoir ce qu'il désirait, chacun faisait ses
-préparatifs de départ, écoutant à peine ce qu'on lui disait de
-l'affaire de Naples, sauf à émettre le dernier jour un avis conforme à
-ce que l'Autriche et la France auraient décidé entre elles. Cependant
-au milieu de cette indifférence générale, une circonstance
-accidentelle était venue au secours de M. de Talleyrand.
-<span class="sidenote" title="En marge">Heureusement lord Castlereagh avait besoin de M. de
-Talleyrand dans l'affaire de l'abolition de l'esclavage.</span>
-Lord
-Castlereagh avait besoin de lui pour une question, celle de la traite
-des noirs, qui tenait fort à c&oelig;ur à la nation anglaise, mais qui
-touchait médiocrement les divers cabinets européens, et présentait
-cela de commun avec l'affaire de Naples, qu'on ne s'en occupait que
-par complaisance pour autrui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Zèle ardent des Anglais pour l'abolition de la traite des
-noirs.</span>
-Lord Castlereagh qui rentrait en
-Angleterre avec la paix, avec l'humiliation si désirée de la France,
-avec la création du royaume des Pays-Bas, avec la possession
-définitive de Malte, du cap de Bonne-Espérance, de l'île de France, et
-tant d'autres présents magnifiques, avait pourtant besoin de quelque
-chose de plus, c'était d'apporter encore à sa nation la satisfaction
-d'un v&oelig;u populaire, (p.~612) très-noble sans doute, car il
-s'agissait de l'abolition de l'esclavage, mais ayant du v&oelig;u
-populaire l'irréflexion et l'impatience. Les Anglais excités par de
-nombreuses et fréquentes prédications, s'étaient pris d'une véritable
-passion pour l'affranchissement des noirs, et cette passion était
-sincère, mais il nous sera permis de dire qu'au mérite de la sincérité
-elle ne joignait pas celui du désintéressement. Si l'affranchissement
-des noirs avait dû bouleverser l'Inde, peut-être les Anglais
-eussent-ils été moins pressés de réussir, mais comme elle ne devait
-bouleverser que l'Amérique, ils pouvaient se livrer à toute la
-vivacité de leur conviction sans en souffrir. Ils désiraient donc avec
-ardeur l'abolition de la traite, et Louis XVIII, frappé de la passion
-qui les animait à cet égard, avait assez finement conseillé à M. de
-Talleyrand de faire arme de cette question, et de s'en servir sans
-aucun scrupule.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand promet son appui à lord Castlereagh dans
-cette affaire, à condition d'obtenir le sien dans l'affaire de
-Naples.</span>
-Or, comme les puissances continentales n'avaient à ce sujet ni intérêt
-ni opinion, que les puissances maritimes avaient seules un avis et une
-autorité dans la matière, et qu'entre ces dernières qui étaient la
-France, l'Espagne, le Portugal, la France seule était d'un grand
-poids, M. de Talleyrand pouvait beaucoup, et avait promis tout son
-appui à lord Castlereagh, en retour de celui qu'il recevrait dans
-l'affaire de Naples. Ces deux questions, réservées pour la fin,
-étaient ainsi devenues une pure affaire de condescendance de la part
-du congrès à l'égard des cabinets peu nombreux qu'elles intéressaient.</p>
-
-<p>Lord Castlereagh réclamait d'abord l'abolition (p.~613) absolue et
-immédiate de la traite sur les côtes d'Afrique, et il ne s'en tenait
-pas là, il voulait que toutes les puissances maritimes eussent le
-droit de surveillance les unes sur les autres, c'est-à-dire le droit
-de visite, pour s'assurer qu'aucune d'elles ne faisait le commerce des
-esclaves, et enfin il demandait que l'on repoussât les denrées
-coloniales des nations qui n'entreraient pas dans cette ligue
-d'humanité. C'était beaucoup exiger, car le droit de visite ainsi
-accordé ne devait être exercé que par l'Angleterre, seule active dans
-la poursuite des traitants. La négociation ne s'était passée dans le
-principe qu'entre les puissances maritimes, mais lord Castlereagh se
-sentant isolé au milieu d'elles, avait obtenu que les puissances
-continentales prissent part aux conférences, et il avait trouvé alors
-un peu plus d'appui. Il s'efforçait de démontrer à la France, à
-l'Espagne, au Portugal, que la traite leur nuisait, qu'il était
-dangereux d'avoir dans les colonies beaucoup de noirs contre peu de
-blancs, et qu'il valait mieux s'en tenir aux noirs qu'on possédait, et
-aux enfants qui en naîtraient lorsqu'on aurait pour eux les soins
-convenables. On avait répondu qu'il pouvait avoir raison, mais que
-dans les colonies espagnoles et portugaises, les noirs et les blancs
-étaient en nombre à peu près égal, tandis que dans les colonies
-anglaises il y avait vingt noirs contre un blanc, qu'ainsi les Anglais
-devaient garder le conseil pour eux; que d'ailleurs, pendant la guerre
-maritime, ils avaient pris leurs précautions, et rempli leurs colonies
-de noirs; que les Espagnols, les Portugais, les Français n'avaient
-(p.~614) pu le faire, qu'il leur fallait donc quelques années pour se
-procurer des bras, et qu'alors seulement ils seraient en mesure
-d'abolir la traite. Après de nombreux pourparlers, la France pour ce
-qui la concernait s'était contentée du terme de cinq ans, et avait
-contribué à décider l'Espagne et le Portugal à se contenter de celui
-de huit, terme après lequel la traite devait être abolie.</p>
-
-<p>Lord Castlereagh aurait souhaité mieux, mais il n'avait pas été
-écouté. Quant au droit réciproque de visite, cette prétention
-manifestée pour la première fois, avait surpris et indisposé tous les
-esprits. On avait maintenu le principe qu'en paix chaque nation avait
-exclusivement la police de son propre pavillon. Quant à une mesure
-commerciale répressive contre celle des nations maritimes qui
-n'entrerait pas dans le système de l'Angleterre, on avait écarté la
-difficulté, en la remettant au temps où la traite étant abolie
-universellement, on devrait ajouter à cette abolition une sanction
-pénale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration du congrès de Vienne relativement à l'esclavage
-des noirs.</span>
-Pour satisfaire lord Castlereagh qui voulait avoir quelque
-chose de très-spécieux à présenter au Parlement britannique, on avait
-consenti à faire au nom des puissances assemblées à Vienne une
-déclaration, s'adressant à tous les peuples, condamnant moralement la
-traite, la qualifiant d'attentat contre la civilisation et l'humanité,
-et exprimant le v&oelig;u de sa plus prochaine abolition. Les alliés de
-Chaumont, renforcés du représentant de la Restauration en France,
-avaient donc rédigé une déclaration, vraie du reste, mais qui par le
-style égalait au moins les documents les plus déclamatoires émanés de
-l'Assemblée constituante. (p.~615) MM. de Nesselrode, de Metternich,
-de Talleyrand avaient appuyé en cela lord Castlereagh, et tenu un
-langage dont ils souriaient entre eux, car leur manière de se partager
-les peuples de l'Europe prouvait assez le degré de chaleur qu'ils
-pouvaient mettre à la liberté des noirs.</p>
-
-<p>Dans ces derniers jours où le congrès, après avoir fait si largement
-la part des intérêts, désirait donner quelque chose aux idées morales,
-on adopta d'excellentes maximes à l'égard de la liberté de navigation
-sur les grands fleuves du monde.
-<span class="sidenote" title="En marge">Principes posés pour la libre navigation des fleuves.</span>
-On décida en effet, que le parcours
-de tous les fleuves serait libre; que les riverains, maîtres de ne pas
-recevoir chez eux telles ou telles marchandises, n'en pourraient
-interdire le transit quand elles seraient destinées à d'autres; qu'ils
-ne pourraient percevoir que des droits de tonnage, indépendants de
-l'espèce et de la valeur des marchandises transportées, droits
-affectés uniquement à l'entretien de la navigation; qu'enfin,
-moyennant ces droits, ils seraient obligés de tenir toujours en bon
-état les chemins de halage. Ces nobles principes, dictés par la
-justice et le bon sens, et cette fois proclamés avec une parfaite
-sincérité, ont fait un honneur durable au congrès de Vienne, et sont,
-avec la neutralité de la Suisse et la condamnation de l'esclavage, la
-seule partie de son &oelig;uvre qui ait pris définitivement place dans le
-droit public des nations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On revient aux deux affaires de Naples et de Parme.</span>
-Tout était donc fini à Vienne, sauf rédaction, tout, excepté les
-affaires de Parme et de Naples, qui étaient restées en suspens, et M.
-de Talleyrand n'avait pu obtenir de lord Castlereagh, dont il avait
-(p.~616) tant secondé les désirs dans l'affaire des noirs, que la
-promesse de saisir le cabinet britannique de la question de Naples le
-jour même de son arrivée à Londres.
-<span class="sidenote" title="En marge">On évite de rien résoudre relativement à la translation de
-Napoléon aux Açores.</span>
-Quant à la question de laisser
-Napoléon à l'île d'Elbe ou de le transférer aux Açores, on avait évité
-de s'expliquer catégoriquement en présence du traité du 11 avril,
-auquel Alexandre croyait son honneur attaché, et on avait considéré
-cette question comme liée à celle de Murat.&mdash;Le jour où l'on résoudra
-l'une, avait-on dit, il faudra résoudre l'autre, mais il est difficile
-de se prononcer immédiatement.&mdash;On avait même insisté pour que les
-deux millions promis par le traité du 11 avril fussent payés à
-Napoléon, et on avait dit à M. de Talleyrand que le refus de les
-acquitter avait quelque chose de mesquin, d'imprudent même, car
-c'était fournir à Napoléon le prétexte légitime de se regarder comme
-libre de tous ses engagements envers l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de Murat, qui fournit la solution cherchée contre
-lui.</span>
-Ainsi on allait se séparer, les dernières affaires qui intéressaient
-tant les Bourbons restant sans solution. Lord Castlereagh devait
-partir le 15 février, et l'empereur Alexandre, après plusieurs
-remises, le 20, lorsque Murat, avec l'à-propos qui a caractérisé la
-plupart des actes de sa vie, vint au secours de ceux qui voulaient le
-détruire, mais qui n'en savaient pas trouver le moyen. Son ministre au
-congrès était le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé d'admettre
-par le même motif qui avait fait écarter les représentants de la Saxe,
-du Danemark et de Gênes. Ce représentant, assez bien informé, l'avait
-tenu au courant des efforts des deux maisons de Bourbon contre lui,
-et de la probabilité d'un (p.~617) esclandre prochain amené par
-l'affaire de Saxe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il somme le congrès de Vienne de s'expliquer à son égard,
-et annonce qu'au besoin il prendra passage pour ses troupes dans
-plusieurs États italiens.</span>
-Le pauvre Murat, croyant l'occasion bonne, avait
-imaginé d'expédier au duc de Campo-Chiaro une note dans laquelle,
-exposant tout ce qu'on faisait contre lui au congrès, il demandait une
-explication formelle, afin de savoir s'il était en paix ou en guerre
-avec les deux maisons de Bourbon, et signifiait que dans le cas où il
-serait réduit à se défendre, il aurait besoin de prendre passage sur
-le territoire de plusieurs États italiens. Murat s'était flatté que
-cette note, arrivant au moment d'une rupture entre les grandes
-puissances, lui fournirait à la fois l'occasion et le droit d'agir
-contre ceux qui en voulaient à son trône. Le pronostic de M. de
-Metternich se trouvait ainsi réalisé, et il n'avait fallu qu'attendre
-pour avoir un prétexte spécieux de se déclarer libre de tous les
-engagements contractés envers cet infortuné. Du reste les lettres
-saisies sur lord Oxford, dont nous avons raconté l'arrestation, et
-d'autres papiers interceptés prouvaient suffisamment que Murat avait
-la main dans tous les troubles qui se préparaient en Italie. On avait
-donc de puissantes raisons à faire valoir auprès de ceux qui
-hésiteraient encore à se tenir pour dégagés.</p>
-
-<p>Lorsque le duc de Campo-Chiaro reçut la note en question, il en jugea
-tout de suite l'inopportunité, car l'affaire de Saxe et toutes celles
-qui avaient mis en péril la bonne intelligence des cabinets, étaient
-réglées définitivement. Il se rendit auprès de M. de Metternich, lui
-fit part de la pièce qu'il venait de recevoir, mais en le priant de la
-considérer comme non avenue, car il prenait sur lui de la supprimer.
-(p.~618) M. de Metternich n'en avertit pas moins le duc de Wellington
-et lord Castlereagh qui en avertirent M. de Talleyrand, lequel le dit
-à tout le monde. La pièce, destinée à des gens qui avaient besoin de
-se procurer des griefs, fit autant d'effet que si elle avait été
-officiellement communiquée, car on n'est jamais plus ému que lorsqu'on
-veut l'être.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche répond par la réunion publiquement annoncée de
-150 mille hommes en Italie.</span>
-M. de Metternich se concerta avec M. de Talleyrand et le
-duc de Wellington, et après s'être mis d'accord, ils convinrent que
-l'Autriche, délivrée désormais de tout souci du côté de la Saxe et de
-la Pologne, réunirait cent cinquante mille hommes sur le Pô, en
-annonçant par une déclaration publique que ces précautions avaient
-pour objet de faire respecter son territoire et celui des princes de
-la maison d'Autriche établis en Italie. C'était en termes à peine
-couverts déclarer la guerre à Murat, et fournir à lord Castlereagh
-l'occasion de déchirer au Parlement tous les voiles qui enveloppaient
-encore cette affaire. Restait à la France le soin de porter le dernier
-coup. M. de Talleyrand se tint pour satisfait d'une mesure qui à ses
-yeux était presque la solution qu'il avait tant désirée, et qui avait
-failli lui échapper.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il ne reste plus à résoudre que la question de Parme.</span>
-En même temps fut terminée la question de Parme. Cette question avait
-subi de nombreuses vicissitudes. Sur les vives instances de la France
-et de l'Espagne, la commission chargée des affaires d'Italie avait
-reconnu qu'au milieu de la restauration universelle de tous les
-anciens princes, il était difficile de refuser le rétablissement de la
-maison de Parme. Mais on était gêné par le traité du 11 avril, dont
-Alexandre demeurait le constant défenseur, et par les égards (p.~619)
-dus au père de Marie-Louise. On ne savait donc comment sortir de ces
-embarras. Un moment on avait imaginé de résoudre la difficulté aux
-dépens du Pape, en donnant à Marie-Louise l'une des Légations, qui
-ferait retour au Saint-Siége à la mort de cette princesse.
-<span class="sidenote" title="En marge">On renonce, après y avoir songé un moment, à donner l'une
-des Légations à Marie-Louise.</span>
-Mais
-aussitôt il avait fallu prêter l'oreille au représentant du
-Saint-Siége, qui faisait valoir avec raison le droit du Pape sur les
-Légations, droit égal à celui de tous les autres souverains
-actuellement rétablis dans leurs États, et le besoin que ses finances
-avaient de ces provinces, les plus riches de toutes celles qui
-composaient le domaine de l'Église.
-<span class="sidenote" title="En marge">On imagine de rendre Parme à la reine d'Étrurie, en donnant
-Lucques à Marie-Louise pour sa vie durant.</span>
-On n'avait rien à répondre au
-représentant du Saint-Siége, et M. de Metternich imagina alors un
-autre moyen, c'était en rendant Parme à la reine d'Étrurie, de donner
-Lucques à Marie-Louise, qui serait ainsi plus près de la mer et de
-l'île d'Elbe, et d'y ajouter une pension que l'Autriche et la France
-payeraient par moitié. À la mort de Marie-Louise, Lucques au lieu de
-passer au fils de Napoléon, ferait retour à la Toscane, ce qui serait
-une satisfaction pour la France fort offusquée de voir le fils de
-Napoléon établi sur l'un des trônes d'Italie. Toutefois l'Autriche en
-laissant passer Parme dans des mains qui n'étaient pas autrichiennes,
-avait eu soin de stipuler qu'elle conserverait Plaisance, à cause du
-pont sur le Pô.</p>
-
-<p>Cette transaction jugée acceptable par la France et l'Espagne, n'avait
-point été proposée encore à Marie-Louise. M. de Metternich fut chargé
-de la lui soumettre. Il vit cette princesse, lui parla au nom des
-puissances et de l'empereur son père, et (p.~620) s'efforça de lui
-faire comprendre les difficultés de cette affaire. Mais à sa grande
-surprise il en fut très-mal accueilli.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résistance imprévue de Marie-Louise.</span>
-Cette princesse, quoique faible
-habituellement, défendit avec opiniâtreté dans le duché de Parme le
-patrimoine de son fils et son propre douaire. Le comte de Neiperg qui
-la conseillait habilement, lui avait inspiré l'idée de s'adresser à
-l'empereur Alexandre et à l'empereur François, de les embarrasser l'un
-et l'autre par l'énergie de sa résistance, et lui avait affirmé qu'en
-agissant de la sorte elle triompherait. Elle avait suivi ce conseil,
-avait touché son père, piqué d'honneur Alexandre, pris courage en
-s'apercevant qu'elle était écoutée, et quand M. de Metternich revint
-la voir, elle refusa net ce qu'on lui offrait, donna même une raison
-qui étonna le ministre autrichien, et qu'il eût été de sa part plus
-honorable de taire, c'est qu'elle était plutôt éloignée qu'attirée par
-le voisinage de l'île d'Elbe dont elle jouirait à Lucques, étant,
-disait-elle, tout à fait décidée à ne plus rejoindre son époux.
-Évidemment elle avait déjà cherché dans d'autres liens le bonheur
-privé qu'elle préférait à la gloire, à la grandeur, même à sa propre
-dignité.</p>
-
-<p>Il fallut donc venir déclarer à la commission des affaires d'Italie
-que l'arrangement proposé était rendu impossible par la résistance de
-Marie-Louise. On ne savait plus comment s'y prendre, lorsque M. de
-Metternich demanda tout à coup un répit de quelques jours à M. de
-Talleyrand, lui promettant que sous peu il lui apporterait la solution
-de cette dernière difficulté, de façon que M. de Talleyrand (p.~621)
-pût la connaître avant de quitter Vienne. L'affaire de Naples de
-beaucoup la plus importante étant à peu près terminée, M. de
-Talleyrand crut pouvoir attendre pour celle de Parme, et il attendit
-en effet. Voici la solution que M. de Metternich avait trouvée, et
-dont il avait fait mystère à M. de Talleyrand.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On cède à cette résistance, et on se décide à faire
-demander à Louis XVIII par lord Castlereagh, de consentir à ce que
-Parme reste à Marie-Louise viagèrement, et que Lucques soit en
-attendant la seule indemnité de la maison de Parme.</span>
-Lord Castlereagh partait pour Londres et allait traverser Paris. Il
-devait voir Louis XVIII, et comme il avait sur ce prince beaucoup de
-crédit en sa qualité de chef du cabinet britannique, on espérait qu'il
-le déciderait en faveur de la combinaison imaginée, tandis qu'on ne
-pouvait guère l'espérer de M. de Talleyrand, qui considérant l'affaire
-de Parme comme toute dynastique, mettait un intérêt presque personnel
-à la faire résoudre dans le sens de la maison de Bourbon. Les deux
-cabinets de Londres et de Vienne étant plus unis que jamais, lord
-Castlereagh se chargea de rendre ce service à la cour d'Autriche, et
-de demander à Louis XVIII, au nom de l'empereur François, au nom des
-sacrifices de famille que ce monarque s'était déjà imposés, de laisser
-Parme à Marie-Louise sa vie durant.
-<span class="sidenote" title="En marge">Toutes les questions se trouvent ainsi résolues.</span>
-En attendant, la reine d'Étrurie
-aurait Lucques et des pensions. À la mort de Marie-Louise, le duché de
-Parme reviendrait à la reine d'Étrurie ou à ses enfants, et Lucques
-ferait retour à la Toscane.</p>
-
-<p>Cet arrangement du reste fort acceptable, proposé directement à Louis
-XVIII par le premier secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, au
-nom de deux cours qui avaient en main la solution de l'affaire de
-Naples, avait toute chance d'être accueilli. Tel était le motif du
-secret gardé envers (p.~622) M. de Talleyrand, et du répit de quelques
-jours qu'on lui avait demandé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand, avant de quitter Vienne, est chargé de
-dégager Louis XVIII envers la Russie, au sujet du mariage de M. le duc
-de Berry avec la grande-duchesse Anne.</span>
-Au moment de quitter Vienne, Alexandre avait voulu savoir à quoi s'en
-tenir sur une question de famille qu'il avait fort à c&oelig;ur, c'était
-le mariage projeté de sa s&oelig;ur la grande-duchesse Anne avec M. le
-duc de Berry. L'habile comte Pozzo, ainsi que nous l'avons dit, avait
-regardé ce mariage comme également utile à la France qui devait y
-trouver une alliance puissante, et à la Russie qui formerait ainsi un
-mariage supérieur, sous le rapport de la naissance, à tous ceux
-qu'elle avait jamais contractés. Alexandre, peu sensible à cette
-dernière considération, aurait été fort heureux de lier la politique
-des deux pays, et certes, si on se fût prêté à cette union, et qu'on
-eût adopté le parti de la Prusse et de la Russie dans la question
-saxo-polonaise, il est peu d'avantages qu'il eût refusés à la France.
-Sa mère, princesse respectable, ayant toutes les opinions d'une
-émigrée française, attachait beaucoup de prix à ce mariage, qui
-flattait singulièrement son orgueil. La cour de France, moins
-empressée, aurait fait toutefois comme ces familles nobles qui
-consentent à descendre de leur rang pour conclure des alliances
-avantageuses, mais elle était arrêtée par la religion, et, comme nous
-l'avons déjà dit, elle voulait que la conversion fût opérée avant que
-la princesse arrivât en France. Alexandre, qui craignait de paraître
-acheter cette alliance par une apostasie, exigeait que la princesse
-sortît grecque de Russie, sauf à la faire changer de religion où l'on
-voudrait. C'étaient de part et d'autre d'assez (p.~623) mesquines
-raisons en présence des intérêts politiques qui auraient conseillé
-cette union. Mais la question avait perdu à Vienne beaucoup de son
-importance depuis que M. de Talleyrand s'était si ouvertement brouillé
-avec Alexandre. Toutefois le mariage n'était pas impossible encore, et
-avant la fin du congrès Louis XVIII avait recommandé à son ministre de
-le débarrasser des recherches de la cour de Russie, si définitivement
-il croyait qu'il fallût les repousser, et de lui trouver dans ce cas
-un moyen convenable de se dégager.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Talleyrand sur ce mariage.</span>
-M. de Talleyrand, convaincu d'avoir par le traité du 3 janvier donné à
-la France les meilleurs et les plus solides alliés, intéressé
-d'ailleurs à faire considérer comme peu désirable une alliance à
-laquelle il avait créé tant d'obstacles, écrivit à Louis XVIII une
-lettre fort longuement motivée et caractérisant parfaitement la
-politique de cette époque.&mdash;Si la cour de France, disait-il, dans les
-premiers jours de la Restauration, lorsqu'elle était faible encore,
-avait pu attacher quelque prix à s'unir fortement à la Russie, il n'en
-était plus ainsi aujourd'hui. Elle avait les plus belles, les plus
-fortes alliances, et elle était redevenue le centre de la politique
-européenne. C'était aux autres à rechercher son appui, et elle était
-dispensée d'en rechercher aucun. Quant à l'alliance de la Russie, elle
-n'avait pas grand intérêt en ce moment. Alexandre était un prince
-inconsidéré, imbu de folles opinions, avec lequel tout concert était
-impossible. De plus, la famille régnante de Russie était, sous le
-rapport de la naissance, trop au-dessous de celle de Bourbon (p.~624)
-pour qu'il n'y eût pas à s'allier à elle une certaine dérogeance. La
-maison d'Autriche serait plus digne de s'unir aux Bourbons, mais les
-mariages contractés avec elle avaient été malheureux pour les deux
-pays, et il conseillait sans aucune hésitation de chercher une
-princesse dans la maison de Bourbon elle-même.&mdash;</p>
-
-<p>Louis XVIII en recevant cette lettre avait trouvé que son ministre
-pensait très-bien sur ces matières, qu'il appréciait sainement les
-rangs des têtes couronnées, et qu'il fallait faire ce qu'il
-conseillait. Il avait donc renoncé à l'union russe, en laissant le
-soin à M. de Talleyrand de le dégager avec le tact que ce grand
-négociateur apportait en toutes choses.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Mars 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Rupture du projet de mariage dans une conversation avec
-Alexandre.</span>
-M. de Talleyrand s'était appliqué à éviter toute explication sur le
-mariage projeté, tant qu'il restait quelque chose à faire à Vienne.
-Cependant à la veille de la séparation générale il fut obligé de
-sortir de cette réserve. Alexandre en effet dans un dernier entretien
-lui dit avec une indifférence qui n'était qu'affectée: On me demande
-ma s&oelig;ur, je ne veux pas disposer de sa main sans m'expliquer
-définitivement avec la cour de France, qui avait paru la désirer. Ma
-mère verrait ce mariage avec plaisir, pour moi je le trouverais fort
-honorable, mais je voudrais être fixé. J'ai fait des refus, et,
-ajouta-t-il en souriant, avec un ton d'humilité qui lui coûtait peu,
-j'en ai essuyé aussi. Ferdinand VII m'a demandé ma s&oelig;ur, mais
-apprenant qu'elle était grecque, il a retiré sa demande.&mdash;M. de
-Talleyrand, souriant à son tour, et sans montrer plus d'embarras que
-son auguste interlocuteur, lui répondit: La conduite (p.~625) de Sa
-Majesté Catholique doit vous révéler les embarras de Sa Majesté
-Très-Chrétienne...&mdash;Puis tournant en plaisanterie ce grave sujet, il
-fit entendre au czar que le très-pieux Louis XVIII se montrait
-inflexible sur la question de religion. Alexandre n'insista pas, et ne
-parut attacher aucune importance à une affaire qui pourtant ne laissa
-pas de le blesser profondément, car la cour de Russie tenait beaucoup
-au mariage de la grande-duchesse Anne avec M. le duc de Berry. C'était
-la destinée singulière de cette princesse de manquer deux fois des
-mariages qui l'eussent associée aux vicissitudes de nos révolutions,
-pour aller s'asseoir sur le trône des Pays-Bas, où elle ne devait pas
-être étrangère à leurs contre-coups.</p>
-
-<p>Ce fut la dernière question d'un intérêt sérieux que M. de Talleyrand
-eut à traiter, et la solution adoptée peignait autant que toutes
-celles auxquelles il s'était si chaudement associé, son temps, sa
-cour, et lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le congrès allait se dissoudre, lorsque arrive subitement
-la nouvelle de l'évasion de Napoléon, et de son débarquement au golfe
-Juan.</span>
-Le congrès avait donc achevé son immense tâche, et tous les souverains
-allaient se retirer, laissant à leurs ministres le soin secondaire de
-la rédaction, lorsque dans les premiers jours de mars éclata tout à
-coup, et à l'improviste, une nouvelle qui bien qu'imprévue n'étonna
-cependant personne, tant on en avait le pressentiment secret. On sut
-par une dépêche du consul autrichien à Gênes que Napoléon échappé de
-l'île d'Elbe avait débarqué au golfe Juan. Où allait-il? Quel était
-son but?
-<span class="sidenote" title="En marge">Effet prodigieux produit par cette nouvelle.</span>
-On se le demandait avec épouvante. Suivant M. de Metternich
-il marchait vers Paris, et en effet c'était la supposition (p.~626)
-la plus naturelle. Suivant M. de Talleyrand qui cherchait encore à se
-faire illusion, Napoléon se dirigeait sur l'Italie. On flotta pendant
-quelques jours entre ces deux conjectures, qui étaient loin d'offrir
-une égale vraisemblance, et une agitation extraordinaire s'empara de
-tous les esprits. Le sentiment général était la terreur, et après la
-terreur la colère. Alexandre était l'objet d'un déchaînement inouï,
-comme auteur du traité du 11 avril, qui avait assigné l'île d'Elbe à
-Napoléon. Il s'en accusait lui-même avec une bonne foi parfaite, et
-promettait de réparer les torts de sa générosité par des efforts
-gigantesques contre l'évadé de l'île d'Elbe. Sur-le-champ tous les
-départs furent contremandés, et il fut convenu qu'on ne se quitterait
-pas avant d'être sorti de cette nouvelle crise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Toutes les résolutions du congrès maintenues, et le départ
-de tous les souverains contremandé.</span>
-Du reste, toutes les résolutions prises furent maintenues, et bien que
-leur consécration dans le grand acte final de Vienne fût retardée de
-quelques mois, elles n'en demeurèrent pas moins définitives, et leur
-origine doit être reportée aux six derniers mois de l'année 1814 dont
-nous venons de retracer le tableau. On peut donc regarder le congrès
-de Vienne comme terminé dès cette époque, sous le rapport de la
-délimitation et de la constitution des États, et c'est le moment de
-prononcer un jugement sur l'établissement européen qu'il a fondé, et
-qui a été l'un des plus durables qu'on ait encore vus, car sauf
-quelques changements il s'est maintenu déjà pendant près d'un
-demi-siècle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréciation du congrès de Vienne.</span>
-Si on considère le congrès de Vienne sous le double rapport de la
-justice et de la politique, voici, selon (p.~627) nous, ce qu'on en
-peut dire, en dépouillant toute animosité nationale, comme c'est le
-devoir de l'histoire, qui ne doit être d'aucun pays, d'aucun siècle,
-pour approcher le plus possible de la vérité éternelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite du congrès sous le rapport de la justice.</span>
-À entendre les hommes lorsqu'ils souffrent d'un vice chez autrui, à
-écouter leur indignation généreuse contre ce vice, contre ceux qui s'y
-abandonnent, on dirait que jamais ils ne s'y livreront eux-mêmes.
-Langage de la veille, hélas! qui ne devient pas toujours la conduite
-du lendemain! Toutes les puissances européennes avaient souffert de
-l'ambition de Napoléon, avaient maudit cette ambition désordonnée, et
-on aurait dû croire que si elles étaient à leur tour maîtresses des
-existences, la justice et la modération régneraient sur la terre. On
-vient de voir à quel point les résultats répondirent aux paroles. La
-seule différence de conduite qu'on put apercevoir entre les puissances
-coalisées et Napoléon, c'est qu'elles étaient quatre au lieu d'une, et
-qu'il fallait bien que chacune s'arrêtât où commençait l'ambition des
-trois autres. Quant à la France, on la traita en vaincue, et c'était
-sinon juste, au moins naturel. La France, ou, pour mieux dire, l'homme
-qui la gouvernait, avait abusé de la victoire, et nos vainqueurs en
-abusaient à leur tour. Se plaindre dans ce cas est puéril, plaider la
-cause de sa grandeur au tribunal de ses rivaux est ridicule. C'est de
-soi et non des autres, c'est de son courage et de sa prudence qu'on
-doit attendre sa grandeur; et quand on ne veut pas avoir à subir la
-conséquence de ses fautes, il ne faut ni en commettre, ni en laisser
-commettre pour soi.</p>
-
-<p>(p.~628) <span class="sidenote" title="En marge">Comment la France fut traitée.</span>
-On nous permettra de dire cependant, sans aveuglement national,
-qu'après avoir justement blâmé les excès de Napoléon, la coalition
-européenne les égalait, et qu'après les divers partages de la Pologne
-et les sécularisations germaniques qui avaient tant agrandi les
-puissances du continent, après l'invasion de toutes les colonies qui
-avait si démesurément étendu la domination maritime de l'Angleterre,
-ramener la France seule aux proportions qu'elle avait à la fin du
-dix-huitième siècle, n'était ni équitable, ni conforme à l'équilibre
-général. On nous permettra de dire que si la France, par la fécondité
-de son génie, de son sol, de sa révolution, n'avait trompé bientôt
-tous les calculs, et n'était devenue aussi grande par la paix qu'elle
-l'avait été par la guerre, elle eût manqué à l'Europe, qui ne saurait
-sans danger pour son indépendance se passer d'aucune des puissances
-dont elle se compose, et de la France moins que de toute autre, car
-c'est tantôt l'Angleterre qui a besoin de la France contre la Russie,
-tantôt la Russie qui en a besoin contre l'Angleterre, la Prusse contre
-l'Autriche, l'Autriche contre la Prusse, l'Allemagne contre ces deux
-dernières, et enfin il y a un intérêt qui en a besoin toujours, c'est
-celui de la civilisation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment furent traités la plupart des États européens qui
-n'intéressaient pas les quatre puissances principales.</span>
-Mais trêve, nous le répétons, trêve aux plaintes inutiles pour un
-traitement que nous nous étions attiré. Parlons d'autrui! Tout ce qui
-n'était pas des <em>quatre</em>, ou ne les intéressait pas directement, fut
-partagé comme butin trouvé au milieu d'une ville prise d'assaut.
-Petits princes allemands, villes libres, biens de l'Ordre Teutonique,
-biens de l'Ordre (p.~629) de Malte, principautés ecclésiastiques,
-anciennes républiques, furent engloutis sans pitié, pour constituer le
-territoire des vainqueurs ou de leurs clients. S'agissait-il de calmer
-la jalousie d'un voisin, de solder un confédéré utile, de mieux tracer
-la frontière de l'un des <em>quatre</em>, de lui procurer du littoral ou une
-enclave à sa convenance, sur-le-champ on médiatisait un prince
-allemand, on incorporait une ville libre, on supprimait une ancienne
-république, ou l'on sécularisait un bien de l'Église germanique.
-L'Autriche prenait Venise, le Piémont prenait Gênes, sans qu'il
-s'élevât une seule objection. Malheur à qui n'intéressait pas vivement
-l'un des <em>quatre</em>! Le Danemark qui n'intéressait que la liberté des
-mers, considérée alors comme une affaire purement française, le
-Danemark était dépouillé de la Norvége pour assurer la popularité du
-prince Bernadotte en Suède. On lui donnait en compensation la
-Poméranie suédoise; mais la Prusse désirait cette province pour se
-ménager une continuité de littoral de Stralsund à Memel, et on
-enlevait au Danemark cette faible indemnité, qu'on lui payait avec une
-indemnité plus illusoire encore, le duché de Lawenbourg, et quelques
-milliers d'écus. La malheureuse Saxe, qui nous avait abandonnés pour
-se rattacher aux coalisés sur le champ de bataille de Leipzig, et qui
-à ce titre aurait dû rencontrer quelque indulgence chez les
-vainqueurs, était défendue parce que sa conservation importait à
-l'Autriche et à l'Allemagne; mais quoique défendue elle perdait la
-moitié de son territoire au profit de la Prusse, qui pendant dix
-années s'était plainte amèrement (p.~630) des coups portés à
-l'existence des États allemands. La Pologne était défendue aussi par
-la jalousie de l'Autriche et de l'Angleterre envers la Russie; mais
-elle était livrée à l'empereur Alexandre sous un prétexte qui servait
-à colorer l'ambition de l'un, la faiblesse des autres, celui de
-reconstituer ce royaume, et de le placer sous l'autorité d'un seul
-maître: triste illusion qui ne pouvait pas être de longue durée, car
-la Pologne en recouvrant avec cette demi-indépendance le désir et le
-moyen de secouer le joug russe, devait s'insurger bientôt, devenir en
-punition de sa révolte simple province de l'empire des czars, et
-l'Europe de son côté devait apprendre qu'elle avait tout simplement
-agrandi la Russie de la Pologne tout entière. L'Autriche désirait
-l'Italie, qui ne pouvait intéresser que la France dont on se souciait
-peu, et on livrait à l'Autriche, à ses princes, à son influence,
-l'Italie entière, fardeau accablant dont le cabinet de Vienne devait
-un jour sentir et regretter le poids. Quant à l'Angleterre, on ne
-comptait pas avec elle. À Gibraltar elle voulait ajouter Malte, les
-îles Ioniennes, le Cap, l'île de France, une partie des Antilles, et
-ce n'était pas l'occasion d'une seule difficulté. Elle désirait les
-bouches de l'Escaut et du Rhin, pour constituer contre nous le royaume
-des Pays-Bas, et sans avoir égard à l'antipathie des Belges pour les
-Hollandais, ses v&oelig;ux étaient satisfaits à l'instant même.
-Quelquefois cependant l'un ou l'autre de ces quatre copartageants du
-monde, frappé non de son avidité personnelle mais de celle de ses
-trois associés, était prêt à la leur reprocher, mais le reproche
-expirait (p.~631) sur ses lèvres, tant une leçon de modération eût
-paru étrange dans l'une de ces quatre bouches!</p>
-
-<p>Ce n'est pas un ressentiment vulgaire qui nous arrache ces réflexions,
-mais après avoir relevé les torts de Napoléon, nous avons le droit de
-relever les torts de ceux qui succédèrent à sa domination, et qui,
-sous prétexte de venger l'Europe, ne firent que se la partager. C'est
-le devoir de l'histoire de signaler les excès de tous, sans
-distinction, et on nous permettra de rappeler que les nôtres étaient
-ceux d'un homme et non ceux de la France elle-même, qu'en entrant chez
-elle on lui avait solennellement promis de faire cette différence et
-de lui en tenir compte, promesse, hélas! bientôt oubliée, comme on a
-pu le voir au traité de Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Esprit du congrès sous le rapport politique.</span>
-Après avoir considéré le congrès de Vienne sous le rapport de la
-simple équité, il faut le considérer sous le rapport de la politique.
-De politique il n'en eut qu'une, celle d'accumuler les précautions
-contre la France. Au lieu d'être replacée sous le sceptre des
-Bourbons, la France aurait été encore dans les mains du conquérant
-redoutable contre lequel on avait tant de représailles à exercer, tant
-de précautions à prendre, qu'on n'aurait pas autrement agi envers
-elle. À cet égard on n'eut qu'à laisser faire l'Angleterre, et elle
-n'y négligea rien. Toute pleine du souvenir du blocus continental,
-elle tenait surtout à nous opposer des barrières le long du littoral
-de la mer du Nord et de la Méditerranée, et elle voulait que jamais
-nous ne pussions reprendre le chemin d'Anvers ou de Gênes. C'est dans
-cette vue qu'elle avait édifié le royaume des Pays-Bas, et c'est dans
-(p.~632) cette vue aussi qu'elle favorisa tant le rétablissement du
-royaume de Piémont. Elle avait bien choisi en choisissant pour nous
-les opposer les maisons d'Orange et de Savoie, car outre les griefs
-récents de ces deux maisons, l'une avait fait sa grandeur en luttant
-contre la France, l'autre en se servant d'elle, et en la trahissant
-après s'en être servie.</p>
-
-<p>Elle leur confia donc Anvers et Gênes. Elle ne s'en tint pas là:
-recueillant une idée de M. Pitt, elle obligea la Prusse à recevoir les
-provinces rhénanes, afin de la mettre à jamais en défiance à notre
-égard. Ce n'était pas encore assez de précautions à son gré; elle
-voulut placer la Bavière dans la même position, et d'accord avec
-l'Autriche elle lui rendit le palatinat du Rhin. L'Autriche, non par
-haine mais par calcul, entra dans ces vues, à condition toutefois, en
-compromettant les autres avec la France, de n'être pas compromise
-elle-même, car jamais par exemple elle ne prêta l'oreille à la
-proposition de reprendre la Belgique. La Prusse, quoique fort irritée
-contre nous, s'aperçut du rôle qu'on voulait lui faire jouer, s'en
-plaignit à l'Angleterre, insista pour avoir la Saxe au lieu des
-provinces rhénanes, mais n'ayant pu avoir la Saxe finit par accepter
-ce qu'on lui donnait. Alexandre discerna bien tous ces calculs, en
-sourit plus d'une fois, nous aurait volontiers tendu la main pour nous
-aider à y échapper, mais nous voyant les alliés obstinés et
-inexplicables de l'Angleterre et de l'Autriche en ce moment, il
-s'écarta de nous en exprimant son mépris pour la sottise de notre
-politique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Politique dite de la <cite>Sainte-Alliance</cite>.</span>
-En accumulant ainsi autour de nous les intérêts (p.~633) défiants,
-les royaumes ennemis, le congrès de Vienne a été l'origine de cette
-politique de <cite>Sainte-Alliance</cite>, qui a régi l'Europe près d'un
-demi-siècle; politique destinée dans l'intention de ses auteurs à être
-éternelle, mais qui a cédé, comme toutes choses, à l'action lente et
-successive du temps, car le royaume des Pays-Bas fondé sur l'union de
-deux peuples incompatibles s'est brisé, l'Angleterre autrefois
-l'ennemie opiniâtre des révolutions a semblé depuis les regarder d'un
-autre &oelig;il, la maison de Savoie après quarante ans d'hostilité
-aveugle contre la France est revenue tout à coup à la politique de se
-servir d'elle, et l'Autriche accablée de son fardeau italien en a
-déposé une partie; politique affaiblie par conséquent et presque
-évanouie, mais que les jalousies de l'Europe et les imprudences de la
-France peuvent toujours faire renaître, et qu'il est désirable pour
-toutes deux de voir disparaître à jamais, car pour l'Europe elle a le
-grave inconvénient de lui faire négliger tous ses intérêts pour un
-seul, celui de nous contenir, de la constituer en quelque sorte
-l'adversaire de l'esprit humain, la protectrice des abus du passé,
-souvent la patronne de mauvais gouvernements, et par-dessus tout de
-donner à la démagogie la redoutable alliance de la France; politique
-qui n'est pas moins funeste pour la France elle-même qu'elle isole
-entièrement, qu'elle condamne à être en contradiction permanente avec
-l'Europe, à voir ses desseins les plus légitimes repoussés parce
-qu'ils viennent d'elle, à n'avoir d'alliés ni dans la guerre ni dans
-la paix, à se faire la triste complice de la démagogie, à être
-l'effroi du monde dont elle pourrait (p.~634) être l'amour; politique
-dont il serait coupable et insensé à elle de provoquer le retour en
-alarmant l'Europe, et en la réduisant à chercher son salut dans
-l'union de toutes les nations contre nous!</p>
-
-<p>Du reste, à l'époque dont nous parlons, cette politique était
-naturelle, elle résultait forcément d'une longue et effroyable lutte,
-et il ne faut pas la reprocher trop amèrement aux diplomates qui, en
-échafaudant cette politique d'antagonisme contre la France, se
-croyaient en état de défense légitime. Il ne faut pas non plus oublier
-que les personnages qui dirigeaient le congrès, quoique ennemis de la
-France, surtout de la Révolution française qu'ils avaient combattue
-vingt-cinq ans, et entraînés par une réaction violente, s'efforcèrent
-cependant de contenir cette réaction dans de certaines limites. En
-beaucoup de choses ils se conduisirent en esprits parfaitement sages,
-car ils étaient après tout les premiers hommes de leur siècle, les
-plus habiles, les plus éclairés, et quoique à la tête de la
-contre-révolution européenne, ils se montrèrent plus raisonnables que
-les contre-révolutionnaires allemands, suisses, italiens, espagnols,
-français, ne l'étaient chez eux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Quelques principes du congrès de Vienne restés dans le
-droit public.</span>
-Pouvant arrêter les
-contre-révolutionnaires suisses ils le firent, et réduits à ne donner
-que des conseils à ceux d'Espagne et de France, ils leur en donnèrent
-d'excellents. Enfin en écoutant chacun l'ambition de leur pays dans le
-tracé des frontières des États, ils laissèrent néanmoins dans les
-traités de cette époque, sur l'abolition de l'esclavage, sur la
-liberté des fleuves, des principes dignes de la Révolution française,
-dont ils étaient (p.~635) par naissance et par devoir les ennemis
-inflexibles.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite du gouvernement français au congrès de Vienne.</span>
-Maintenant, après avoir parlé de l'Europe victorieuse et de sa
-conduite à Vienne, parlons de nous, parlons de la conduite de notre
-gouvernement, et précisons le plus possible le jugement qu'on en doit
-porter.</p>
-
-<p>Trois occasions se présentèrent pour régler le sort de la France:
-l'armistice du 23 avril, le traité de paix du 30 mai, et le congrès de
-Vienne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Armistice du 23 avril trop sévèrement jugé.</span>
-Une longue impopularité a pesé et pèse encore sur l'armistice du 23
-avril, par lequel le négociateur français abandonna d'<em>un trait de
-plume</em>, comme on l'a dit, toutes les grandes places de l'Europe avec
-un immense matériel de guerre. Cette impopularité, dont M. le comte
-d'Artois et M. de Talleyrand ont porté le poids, nous semble tout à
-fait imméritée. Un cri unanime et violent demandait l'évacuation du
-territoire français; ce cri, qui était celui de la souffrance, était
-irréfléchi. Quoi qu'on fît, il était impossible d'obtenir avant deux
-mois la retraite des troupes coalisées, et dans cet intervalle de
-temps la paix pouvait être signée, et fut signée en effet. Il aurait
-donc fallu ajourner l'armistice à la paix elle-même, ce qui était sans
-inconvénient, puisque l'effusion du sang avait cessé de fait partout,
-et alors on eût peut-être obtenu quelque compensation pour la remise
-des places européennes. Mais le cri qui réclamait l'évacuation de
-notre territoire était si naturel et si puissant, qu'y résister était
-pour ainsi dire au-dessus des forces humaines, et qu'on fut fort
-excusable d'y céder. Or, en demandant l'évacuation de notre
-territoire, on faisait naître aussitôt la (p.~636) demande
-d'évacuation des territoires étrangers que nous occupions encore, et
-l'une de ces demandes rendait l'autre irrésistible. À la vérité on
-peut dire qu'en abandonnant Magdebourg, Hambourg, le Texel, Bréda,
-Berg-op-Zoom, il eût été possible de retenir Anvers, Luxembourg,
-Mayence. Mais si nous l'avions tenté les négociateurs adverses
-auraient vu dans nos efforts l'arrière-pensée de conserver la ligne du
-Rhin, et jamais ils ne s'y seraient prêtés. Ainsi le désir passionné
-d'obtenir l'évacuation du territoire français rendait inévitable
-l'évacuation du territoire étranger, et l'armistice du 23 avril en
-découlait forcément. Le cri populaire qui a condamné cet armistice
-après l'avoir impérieusement réclamé, est donc tout à fait injuste, et
-il faut absoudre, si on veut être équitable, le prince et le
-négociateur qui le signèrent.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La faute véritable du gouvernement fut de conclure à Paris
-la paix définitive.</span>
-Mais l'armistice signé, rien n'obligeait à traiter de la paix tout de
-suite, à Paris même, et de joindre à la précipitation de l'armistice
-la précipitation du traité définitif. À Paris, nos adversaires étaient
-unis pour nous dépouiller; à Vienne, ils devaient être divisés pour se
-partager nos dépouilles. Il fallait donc attendre d'être à Vienne pour
-régler notre sort. Il n'y avait pas une bonne raison de se hâter, car
-l'armistice avait créé pour tout le monde un état supportable. Le sang
-ne coulait nulle part; les puissances étaient en possession des places
-qu'elles avaient si ardemment désirées; les Prussiens avaient
-Magdebourg, les Anglais Anvers, les Allemands Luxembourg et Mayence.
-Nous étions à la ligne des frontières de 1790, par conséquent le
-(p.~637) temps qui s'écoulait ne créait en notre faveur aucun préjugé
-qu'on pût craindre. En outre, les puissances ne voulant décider
-séparément du sort d'aucune d'elles, ne pouvaient adopter pour nous un
-principe différent. Enfin l'armistice tant attaqué venait de nous
-rendre 300 mille hommes, qui nous permettaient d'avoir une volonté, et
-notre refus de signer eût suffi pour tout arrêter. Ce qui prouve la
-vérité de ce que nous avançons ici, c'est que les négociateurs de la
-coalition, depuis la remise des places, avaient cessé d'être
-pressants. Pressants, hélas, c'est nous qui l'étions, par imprévoyance
-d'abord, car, seul dans le conseil, le général Dessoles aperçut
-l'avantage que nous aurions d'arriver libres à Vienne, et ensuite par
-impatience, impatience de signer, de publier et de célébrer la paix
-qui était le titre essentiel, la gloire, le bienfait éclatant des
-Bourbons!</p>
-
-<p>C'est par ces deux motifs, imprévoyance et impatience, qu'après une
-première faute de précipitation fort excusable, celle de signer
-l'armistice du 23 avril, nous en commîmes une seconde, celle-ci tout à
-fait inexcusable, de conclure à Paris avec nos adversaires encore
-unis, la paix du 30 mai, qu'il n'aurait fallu conclure qu'à Vienne,
-avec nos ennemis infailliblement divisés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Une autre faute fut de prendre trop tôt son parti à Vienne,
-et de ne pas le prendre dans le plus grand intérêt de la France.</span>
-La paix de Paris signée, il était difficile de changer notre sort à
-Vienne. Pourtant toute ressource n'était pas perdue, à condition de ne
-pas opter trop vite entre les deux partis qui allaient partager
-l'Europe, et de ne pas ajouter à la chaîne déjà bien lourde du traité
-de Paris, la chaîne plus lourde encore (p.~638) de résolutions
-prématurées. Rien ne pressait, en effet, quant au choix à faire entre
-les puissances dont les divisions étaient déjà frappantes. Nous nous
-trouvions placés entre la Prusse et la Russie d'un côté, voulant à
-tout prix la Saxe et la Pologne, prêtes même à se relâcher de leur
-hostilité contre nous si nous servions leurs désirs, et l'Angleterre
-et l'Autriche de l'autre, qui n'avaient qu'un but, celui de nous
-enchaîner, et d'organiser l'Europe entière contre nous. Il semble à ce
-simple exposé des faits, que le choix n'aurait pas dû être douteux,
-car si l'intérêt que nous avions à Dresde, à Posen, était un intérêt
-européen, celui que nous avions sur l'Escaut, sur le Rhin, sur les
-Alpes, était un intérêt exclusivement français. Or, la Saxe à Leipzig,
-l'Europe à Paris, nous avaient autorisés par leur conduite à préférer
-les intérêts français à tous autres. Et en supposant qu'il fallût se
-défier également de ces ambitions contraires, c'était alors une raison
-de plus d'attendre, de réfléchir avant de nous prononcer. Si en
-arrivant à Vienne, M. de Talleyrand, moins impatient de faire un choix
-dont le mérite était fort contestable, de professer dogmatiquement le
-principe de la légitimité, moins pressé enfin d'avoir aux grandes
-affaires une part qui ne pouvait lui échapper, se fût contenté de
-dire, avec le flegme déconcertant dont il possédait si bien le secret,
-que la France traitée sans ménagement en mai 1814, trompée même, car
-on lui avait promis une augmentation de territoire et de population
-qu'on lui avait ensuite déniée, était libre de n'écouter désormais
-que ses convenances, qu'elle ne troublerait (p.~639) plus le monde
-pour son ambition, mais que lorsque le monde serait troublé par
-l'ambition des autres, elle prendrait le parti que lui conseillerait
-sa politique, et qu'ensuite elle eût attendu sans se prononcer la
-recherche dont elle n'aurait pas manqué d'être l'objet de la part des
-intérêts divisés, son rôle eût considérablement changé. Alexandre et
-Frédéric-Guillaume étaient si ardents, si peu contenus, qu'ils lui
-eussent tout offert, et comme sur le Rhin, sur l'Escaut, sur les
-Alpes, il n'y avait que des intérêts anglais ou autrichiens, ils nous
-auraient concédé de ce côté ce que nous aurions voulu, et eussent
-proportionné leurs offres à notre lenteur à nous décider. Le conflit
-étant poussé jusqu'à la guerre, il est incontestable qu'on nous aurait
-rendu une partie au moins de la rive gauche du Rhin. Au contraire, les
-choses n'allant pas aussi loin, l'Angleterre et l'Autriche effrayées
-de nous voir unis à la Russie et à la Prusse, cédant aux prétentions
-de celles-ci, nous aurions obtenu sans guerre un résultat bien
-préférable à celui qui prévalut, au lieu de la Prusse nous aurions eu
-la maison de Saxe sur le Rhin, où elle eût remplacé ces voisins si
-doux, si commodes, si regrettables, les électeurs ecclésiastiques de
-Mayence, de Trêves et de Cologne, que nous avions jadis, et dont la
-place est aujourd'hui occupée par les puissances les plus militaires
-de la Confédération, la Bavière et la Prusse. Ainsi, quoi qu'il
-arrivât, guerre ou paix, notre sort était meilleur: guerre, nous
-avions chance d'obtenir une frontière plus avantageuse, paix, nous
-avions le plus pacifique des voisinages. Mais il n'en fut point
-(p.~640) ainsi. Le cabinet de Paris, sans unité et sans prévoyance, ne
-s'occupant que de ce qu'on mettait directement sous ses yeux, le roi
-Louis XVIII, spirituel mais distrait, éprouvant pour la politique
-extérieure une assez grande indifférence, et regardant comme un fatal
-héritage de Napoléon d'être trop mêlé aux affaires du dehors,
-laissèrent à M. de Talleyrand toute liberté d'agir comme il
-l'entendrait, s'en fiant à son habileté, à son expérience, à son
-autorité sur la diplomatie européenne. Celui-ci arrivé à Vienne avec
-la résolution de se donner pour le représentant de la légitimité en
-Europe, trouvant les <em>quatre</em> décidés à tout faire entre eux, fut
-tellement irrité de cette prétention, si flatté au contraire de
-l'empressement que lui témoignèrent les petites cours allemandes,
-qu'il n'y tint pas, se mit à la tête de ces petites cours, devint
-ainsi le défenseur obligé de la Saxe, prit dès lors parti pour
-l'Autriche et l'Angleterre, qui étaient irrévocablement résolues à
-nous enfermer dans le traité de Paris, contre la Prusse et la Russie
-qui étaient prêtes à améliorer notre sort, et déclara bien haut que la
-France ne voulait rien pour elle-même, rien que le triomphe des
-principes, c'est-à-dire de la légitimité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Triste résultat du traité du 3 janvier s'il eût reçu son
-exécution.</span>
-Dès ce jour il n'y avait plus rien d'utile à faire. Nous étions sans
-doute en bonne compagnie en nous trouvant avec l'Autriche et
-l'Angleterre, bien que la compagnie de la Prusse et de la Russie ne
-fût point à dédaigner. Mais ce qui pouvait nous arriver de plus
-heureux dans cette alliance, c'était de nous égorger de nouveau avec
-les Prussiens et les Russes, pour que l'Autriche eût toute l'Italie,
-pour que (p.~641) l'Angleterre eût Malte, Corfou, le Cap, l'île de
-France, pour que les royaumes des Pays-Bas et de Piémont demeurassent
-comme de grosses forteresses construites à nos portes, pour que la
-Prusse et l'Autriche séparées par la Saxe fussent moins jalouses l'une
-de l'autre, pour que l'Allemagne eût la Russie moins près d'elle, et
-si nous étions vainqueurs pour le compte de nos maîtres, de rester,
-nous, enfermés dans les traités de 1815! En vérité ce n'était pas la
-peine en vue de tels résultats, de risquer sitôt les bienfaits de la
-paix si récemment rétablie.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas tout; même en prenant ce parti, qui assurément
-n'était pas le meilleur, encore fallait-il ne pas tant se presser
-d'offrir nos secours, et attendre au moins qu'on nous les demandât.
-Mais piqué au vif, M. de Talleyrand commit la faute qui lui était la
-moins naturelle, une faute de précipitation. Certain, s'il avait su
-attendre, d'être bientôt admis partout, compté pour tout ce que valait
-la France, il se fit solliciteur de sollicité qu'il aurait pu être, et
-en apportant le secours de cent cinquante mille Français, il se donna
-le rôle de l'obligé au lieu de se donner celui de l'obligeant, et
-consentit, pour le cas de guerre, à l'inqualifiable condition de
-rester sous la loi du traité de Paris! Dans son impatience même d'être
-de quelque chose avec les grandes puissances, il oublia de stipuler
-l'expulsion de Murat, seule affaire que Louis XVIII eût à c&oelig;ur, et
-si Murat n'avait fourni lui-même la solution qu'on avait tant de peine
-à découvrir, on aurait quitté Vienne sans l'avoir trouvée! Négociateur
-incomparable, plein de dignité, de hauteur, (p.~642) d'esprit
-d'à-propos, quand il fallait réprimer les saillies de vainqueurs
-insolents, mais politique moins prévoyant que négociateur habile, M.
-de Talleyrand eut le tort, après avoir signé trop tôt la paix à Paris,
-de prendre trop tôt son parti à Vienne, et son parti pris de se
-prononcer pour les puissances dont nous n'avions rien à obtenir,
-contre celles dont nous avions quelque amélioration à espérer, et en
-choisissant ainsi ses alliés, de ne se réserver que l'honneur de les
-servir gratuitement, pour le triomphe de ce qu'on appelait alors le
-principe de la légitimité. Sans aucun doute, si en temps ordinaire,
-dans un ordre de choses régulier, au milieu de l'Europe tranquille, où
-chaque prince se serait trouvé à la place marquée par le temps et les
-traités, on était venu nous proposer de supprimer un royaume comme
-celui de Saxe, même avec de grands avantages pour la France, la
-justice et la vraie politique auraient dû nous porter à nous y
-opposer, car tout bouleversement qui n'est pas inévitable, toute
-dépossession qui n'est pas commandée par la plus évidente équité, ou
-par l'irrésistible marche du temps, est inhumaine, imprudente et
-dangereuse, et M. de Talleyrand en soutenant la Saxe eût servi à la
-fois la cause du bon droit et de la vraie politique. Mais au milieu du
-naufrage de l'ancien monde, dans un moment où le sort d'aucun État
-n'était fait, où celui de tous était à faire, et où chacun cherchait à
-faire le sien avec les dépouilles de la France, dans un moment où les
-puissances du continent après avoir dévoré la Pologne n'éprouvaient
-aucun scrupule à dévorer encore Venise, (p.~643) Gênes, les villes
-libres, les princes médiatisés d'Allemagne, où l'Angleterre
-envahissait toutes les positions maritimes du globe, et où les petits
-États eux-mêmes n'étaient pas moins avides que les grands, où chacun
-en un mot ne songeait qu'à soi, il était permis à la France de songer
-à elle, et de ne pas faire consister toute sa politique dans la
-conservation d'un État allemand, qui intéressait d'autres qu'elle, et
-qui avait perdu ses titres à notre dévouement. En d'autres temps
-défendre la Saxe aurait été la politique non-seulement la plus
-généreuse, mais la plus sage; à une époque où tous les droits établis
-avaient succombé avec les traités dans une effroyable guerre de
-vingt-deux années, et où tous les droits étaient à créer à nouveau, M.
-de Talleyrand négligea trop la France pour la Saxe, et sa conduite qui
-autrement serait incompréhensible, ne s'explique que par l'impatience
-de jouer un rôle, et de professer hautement un principe que les
-puissances ne pouvaient pas prendre au sérieux, car les diplomaties
-autrichienne, anglaise, française, qui le défendaient si chaudement à
-Dresde, le sacrifiaient à Venise, à Gênes, à Malte, à Stockholm, et en
-cent principautés d'Allemagne!</p>
-
-<p>Ainsi deux fois en deux ans, le sort de la France fut décidé par les
-plus frivoles motifs. À Prague, en 1813, Napoléon pouvant conserver à
-la France bien au delà de sa grandeur désirable, ne le fit point,
-aveuglé qu'il était par une ambition insensée! En 1814, les Bourbons,
-pouvant recouvrer quelques parcelles de notre grandeur perdue, en
-laissèrent passer l'occasion, par impatience de publier (p.~644) la
-paix dont ils faisaient leur titre principal, par inattention, par
-inexpérience, par goût de professer et de laisser professer à Vienne
-un principe qui flattait l'orgueil de leur sang. Triste sort de notre
-pays, livré à tous les vents des révolutions, d'avoir tantôt dépendu
-de la folie d'un homme, et tantôt de la maladresse d'un parti!
-<span class="sidenote" title="En marge">V&oelig;u pour la formation d'une véritable politique de
-gouvernement, indépendante des intérêts de parti et de dynastie.</span>
-Heureusement la grandeur matérielle n'est pas tout, et la France par
-sa grandeur morale a retrouvé le rôle que les événements lui avaient
-fait perdre; mais en présence des spectacles affligeants que nous
-venons de retracer, faisons des v&oelig;ux pour qu'il se forme en France
-une vraie politique de gouvernement, qui, sans intérêt de dynastie ou
-de parti, sans entraînement du moment, sans goût dominant pour la paix
-ou pour la guerre, sans préoccupation exclusive en un mot, conduite
-par la seule raison d'État, dirige les affaires du pays dans l'unique
-vue de sa sûreté et de sa grandeur! Dieu veuille nous accorder ce
-bienfait, et alors la France aura ce qu'elle n'a jamais eu, au moins
-d'une manière durable, un sort proportionné à son esprit, à son
-courage, à l'immense effusion de son sang!</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME ET DU DIX-HUITIÈME VOLUME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2>(p.~645) TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-HUITIÈME.</h2>
-
-<div class="toc">
-<p class="center">LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.</p>
-
-<p class="center">RESTAURATION DES BOURBONS.</p>
-
-<p>Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses
- parties de l'Europe. &mdash; Campagne du général Maison en Flandre, et
- défense d'Anvers par le général Carnot. &mdash; Reddition d'Anvers, et
- conditions de cette reddition. &mdash; La désertion s'introduit parmi
- les troupes françaises. &mdash; Fermeté du général Maison en présence
- d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. &mdash; Longue et
- mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. &mdash; Conditions
- auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un
- riche matériel. &mdash; Noble conduite du prince Eugène en Italie. &mdash;
- L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. &mdash;
- Événements aux Pyrénées. &mdash; Les nouvelles de Paris étant arrivées
- trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les
- Français en viennent aux mains une dernière fois. &mdash; Sanglante
- bataille de Toulouse. &mdash; Armistice sur toutes les frontières. &mdash;
- Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. &mdash; Question
- de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume.
- &mdash; Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général
- qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la
- Constitution. &mdash; Irritation de M. le comte d'Artois et de ses
- amis. &mdash; Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est
- adopté. &mdash; Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte
- d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration
- par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet
- l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale.
- &mdash; Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. &mdash; Le
- gouvernement provisoire converti en conseil du prince. &mdash;
- Composition du ministère. &mdash; Envoi de commissaires
- extraordinaires dans les diverses parties de la France. &mdash;
- Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on
- s'efforce de leur procurer. &mdash; Nouveaux cantonnements assignés
- aux armées françaises. &mdash; La conscription de 1815 libérée. &mdash;
- Mesures financières de M. Louis. &mdash; Sa ferme résolution de payer
- toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et
- spécialement les droits réunis. &mdash; Rapidité avec laquelle le
- crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce
- ministre et de la paix. &mdash; Changements transitoires apportés à
- nos tarifs commerciaux. &mdash; La souffrance des provinces occupées
- va croissant. &mdash; On entame précipitamment une négociation pour
- obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. &mdash;
- On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans
- provoquer une demande semblable à l'égard des provinces
- étrangères occupées par nos troupes. &mdash; Dans l'impossibilité de
- refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril
- à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons,
- Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus
- importantes de l'Europe. &mdash; On ne s'aperçoit pas d'abord de
- l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet
- d'amers reproches. &mdash; Mouvement rapide qui s'opère dans les
- esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. &mdash; La masse de
- la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se
- donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti
- royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et
- provoquent de la part des uns et des autres de vives
- récriminations. &mdash; M. le comte d'Artois commet certaines
- imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte
- arrivée du Roi. &mdash; Divers messages adressés à Louis XVIII, et
- peinture qu'on lui fait de l'état de la France. &mdash; Sur ce qu'on
- lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas
- indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine
- lentement vers la France. &mdash; Son séjour à Londres. &mdash;
- Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. &mdash;
- Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est
- à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. &mdash; Débarquement de
- Louis XVIII à Calais. &mdash; Son voyage à travers les départements du
- nord, et son arrivée à Compiègne. &mdash; Empressements dont il est
- l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait
- l'accueil le plus flatteur. &mdash; Impatience qu'on a de le
- connaître. &mdash; Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et
- différences remarquables entre les deux frères. &mdash; Entrevue de M.
- de Talleyrand avec le Roi. &mdash; Soins de ce dernier à éluder tous
- les engagements. &mdash; Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne,
- et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils.
- &mdash; Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution,
- même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de
- maintenir entier le principe de son autorité. &mdash; Il est convenu
- qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une
- déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, et
- destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale. &mdash;
- Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2 mai
- 1814. &mdash; Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. &mdash; La population
- parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. &mdash; Louis XVIII se
- saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal. &mdash; Première
- séance de ce conseil, dans laquelle on touche sommairement à
- toutes les questions. &mdash; Vues générales sur l'armée, la marine,
- les finances. &mdash; M. Louis persiste dans ses deux principes:
- respect des dettes contractées, et maintien des impôts
- nécessaires. &mdash; Proclamation royale relativement aux droits
- réunis. &mdash; Ajournement de la question de la conscription. &mdash;
- Louis XIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison
- militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. &mdash;
- Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente
- résolution. &mdash; Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances
- des provinces occupées. &mdash; On s'aperçoit que la convention du 23
- avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour
- le départ des armées coalisées. &mdash; Les monarques alliés
- promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis
- XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales
- de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. &mdash;
- Impatience de conclure la paix. &mdash; M. de Talleyrand reçoit
- mission de la négocier. &mdash; Nouvelle faute de précipitation
- semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23
- avril. &mdash; Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé
- qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances,
- parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de
- l'appui. &mdash; M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt
- qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la
- France, et à remettre la solution des questions européennes au
- congrès général qui doit se réunir à Vienne. &mdash; Le gouvernement
- royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se
- faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure
- immédiatement. &mdash; Le retour aux frontières de 1790 posé en
- principe irrévocable. &mdash; Cette frontière adoptée, avec quelques
- additions. &mdash; L'île de France exceptée de la restitution de nos
- colonies. &mdash; Noble résistance du Roi à toute contribution de
- guerre. &mdash; Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le
- gouvernement déploient en cette circonstance. &mdash; Conservation des
- musées. &mdash; Traité de Paris du 30 mai 1814. &mdash; Tandis qu'on
- négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. &mdash; Le Roi
- ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare
- avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. &mdash; Ses vues
- libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes
- subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution
- émanera exclusivement de l'autorité royale. &mdash; Diverses questions
- élevées. &mdash; Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel
- il tient étant accordé. &mdash; Le projet de Constitution soumis à
- deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. &mdash;
- Titre de <span>Charte constitutionnelle</span> donné à la nouvelle
- Constitution. &mdash; Les souverains étrangers ne voulant pas quitter
- Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen,
- on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la
- Charte. &mdash; Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette
- séance. &mdash; Proclamation de la Charte, départ des souverains
- étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.
-<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 195</a></span></p>
-
-<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.</p>
-
-<p class="center">GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.</p>
-
-<p>Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et
- de mai. &mdash; Renaissance des partis. &mdash; Les royalistes extrêmes se
- rangent autour de M. le comte d'Artois. &mdash; Ce prince, malade et
- chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. &mdash; Rentrée en France
- du duc d'Orléans. &mdash; Les amis de la liberté espèrent en lui,
- tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.
- &mdash; Grande réserve de ce prince. &mdash; Les bonapartistes; leur
- abattement et leur dispersion. &mdash; Les révolutionnaires d'abord
- satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les
- bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. &mdash; Retour
- à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de
- Staël, et formation du parti constitutionnel. &mdash; Sages
- dispositions de la bourgeoisie de Paris. &mdash; Les opinions de la
- capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. &mdash;
- État de la Vendée et de la Bretagne. &mdash; Les anciens insurgés se
- remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et
- inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.
- &mdash; Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les
- Vendéens. &mdash; État de la ville de Nantes. &mdash; Situation du Midi. &mdash;
- Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,
- Lyon. &mdash; La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les
- provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à
- leurs yeux l'énergique défenseur du sol. &mdash; Rentrée des troupes
- qui viennent des garnisons lointaines et des prisons
- d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. &mdash; Exaspération
- et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a
- livré la France à l'ennemi. &mdash; Embarras des Bourbons, obligés de
- faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager
- toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont
- hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis
- contre leurs amis. &mdash; Premières résolutions relatives aux
- finances, à l'armée, à la marine, etc. &mdash; Le ministre des
- finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de
- payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits
- réunis. &mdash; Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la
- guerre et de la marine à se renfermer. &mdash; Projet d'organisation
- pour l'armée; conservation de la garde impériale, et
- rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. &mdash;
- Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout
- d'en soutenir la dépense. &mdash; Maintien de la Légion d'honneur,
- avec un changement dans l'effigie. &mdash; Grands commandements
- militaires assignés aux principaux maréchaux. &mdash; Mauvais accueil
- fait par l'armée à la nouvelle organisation. &mdash; Réunion à Paris
- d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de
- fonctionnaires sans emploi. &mdash; Tandis que les militaires sont
- froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le
- rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes
- attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. &mdash;
- Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges
- Cadoudal. &mdash; Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens
- nationaux. &mdash; Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,
- les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. &mdash; Mission
- à Rome pour cet objet. &mdash; Tandis qu'on demande au Pape la
- révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la
- restitution d'Avignon. &mdash; Ordonnance de police qui rend
- obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. &mdash;
- Effet produit par cette ordonnance. &mdash; En quelques mois le
- gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait
- indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres
- assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.
- &mdash; La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et
- libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. &mdash;
- M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les
- fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse
- quotidienne sous le régime de la censure. &mdash; La Chambre des
- députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi
- sur ces deux objets. &mdash; Le Roi se rend au v&oelig;u de la Chambre;
- il fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui
- institue la censure. &mdash; Animation des esprits. &mdash; Goût naissant
- pour les discussions politiques. &mdash; Après de longs débats il est
- reconnu que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la
- presse n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. &mdash; Le Roi
- accepte les amendements présentés, et sanctionne la loi telle
- qu'elle est sortie de la Chambre des députés. &mdash; On renvoie à une
- commission spéciale la question des fêtes et dimanches. &mdash;
- Plusieurs écrits contre les ventes nationales ayant été dénoncés
- aux Chambres, la Chambre des députés condamne ces écrits, et
- confirme de nouveau et solennellement l'inviolabilité des
- propriétés dites nationales. &mdash; Projets de loi relatifs aux
- finances. &mdash; M. Louis présente le bilan financier de l'Empire. &mdash;
- Inexactitude de ce bilan, mais excellence des principes du
- ministre. &mdash; Il propose l'acquittement intégral des dettes de
- l'État, le maintien des impôts indirects, et la liquidation de
- l'arriéré au moyen d'effets temporaires, portant un intérêt de 8
- pour cent. &mdash; L'opposition royaliste se prononce contre les
- projets du ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut
- qu'on paye les créanciers de l'État avec des rentes au pair. &mdash;
- Elle trouve quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui,
- ne comprenant pas les projets du ministre, s'élève contre
- l'agiotage. &mdash; M. Louis, par son énergie et une éloquence
- inculte, triomphe de toutes les résistances, et fait adopter ses
- projets, qui deviennent l'origine du crédit en France. &mdash; Sages
- mesures commerciales destinées à opérer la transition de l'état
- de guerre à l'état de paix. &mdash; Quoique les libéraux accusent les
- Chambres de timidité, elles acquièrent par un mélange de
- modération et de fermeté le respect du gouvernement et la
- confiance du public. &mdash; Leurs délibérations produisent un
- certain apaisement. &mdash; Fête à l'hôtel de ville en l'honneur de
- Louis XVIII. &mdash; Les gardes du corps disputent à la garde
- nationale l'honneur d'entourer le Roi. &mdash; Effet de cette fête. &mdash;
- Défaut de direction dans l'administration de l'intérieur, par la
- faute de M. de Montesquiou. &mdash; Ce ministre spirituel, ayant l'art
- de plaire aux Chambres, malheureusement incapable de travail, ne
- sait ni moduler ni diriger le personnel administratif. &mdash; Les
- provinces livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions
- locales. &mdash; Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits
- aux Bourbons. &mdash; Danger de ces voyages, qui exaltent les passions
- au lieu de les calmer. &mdash; Voyage de M. le duc d'Angoulême en
- basse Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. &mdash; Accueil
- qu'il reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. &mdash; Ce
- prince se transporte au centre de la Vendée. &mdash; Sentiments et
- conduite des Vendéens du Bocage. &mdash; Bordeaux. &mdash; Changement opéré
- dans l'esprit de ses habitants. &mdash; Retour du prince par Angers.
- &mdash; Son voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. &mdash;
- Départ de M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne.
- &mdash; Il promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont
- souffert de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à
- Dijon l'intolérance de la petite église. &mdash; Son séjour et ses
- imprudences à Lyon. &mdash; Son arrivée à Marseille. &mdash; Enthousiasme
- des Marseillais. &mdash; Leur désir ardent d'obtenir la franchise de
- leur port. &mdash; Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse
- dans un véritable état d'ivresse. &mdash; Son voyage à Nîmes, Avignon,
- Grenoble, Besançon. &mdash; Conduite inconvenante à l'égard de
- l'archevêque Lecoz. &mdash; Retour du comte d'Artois à Paris. &mdash; Son
- voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. &mdash; Voyage de
- M. le duc de Berry dans les provinces frontières. &mdash; Ce prince
- irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à
- des emportements fâcheux. &mdash; Après un moment d'apaisement en
- août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les
- voyages des princes, et par les mesures imprudentes du
- gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion
- d'honneur et des écoles militaires. &mdash; L'intervention des
- Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.
- &mdash; Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. &mdash;
- Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement
- de l'affaire du général Exelmans. &mdash; Disgrâce du maréchal Davout.
- &mdash; Grand effet produit par la proposition de restituer aux
- émigrés leurs biens non vendus. &mdash; Le principe même de la mesure
- est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les
- esprits. &mdash; Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi
- avec divers amendements. &mdash; Au milieu de ces agitations, le parti
- dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font
- peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. &mdash;
- La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la
- simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte
- d'Artois s'attache à les grossir. &mdash; Fatigue et perplexité de
- Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. &mdash; Rôle de M.
- Fouché en ces circonstances. &mdash; Le Roi devant assister à une
- représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot
- contre la famille royale, et on prend des précautions
- extraordinaires. &mdash; Affectation de zèle de la part du maréchal
- Marmont, commandant les gardes du corps. &mdash; Déchaînement contre
- le ministre de la guerre et le directeur de la police. &mdash; Le Roi
- cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre
- de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur
- général de la police, par M. d'André. &mdash; Il dédommage M. Beugnot
- par le ministère de la marine. &mdash; Grande confiance de la cour et
- des royalistes extrêmes dans ce palliatif. &mdash; État des choses en
- décembre 1814.
-<span class="ralign"><a href="#page196">196 à 395</a></span></p>
-
-<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.</p>
-
-<p class="center">CONGRÈS DE VIENNE.</p>
-
-<p>Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. &mdash; Mécontentement
- des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants,
- et maltraitées par les armées étrangères. &mdash; État de confusion
- dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. &mdash; Les peuples y
- attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits
- États craignent d'être absorbés par les grands. &mdash; Conflagration
- en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les
- nouveaux cantons. &mdash; Triste situation de l'Italie. &mdash; Mauvais
- gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par
- le gouvernement pontifical. &mdash; Révocation du Concordat français à
- peu près consentie, mais différée. &mdash; Étonnement de Murat d'être
- encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y
- voir. &mdash; État de l'Espagne. &mdash; Conduite perfide et cruelle de
- Ferdinand VII. &mdash; Il abandonne le pacte de famille dans le désir
- de complaire aux Anglais. &mdash; Pendant que l'Europe est ainsi
- tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des
- fêtes brillantes. &mdash; Ils renouvellent la promesse de rester unis,
- sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. &mdash; Le
- congrès de Vienne remis au mois de septembre. &mdash; Dispositions
- qu'on y apporte. &mdash; Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre
- et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement
- unis. &mdash; Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et
- veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. &mdash;
- L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le
- découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans
- rompre l'union européenne. &mdash; Avantages que cette situation eût
- offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à
- Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. &mdash; Liberté
- laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. &mdash; Le Roi ne
- lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de
- Naples. &mdash; Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg.
- &mdash; Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de
- fonder sa politique à Vienne sur le principe de la <em>légitimité</em>.
- &mdash; Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de
- l'Autriche. &mdash; Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre
- l'empereur François dans le palais de Sch&oelig;nbrunn. &mdash; Les
- prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et
- de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les
- entretiens. &mdash; Soulèvement des princes allemands contre ces
- prétentions. &mdash; Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche,
- inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. &mdash; Plus
- leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se
- promettent de la maintenir. &mdash; Accord secret de l'Autriche, de
- l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les
- affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances
- que pour la forme. &mdash; Cet accord, bientôt dévoilé, devient un
- nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent
- que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. &mdash; La légation
- française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets
- d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe
- contre les vues de la Russie et de la Prusse. &mdash; La Prusse se
- venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin.
- &mdash; Protestations de désintéressement auxquelles la légation
- française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite
- précipitée. &mdash; Irritation d'Alexandre dirigée en particulier
- contre M. de Talleyrand. &mdash; Entrevue de ce monarque avec le
- plénipotentiaire français. &mdash; Après quelques semaines perdues en
- pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour
- réclamer la convocation du congrès. &mdash; Les <em>quatre</em>, c'est-à-dire
- l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le
- danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai
- d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1<sup>er</sup>
- novembre, sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les
- questions. &mdash; M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. &mdash;
- Il demande que sans plus tarder on réunisse le congrès en
- assemblée générale, et veut profiter de l'occasion pour faire
- décider l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du
- représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de
- résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du
- moment. &mdash; Vive résistance de la part des <em>quatre</em>. &mdash; Après
- quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1<sup>er</sup>
- novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque,
- et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on
- appelle <em>le respect du droit public</em>. &mdash; Après avoir déjoué les
- projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre
- avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se
- prononce toujours plus fortement. &mdash; Les Russes et les Prussiens
- se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. &mdash;
- Activité des petits États et surtout de la Bavière. &mdash; Liaisons
- de celle-ci avec la légation française. &mdash; Embarras croissant de
- l'Autriche et de l'Angleterre. &mdash; Lord Castlereagh craignant de
- se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à
- l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver
- la Pologne. &mdash; M. de Metternich, qui désirerait au contraire
- sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette
- tactique, et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne
- réussira pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour
- satisfait si Alexandre ne l'est point. &mdash; Lord Castlereagh se met
- résolûment en avant. &mdash; Ses vifs entretiens avec Alexandre,
- suivis de notes fermes et amères. &mdash; La Bavière, toujours la plus
- active, n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche
- qu'il faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier
- avec elle. &mdash; M. de Metternich qui craint la désunion, répond que
- la France n'a plus d'armée. &mdash; La Bavière reporte ces propos à la
- légation française pour la piquer d'honneur. &mdash; M. de Talleyrand
- demande à Louis XIII de faire des armements. &mdash; Délibération sur
- ce sujet dans le Conseil royal. &mdash; Le ministre des finances
- consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre
- l'armée française sur un pied convenable. &mdash; Grande satisfaction
- de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements
- de la France. &mdash; Pendant ce temps la lutte est toujours aussi
- vive à Vienne. &mdash; M. de Metternich obligé de se prêter à la
- tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son
- propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui
- livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère
- accepter. &mdash; Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il
- livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et
- concentre toutes ses forces sur la Vistule. &mdash; Irritation à
- Vienne, et v&oelig;u général de réunir le congrès au 1<sup>er</sup>
- novembre. &mdash; Violente altercation d'Alexandre avec M. de
- Metternich. &mdash; Réunion du congrès à l'époque annoncée. &mdash; Les
- huit signataires du traité de Paris, la France, l'Angleterre,
- l'Autriche, la Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la
- Suède, prennent l'initiative des convocations et des résolutions.
- &mdash; Division du congrès en comités. &mdash; Comité pour la vérification
- des pouvoirs. &mdash; Comité dit des <em>six</em>, composé de la France, de
- l'Espagne, de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la
- Prusse, pour les grandes affaires européennes. &mdash; Comités pour
- les affaires allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les
- affaires suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des
- fleuves, etc., etc. &mdash; Il est convenu que lorsque les principaux
- intéressés dans chaque question se seront abouchés au sein des
- comités, les <em>huit</em> interviendront pour achever de les mettre
- d'accord, et pour consacrer leurs résolutions. &mdash; Travail dans
- tous les comités. &mdash; Affaires italiennes. &mdash; Questions de la
- réunion de Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de
- Savoie. &mdash; Questions de Parme et de Naples. &mdash; Sages motifs de M.
- de Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur.
- &mdash; Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens
- et les nouveaux cantons. &mdash; L'influence de la France sur le
- canton aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques
- d'Uri, Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. &mdash;
- Tandis que les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une
- solution, celles de Saxe et de Pologne s'aggravent. &mdash; Efforts de
- lord Castlereagh pour détacher la Prusse de la Russie. &mdash;
- Alexandre s'en aperçoit, et provoque une explication de la part
- de Frédéric-Guillaume. &mdash; Les deux souverains après s'être
- expliqués, se jettent dans les bras l'un de l'autre, et se
- promettent d'être plus unis que jamais. &mdash; Proclamation du prince
- Repnin, gouverneur temporaire de la Saxe, qui annonce que ce
- royaume va passer sous la souveraineté du roi de Prusse, du
- consentement de l'Angleterre et de l'Autriche. &mdash; Violents
- démentis donnés par ces deux puissances. &mdash; En ce moment les
- instances des princes allemands auprès du Prince régent
- d'Angleterre font modifier les instructions de lord Castlereagh.
- &mdash; Celui-ci change de tactique, et s'unit à M. de Metternich pour
- défendre résolûment la Saxe et la Pologne. &mdash; Tendance des choses
- à la guerre. &mdash; Plan de campagne arrêté par le prince de
- Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France,
- sans lui rien dire. &mdash; Projet de faire entrer au printemps 200
- mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie,
- et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. &mdash; M. de
- Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il
- retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la
- Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des
- conditions exigées par l'Autriche. &mdash; Les Prussiens exaspérés
- veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir.
- &mdash; Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le
- czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti
- de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques
- sacrifices. &mdash; Il se décide en gardant toute la Pologne à
- abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait
- moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de
- s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la
- frontière russe en Gallicie. &mdash; D'après les conseils d'Alexandre
- la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. &mdash; Réplique de
- l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la
- Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre
- son état de 1805 serait rempli. &mdash; La Prusse entre dans ces
- calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu
- jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. &mdash;
- Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la
- France, après avoir voulu l'en exclure. &mdash; Les questions de
- quantité se débattent vivement dans cette commission. &mdash; La
- nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend
- à lord Castlereagh toute son énergie. &mdash; Une scène violente ayant
- eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh
- exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. &mdash; Ce dernier profite de
- l'occasion et offre au ministre britannique une alliance
- offensive et défensive. &mdash; Convention du 3 janvier 1815 par
- laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et
- promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire
- triompher leur politique. &mdash; Triste condition imposée à M. de
- Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du
- traité de Paris. &mdash; Envoi d'un général français pour la
- discussion du plan de campagne. &mdash; La convention du 3 janvier,
- tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre,
- aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. &mdash;
- Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à
- l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre
- eux, se décident à transiger. &mdash; On enlève à la Saxe la moitié de
- son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à
- la Prusse. &mdash; Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui
- est définitivement laissée à là Saxe. &mdash; Le roi Frédéric-Auguste
- mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. &mdash; La grande
- question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh
- étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. &mdash;
- Solution des questions pendantes. &mdash; Constitution définitive du
- royaume des Pays-Bas. &mdash; Rétablissement des maisons de
- Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. &mdash; Ces maisons abandonnent la
- Westphalie à la Prusse moyennant échange. &mdash; Travail de la Prusse
- pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au
- Niémen. &mdash; Conduite injuste envers le Danemark. &mdash; Le Luxembourg
- échoit au royaume des Pays-Bas. &mdash; Mayence devient place
- fédérale. &mdash; La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché
- de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à
- l'Autriche. &mdash; Constitution germanique. &mdash; L'Autriche refuse la
- couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la
- diète. &mdash; Organisation de la diète fédérale. &mdash; Solution des
- difficultés en Suisse due surtout à la France. &mdash; Les nouveaux
- cantons conservent leur existence en payant une indemnité
- pécuniaire. &mdash; Berne obtient une indemnité territoriale dans le
- Porentruy et l'évêché de Bâle. &mdash; La constitution suisse prise
- presque en entier dans l'acte de médiation. &mdash; Difficultés de la
- question italienne. &mdash; M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour
- prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est
- menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples.
- &mdash; Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en
- adressant une sommation imprudente au congrès. &mdash; L'Autriche
- répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150
- mille hommes en Italie. &mdash; Résolution générale d'en finir avec
- Murat. &mdash; Difficultés de l'affaire de Parme. &mdash; On voudrait sur
- la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine
- d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques.
- &mdash; Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la
- tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. &mdash; Lord
- Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier
- à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII,
- pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la
- reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. &mdash; Il
- est décidé que les Légations seront rendues au Pape. &mdash;
- Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des
- fleuves navigables. &mdash; Toutes les questions étant résolues en
- février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs
- ministres le soin de la rédaction. &mdash; On décide qu'il y aura un
- instrument général, signé par les huit puissances qui ont été
- parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions
- d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités
- particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne
- spécialement. &mdash; Au moment de se séparer, la nouvelle du
- débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits.
- &mdash; On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle
- crise. &mdash; Tous les arrangements européens précédemment adoptés,
- sont maintenus. &mdash; Caractère véritable du congrès de Vienne, et
- jugement qu'on peut porter sur son &oelig;uvre, qui, sauf quelques
- changements, a duré près d'un demi-siècle. 396 à 644
-<span class="ralign"><a href="#page396">396 à 644</a></span></p>
-</div>
-
-<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DIX-HUITIÈME VOLUME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2>Notes</h2>
-
-<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
-<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Napoléon qui n'avait appris que les commencements de la
-campagne de Belgique, et qui avait connu seulement la retraite de
-Bruxelles sur Lille, s'était plaint souvent dans sa correspondance du
-général Maison. Il en aurait parlé autrement s'il avait eu le temps
-d'apprécier la partie importante de cette campagne, qui, à cette
-époque, excita l'admiration de tous les militaires.</p>
-
-<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: C'est le propre récit de M. de Vitrolles, ami dévoué du
-Prince.</p>
-
-<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: M. de Vitrolles, témoin oculaire, et tenant la plume, dit
-qu'il ne fut pas fait une seule observation dans le conseil royal.</p>
-
-<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand, qui
-en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec des couleurs
-fort exagérées l'attitude de la garde. D'après les témoins les plus
-vrais, son attitude fut exactement celle que nous tâchons de retracer
-ici, c'est-à-dire froide et soumise.</p>
-
-<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les
-propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses Mémoires
-manuscrits.</p>
-
-<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
-<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de
-procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct, à peine
-rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore aux archives de
-l'État, et de tous les documents le plus curieux peut-être de ceux qui
-restent sur le gouvernement de la première Restauration.</p>
-
-<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après les
-rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de Louis XVIII.</p>
-
-<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: C'est une idée généralement admise qu'un soldat coûte en
-France 1,000 francs, et que cent mille soldats coûtent cent millions.
-Cela est inexact. On a conclu ce chiffre de notre état militaire dans
-la première moitié de ce siècle, parce qu'on entretenait à peu près
-300 mille hommes avec un budget de 300 millions. Mais c'est en y
-comprenant la dépense de tout l'établissement militaire, c'est-à-dire
-des places fortes, du matériel, des états-majors, des cadres, des
-invalides, de la gendarmerie, c'est en répartissant toute cette
-dépense sur chaque tête de soldat, qu'on trouve 1,000 francs pour
-chacun. Si, au contraire, il s'agit seulement d'un homme à introduire
-dans les cadres existants et payés, les frais du matériel, des
-états-majors étant soldés et ne devant pas s'en accroître, l'homme
-alors est loin de coûter 1,000 francs. Il coûtait il y a quinze ou
-dix-huit ans, environ 400 francs en temps de paix. Sur ce pied 100
-mille hommes à retirer du congé pour les verser dans les cadres, sans
-ajouter à ces cadres, devaient donc coûter 40 millions et non pas
-100.</p>
-
-<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: On a nié quelquefois que les choses fussent poussées
-aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux. Il n'y a qu'à lire
-les rapports de police adressés à Louis XVIII et la correspondance
-relative aux affaires ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a
-rien que de rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons
-ici.</p>
-
-<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Né et élevé à Marseille, j'ai ce spectacle présent
-encore à mes yeux, et il me semble voir cette suite de vaisseaux
-immobiles, rangés sur plusieurs lignes, depuis ce qu'on appelle la
-place de la Cannebière jusqu'au fort Saint-Jean. Enfant alors, et
-conduit souvent sur ces quais, j'avais pris l'habitude de remarquer
-ces bâtiments, je savais leur nom, je me rappelais leur figure, comme
-les maisons d'une rue qu'on est habitué à fréquenter, et jamais je
-n'en ai vu un seul déplacé pendant les dernières années de l'Empire.
-Aussi sa chute fut-elle l'occasion d'une joie dont je n'ai jamais été
-témoin en aucun autre temps ni en aucune autre circonstance.</p>
-
-<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
-<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Les vestiges qui restent des délibérations du Conseil
-prouvent que cette question ne fut pas même posée.</p>
-
-<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Un témoin des plus dignes de foi, par son caractère
-respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu dans les mains de
-madame la maréchale Ney une lettre de son mari, écrite de
-Lons-le-Saulnier, le jour même où il abandonnait la cause des Bourbons
-pour celle de Napoléon, et dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon
-amie, tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries....&mdash;</p>
-
-<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports de
-police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de novembre fut
-un mois de folles alarmes, ce qui amena le changement ministériel que
-nous allons raconter.</p>
-
-<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Il n'existe peut-être pas un sujet, dans toute
-l'histoire de notre siècle, sur lequel les historiens étrangers ou
-français aient été plus mal informés que sur le congrès de Vienne, et
-il n'y en a pas de plus important, puisque c'est dans ce congrès que
-s'est constituée l'Europe moderne, et qu'a été fixé un état de choses
-qui a duré déjà près de cinquante années. J'écris en ayant sous les
-yeux les documents les plus authentiques, soit étrangers, soit
-français, et notamment la correspondance secrète de M. de Talleyrand
-avec Louis XVIII, et de Louis XVIII avec M. de Talleyrand. C'est dans
-celle-là que la partie anecdotique et personnelle de cette grande
-scène se trouve rapportée, avec tous les détails qui pouvaient
-intéresser un roi spirituel, malicieux, aimant le scandale, et n'ayant
-presque aucun préjugé, si ce n'est celui de son origine à laquelle il
-ne trouvait rien d'égal sur la terre. M. de Talleyrand fournissait les
-matériaux de cette correspondance à M. de la Besnardière qui la
-rédigeait, puis il la recopiait de sa main. Le Roi répondait le plus
-souvent lui-même, ou par M. de Blacas. Quant aux affaires proprement
-dites, M. le duc de Dalberg les traitait dans une correspondance
-spéciale avec le cabinet, que M. de Jaucourt dirigeait en l'absence de
-M. de Talleyrand. Celle-ci moins piquante, mais plus sérieuse, ne
-laisse rien à désirer sous le rapport des affaires elles-mêmes, qui
-s'y trouvent exposées avec une netteté, une précision et une
-connaissance des choses remarquables, mais toujours, bien entendu, du
-point de vue auquel la légation française s'était placée. Je ne puis
-citer les documents étrangers auxquels j'ai puisé, mais ils sont
-également authentiques, et m'autorisent à considérer comme vrai et
-complet le récit qu'on va lire.</p>
-
-<p class="p4 center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
-
-<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (18/20) ***</div>
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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-</div>
-
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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