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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20) - faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française' - -Author: Adolphe Thiers - -Release Date: August 4, 2021 [eBook #65990] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and - the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE -L'EMPIRE (18/20) *** - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - - - -TOME XVIII - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 3 décembre 1860. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - - - -FAISANT SUITE - -À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - -PAR M. A. THIERS - - - - -TOME DIX-HUITIÈME - - - - - PARIS - PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 60, RUE RICHELIEU - 1860 - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME. - -RESTAURATION DES BOURBONS. - - Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses - parties de l'Europe. -- Campagne du général Maison en Flandre, et - défense d'Anvers par le général Carnot. -- Reddition d'Anvers, et - conditions de cette reddition. -- La désertion s'introduit parmi - les troupes françaises. -- Fermeté du général Maison en présence - d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. -- Longue et - mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. -- Conditions - auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un - riche matériel. -- Noble conduite du prince Eugène en Italie. -- - L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. -- - Événements aux Pyrénées. -- Les nouvelles de Paris étant arrivées - trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les - Français en viennent aux mains une dernière fois. -- Sanglante - bataille de Toulouse. -- Armistice sur toutes les frontières. -- - Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. -- Question - de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume. - -- Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général - qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la - Constitution. -- Irritation de M. le comte d'Artois et de ses - amis. -- Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est - adopté. -- Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte - d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration - par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet - l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale. - -- Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. -- Le - gouvernement provisoire converti en conseil du Prince. -- - Composition du ministère. -- Envoi de commissaires - extraordinaires dans les diverses parties de la France. -- - Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on - s'efforce de leur procurer. -- Nouveaux cantonnements assignés - aux armées françaises. -- La conscription de 1815 libérée. -- - Mesures financières de M. Louis. -- Sa ferme résolution de payer - toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et - spécialement les droits réunis. -- Rapidité avec laquelle le - crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce - ministre et de la paix. -- Changements transitoires apportés à - nos tarifs commerciaux. -- La souffrance des provinces occupées - va croissant. -- On entame précipitamment une négociation pour - obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. -- - On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans - provoquer une demande semblable à l'égard des provinces - étrangères occupées par nos troupes. -- Dans l'impossibilité de - refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril - à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons, - Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus - importantes de l'Europe. -- On ne s'aperçoit pas d'abord de - l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet - d'amers reproches. -- Mouvement rapide qui s'opère dans les - esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. -- La masse de - la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se - donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti - royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et - provoquent de la part des uns et des autres de vives - récriminations. -- M. le comte d'Artois commet certaines - imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte - arrivée du Roi. -- Divers messages adressés à Louis XVIII, et - peinture qu'on lui fait de l'état de la France. -- Sur ce qu'on - lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas - indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine - lentement vers la France. -- Son séjour à Londres. -- - Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. -- - Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est - à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. -- Débarquement de - Louis XVIII à Calais. -- Son voyage à travers les départements du - nord, et son arrivée à Compiègne. -- Empressements dont il est - l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait - l'accueil le plus flatteur. -- Impatience qu'on a de le - connaître. -- Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et - différences remarquables entre les deux frères. -- Entrevue de M. - de Talleyrand avec le Roi. -- Soins de ce dernier à éluder tous - les engagements. -- Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne, - et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils. - -- Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution, - même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de - maintenir entier le principe de son autorité. -- Il est convenu - qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une - déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, - et destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale. - -- Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2 - mai 1814. -- Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. -- La - population parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. -- - Louis XVIII se saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal. - -- Première séance de ce conseil, dans laquelle on touche - sommairement à toutes les questions. -- Vues générales sur - l'armée, la marine, les finances. -- M. Louis persiste dans ses - deux principes: respect des dettes contractées, et maintien des - impôts nécessaires. -- Proclamation royale relativement aux - droits réunis. -- Ajournement de la question de la conscription. - -- Louis XVIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison - militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. -- - Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente - résolution. -- Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances - des provinces occupées. -- On s'aperçoit que la convention du 23 - avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour - le départ des armées coalisées. -- Les monarques alliés - promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis - XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales - de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. -- - Impatience de conclure la paix. -- M. de Talleyrand reçoit - mission de la négocier. -- Nouvelle faute de précipitation - semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23 - avril. -- Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé - qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances, - parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de - l'appui. -- M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt - qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la - France, et à remettre la solution des questions européennes au - congrès général qui doit se réunir à Vienne. -- Le gouvernement - royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se - faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure - immédiatement. -- Le retour aux frontières de 1790 posé en - principe irrévocable. -- Cette frontière adoptée, avec quelques - additions. -- L'île de France exceptée de la restitution de nos - colonies. -- Noble résistance du Roi à toute contribution de - guerre. -- Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le - gouvernement déploient en cette circonstance. -- Conservation des - musées. -- Traité de Paris du 30 mai 1814. -- Tandis qu'on - négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. -- Le Roi - ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare - avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. -- Ses vues - libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes - subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution - émanera exclusivement de l'autorité royale. -- Diverses questions - élevées. -- Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel - il tient étant accordé. -- Le projet de Constitution soumis à - deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. -- - Titre de CHARTE CONSTITUTIONNELLE donné à la nouvelle - Constitution. -- Les souverains étrangers ne voulant pas quitter - Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen, - on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la - Charte. -- Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette - séance. -- Proclamation de la Charte, départ des souverains - étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons. - - -[Date en marge: Avril 1814.] - -[En marge: Dernières opérations des troupes françaises répandues en -Europe.] - -Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait débarrassé les Bourbons -de la présence d'un redoutable ennemi, qui, bien qu'abattu, effrayait -encore les puissances victorieuses. Mais si la tête avait été enlevée -au monstre, ainsi qu'on appelait alors le gouvernement impérial, le -corps restait, et ses fragments épars agitaient l'Europe de leurs -mouvements convulsifs. De nombreux détachements de troupes, qui -n'avaient point encore reçu les nouvelles de Paris ou qui refusaient -d'y croire, se trouvaient répandus en Flandre, en Hollande, en -Westphalie, en Italie, en Dauphiné, en Languedoc, en Espagne. Le -premier soin du gouvernement provisoire avait été de leur dépêcher des -agents pour les informer de l'entrée des coalisés dans Paris, de -l'abdication de Napoléon, et du rétablissement des Bourbons sur le -trône de France. On attendait leurs réponses avec une certaine -anxiété, car le gouvernement provisoire n'aurait pas voulu ordonner, -et les alliés n'auraient pas voulu être obligés d'exécuter des siéges -tels que ceux de Strasbourg, de Mayence, de Lille, d'Anvers, de -Flessingue, du Texel, de Hambourg, de Magdebourg, de Wurzbourg, de -Palma-Nova, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, de Gênes, de Lérida, -de Tortose, etc... Ce ne fut pas en effet sans peine qu'on fit -entendre la voix de la raison aux vieux soldats qui gardaient ces -postes lointains, et à la tête desquels Napoléon avait placé des chefs -énergiques, dévoués à sa cause et à celle de la France. Leurs derniers -actes en 1814 méritent l'attention de l'histoire, et caractérisent -parfaitement la situation que laissait Napoléon, et que venaient -recueillir les Bourbons. Nous allons les retracer rapidement. - -[En marge: Défense d'Anvers par le général Carnot.] - -L'illustre Carnot défendait Anvers, tandis que le brave et habile -général Maison remplissait de son activité et de son audace l'étendue -de pays comprise entre Anvers, Lille et Valenciennes. On se souvient -sans doute que Carnot, resté volontairement étranger à l'Empire et à -l'Empereur, dès qu'il avait vu nos frontières envahies, avait discerné -avec son coeur plus encore qu'avec son esprit le danger qui menaçait -la cause de la révolution et de la France, et avait écrit à Napoléon -pour lui offrir _son bras sexagénaire_, disait-il, non comme secours, -mais comme exemple. Napoléon avait dignement accueilli cette offre -patriotique, et avait confié à Carnot la tâche dont il était le plus -capable, celle de défendre Anvers, Anvers la plus magnifique création -de l'Empire, le dépôt de nos richesses maritimes, le boulevard de -notre frontière sur l'Escaut. Carnot avait établi l'ordre dans la -place, inspiré à la garnison un sentiment de dévouement absolu, et ôté -à l'ennemi tout espoir d'enlever autrement que par un siége régulier -et fort long cet objet de toutes les haines de l'Angleterre. Restait -aux assiégeants le moyen barbare du bombardement. Carnot, de concert -avec l'amiral Missiessy, s'y était préparé. On avait couvert l'escadre -de terre et de fumier, blindé les magasins et les ouvrages les plus -menacés, puis, avec une impassibilité héroïque, on avait supporté -pendant plusieurs jours une pluie continue de bombes et d'obus, en -ayant soin d'éteindre à l'instant même les flammes qui s'élevaient çà -et là. Les assaillants, après avoir épuisé leurs munitions, s'étaient -vus réduits à un simple blocus, et Carnot, muni de vivres suffisants, -leur avait montré clairement qu'on ne lasserait pas plus sa patience -que son courage. - -Les troupes actives enfermées dans Anvers par le mouvement des armées -envahissantes faisaient faute au général Maison, qui n'avait pas plus -de 6 mille hommes pour occuper la Flandre. Dans le nombre des troupes -demeurées à Anvers était comprise une excellente division de jeune -garde, forte de quatre mille hommes et de quelques centaines de -chevaux, laquelle eût été d'un grand secours pour la défense de la -frontière. Aussi Carnot et Maison s'étudiaient-ils à trouver, l'un le -moyen de s'en priver, l'autre le moyen de la rallier à lui à travers -une nuée d'ennemis. - -[En marge: Campagne du général Maison en Flandre.] - -Le général Maison après avoir jeté à la hâte quelques bataillons de -dépôt et quelques vivres dans les places de Berg-op-Zoom, d'Ostende, -de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge, de Condé, de Lille, -courait avec cinq à six mille hommes de l'une à l'autre de ces places, -dégageant tantôt celle-ci, tantôt celle-là, détruisant de temps en -temps de gros détachements ennemis, et occupant par une guerre -d'embuscades le prince de Saxe-Weimar, qui, avec quarante à cinquante -mille hommes, n'était pas parvenu à nous déloger du labyrinthe de nos -forteresses[1]. Tandis que le général Maison exécutait ainsi de -véritables prodiges de hardiesse et d'activité, plusieurs de nos -commandants se couvraient de gloire, en résistant avec une poignée -d'hommes à des attaques formidables. Le général Bizanet, réduit à -défendre avec 2,700 hommes la place de Berg-op-Zoom, qui aurait exigé -une garnison de douze mille hommes, n'avait pu empêcher les soldats de -Graham, favorisés par un mouvement populaire, de s'élancer à -l'escalade, et d'entrer victorieux dans la ville. Mais, sans se -troubler, il avait fondu sur les colonnes anglaises, les avait -culbutées l'une après l'autre, leur avait tué 1500 hommes, et leur en -avait pris 2,500. Le prince de Saxe-Weimar ayant fait une semblable -tentative sur Maubeuge, défendue par le colonel d'artillerie Schouller -à la tête d'un millier de gardes nationaux et de douaniers, avait vu -son artillerie démontée, ses soldats rejetés hors des ouvrages, et son -entreprise déjouée de la manière la plus humiliante. - - [Note 1: Napoléon qui n'avait appris que les commencements - de la campagne de Belgique, et qui avait connu seulement la - retraite de Bruxelles sur Lille, s'était plaint souvent dans - sa correspondance du général Maison. Il en aurait parlé - autrement s'il avait eu le temps d'apprécier la partie - importante de cette campagne, qui, à cette époque, excita - l'admiration de tous les militaires.] - -[En marge: Belle opération de ce général pour tirer d'Anvers la -division Roguet.] - -[En marge: L'armée de Flandre, en apprenant les événements de Paris, -accepte le gouvernement des Bourbons.] - -[En marge: La désertion s'introduit dans les rangs de l'armée.] - -[En marge: Efforts du général Maison pour arrêter un mal qui menace -l'armée de dissolution.] - -Le général Maison qui cherchait le moyen d'attirer à lui la division -Roguet, saisit l'occasion que lui offrait la tentative manquée contre -Maubeuge, pour se porter sur Anvers à travers les masses ennemies. -Réunissant les deux divisions Barrois et Solignac fortes de 6 mille -fantassins, la division de cavalerie Castex comprenant 1100 chevaux, -il sortit de Lille sous le prétexte d'aller au secours de Maubeuge, -culbuta les détachements qui occupaient Courtray, feignit de les -poursuivre sur Oudenarde et Bruxelles, puis se dirigea brusquement sur -Gand qu'il enleva, et s'arrêta en avant de cette ville pour attendre -le général Roguet qu'il avait fait prévenir de son approche. Carnot, -informé à temps, fit sortir d'Anvers la division Roguet, laquelle -rejoignit le général Maison à Gand, et lui amena près de cinq mille -hommes de toutes armes. Le général Maison disposant alors de douze -mille combattants, vit les nombreuses colonnes de l'ennemi se -détourner du blocus des places pour marcher sur lui, et notamment le -prince de Saxe-Weimar qui s'apprêtait à lui fermer la retraite avec -une masse de trente mille hommes. Il ne perdit pas un instant, revint -sur Courtray, passa sur le corps de Thielmann, auquel il tua ou prit -environ 1,200 hommes, et à la suite d'une expédition de six jours -rentra victorieux dans Lille, après s'être formé une petite armée, -toute pleine de son esprit, et prête à recommencer les courses qui lui -avaient si bien réussi. C'est dans cette position que le général -Maison reçut les nouvelles de Paris, mandées officiellement par le -gouvernement provisoire. Ce général, ancien aide de camp de -Bernadotte, vieux soldat de l'armée du Rhin, avait peu d'attachement -pour Napoléon; mais exempt d'intrigue, bien que fort actif de -caractère et d'esprit, il était incapable de se prêter à de sourdes -menées. Aussi, quoique entouré par les agents de Bernadotte, il les -écarta en menaçant de les faire fusiller s'ils revenaient. Cependant -le destin ayant prononcé, il accepta ses arrêts, fit connaître à ses -troupes les événements désormais irrésistibles qui s'étaient accomplis -en France, et leur proposa d'y adhérer. Ses généraux partagèrent -unanimement son avis, mais ce ne fut bientôt qu'un cri dans les rangs -inférieurs de l'armée contre les traîtres qui, disait-on, avaient -livré la capitale. Les soldats ne pouvaient se persuader que Paris eût -succombé naturellement, par le seul effet des événements de la guerre, -et la nouvelle vaguement répandue d'une grande défection venait encore -exciter leur folle défiance. Ils étaient persuadés que la France et -Napoléon avaient été les victimes de la trahison la plus noire. Les -vieux soldats par colère, les nouveaux par indiscipline, s'ameutèrent, -en disant qu'il fallait quitter des drapeaux souillés par la trahison. -Ce mot imprudent: _Plus de conscription, plus de droits réunis_, -prononcé par M. le comte d'Artois, avait pénétré jusqu'au fond des -provinces.--Allons-nous-en, rentrons chez nous, était le langage qu'on -entendait dans la bouche de tous les soldats. On vit en effet des -centaines d'hommes quitter les drapeaux en quelques heures. Le général -Maison sentait que, quel que fût le gouvernement, il fallait une -armée. Il assembla ses soldats, qui d'abord parurent sensibles à ses -énergiques représentations, mais qui bientôt recommencèrent à s'en -aller par bandes. Alors il convoqua ses officiers, et fit appel à leur -patriotisme. Ceux-ci entendirent sa voix, et s'adressant à leur tour -aux sous-officiers et aux vieux soldats, parvinrent à s'en faire -écouter. On forma ainsi un noyau d'hommes fidèles, et avec leur -secours le général Maison braquant son artillerie aux principales -portes de Lille, annonça qu'il tirerait à mitraille sur la première -bande qui se présenterait pour déserter. Cette démonstration -vigoureuse imposa aux mutins, qui rentrèrent dans l'ordre. L'armée de -Flandre avait perdu environ deux mille hommes sur douze mille, mais le -reste était ferme, et on pouvait y compter. - -L'exemple donné par le général Maison était nécessaire, car la -désertion devenait une sorte de contagion. Profitant de l'irritation -des anciens soldats contre ce qu'ils appelaient les traîtres, et -cherchant à l'augmenter pour en profiter, les conscrits s'en allaient -en masse, en disant qu'on n'avait plus rien à faire au drapeau, et -finissaient par entraîner leurs vieux camarades, qui commençaient à -être atteints du désir de revoir leur village. Dans la grande armée -que Napoléon avait laissée à Fontainebleau, cette contagion de -désertion s'était propagée d'une manière désastreuse, et on courait le -risque de se trouver sans autres soldats que les soldats étrangers, ce -qui était une déplorable situation pour traiter de la paix. Beaucoup -de gens autour de M. le comte d'Artois regardaient la dispersion des -troupes impériales comme un bonheur, mais les maréchaux lui firent -sentir le danger de n'avoir bientôt plus de force publique. Marmont, -le principal auteur de cette débandade, voulant faire excuser sa -conduite par son zèle pour les intérêts de l'armée, se montra des plus -ardents à adresser au gouvernement d'utiles représentations, et on -décida M. le comte d'Artois à une manifestation significative. Il -écrivit en effet au général Maison une lettre qu'on publia à l'instant -même, et dans laquelle le remerciant de sa noble conduite, il lui -annonçait qu'il allait la signaler à Louis XVIII comme un titre à -l'estime et à la confiance du souverain. - -[En marge: Reddition d'Anvers.] - -Tandis que l'armée de Flandre se ralliait ainsi au nouveau -gouvernement, Carnot, quelque répugnance qu'il éprouvât pour les -Bourbons, ne pouvait tenir que la conduite d'un bon citoyen. Il -sentait qu'il fallait subir la loi des événements, et accepter les -Bourbons, puisque leur gouvernement était le seul possible. Mais les -Bourbons acceptés et reconnus, il restait les devoirs envers la -France, et de ce qu'on ouvrait les portes d'Anvers aux envoyés de -l'ancienne dynastie, ce n'était pas une raison pour les livrer à -l'ennemi. Bernadotte s'étant adressé à Carnot pour lui faire part des -événements de Paris, et l'engager à rendre Anvers aux alliés, Carnot -répondit que les faits n'étaient pas encore assez démontrés pour que -le fidèle commandant d'une ville assiégée dût les considérer comme -certains, et que du reste en les tenant pour vrais, il ne remettrait -les clefs de la place dont il était dépositaire qu'aux envoyés du Roi -de France. Quelques jours s'étant écoulés, et les événements ne -présentant plus de doute, Carnot en donna connaissance à la garnison, -lui fit prendre la cocarde blanche, et continua de tenir ses portes -fermées jusqu'à la réception des ordres de Louis XVIII. - -[En marge: Établissement du maréchal Davout à Hambourg.] - -Pendant que les généraux français placés sur l'Escaut et sur le Rhin -se distinguaient par une conduite aussi sage que patriotique, un -homme de guerre illustre s'honorait en Westphalie par des prodiges de -constance et de fermeté, afin de conserver intact le dépôt qui lui -était confié. On doit se rappeler comment le maréchal Davout s'était -trouvé investi dans Hambourg, à la tête du corps d'armée qu'il -commandait. Chargé de ramener à la soumission les provinces insurgées -du nord de l'Allemagne, et d'assurer la défense de l'Elbe, il n'avait -exercé contre les personnes aucune des rigueurs prescrites par -Napoléon, s'était borné à convertir les peines encourues en -contributions de guerre, avait envoyé à la grande armée sous Dresde -les ressources en vivres et argent dont elle avait vécu, et, après la -désastreuse bataille de Leipzig, ne voyant venir à lui ni la garnison -de Dresde, ni aucune autre, s'était solidement établi dans Hambourg, -déterminé à s'y défendre contre les soldats de toute l'Europe, et à -sauvegarder ce poste important, qui était un précieux objet de -compensation dans les négociations de la paix future, le lien avec le -Danemark, et le dépôt d'un immense matériel créé par la France. - -[En marge: Mesures qu'il prend pour s'y maintenir, malgré tous les -efforts des armées européennes.] - -Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le mois de -novembre privé de toute communication avec la France, le maréchal -Davout était demeuré inébranlable, résolu à tenir, tant qu'il aurait -des soldats, des munitions et des vivres. Vers la fin de novembre une -communication obscure, moitié en lettres ordinaires, moitié en -chiffres, lui avait prescrit d'aller au secours de la Hollande, s'il -le pouvait, sinon de rester à Hambourg, d'y garder cette place, et -d'y occuper le plus d'ennemis qu'il pourrait. Toutes les routes de la -Hollande et de la France étant interceptées, c'est le dernier parti -qu'il avait pris. - -[En marge: Sept à huit mille Russes succombent devant Hambourg sans -pouvoir l'enlever.] - -Le maréchal avait près de 40 mille hommes de toutes armes, devenus -dans ses mains des soldats excellents, mais desquels il fallait -défalquer sept à huit mille malades. Il s'était procuré des munitions -de bouche et de guerre, et, conformément aux ordres de Napoléon, il -avait, au moyen d'ouvrages en terre, de palissades, de bastions -rapidement restaurés, embrassé Hambourg, Harbourg et les îles de -l'Elbe dans un vaste système de défense, où il aurait fallu cent mille -hommes et d'habiles ingénieurs pour le forcer. Ne reculant point -devant le mal nécessaire, mais n'allant jamais au delà, il avait -ajourné jusqu'à l'investissement de la place la destruction des -bâtiments nuisibles à la défense, avait averti les habitants de la -terrible lutte qu'il s'apprêtait à soutenir, les avait invités à se -pourvoir de vivres, et leur avait annoncé que toute famille dépourvue -de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de Hambourg. -L'ennemi s'étant enfin montré, il avait fait évaluer les maisons à -démolir, les avait immédiatement sacrifiées à la sûreté de la place, -et de plus avait renvoyé vingt mille habitants sur quatre-vingt mille, -pour ne s'être pas munis de vivres. Du reste ces malheureux n'avaient -qu'une porte à franchir pour se trouver dans Altona, ville danoise et -neutre, à moitié hambourgeoise, où de nombreux secours leur étaient -assurés. Le maréchal s'était ensuite mis en défense, et dans divers -combats avait tué sept à huit mille hommes au général Benningsen, qui -avait fini par le laisser en repos. Il avait passé ainsi tout l'hiver -de 1813 à 1814, n'ayant aucune nouvelle du gouvernement français, mais -en recevant de nombreuses par l'ennemi, les unes fausses, les autres -vraies et désastreuses, ne tenant compte ni des unes ni des autres, et -résolu à résister jusqu'à ce que l'Europe se tournât tout entière -contre lui pour l'accabler. - -[En marge: Le maréchal Davout s'empare des fonds de la banque de -Hambourg pour payer les frais de la défense.] - -Toujours rigoureux, mais exact et probe, il avait résolu de payer les -vivres qu'il prenait, les travaux qu'il ordonnait, les démolitions -qu'il faisait exécuter, et de les payer sur la contribution de guerre -à laquelle la ville de Hambourg avait été condamnée pour sa rébellion -de 1813. Ayant la force en main, il aurait pu sans doute, à l'exemple -de tant d'autres commandants de places assiégées, se dispenser de -payer les dommages qu'il causait en prenant des vivres, en abattant -des maisons, en requérant des bras. Quelques individus auraient ainsi -supporté pour tous les malheurs de la guerre. Mais il répugnait à sa -probité de faire peser sur quelques-uns des charges qui devaient être -le fardeau de tous, et une contribution de guerre ayant été -régulièrement frappée l'année précédente, il trouvait plus juste de -l'employer à dédommager ceux dont on prenait les bras ou le bien. Les -Hambourgeois refusant d'acquitter la contribution de guerre depuis les -revers de l'armée française, il assembla le commerce, lui déclara -qu'il avait besoin de fonds pour acquitter les services exigés des -habitants, et que si on ne payait pas ce qu'on devait, il s'emparerait -des valeurs métalliques de la Banque sur laquelle étaient tirées les -traites représentatives de la contribution de guerre. Cette -déclaration n'ayant point reçu de réponse, il tint parole, prit la -réserve de la Banque sur procès-verbal en règle, consacra les 13 -millions qu'il y trouva à tous les services publics, sans en détourner -un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque, et continua de se -maintenir avec une ténacité indomptable au milieu des boulets de -l'ennemi et des calomnies des Hambourgeois, qui s'indignaient contre -ce qu'ils appelaient les crimes des Français, oubliant ce que -faisaient en Portugal les Anglais qui brûlaient les moissons, les -arbres, les maisons, et forçaient les Portugais, sous peine de mort, à -les brûler eux-mêmes. - -[En marge: Négociations entamées pour amener la reddition de Hambourg, -en faisant connaître au maréchal Davout la révolution opérée à Paris.] - -[En marge: Le maréchal ne se rend qu'à un ordre du nouveau -gouvernement français.] - -Dans cette formidable attitude, le maréchal Davout, assailli par les -armées russes et allemandes, tint huit mois entiers sans recevoir ni -un ordre ni une nouvelle de son pays. Vers les premiers jours d'avril -le général Benningsen lui fit savoir par l'intermédiaire des Danois -les événements de Paris, et le somma d'ouvrir ses portes. Le maréchal -répondit par l'article du décret relatif aux places assiégées, article -qui défend de croire aux bruits répandus par l'ennemi, et ajouta que -son souverain pouvait avoir essuyé des revers, mais que les revers ne -dégageaient pas un homme d'honneur de ses devoirs. Le général -Benningsen ordonna alors une nouvelle attaque, qui fut exécutée au nom -des Bourbons et avec le drapeau blanc. Le maréchal tira sur le drapeau -blanc comme sur le drapeau russe, et culbuta les assaillants après -leur avoir fait essuyer une perte considérable. Battu, le général -Benningsen eut de nouveau recours aux négociations, toujours par -l'intermédiaire des Danois, nos anciens alliés. Le maréchal ne refusa -pas de s'y prêter, et offrit d'envoyer le général Delcambre en France, -pour aller y chercher des nouvelles authentiques, promettant de les -tenir pour vraies, et de s'y conformer lorsqu'elles proviendraient -d'une source française. Le général Benningsen y consentit, mais à -condition qu'on lui livrerait un des ouvrages importants de Hambourg. -Le maréchal s'y refusa de nouveau. Enfin un envoyé appartenant à sa -famille étant arrivé avec des communications officielles du -gouvernement provisoire, il assembla le 28 avril son armée qui était -encore de 30 mille hommes valides, bien armés, bien vêtus, bien -disposés, lui annonça la restauration des Bourbons, lui fit prendre la -cocarde blanche, et lui déclara, ce qui fut approuvé et applaudi, -qu'il ne rendrait la place que sur un ordre de Louis XVIII. Le -maréchal Davout, par cette défense mémorable, avait conservé à nos -négociateurs un précieux objet de compensation, et il avait sauvé à la -France trente mille hommes, un immense matériel, et l'honneur du -drapeau. Les calomnies que des intéressés allaient répandre dans toute -l'Europe, et notamment en France, ne pouvaient obscurcir de tels -services. En tout cas, c'est à l'histoire à les consacrer dans son -impartiale justice. - -[En marge: Résistance du prince Eugène en Italie.] - -[En marge: Ce prince ne se rend qu'après la certitude acquise des -événements de Paris.] - -En Italie, le prince Eugène avait vaillamment tenu tête au maréchal -Bellegarde, et persisté à refuser toutes les propositions que lui -faisaient parvenir les puissances alliées par le roi de Bavière, son -beau-père. Napoléon, comme on l'a vu, après lui avoir ordonné de -ramener l'armée en France, ordre qui, exécuté à temps, aurait pu -changer le destin de la guerre, lui avait malheureusement prescrit, -après les succès de Montmirail, de Champaubert, de Montereau, de -rester en Italie, et le prince s'y était maintenu avec succès jusqu'au -moment où Murat était venu le prendre à revers. Il avait alors détaché -la division Maucune pour arrêter les Napolitains au passage du Pô. Le -brave Maucune les avait en effet culbutés toutes les fois qu'ils -s'étaient présentés, seuls ou en compagnie des Autrichiens, et était -occupé à les contenir, lorsque la connaissance certaine des événements -de Paris parvint à Milan. Le prince Eugène consentit dès ce moment à -entrer en pourparlers avec le maréchal Bellegarde, et le 16 avril -signa un armistice dont les bases étaient les suivantes. Les troupes -françaises disséminées dans les diverses parties de l'Italie devaient -rentrer en France avec les honneurs de la guerre, et en emportant leur -matériel. L'armée italienne, sous les ordres du prince Eugène, devait -rester sur le Pô, et continuer de garder les places fortes jusqu'à ce -que les puissances alliées eussent décidé du sort de l'Italie. - -[En marge: Évacuation de l'Italie par les Français.] - -Après la signature de cet armistice, le noble prince devenu, grâce aux -événements extraordinaires du siècle, prince étranger, sans cesser -d'être soldat français, adressa de touchants adieux à l'armée dont il -allait se séparer pour toujours, et en reçut les témoignages les plus -expressifs d'attachement et de regret. L'armée française s'achemina -ensuite vers les Alpes sous les ordres du général Grenier, recueillant -en route les garnisons qui évacuaient les places d'Italie, et -éprouvant une patriotique tristesse en quittant cette contrée où elle -avait répandu tant de sang, acquis tant de gloire, et fondé si peu de -chose. - -[En marge: Reddition de Gênes.] - -À Gênes quelques mille conscrits sous les ordres du général Frezia, -avaient disputé la place aux Anglais, et au peuple génois lui-même qui -se flattait follement de recouvrer son indépendance en s'insurgeant -contre nous. Obligés de céder, ils abandonnaient également l'Italie en -longeant le pied des Alpes maritimes. - -En Dauphiné le maréchal Augereau, qui n'avait su défendre ni la -Franche-Comté, ni Lyon, ni sa dignité, s'était replié sur l'Isère, -pendant que le général Marchand, après avoir beaucoup mieux défendu -Genève et Chambéry, s'était retiré à Grenoble. La nouvelle de la -capitulation de Paris, bientôt parvenue dans cette partie de la -France, y avait fait cesser les hostilités en vertu d'un armistice -local. Il en devait être autrement au pied des Pyrénées, à cause de la -distance et des forces engagées, et même après que le canon s'était tu -partout, une sanglante bataille allait signaler dans cette région les -derniers jours de la guerre. - -[En marge: Le maréchal Suchet rentre en France, après avoir rendu -Ferdinand VII aux Espagnols, et se dispose à rejoindre le maréchal -Soult.] - -Le maréchal Suchet, comme on l'a vu, s'était privé de la meilleure -partie de son armée au profit d'Augereau qui n'en avait rien su faire. -Réduit à quelques mille hommes, il s'était tenu d'abord en avant de -Figuières, essayant de recouvrer ses garnisons de la Catalogne -moyennant la remise de Ferdinand VII qu'il offrait en échange. N'ayant -pu obtenir que les Espagnols écoutassent ses propositions, il avait -fini par se dessaisir de Ferdinand VII, sur l'ordre exprès de -Napoléon, et avait été obligé de s'en fier pour la fidèle exécution du -traité de Valençay à la parole peu sûre du nouveau roi d'Espagne, et à -la générosité des Espagnols fort altérée par la haine qu'ils nous -portaient. Le maréchal était ensuite rentré en France, décidé à -rejoindre le maréchal Soult, si les événements lui en laissaient le -temps et le moyen. - -[En marge: Retraite du maréchal Soult sur Toulouse.] - -Ce dernier après la bataille d'Orthez, à laquelle il n'avait manqué -qu'un peu de ténacité pour être une bataille gagnée, s'était retiré -sur Toulouse, se flattant d'attirer lord Wellington à sa suite, et de -couvrir ainsi Bordeaux par une simple manoeuvre. Lord Wellington ne -s'était guère soucié de suivre un adversaire qu'il était sûr de -retrouver, avait pris Bordeaux, ouvert cette ville aux Bourbons, et -cela fait, s'était remis à la poursuite du maréchal Soult, en -remontant la rive gauche de la Garonne. - -[En marge: Sa résolution de s'y défendre.] - -Le général anglais avait 60 mille hommes, parmi lesquels beaucoup -d'Espagnols et de Portugais animés par la victoire, et, sous -l'influence de l'exemple et du succès, s'approchant du mérite des -troupes anglaises quoique ne leur ressemblant en aucune manière. Le -maréchal Soult ne comptait que 36 mille soldats, mais de la première -qualité, et remplis en ce moment d'une véritable fureur patriotique. -Malheureusement le maréchal, affecté par les événements, n'avait plus -confiance ni en lui-même ni dans la fortune. Il s'était replié sur -Toulouse, et s'y était savamment fortifié. - -[En marge: Efforts du duc de Wellington pour franchir la Garonne.] - -Cette ville considérable, qui partage avec Bordeaux et Marseille -l'influence morale dans le midi de la France, était précieuse à -conserver sous tous les rapports, militaires et politiques. Elle est -située en entier, sauf le faubourg Saint-Cyprien, sur la rive droite -de la Garonne, et il fallait, pour qu'elle fût attaquée, que le -général anglais, opérant actuellement sur la rive gauche, exécutât -devant nous le passage d'une rivière forte et rapide. Circonspect dans -ses mouvements, ayant des soldats peu marcheurs, et chargé d'un -immense convoi de vivres, lord Wellington ne pouvait guère déjouer par -de promptes manoeuvres la vigilance d'un adversaire qui aurait voulu -l'empêcher de franchir la Garonne. Néanmoins le maréchal Soult, -mettant exclusivement sa confiance dans la position qu'il avait -choisie autour de Toulouse, ne songea point à lui disputer le passage -de la rivière qui les séparait, et lui laissa la liberté d'en -parcourir les bords au-dessous et au-dessus de Toulouse afin d'y jeter -un pont. Lord Wellington poussa ses recherches jusqu'au-dessus du -confluent de l'Ariége et de la Garonne, entra même à Cinte-Gabelle, -soit qu'il espérât trouver à cette hauteur un passage plus facile, -soit qu'il se flattât, en menaçant les communications du maréchal -Soult avec le maréchal Suchet, de décider les Français à quitter leur -position. Cependant lord Wellington se sentant un peu hasardé à cette -distance, redescendit le cours de la Garonne, et résolut de la -traverser au-dessous de Toulouse, c'est-à-dire à Grenade. - -[En marge: Il la passe à Grenade.] - -Le 4 avril, jour de la première abdication de Napoléon, le général -anglais réussit, malgré le courant, à jeter un pont de bateaux près de -Grenade, et transporta sur la rive droite le corps du maréchal -Béresford. Ce corps était à peine au delà de la Garonne, qu'une crue -subite et violente, comme on en voit souvent en cette saison, -assaillit le pont et l'eut bientôt emporté. Quinze mille Anglais, -composant la meilleure partie de l'armée ennemie, étaient donc livrés -à nos coups, et une fois détruits l'armée anglaise tout entière était -exposée à un véritable désastre. La cavalerie du général Soult, frère -du maréchal, fut témoin de cet heureux accident; le général comte -d'Erlon en eut aussi connaissance, et ils firent part, l'un et -l'autre, au général en chef de cette faveur inattendue de la fortune, -si rigoureuse pour nous depuis deux années. Le maréchal, déconcerté -par ses revers, ne voyant sa sûreté que dans la forte position -défensive de Toulouse, n'osa pas la quitter pour aller chercher les -Anglais, qu'il aurait pu atteindre en vingt-quatre heures et -précipiter dans la Garonne. Les Anglais restèrent quatre jours dans -cette fausse position, mais les eaux ayant baissé, lord Wellington -rétablit le passage, et réunit toutes ses forces sur la rive droite. -Le 9 il parut devant Toulouse, et résolut d'attaquer les Français le -lendemain, ayant soin de se faire suivre par son pont de bateaux à -mesure qu'il remontait le cours de la Garonne, pour s'assurer en cas -de revers un moyen de retraite. - -[En marge: Description de la position de Toulouse.] - -La position adoptée par le maréchal Soult présentait de grands -avantages. La Garonne qui descend d'abord perpendiculairement des -Pyrénées, tourne brusquement à droite en arrivant à Toulouse, et, -formant là un coude, coule ensuite presque parallèlement aux montagnes -jusqu'à la mer. Quoique l'ennemi ayant passé la Garonne, menaçât la -rive droite plus que la gauche, le maréchal Soult avait naturellement -songé à défendre Toulouse sur les deux rives. À la rive gauche, -c'est-à-dire dans le coude intérieur que forme la Garonne et que -remplit le faubourg Saint-Cyprien, il avait élevé des bastions en -terre, et une forte rangée de palissades, qui s'appuyait par ses deux -extrémités au cours de la rivière. En arrière de cette première ligne -d'ouvrages, le mur du faubourg, crénelé, flanqué de tours et hérissé -d'artillerie, formait un second obstacle presque impossible à vaincre. -Enfin, en supposant qu'on fût forcé dans le faubourg Saint-Cyprien, on -n'avait qu'à passer le pont de pierre qui joint ce faubourg à la ville -elle-même, et, en faisant sauter ce pont, on réduisait l'ennemi à -rester confiné sur la rive gauche, après avoir perdu beaucoup de monde -dans une attaque inutile. Une bonne division suffisait pour nous -protéger de ce côté, et pour y rendre vains tous les efforts de -l'armée britannique. - -Il n'était donc pas probable que la principale attaque se dirigeât sur -la rive gauche, où il y avait uniquement un faubourg à conquérir, et -elle était bien plus à craindre sur la rive droite, où la proie qui -s'offrait était la ville elle-même. Mais de ce côté l'abord n'était -guère plus facile. Le canal du Midi, enveloppant Toulouse, et venant -rejoindre la Garonne au-dessous de la ville, présentait une première -ligne de défense qu'on pouvait vivement disputer, en ayant la -ressource du mur d'enceinte pour prolonger la résistance. Tous les -bords du canal avaient été soigneusement fortifiés; ses ponts avaient -été couverts d'ouvrages et minés. Le canal couvrait ainsi tout le nord -de Toulouse. En tournant à l'est, et se portant au sud, la position -devenait encore plus forte, parce qu'en avant du canal se trouvait une -ligne de hauteurs, s'étendant de la Pujade au Calvinet, et partout -hérissée de redoutes et d'artillerie. C'était là que le maréchal Soult -avait établi la masse de ses forces, et il n'était pas possible en -effet que l'ennemi songeât à attaquer sérieusement une partie -quelconque de l'enceinte, tant qu'il n'aurait pas délogé l'armée -française des hauteurs. Il aurait fallu qu'il descendît au sud, -prêtant le flanc à l'armée française pendant ce mouvement, et que -passant le canal sur sa droite et ses derrières, il vînt attaquer la -ville par le faubourg Saint-Michel. Mais de ce côté encore les -précautions du maréchal étaient prises, et il avait couvert ce -faubourg d'ouvrages et d'artillerie. - -Le maréchal Soult avait établi la division Maransin, détachée du corps -du général Reille, à la rive gauche, dans le faubourg Saint-Cyprien. -C'était assez, comme on vient de le voir, pour cette partie de la -défense. Il avait rangé le gros de son armée sur la rive droite. La -division Darricau, du corps de Drouet d'Erlon, logée derrière le -canal, au pont de Matabiau, défendait le nord de la ville. La division -Darmagnac, du même corps, occupait l'intervalle entre le canal et les -hauteurs. Les divisions Harispe et Villatte, du corps de Clausel, -occupaient les hauteurs mêmes. Et enfin, en arrière des hauteurs et en -réserve, se trouvait la division Taupin formant le reste du corps du -général Reille. - -Lord Wellington résolut de livrer bataille le 10 avril au matin. Il -chargea le général Hill, avec les divisions Murray, Stewart et -Morillo, d'attaquer les Français sur la rive gauche de la Garonne, -devant le faubourg Saint-Cyprien, et c'était plus qu'il n'en fallait -pour une opération qui ne pouvait être que secondaire. Il porta le -reste de son armée sur la rive droite. Le général Picton, avec la -division écossaise, avait mission de forcer le canal au nord de la -ville, tandis que la division légère Alton lierait cette attaque avec -celle que les Espagnols devaient tenter contre les hauteurs de la -Pujade. Enfin le maréchal Béresford, avec les divisions Clinton et -Cole, devait longer le pied des hauteurs, en se dirigeant du nord au -sud, tâcher d'enlever la position du Calvinet, et puis se présenter -par le sud devant le faubourg Saint-Michel. Il avait avec lui une -notable partie de la cavalerie britannique. - -[En marge: Bataille de Toulouse.] - -Dès le matin du 10 le général Hill, sur la rive gauche, attaqua la -division Maransin en avant du faubourg Saint-Cyprien, mais avec -circonspection, l'effort décisif ne devant pas s'opérer de ce côté. Il -y rencontra une forte résistance, et comprit que ce serait chose -sérieuse que de vouloir pousser plus loin sa tentative. À la rive -droite, sur le véritable théâtre de la bataille, le général Picton -aborda le canal avec audace. Le brave Darricau, l'ancien colonel du -32e, qui s'était illustré à Diernstein, à Hall, et récemment en -Espagne, défendait avec sa division les bords du canal. Disposant -habilement ses soldats derrière cette ligne de défense, et leur -donnant lui-même l'exemple, il repoussa tous les efforts des Anglais -pendant plusieurs heures, et couvrit la ligne du canal d'Écossais -morts ou blessés. Pendant ce temps le général Freyre essaya d'enlever -avec ses Espagnols les hauteurs de la Pujade, qui se liaient à la -partie du canal défendue par le général Darricau. Les Espagnols, -accueillis par un feu violent d'artillerie et de mousqueterie, -s'avancèrent hardiment jusqu'au pied des retranchements. Mais arrivés -là ils furent assaillis dans leur flanc gauche par le général Harispe, -dans leur flanc droit par le général Darmagnac, ne purent tenir contre -cette double attaque, et laissèrent sur le terrain un nombre -considérable d'entre eux. Ils auraient même été complétement détruits -sans la division légère Alton accourue à leur secours. À midi les -Anglais avaient perdu près de trois mille hommes, sans avoir obtenu -d'autre résultat que d'être partout repoussés, soit sur la rive -gauche, soit sur la rive droite, le long du canal, comme devant les -hauteurs de la Pujade. - -À cette heure le maréchal Béresford offrait au général français une -heureuse occasion de terminer la journée par un succès décisif. Ce -maréchal, se portant du nord au sud, le long des hauteurs qui -couvraient l'est de notre position, opérait devant nous un mouvement -de flanc, périlleux mais nécessaire, car il fallait indispensablement -qu'il descendît au sud pour s'approcher de Toulouse. Le danger de son -mouvement était d'autant plus grand, que si, dans ce moment, on se fût -jeté en masse sur lui, on l'aurait précipité dans le lit fangeux d'une -petite rivière, celle de l'Ers, qui coule parallèlement à la ligne des -hauteurs. La fortune nous souriait une seconde fois depuis huit jours, -mais c'était sa dernière faveur. Les généraux Clausel, Harispe, -Taupin, réunis autour du général en chef, le pressèrent de saisir -l'à-propos, et de jeter la masse de ses forces dans le flanc du -téméraire Béresford, qui, sentant le péril de sa position, se hâtait -de terminer son mouvement. Le maréchal Soult, plein du souvenir des -fautes qu'on avait commises devant les Anglais, en quittant mal à -propos des positions défensives pour aller à leur rencontre, craignit -d'en commettre une semblable en cette occasion, hésita plus de deux -heures, et ne prit le parti d'arrêter la marche de Béresford que -lorsque déjà celui-ci avait cessé de prêter le flanc, et que bien -formé il marchait de front, contre l'extrême droite de nos positions, -vers le point du Calvinet. La division Taupin, lancée trop tard, -perdit inutilement l'appui d'un village où elle aurait pu se défendre -longtemps, aborda l'ennemi impétueusement, fut reçue avec la vigueur -ordinaire aux Anglais, et malheureusement vit tomber son général au -moment le plus important. Elle demeura quelques instants sans chef et -sans direction, et les Anglais profitèrent de son embarras pour -s'emparer des redoutes du Calvinet. On voulut en vain les leur -reprendre. Le général Harispe y fut mis hors de combat, et le -maréchal Béresford franchissant alors la ligne des hauteurs sur notre -extrême droite, vint se présenter au sud de la ville. Il y eut un peu -de désordre dans la retraite, ce qui mit un moment Toulouse en péril. -Par bonheur un capitaine de grenadiers du 118e, nommé Larouzière, -réunissant sa compagnie derrière le remblai du canal, surprit les -Anglais par un feu à bout portant, les arrêta, et donna à la division -Darmagnac le temps de se rallier. L'ennemi fut contraint de borner là -ses entreprises. Bien que sur tout le reste de la ligne on eût -repoussé les Anglais aussi vaillamment que le matin, la position étant -tournée par le sud n'était plus tenable. - -[En marge: Résultats de la bataille de Toulouse.] - -Il aurait fallu se replier sur les murs de Toulouse avec toute -l'armée, et prendre le parti de s'y défendre à outrance. Les -trente-deux mille hommes qui restaient au maréchal Soult auraient été -difficilement forcés dans cette position. Mais c'était une situation -sans issue, et on aurait d'ailleurs exposé la ville de Toulouse aux -plus cruelles extrémités. En se repliant au contraire sur Carcassonne, -le maréchal Soult avait la certitude d'être rejoint par le maréchal -Suchet, et tous deux ils devaient présenter au prudent Wellington une -masse de forces devant laquelle celui-ci ne pouvait plus rien tenter. -Il prit donc le parti fort sage de traverser Toulouse pour se retirer -sur Villefranche. Il avait tué ou blessé environ 5 mille hommes aux -Anglais, et en avait perdu 3 mille cinq cents. Comme toujours l'armée -d'Espagne avait été malheureuse mais héroïque. - -[En marge: Tardive arrivée de M. de Saint-Simon au camp des armées -françaises.] - -[En marge: Armistice sur cette frontière comme sur toutes les autres.] - -Enfin la nouvelle des événements de Paris arriva sur les lieux. Avec -plus d'activité le gouvernement provisoire aurait pu épargner la vie -de huit mille braves gens, sacrifiés sans utilité pour une question -déjà résolue ailleurs. C'est le 8 avril seulement que le gouvernement -provisoire avait songé à envoyer un émissaire aux deux armées qui -luttaient au pied des Pyrénées, et c'est à elles qu'il aurait dû -songer d'abord, car c'étaient celles qui offraient le plus de chances -d'une rencontre sanglante. M. de Talleyrand avait fait choix pour -cette mission de M. de Saint-Simon, qui était parti accompagné d'un -officier anglais, afin de pouvoir traverser les rangs de l'armée -ennemie. Cet officier, destiné à le servir auprès des troupes -anglaises, le rendit suspect aux troupes françaises, qui s'obstinaient -à voir des traîtres partout. Retardé à Orléans, puis à Montauban par -les Français, et enfin à Toulouse par les Anglais, M. de Saint-Simon -n'arriva que le 14 au camp du maréchal Soult. Ce maréchal avait choisi -à Villefranche une position inexpugnable; il y attendait les troupes -de l'armée de Catalogne, et se flattait de prendre bientôt une -revanche sur les Anglais. M. de Saint-Simon lui causa donc en arrivant -tous les genres de déplaisir, car outre les affreuses nouvelles qu'il -lui apportait, il l'arrêtait au moment où une victoire n'était pas -impossible. La présence de M. de Saint-Simon produisit de plus une -vive émotion parmi les troupes, qui ressentaient plus encore que les -autres armées l'exaspération des vieux militaires. Inspiré par tous -ces motifs, le maréchal Soult se défendit tant qu'il put contre les -communications qu'on lui apportait de Paris. Se figurant même que ces -communications pouvaient être un piége de l'ennemi, il voulut retenir -M. de Saint-Simon. Mais celui-ci parvint à se dérober, et se rendit au -camp du maréchal Suchet. Ce maréchal reconnut bientôt la véracité de -M. de Saint-Simon, et se montra disposé à obéir aux ordres du -gouvernement provisoire, mais à condition d'en attendre la -confirmation définitive. Cette confirmation arriva bientôt, et un -armistice, tout local, comme on l'avait fait ailleurs, suspendit les -hostilités entre les maréchaux français et les forces ennemies qui -avaient envahi la frontière des Pyrénées. - -[En marge: Fin de la longue résistance opposée par les armées -françaises.] - -Tandis que dans les régions les plus éloignées nos armées défendaient -encore l'Empire dont elles ignoraient la chute, sur nos frontières, et -aux portes mêmes de Paris de braves gens combattaient pour le pays -jusqu'au dernier moment. Le comte Marmier, quoiqu'il n'eût jamais -servi, avait formé et équipé à ses frais une légion de gardes -nationaux mobiles, s'était établi dans Huningue, et avait héroïquement -défendu la place pendant cinq mois entiers. De son côté le brave -Daumesnil, si célèbre sous le nom de la _jambe de bois_, s'était -enfermé dans Vincennes, résolu de soustraire à l'ennemi l'immense -matériel qui s'y trouvait. Menacé des rigueurs de la guerre s'il -n'ouvrait ses portes, il avait répondu par la menace de se faire -sauter si on insistait, et on n'avait pas osé l'attaquer. Comme tous -les autres il ne s'était rendu qu'à l'évidence de la révolution opérée -à Paris, et au gouvernement régulier qui en était sorti. Ainsi avait -fini depuis Anvers jusqu'à Hambourg, depuis Hambourg jusqu'à Milan, -depuis Milan jusqu'à Toulouse, depuis Toulouse jusqu'à Vincennes, la -résistance obstinée que nos soldats, dispersés en cent lieux, -n'avaient cessé d'opposer à l'Europe coalisée. Dès lors le nouveau -gouvernement, débarrassé de la présence de Napoléon, l'était aussi de -la résistance de ses lieutenants, tous disposés maintenant à -reconnaître les Bourbons. - -Mais si la résistance des armées avait cessé, celle des passions -allait commencer, et à celle-là il n'y avait qu'une force efficace à -opposer, la sagesse. Pouvait-on l'attendre des princes de Bourbon et -de leurs amis, les uns et les autres rentrant dans leur pays après -vingt-cinq ans de proscription et de malheurs? Telle était la -redoutable question qui naissait de la chute même de l'Empire. - -[En marge: Situation et manière d'être de M. le comte d'Artois depuis -son entrée à Paris.] - -[En marge: Choix de ses aides de camp.] - -[En marge: Nécessité de recourir au Sénat pour donner un titre légal à -son autorité.] - -[En marge: Le Sénat ne veut conférer la lieutenance générale du -royaume à M. le comte d'Artois qu'à la condition que ce Prince prendra -un engagement envers la Constitution.] - -M. le comte d'Artois, introduit dans Paris depuis deux ou trois jours -(il y était entré le 12 avril), était comme emporté par un tourbillon -qui aurait troublé une tête beaucoup plus ferme que la sienne. Établi -aux Tuileries, ne se tenant pas de joie en se voyant dans un tel -séjour, il aurait voulu communiquer à tout le monde le contentement -qu'il éprouvait, et il cherchait à persuader aux partisans de l'Empire -que rien ne serait changé, aux émigrés au contraire qui rentraient -avec lui après vingt-cinq ans de souffrances, qu'ils auraient pleine -satisfaction, pourvu qu'ils sussent attendre. Mais dès le premier jour -il put s'apercevoir que les paroles bienveillantes ne suffiraient pas -pour vaincre les difficultés d'une telle situation. Il lui fallait des -aides de camp, et il s'agissait de savoir où on les choisirait. Les -amis qui étaient venus de l'étranger avec le Prince, ou qui de -l'intérieur avaient couru à sa rencontre, auraient désiré qu'en -laissant les hautes fonctions politiques aux hommes de l'Empire, on -leur réservât au moins à eux-mêmes les places auprès des personnes -royales. Mais comment prendre des aides de camp ailleurs que parmi les -militaires, et comment prendre des militaires ailleurs que dans les -armées impériales? C'était difficile, et M. de Vitrolles, appréciant -mieux l'état vrai des choses, conseilla à M. le comte d'Artois de -choisir quelques-uns de ses aides de camp parmi les officiers -distingués de l'Empire. Le prince suivit ce conseil, et nomma MM. de -Nansouty et de Lauriston, qui convenaient parfaitement, car, honorés -dans l'armée, ils avaient de l'affinité avec l'ancienne noblesse. Ces -choix causèrent une vive rumeur parmi les amis du Prince, valurent de -grands reproches à M. de Vitrolles, et révélèrent tout de suite les -dispositions que les hommes de l'ancien et du nouveau régime -apporteraient les uns envers les autres en se réunissant autour des -Bourbons. M. le comte d'Artois, tout entier aux félicitations, aux -visites, aux entrevues avec les souverains, ne donna pas beaucoup -d'attention à cet incident, et continua de manifester sa joie en -prodiguant les serrements de main et les promesses. Pourtant il -fallait s'occuper d'une affaire grave et qu'on ne pouvait arranger -avec de la facilité de caractère, celle du titre que le Prince -prendrait pour gouverner. Le titre de lieutenant général du royaume, -exerçant l'autorité royale en l'absence du Roi, était naturellement -indiqué. Mais comment oser se revêtir de ce titre en présence du -Sénat, seule autorité reconnue en ce moment, se tenant à part depuis -qu'il avait déposé Napoléon, n'ayant voulu figurer dans aucune des -dernières cérémonies, et indiquant par son attitude ainsi que par le -langage individuel de ses membres, qu'il n'investirait ni M. le comte -d'Artois, ni le Roi lui-même du pouvoir royal, sans un engagement -formel envers la Constitution décrétée? On avait peine à faire -comprendre cette difficulté, soit à M. le comte d'Artois, soit à ses -amis, tant il leur semblait qu'à la seule présence du souverain -légitime, ou de son représentant, toute autorité devait disparaître -devant la sienne, et tant ils étaient peu élevés à croire qu'en dehors -du droit royal il pût y avoir un droit quelconque dérivant de la -nation, ou remontant à elle. M. de Vitrolles, qui leur servait -d'intermédiaire auprès du gouvernement provisoire, averti de la -difficulté, et sachant qu'on ne pouvait la traiter légèrement, en -informa le Prince, qui lui laissa le soin de la résoudre le mieux -possible, en s'entendant avec ceux qui étaient chargés des affaires -sérieuses. - -[En marge: Impossibilité actuelle de se passer du Sénat, et en même -temps danger pour ce corps d'être universellement abandonné.] - -[En marge: Il résulte de cette double situation le besoin réciproque -de transiger.] - -Bien que le public continuât de poursuivre le Sénat de ses railleries, -il le considérait néanmoins comme la seule autorité actuellement -existante, et s'il avait supposé que les Bourbons ne voulaient pas -recevoir de lui l'investiture, afin de rentrer en princes absolus, il -se serait mis derrière le Sénat, l'armée aurait suivi son exemple, et -les souverains alliés se seraient joints au public et à l'armée, par -fidélité à leur parole, par bon sens, même par conviction, car -l'empereur Alexandre en particulier approuvait hautement l'intention -de ne rappeler l'ancienne dynastie qu'au prix d'une constitution -libérale. On ne pouvait donc sans folie songer à contester l'autorité -du Sénat. Le Sénat, de son côté, ne laissait pas d'avoir d'assez -grands embarras. L'opinion publique une fois convaincue de la -convenance et de la nécessité du rappel des Bourbons, se portait vers -eux avec une sorte d'entraînement. Ce mouvement, produit de la raison -et d'une sensibilité vraie chez les masses, de l'ambition, et parfois -de la bassesse chez les individus, allait toujours croissant. Le -succès personnel de M. le comte d'Artois y contribuait aussi, et le -Sénat était exposé à se trouver seul sous peu de jours. Il était donc -sage de transiger pour les uns autant que pour les autres. Mais, -suivant l'usage, avant de transiger, on se plaçait aux termes -extrêmes, et ce n'était pas M. de Talleyrand, éludant sans cesse les -difficultés par paresse et ennui de la controverse, qui pouvait amener -à une conciliation nécessaire les parties opposées. Il les laissait -disputer, attendant tranquillement de leur fatigue réciproque une -solution quelle qu'elle fût. - -[En marge: Le duc d'Otrante prend occasion des difficultés survenues -pour se donner un rôle dont il avait été privé par son absence.] - -Il y avait un personnage dont nous avons déjà mentionné l'arrivée à -Paris, le duc d'Otrante, qui cherchait la peine au lieu de la fuir, -qui aimait par-dessus tout le mouvement, l'intrigue, l'importance, et -regrettait amèrement d'avoir, par suite de son absence, laissé -échapper le premier rôle. Depuis son retour, il avait manifesté sa -présence en jetant les hauts cris contre le traité du 11 avril, et il -avait vu avec une véritable joie, dans la question actuellement -soulevée, un champ tout trouvé pour son activité brouillonne et -hardie. Il était bien d'avis que le Sénat s'appliquât à lier les -Bourbons, car en sa qualité de régicide il en avait plus besoin qu'un -autre, mais il sentait l'embarras de ce corps, voulait l'en tirer, et -rendre en même temps aux Bourbons un service dont il pût se prévaloir -auprès d'eux. Il était d'ailleurs plus propre que M. de Talleyrand à -surmonter la présente difficulté, parce qu'il était plus fertile en -expédients, parce qu'il craignait moins de se mettre en avant, et -qu'il maniait mieux l'intrigue au sein du Sénat. S'introduisant -partout, il s'était presque établi au sein du gouvernement provisoire -comme un de ses membres, et M. de Talleyrand, pour le ménager et s'en -servir, n'avait eu garde de s'y opposer. - -[En marge: Discussion au sein du gouvernement provisoire sur la -manière de conférer une autorité régulière à M. le comte d'Artois.] - -[En marge: M. Fouché propose un moyen de transaction, c'est de -conférer la lieutenance au compte d'Artois, pourvu qu'il prenne des -engagements au nom de son frère.] - -Le gouvernement provisoire s'était transporté de la rue -Saint-Florentin aux Tuileries, à la suite du comte d'Artois, sans -avoir beaucoup mieux fermé ses portes, et en continuant à les laisser -ouvertes aux officieux, aux donneurs de conseils, aux solliciteurs, -même aux oisifs. Il était occupé à discuter avec un certain nombre de -sénateurs la question importante du moment, celle du titre à donner à -M. le comte d'Artois, et M. de Vitrolles, pour le compte du Prince, -faisait valoir les droits de la royauté légitime, lorsque M. Fouché, -avec un mélange de vulgarité, d'assurance et de bon sens, se leva -brusquement, et, disant assez clairement à M. de Vitrolles qu'il ne -comprenait guère ce dont il s'agissait, déclara qu'il fallait en effet -que M. le comte d'Artois fût revêtu du titre de lieutenant général, -mais qu'il le reçût du Sénat, qui le lui décernerait lorsque ce -Prince aurait contracté un engagement quelconque envers la -Constitution sénatoriale. M. de Vitrolles objecta le défaut de -pouvoirs, car M. le comte d'Artois n'avait pas eu le temps de se faire -autoriser à accepter la Constitution. M. Fouché traita cette objection -fort légèrement. Il dit que la difficulté dont M. de Vitrolles se -montrait embarrassé n'était pas sérieuse, que M. le comte d'Artois -connaissait sans douta son frère Louis XVIII, et sa manière de penser, -qu'il pouvait dès lors se porter fort pour lui, et déclarer -qu'instruit de ses intentions, il était certain qu'il accepterait la -Constitution, sinon dans tous ses termes, du moins dans ses bases -principales. M. Fouché ne s'en tint pas là, il imagina sur-le-champ -une rédaction qui, sauf les termes qu'on était libre de modifier plus -ou moins, contenait un véritable engagement moral à l'égard de la -Constitution, sans soulever la difficulté du défaut d'autorisation -royale. D'après son plan, le Sénat se transporterait aux Tuileries, le -comte d'Artois lui lirait la déclaration convenue, et après cette -lecture le Sénat investirait le Prince de la lieutenance -générale.--Mais, dit M. de Vitrolles, qui peut affirmer que le Sénat -acceptera cet arrangement?--Moi, répondit M. Fouché avec son assurance -accoutumée.--M. de Vitrolles qui n'avait jamais vu M. Fouché, semblait -demander des yeux à tous les assistants quel était le personnage si -sûr de lui-même et des autres avec lequel il discutait. L'ayant appris -de ses voisins, il s'expliqua la présomption de son interlocuteur, et -ne douta plus du résultat, sans paraître trop effrayé pour son Prince -de devenir l'obligé d'un régicide. On tomba d'accord sur l'expédient -proposé, et on alla chacun de son côté y préparer les parties -intéressées. M. de Talleyrand laissa faire M. Fouché, selon l'usage -ordinaire de la paresse de se laisser dépouiller par l'activité. - -[En marge: M. le comte d'Artois n'est pas d'abord contraire à ce -moyen, qui est peu goûté de ses amis.] - -M. de Vitrolles étant retourné auprès du comte d'Artois, fit part -à lui et à ses amis de l'arrangement imaginé par M. Fouché. Le -plus irrité ne fut pas le Prince. Enivré de ses succès, des -applaudissements qui accueillaient partout sa présence, il était -disposé à considérer les difficultés qu'on lui suscitait comme des -subtilités de peu d'importance, dont le temps ferait justice, et il -était prêt à consentir à tout, pourvu qu'on lui conférât immédiatement -le titre de lieutenant général. Mais ses amis, moins distraits de -leurs préjugés par la satisfaction personnelle, étaient révoltés de ne -pas voir l'autorité légitime reconnue, et adorée en quelque sorte, dès -qu'elle se montrait, de la voir au contraire marchandée par un pouvoir -qui semblait se considérer comme supérieur à elle, sous le prétexte -qu'il représentait la nation. Ces prétentions du Sénat les -indignaient, et ils étaient d'avis de ne les souffrir à aucun prix. -Comme ils avaient triomphé des _couleurs tricolores_, ils se -flattaient de triompher aussi facilement de ce qu'ils appelaient les -_principes révolutionnaires_. M. de Vitrolles, après avoir soulagé son -coeur avec eux, ne voulait cependant pas les pousser à des imprudences -dont il sentait la folie, et il comprenait qu'il fallait conclure. Or, -que faire en cette occurrence? Rester à Paris sans autorité légale -n'était pas possible; en prendre en face du Sénat, et malgré lui, ne -l'était pas davantage, à moins de briser ce corps, en prononçant sa -dissolution, et en fermant la salle de ses séances. Mais une telle -résolution, comment l'exécuter? On était huit ou dix tout au plus dans -Paris, on n'y connaissait personne, pas même un agent de -l'administration à qui donner un ordre. On ne disposait d'aucune force -organisée, car les soldats de Marmont, les seuls qui se fussent -détachés de Napoléon, appartenaient au gouvernement provisoire. La -garde nationale avait adopté la cocarde blanche avec une répugnance -visible, et les soldats alliés étaient dans la main du trop libéral -Alexandre. Dans un pareil dénûment, essayer de briser le Sénat et le -gouvernement provisoire, eût été de la démence, et on se serait exposé -à un immense ridicule, probablement à un désaveu de Louis XVIII, -peut-être même à un retour universel des esprits vers la régence de -Marie-Louise, si cette tentative contre-révolutionnaire fût devenue -sérieuse. - -[En marge: M. le comte d'Artois amène ses amis à accepter la -transaction proposée.] - -Le comte d'Artois, disposé actuellement à bien prendre les choses, dit -qu'il ne pouvait pas sans ordre de son frère, sans son approbation -formelle, exposer à des chances si périlleuses la cause de la royauté -miraculeusement gagnée; qu'il fallait accepter l'investiture des mains -du Sénat, aux conditions les moins mauvaises qu'on pourrait, se saisir -de l'autorité royale le plus tôt possible, et puis quand on l'aurait, -l'exercer de son mieux jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, qui, une fois -assis sur son trône, jugerait de ce qu'il aurait à faire. Les -conseillers improvisés de M. le comte d'Artois, le voyant enclin à se -soumettre, n'osèrent pas résister davantage, et ils furent d'avis de -céder, en modifiant toutefois la déclaration dont M. Fouché avait -donné l'idée, en atténuant surtout l'engagement exigé du Prince, et en -ne mentionnant que les bases les plus générales de la constitution -future. Ce travail achevé, M. de Vitrolles revint auprès de M. Fouché, -qui se montra peu inquiet de ces changements de forme, pourvu que le -fond restât, et qui alla ensuite préparer le Sénat à l'adoption de -l'arrangement convenu. - -[En marge: L'empereur Alexandre fait signifier à M. de Vitrolles qu'il -la faut accepter.] - -Tandis qu'on était occupé de ces soins, l'empereur Alexandre, informé -des difficultés qu'opposait le conseil du comte d'Artois aux -conditions du Sénat, chargea M. de Nesselrode de voir M. de Vitrolles, -et de lui faire connaître les intentions des souverains alliés. Dans -la matinée du 14, pendant que le Sénat allait s'assembler, M. de -Nesselrode eut avec M. de Vitrolles un entretien clair et concluant. -Le ministre russe, dont en général le langage était simple, modéré, -mais positif, déclara à M. de Vitrolles, au nom de son maître et des -souverains alliés, qu'on devait tout au Sénat, et la déchéance de -Napoléon, et le rappel des Bourbons; que sans ce corps on n'aurait pas -trouvé une seule autorité avec laquelle on pût traiter; que, tout -attaqué qu'il était, le Sénat contenait les hommes les plus éclairés, -les plus expérimentés qui existassent dans le pays; que ce n'était pas -avec quelques émigrés, ignorant la France, l'Europe et le siècle, -qu'on parviendrait à dominer une nation aussi redoutable que la nation -française; qu'il fallait donc se soumettre aux conditions du Sénat, -lesquelles, après tout, n'avaient rien de déraisonnable; qu'au -surplus, il n'existait que deux forces véritables dans le moment, -l'armée de Napoléon, et les deux cent mille baïonnettes des souverains -alliés; que l'armée de Napoléon ne voulait que le Roi de Rome, et que -les deux cent mille baïonnettes des alliés ne serviraient pas à faire -un dix-huit brumaire contre le Sénat, qu'elles serviraient plutôt à -l'empêcher; que c'était là une résolution arrêtée, qu'il n'était pas -chargé de discuter, mais de signifier.-- - -M. de Vitrolles, ainsi qu'il l'avait déjà fait, se retira indigné -contre l'influence étrangère qu'il était cependant allé chercher à -Troyes, et vint porter au Prince les communications dont on l'avait -chargé. On se récria fort contre _ce fou d'Alexandre_, comme on -appelait alors l'empereur de Russie, et on attendit avec une -résignation forcée la résolution du Sénat. - -Ce corps assemblé dans la journée même, écouta les propositions de M. -Fouché, appuyées de toute l'influence de M. de Talleyrand. Ce n'était -pas au moyen de bonnes raisons produites en séance publique qu'on -dirigeait le Sénat, mais au moyen de paroles dites à l'oreille de -chaque membre par des meneurs actifs et adroits. En fait de meneurs il -n'y en avait pas de plus remuant que M. Fouché. Il dit aux sénateurs -qu'il fallait sortir de cette impasse, et investir M. le comte -d'Artois de la lieutenance générale, en maintenant toutefois les -conditions précédemment stipulées, c'est-à-dire la Constitution -sénatoriale, et le serment du Roi à cette Constitution. - -Décidé par ce que lui dirent MM. Fouché et de Talleyrand, le Sénat -vota séance tenante la résolution qui suit, laquelle cette fois -faisait honneur à sa fermeté, et ne donnait aucune prise au ridicule. - -[En marge: Le Sénat adopte la résolution imaginée par M. Fouché.] - -«Sur la proposition du gouvernement provisoire, et le rapport d'une -commission spéciale de sept membres. - -»Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R. -Mgr le comte d'Artois, sous le titre de Lieutenant général du Royaume, -en attendant que Louis-Stanislas-Xavier, appelé au trône des Français, -ait accepté la Charte constitutionnelle. - -»Le Sénat arrête que le décret de ce jour sera présenté ce soir par le -Sénat en corps à S. A. R. Mgr le comte d'Artois. - -»Délibéré à Paris le 14 avril.» - -[En marge: M. le comte d'Artois, blessé par les termes de la -déclaration du Sénat, veut d'abord résister, et finit par se rendre.] - -Revenu aux Tuileries, M. de Talleyrand y rencontra M. de Vitrolles, et -lui dit, en jetant négligemment sur une table le texte de la -résolution du Sénat, qu'il fallait s'en contenter, car le Sénat -viendrait le soir même recevoir la déclaration du Prince, et lui lire -son décret. M. de Vitrolles, retournant auprès du Prince, le trouva -cette fois moins accommodant que la veille. L'orgueilleuse netteté des -termes dans lesquels on lui déférait un pouvoir provisoire et -conditionnel, le remplit de courroux. Il repoussa violemment la pièce -qu'on lui avait remise, s'écria qu'il n'avait que faire de messieurs -les sénateurs, qu'il ne les connaissait point, qu'il ne les recevrait -pas, et qu'il serait lieutenant général du royaume en vertu de son -droit, et non en vertu de leur déclaration.--Ainsi, le Prince plus -raisonnable que ses amis le jour précédent, l'était beaucoup moins -aujourd'hui, et chacun délirait à son tour. Mais la nécessité qui -avait vaincu les amis de M. le comte d'Artois, devait le vaincre -lui-même. On n'était pas plus fort le 14 avril que le 13, on n'avait -pas l'armée qui obéissait à Napoléon, la garde nationale qui obéissait -au Sénat, les soldats étrangers qui obéissaient à l'empereur -Alexandre. On avait bien songé à se servir du Corps législatif, plus -populaire que le Sénat, mais moins autorisé. On avait sondé -quelques-uns des personnages influents qui le composaient, et ils -n'avaient fait que des réponses timides, et peu encourageantes. Ce -corps d'ailleurs comptait en ce moment si peu de ses membres à Paris, -qu'il était impossible de le réunir. Il était tard enfin, le Sénat -allait arriver, et il ne restait pas même le temps d'une esclandre. On -relut la déclaration exigée du Prince, on atténua autant que possible -les engagements, mais en laissant subsister le fond des choses, et ce -fond c'était la royauté rappelée à condition de donner les garanties -qui ont reçu depuis le titre de _Charte constitutionnelle_, -c'est-à-dire, à condition d'admettre la révolution française dans ce -qu'elle avait de plus légitime et de plus respectable. - -[En marge: Le Sénat se transporte aux Tuileries, et confère la -lieutenance générale à M. le comte d'Artois.] - -À huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en -tête son président M. de Talleyrand. - -Ce personnage, si bien fait pour les représentations où il fallait -tempérer la fermeté par une exquise politesse, s'approcha du Prince, -et, selon sa coutume s'appuyant sur une canne, la tête penchée sur -l'épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il -expliquait la conduite du Sénat sans l'excuser, car elle n'avait pas -besoin d'excuse. - -«Le Sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au -trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire -avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste -division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du -bonheur et des intérêts de tous. - -»Le Sénat persuadé que les principes de la Constitution nouvelle sont -dans votre coeur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de -vous présenter, le titre de Lieutenant général du royaume, jusqu'à -l'arrivée du Roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne -peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos -ancêtres. - -»Monseigneur, le Sénat en ces moments d'allégresse publique, obligé de -rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en est -pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira -dans nos coeurs à travers la retenue même de notre langage......» M. -de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les -protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches, -il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans -presque toutes. - -Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue. -«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel -qui rappelle au trône de France le Roi mon auguste frère. Je n'ai -point reçu de lui le pouvoir d'accepter la Constitution, mais je -connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être -désavoué _en assurant en son nom qu'il en admettra les bases_...» -Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases -elles-mêmes, c'est-à-dire, la division des pouvoirs, le partage du -gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des -ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse, -la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des -juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales, -de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli -des votes et actes antérieurs, etc.--J'espère, ajouta le Prince, que -l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les -garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la -France.--Cette allocution ayant réussi, le Prince enhardi par le -succès, parla heureusement, d'abord au Sénat, puis à divers sénateurs -qu'il entretint familièrement.--L'un d'eux ne put même s'empêcher de -s'écrier: Oui, c'est bien le sang d'Henri IV qui coule dans vos -veines.--Son sang coule en effet dans mes veines, repartit le Prince; -je désirerais avoir ses talents, mais à défaut de ses talents, j'aurai -son coeur et son amour pour la France.--Ces paroles provoquèrent des -acclamations chaleureuses, et le Sénat et le Prince parurent deux -pouvoirs tout à fait réconciliés. Après le Sénat vint le Corps -législatif, pressé de donner son adhésion à l'acte qui se consommait -sous ses yeux. Le Prince lui adressa quelques paroles qui indiquaient -une certaine préférence, car il le complimentait d'avoir résisté à la -tyrannie, compliment qu'il ne pouvait adresser au Sénat. Cette petite -flatterie, vivement sentie par le Corps législatif, mais à peine -aperçue par le Sénat, disparut au milieu du contentement général. - -[En marge: Succès personnel de M. le comte d'Artois.] - -Le Prince avait obtenu un succès complet, et il en était extrêmement -satisfait. L'idée de paraître devant un grand corps, composé des -personnages les plus considérables de France, n'avait pas laissé de -lui inspirer une certaine timidité. Il était ravi de s'en être bien -tiré, et avec sa vivacité ordinaire il parut avoir oublié sa récente -colère.--Ma foi, dit-il à ses intimes, l'engagement est pris; il -faudra le tenir franchement, et puis, si après quelques années on -s'aperçoit que les choses ne peuvent pas marcher, on verra comment s'y -prendre pour les arranger autrement[2].-- - - [Note 2: C'est le propre récit de M. de Vitrolles, ami - dévoué du Prince.] - -[En marge: Pour la première fois, M. le comte d'Artois songe à -recourir à l'autorité de Louis XVIII, afin d'obtenir l'approbation de -tout ce qui s'est fait depuis quinze jours.] - -Dès ce moment le Prince pouvait se considérer comme légalement saisi -de l'autorité royale, et il avait traversé assez adroitement l'une des -plus graves difficultés de la situation. Tout à coup il se rappela que -depuis quinze jours, emporté par le torrent des choses, il avait -toujours agi à sa tête, ou d'après l'impulsion de ses amis, et qu'il -n'avait pas songé à Louis XVIII. Il n'était certes coupable ni de -négligence, ni d'usurpation, car il n'avait pas eu une heure de libre -pour la donner à l'obéissance envers le Roi, et en chaque occurrence -il n'avait fait que céder à la nécessité. Mais il craignait son frère, -spirituel, jaloux et caustique. S'apercevant donc que dans tout ce -qu'il avait fait depuis Nancy, il n'avait pas pensé une fois à -consulter ce frère, qui pour lui était roi sans condition, il en fut -presque épouvanté.--Et mon frère! s'écria-t-il, nous n'avons pas songé -à lui, nous ne lui avons rien mandé. Que va-t-il dire?--M. de -Vitrolles un peu surpris de ce remords si naïf et si peu fondé, lui -répondit que d'abord il avait, au milieu de ce chaos, saisi la -couronne, que c'était là un premier service dont Louis XVIII serait -bien obligé de lui tenir compte, que d'ailleurs le temps avait manqué -absolument pour en référer à Londres, qu'il y avait innocence -démontrée dans la conduite qu'on avait tenue, qu'au surplus le moment -était venu d'envoyer, et que Louis XVIII verrait bien que ce moment -était le premier dont on avait pu disposer.--Un peu remis de sa -frayeur, M. le comte d'Artois choisit le comte de Bruges pour -l'expédier en Angleterre, afin d'exposer à Louis XVIII ce qu'on avait -fait, de lui en donner les raisons, et de prendre ses ordres royaux -relativement à ce qui restait à faire, et aux préparatifs de son -voyage en France. - -[En marge: Le gouvernement provisoire converti en conseil royal -délibérant avec le comte d'Artois.] - -M. le comte d'Artois étant investi de l'autorité royale, il fallait -mettre un terme à l'existence du gouvernement provisoire, sans -toutefois éloigner ni les hommes qui l'avaient composé, ni leur -influence. Ingratitude à part, l'imprudence eût été trop grande de se -séparer d'eux si vite et si brusquement. Le moyen de satisfaire à -toutes les convenances était clairement indiqué, c'était de faire du -gouvernement provisoire le conseil de M. le comte d'Artois, car ce -prince, lors même qu'il eût été plus au courant des hommes et des -choses qu'il ne l'était, ne pouvait se passer d'un conseil. Le -gouvernement provisoire fut donc converti en conseil de gouvernement, -délibérant avec le Prince sur toutes les affaires de l'État. Les -ministres, déjà parfaitement choisis pour la plupart, et quelques-uns -dignes de gouverner la France en tout temps, devinrent ministres du -Roi, en attendant que Louis XVIII, rentré en France, les confirmât -dans leur poste. - -[En marge: Quelques personnages ajoutés à ce conseil.] - -[En marge: Impossibilité d'y adjoindre le maréchal Marmont.] - -[En marge: Adjonction des maréchaux Oudinot et Moncey, et du général -Dessoles.] - -Cependant le conseil du Prince, uniquement composé du gouvernement -provisoire, eût été trop incomplet sous plus d'un rapport. Il y -manquait des représentants de l'armée, car on ne pouvait prendre pour -tel le vieux Beurnonville, bon officier jadis, mais depuis si -complétement oublié, que les glorieuses phalanges qui avaient parcouru -l'Europe pendant vingt années ne pouvaient se reconnaître en lui. On -songea d'abord à deux personnages, au maréchal Suchet, à cause de ses -talents d'homme de guerre et d'homme de gouvernement, et au maréchal -Marmont, à cause du service signalé qu'il avait rendu à la royauté. M. -de Talleyrand ne voulut pas auprès de lui d'un personnage aussi -considérable que le maréchal Suchet, et personne n'eut ni le courage -ni le goût de s'adjoindre le maréchal Marmont. Cet infortuné qui avait -cru s'acquérir le premier rang en passant du côté du gouvernement -provisoire, était devenu odieux à ses anciens camarades, et importun à -ses nouveaux amis. Les militaires attribuant à la défection du 6e -corps plus d'influence qu'elle n'en avait eu sur le résultat de la -guerre, se plaisaient à penser, et surtout à dire, que la trahison -seule avait pu les vaincre, et au moment où ils abandonnaient -Napoléon pour les Bourbons, ils prenaient grand soin d'établir une -distinction bien tranchée entre l'acte de _trahir_ et celui de _se -rallier_. Aussi plus ils étaient ralliés, plus ils étaient sévères -pour Marmont, qui était ainsi devenu le traître par excellence. Le -malheureux, en s'apercevant de l'abîme où il était tombé sans s'en -douter, se révoltait de l'injustice du sort. Plus il souffrait, plus -il s'agitait, allait, venait, tantôt pour se donner de l'importance, -tantôt pour rendre à l'armée des services dont elle lui sût gré, ce -qui notamment lui avait inspiré tant d'ardeur pour défendre la cocarde -tricolore, et pour provoquer des mesures contre la désertion. Mais -sans réussir à se faire absoudre par ses anciens camarades, il s'était -déjà rendu singulièrement incommode à ceux qu'il avait servis, par les -mouvements auxquels il se livrait, par les prétentions excessives -qu'il affichait, par le reproche d'ingratitude toujours près de -s'échapper de sa bouche quand on ne faisait pas ce qu'il voulait. Sa -vanité, sa légèreté, son courage même, ajoutaient encore aux -inconvénients de son rôle, et il était devenu un pesant fardeau pour -le parti dont il avait assuré le triomphe: terrible exemple pour tous -ceux qui dans les révolutions sont tentés de sortir de la ligne des -devoirs clairs et simples découlant de leur position. Le choisir comme -membre du conseil suprême était réellement impossible, et on n'y -songea que pour se dire qu'il n'y fallait pas songer. On prit de -braves gens, justement estimés dans l'armée, mais incapables d'exercer -une influence politique, les maréchaux Moncey et Oudinot, qui avaient -été des premiers à se rallier. Ces nouveaux collègues convenaient à -M. de Talleyrand, auquel ils ne pouvaient porter ombrage. On fit -encore un choix d'une tout autre valeur, celui du général Dessoles, -qui n'affichait pas non plus de prétentions importunes. On savait -depuis longtemps que ce chef d'état-major de Moreau était un homme -distingué. On en fut convaincu bien davantage après quelques jours -passés avec lui. Il montrait un esprit fin, cultivé, étendu, un -caractère indépendant, et les convictions honnêtes de cette époque, -c'est-à-dire la persuasion très-sincère qu'il fallait chercher -désormais sous les Bourbons la paix et une sage liberté. De plus, le -général Dessoles avait su en quelques jours acquérir la faveur de la -garde nationale, qui, recrutée dans la bonne bourgeoisie de Paris, -ayant ses opinions saines et tempérées, allait être pour le nouveau -gouvernement une force des plus secourables, entre l'armée impériale -déjà dévorée de regrets, et l'armée des alliés obéissant à des -volontés étrangères. Le général Dessoles fut donc pour la garde -nationale et pour lui-même appelé à faire partie du conseil royal. - -[En marge: Prétention de M. de Vitrolles de remplacer le duc de -Bassano.] - -Il y avait un personnage qui, après avoir servi d'intermédiaire entre -les puissances du jour, et couru même pour la cause royale de -véritables dangers, avait la prétention de n'être pas mis de côté -comme un instrument désormais inutile; ce personnage était M. de -Vitrolles. Devenu l'agent spécial et presque l'ami de M. le comte -d'Artois, il aspirait à jouer sous la royauté des Bourbons le rôle de -M. de Bassano sous l'Empire. C'était se tromper étrangement, car le -rôle de M. de Bassano, recueillant les volontés d'un maître absolu, et -les signifiant à des ministres commis, avait disparu avec Napoléon. -Néanmoins M. de Vitrolles s'installa spontanément dans les fonctions -de secrétaire du Conseil royal, pour tenir note des délibérations de -ce conseil, ce qui déplut fort à M. de Talleyrand, lequel pensait avec -raison que ce qu'il faut enregistrer dans un conseil de gouvernement, -ce sont les volontés définitives, et non ces mille volontés fugitives, -souvent contradictoires, par lesquelles passent les hommes même les -plus fermes avant d'arriver à leurs dernières résolutions. M. de -Vitrolles prit donc ce rôle de tenir la plume dans le Conseil royal, -bien qu'on lui enjoignît plusieurs fois, non pas de s'en aller, mais -de ne pas écrire. - -[En marge: L'abbé de Pradt nommé grand chancelier de la Légion -d'honneur.] - -Cependant on n'avait pas satisfait ainsi toutes les ambitions qui -s'agitaient autour du nouveau gouvernement. Restait par exemple l'abbé -de Pradt, qui s'imaginait être aussi utile qu'il était pétulant, dont -personne n'aurait songé à faire un ministre, ni aimé à faire un -collègue, et que par ce motif on plaça dans un brillant isolement, en -le nommant grand chancelier de la Légion d'honneur. Il était un autre -personnage, longtemps familier de Napoléon, dont il avait été -condisciple, et qui ayant perdu sa confiance depuis plusieurs années, -lui payait par une haine furieuse la disgrâce qu'il avait encourue, -c'était M. de Bourrienne, qu'on avait dans le premier moment appelé à -l'administration des postes. On l'y laissa, parce qu'il y était, et -qu'on aurait été embarrassé de lui trouver un autre emploi. - -[En marge: Conseil particulier de M. le comte d'Artois.] - -[En marge: Faiblesse de M. le comte d'Artois à l'égard des agents -subalternes du royalisme.] - -Au milieu de tous ces choix on ne voyait pas encore figurer beaucoup -de membres de cette émigration qui, rentrée à des époques anciennes ou -récentes, regardait le règne des Bourbons non-seulement comme son -triomphe, mais comme son patrimoine. Déjà quelques-unes étaient -arrivés d'Angleterre ou des provinces, et se pressaient autour du -comte d'Artois, qui, ne pouvant leur donner place dans le gouvernement -de l'État, se réduisait à en composer son gouvernement particulier, et -en quelque sorte sa clientèle personnelle. Nous avons parlé de MM. de -Montciel et de la Maisonfort, venus, l'un de Franche-Comté, l'autre -d'Angleterre, gens de mérite, et de savoir, ne devant pas être -confondus avec la tourbe des empressés qui cherchent à profiter de -toutes les révolutions. M. le comte d'Artois les établit aux -Tuileries, pour former près de lui une espèce de conseil secret, qui -aurait toute sa confiance. Si M. le comte d'Artois n'eût admis auprès -de lui que des hommes pareils, bien que les doubles influences soient -toujours dangereuses dans un gouvernement, le mal eût été en partie -corrigé par la qualité des choix. Mais tandis que son frère Louis -XVIII, par prudence, paresse, dédain, avait constamment tenu à -distance les agents du royalisme, qui venaient sans cesse de la Vendée -ou de Paris en Angleterre, apportant de fausses informations et de -fausses espérances, M. le comte d'Artois, par besoin de se mêler de -tout, et par facilité d'humeur, s'en était toujours entouré, et déjà -il en était assailli, autant du moins que le temps l'avait permis. Les -Tuileries commençaient en effet à se remplir d'hommes lui rappelant -qu'ils avaient fait ceci ou cela, qu'ils avaient été chargés de telle -ou telle commission, fort périlleuse à les entendre, et s'offrant à -rendre de nouveaux services de quelque genre qu'ils fussent. Les uns -proposaient d'aller dans les départements pour mettre hors de fonction -les préfets ou sous-préfets récalcitrants de l'Empire, ou de courir -après les membres de la famille Bonaparte pour leur arracher les -richesses qu'ils emportaient, disait-on. D'autres offraient même, si -on voulait, de débarrasser la France du tyran, qui, bien que détrôné, -ne la laisserait jamais en repos si on le laissait en vie. M. le comte -d'Artois, sans écouter, sans examiner surtout ce qu'on lui proposait, -accueillait ces officieux, prenait la main à tous, ne contestait à -aucun ses prétendus services, ne disait à aucun qu'il ne se souvenait -pas de l'avoir vu, recevait les offres des uns et des autres, leur -prodiguait en retour les promesses avec une abondance de coeur et de -paroles qui tenait à sa bonté autant qu'à sa légèreté, n'avait qu'un -souci, c'était de les renvoyer contents, traitait exactement de même -d'honorables royalistes, fidèles à leur foi sans l'avoir jamais -souillée d'aucun méfait, et des hommes couverts de crimes pendant la -guerre civile. À tous sans exception il disait qu'il fallait prendre -patience, que chacun aurait la récompense de ses oeuvres, pourvu qu'il -ne fût pas trop pressé, qu'on avait été obligé dans les premiers -moments de s'entourer des _gens de Bonaparte_, lesquels d'ailleurs -avaient rendu des services dont il convenait de tenir compte, mais que -le tour des purs royalistes viendrait, et qu'ils n'auraient pas en -vain souffert, aimé, attendu pendant vingt-cinq années. - -Incapable de vouloir sciemment ce qui était mauvais, mais très-capable -de le laisser faire, M. le comte d'Artois était donc, dès les premiers -jours, devenu le centre de deux gouvernements, l'un régulier, composé -d'anciens fonctionnaires de l'Empire qui lui avaient mis le pouvoir -dans la main, l'autre, irrégulier et on dirait clandestin, s'il n'eût -été universellement connu, composé des royalistes opprimés sous la -révolution, annulés sous l'Empire, les uns ayant traversé honnêtement -la guerre civile, les autres ayant contracté les vices qu'elle -engendre. Il s'agitait entre l'un et l'autre, faisant bon visage à -tous deux, rêvant de les concilier, et d'en tirer utilité pour sa -cause, double rôle auquel aurait succombé l'homme le plus ferme et le -plus sage. - -[En marge: Situation déplorable dans laquelle la guerre avait laissé -la France, et nécessité d'y pourvoir d'urgence.] - -Pourtant l'état de la France était lamentable, et il était urgent d'y -porter remède. Dans la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la -Champagne, la Bourgogne, la Flandre, régnaient la désolation et la -stupeur. Les troupes ennemies, et particulièrement les troupes -prussiennes, commettaient des atrocités dont les armées françaises, -quoique ayant souvent commis de déplorables excès en pays conquis, ne -s'étaient jamais rendues coupables, du moins au même degré. Leurs -monarques, à Paris, prescrivaient de bonne foi la discipline et -l'humanité, mais leurs officiers, croyant qu'on pouvait désobéir à de -tels ordres, et qu'en tout cas cette désobéissance resterait inconnue -ou impunie, ne se refusaient rien, ni à eux-mêmes ni à leurs soldats. -Ils prenaient ce qui leur convenait, et laissaient détruire encore -davantage. En Champagne notamment, où la guerre avait été des plus -actives, les villages étaient en cendres, les populations en fuite, -les communications interrompues, les ponts coupés, les routes -défoncées et infectées de cadavres. Les paysans pleins de rage -égorgeaient sans pitié les soldats étrangers qui leur tombaient sous -la main. Les autorités impériales avaient été remplacées par les -individus qui s'étaient offerts, ou qu'on avait pris sur les lieux, et -qui servaient à lever sur le pays ce dont l'ennemi avait besoin, genre -d'extorsion préférable cependant au pillage. À ce spectacle désolant -s'en ajoutait un autre, qui était de nature à exciter de vives -inquiétudes. Les armées françaises, surtout celles qui avaient été le -plus fortement engagées, étaient en face et très-près des armées -coalisées. Leur premier sentiment avait été une sorte de satisfaction -de voir finir une guerre horriblement meurtrière; le second avait été -le regret, et ce regret s'était bientôt converti en une colère -furieuse contre les _traîtres_, auxquels elles imputaient le malheur -de nos armes. Dans leur effervescence, elles n'étaient pas loin de se -jeter de nouveau sur l'ennemi, et elles n'échappaient à cette -disposition que par la désertion, devenue, avons-nous dit, une -contagion générale. Aussi les routes étaient-elles couvertes de -militaires s'en allant en troupes, avec armes, bagages et chevaux, de -manière qu'on était menacé ou de n'avoir plus de soldats, ou d'en -avoir de trop fidèles, tout prêts à recommencer spontanément la -guerre. - -[En marge: Incertitude et trouble des autorités dans les provinces.] - -[En marge: Refus d'acquitter les impôts indirects dans le Midi.] - -[En marge: Invasion des produits étrangers à la suite des armées -ennemies.] - -Dans les provinces où l'invasion n'avait pas pénétré, les autorités, -incertaines, inquiètes, craignant à la fois ou de quitter Napoléon -trop tôt, ou de rejoindre les Bourbons trop tard, avaient une conduite -équivoque, et n'étaient pas capables de contenir les populations -émues. Dans le centre de la France, pays ordinairement paisible, -l'inconvénient n'était pas grand, et on en était quitte pour des -hésitations dont s'amusait la malice publique. Mais dans la Vendée, -dans le Midi, partout où les royalistes et les révolutionnaires se -trouvaient en présence, la faiblesse des autorités devenait un -véritable péril. Enfin l'impôt était aussi réprouvé que la -conscription. À l'exemple de M. le comte d'Artois, MM. les ducs -d'Angoulême et de Berry avaient paru, l'un en Gascogne, l'autre en -Normandie, au cri: _Plus de conscription, plus de droits réunis!_--On -voulait que la seconde de ces promesses se réalisât sur-le-champ, et -de Marseille à Bordeaux on refusait d'acquitter les impôts indirects. -Pour compléter ce triste tableau, il faut ajouter que les Anglais, -fidèles à la coutume d'introduire leurs marchandises à la suite de -leurs armées, avaient couvert le littoral de la Manche, de l'Océan et -de la Méditerranée, de sucres, cafés, tissus de coton, fers, offerts à -vil prix, ce qui menaçait de ruiner nos négociants et nos -manufacturiers, car les uns n'avaient en magasin que des denrées -coloniales ayant subi le tarif de 50 pour cent, et les autres ne -pouvaient livrer aux consommateurs que des produits fabriqués avec des -matières premières d'une excessive cherté. Une catastrophe commerciale -pouvait donc se joindre à toutes les calamités d'une affreuse guerre. -Enfin le Trésor n'avait pas un million disponible. Dans les provinces -envahies les caisses avaient été vidées par l'ennemi, et dans les -provinces où les troupes étrangères n'avaient pas pénétré, l'impôt -avait cessé d'être perçu. - -Quand on voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement -nouveau surgi d'une révolution, on est effrayé, et il semble qu'il ne -puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais -nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté -générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement -d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments -les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger. - -[En marge: Le gouvernement commence par envoyer des commissaires -extraordinaires dans les provinces.] - -[En marge: Choix de ces commissaires, pris parmi les hommes de -l'ancien et du nouveau régime.] - -On envoya d'abord dans les provinces des commissaires extraordinaires, -chargés d'y porter ce qu'on appelait alors les _actes du Sénat_, de -les y faire connaître, accepter et exécuter, de délivrer les prêtres -ou royalistes détenus, de mettre un terme aux vexations qui avaient la -conscription pour cause, de faire un examen attentif des autorités -locales, préfets, sous-préfets, maires, de les rallier à la cause des -Bourbons, ou de les destituer. On choisit ces commissaires dans des -vues de conciliation, et on leur donna des instructions fort sages. -Leur choix fut un mélange de _gens de Bonaparte_ (c'est ainsi qu'on -appelait les hommes qui avaient appris les affaires à l'école de -Napoléon, et qui avaient su le quitter à temps), et de grands -seigneurs d'autrefois, modérés et bienveillants, comme on l'est -ordinairement dans la première joie du triomphe. On y voyait -confondus le maréchal Kellermann, envoyé dans la 3e division -militaire (Metz); le comte Dejean dans la 11e (Bordeaux); le duc de -Plaisance, neveu de l'architrésorier Lebrun, dans la 14e (Caen); M. -Otto, l'ancien diplomate, dans la 21e (Bourges); le général Marescot, -le compagnon d'infortune du général Dupont, dans la 20e (Périgueux); -le comte Jules de Polignac dans la 10e (Toulouse); le comte Roger de -Damas dans la 4e (Nancy); le comte Auguste de Juigné, neveu de -l'ancien archevêque de Paris, dans la 7e (Grenoble); le comte Bruno de -Boisgelin dans la 8e (Toulon); le chevalier de la Salle, fils de -l'ancien gouverneur de l'Alsace, dans la 5e (Strasbourg); le comte -Alexis de Noailles dans la 19e (Lyon), etc... Ces personnages si -divers se mirent en route immédiatement pour porter dans les -départements la bonne nouvelle du retour des Bourbons, de la paix, de -la liberté constitutionnelle, et pour rallier tous les esprits à cette -révolution. - -[En marge: Nouveaux cantonnements assignés aux armées françaises pour -prévenir les collisions avec l'ennemi.] - -On se hâta de répartir le mieux possible l'armée que Napoléon avait -concentrée autour de Fontainebleau, et de changer les commandants qui -inspiraient des craintes. On dispersa la garde impériale qui formait -par sa réunion un foyer redoutable, et on la distribua entre les -départements où son esprit ne pouvait devenir dangereux. On laissa la -vieille garde à Fontainebleau, mais on envoya la jeune à Orléans. La -cavalerie de la garde fut cantonnée à Bourges, Saumur, Angers; -l'artillerie à Vendôme. Le 6e corps qui, sous l'impulsion du maréchal -Marmont et de ses généraux divisionnaires, s'était séparé de la cause -impériale, fut établi à Rouen et dans les environs. Le 7e corps, -celui d'Oudinot, composé en grande partie de troupes tirées d'Espagne, -fut dirigé sur Évreux, avec la cavalerie du comte de Valmy. Le 11e -corps, celui de Macdonald, fut envoyé avec la cavalerie de Milhaud à -Chartres. Le 2e corps, celui du général Gérard, fut envoyé à Nevers -avec la cavalerie Saint-Germain. Ce qui restait de Polonais fut réuni -à Saint-Denis, pour être mis à la disposition de l'empereur de Russie. -Dans la même intention on réunit les Croates à Dijon, pour les -restituer au prince de Schwarzenberg, et les Belges à Saint-Germain, -pour les restituer au prince d'Orange. Dans ces cantonnements les -collisions entre les troupes françaises et étrangères n'étaient plus à -craindre. Le général Maison, qui venait de s'honorer par la campagne -de Belgique, et par sa fermeté à maintenir la discipline, fut laissé à -la tête des troupes de Flandre. Le maréchal Davout passait pour un -partisan obstiné de l'Empire. Sa résistance à Hambourg avait exaspéré -les monarques alliés; son nom faisait trembler en Allemagne tous les -ennemis de la France; il n'avait pas hésité à tirer sur le drapeau -blanc, parce qu'on le lui avait montré à côté du drapeau russe, et -c'étaient là des actes qui, même sans une grande intolérance, le -rendaient inacceptable pour le nouveau gouvernement. Le général Gérard -fut envoyé à Hambourg pour le remplacer. On laissa le général Grenier -ramener l'armée d'Italie, sans rien prescrire à son égard, et Augereau -commander pendant la paix les troupes du Dauphiné qu'il avait si mal -commandées pendant la guerre, mais qu'il ne semblait pas disposé à -rendre à Napoléon, à en juger du moins par sa récente proclamation. -Enfin, à l'égard des maréchaux Soult et Suchet, on se décida sous -l'impression des rapports qu'on venait de recevoir. D'après ces -rapports, le maréchal Suchet avait paru calme et modéré, le maréchal -Soult, récalcitrant, hostile, attaché à l'Empire au delà de toute -mesure. On prescrivit à ce dernier de céder son commandement au -maréchal Suchet, qui réunit ainsi dans sa main les anciennes armées -d'Aragon et de Castille. - -[En marge: Libération de la classe de 1815, et ajournement de la -question de la conscription.] - -Après ces mesures d'urgence il restait, relativement à l'armée, une -résolution grave à prendre. Il s'agissait de prononcer sur la -conscription, institution nécessaire, mais alors universellement -détestée. On adopta la sage détermination, malgré les imprudentes -promesses des Princes, de ne rien statuer quant à présent, et -d'ajourner ainsi, sous prétexte de les réserver respectueusement à la -royauté encore absente, toutes les questions d'une haute importance. -Seulement, comme il fallait faire à la désertion sa part nécessaire, -on décida que les conscrits de 1815, levés en 1814, selon la coutume -impériale de devancer les conscriptions d'une année, pourraient rester -chez eux, s'ils n'avaient pas encore rejoint les drapeaux, ou y -retourner s'ils avaient déjà quitté leurs communes. Ce n'était que -légaliser en quelque sorte un fait accompli presque partout. On -comptait avec raison que les hommes qui rentraient en grand nombre -d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Russie, d'Angleterre, à titre de -garnisons rendues ou de prisonniers élargis, procureraient à l'armée -une masse de soldats excellents, et en fourniraient même beaucoup -plus qu'on ne pourrait en payer. - -[En marge: Les finances constituent la principale difficulté du -nouveau gouvernement.] - -Payer allait devenir en effet une des principales difficultés du -nouveau gouvernement. Napoléon, dans les derniers jours de son règne, -avait fait vivre le Trésor en lui prêtant de l'argent, qu'il prenait -dans les économies de sa liste civile, depuis que le domaine -extraordinaire était épuisé. Des 150 millions environ qu'il avait -économisés sur ses diverses listes civiles, il lui restait, comme on -l'a vu, 18 millions en janvier 1814, et on en avait trouvé encore 10 à -Orléans, avec sa propre vaisselle, qu'on avait arrachés des mains de -Marie-Louise. Les auteurs de cette expédition avaient voulu conduire -aux Tuileries les fourgons contenant les 10 millions, comme une -portion recouvrée du domaine public, dont ils désiraient faire hommage -à M. le comte d'Artois. Et, effectivement, le dépôt avait été conduit -intact jusqu'à la porte du Prince. - -[En marge: Fermeté que le ministre, M. Louis, met à faire rentrer les -10 millions trouvés à Orléans.] - -Lorsque le baron Louis, ministre des finances, connut le fait, il en -fut irrité au plus haut point. C'était, avons-nous dit, un esprit -ardent, mais supérieur, imbu des principes financiers les plus sains, -connaissant toutes les ressources qu'on pouvait tirer du crédit, et -seul capable dans les circonstances où l'on se trouvait, d'en faire -l'essai, et d'y réussir. À la hauteur, à la profondeur des vues, il -joignait un amour de la règle poussé jusqu'à la passion. Il avait -épousé la cause des Bourbons avec chaleur, non par conformité de -sentiments avec l'émigration, mais par désir sincère d'une sage -liberté qu'il n'espérait que des Bourbons. Néanmoins, malgré son -dévouement au gouvernement nouveau, en apprenant qu'on avait -transporté aux Tuileries les dix millions dont il avait un besoin -indispensable, il fut courroucé de la privation et de l'irrégularité. -Il assembla les principaux personnages composant le ministère et le -conseil du Prince, leur dénonça le fait, et déclara que si les dix -millions n'étaient à l'instant renvoyés au Trésor, il donnerait sa -démission motivée. On s'efforça de le calmer, on lui conseilla d'aller -chez le Prince, de lui faire connaître avec modération et convenance -les règles établies depuis 1789 dans la gestion de la fortune -publique, et on lui promit qu'il aurait satisfaction. - -Le ministre un peu apaisé se rendit chez le comte d'Artois, le -surprit, sans lui déplaire, par la vigueur de son langage, et le -trouva facile à rendre un bien qu'il ne songeait nullement à -s'approprier, et dont il aurait usé tout au plus en faveur de ses amis -malheureux, si on ne lui avait pas dit que c'était le bien de l'État, -indispensable d'ailleurs à l'acquittement des services publics. Les 10 -millions furent rendus à 500 mille francs près, qui étaient -nécessaires pour l'entretien de la maison du Prince. - -[En marge: Ferme résolution du ministre des finances de payer toutes -les dettes de l'État, et de maintenir les impôts existants.] - -[En marge: Le conseil royal appuie le ministre, et le comte d'Artois -le laisse faire.] - -Ce secours arrivait fort à propos, et, obtenu en valeurs métalliques, -il n'en avait que plus de prix. Aucun homme peut-être n'a aussi bien -compris que M. Louis, que le secret du crédit est dans la ponctuelle -exactitude à tenir ses engagements. Le penchant des partis, presque à -toutes les époques, est d'attacher peu d'importance aux engagements de -leurs prédécesseurs, et il ne manquait pas alors de royalistes qui -étaient tout prêts à traiter comme peu respectables les dettes de -l'Empire et de la Révolution. Mais M. Louis dit hautement, que tout -disposé qu'il était à défendre les deniers du Trésor, il ne les -défendrait pas jusqu'à frustrer les créanciers de l'État de ce qui -leur était dû, que par conséquent les dettes antérieures, quelle qu'en -fût la cause ou l'origine, seraient rigoureusement acquittées, et il -ajouta, ce qui pouvait seul rendre sa déclaration sérieuse, qu'il -était résolu à maintenir les impôts existants, malgré les clameurs des -partis et des masses populaires. Quelques mots irréfléchis, proférés -par les Princes dans un premier moment, ne devaient pas être, selon -lui, une raison de s'écarter des véritables principes financiers. Les -droits réunis et la conscription étaient nécessaires, car à tout -gouvernement il fallait des hommes et de l'argent, et on devait par -conséquent avoir le courage de les maintenir.--La présence du comte -d'Artois, qui avait été le plus prodigue des princes en fait de -promesses imprudentes, n'imposa nullement au courageux ministre, et il -déclara que si on ne prononçait pas sur-le-champ le maintien de toutes -les contributions ordinaires et extraordinaires déjà votées pour 1814, -il serait impossible de faire le service, et que quant à lui il ne -s'en chargerait pas. On lui donna satisfaction, en ajoutant que -lorsque le Roi serait arrivé, on procéderait à un examen approfondi et -définitif des impôts existants. M. Louis fit donc maintenir -provisoirement les droits réunis, sauf quelques changements de forme -concédés à la passion du jour. Ainsi le droit dit _de détail_, établi -sur les boissons spiritueuses, a toujours été le plus odieux aux -masses populaires, parce qu'il est perçu au cabaret. M. Louis en le -maintenant accorda que pour les villes qui avaient un octroi, ce droit -_de détail_ pouvait être converti en une augmentation sur le droit -_d'entrée_. Il accorda également quelques simplifications dans le -droit dit _de mouvement_, qui se perçoit au moment du déplacement des -boissons. Sauf ces légères concessions, M. Louis resta inébranlable -sur le principe même de l'impôt, et mit tout le Conseil de son avis. -M. de Talleyrand et ses collègues souriaient de la fougue du ministre -des finances, mais tout en souriant, ils donnaient à M. le comte -d'Artois l'exemple de respecter cette passion si rare du bien public, -et d'y condescendre. M. le comte d'Artois, à la fois ignorant et -facile, oublieux d'ailleurs de ses promesses, laissa faire le conseil -et le ministre, étant encore très-disposé à écouter des hommes qui -passaient pour savoir ce que lui et ses compagnons d'infortune -ignoraient absolument. - -[En marge: Rapide confiance inspirée par M. Louis, et prompte -naissance du crédit.] - -Les intérêts ont le tact fin et prompt, et ils donnent rapidement leur -confiance à qui la mérite. On sut bientôt qu'on avait un ministre des -finances qui voulait payer sans exception les dettes légitimement -constatées, et qui, pour y suffire, ne craignait pas de maintenir les -impôts nécessaires, se souciant peu d'être impopulaire, pourvu qu'il -établît le crédit de l'État. Ce crédit en effet fut créé comme par -enchantement, grâce à la paix désormais assurée, grâce à un ministre -dont les principes étaient si fermes et si hautement professés. Les -gens d'affaires, premiers organes de la confiance publique, se -montrèrent empressés à seconder M. Louis, et celui-ci put tout de -suite recourir à une mesure qui auparavant eût été impossible, celle -de créer des effets à courte échéance, c'est-à-dire des bons royaux. - -[En marge: Création de dix millions de bons royaux.] - -[En marge: Marche régulière de tous les services.] - -L'usage a consacré dans les États modernes deux sortes de dette, la -dette fondée dont les effets sont sans échéance, ou à échéance -très-éloignée, et la dette flottante dont les effets sont à échéance -rapprochée, et dont l'intérêt varie selon la situation du crédit. -Ainsi en Angleterre et en France, il existe les titres de la rente -perpétuelle, et les bons de _l'Échiquier_ ou du _Trésor_. Le -discrédit, résultat de la banqueroute, avait été si grand après le -Directoire, que pendant l'Empire Napoléon n'avait jamais pu émettre -des bons du Trésor, et qu'il lui avait fallu dissimuler le principal -engagé, c'est-à-dire le Trésor lui-même. Ainsi on avait eu recours -d'abord aux bons des receveurs généraux, puis, M. Mollien ayant -sagement créé la Caisse de service, on avait converti les bons des -receveurs généraux en bons de la Caisse de service. C'étaient en -réalité des bons du Trésor, sauf qu'on n'osait pas leur donner leur -nom véritable. En 1814 la Caisse de service était tellement obérée, -qu'on n'aurait pu ajouter un seul effet à ceux qu'elle avait déjà en -circulation. M. Louis n'hésita pas à créer une nouvelle dette -flottante, en émettant 10 millions de bons royaux, à courte échéance, -et à intérêt proportionné aux circonstances. Ces dix millions, grâce à -la confiance que le ministre inspirait, furent accueillis sans -répugnance. On avait reçu d'Orléans dix millions en espèces -métalliques; les impôts maintenus, quoique non acquittés dans -certaines provinces, avaient procuré quelques ressources, et on put, -pour le premier mois, distribuer aux divers ministères 50 millions, -acquittés comptant, ce qui permit de mettre au courant tous les -services. Les affaires en reçurent sur-le-champ une heureuse -impulsion, qui contribua beaucoup à ranimer le crédit dont l'État -allait vivre désormais. Tandis que M. Louis commençait ainsi à fonder -le crédit, il apporta une égale fermeté à maintenir l'ordre, qui avait -été le principal mérite des finances impériales, et il fit continuer -la coutume de présenter tous les mois au Conseil le tableau des -besoins du mois suivant, pour les connaître et y adapter les -ressources nécessaires. - -[En marge: État commercial de la France.] - -[En marge: Changements provisoires apportés à nos tarifs commerciaux.] - -Les finances, qui étaient la tâche la plus difficile du nouveau -gouvernement, étaient donc tirées de leur premier embarras, grâce au -ministre habile et vigoureux qui en avait assumé le fardeau. Il -fallait encore dans cette partie de l'administration pourvoir à la -grave difficulté qui naissait de la situation extraordinaire du -commerce, et que nous avons déjà sommairement indiquée. Si par le -blocus continental Napoléon, faute de patience, n'avait pas réussi à -vaincre l'Angleterre, il avait au moins jeté les fondements de notre -industrie. La filature et le tissage soit du coton, soit de la laine, -le traitement et les emplois nombreux du fer, avaient fait des progrès -remarquables. L'extraction du sucre des matières végétales propres à -l'Europe, la coloration des étoffes au moyen des agents chimiques, -avaient fait des progrès non moins étonnants. Nos produits pouvaient -déjà se présenter sur tous les marchés, en état d'infériorité quant au -prix, mais d'égalité et quelquefois de supériorité quant à la -perfection, comparativement aux produits britanniques. Seulement -Napoléon en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à -l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser -les produits manufacturés des Anglais, il avait également prohibé les -matières premières apportées par le pavillon britannique, telles que -les cotons bruts, les indigos, les bois de teinture, les sucres, les -cafés, etc. Puis à la prohibition il avait substitué en 1810 le fameux -tarif de 50 pour cent, que toutes ces matières avaient payé. Néanmoins -nos manufactures avaient pu supporter cette charge, garanties qu'elles -étaient contre la concurrence anglaise par des prohibitions absolues. -On comprend, sans qu'il soit besoin d'explications, quelle -perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque -invasion des produits britanniques. Ainsi les sucres, les cafés, les -tissus de coton, etc., si ardemment désirés par les populations du -continent, répandus en abondance dans toute l'Allemagne dès l'année -1813, avaient fait irruption en France en 1814, à la suite des armées -coalisées. Ils avaient passé le Rhin, l'Escaut, la Meuse, et suivi pas -à pas les soldats de la coalition, ou bien débarqué tout simplement -sur le littoral, car nos ports s'étaient hâtés, avant tout ordre de -Paris, d'admettre le pavillon britannique. Il en résultait que nos -toiles de coton étaient obligées de lutter avec les toiles anglaises, -qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient celui de -n'avoir pas acquitté le droit de 50 pour cent sur les matières -premières; que le café anglais coûtant à Londres 28 sous, et revenant -dans nos ports à 38, se trouvait en présence du café français, qui à -ce prix devait ajouter un droit de 44 sous payé au Trésor, et devenait -dès lors invendable, puisqu'il aurait fallu exiger de l'acheteur plus -de 4 francs. Il en était de même pour le sucre, et pour toutes les -denrées coloniales. Si on avait eu la paix sans l'invasion étrangère, -la manière de procéder la plus naturelle eût été de supprimer ces -droits graduellement, afin de laisser aux marchandises qui en étaient -chargées le temps de s'écouler. Mais la double invasion des soldats et -des produits étrangers s'étant accomplie simultanément, il fallait -subir la conséquence de ce double fait, et ne pas prolonger le mal en -prolongeant l'existence de tarifs désormais inapplicables. Il fallait -par exemple affranchir les cotons bruts de tout droit, pour que nos -manufactures eussent cette charge de moins à supporter dans leur lutte -contre les produits britanniques. Sur le café, le sucre et les -matières coloniales en général, il fallait diminuer sensiblement les -droits, pour que le commerce français pût les fournir en concurrence -avec le commerce anglais. Ainsi les cafés coûtant 28 sous la livre à -Londres, pouvaient bien supporter un droit de 6 sous qui les élevait à -34 sous, et permettait au commerce de les donner à 38, prix courant à -Paris depuis l'entrée des étrangers. Sans ces mesures nos marchés -auraient été exclusivement approvisionnés par les fraudeurs, qui -vendaient aux prix les plus bas les marchandises introduites en France -à la suite de l'ennemi. - -Ces motifs clairement exposés servirent de préambule à une ordonnance -qui modifia provisoirement les tarifs. Par cette ordonnance le -ministre supprima les droits sur les cotons et diverses matières -premières, réduisit des sept huitièmes environ les droits sur les -sucres et les cafés, promit de rétablir les lignes de douanes aussitôt -que les armées coalisées auraient évacué le territoire, et annonça -pour cette époque l'établissement de nouveaux tarifs, qui -protégeraient suffisamment nos manufacturiers contre les -manufacturiers étrangers, sans leur faire payer trop cher les matières -premières, et ne grèveraient les denrées coloniales, cotons, sucres, -cafés, etc., que des droits dont le Trésor avait un besoin -indispensable. - -Sans doute ces mesures, quoique fort sages, ne rassurèrent pas -complétement nos villes manufacturières, qui redoutaient sous des -princes venus d'Angleterre une extrême faveur pour le commerce -britannique, mais elles atténuèrent les souffrances présentes, -diminuèrent aussi les inquiétudes, et donnèrent lieu d'espérer un -régime prudemment calculé, dès que les circonstances permettraient -d'appliquer au commerce et à l'industrie une législation définitive. - -[En marge: Rétablissement des ponts, des routes, et de l'ordre -matériel dans les provinces.] - -À ces mesures d'intérêt général s'ajoutèrent des mesures de détail -dans les provinces ravagées par la guerre. On envoya des agents pour -relever les ponts détruits, réparer les routes impraticables, faire -enterrer les cadavres, réorganiser le service des postes, rétablir -l'ordre en un mot dans les choses usuelles et matérielles. De toutes -parts les populations, affligées des malheurs du pays, mais consolées -par la paix, commençant à espérer dans les Bourbons, se prêtaient à ce -qu'on leur demandait, et fournissaient même leurs bras pour -l'exécution des ordres venus de Paris. Cependant si on parvenait à -triompher des principales difficultés du moins dans les provinces qui -avaient cessé d'être occupées, il en était autrement dans celles où -l'ennemi séjournait encore. Dans celles-là on trouvait l'obstacle des -troupes étrangères, entendant exercer une autorité absolue, et -commettant des excès de toutes sortes. Elles ne se bornaient pas à -piller les châteaux, à ravager les chaumières, à outrager les femmes, -elles s'emparaient des propriétés de l'État, et essayaient de vendre à -leur profit les bois, les magasins de sel, les métaux contenus dans -nos arsenaux. C'était une spoliation universelle, privée et publique, -qui, outre qu'elle ruinait le pays, exaspérait les populations, et les -rendait peu favorables au nouveau gouvernement, considéré injustement -comme allié et complice de l'étranger. - -Aussi demandait-on à grands cris la retraite des armées coalisées. -Elles étaient venues, avaient dit leurs généraux en passant le Rhin, -non pour humilier la France, mais pour la délivrer. Napoléon étant -vaincu, désarmé et parti, les Bourbons étant universellement acceptés, -quelle raison avaient-elles de rester en France?-- - -[En marge: La souffrance des provinces occupées par l'ennemi, fait -naître le désir ardent de l'évacuation du territoire.] - -[En marge: Imprudence et danger de ce désir.] - -Ce raisonnement si juste, rendu plus frappant par les souffrances -qu'on éprouvait, avait pénétré dans tous les esprits, et un voeu -unanime parvenu aux ministres, des ministres au prince dépositaire de -l'autorité royale, réclamait l'évacuation immédiate du sol de la -France. Ce voeu si naturel, si général, si respectable, était pourtant -irréfléchi. En effet, pouvait-on parler d'évacuation de territoire aux -souverains étrangers, sans provoquer aussitôt de leur part une demande -d'évacuation à l'égard des territoires que nous occupions encore? Or, -ces territoires, c'étaient des places telles que Hambourg, Magdebourg, -le Texel, Flessingue, Berg-op-Zoom, Anvers, Mons, Luxembourg, Mayence, -Lérida, Tarragone, Figuières, Girone, remplies d'un matériel -considérable, et quelques-unes de flottes magnifiques. Était-il -possible de demander aux Autrichiens, aux Russes, aux Prussiens, aux -Anglais, de quitter la Champagne, la Lorraine, l'Alsace, le Languedoc, -sans qu'ils nous demandassent d'abandonner en même temps des places de -premier ordre, qui n'étaient pas destinées à nous appartenir? Il -devait en résulter le grave inconvénient de se dessaisir de gages -d'une extrême importance dans la négociation de la paix future. Sans -doute, les conditions de cette paix ne pouvaient pas beaucoup varier, -car le principe des frontières de 1790 était tellement admis que -l'épée victorieuse de Napoléon aurait pu seule le faire modifier. Mais -en consentant à abandonner les provinces rhénanes et la Belgique, -c'est-à-dire le Rhin et l'Escaut, il restait entre ces fleuves et nos -limites de 1790 une belle et solide frontière à ménager à la France, -comme on le verra bientôt, frontière qu'on aurait pu obtenir en -négociant avec fermeté et patience, au nom des Bourbons, au nom de la -bienveillance qu'ils inspiraient, au nom du désir qu'on éprouvait de -les rendre populaires. Un moyen de réussir, c'eût été assurément la -possession de gages tels que ceux dont on allait se démunir, car il -est facile d'imaginer l'embarras qu'auraient éprouvé les souverains -alliés, s'il leur avait fallu recouvrer par la force Hambourg, -Magdebourg, Anvers, Mayence, etc. Mais était-il possible, nous le -répétons, de réclamer l'évacuation de la France, sans provoquer à -l'instant la même réclamation à l'égard des territoires que nous -occupions au delà de nos anciennes frontières? Évidemment non, et -aucun négociateur n'aurait été écouté s'il avait élevé l'une de ces -prétentions sans accueillir l'autre. - -On aurait pu à la vérité accorder l'évacuation des places les plus -éloignées, telles que Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue au -nord, Lérida, Tarragone, Figuières au midi, en essayant de retenir -Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, comme plus rapprochées. Mais les -puissances y auraient vu l'intention de contester le principe des -frontières de 1790, et elles n'auraient pas plus écouté l'offre d'une -évacuation partielle que le refus absolu d'évacuation. - -Ce qu'il aurait donc fallu, c'eût été de patienter encore un ou deux -mois, en demandant à l'empereur Alexandre et à ses alliés des ordres -précis pour qu'on traitât moins cruellement nos malheureuses -provinces. Si même, au milieu des souffrances qu'on endurait, on eût -été capable de réfléchir, on n'aurait pas manqué de calculer que les -armées étrangères, signassent-elles sur-le-champ une convention -d'évacuation, ne seraient pas parties avant deux mois, surtout à cause -de leurs prétentions sur quelques-uns de nos magasins, et qu'avant -deux mois, comme l'événement le prouva, la paix pouvait être signée. -Le Roi, il est vrai, était absent, mais son absence, qui n'empêchait -pas de livrer les premières places de l'Europe, n'aurait pas dû -empêcher non plus de commencer tout au moins à discuter les bases de -la paix. Mais la douleur ne raisonne pas, et un voeu aussi impérieux -qu'unanime obligea le gouvernement à entamer des pourparlers pour une -évacuation qui devait nécessairement être réciproque. Ajoutons encore -afin d'être juste, que les points qu'il s'agissait d'abandonner, -Hambourg, Magdebourg, le Texel, Lérida, Tarragone et autres, étaient -autant de témoignages d'une politique follement ambitieuse, qui était -universellement réprouvée à cette époque, et dont on ne tenait -nullement à conserver les restes. - -[En marge: M. de Talleyrand chargé de négocier l'évacuation du -territoire.] - -[En marge: Conditions de cette évacuation.] - -M. de Talleyrand, naturellement chargé de conduire la négociation, fut -écouté par les représentants des puissances avec empressement, et avec -une feinte bienveillance pour la France, qu'on avait hâte, disait-on, -de débarrasser de l'occupation étrangère. En réalité, on était fort -impatient d'obtenir la restitution des places que nous détenions. Sans -doute la Prusse était assurée, un peu plus tôt ou un peu plus tard, -d'avoir Magdebourg et Hambourg, l'Angleterre Anvers, l'Autriche -Mayence: mais il y a dans le désir ardent une impatience qui ne se -satisfait que par la possession immédiate de l'objet désiré. On promit -donc d'évacuer la France sans aucun retard, à condition que nos -garnisons évacueraient les points qui viennent d'être énumérés. Il ne -fut pas même possible d'essayer de retenir Anvers, Mayence, -Luxembourg, en restituant Hambourg, Magdebourg, etc. Pourtant les -monarques alliés avaient promis de traiter la France sous les Bourbons -mieux que sous les Bonaparte. Leurs ministres ne le niaient pas, et en -restant fermement attachés au principe de la frontière de 1790, ils -parlèrent d'une extension territoriale au delà des limites de 1790, -qui pourrait s'exprimer par l'addition d'un million d'âmes. Dans -l'impossibilité d'obtenir mieux, M. de Talleyrand fut obligé de se -payer de cette promesse. Restait la question grave du matériel contenu -dans les places qu'on allait restituer. Dans ces places, il y avait, -outre l'artillerie de campagne, un vaste matériel de tout genre, qu'on -aurait pu sinon sauver, du moins disputer. On ne s'en occupa guère, -tant on était de part et d'autre pressé de conclure. On se contenta de -stipuler que nos troupes sortiraient avec armes et bagages, et trois -pièces de campagne par mille hommes. À la vérité, ce n'était qu'une -perte d'argent, de trente, de quarante millions peut-être, fort peu -comparable à la perte de territoire; mais enfin, c'était une perte. On -ne fit attention qu'aux flottes magnifiques que nous avions -construites, dans certaines places maritimes, et cette partie du -matériel fut réservée pour devenir un objet de négociation, lorsqu'on -traiterait de la paix définitive. - -En conséquence, on convint que les troupes étrangères évacueraient le -territoire français (celui de 1790), à mesure que s'effectuerait -l'évacuation des places lointaines que nous occupions, celles du Rhin -en dix jours, celles du Piémont et d'Italie en quinze, celles -d'Espagne en vingt. Les plus éloignées devaient être livrées le 1er -juin. Il était entendu en outre que les prisonniers de toutes les -nations, dans quelques lieux qu'ils se trouvassent, seraient -réciproquement et immédiatement rendus. - -[En marge: Convention du 23 avril, laquelle n'est d'abord le sujet -d'aucune objection.] - -Cette convention signée par M. de Talleyrand le 23 avril, fut le même -jour soumise à M. le comte d'Artois et à son conseil. Chose -singulière, et qui prouve l'influence ordinaire des préoccupations du -moment, elle n'y fut l'objet d'aucune observation, parce qu'elle -répondait à un voeu universel, celui de l'évacuation du territoire[3]. -Le malheureux prince sur lequel elle devait faire peser plus tard une -impopularité fort peu méritée, incapable d'en prévoir les suites, crut -de bonne foi qu'il délivrait la France de la présence des soldats -étrangers, et il la signa avec joie. On la fit publier à l'instant -même, et le premier jour, elle n'excita pas dans le public beaucoup -plus de remarques que dans le conseil royal. Mais la critique devait -s'élever bientôt, et grâce au nouvel état des esprits devenir aussi -acerbe qu'universelle. - - [Note 3: M. de Vitrolles, témoin oculaire, et tenant la - plume, dit qu'il ne fut pas fait une seule observation dans - le conseil royal.] - -[En marge: Changement opéré dans les esprits depuis la déchéance de -Napoléon.] - -[En marge: Commencement de liberté de la presse.] - -[En marge: Usage que les royalistes en font contre les hommes de -l'Empire, et contre ceux de la révolution.] - -Un changement considérable en effet s'était produit dans les esprits, -depuis la déchéance de Napoléon, c'est-à-dire depuis un mois. De la -soumission absolue, du silence presque complet qui avaient régné -pendant l'Empire, on avait passé tout à coup à une singulière vivacité -de sentiments et de langage. Tandis que dans la masse du public l'idée -d'abord nouvelle, et un peu surprenante, du retour des Bourbons, -commençait à se propager, et à paraître sage et nécessaire, tandis -que les Bourbons commençaient à devenir populaires par leurs malheurs -et leurs vertus, une querelle vive et amère s'élevait tout à coup -entre les partis subitement réveillés. La presse avait recouvré une -certaine liberté de fait, non de droit, car les règlements impériaux -sur la librairie avaient été maintenus. On s'était borné à rendre leur -bien aux propriétaires de journaux dépossédés arbitrairement par -Napoléon, et on avait exigé d'eux la désignation d'un rédacteur -principal qui répondrait des actes de chaque feuille. La liberté de la -presse avait ainsi pris naissance sous cette forme équivoque, qui la -faisait dépendre du directeur de la librairie. Comme d'usage elle -était devenue la vive expression de la passion du jour, et cette -passion c'était la haine de l'Empire, de ses guerres incessantes, de -son gouvernement arbitraire. Il régnait donc un affreux déchaînement -contre Napoléon, contre sa famille, contre ses ministres et tout ce -qui lui avait appartenu. Bientôt, remontant en arrière, de l'Empire on -avait passé à la Révolution, et elle n'avait pas été l'objet de moins -de colères que Napoléon lui-même. Bien que le comte d'Artois en -entrant dans Paris eût parlé d'oubli, bien que le Sénat en eût fait -une condition expresse du rappel des Bourbons, cet oubli, plus facile -à promettre qu'à tenir, n'était pratiqué par personne. On revenait sur -la mort cruelle du duc d'Enghien, et plus violemment encore sur la -mort inique de l'infortuné Louis XVI. Sous ce rapport le déchaînement -était devenu tel, qu'on avait négligé un moment Napoléon pour -s'occuper exclusivement des régicides, et pour verser sur eux un -torrent d'injures. Assurément il eût fallu que la génération présente -eût perdu toute mémoire, tout sentiment de justice et d'humanité, pour -ne pas être saisie d'une pitié profonde en se rappelant le supplice -infligé par des fanatiques à l'un de nos rois les meilleurs, et -cependant pour le repos de la France, pour le développement de ses -destinées, ce cri de la conscience publique était une souveraine -imprudence. Le clergé, plus inconsidéré encore, s'il est possible, que -le parti royaliste, et moins fondé dans ses emportements, avait aussi -ses antipathies, et c'est le cardinal Maury qui en était l'objet -principal. Des prêtres, dont bien peu avaient osé défendre la cause de -l'Église pendant la révolution, dont pas un n'avait refusé les faveurs -de l'Empire, ne pardonnaient pas au cardinal Maury, le défenseur le -plus éloquent et le plus courageux de son ordre, d'avoir accepté le -diocèse de Paris. On avait commencé par l'abreuver d'outrages, puis on -avait déclaré le diocèse vacant, nommé des vicaires capitulaires, et -fait tout ce qu'il fallait pour obliger le cardinal-archevêque à -abandonner son poste. Poursuivi avec cette violence, il avait quitté -Paris, et cédé la place à ses ennemis acharnés. - -[En marge: Les révolutionnaires et les partisans de l'Empire, attaqués -simultanément, commencent à se rapprocher.] - -[En marge: Affluence des militaire à Paris.] - -[En marge: Commencement d'inquiétude et d'irritation chez eux.] - -Quand on recherche ainsi les partis, on les retrouve bien vite. Il -avait suffi en effet de quelques jours pour ranimer et rallier tous -les hommes que les royalistes attaquaient de la sorte. Dans le premier -moment ces hommes, divisés et consternés, s'étaient tus. Les -révolutionnaires, vengés de l'Empire par sa chute, avaient même -éprouvé un instant de joie. Les fonctionnaires civils, les militaires, -pressés d'assurer leur existence, n'avaient songé d'abord qu'à donner -leur adhésion aux Bourbons, et l'avaient donnée en maudissant le Sénat -qui avait détrôné Napoléon, et en applaudissant aux railleries des -royalistes contre lui. Mais après quelques jours de réflexion, -révolutionnaires, fonctionnaires civils, militaires, avaient senti que -leur sort était commun, et que si le Sénat les avait frappés en -frappant Napoléon, il les défendait aussi en stipulant des garanties -constitutionnelles. Ils commençaient donc à se ranger derrière lui. En -lisant dans les journaux du parti triomphant, les seuls qui usassent -alors de la liberté de la presse, des déclamations furieuses contre -tout ce qui s'était fait depuis 1789, en voyant surgir autour des -princes, autour des commissaires extraordinaires tous les hommes -d'autrefois, ils sentaient que sous le nouvel ordre de choses ils ne -pouvaient manquer d'être en péril, ou au moins en défaveur. Les -militaires notamment (nous voulons parler des officiers), quittant les -rangs à l'exemple des soldats, s'étaient transportés en masse à Paris. -On ne rencontrait qu'eux dans les rues et les lieux publics, où ils -venaient prendre part à l'agitation générale, et chercher à savoir ce -qu'ils deviendraient. Le ministre de la guerre, le général Dupont, -avait rendu une ordonnance pour leur prescrire de retourner à leur -corps, seul lieu, disait cette ordonnance, où ils connaîtraient la -destination qui leur était réservée. Au milieu de la confusion -régnante, presque aucun de ces officiers n'avait obéi. Ils -continuaient de remplir la capitale, où la présence des soldats -étrangers les irritait profondément, et provoquait de leur part les -propos les plus dangereux. Ils aimaient surtout à se déchaîner contre -les _traîtres_, qui avaient livré, disaient-ils, Napoléon et la -France. - -[En marge: La convention du 23 avril, d'abord accueillie comme -naturelle, devient l'objet d'un déchaînement universel.] - -La convention du 23 avril, dont nous venons d'exposer les conditions -inévitables, d'abord reçue comme naturelle, et même comme -très-désirable puisqu'elle stipulait l'évacuation du territoire, fut -bientôt jugée autrement par ces esprits mal disposés. Bien -qu'Hambourg, Magdebourg, Lérida, n'intéressassent guère la vraie -grandeur de la France, ces noms pourtant rappelaient des souvenirs -immortels, et d'ailleurs en voyant s'ajouter à la liste de ces postes -lointains, ceux de Mayence, de Luxembourg, de Wesel, de Flessingue, -d'Anvers, qu'on s'était habitué à regarder comme français, en voyant -toutes ces forteresses cédées d'un trait de plume, sans aucune -garantie de dédommagement, les militaires éprouvèrent une douleur -sincère. Le public lui-même, le public raisonnable, désintéressé, -malgré la joie de la paix, malgré la prévention très-fondée contre les -conquêtes lointaines, finit par ressentir une profonde tristesse de -l'abandon de tant de places importantes, ne cria pas à la trahison -comme les militaires, mais sentit bien qu'on était sous la main de fer -des étrangers, et que tout en flattant la France pour la rendre plus -maniable, ils ne lui laisseraient de sa grandeur que ce qu'ils ne -pourraient pas lui ôter. - -[En marge: Efforts de M. le comte d'Artois pour plaire à tout le -monde.] - -[En marge: Sa complaisance imprudente pour ses amis.] - -[En marge: Licence accordée aux hommes de main.] - -[En marge: Outrage commis envers la princesse Catherine de -Wurtemberg.] - -Néanmoins une vive et universelle satisfaction de la paix était -toujours le sentiment dominant, et si on entendait un blâme amer, -c'était dans la bouche des hommes dont l'existence était mise en -question par le changement de gouvernement, ou qui étaient troublés -dans leur retraite par le déchaînement des passions royalistes. Le -comte d'Artois, du reste, faisait ce qu'il pouvait pour contenter tout -le monde, et surtout pour gagner l'armée. Il invitait à dîner les -maréchaux, les généraux, les colonels présents à Paris, déployait afin -de leur plaire tout ce qu'il avait de bonne grâce, mais il était clair -à leurs yeux qu'ils n'étaient aux Tuileries que des invités, et non -des commensaux. Les hôtes véritables de ce palais, que tant de -générations, diverses d'origine, d'esprit, de sentiments, avaient -traversé et devaient traverser encore, les hôtes véritables étaient -les royalistes, qui commençaient à affluer en grand nombre soit de la -province, soit de l'émigration. Moins caressés, moins flattés sans -doute que les chefs de l'armée, mais évidemment plus chéris, ils -jouissaient seuls d'une réelle intimité. Ils entraient à toute heure, -et quand M. le comte d'Artois ne pouvait pas les accueillir lui-même, -il chargeait ses familiers de ce soin. On recevait, comme nous l'avons -déjà dit, leurs témoignages, leurs offres de service; on recevait de -plus leurs rapports, on les laissait se constituer en une sorte de -police, qui simplement officieuse aujourd'hui, prétendrait bientôt à -un autre rôle. Nous avons parlé déjà de ces hommes de main, que M. le -comte d'Artois avait la faiblesse d'admettre auprès de lui, et à qui -on avait l'imprudence de donner, ou de laisser prendre des -commissions. Quelques-uns de ces hommes s'étaient chargés de courir -après la princesse Catherine, femme du prince Jérôme Napoléon. Cette -princesse, fille du roi de Wurtemberg, objet par ses qualités -personnelles d'un respect mérité, fut arrêtée près de Fossard, tandis -qu'elle cherchait à se rendre en Allemagne. On la dépouilla -complétement. Les hommes qui l'avaient arrêtée, se disant munis d'une -commission officielle, dont le prétexte était de faire rentrer au -Trésor les valeurs appartenant à l'État, vinrent apporter aux -Tuileries les coffres à bagages qu'ils avaient enlevés, et qui, en -apparence du moins, semblaient intacts. À peine l'acte était-il -consommé, que l'empereur de Russie, informé et indigné de ce qui -s'était passé, envoya son ministre se plaindre, et demander réparation -de l'outrage fait à une princesse respectable, couverte par le traité -du 11 avril, et de plus, sa proche parente. On se hâta pour première -satisfaction de rendre les coffres, qui furent trouvés vides. Les -diamants de la princesse, estimés à environ 1,500,000 francs, avaient -disparu. Les hommes qui l'avaient arrêtée se défendirent en niant ce -qu'on leur reprochait, et menacèrent, si on les poursuivait, de -compromettre le gouvernement provisoire en déclarant de quelle -commission ils étaient chargés. Cette commission, ils n'en faisaient -pas mystère, avait été d'assassiner Napoléon. - -[En marge: On commence à désirer l'arrivée de Louis XVIII, même parmi -les amis du comte d'Artois.] - -La chose assurément était fort douteuse, mais au milieu de ce chaos, -il était évident que beaucoup d'imprudences de langage avaient été -commises, et que si on continuait de la sorte, les incidents fâcheux -pourraient se multiplier. M. le comte d'Artois était à Paris depuis -une vingtaine de jours, et déjà on désirait que Louis XVIII arrivât -pour prendre en mains les rênes de l'État. C'était le voeu des amis -éclairés du Prince, c'était le voeu du Prince lui-même, qui, bien -qu'aimant à se mêler de tout, était cependant effrayé de la -responsabilité qu'il assumait chaque jour sur sa tête. C'était, en -effet, tantôt sur le sort des impôts, tantôt sur le sort du commerce -ou du territoire lui-même, qu'il fallait prononcer, en l'absence d'un -frère que M. le comte d'Artois craignait, qui était roi, et fort -jaloux de son autorité. Ses deux fils l'avaient rejoint. Le duc -d'Angoulême, prince modeste, courageux, peu spirituel mais sage et -sensé, était depuis plus d'un mois descendu à Bordeaux. Le duc de -Berry, doué d'esprit naturel, de sentiments généreux mais emportés, -avait pénétré en France par la Bretagne et la Normandie. On était allé -recevoir aux portes de Paris, avec beaucoup de pompe et de grandes -démonstrations de joie, ces deux jeunes princes, qui avaient amené à -leur suite un nouveau contingent de royalistes ardents, et ce n'était -pas une garantie de plus d'unité et de sagesse dans le gouvernement. - -[En marge: Efforts de divers personnages pour prévenir louis XVIII -dans le sens de leurs propres idées.] - -[En marge: Ce qu'écrivent à Louis XVIII, M. le comte d'Artois, M. de -Talleyrand, et M. de Montesquiou.] - -La présence du Roi était donc justement désirée, parce qu'on espérait -en sa prudence, et parce qu'on était impatient de voir résoudre le -plus tôt possible une foule de questions laissées en suspens jusqu'à -son arrivée. Comment ce monarque accueillerait-il les conditions que -le Sénat prétendait lui imposer? Quelle valeur accorderait-il aux -engagements pris en son nom par le comte d'Artois? C'étaient là des -doutes auxquels il importait de mettre un terme, et en attendant -chacun avait cherché à prévenir Louis XVIII en faveur de ses idées et -de ses intérêts. Le comte d'Artois avait fait dire à son frère qu'on -ne l'avait engagé que d'une manière très-générale, que par conséquent -il restait absolument libre à l'égard du texte même de la Constitution -sénatoriale, plus libre encore à l'égard du serment exigé; qu'il n'y -avait d'obligation véritable, et même avec réserve de la volonté -royale, que relativement aux bases générales de la Constitution, ce -qui laissait une grande latitude. Évidemment M. le comte d'Artois, -pour se justifier d'avoir beaucoup pris sur lui, cherchait à atténuer -les engagements contractés envers le Sénat. M. de Talleyrand, qui -avait d'abord envoyé auprès de Louis XVIII M. de Liancourt (lequel -n'avait été ni accueilli, ni écouté, comme on le verra bientôt), et -puis d'autres personnages moins dignes de cette mission, M. de -Talleyrand, au lieu de tenir le langage de la raison, avait fait -entendre celui de la complaisance, et voulant lui aussi persuader au -nouveau roi qu'on avait ménagé son autorité, lui avait fait dire que -moyennant des flatteries aux maréchaux, et une déclaration générale -conforme aux idées régnantes, publiée au moment de son entrée en -France, on satisferait à toutes les nécessités du jour. M. de -Montesquiou, tout en restant à son point de vue personnel, avait été -plus véridique et plus ferme. Il avait montré en écrivant à Louis -XVIII beaucoup d'irritation contre le Sénat et contre la prétention de -ce corps d'imposer des conditions à la royauté, mais il n'avait -dissimulé ni la gravité des engagements pris, ni la force que -conservait le Sénat. Il avait dit que la France n'était pas aussi -royaliste qu'on se plaisait à le supposer; que beaucoup de gens -regrettaient l'Empire; que d'autres, fort attachés encore aux idées de -la révolution, n'étaient pas décidés à en faire bon marché; que -l'armée surtout était généralement hostile à la dynastie légitime; que -ces mécontents de tout genre, ayant la force matérielle de leur côté, -étaient prêts à se mettre derrière le Sénat et à donner à ce corps une -puissance redoutable; qu'il fallait donc compter avec lui, quelque -désagrément qu'on y trouvât; qu'on pourrait bien tirer quelque parti -de la jalousie du Corps législatif, mais que ce corps était faible, -incomplet, que le Sénat restait l'autorité principale, et qu'il -fallait prendre dans sa Constitution ce qu'il y avait de moins -mauvais, pour en composer un acte qui émanerait de l'autorité royale -seule; que d'ailleurs la situation des finances était impérieuse, -qu'elle exigerait probablement un emprunt considérable, et que, sans -l'intervention des grands corps de l'État, on ne trouverait pas de -prêteurs. Bien que ces notions fussent incomplétement vraies, elles -représentaient plus exactement l'état des choses que celles qu'avaient -fait parvenir M. le comte d'Artois et M. de Talleyrand. Du reste, les -unes comme les autres furent à Hartwell un sujet de surprise. - -[En marge: Situation de Louis XVIII en Angleterre, et sentiments qu'il -éprouve en apprenant les événements de Paris.] - -[En marge: Il est porté d'abord à admettre la Constitution du Sénat.] - -Louis XVIII, qui, après la mort de Louis XVII, fils infortuné de -l'infortuné Louis XVI, était devenu roi légitime, d'après les -principes de l'hérédité monarchique, résidait depuis plusieurs années -à Hartwell en Angleterre, où ses goûts studieux, son immobilité -naturelle, l'avaient fixé. Il s'était pour ainsi dire endormi dans la -paisible uniformité de son exil, lorsque les événements terribles de -1812 vinrent éveiller en son coeur l'espérance presque éteinte. Aussi -eut-il soin de faire certaines déclarations un peu moins vagues que -les précédentes, et contenant promesse de réformer les anciens abus, -d'oublier le passé, de respecter l'aliénation des biens nationaux, ce -qui constituait alors tout le programme de l'émigration la plus -libérale. Ces déclarations répandues en Europe n'avaient guère pénétré -en France. Lorsque Louis XVIII apprit les actes du Sénat, il en -ressentit une joie tout aussi vive que celle qu'avait éprouvée M. le -comte d'Artois, quoique moins expansive, et dans le premier moment il -ne songea pas plus que son frère n'y avait songé à Nancy, à disputer -sur les conditions de son rappel au trône. En conséquence M. de -Blacas, devenu son homme de confiance et l'exécuteur de toutes ses -volontés, reçut l'ordre de préparer l'acte de son adhésion à la -Constitution sénatoriale. Il ne lui semblait pas en effet que ce fût -acheter trop cher son retour en France, que d'accepter une forme de -gouvernement qui, depuis qu'il était à Hartwell, se pratiquait sous -ses yeux au grand avantage de l'Angleterre, et sans autre inconvénient -que des désagréments quelquefois assez sérieux pour les ministres. - -[En marge: Les communications qu'il reçoit du comte d'Artois, de M. de -Talleyrand et de M. de Montesquiou changent ses premières -dispositions, et il se décide à attendre.] - -[En marge: Louis XVIII prend le parti de voyager lentement pour se -rendre en France.] - -Ce fut dans ces dispositions que le trouvèrent les émissaires de M. le -comte d'Artois, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou. Fort -accommodant, comme on le voit, pour les choses, il le fut beaucoup -moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux -unes qu'aux autres. Les choses n'ont pas de visage, les personnes au -contraire en ont un, qui souvent réveille des impressions pénibles ou -des rancunes implacables. Le respectable M. de Liancourt, odieux à -l'ancienne noblesse pour avoir montré du bon sens dans les premiers -jours de la Révolution, et chargé par M. de Talleyrand de se rendre à -Hartwell, y fut accueilli avec une telle froideur qu'il repartit -immédiatement, n'étant pas d'humeur à humilier devant des émigrés, de -quelque rang qu'ils fussent, sa haute naissance, ses lumières et son -honorable vie. L'accueil fut différent pour les autres messagers de M. -de Talleyrand, et pour ceux notamment du comte d'Artois et de M. de -Montesquiou. Dès que Louis XVIII eut appris par eux qu'on avait sauvé -le principe essentiel de la légitimité royale, tel que l'entendaient -les rigoristes du royalisme, qu'il pouvait non-seulement conserver les -couleurs de l'antique royauté, mais ne point subir de condition, ne -point prêter de serment, et qu'il suffirait d'une déclaration générale -de principes pour satisfaire aux exigences de la situation, il se hâta -de mettre de côté son acte d'adhésion, et de prendre une attitude tout -à fait royale. On lui avait conseillé de marcher lentement en quittant -l'Angleterre, pour recueillir sur sa route les hommages des -populations, et de faire une station dans l'un des châteaux de -l'ancienne royauté, celui de Compiègne par exemple, magnifiquement -restauré par Napoléon. Là il pourrait voir, entendre tout le monde, -faire connaissance avec les hommes et les choses, avant d'entrer dans -Paris et de prendre des engagements qui cette fois seraient -personnels et obligatoires. Il agréa ce conseil, et il décida qu'après -avoir visité à Londres l'hôte auquel il était redevable d'une si noble -hospitalité, le Prince régent d'Angleterre, il se rendrait par Calais -à Compiègne, pour y recevoir un premier hommage de ses sujets. - -[En marge: Séjour de Louis XVIII à Londres.] - -[En marge: Accueil enthousiaste que les Anglais font à Louis XVIII.] - -[En marge: Remercîment à l'Angleterre dans un langage trop peu -réfléchi.] - -C'est le 20 avril que Louis XVIII fit son entrée à Londres. On devine, -sans qu'il soit besoin de le dire, quels sentiments devaient éprouver -les Anglais en voyant rétablie sur le trône de France la maison de -Bourbon. Tandis que toutes les puissances de l'Europe avaient, l'une -après l'autre, reconnu ce qu'on appelait l'usurpateur, et avaient même -expulsé les Bourbons de chez elles, l'Angleterre seule n'avait jamais -reconnu Napoléon en qualité d'empereur, avait accueilli les princes -proscrits, et les avait couverts de son inviolable hospitalité. Au -fond, bien que ses ministres le niassent au Parlement, elle avait -toujours poursuivi le rétablissement des Bourbons, comme ce qui la -vengerait le plus complétement de Napoléon et de la Révolution -française. Quoiqu'elle eût plus d'une fois désiré la paix, quoiqu'elle -eût été plus d'une fois prête à la conclure, et qu'elle n'en eût été -empêchée que par l'obstination de Napoléon à l'égard de l'Espagne, -elle oubliait actuellement ces heures de faiblesse, ne songeait qu'au -dernier triomphe de la coalition, et s'en attribuait tout le mérite. -Ce n'était pas, à l'entendre, aux généraux prussiens, autrichiens, ou -russes, qui avaient eu affaire à Napoléon dans les terribles campagnes -de 1813 et de 1814, qu'on était redevable du succès définitif, -c'était à lord Wellington, qui cependant avait eu à se mesurer non pas -avec Napoléon mais avec le maréchal Soult. Personne n'eût effacé ces -idées de l'esprit des Anglais, en proie à une véritable ivresse de -joie et d'orgueil. Il est certain qu'ils avaient eu au résultat une -part considérable, et qu'ils étaient appelés à recueillir la plus -grande part du profit. Ils se figuraient surtout, et beaucoup plus que -cela ne devait être, que les princes de Bourbon, pénétrés de -reconnaissance, formés à leurs moeurs, imbus de leur esprit, seraient -les appuis les plus constants de la politique britannique. Aussi -résolurent-ils de faire à Louis XVIII un accueil magnifique. Pendant -les trois jours que ce prince passa dans la ville de Londres, tous les -Anglais portèrent la cocarde blanche à leur chapeau, et il fut reçu -avec autant d'acclamations qu'il aurait pu l'être dans sa propre -capitale. Il entra dans le palais du Prince régent, ayant à sa droite -ce prince sur le bras duquel il s'appuyait, ayant à sa gauche le duc -d'York, et alla ainsi occuper le fauteuil royal, comme roi et comme -hôte. À peine assis, entouré des deux familles royales, et d'un -immense concours de seigneurs anglais, il écouta dans l'attitude la -plus fière le discours du Prince régent, qui le félicita de son retour -sur le trône de France, et l'en félicita comme d'un événement heureux -non-seulement pour la France, mais pour l'Angleterre, pour l'Europe, -pour le monde entier, événement dont les Anglais, en particulier, -éprouvaient une vraie joie de famille. Louis XVIII répondit à ce -discours en remerciant le Prince de ses témoignages d'amitié, de sa -généreuse hospitalité, et ajouta ces paroles, tristement mémorables, -que c'était _à ses sages conseils, à ses nobles efforts, à -l'infatigable persévérance de sa nation, qu'il attribuerait toujours, -après la Providence, le rétablissement de sa famille sur le trône de -France_. - -De telles paroles, répondant si à propos aux prétentions des Anglais, -et même à leurs espérances, furent accueillies par eux avec transport. -Propagées à l'instant avec la promptitude de la publicité britannique, -elles produisirent un effet extraordinaire. Louis XVIII en les -prononçant n'avait-il songé qu'à ses hôtes, auxquels il voulait -témoigner sa juste gratitude dans les termes les plus propres à les -toucher? ou bien avait-il songé au Sénat, qui prétendait le rappeler -conditionnellement au trône, aux souverains du continent qui -appuyaient le Sénat, et qui se fondant eux aussi sur les services -rendus à la maison de Bourbon, prétendaient lui donner et lui faire -écouter leurs conseils? Voulait-il dire aux uns comme aux autres qu'il -n'était l'obligé que de Dieu et de l'Angleterre? On ne sait; mais il -est probable qu'il n'avait été dominé que par un pur sentiment de -courtoisie envers la nation dont il se croyait l'obligé plus que -d'aucune autre. Quoi qu'il en soit de ces paroles, l'effet, ainsi -qu'il arrive souvent, devait être plus grand que la cause. - -[En marge: Arrivée à Calais.] - -Fêté à Londres pendant trois jours, applaudi avec frénésie partout où -il paraissait, Louis XVIII avant de partir remit au Prince régent le -cordon bleu, distinction la plus éclatante que pût accorder la -royauté française, et qui supposait le rétablissement de l'ordre du -Saint-Esprit, puis quitta Londres le 23 avril, arriva le même jour à -Douvres, accompagné du Prince régent, de la plupart des princes -anglais, et des premiers personnages de l'aristocratie. Le lendemain -24 il s'embarqua, et fit voile vers Calais, escorté d'une flotte de -huit vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates, et d'une multitude de -bâtiments légers. La population de Douvres et des environs, portant la -cocarde blanche au chapeau, agitant des mouchoirs blancs, et ayant à -sa tête le Prince régent lui-même, salua le monarque français de ses -cris, de ses voeux, et n'abandonna le rivage qu'après l'avoir perdu de -vue. Le duc de Clarence accompagna Louis XVIII jusqu'à la côte de -France, et le quitta au bruit du canon des deux nations, qui n'avait -pas retenti en ces lieux depuis le camp de Boulogne! Quel contraste! -quels changements! Hélas, dans notre siècle agité, il a suffi souvent -d'une ou deux années pour assister aux spectacles les plus contraires -et les plus étranges! - -[En marge: Le Roi reçu presque à genoux par les premières populations -qu'il rencontre.] - -[En marge: Arrivée à Compiègne.] - -En arrivant à Calais le Roi trouva une multitude considérable qui -l'attendait pour ainsi dire à genoux. Une fois les esprits faits à -l'idée du rétablissement des Bourbons, c'était à qui chercherait à -jouir, à profiter, à s'émouvoir de leur présence. D'ailleurs toute -ville de province qui reçoit le souverain, ravie de l'honneur qu'on -lui accorde, vivement frappée d'un spectacle nouveau et rare pour -elle, éprouve des transports d'amour, sincères mais pas aussi durables -qu'elle le croit, qu'elle le dit, et qu'on voudrait l'espérer. Ce -n'est pas avec de la joie, mais avec des larmes que Louis XVIII fut -accueilli, car l'empire des souvenirs exerçait en cette occasion une -immense influence, et en songeant à la longue et sanglante tragédie -commencée en 1789, terminée en 1814, les Français pouvaient -certainement répandre des larmes qui n'étaient pas feintes. La -flatterie s'ajoutant comme toujours à l'émotion, on devine toutes les -démonstrations dont Louis XVIII devint l'objet. Après avoir consacré -une journée à la population de Calais et des environs, il alla coucher -le 26 à Boulogne, le 27 à Abbeville, le 28 à Amiens, savourant -lentement l'encens brûlé devant son autorité légitime, et le 29 enfin -il fit son entrée à Compiègne, où l'attendaient ce que la France et -l'Europe contenaient alors de plus grand et de plus illustre. - -[En marge: Impatience générale qu'on éprouve de connaître Louis -XVIII.] - -L'impatience de voir le Roi, de le connaître, était extrême, car au -stimulant de la curiosité se joignait celui de l'intérêt. À quel -maître auraient affaire ces nouveaux sujets, les uns originaires de la -Révolution et de l'Empire, les autres de l'émigration? À quel allié -auraient affaire ces monarques du continent, qui venaient de rétablir -la maison de Bourbon sur le trône, et qui déjà entendaient contester -leurs services? Telles étaient les questions que tout le monde -s'adressait. À juger par l'attitude et les premières paroles de Louis -XVIII, on aurait été tenté de le considérer comme le plus haut, le -plus orgueilleux, le moins sage des émigrés. En effet, ses paroles au -Prince régent avaient déjà fort inquiété les hommes qui avaient prêté -la main à la dernière révolution, désagréablement affecté l'armée qui -détestait l'Angleterre plus qu'aucune autre des puissances, et enfin -désobligé les souverains alliés eux-mêmes, qui n'admettaient pas que -l'Angleterre eût tout fait, et fût presque l'égale de la Providence -dans les derniers événements. Pourtant on eût été injuste envers Louis -XVIII si on l'eût jugé d'après ces premières manifestations. - -[Illustration: Louis XVIII.] - -[En marge: Caractère et aspect physique du nouveau monarque.] - -L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on -connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême -différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de -grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le -comte de Provence, devenu Louis XVIII, montrait d'embarras et de -pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge -dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec -peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec -d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise, -et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes -infirmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et -fière une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de -celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout -remarquable par un oeil vif et dominateur qui aurait pu convenir à un -homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité et -d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y -avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit -différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M. -le comte d'Artois, profitant de ses avantages personnels, avait jadis -cherché et trouvé les plaisirs du monde, avait mené ainsi une vie -frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis l'heure du malheur -arrivant s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne -manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au -contraire, privé des avantages physiques de son frère, avait cherché -des dédommagements dans l'étude, s'y était appliqué, avait tâché de -devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait -fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien -entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire, -Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang, -avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis les -mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte d'Artois, avait en -philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des -opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et -les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par -modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes -et les autres pour se distinguer de son puîné, qu'il n'approuvait pas, -qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du coeur, bien -qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu égoïste, -recherchant par dessus tout le repos que ses infirmités lui rendaient -nécessaire, tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au principe de son -autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun monarque au monde, -toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait devant elle, détestant -les affaires, les fuyant avec empressement pour le commerce de ses -auteurs favoris qui étaient les Latins, qu'il citait souvent et à -propos, bel esprit couronné en un mot, infiniment propre par ce qu'il -avait et par ce qui lui manquait à ce rôle peu actif de roi -constitutionnel, dont les souverains d'Angleterre ont si heureusement -pris l'habitude pour eux et pour leur pays, Louis XVIII était garanti -par ses défauts autant que par ses qualités, des excès dans lesquels -son frère était menacé de tomber. Tel était ce prince, tel -l'impartiale histoire doit, ce nous semble, le présenter aux -générations futures. - -[En marge: Rôle et caractère de M. de Blacas.] - -On n'aurait pas fait connaître Louis XVIII tout entier, si on ne -parlait d'un personnage qui passait alors pour exercer sur lui la plus -grande influence; c'était M. de Blacas. Les hommes atteints -d'infirmités physiques, princes ou non, ont besoin d'intimité beaucoup -plus que les autres. Ce besoin augmente, si, comme Louis XVIII qui -était veuf sans enfants, ils n'ont pas de famille, et si, de plus, ils -occupent un trône, ils ont le moyen de composer cette intimité d'amis -assidus, obséquieux, soumis, qu'on nomme quelquefois des favoris, et -auxquels, à tort ou à raison, on s'en prend volontiers de toutes les -fautes du règne. Louis XVIII avait eu longtemps auprès de lui M. -d'Avaray, et celui-ci étant mort, il l'avait remplacé par M. de -Blacas. Issu d'une noble famille de Provence, émigré de bonne heure, -partageant tous les sentiments de l'émigration française, y apportant -au lieu de fougue une froide obstination, honnête homme, hautain, de -grande taille, roide de corps et de caractère, ayant tout le bon sens -compatible avec l'esprit de parti, du reste plus soucieux de dominer -dans l'intérieur du Prince que dans l'État, ayant en outre comme son -maître une utile distraction des affaires dans un goût délicat pour -les arts, M. de Blacas pouvait être dans les mains d'un premier -ministre habile qui aurait su plier la cour aux desseins du -gouvernement, un instrument précieux, car il eût été un moyen de faire -parvenir au pied du trône la vérité qu'il aimait quand il avait su la -discerner. Quoi qu'il en soit, après avoir salué et flatté Louis -XVIII, c'était à M. de Blacas que les courtisans de tous les régimes -allaient bientôt apporter leur fade et grossier encens. - -[En marge: Les maréchaux vont au-devant du Roi.] - -[En marge: Discours du prince Berthier.] - -Lorsque Louis XVIII, amenant avec lui madame la duchesse d'Angoulême, -sa nièce qu'il appelait sa fille, les deux Condé, père et grand-père -du duc d'Enghien, affectant ainsi de s'entourer des grandes victimes -de la révolution, approcha de Compiègne, la foule des courtisans, ceux -qui ne pouvaient être autre chose, et ceux qui auraient pu être -beaucoup mieux, les maréchaux par exemple, se précipitèrent au-devant -de lui avec un empressement inouï, et s'ils l'avaient osé, si le -prince l'avait permis, se seraient jetés à ses genoux. Les maréchaux -avaient confié à Berthier, à cause de son âge, de sa situation, de son -esprit, le soin de parler pour eux, et lui, brisé par les événements, -préoccupé de l'avenir de ses enfants, avait accepté ce rôle, dont au -fond du coeur il sentait l'inconvenance. Sans proférer une parole -offensante pour le grand homme dont il avait partagé la gloire, il -débita les banalités qui se trouvaient alors dans toutes les -bouches.--Les maréchaux représentants de l'armée, accouraient, -disait-il, au-devant d'un père, que la France avait eu le malheur de -méconnaître trop longtemps, mais auprès duquel, éclairée par -l'expérience et l'infortune, elle revenait avec des transports de -joie, bien sûre d'y retrouver le repos, la prospérité, la gloire même, -dont elle avait joui sous le sceptre d'Henri IV et de Louis XIV. Les -chefs de l'armée s'empressaient d'offrir à ce père leur coeur et leur -épée, qui n'ayant jamais appartenu qu'à la France, étaient dus surtout -au souverain légitime de cette France restaurée et régénérée.--Si ce -n'est le texte même, c'est du moins le sens de la harangue prononcée -par Berthier, sens qu'il faut reproduire parce qu'il était celui de -tous les discours du moment. - -[En marge: Flatteries du Roi à l'égard des maréchaux.] - -[En marge: Scènes au château de Compiègne.] - -Le Roi bien averti que les maréchaux étaient de tous les hommes de la -révolution ceux qu'il était le plus utile et le plus facile de -flatter, adoucit par la grâce la plus parfaite tout ce que le rang et -la nature lui avaient donné de hauteur. Il leur tendit la main, leur -dit que dans son exil il avait applaudi à leurs exploits, que ces -exploits avaient été pour son coeur paternel une douce consolation des -maux de la France, qu'il était heureux de les rencontrer les premiers -en rentrant dans le patrimoine de ses ancêtres, qu'il voulait -s'appuyer sur eux, qu'il leur apportait la paix, bien précieux dû à sa -famille, mais que si jamais cette paix pouvait être troublée, tout -vieux, tout infirme qu'il était, il marcherait à leur tête sous la -bannière du vieil honneur français. Puis aux paroles conformant le -geste, Louis XVIII prit le bras de deux des maréchaux pour se mouvoir -dans les vastes appartements de Compiègne, distribua des saluts -affectueux à la foule des empressés qui l'entouraient, revint toujours -de préférence aux maréchaux, adressa à chacun d'eux un mot adapté à sa -vie, parla de goutte au vieux républicain Lefebvre qui était goutteux, -parla au malheureux Marmont de la blessure qu'il avait reçue à -Salamanque, les présenta tous l'un après l'autre à sa nièce, à ses -cousins, les retint à dîner, pendant le repas but à l'armée avec une -liqueur anglaise, et ne les quitta pas sans les avoir charmés par un -mélange de bonne grâce et de dignité, qui n'avait rien de commun avec -l'amabilité du comte d'Artois, ni avec la brusquerie de Napoléon, dure -mais pleine d'attrait. - -[En marge: Enthousiasme des invités de Compiègne pour la famille -royale.] - -Les esprits observateurs remarquèrent avec peine chez cette auguste -famille des habitudes étrangères dont elle ne semblait pas même -s'apercevoir; ils remarquèrent le costume tout anglais de madame la -duchesse d'Angoulême, ainsi que sa froideur que le respect inspiré par -ses malheurs faisait aisément excuser; mais les esprits observateurs -sont rares, surtout en pareille circonstance. La masse des assistants -fut ravie, et il faut avouer qu'il y avait dans ce qu'on voyait de -quoi toucher vivement les imaginations, car on y rencontrait deux -grands prestiges bien rarement réunis, l'antiquité la plus vénérable -et la nouveauté. En présence de cette antique famille, les hommes -anciens se retrouvaient à leur place, les hommes nouveaux se croyaient -confirmés dans celle qu'ils avaient acquise. Si, à l'arrivée de M. le -comte d'Artois, on avait fait des comparaisons désavantageuses pour -l'Empire, ce fut bien pis à Compiègne! À entendre les hôtes réunis -dans ce château, on savait enfin ce que c'était que la _majesté_, dont -jusqu'ici on n'avait pas même eu l'idée. Et pourtant la plupart de ces -hommes avaient eu l'honneur d'approcher le génie dans ce qu'il avait -de plus grand et de plus saisissant! Avouons-le néanmoins, s'ils -avaient voulu dire qu'entre l'autorité d'un prince destiné au trône -par sa naissance, joignant à l'éclat de son origine l'esprit, le -savoir, la noblesse du visage, entre cette autorité calme, sereine, ne -doutant jamais d'elle-même, et le commandement impérieux, inégal, -préoccupé, souvent dur et brusque du génie, il y a une différence -très-réelle, ils auraient eu raison. Mais bien peu d'entre eux avaient -le tact assez fin pour discerner ces différences, et il était -singulier d'entendre Marmont, Ney, Kellermann, Oudinot, Moncey, -Berthier, ne parler que de la _majesté_ du roi Louis XVIII, et répéter -à tout venant qu'ils n'avaient rien vu de pareil. C'est là l'éternelle -comédie humaine, que les hommes ne se lassent jamais de jouer, -l'eussent-ils jouée cent fois, et sur laquelle il faut passer -rapidement, car on aura beau mettre et remettre ce miroir sous leurs -yeux, on ne parviendra point à les corriger de leur idolâtrie pour la -puissance qui s'élève! Il devait y avoir à Compiègne quelque chose de -plus sérieux que les réceptions officielles, c'étaient les entrevues -de Louis XVIII avec les grands personnages ayant dans les mains les -ressorts qui faisaient mouvoir les choses. - -[En marge: Satisfaction que le Roi éprouve en apprenant qu'on ne l'a -pas trop engagé.] - -Déjà le Roi, pendant son voyage fort lent de Calais à Compiègne, avait -envoyé M. de Blacas à Paris, pour s'informer auprès du comte d'Artois -et des royalistes les plus sûrs de tout ce qu'il avait intérêt à -savoir. M. le comte d'Artois lui-même avait couru se jeter dans les -bras de son frère, et avait été reçu plus affectueusement que de -coutume par Louis XVIII, dont la joie attendrissait le coeur. -D'ailleurs, ce qu'il lui apprenait avait de quoi le satisfaire. -D'heure en heure les Bourbons étaient plus forts et le Sénat plus -faible, et depuis le jour où ce corps, sur le conseil du duc -d'Otrante, avait transigé en se contentant d'une promesse vague et -générale, la royauté légitime n'avait cessé de gagner du terrain. -Cependant il était impossible de contester le fond des choses, et bien -que les purs royalistes eussent horreur de tout ce qui portait le nom -de Constitution, on ne pouvait se dispenser d'en donner une. La -France, à chaque changement de régime, avait contracté une telle -habitude de rédiger par écrit les conditions de son nouvel état, que -cette fois encore on était forcé de prendre la plume, et un -gouvernement analogue à celui d'Angleterre, avec deux chambres parlant -et votant sur les affaires publiques, avec des journaux libres, avec -une justice indépendante, avec le maintien des ventes nationales, de -la Légion d'honneur, de la nouvelle noblesse, était inévitable. M. le -comte d'Artois, M. de Montesquiou, tous les hommes enfin qui depuis un -mois avaient mis la main à l'oeuvre, étaient obligés d'en convenir. -Mais on avait gagné les points auxquels Louis XVIII attachait le plus -d'importance. Il n'était pas astreint à accepter le texte même de la -Constitution sénatoriale, il était dispensé du serment, de tout ce qui -avait l'apparence, en un mot, d'une Constitution imposée. Cette -Constitution il pouvait la donner lui-même, la faire sortir -spontanément de son autorité royale, ce qui sauvait le principe de la -souveraineté légitime, telle que l'entendait le pur royalisme. De -plus, il pouvait, quant au personnel, prendre seulement une portion du -Sénat, celle qui lui déplairait le moins, la compléter avec une partie -de l'ancienne noblesse, garder le Corps législatif dont on était plus -content que du Sénat, et composer ainsi un gouvernement plus à son -goût. Enfin, pour mieux marquer la différence entre cette manière -vraiment royale de procéder, et celle que le Sénat avait d'abord voulu -exiger, le Roi entrerait dans Paris sans donner de Constitution, en -faisant une simple déclaration générale, à peu près semblable à celle -de M. le comte d'Artois, ce qui laisserait le temps de bien peser les -termes de la Constitution nouvelle. - -[En marge: Après les réceptions officielles commencent les entrevues -avec les personnages importants, et le Roi s'y prépare.] - -Ces points désormais acquis répondaient parfaitement aux vues de Louis -XVIII. Il n'avait aucune horreur pour ce genre de gouvernement, qui -consiste en deux Chambres tourmentant les ministres et laissant le Roi -tranquille, car il avait vu cet ordre de choses marcher -très-convenablement en Angleterre. Mais son autorité, celle qui avec -son sang coulait dans ses veines, qui lui venait de Louis XIV, d'Henri -IV, de saint Louis, d'Hugues Capet, cette autorité était reconnue, et -pour lui c'était le point capital. Accorder ce qu'on appelait des -garanties écrites, les écrire dans tel style qu'on voudrait, pourvu -qu'il fût supposé les avoir écrites lui-même, recevoir des serments et -n'en prêter à personne, voilà ce qui convenait à son orgueil royal, et -ce qui lui suffisait. Il laisserait ensuite gouverner dans un sens ou -dans un autre, pourvu toutefois qu'on ne sortît pas de certaines -bornes, et que, relativement à sa personne, on ne l'empêchât point de -s'entourer des gens qui lui plairaient. Son frère, ayant sauvegardé -tout cela, était le bienvenu, et pour la première fois, selon lui, -n'avait pas commis de faute. Bien fixé sur ces points par les -renseignements que M. le comte d'Artois, que M. de Blacas, que M. de -Montesquiou lui avaient apportés, il savait quelle attitude prendre -avec chacun, et on allait le voir causant avec les uns, écoutant avec -les autres, digne avec tous, ne promettant rien, mais laissant tout -espérer de sa libre sagesse, et bien résolu à ne permettre à qui que -ce fût des conseils ressemblant à des conditions. - -[En marge: Importance de sa première entrevue avec M. de Talleyrand.] - -Le personnage essentiel, et avec lequel la première entrevue qu'aurait -le Roi devait être de grande importance, était M. de Talleyrand, qui -pour quelque temps encore était l'acteur principal de la scène -politique. Louis XVIII et M. de Talleyrand avaient fort étudié leur -rôle, car ils aimaient la représentation, et y excellaient. M. de -Talleyrand avait le rôle le plus difficile, non qu'il fût, sous le -rapport de l'esprit, le moindre des deux interlocuteurs, mais parce -qu'il l'était sous le rapport de la situation. Les hommes à principes -sont dispensés de réussir: le succès est au contraire pour les habiles -une condition obligée. Jusqu'ici, entre les personnages qui avaient -refusé tout pacte avec la révolution, et ceux qui avaient transigé -avec elle, l'avantage avait paru être à ces derniers, car ils -semblaient avoir compris où était la force du temps, et s'être -associés à elle pour la diriger, tandis que les autres, aveugles et -obstinés, n'avaient su que pousser à l'échafaud leur roi et leurs -amis. Tout à coup l'aspect du monde avait changé, et c'étaient les -entêtés n'ayant voulu se prêter à aucun accommodement, qui se -trouvaient avoir deviné juste, et qui, si le dernier mot de notre -longue révolution était dit (et l'on croit ordinairement que le mot du -jour sera le dernier), semblaient avoir eu raison, et avoir été les -habiles. Entre Louis XVIII revenant de l'exil, et M. de Talleyrand -ayant servi tour à tour la République et l'Empire, pour retourner -après vingt ans aux pieds de la légitimité, l'avantage de la situation -était donc au premier. M. de Talleyrand, à la vérité, pouvait se -vanter d'avoir contribué au revirement récent des choses, mais les -services de cette espèce sont bientôt oubliés. Ces services -d'ailleurs, aux yeux des purs royalistes, n'étaient qu'un aveu, une -tardive réparation aux vrais principes, et pour le moment Louis XVIII -était le vainqueur, M. de Talleyrand le vaincu, bien que celui-ci eût -aidé à se vaincre lui-même. Cependant en fait de hauteur d'attitude M. -de Talleyrand valait son royal interlocuteur. Il avait de plus un tact -exquis, une connaissance parfaite des choses, l'art de les toucher -d'un mot, l'art surtout de flatter sans s'abaisser, et de n'être nulle -part le second, même en présence des princes et des rois. Louis XVIII -et M. de Talleyrand pouvaient donc se rencontrer sans désavantage, et -ils s'étaient au surplus fort préparés à une entrevue dont ils -sentaient tous deux l'importance. - -[En marge: Première entrevue de Louis XVIII avec M. de Talleyrand.] - -[En marge: Le Roi s'applique à la rendre polie, mais peu -significative.] - -[En marge: Contentement affecté de M. de Talleyrand.] - -Louis XVIII reçut M. de Talleyrand avec une extrême courtoisie, le -remercia de ses services en prince qui croyait tout devoir à son -droit, lui fit entendre que ceux qui revenaient de l'exil n'avaient -été, après tout, ni les moins avisés, ni les moins habiles, mais passa -rapidement sur ce sujet pour en arriver à la situation présente. Au -fond, le Roi et son futur premier ministre étaient d'accord, puisque -des deux côtés l'essentiel était convenu. C'était d'une part une -Constitution écrite, et de l'autre spontanéité dans la manière de la -donner. Dès lors on ne pouvait se parler que pour échanger sur chaque -chose un assentiment empressé.--Accordez ces deux Chambres qu'on ne -peut refuser, et caressez les militaires qu'il suffira de flatter, car -ils ne songent et ne s'entendent nullement à gouverner, tel est le -langage que tint M. de Talleyrand, et le seul auquel le Roi n'eût -aucune objection à opposer. De son côté, Louis XVIII fit entendre à M. -de Talleyrand qu'un homme comme lui, maître dans l'art de traiter avec -les puissances, et revêtu encore de l'éclat du grand Empire, que Louis -XVIII sentait sans l'avouer, serait toujours son représentant auprès -de l'Europe. C'était tout ce qu'il fallait à M. de Talleyrand. Le Roi -et le ministre se séparèrent donc après une entrevue que la politesse -royale avait rendue suffisamment longue, le Roi étant réellement -satisfait, et M. de Talleyrand affectant de le paraître. Pourtant on -pouvait supposer que ce dernier ne l'était pas complétement, car il ne -dit à personne quels motifs il avait de l'être, et il garda sur les -incidents de son entrevue une discrétion qui ne lui était pas -ordinaire, et qui prouvait l'insignifiance au moins de l'entretien. Il -se contenta de dire à ceux qui l'interrogeaient, que le Roi était un -homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de cet esprit surtout dont la -tradition était perdue depuis la fin du dix-huitième siècle. - -[En marge: L'empereur Alexandre songe à se rendre à Compiègne, pour -donner quelques conseils à Louis XVIII.] - -Cependant on annonçait une visite encore plus importante, celle de -l'empereur de Russie. Jouant à Paris, avec sincérité et succès, un -rôle de générosité, l'empereur Alexandre s'était mêlé de notre sort -futur avec une chaleur et une bonne volonté qui auraient dû lui valoir -la gratitude des Français, s'il n'était toujours fâcheux de devoir -même son bonheur à des mains étrangères. Le roi de Prusse et -l'empereur d'Autriche ne se créaient pas de tels soucis. Le roi de -Prusse, pourvu qu'il revînt à Berlin avec une bonne paix et de grosses -contributions de guerre, l'empereur d'Autriche pourvu qu'il retournât -à Vienne avec l'Italie et le Tyrol, s'inquiétaient peu de ce qui -adviendrait en France. Les Bourbons s'en tireraient plus ou moins -bien, c'était leur affaire et celle des Français. Pourvu que ceux-ci -ne songeassent plus à passer le Rhin ou les Alpes, on ne leur -demandait pas autre chose. Quant à Napoléon, on l'aurait mieux aimé -aux Açores ou à Sainte-Hélène qu'à l'île d'Elbe; mais il y était, on -ne s'en occupait plus, du moins pour le moment. Alexandre pensait -autrement. Libéral, peu exposé sans doute en fait de liberté à être -pris au mot par ses sujets, sincère néanmoins, il aurait trouvé plus -digne de sa gloire de laisser les Français libres, et plus sûr aussi -de les laisser contents. Fréquentant les hommes qui souhaitaient de -sages institutions, notamment M. de Lafayette, qui, à la première -espérance d'un gouvernement libre, avait quitté sa retraite de -Lagrange, il s'entretenait avec eux de la future Constitution, se -confirmait ainsi dans ses tendances généreuses, s'engageait par ses -paroles, et avait pris en quelque sorte à tâche de défendre les idées -et les intérêts du Sénat, dont il aimait à se dire l'obligé, car -c'était à ce corps que les souverains alliés devaient la déchéance de -Napoléon. Mécontent, non pas de M. le comte d'Artois, mais de -l'émigration accourue à Paris d'Angleterre et des provinces, Alexandre -avait envoyé le comte Pozzo di Borgo à Compiègne, pour parler à Louis -XVIII le langage de la raison. Mais, quoique fort habile, le comte -Pozzo n'était pas parvenu à saisir ce roi, si lourd de corps, si agile -d'esprit, se couvrant pour échapper aux étreintes des gens sérieux -d'une légèreté à la fois réelle et feinte, et n'avait pu entrer avec -lui dans aucune explication satisfaisante. Alexandre avait alors -imaginé de se rendre en personne à Compiègne, démarche hardie, car ni -le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche n'y étaient allés, mais -démarche que l'âge, l'activité du jeune empereur, expliquaient, et qui -ne pouvait après tout que flatter infiniment Louis XVIII. Alexandre -voulait lui faire entendre qu'il fallait non-seulement donner une -Constitution, mais s'entourer des hommes de l'Empire et de la -Révolution, renoncer à dater son règne de la mort de Louis XVII, -concéder beaucoup aux choses du temps, prendre bien garde surtout à -l'armée. Louis XVIII, averti de cette visite, résolut de recevoir -l'empereur Alexandre en conséquence, et de s'en tirer à son égard -comme à l'égard de tous ceux qui prétendaient lui apporter des -conseils, avec de la grâce, de la dignité et des professions de foi -infiniment générales. - -[En marge: Accueil adroit et entièrement évasif fait par Louis XVIII à -l'empereur Alexandre.] - -[En marge: Mauvaise conduite du Corps législatif.] - -[En marge: Mécontentement du czar.] - -À peine Alexandre fut-il annoncé que la foule s'empressa de s'effacer, -pour laisser en présence le chef de la coalition européenne et le chef -de la vieille dynastie française. Flatté d'une telle visite, et -voulant paraître pénétré de gratitude, Louis XVIII ouvrit ses bras au -jeune empereur, le reçut en père, mais en père que son âge, son rang, -plaçaient au-dessus des souverains de son temps. Tout en le remerciant -de l'appui prêté à sa famille, il affecta de reporter les prodigieux -événements auxquels on assistait à des causes providentielles et -supérieures, et particulièrement à la puissance du grand principe dont -il était le représentant. Il parut aussi n'avoir rien à apprendre -quand le czar lui parla de l'état nouveau de la France, écouta par -politesse, mais en homme à qui un jeune prince n'avait rien à -enseigner, ne contesta rien, n'accorda rien, indiqua sur chaque chose -des résolutions arrêtées, conformes à son autorité qui ne relevait de -personne, à sa sagesse qui n'avait pas besoin de conseils, laissa -entrevoir quelles étaient ces résolutions sans les préciser, et en un -mot resta presque insaisissable avec le monarque comme il l'avait été -avec son ambassadeur. Une circonstance acheva de déconcerter -l'empereur Alexandre, ce fut l'arrivée du Corps législatif à -Compiègne, venant par députation complimenter le Roi, tandis que le -Sénat, recommençant avec Louis XVIII son rôle d'abstention et de -silence, s'était dispensé de paraître. En voyant accourir au-devant du -monarque, et se prosterner devant son autorité légitime avant qu'il -eût rien promis, un corps qui avait la prétention de représenter la -nation, et qui avait acquis quelque popularité par sa récente -résistance à Napoléon, l'abstention du Sénat perdait beaucoup de sa -force, et Alexandre devait sembler un conseiller importun. Ce prince -renonça donc à toute insistance trop vive, et revint fort déçu quoique -comblé de politesses, n'ayant pu dire que bien peu de paroles, en -ayant encore moins obtenu de son auguste interlocuteur, pas plus -content que M. de Talleyrand, mais l'avouant plus franchement. -Disposant de deux cent mille soldats, et malheureusement maître de la -France, il y avait plus de grâce à lui que de confusion à se donner -pour éconduit. - -[En marge: Louis XVIII songe à se transporter à Saint-Ouen, et à y -faire une dernière station avant d'entrer à Paris.] - -[En marge: Projet d'une déclaration générale qui doit tenir lieu des -engagements exigés par le Sénat.] - -Après avoir employé trois ou quatre jours à se reposer à Compiègne, et -à y acquérir une première notion des hommes et des choses, Louis XVIII -résolut de se rendre à Saint-Ouen, aux portes de Paris, où il ferait -une dernière et courte station avant d'entrer à Paris même. Il était -convenu avec son frère, avec les membres du gouvernement provisoire, -qu'en publiant une déclaration générale, énonciative des principales -garanties constitutionnelles, on en serait quitte avec le Sénat, qu'on -obtiendrait même sa visite, et que tout serait dit à ce sujet. Trois -semaines auparavant les hommes qui voulaient procurer à la France une -liberté solide sous l'ancienne dynastie, auraient pu, en s'appuyant -sur Alexandre, barrer le chemin à Louis XVIII jusqu'à ce qu'il eût -accordé tout ce qu'on lui demandait. Mais l'entraînement était devenu -tel en quelques jours, qu'on ne pouvait plus l'arrêter, et que si on -avait voulu l'essayer on aurait semblé s'appuyer sur l'étranger pour -arrêter un mouvement tout national. La France, en effet, après avoir -mis quelques instants à se rappeler les Bourbons, avait bientôt -compris qu'eux seuls étaient possibles, et une fois cette nécessité -reconnue, l'attendrissement des uns, la bassesse des autres, avaient -donné une telle impulsion aux esprits, que depuis la prise de la -Bastille et le retour du général Bonaparte d'Égypte on n'avait rien vu -de pareil. Le Sénat, qui s'était affaibli en cédant peu à peu, perdait -chaque jour du terrain. Cependant s'il était battu quant à ses -intérêts, il ne l'était pas quant aux principes dont il s'était fait -le soutien. Il avait voulu une Constitution, et il était certain d'en -avoir une, avec les clauses essentielles. Seulement il ne pouvait plus -obtenir qu'elle émanât d'un accord réciproque de la nation et du Roi, -ce qui aurait imprimé à cette Constitution une force et une -inviolabilité qui auraient pu en assurer la durée; et sous ce rapport -les Bourbons en croyant avoir gagné leur cause l'avaient perdue, car -ils avaient fait prévaloir ce principe de l'_octroi royal_, duquel ils -devaient tirer un jour un coup d'État et leur chute! - -[Date en marge: Mai 1814.] - -[En marge: La rédaction de cette déclaration abandonnée à MM. de -Vitrolles, de la Maisonfort, Terrier de Montciel, sous la surveillance -de M. de Blacas.] - -On était donc convenu de s'en tenir à une simple déclaration générale, -et tous les travailleurs de M. le comte d'Artois étaient à l'oeuvre, -M. de Vitrolles, qui était devenu son principal instrument, aussi -bien que MM. de la Maisonfort et Terrier de Montciel, qui formaient un -second conseil dans l'entre-sol des Tuileries. Le Roi les laissait -faire, dédaignant fort ce genre de littérature, et s'en fiant à M. de -Blacas du soin de surveiller et de réviser leur travail. La question -entre ces divers rédacteurs était de savoir quelle part on ferait au -Sénat, quelle étendue de gratitude on lui témoignerait, et à quel -point, tout en faisant ce qu'on voulait, on se donnerait l'air de -céder à ses voeux. On remit à s'entendre définitivement à Saint-Ouen -même. Le Roi était tout entier d'ailleurs à la joie de rentrer dans sa -capitale, et au plaisir de respirer cet encens royal qui n'avait pas -depuis tant d'années brûlé devant lui, et dont on l'enivrait -aujourd'hui sans mesure. - -[En marge: Arrivée à Saint-Ouen le 1er mai.] - -[En marge: Présentation du Sénat à Louis XVIII.] - -Il partit pour Saint-Ouen, où il arriva le 1er mai. Dans cette -dernière station le flot des empressés déborda de nouveau, et remplit -la demeure royale. Le Sénat n'avait pas encore paru devant Louis -XVIII. Il fallait faire cesser pourtant cet état de séparation entre -le Roi et le corps constituant qui avait rappelé les Bourbons, des -mains duquel M. le comte d'Artois avait reçu la lieutenance générale, -et que, tout en le détestant, en le méprisant même, personne n'aurait -osé dissoudre ou annuler, car ce corps avait derrière lui les -fonctionnaires, l'armée, et les souverains alliés. Mais la transaction -étant à peu près convenue, c'est-à-dire, étant admis qu'il y aurait -une Constitution, que cette Constitution émanerait de l'autorité -royale, et que les sénateurs composeraient en grande partie la -Chambre haute, il n'y avait véritablement pas de raison pour le Sénat -de s'abstenir plus longtemps. Il consentit donc à venir visiter le -Roi, et M. de Talleyrand le présenta à Saint-Ouen à Louis XVIII, comme -il l'avait présenté aux Tuileries à M. le comte d'Artois. Le discours -de M. de Talleyrand, soigneusement rédigé, exprimait les idées qui -avaient cours universellement.--Ce n'était plus le Sénat, disait-il, -mais la nation entière, qui, éclairée par l'expérience, se portait -au-devant du Roi, et le rappelait au trône de ses pères. Le Sénat, -partageant les sentiments de la nation, accourait avec elle saluer le -monarque. Celui-ci, de son côté, guidé par sa sagesse, allait donner -des institutions conformes aux lumières de la raison moderne. Une -Charte constitutionnelle réunirait tous les intérêts à ceux du trône, -et fortifierait la volonté royale du concours de toutes les volontés. -Or le Roi savait mieux que personne que de telles institutions, -longtemps et heureusement éprouvées chez un peuple voisin, offraient -des appuis et non des obstacles aux monarques amis des lois et pères -de leurs peuples, etc...-- - -[En marge: Rédaction de la déclaration de Saint-Ouen dans la nuit du 2 -au 3 mai, sans que le Roi la lise avant sa publication.] - -Le Roi fit à ce discours une réponse gracieuse, et qui emportait un -plein assentiment aux idées émises par le président du Sénat. Chose -singulière, le Corps législatif dont la conduite en ces circonstances, -dictée par une puérile jalousie, fut peu honorable et assez nuisible, -voulut se présenter une seconde fois au Roi, bien qu'il lui eût déjà -porté ses hommages à Compiègne. Il répéta les banalités du moment, et -après lui, les principaux corps de l'État recommencèrent à défiler et -à haranguer. La journée du 2 fut consacrée aux réceptions, et il ne -resta guère de temps pour les affaires sérieuses. La déclaration qui -devait précéder l'entrée du Roi dans Paris, et qui était en réalité la -condition de cette entrée, n'était pas même rédigée à la fin de la -journée du 2, où pour mieux dire elle l'était trop, car il y avait -cinq ou six projets, un de M. de Vitrolles, un de M. de la Maisonfort, -et d'autres encore. Mais le Roi, fatigué et ne tenant guère aux termes -dans lesquels on lui ferait dire des choses convenues depuis plusieurs -jours, chargea M. de Blacas de veiller à la rédaction définitive de la -pièce qu'on allait publier le lendemain. M. de Blacas assembla les -divers rédacteurs, passa une partie de la nuit du 2 au 3 avec eux, -reçut quelques donneurs de conseil qui apportaient chacun une phrase -ou une idée, prit soin de les éconduire presque tous, et ensuite, les -expressions qui sentaient trop la gratitude ou la dépendance à l'égard -du Sénat étant suffisamment atténuées, adopta le projet de -déclaration. M. de Vitrolles, qui en était le principal rédacteur, -ayant demandé si on ne le soumettrait pas au Roi, M. de Blacas -répondit qu'il ne fallait pas troubler un repos dont le monarque avait -grand besoin à la veille d'une journée aussi fatigante que celle qui -se préparait, et le texte de la fameuse déclaration de Saint-Ouen fut -daté du 2 mai, envoyé à l'imprimerie royale, puis répandu le matin du -3 à un grand nombre d'exemplaires. - -[En marge: Préambule de cette déclaration.] - -Voici le préambule de cette déclaration: - -«Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé -par les malheurs de la nation que nous sommes destiné à gouverner, -notre première pensée est d'invoquer cette confiance mutuelle si -nécessaire à notre repos, et à son bonheur. - -»Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le -Sénat, dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les -bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portant -l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils -ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de -l'État. - -»Résolu d'adopter une Constitution libérale, voulant qu'elle soit -sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu'il est -indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin -de la présente année le Sénat et le Corps législatif, nous engageant à -mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une -commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour -base à cette Constitution les garanties suivantes...» - -[En marge: Garanties qu'elle annonce.] - -Après ce préambule venait l'énonciation des garanties sur lesquelles -on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de -l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant -elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté -des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français -aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le -maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...--Sauf -la question fondamentale de l'origine, qui, au lieu d'un contrat, -faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris de la -donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était pris -envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de ce -corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf -une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins -que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être -engagée de manière à n'en pouvoir revenir. - -[En marge: Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.] - -Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire -son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures -du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il -était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés -madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé, -à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le -duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les -maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le -comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les -yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques -compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à -Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public -regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par -vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie -contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs -maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la -France qui volait en ce moment à d'autres destinées. Au milieu des -cris ardents et unanimes de _Vive le Roi!_ se firent souvent entendre -des cris de _Vive la Garde_, cris expressifs, qui prouvaient la -sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos guerres -héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes leur -tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée[4]. - - [Note 4: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand, - qui en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec - des couleurs fort exagérées l'attitude de la garde. D'après - les témoins les plus vrais, son attitude fut exactement - celle que nous tâchons de retracer ici, c'est-à-dire froide - et soumise.] - -[En marge: Excellent accueil que lui fait la population parisienne.] - -[En marge: Attitude de la garde impériale.] - -[En marge: On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du -ministre de la guerre.] - -L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde -émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait -été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce -qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait -convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de -rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et -un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes -moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement. -Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite -réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non -contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le -peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent -vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La -noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule -visible dans cette voiture où son corps disparaissait, plut à tous -ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix, comme on -l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince appelé à -régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du public se -prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors, d'un vieux -père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse -d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs -fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le -malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt -général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent -jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la -famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par -le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV, -vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour -soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais -d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du -Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle -l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses -pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement -établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est -qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières -du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le -souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces -infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de -les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu habitée, et -encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans. Les grenadiers de la garde -impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen, avaient gardé le -Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près de lui, -occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour, hommes et -femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout celle de la -famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante. Ils allèrent -chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui demandèrent s'il -avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse existence du Roi -à de telles mains? Le général, habitué à la fidélité du soldat -français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui disait. Il -voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena malgré lui à ce -qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir même, sans aucun -égard pour ces braves soldats, qui, le coeur plein de Napoléon, -auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout venant, on -l'obligea de les congédier, et de les renvoyer outrageusement dans -leurs casernes. Et voilà quels étaient les coeurs qu'il fallait -rapprocher, fondre dans un même amour pour la même dynastie[5]. - - [Note 5: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les - propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses - Mémoires manuscrits.] - -Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la -famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes -alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au -balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de -l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant -ainsi prouver à la France la considération qu'ils portaient à son Roi -et à elle-même. - -[En marge: Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe -enfin du gouvernement.] - -Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait -enfin mettre la main à l'oeuvre si laborieuse de réconcilier le passé -et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes frappées -d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne voulait -être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à travers -vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste, pour en -composer le système du gouvernement, oeuvre bien difficile, bien près -d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée ne se -rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou chez un -de ses ministres capable de prendre sur la cour et le gouvernement un -ascendant décisif! Ce phénomène heureux se réaliserait-il? Telle était -la question, et elle était alors profondément obscure. - -Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte -d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté -que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il -fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les -choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé -sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince -de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains -ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant -appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était -une combinaison bizarre, et fort peu appropriée à la forme de -gouvernement qu'on se disposait à donner à la France. - -[En marge: Composition du premier ministère de Louis XVIII.] - -Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des -assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la -promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même -temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les -intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous -les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques -de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les -fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous -leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même, -avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si -désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence -de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en -situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire -concourir toutes les lumières du pays à l'oeuvre commune, ce qui est -le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui -semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en -apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements. -Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres -intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs, -démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des -résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage -ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814 -l'expérience ne nous avait rien appris encore sur ces graves sujets, -et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que par -réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la pratique -existait en Angleterre, et la théorie nulle part. - -[En marge: Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit _conseil -d'en haut_.] - -Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances, -c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu, -que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du -lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non -de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations -définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles, -ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites. -Voici quels furent ses choix. - -[En marge: M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme -ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.] - -[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du -ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de -l'intérieur.] - -Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en -quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé -ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant -suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué -malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la -peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions -contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue -disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet, -honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au -Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter -le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou. M. de Talleyrand, -bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait -seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger -celle de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des affaires -étrangères, en restant après les princes le membre le plus important -du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler le -_Conseil d'en haut_. - -M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne -voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il -voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait -volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix -à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M. -de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui -allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait -pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité -sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres; -il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais -il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de -caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer -le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le -monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un -meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère -de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On -dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le -département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre -de _direction générale_, équivalant presque à un ministère. - -[En marge: M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.] - -M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit -l'administration de la justice. On voulait à la tête de la -magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on -choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence -étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable, -avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M. -Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du -gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de -Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le -ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge -de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour -qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs -anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait -déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour -le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille, -qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du -fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité -collective des ministres. - -[En marge: Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré -ses collègues.] - -Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre -de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le -souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un -maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en -même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût -tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour -lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec -le Roi, et ils avaient déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles pour -intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et légitime -dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne restait -donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle de tenir -le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce procès-verbal les -membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M. de Montesquiou, M. -de Talleyrand, disaient avec raison qu'un procès-verbal gênerait la -liberté des délibérations, car la certitude de voir toutes leurs -paroles enregistrées, exactement ou non, empêcherait de parler avec -une entière franchise les hommes de gouvernement les plus sincères et -les plus courageux. Dès lors n'étant pas intermédiaire du travail avec -le Roi, ne devant point tenir de procès-verbal, le secrétaire d'État -n'avait plus aucune fonction à remplir. Ses collègues firent ce qu'ils -purent pour exclure M. de Vitrolles du Conseil royal, en le -dédommageant au moyen d'une charge de cour. Mais il s'obstina, fut -défendu par les princes, et resta dans le Conseil, ayant pour unique -emploi de tenir note des résolutions adoptées, et de correspondre soit -avec le _Moniteur_, soit avec le Télégraphe, peu aimé de ses -collègues, les aimant encore moins, brouillé surtout avec M. de -Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute d'arrogance envers un -personnage dont il dédaignait le rang, méconnaissait l'esprit, et -niait les services[6]. - - [Note 6: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de - procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct, - à peine rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore - aux archives de l'État, et de tous les documents le plus - curieux peut-être de ceux qui restent sur le gouvernement - de la première Restauration.] - -On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de ministre d'État -chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit, écrivain peu -adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des royalistes -extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce qu'était M. -Beugnot dans celle de la police, un directeur général, ayant presque -rang de ministre. - -[En marge: Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.] - -Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom -de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus -considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports -avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus -important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports -avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne -devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin -devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni -par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal -supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux, -uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef. -C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené -par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables, -fort exigeantes et fort agitées. - -[En marge: Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.] - -[En marge: Discours du Roi.] - -[En marge: On touche sommairement à toutes les affaires.] - -Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil -royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en -outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi -tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié, -poli, affectueux. Il parla d'une voix claire, avec hauteur et -infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez -superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot -sur chaque chose. Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir, -l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la -dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner -à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont -on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de -ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il -était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes -promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il -importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était -pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop -humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus -tard le 10 juin. - -[En marge: Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.] - -Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait -se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti -raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir -la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était -plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire, -et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer -d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent -cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers, -tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins, -et plus de quarante mille officiers, au sort desquels on serait obligé -de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il pourrait, les -dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux cents -millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi payer la -moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la marine il -fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si ce nombre -était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à Trieste, -et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été extravagant -avec la France réduite aux frontières de 1790. - -[En marge: Projet de grandes réductions dans la marine.] - -[En marge: Idées du ministre des finances en ce qui concerne son -administration.] - -[En marge: Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de -l'État, et de maintenir les droits réunis.] - -On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre -de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que -possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse -temporaire des finances. On autorisa le ministre de la marine à -préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix -avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par -un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort -sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les -noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs -révolutionnaires, en laissant à _l'Austerlitz_, au _Friedland_ par -exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires. Il questionna -enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer -de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe -qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût -l'origine, même celles qu'on appelait _les dettes de Buonaparte_, et -qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres -folles. Mais que l'argent provenant de ces dettes eût été bien ou mal -employé, elles avaient été contractées au nom de la France, et il -serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans cette -scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on n'aurait -pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât, les -impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait -satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y -parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il -fallait pour le mériter. Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on -devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de -Bordeaux, en s'intitulant _la ville du 12 mars_, entendait ne pas -acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes -les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant -qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage -très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de -l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le -langage du ministre. - -Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les -droits réunis.--Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous -avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse -vaut l'autre.-- - -[En marge: Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre -des finances.] - -Le Roi, qui n'était jamais fâché de mettre ses neveux, et -particulièrement son frère, dans leur tort, donna un plein assentiment -aux paroles de M. Louis; il déclara que, sans ôter toute espérance -d'adoucissement aux populations égarées par des promesses -irréfléchies, il était prêt à leur adresser une proclamation pour les -faire rentrer dans le devoir, et leur rappeler que l'impôt était comme -la loi, égal pour tous, et que de bonnes opinions, quelque bonnes -qu'elles fussent, ne devaient jamais être une dispense d'acquitter les -charges de l'État. Il fut convenu que cette proclamation serait -immédiatement rédigée, revêtue de la signature royale, et publiée. - -[En marge: Malgré le besoin d'économie, Louis XVIII annonce -l'intention de rétablir l'ancienne maison militaire du Roi.] - -Après avoir mis en présence un seul instant les ministres des -finances, de la guerre et de la marine, il était évident que -l'économie allait devenir une loi rigoureuse pour le nouveau -gouvernement, car sans économie il serait impossible de suffire aux -divers services, et notamment d'assurer le sort de l'armée, qu'il -importait au plus haut point de s'attacher. Ce n'était donc pas le cas -de songer à des dépenses, ou de luxe ou de parti, qui ne seraient pas -d'une impérieuse nécessité. Pourtant Louis XVIII, du ton le plus -simple et le plus arrêté, parla de l'ancienne maison militaire du Roi, -comme d'une institution définitivement rétablie. Déjà, dit-il, les -anciens titulaires des compagnies de gardes du corps avaient repris -leurs titres. C'étaient MM. d'Havré, de Grammont, de Poix, de -Luxembourg. Mais ce n'était pas assez, il voulait augmenter le nombre -des compagnies, pour nommer deux nouveaux titulaires choisis dans -l'armée impériale. Il voulait de plus rétablir les compagnies rouges. -Son parti à cet égard était pris, car selon lui, c'était faute d'une -maison militaire fortement constituée, que la royauté en 1789 avait -essuyé tant de malheurs, et la France avec elle.-- - -[En marge: Immense dépense de l'ancienne maison militaire, devant -comprendre près de dix mille hommes.] - -Pour comprendre ce qu'il y avait d'imprudent dans le rétablissement de -cette ancienne maison militaire, il faut savoir qu'il s'agissait, sous -le nom de _compagnies rouges_, de réunir deux ou trois mille -gentilshommes, les uns fort âgés, les autres au contraire à peine -adolescents, incapables non pas de courage, il s'en fallait, mais d'un -service militaire effectif; de leur donner à tous des uniformes -somptueux, un grade d'officier qui ne serait guère au-dessous de celui -de capitaine; de réunir en outre, sous le nom de gardes du corps, -trois mille jeunes gens, qui auraient le grade de sous-lieutenants de -cavalerie, d'y ajouter en artillerie et infanterie encore quatre mille -hommes, ce qui ferait environ dix mille, coûtant comme quarante ou -cinquante mille, dans un moment où on serait peut-être obligé de -rejeter hors des rangs de l'armée deux cent mille soldats, avec trente -mille officiers éprouvés, couverts de blessures, et condamnés à tomber -dans la misère. La maison du Roi ainsi constituée ne devait pas coûter -moins de 20 millions, et, la Liste civile en payât-elle une partie, -c'était une grande imprudence que de distraire une pareille somme du -budget de la guerre, et de donner à l'armée, fort peu disposée à -interpréter favorablement les suppressions qu'elle allait subir, -l'occasion de comparer sa misère à l'opulence de la maison du Roi. -Louis XVIII indiqua bien qu'on respecterait la situation de la garde -impériale, mais comment concilier toutes ces choses, comment surtout -suffire à la dépense des unes et des autres? - -[En marge: Le Conseil royal, par divers motifs, n'ose pas s'opposer au -rétablissement de la maison militaire.] - -Ainsi les princes de Bourbon arrivaient avec des déterminations -prises d'avance sur les sujets les plus graves. Ils voulaient dans ce -cas-ci fournir de l'emploi à des gentilshommes pauvres (seule excuse -spécieuse pour une telle faute), et ils en étaient à croire que six -mille gentilshommes, bien armés, auraient arrêté la révolution -française, opinion qu'ils n'étaient pas du reste les seuls à -professer. Cette auguste famille devait bientôt éprouver ce qu'on peut -faire contre une révolution, même avec les gentilshommes les plus -braves! En présence d'une résolution qui semblait irrévocable, aucun -membre du Conseil n'osa élever d'objection. Le ministre des finances -lui-même garda le silence. Il donnait l'argent qu'il pouvait donner, -mettait son énergie à n'en pas accorder davantage, et s'en rapportait, -quant à l'emploi, au ministre de la guerre, plus intéressé que lui -dans la question. Ce dernier se serait bien gardé de se brouiller avec -la noblesse française, qui voulait rentrer par cette voie dans la -carrière militaire. M. de Talleyrand, M. de Montesquiou, étaient assez -puissants pour ne pas la craindre, mais le premier aimait à la -ménager, le second était de son avis en cette occasion, et de la sorte -il n'y eut aucune résistance opposée à une mesure qui devait être -fatale à la dynastie. Comme témoignage de sollicitude envers l'armée, -comme preuve de l'attention avec laquelle on veillerait à ses -intérêts, le Roi annonça qu'il formerait un Conseil supérieur de la -guerre, composé des princes, de plusieurs maréchaux, et de quelques -lieutenants généraux les plus distingués de chaque arme. Il ajouta -qu'il le présiderait lui-même. - -[En marge: On parle aussi dans cette première séance des souffrances -des provinces occupées, et on songe aux moyens d'y mettre un terme.] - -Après ce sujet on parla des souffrances des provinces occupées. On -pouvait déjà s'apercevoir que la convention du 23 avril avait été pour -nous une insigne duperie. Les troupes étrangères qui auraient dû se -retirer au fur et à mesure de la remise des places que nous avions -promis d'évacuer, ne s'étaient pas même ébranlées. Les chefs -entendaient faire vendre à leur profit le matériel contenu dans les -magasins et arsenaux dont ils s'étaient emparés. Ils poussaient même -leurs prétentions jusqu'à vouloir prendre des magasins de sel, jusqu'à -vouloir opérer pour leur compte des coupes de bois, et cherchaient -dans ces contestations un nouveau motif de retarder leur départ. Les -sacrifices qu'on avait faits en évacuant tant de postes lointains de -la plus haute importance, restaient donc sans compensation, et le -soulagement immédiat qu'on avait espéré de la convention du 23 avril -était reconnu tout à fait illusoire. - -[En marge: Louis XVIII, sans parler au Conseil du travail de la -Constitution, témoigne le désir de le hâter, et fixe au 31 mai au lieu -du 10 juin, la réunion du Sénat et du Corps législatif.] - -Le Roi s'exprima très-vivement sur ce point, et le duc de Berry, -toujours fougueux dans ses sentiments, dit qu'il ne fallait pas -souffrir qu'on dévastât la France sous des prétextes désormais sans -fondement, Napoléon étant déjà rendu à l'île d'Elbe, et tous les -commandants des armées françaises s'étant soumis au nouvel ordre de -choses. M. de Talleyrand fut chargé de s'aboucher avec les souverains -et leurs ministres, et de s'expliquer avec eux de la façon la plus -catégorique. On le chargea également d'aborder l'important sujet de la -paix, et enfin, quant à la Constitution, le Roi, comme nous l'avons -annoncé déjà, n'en dit rien ou presque rien. Toutefois il était -urgent de tenir l'engagement pris envers le Sénat et le Corps -législatif, convoqués pour le 10 juin. De leur côté les souverains -alliés témoignaient le désir de quitter la France, rappelés chez eux -par leurs propres affaires, et pressés aussi de se faire leur part des -dépouilles arrachées au grand empire. Ils tenaient donc à la prochaine -conclusion de la paix, et ils insinuaient souvent, Alexandre plus que -tous les autres, qu'ils ne regarderaient leurs engagements comme -entièrement remplis envers la France, et particulièrement envers ceux -qui les avaient délivrés de Napoléon, que lorsque la question de la -Constitution serait vidée. Pour ces divers motifs, Louis XVIII -manifesta l'intention d'avancer le jour de la convocation du Sénat et -du Corps législatif, laquelle fut fixée au 31 mai au lieu du 10 juin, -ce qui entraînait l'obligation de hâter d'autant la rédaction de la -Constitution nouvelle. - -[En marge: Succès personnel du Roi dans cette première séance.] - -Dans cet examen tout préliminaire des grandes affaires de l'État, -Louis XVIII parut à ses conseillers digne, bien disant, peut-être un -peu superficiel à ceux qui comme M. de Talleyrand, M. Louis, le -général Dessoles, étaient capables de pénétrer au fond des choses. -Néanmoins les membres du Conseil furent satisfaits, et suivant l'usage -affectèrent de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient réellement. - -[En marge: Réclamations de M. de Talleyrand contre les excès commis -par les troupes étrangères.] - -À l'égard de tous les sujets qu'on avait abordés, il y avait urgence. -M. de Talleyrand, à qui le ministre de l'intérieur avait fait -connaître les horribles exactions commises dans nos provinces, en -entretint les monarques alliés et leurs ministres. Il suffisait -d'exhiber le texte de la convention du 23 avril pour les mettre dans -leur tort, car il était dit qu'à la date de cette convention, les -réquisitions cesseraient, que les troupes alliées commenceraient leur -mouvement de retraite, et que les territoires traversés leur devraient -seulement la nourriture pendant le trajet. Bien que les articles de la -convention pussent dans leur application occasionner des abus, ce -qu'on se permettait était si exorbitant, si odieux, qu'il n'y avait -pas d'excuse à faire valoir. Alexandre en parut sincèrement indigné, -assura qu'il avait envoyé des ordres, et qu'il allait les renouveler. -Le roi de Prusse, avare, et aimant les petits profits pour son armée, -fut réellement embarrassé, et promit aussi de donner de nouvelles -instructions. Le prince de Schwarzenberg tint un bon langage, mais -d'une sincérité douteuse. M. de Talleyrand dit aux ministres alliés, -que puisqu'on était d'accord sur l'injustice de tout ce qui se -passait, on ne trouverait pas mauvais que le Roi dans une proclamation -qu'il adresserait à ses sujets, leur enjoignît de refuser tout -concours aux exactions commises journellement, tant réquisitions que -ventes d'objets appartenant à l'État. Ils n'osèrent pas contredire, -car c'eût été s'avouer complices de la conduite de leurs subordonnés, -et sur-le-champ on rédigea une proclamation conforme aux vérités -qu'ils reconnaissaient, et qui fut portée au Conseil royal. On y porta -en même temps celle qui avait rapport à la perception des droits -réunis, toujours fort difficile, avons-nous dit, dans les provinces du -Midi. - -[En marge: Proclamation aux provinces occupées pour les autoriser à -résister aux réquisitions illégales des généraux étrangers.] - -La proclamation destinée aux provinces occupées leur rappelait la -convention du 23 avril, dont l'intention avait été de faire jouir la -France d'une paix anticipée. Elle engageait les habitants de ces -provinces à en remplir fidèlement les conditions, à bien traiter par -conséquent les armées alliées, et à leur fournir pendant leur retraite -les vivres dont elles auraient besoin. Mais elle leur rappelait aussi -l'obligation contractée envers la France de ne plus lever de -contributions de guerre, de respecter les propriétés privées et -publiques, leur enjoignait de se refuser à toute exigence illégale, et -leur défendait d'acheter les objets qui seraient mis en vente par les -armées étrangères, comme bois, sels, objets mobiliers, déclarant -d'avance ces ventes irrégulières et de nul effet. La précaution était -bonne, car pour les bois par exemple, l'abattage, l'enlèvement, -exigeant plusieurs mois, la déclaration de nullité empêcherait les -acheteurs de se présenter, vu qu'ils seraient certains de ne pas -obtenir livraison de ce qu'ils auraient payé. Il est triste de penser -qu'on eût besoin de semblables moyens pour empêcher des Français de -concourir à la spoliation du territoire, mais cette triste nécessité -existant, la précaution, nous le répétons, était bien imaginée. Elle -était de plus annoncée dans un langage digne, ferme, et nullement fait -pour blesser les souverains, quoique sévère à l'égard de leurs -généraux. - -[En marge: Proclamation aux provinces méridionales pour leur -recommander l'acquittement des droits réunis.] - -La proclamation fut adoptée et immédiatement publiée. Celle qui -concernait les droits réunis fut moins unanimement appuyée, et -rencontra beaucoup d'opposition de la part des princes. On était, -quand il s'agissait de ce sujet, toujours en présence des engagements -pris par le comte d'Artois et par ses fils. Ce prince en effet revint -à la charge, rappela les promesses faites aux populations, et allégua -l'excellent esprit des provinces récalcitrantes. Mais M. Louis ne se -laissant point ébranler par ces considérations, répéta qu'en fait de -finances il n'y avait de bien pensants que ceux qui payaient -exactement les impôts, et qu'il était indispensable que tout le monde -se soumît aux lois, sans quoi il faudrait renoncer à faire le service, -et quitter la place pour la laisser à ceux qui se chargeraient de -gouverner au milieu d'une pareille anarchie. Le Roi importuné -d'entendre sans cesse parler des promesses faites par son frère et par -ses neveux, fatigué de ce royalisme qui se manifestait par des refus -d'impôt, dit que les Vendéens étaient aussi royalistes que les -Bordelais, et qu'ils acquittaient cependant les charges publiques. Si -le Roi eût été mieux informé, il aurait su que les Vendéens, à l'égard -de l'impôt sur le sel, ne se comportaient pas mieux que les Bordelais -à l'égard de l'impôt sur les vins. Pourtant l'argument restait bon -pour d'autres que les Vendéens, et le ministre des finances, appuyé -par le Roi et ses collègues, obtint la proclamation dont il -s'agissait: elle fut publiée avec celle qui était destinée aux -provinces envahies. - -Le Roi s'adressant dans cette proclamation aux départements vinicoles, -leur disait qu'il voudrait comme Henri IV, comme Louis XII, être -appelé le Père du peuple, et pouvoir supprimer tous les impôts -onéreux; mais que ces impôts, dont on avait déjà fort adouci la forme, -étaient indispensables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le moyen de les -remplacer, ou de s'en passer; qu'il y avait envers les créanciers de -l'État, envers l'armée, des devoirs sacrés qu'on serait dans -l'impossibilité de remplir si les finances étaient désorganisées; -qu'il fallait d'ailleurs donner l'exemple du respect des lois, si on -ne voulait pas tomber dans une affreuse anarchie; qu'il espérait donc -que ses sujets des provinces méridionales, qui lui prodiguaient tous -les jours les témoignages de leur amour, lui en donneraient une preuve -effective, en se soumettant à des nécessités dont on tâcherait -d'abréger la durée; qu'il aimait mieux les avertir que les punir, mais -que si après avoir averti, sa voix n'était pas écoutée, il serait -obligé de sévir, et sévirait en effet, pour empêcher à la fois la -désorganisation des finances, le renversement des lois, et la ruine de -l'État. - -Ces deux proclamations n'étaient sans doute que des paroles, mais -très-utiles à faire entendre, surtout par la bouche du chef de la -maison de Bourbon. Les généraux ennemis, placés en présence du désaveu -de leurs souverains, et de celui des Bourbons dont ils étaient les -alliés, exposés de plus à rencontrer la résistance des populations, -devaient être moins audacieux dans leurs exactions, et astreints à -beaucoup plus de ménagements. Quant aux provinces révoltées contre -l'impôt, le langage affectueux du monarque n'était pas capable -assurément de les convertir, mais la résolution très-nette exprimée à -l'égard de l'exécution des lois, devait prêter aux autorités une force -morale qui leur avait manqué jusqu'ici, et hâter le moment où la -perception pourrait être rétablie. - -[En marge: Après avoir expédié les affaires d'urgence, on s'occupe de -la paix et de la Constitution.] - -Ces affaires d'urgence une fois expédiées, il restait à s'occuper de -la paix, à s'occuper de la Constitution, pour procurer à la France un -état régulier et définitif, soit par rapport à l'Europe, soit par -rapport à elle-même. - -[En marge: M. de Talleyrand est le négociateur principal de la paix.] - -[En marge: Deux ordres de questions: celles qui concernent -spécialement la France, et celles qui concernent l'équilibre -européen.] - -[En marge: Motifs des puissances de remettre à un congrès général et -ultérieur toutes les questions qui les concernent, et de décider -immédiatement les questions qui regardent la France.] - -Naturellement M. de Talleyrand devait être le principal agent du -gouvernement dans l'importante négociation de la paix, et la tâche, -même pour lui, n'était pas facile. On s'était beaucoup entretenu de ce -sujet dans les conversations de chaque jour, avant d'arriver à des -termes précis. Mais il y avait deux espèces de questions à résoudre, -celles qui concernaient particulièrement la France, et celles qui -concernaient l'Europe tout entière. Ainsi, bien que les principales -puissances belligérantes fussent fixées dans leurs désirs, et -tacitement déterminées à se donner licence les unes aux autres de -prendre ce qui leur conviendrait; bien que l'Angleterre, notamment, -eût résolu de s'attribuer la Belgique pour l'adjoindre à la Hollande -et créer ainsi une forte monarchie qui nous éloignât de l'embouchure -des grands fleuves; bien que l'Autriche, indépendamment de l'Italie, -voulût une partie des bords du Rhin pour les céder à la Bavière en -échange du Tyrol; bien que la Russie et la Prusse convoitassent la -Pologne et la Saxe pour en trafiquer à elles deux, ce qui les décidait -toutes quatre à nous ôter la frontière du Rhin, afin de rendre -possibles ces divers arrangements, cependant, même en se permettant -réciproquement ces spoliations, il restait tant de questions -subsidiaires à trancher, et quant à la proportion à mettre dans les -partages, et quant aux combinaisons à adopter pour qu'il subsistât -une sorte d'équilibre européen, et pour que les petits États ne -fussent pas entièrement sacrifiés aux grands, que l'accord n'était pas -facile, et qu'il y avait même certitude de ne l'obtenir qu'après de -longs et pénibles efforts. On reconnut donc au premier aspect que, -sans supposer les lenteurs du congrès de Westphalie (lequel avait duré -plusieurs années), il faudrait au moins quelques mois pour concilier -tous les intérêts, et ces quelques mois on ne voulait point les passer -à Paris. On avait une autre raison de ne pas débattre ces nombreuses -questions à Paris même, c'était de ne pas fournir à la France -l'occasion de s'en mêler. Quelque envie qu'on eût d'être d'accord, on -avait à peu près la certitude de ne pas l'être, de se brouiller par -conséquent plus d'une fois avant de parvenir à une entente définitive, -et on ne voulait pas donner à la France l'immense avantage d'assister -à ces brouilleries. C'eût été, outre un triomphe moral, lui offrir -l'occasion facile de reprendre une forte position, en se mettant avec -les uns contre les autres, et en se ménageant ainsi de puissantes -alliances. Bien qu'on affectât de vouloir la traiter mieux qu'à -Châtillon, au fond on ne s'en souciait guère, et sous les Bourbons -comme sous Napoléon, on tenait à la réduire strictement à ses -anciennes limites, et de plus à l'exclure autant que possible des -grands arrangements européens. Sous les Bourbons il y avait -l'irritation de moins, mais il y avait de moins aussi la peur -qu'inspirait Napoléon, et l'une compensait à peu près l'autre. M. de -Metternich, depuis son arrivée, avait repris la principale influence -sur les négociations, et grâce à sa profonde et redoutable sagacité, -il avait vu qu'il fallait d'abord fixer les rapports avec nous, et -qu'ensuite on en aurait moins de peine à régler les rapports des États -de l'Europe entre eux. - -[En marge: Cette pensée prévaut, et on décide qu'on traitera tout de -suite à Paris de la paix avec la France, et qu'on remettra toutes les -questions européennes à un congrès qui doit se tenir à Vienne.] - -Cette fine pensée avait bientôt pénétré l'esprit des cours alliées, et -elles avaient décidé qu'elles concluraient à Paris les arrangements -avec la France, et réserveraient pour un congrès, tenu dans une des -grandes capitales du continent, les arrangements généraux qui devaient -constituer le nouvel équilibre européen. Une extrême déférence étant -accordée en ce moment à l'Autriche, qui avait assuré le salut -universel en s'unissant à la coalition malgré sa répugnance et malgré -la voix du sang, on était convenu que le futur congrès se tiendrait à -Vienne. - -Communiquées aux négociateurs français, les dispositions qui précèdent -ne rencontrèrent de leur part aucune opposition. Au premier aspect en -effet, elles paraissaient simples, et dépourvues de malice, car ce qui -importait avant tout c'était de mettre fin à la guerre, et par -conséquent de traiter d'abord avec la France, contre laquelle on avait -pris les armes. Rien n'empêchait ensuite de réserver les questions -nombreuses que soulèverait le nouvel ordre de choses à établir en -Europe, pour une assemblée postérieure, tenue dans un lieu central, -après que les divers monarques auraient eu le temps de rentrer chez -eux, de mettre ordre à leurs affaires les plus pressantes, et de se -rendre ainsi plus libres pour donner aux arrangements définitifs -intéressant le monde entier, l'attention qu'ils méritaient. Il eût été -difficile d'objecter quelque chose à un plan aussi spécieux, aussi -fondé en apparence. Effectivement on n'objecta rien, car de notre côté -nous avions hâte de nous faire honneur de la paix, qui devait produire -un si heureux contraste entre le gouvernement des Bourbons et celui de -Napoléon. - -[En marge: Conditions possibles de la paix avec la France.] - -[En marge: On avait promis à M. de Talleyrand un million de sujets au -delà des frontières de 1790.] - -Ces résolutions furent donc adoptées, et il fut établi qu'on réglerait -d'abord et immédiatement ce qui concernait la France. La question des -frontières était la première, et sans comparaison la plus grave. On -nous avait dit bien souvent qu'on entendait traiter la France sous les -Bourbons tout autrement que sous les Bonaparte. On avait mieux fait -que de le dire, on l'avait écrit, et on avait rempli de cette promesse -une foule de proclamations publiques. Depuis, dans les entretiens dont -la convention du 23 avril avait été l'occasion, on avait parlé -d'ajouter environ un million de sujets à notre état territorial de -1790, mais d'une manière vague, et sans engagement bien précis. Quant -au principe lui-même des frontières de 1790, on ne s'en était jamais -départi, ni directement, ni indirectement, et aucun négociateur au -monde, si ce n'est Napoléon victorieux, n'aurait, sous ce rapport, -obtenu une concession. En effet, pour l'Angleterre la création du -royaume des Pays-Bas, pour l'Autriche la restitution du Tyrol et de -l'Italie, pour la Russie l'acquisition de la Pologne, pour la Prusse -celle de la Saxe, en dépendaient, puisqu'il était impossible de leur -procurer ces satisfactions sans tout ce qu'on allait nous ôter à la -gauche du Rhin. Il aurait donc été déraisonnable d'essayer de faire -changer ce principe. C'eût été dépenser en pure perte une ténacité de -caractère qui pouvait être mieux employée ailleurs. En conséquence on -se garda de disputer sur un point aussi arrêté, et on porta son effort -sur la manière de tracer cette frontière de 1790, dont l'amélioration -nous avait été sérieusement annoncée. - -[En marge: Le Conseil royal recommande à M. de Talleyrand de se -procurer le million d'augmentation au nord, et non au midi.] - -On avait donné à M. de Talleyrand, en plein conseil royal, certaines -instructions. On lui avait recommandé très-particulièrement de -chercher à obtenir au nord de la France le million de sujets promis, -et de ne point l'accepter au sud-est, c'est-à-dire en Savoie. La -maison de Savoie, qui allait être restaurée en même temps que celle de -Bourbon, était pour Louis XVIII une maison parente et amie, dont il -lui aurait répugné de recueillir les dépouilles. Ajoutons que notre -ancienne frontière avait bien plus besoin de se fortifier au nord -qu'au midi. On avait en outre prescrit à M. de Talleyrand d'exiger la -restitution intégrale de nos colonies, et de ne consentir à aucune -contribution de guerre. - -[En marge: D'après ces instructions, nos négociateurs proposent un -tracé nouveau et excellent pour la frontière française.] - -L'idée de chercher au nord et non au midi l'augmentation promise, -quoique inspirée en partie par des idées de famille, était du reste -fort sage. On pouvait effectivement, sans dépasser la limite indiquée -d'un million d'âmes, améliorer singulièrement notre frontière, et sans -la rendre ni aussi riche en territoire, ni aussi forte à l'égard de -nos voisins, que celle du Rhin, la rendre presque aussi défensive. En -la portant un peu en avant, et en la faisant passer par les points -suivants (voir la carte nº 61), Nieuport, Ypres, Courtray, Tournay, -Ath, Mons, Namur, Dinant, Givet, Neufchâteau, Arlon, Luxembourg, -Sarrelouis, Kaisers-Lautern, Spire, on pouvait nous assurer une -frontière non-seulement plus étendue, mais plus solide, puisqu'à la -belle ceinture de places fortes que nous possédions déjà, elle aurait -joint la ceinture des places fortes belges. À la célèbre forteresse de -Luxembourg nous aurions ajouté l'importante position de -Kaisers-Lautern dans les Vosges, et la place de Landau sur le Rhin. -C'était un certain dédommagement de la ligne du Rhin, et une immense -amélioration par rapport à notre état territorial de 1790. Une telle -frontière aurait valu à elle seule qu'on livrât plus d'une bataille -pour l'obtenir. - -Les deux négociateurs qui assistaient M. de Talleyrand pour les -détails, MM. de Laforest et d'Osmond, avaient dessiné avec beaucoup -d'intelligence ce nouveau tracé sur la carte. Ils le proposèrent dans -la première réunion des négociateurs, à laquelle M. de Talleyrand -n'assistait point, parce qu'il se réservait pour l'action personnelle -à exercer sur les monarques et les ministres alliés, et ils -l'appuyèrent au moyen d'un mémoire très-solidement raisonné. Dans ce -mémoire ils rappelaient qu'on avait publiquement et itérativement -promis de laisser la France grande et forte, qu'on avait formellement -parlé de lui accorder un accroissement d'un million de population, et -ils soutinrent que si on ne voulait pas détruire tout équilibre, il -fallait qu'en présence des agrandissements que s'étaient adjugés à -elles-mêmes toutes les puissances de l'Europe depuis le partage de la -Pologne, la France ne fût pas seule condamnée à rester ce qu'elle -était à la fin du dernier siècle. - -[En marge: Étonnement affecté des négociateurs adverses quand on leur -soumet le tracé proposé.] - -À peine les commissaires étrangers eurent-ils entendu cette lecture, -et jeté les yeux sur la carte, qu'ils se récrièrent vivement contre -nos prétentions, et en parurent surpris comme d'une chose tout à fait -inattendue, et qu'ils n'auraient jamais pu prévoir. On ne leur avait -parlé, disaient-ils, que des frontières de 1790. Ils ignoraient si, de -vive voix, il avait été question d'une augmentation quelconque; quant -à eux, ils en entendaient parler pour la première fois, et n'en -trouvaient aucune trace dans leurs instructions. Le commissaire -anglais seul, entrant un peu dans le fond des choses, fit remarquer -qu'on disloquerait ainsi la Belgique, ce qui serait contraire aux -engagements pris envers les Belges de ne pas morceler leur territoire, -et de ne pas les donner à divers maîtres. Nos négociateurs répondirent -que si les Belges, sous la domination de Napoléon, n'avaient pas grand -désir d'appartenir à la France, à cause de la conscription et des -droits réunis, il en serait autrement sous les Bourbons; -qu'aujourd'hui ils étaient totalement changés, et que ceux qui -seraient laissés à la France ne songeraient nullement à réclamer; -qu'il n'y aurait de réclamations que de la part de ceux qui seraient -livrés à la Hollande, assertion devenue rigoureusement vraie depuis -que les Belges avaient eu chez eux les troupes allemandes et -anglaises, et qu'ils avaient réfléchi à ce que serait leur sort sous -une puissance protestante. Nos adversaires ne répliquèrent rien, et ne -donnèrent pas même la seule raison qui eût quelque valeur, c'est que -la France aurait ainsi, outre la ceinture de ses places fortes, celle -des places belges, et que le futur royaume des Pays-Bas se trouverait -sans frontières. Ils ne se défendirent que par un immense étonnement, -et en disant que nos prétentions étaient si nouvelles, si peu prévues, -qu'il leur était impossible de les discuter, personne n'y étant -préparé. Évidemment il fallait se séparer pour en référer chacun à ses -supérieurs respectifs. - -[En marge: L'augmentation promise est contestée.] - -Les commissaires français firent part à M. de Talleyrand de -l'impression produite par leur première proposition, et celui-ci dut -alors s'aboucher avec les personnages essentiels, monarques ou -ministres, qui décidaient souverainement des affaires européennes. On -lui avait bien fait des promesses au moment de la convention du 23 -avril, lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'évacuation des positions -fortifiées les plus importantes, mais des promesses vagues, et si -elles étaient contestées, il ne lui restait guère de moyens de -réclamer contre un manque de foi, dont l'allégation seule -ressemblerait fort à un outrage. De plus, tirant toute sa force contre -l'émigration de la faveur des monarques étrangers, M. de Talleyrand -n'était pas complétement à l'aise pour leur parler avec la dernière -énergie, comme il aurait fallu le faire pour avoir chance d'être -écouté. - -[En marge: M. de Talleyrand s'adresse à lord Castlereagh, à M. de -Nesselrode, à M. de Metternich.] - -[En marge: Refus absolu de lord Castlereagh.] - -[En marge: Froideur de M. de Nesselrode, provenant évidemment des -mécontentements de l'empereur Alexandre.] - -M. de Talleyrand eut diverses entrevues avec lord Castlereagh, M. de -Nesselrode, M. de Metternich, les trois personnages qui pouvaient -seuls exercer quelque influence dans cette contestation. Lord -Castlereagh représentait la puissance à laquelle Louis XVIII avait -témoigné le plus de gratitude et de laquelle on aurait dû attendre un -peu de retour. Il n'en fut rien. M. de Talleyrand trouva le ministre -anglais simple, amical, mais entier comme le sont les Anglais -lorsqu'il s'agit de leurs intérêts. L'Angleterre voulait constituer -fortement la monarchie des Pays-Bas, et tout au plus croirait-elle -atteindre son but en lui adjoignant la Belgique entière, et assurément -elle n'aurait pas contribué à l'affaiblir en lui ôtant ses places -fortes. Elle avait toujours présent le souvenir du blocus continental, -et elle s'appliquait à nous fermer l'accès du littoral. Ajoutez que, -sans le dire, elle voulait dédommager aussi la Hollande des colonies -qu'elle s'apprêtait à lui prendre, et notamment du cap de -Bonne-Espérance. Lord Castlereagh se montra donc absolu avec des -formes polies, et se prononça de manière à ne pas laisser la moindre -espérance. Le recours à M. de Nesselrode, à M. de Metternich, n'en -laissait pas beaucoup plus, bien que l'un et l'autre n'eussent aucun -intérêt dans cette affaire, car ni la Russie ni l'Autriche -n'attachaient de l'importance à borner notre territoire du côté des -Pays-Bas. Mais M. de Talleyrand trouva M. de Nesselrode peu zélé, et -reflétant assez exactement les dispositions de son maître. La hauteur -de Louis XVIII, son peu d'empressement à satisfaire la Russie dans -diverses choses qu'elle avait demandées, l'esprit surtout qui semblait -animer les Bourbons, avaient singulièrement déplu à l'empereur -Alexandre. Ainsi, tandis que Louis XVIII s'était hâté de conférer le -cordon bleu au Prince régent d'Angleterre, il n'avait pas même songé à -l'offrir à l'empereur de Russie, qui cependant était le principal -auteur de la chute de Napoléon et de la restauration des Bourbons. -Alexandre aimait avec chaleur M. de Caulaincourt, et lorsqu'il avait -cherché, sans sollicitation du reste de ce noble personnage, à appeler -sur lui la faveur royale, Louis XVIII avait à peine écouté. Il avait -été question d'unir le duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, -celle qui avait dû être mariée à Napoléon, et la famille restaurée ne -paraissait pas mettre à cette union le moindre zèle, bien qu'on en -parlât de temps en temps. Aussi Alexandre était-il devenu froid, et -disait-il volontiers à ses alliés qu'il n'était pas bien assuré qu'on -eût pris, en rappelant les Bourbons, le parti le meilleur pour la -France et pour l'Europe. - -[En marge: Embarras de l'Autriche, toute dévouée à l'Angleterre, et -refus qu'elle fait de nous aider.] - -Il n'y avait donc que froideur à attendre du côté des Russes, et c'est -effectivement ce qu'on rencontra chez eux. Du côté des Autrichiens -nous aurions pu espérer mieux. Si en effet dans la nouvelle cour de -France on aimait à dire qu'Alexandre, avec tout son esprit, n'avait -pas le sens commun, qu'il était même beaucoup trop prodigue de ses -conseils, on se louait au contraire de la sagesse et de la réserve de -l'empereur d'Autriche, lequel n'était ni libéral, ni pressé de -conseiller les gens qui ne s'adressaient pas à lui, et approuvait fort -qu'on ne donnât aux Français que le moins de liberté possible. Aussi, -depuis quelque temps, Louis XVIII s'entendait-il mieux avec le -beau-père de Napoléon qu'avec aucun des monarques alliés. M. de -Metternich se montra doux, amical, très-bien disposé pour les Bourbons -qu'il fallait, disait-il, se garder de dépopulariser. Néanmoins il -parut extrêmement embarrassé. L'Autriche s'était de nouveau et -intimement unie à l'Angleterre son ancienne et constante amie, -surtout depuis que la Russie avait acquis tant de prépondérance. Elle -était en tout d'accord avec elle, et en attendait pour les affaires -d'Italie un concours sans réserve. Or l'Angleterre ayant annoncé la -volonté formelle de nous ramener aux frontières de 1790, elle ne -pouvait avoir sur ce point un avis différent. M. de Metternich laissa -bien voir que son maître n'avait aucune raison personnelle de nous -refuser une extension territoriale vers la Belgique, ou vers les -provinces rhénanes, mais il laissa voir aussi que la volonté de -l'Angleterre serait de tout point celle de l'Autriche. Il ne nia pas -absolument le million d'augmentation promis, mais il dit que c'était -là une manière de parler, que le million pouvait ne signifier que cinq -cent mille âmes; qu'il fallait y faire figurer les enclaves, comme -Avignon et la principauté de Montbéliard, ajoutés au territoire de -1790; qu'on pouvait sans doute prendre quelque chose au nord, mais -qu'on devait surtout s'étendre vers la Savoie, et que lorsqu'on aurait -ramassé çà et là cinq cent mille âmes de plus, rien n'empêcherait de -dire que c'était un million; que ce n'était pas pour les puissances -une affaire d'amour-propre, qu'elles ne démentiraient pas le -gouvernement français, si, pour populariser les Bourbons, il annonçait -publiquement qu'il avait acquis un million de sujets au delà des -frontières de 1790. - -Il était évident que nous allions nous trouver sans appui, car la -Prusse ne se mêlerait pas de cette question, ou s'en mêlerait contre -nous. Elle se préparait à soulever des questions d'argent, auxquelles -elle était particulièrement sensible, et elle ne voulait refroidir, -en les contrariant, aucun de ses alliés. Il n'y avait donc, pour le -moment du moins, rien à espérer de nos vainqueurs. - -[En marge: M. de Talleyrand a recours au Conseil royal pour lui faire -connaître la situation.] - -[En marge: On s'en prend de tout le mal à la convention du 23 avril.] - -[En marge: Injustice à l'égard de cette convention.] - -Il ne restait qu'à en référer au Conseil du Roi pour lui faire -connaître cette situation, et prendre ses ordres. Déjà, depuis quelque -temps, un déchaînement universel, et, il faut le reconnaître, injuste, -s'était produit contre la convention du 23 avril, par laquelle nous -avions abandonné la plupart des grandes places européennes. À la -vérité nous nous étions trompés, et en voulant faire cesser un peu -plus tôt les maux de la guerre, nous n'avions pas abrégé d'un jour les -souffrances des provinces occupées. Mais l'intention avait été loyale, -et de plus partagée par tout le monde, et on n'en tenait pas plus -compte dans le public impartial que dans le public prévenu et -mécontent. Mais ce qui est plus étrange, ces sentiments avaient envahi -le Conseil lui-même, et lorsque M. de Talleyrand exposa l'espèce de -manque de foi dont il avait à se plaindre, presque tous les assistants -semblèrent s'en prendre à la convention du 23 avril, qui nous avait -démunis de tous nos gages, comme si on n'avait pas été universellement -d'avis alors de la conclure. Le duc de Berry, avec son impétuosité -accoutumée, s'écria, sans songer qu'il accusait son propre père, qu'on -recueillait là le prix de la faute qu'on avait commise, en signant si -précipitamment ce funeste armistice. Le Roi regarda malicieusement son -frère et son neveu, et parut approuver les paroles de ce dernier. Le -comte d'Artois, vivement affecté, dit qu'on parlait bien à l'aise -aujourd'hui de cette convention, que, dans les premiers instants, le -gouvernement avait fait comme il avait pu, et que ceux qui le -blâmaient n'auraient probablement pas mieux fait à sa place. Ce prince -aurait pu ajouter que l'idée de hâter l'évacuation du territoire -dominait alors tellement les esprits, qu'il ne s'était pas élevé une -seule objection le jour de la signature de cette convention, ni dans -le Conseil ni ailleurs. Il se contenta de témoigner une vive -affliction, l'affliction d'un excellent homme qui reçoit le mal sans -le rendre, et il resta établi qu'on avait tout perdu en signant trop -tôt, et sans compensation, la convention du 23 avril. M. de -Talleyrand, qui en était l'auteur, ne répondit aux attaques dont elle -était l'objet que par un silence froid et dédaigneux. - -[En marge: Faute de ne pas appeler au futur congrès de Vienne du -manque de parole commis envers nous.] - -Pourtant ceux qui critiquaient la convention du 23 avril allaient -commettre une faute à peu près semblable, c'est-à-dire une faute de -précipitation. Dès qu'on ne pouvait rien obtenir de ce qui avait été -promis, il ne restait qu'un recours possible, c'était de s'adresser au -congrès lui-même, qui devait sous quelques mois résoudre à Vienne les -grandes questions européennes. L'armistice suffisait pour le présent, -car il traçait une frontière temporaire, celle de 1790; il exigeait -que chacun se retirât sans combattre à cette frontière; il nous -rendait 300 mille hommes qu'on pouvait tenir prêts, et si les -puissances étaient pressées de trancher les questions qui nous -concernaient, elles n'avaient aucune raison à alléguer pour tout -décider à notre égard, en ne décidant rien à l'égard d'elles-mêmes. -Nous, au contraire, nous avions une raison sans réplique à faire -valoir, c'est que les sacrifices exigés de la France auraient une -portée toute différente suivant l'usage qu'on ferait des territoires -abandonnés par elle; c'est qu'en ce genre tout se réduisant à des -questions d'équilibre, il fallait, avant d'accepter la situation qu'on -lui destinait, qu'elle connût celle qu'on destinait aux autres. On -n'avait rien à opposer à un tel argument, et la France avait un -immense avantage à se présenter à Vienne sans que son sort fût fixé, -car au milieu des divisions qui allaient inévitablement se produire -entre ses oppresseurs, elle devait trouver des alliés qui l'aideraient -à obtenir mieux qu'on ne lui offrait. Ce même motif, il est vrai, -devait porter les puissances à vouloir régler tout de suite ce qui la -concernait; mais le motif était difficile à avouer, et avec de la -fermeté on aurait probablement obtenu que tout fût ajourné à Vienne. -En tout cas il suffisait que la France ne voulût pas signer, pour -qu'on fût dans l'impossibilité de la contraindre. - -[En marge: Aucun membre du Conseil royal, excepté le général Dessoles, -ne songe à la ressource d'un appel au congrès de Vienne.] - -[En marge: On renonce à la ligne qui nous aurait procuré les places -belges.] - -Un seul homme dans le Conseil royal comprit bien la conduite qu'il -aurait fallu tenir en cette circonstance, et cet homme fut le général -Dessoles.--Pourquoi, dit-il, conclure aujourd'hui? Nous ne serons pas -plus faibles à Vienne, parce que nous y arriverons sans un acte qui -fixe irrévocablement notre sort. On ne sera pas d'accord certainement -sur la part que chacun voudra se faire, on aura besoin de nous, et -nous trouverons alors des alliés. Il y a donc quelques chances pour -qu'on nous traite mieux, et il n'y en a pas une seule pour qu'on nous -traite plus mal.--Cette remarque pleine de sagacité ne fut saisie de -personne, parce que lorsqu'une préoccupation exclusive domine les -esprits, elle les obstrue au point de n'y pas laisser pénétrer les -idées les plus simples. Conclure la paix, la publier, en faire jouir -le pays, s'en faire honneur, était la passion du moment, comme un mois -auparavant régnait celle d'obtenir l'évacuation du territoire. Et -pourtant, s'il restait un moyen de réparer la faute de précipitation -du 23 avril, c'était une sage lenteur dans la conjoncture actuelle, et -le courage de remettre à six mois une conclusion qu'on désirait amener -à l'instant même. On ordonna donc à M. de Talleyrand de subir la -nécessité, et de se départir du plan de délimitation imaginé par nos -commissaires. Une fois la ligne en avant des places belges abandonnée, -la question de frontière perdait presque toute son importance. Il ne -s'agissait plus que de quelques rectifications, qui pouvaient procurer -à notre frontière un tracé un peu plus régulier, et nous donner -quelques cent mille sujets d'augmentation, avec une ou deux places -fortes de troisième ordre, mais rien qui eût la valeur de Mons, de -Namur, de Luxembourg. - -[En marge: Quelques rectifications de frontières accordées du côté de -Maubeuge, de Landau, de Chambéry.] - -Après plusieurs jours de discussion, on nous concéda ces -rectifications de peu d'importance, qui cependant n'étaient pas à -dédaigner. Entre Maubeuge et Givet notre frontière de 1790 formait un -rentrant, qui laissait Givet tout à fait en pointe. (Voir la carte nº -61.) De ce point de Maubeuge à celui de Givet on traça une ligne -légèrement convexe qui supprimait le rentrant, et nous donnait deux -places de plus, Philippeville et Marienbourg. En laissant Luxembourg -en dehors, on alla joindre la Sarre de manière à nous conserver -Sarrelouis. Enfin, sans atteindre le point important de -Kaisers-Lautern, on prit un moyen terme entre la ligne que nous -demandions, et celle de 1790, et on adopta le cours de la Queich, ce -qui nous procurait une rectification de quelque valeur, car Landau, au -lieu de rester isolé comme jadis au milieu du territoire allemand, se -trouvait parfaitement relié à notre territoire. - -[En marge: Certains principes généraux vaguement énoncés, relativement -au futur équilibre européen.] - -Avec ces augmentations, avec les enclaves de Montbéliard et d'Avignon, -qu'on ne voulait rendre ni à l'Empire germanique, ni à Rome, nous -n'avions pas encore la moitié de ce million d'augmentation, dont il -nous était permis de parler, à condition d'y renoncer. On chercha le -complément à l'est et au midi, c'est-à-dire en Suisse et en Savoie. On -nous donna quelques parties du pays de Gex autour de Genève, puis -traçant une limite qui coupait la Savoie en deux, on nous attribua -Chambéry et Annecy. Cette frontière valait beaucoup moins que celle -qu'avaient demandée nos commissaires, et qu'on aurait pu nous accorder -en dédommagement de tout ce que nous avions perdu; mais telle quelle, -après tout, elle valait un peu mieux que celle de 1790, à laquelle -nous avons été ramenés depuis, en punition des événements de 1815. Ces -difficultés ayant disparu grâce à notre résignation, il en pouvait -naître d'autres au sujet des arrangements généraux européens, auxquels -on avait voulu nous laisser étrangers par le traité de Châtillon, mais -desquels on ne pouvait plus avoir la prétention de nous exclure -depuis le rétablissement des Bourbons. Sans doute on ne le désirait -pas moins, mais on n'aurait plus osé l'avouer. On imagina donc -quelques expressions générales, qui constituaient des garanties fort -vagues relativement au futur équilibre européen. Ces expressions -étaient les suivantes: - -Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien -fédératif. - -La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, -recevra une augmentation de territoire. Elle ne pourra jamais passer -sous la souveraineté d'un prince étranger. - -La Suisse indépendante continuera de se gouverner elle-même. - -L'Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l'Autriche, sera -composée d'États souverains. - -[En marge: Les principaux partages de territoire entre les vainqueurs -consignés dans des articles secrets.] - -Mais dans ces arrangements européens, énoncés d'une manière si -sommaire, il y avait une chose qu'on se serait gardé de faire -connaître tout de suite au public, c'étaient les proportions dans -lesquelles les territoires enlevés à la France seraient distribués aux -principaux copartageants. On nous laissa le triste honneur de recevoir -cette confidence, mais dans des articles secrets, bien plus destinés à -nous lier qu'à consacrer notre influence. Voici quels étaient ces -articles. - -«La Hollande recevra les pays cédés par la France entre la mer, la -frontière française de 1790, et la Meuse.» - -«Les pays cédés par la France sur la rive gauche du Rhin serviront à -des compensations entre les États allemands.» - -«Les possessions autrichiennes en Italie seront limitées par le Pô, le -Tessin, le lac Majeur.» - -«Le roi de Sardaigne sera dédommagé de la portion de la Savoie cédée à -la France par le territoire de l'ancienne république de Gênes.» - -Ainsi, d'après ces bases, la Belgique tout entière devait revenir à la -Hollande; la Bavière devait recevoir une partie des anciens électorats -ecclésiastiques, en échange du Tyrol restitué à l'Autriche; l'Autriche -devait acquérir, outre ses anciens États, tout le territoire de la -république de Venise; enfin le royaume de Sardaigne devait absorber -Gênes, et la liste des États indépendants allait ainsi se trouver -considérablement diminuée. Il n'était pas dit un mot de la Saxe ni de -la Pologne, car c'était un sujet auquel personne encore n'osait -toucher, tant on prévoyait d'avidité d'un côté, de résistance de -l'autre. - -[En marge: Questions relatives aux colonies.] - -Restait à s'entendre sur les colonies. Là il semblait que nous -obtiendrions le dédommagement de nos sacrifices sur le continent -européen, et que si nous ne recevions pas d'agrandissement, nous -n'essuierions pas au moins de diminution. La restitution de nos -colonies devait, pour ainsi dire, couler de source. Mais nous n'étions -pas au terme de nos sacrifices, et, comme le dit l'un de nos -négociateurs, M. de Laforest, _on nous versait l'absinthe goutte à -goutte_. - -[En marge: L'Angleterre veut nous enlever l'île de France.] - -On parla d'abord de la Martinique, de la Guadeloupe (celle-ci allait -être retirée à la Suède pour nous être rendue); on parla également de -Bourbon dans la mer des Indes, on en parla avec aisance et comme de -possessions dont la restitution n'était pas douteuse. Pourtant on ne -disait rien de l'île de France, cette Malte de l'océan Indien. Qu'en -voulait-on faire? On nous le laissait ignorer. Enfin on s'expliqua. La -puissance qui avait pris le cap de Bonne-Espérance à son alliée la -Hollande, qui, par un vrai manque de foi, avait pris Malte à l'Europe, -déclara qu'outre le Cap et Malte, il lui fallait l'île de France, -parce que c'était la route des Indes. On voulait bien nous laisser -l'île Bourbon, qui était tout ouverte, mais l'île de France, la grande -forteresse de ces mers, on entendait la garder absolument. Qu'opposer -à une telle prétention, quand nous n'avions pas un seul allié, quand -le seul que nous aurions pu nous ménager, l'empereur de Russie, nous -l'avions blessé, mécontenté dans les grandes et les petites choses? -Renoncer à traiter actuellement, renvoyer avec indignation ces -nombreux dénis de justice à l'Europe assemblée à Vienne, à l'Europe -mieux éclairée par l'examen approfondi de toutes les questions, et -surtout par le débordement effronté de toutes les ambitions, eût été -la seule ressource. Malheureusement on n'y songeait même pas. - -[En marge: Résistance de Louis XVIII.] - -On fit part de ces nouvelles exigences au Conseil royal, et la -consternation y fut générale. On sentit alors ce que c'était que de -dépendre de l'étranger, et de sa générosité. Les Anglais avaient -exprimé aussi l'intention de nous enlever quelques-unes de nos -Antilles, comme Sainte-Lucie et Tabago, ce qui était peu de chose en -comparaison de l'île de France. Louis XVIII ne pouvant pas prévoir -alors ce que le développement du commerce apporterait de valeur à -l'île Bourbon, dit avec une apparence de raison: Mais que veut-on que -nous fassions de Bourbon sans l'île de France? C'est comme si on nous -donnait une place sans la citadelle qui la commande. Qu'on prenne -Bourbon avec l'île de France, si on le veut, et qu'on nous laisse tout -ce qui nous appartient dans les Antilles.--Ces réflexions avaient un -certain degré de justesse, mais à qui les adresser, à qui surtout les -faire entendre? Il n'y avait qu'à se soumettre, ou à se livrer aux -inspirations du désespoir. - -[En marge: Obstination de lord Castlereagh.] - -[En marge: Obligation de céder l'île de France.] - -Nous eûmes recours aux communications particulières avec le personnage -qui disposait de tout dans les affaires maritimes, et de presque tout -dans les affaires continentales, avec lord Castlereagh. M. de -Talleyrand le trouva calme, et même doux, mais absolu, inébranlable -comme un roc. Il n'en obtint rien. M. de Vitrolles, moins réservé, eut -un entretien orageux avec ce ministre, et ne provoqua de sa part qu'un -aveu presque cynique de l'ambition britannique.--Toute position sur la -route de l'Inde doit nous appartenir, dit lord Castlereagh, et nous -appartiendra.--M. de Vitrolles rappela les belles déclarations qu'on -avait faites en traversant le Rhin, et plus récemment encore en -franchissant les murs de Paris, déclarations qui promettaient de -respecter la France et sa grandeur, de lui ôter uniquement ce qu'elle -avait pris aux autres, et ce qui, dans ses mains, menaçait la sûreté -générale. Lord Castlereagh eut l'air de penser que les puissances -remplissaient leurs promesses en ne traitant pas la France comme on -avait traité jadis la Pologne. - -Il fallait se soumettre encore, car il n'y avait pas moyen de -résister à ces ambitions déchaînées, et toutes liguées contre nous. Il -n'y aurait eu qu'une réflexion à faire à l'aspect de tels actes, -réflexion dont nos oppresseurs ne tenaient aucun compte, c'est qu'on -rendait, en agissant ainsi, Napoléon beaucoup moins coupable aux yeux -du monde, et les Bourbons moins populaires aux yeux de la France. - -[En marge: Grave question des contributions de guerre.] - -[En marge: La Prusse demande une contribution énorme.] - -Il ne restait à résoudre qu'une question, question grave aussi, mais -surtout humiliante si elle était résolue contre nous, celle des -contributions de guerre. Une seule des puissances belligérantes avait -à cet égard des prétentions, c'était la Prusse, ce qui nous laissait -quelques chances de nous soustraire à son avidité. Toutes les -puissances de l'Europe avaient reçu depuis vingt ans la visite de nos -armées, et subi les inconvénients attachés à la présence de l'ennemi, -mais la Prusse, il faut l'avouer, plus que les autres. Elle entendait -être dédommagée non seulement des contributions que Napoléon lui avait -imposées, mais des effets de notre présence sur son territoire pendant -la campagne de 1812. Elle demandait donc, outre la restitution des -titres représentatifs des contributions de guerre non acquittées, et -s'élevant à 140 millions déposés dans le domaine extraordinaire, une -indemnité de 132 millions, ce qui n'excluait pas ce qu'elle réclamait -pour sa part dans la vente de nos arsenaux et de nos magasins. Certes -la Prusse avait beaucoup souffert pendant nos longues guerres, mais si -on se rappelle qu'en 1792 elle avait pris l'initiative de l'agression, -uniquement pour se mêler de nos affaires intérieures, qu'en 1806 elle -s'était livrée à des passions folles contre la France, et que tout -récemment pendant l'invasion la conduite de ses soldats avait été -odieuse, on conviendra que les torts entre elle et la France étaient -fort partagés. Aussi devions-nous être moins disposés à céder à ses -exigences qu'à celles d'aucune autre puissance. Son roi, honnête mais -avare, tenait aux demandes d'argent qu'il avait faites, comme -l'Autriche aux provinces italiennes, comme l'Angleterre aux provinces -maritimes. On nous présenta donc son compte avec invitation de -l'examiner, et sinon avec sommation de l'acquitter, du moins avec un -langage qui en approchait. - -[En marge: Refus péremptoire de M. de Talleyrand.] - -[En marge: Louis XVIII et ses neveux déclarent qu'ils préfèrent la -guerre.] - -M. de Talleyrand repoussa péremptoirement ces demandes, et déclara -qu'on ne voulait ni ne pouvait y souscrire. Il en référa immédiatement -au Conseil royal. Pour le coup personne n'y tint, et on ressentit -enfin le mouvement de désespoir auquel plus d'une fois on avait été -près de se livrer. Le Roi manifesta une indignation que tout le monde -partagea, et dit qu'il aimait mieux dépenser trois cents millions à -faire la guerre à la Prusse, que d'en dépenser cent à la satisfaire. -Il ajouta qu'il savait combien la France attachait de prix à la paix, -que ce désir de la paix était entré pour beaucoup dans l'accueil fait -à sa famille; mais qu'elle ne voudrait certainement pas endurer -l'excès d'humiliation qu'on prétendait lui infliger; qu'elle ne lui -saurait donc pas mauvais gré de résister aux étrangers qui abusaient -ainsi de la faculté avec laquelle on les avait reçus, et que pour lui, -loin de se croire ingrat envers les cabinets européens, c'est eux -qu'il croyait ingrats envers lui, car ils avaient eu autant besoin -des Bourbons pour pénétrer en France, que les Bourbons avaient eu -besoin d'eux pour y revenir. En conséquence il déclara qu'il -refuserait tout net la nouvelle charge qu'on voulait imposer à ses -sujets. - -Le Conseil tout entier applaudit à cette résolution, en déplorant de -nouveau la malheureuse convention du 23 avril. Le duc de Berry s'écria -qu'on allait avoir avec les garnisons et les prisonniers rentrés 300 -mille hommes, qu'il fallait se mettre à leur tête, se jeter sur les -coalisés qui n'étaient que 200 mille, et que sa famille serait à -jamais rétablie dans le coeur des Français, après cet acte de -patriotique désespoir. M. de Talleyrand ne dit pas non, et se contenta -d'ajouter que ces 300 mille hommes, avec lesquels on voulait se ruer -sur les coalisés, on les devait à la convention du 23 avril si -amèrement attaquée. - -[En marge: M. de Talleyrand trouve appui auprès de l'Angleterre, de -l'Autriche, de la Russie, et la contribution de guerre est écartée.] - -M. de Talleyrand, tout en repoussant nettement les exigences de la -Prusse, sentait néanmoins que le moyen des 300 mille Français jetés -sur les 200 mille étrangers, était bien grave, le général qui savait -si bien se servir des Français étant à l'île d'Elbe, et il songea à -faire parler la raison. Il vit lord Castlereagh, l'empereur de Russie, -M. de Metternich. Il leur dit que le Roi et les Princes étaient -résolus à faire échouer le traité de paix sur cette question, quoi -qu'il pût en arriver; que c'était d'ailleurs pour une misérable -affaire d'argent compromettre non-seulement le grand oeuvre de la -restauration de la paix, mais celui de la restauration de l'ordre en -Europe, car il n'y avait pas un souverain qui ne fût fortement -intéressé à la sûreté de Louis XVIII sur son trône; qu'humilier ainsi -les Bourbons, les dépopulariser, c'était aller contre le but qu'on se -proposait d'atteindre, et que sacrifier de si hauts intérêts à -l'avarice de la Prusse n'était ni sensé, ni digne, ni honorable. Lord -Castlereagh, toujours raisonnable quand il ne s'agissait plus du -royaume des Pays-Bas, du cap de Bonne-Espérance, ou de l'île de -France, M. de Metternich, toujours prêt à juger sans illusion -flatteuse la conduite de la Prusse, donnèrent raison à M. de -Talleyrand. L'empereur Alexandre, dont la délicatesse rougissait de -l'avarice de son ami Frédéric-Guillaume, fut du même sentiment, et -tous ensemble ils forcèrent le roi de Prusse à céder. L'esprit -d'économie était chez ce roi une vertu qui finissait par dégénérer en -vice, et il était capable de manquer de sagesse, pour satisfaire un -penchant qui chez lui avait la sagesse seule pour origine. - -[En marge: Liquidation modérée relativement à la vente des magasins de -l'État.] - -La contribution particulière à la Prusse fut donc écartée. Restait la -contribution commune, fondée sur le droit de conquête appliqué aux -arsenaux, aux magasins et à certaines propriétés de l'État. D'après la -convention du 23 avril les armées étrangères devaient, le jour même de -la signature de cette convention, se dessaisir de l'administration des -provinces occupées, ne plus lever de contributions, ne plus détenir -enfin aucune de nos propriétés publiques. Mais elles prétendaient que -pour effets militaires, pour magasins conquis, pour contributions -arriérées, pour coupes de bois qu'elles avaient ordonnées dans les -forêts de l'État, il leur était dû une somme qu'elles ne rougissaient -pas d'évaluer à 182 millions. La Prusse avait dans cette somme la -part la plus considérable, et l'Angleterre aucune, car cette dernière -puissance, si elle avait été âpre en fait de territoire, était d'une -facilité remarquable en fait d'argent. Par exemple, les troupes du duc -de Wellington se comportaient dans le Midi avec une discipline -parfaite, et un respect absolu des propriétés particulières et -publiques. On voyait bien qu'avec les Anglais on avait affaire à une -grande nation, ambitieuse mais point avare. - -Sur cette autre contribution de guerre mal dissimulée, le Conseil du -Roi se montra également absolu. Lord Castlereagh et M. de Nelsserode -donnèrent appui à M. de Talleyrand; deux commissaires français, le -général Dulauloy et le baron Marchand, chargés de cette liquidation, -défendirent énergiquement les intérêts français, et on finit par -s'arrêter à une somme de 25 millions, qui d'après les principes du -droit de la guerre étaient à peu près dus. - -[En marge: Partage des flottes construites dans les ports étrangers.] - -On avait ajourné à la négociation de la paix définitive le partage du -matériel naval contenu dans les ports cédés par la France. Il est -certain que tout ce matériel consistant en 26 vaisseaux de ligne à -flot et 20 sur chantiers, en un nombre considérable de moindres -bâtiments, et en grands approvisionnements, répartis dans les ports de -Hambourg, Brême, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Flessingue, Ostende, -Gênes, Livourne, Corfou, Venise, que tout ce matériel avait été créé -avec l'argent de la France, que les lieux de construction n'avaient -fourni que les bras et les matériaux qu'on leur avait payés -très-exactement, ce qui avait été pour eux un avantage et non pas une -charge, puisqu'on avait occupé la population, et ouvert un débouché -aux produits du pays. Il n'y avait en dehors de cette catégorie que la -flotte hollandaise, construite avant la réunion à l'Empire, et qui -devait revenir de droit à la monarchie des Pays-Bas. Il fut donc -stipulé que cette flotte serait rendue purement et simplement, mais -que pour les 46 vaisseaux et autres bâtiments de rang inférieur -répandus dans les ports précités, deux tiers appartiendraient à la -France, et un tiers aux diverses localités maritimes qui les -contenaient. Cette décision n'était pas complétement juste, mais la -perte était peu regrettable, la France ayant déjà dans ses propres -ports beaucoup plus de matériel naval qu'elle ne pouvait en employer. - -[En marge: Conservation des musées formés avec les chefs-d'oeuvre -conquis par nos armées.] - -Une dernière question restait à régler, celle de nos musées. Il n'en -fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués -à les visiter journellement, à les admirer tels que Napoléon les avait -formés, c'est-à-dire avec les richesses de L'Europe civilisée, et ils -se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils -avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient -témoigné une vive admiration. De plus il s'agissait particulièrement -en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne qui n'inspiraient -qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de -l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nous laissa donc -les chefs-d'oeuvre conquis par nos armées, on nous les laissa par -prétérition, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler. Mais dans -les entretiens particuliers on ne manqua pas d'insister sur la -concession importante qu'on nous faisait, et elle était effectivement -d'un intérêt moral considérable. - -[En marge: Le traité de paix signé le 30 mai.] - -Ce travail fut terminé le 30 mai, qualifié traité de Paris, et -renfermé dans des instruments, identiques mais séparés, signés avec -l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, lesquelles -s'engagèrent pour toute l'Europe. On joignit à ces signataires la -Suède, à cause de la Guadeloupe qu'elle avait un moment possédée, le -Portugal, à cause des portions de la Guyane qu'on nous restituait. La -paix avec l'Espagne dut se traiter à part, cette puissance n'ayant -aucun représentant à Paris, ce qui s'expliquait par la situation de -Ferdinand VII qui n'avait pas encore fait son entrée à Madrid. Du -reste la paix avec l'Espagne était, grâce aux Pyrénées, la plus facile -de toutes à conclure. - -[En marge: Caractères essentiels de ce traité.] - -Bien qu'on dût regretter l'excellente frontière que nous aurions pu -avoir du côté des Pays-Bas en dédommagement de celle du Rhin, et qu'on -aurait probablement obtenue, soit en ne se pressant pas de souscrire -l'armistice du 23 avril, soit en renvoyant à Vienne la conclusion de -la paix définitive, ce traité, dit de Paris, n'était pas aussi -malheureux qu'on l'avait craint d'abord. Nous étions exempts de -contribution de guerre, nous conservions les immenses richesses en -objets d'art acquises au prix de notre sang, nous gagnions sur l'état -de 1790 Philippeville et Marienbourg vers les Pays-Bas, le reliement -de Landau à notre territoire vers le Rhin, enfin une moitié de la -Savoie vers les Alpes. L'île de France était la seule perte grave, et -dans les ports cette perte ne pouvait manquer d'être profondément -sentie. Le traité de Paris ne devenait douloureux qu'en le comparant -à ceux de Campo-Formio et de Lunéville, qui, sans être menaçants pour -la sûreté de l'Europe, semblaient nous avoir acquis à jamais nos -frontières géographiques, et en songeant que cette acquisition aurait -pu, sans les fautes de l'Empire, devenir définitive, la douleur des -Français devait être universelle et profonde. On verra tout à l'heure -quelle impression le traité du 30 mai produisit sur les esprits. - -[En marge: Travail de la Constitution.] - -On se proposait de publier les conditions de la paix en même temps que -la Constitution elle-même, à laquelle on n'avait cessé de travailler -pendant le cours des négociations. Les monarques alliés, pressés de -retourner dans leurs États, tenaient à voir toutes les affaires de la -France terminées à la fois, et insistaient pour que Louis XVIII -acquittât les promesses de Saint-Ouen, dont ils se considéraient comme -responsables à un certain degré, particulièrement envers les hommes -qui s'étaient livrés à eux dans l'espérance d'être garantis contre les -passions des émigrés. On travaillait donc à cette Constitution avec -beaucoup d'activité, et même avec un esprit libéral, ce qui de la part -de Louis XVIII était vraiment méritoire, surtout si on se reporte aux -opinions du parti royaliste à cette époque. - -[En marge: Idées du parti royaliste à l'égard de la Constitution -future.] - -[En marge: Mépris des constitutions écrites.] - -[En marge: Chimère de l'ancienne Constitution française.] - -L'esprit ne manquait pas à ce parti plus qu'aux autres, mais l'étude, -et les lumières naissant de l'étude, lui manquaient absolument. Il -fallait descendre dans les derniers rangs du parti révolutionnaire -pour trouver des préjugés aussi étroits, et aussi opiniâtres. Dans la -vieille noblesse militaire, on ne rencontrait qu'une haine aveugle de -tout ce qui s'était fait depuis trente années en France, et la -conviction qu'il fallait tout ramener par la force à l'ancien régime. -Dans la noblesse parlementaire, plus instruite mais pas beaucoup plus -éclairée, on ne comprenait qu'une constitution, celle des anciens -parlements, contredisant quelquefois les rois et ne les arrêtant -jamais. Chez les esprits distingués du parti royaliste, que le malheur -et l'inaction avaient portés à l'étude, l'amour du passé, l'aversion -du présent s'étaient systématisés, et il s'était formé des théories -singulières, sous l'influence de M. de Bonald, écrivain excellent mais -paradoxal, ayant le mérite assez rare de rendre en un style sain des -idées fausses. Ces théories, réaction inévitable et méritée contre les -exagérations de la révolution française, consistaient surtout dans un -mépris profond pour les constitutions écrites, qu'elles considéraient -comme l'une des vanités les plus impertinentes de l'esprit moderne. Il -est certain qu'à voir le sort des nombreuses constitutions qu'on a -mises par écrit depuis soixante-dix années, on ne peut s'empêcher -d'éprouver à leur égard le sentiment que manifestaient alors les -royalistes. Pourtant ce sentiment, poussé au delà d'une certaine -mesure, avait bien aussi sa vanité et son impertinence. Ainsi les -disciples de M. de Bonald prétendaient que les constitutions ne -s'écrivaient pas, que, filles du temps et non des hommes, elles se -formaient peu à peu, comme les grandes oeuvres de la nature, et se -composaient quelquefois de lois écrites, mais plus souvent d'usages, -de traditions, d'habitudes, et que tout cet ensemble constituant la -manière d'être d'une nation, était sa vraie constitution, la seule qui -ne passât point comme un rêve. Partant de ce point, ils soutenaient -que l'ancienne France avait sa constitution, laquelle avait duré des -siècles, tandis que les constitutions imaginées depuis 1789 s'étaient -succédé comme les flots d'une mer en furie. Leur embarras était -extrême quand on leur demandait de définir cette constitution, -consistant dans une royauté sans limites, contrariée quelquefois par -les parlements dont elle se délivrait par des lits de justice ou par -la Bastille, convoquant une fois par siècle les États généraux qu'elle -était obligée de congédier aussitôt après les avoir réunis, et pouvant -si peu se servir de ces institutions quand elle avait à surmonter des -difficultés politiques ou financières, que c'était pour avoir voulu en -user en 1789 qu'elle en était arrivée aux bouleversements qu'on -déplorait. Et effectivement cette constitution tant vantée, mise en -oeuvre en 1787 par la convocation des notables, en 1789 par celle des -États généraux, avait donné, quoi? la révolution française. - -C'était donc une assez singulière prétention que celle d'invoquer une -constitution qui avait abouti à de tels résultats. Mais la confusion -de ses admirateurs eût été bien grande, si on leur avait proposé d'y -recourir de nouveau. Où étaient la noblesse, le clergé, les -parlements, le tiers état, la nation de 1789? Au lieu d'une noblesse -riche, jouissant de nombreux priviléges, et ayant l'armée dans ses -mains, une noblesse dispersée, à moitié ruinée, destinée à ne -redevenir riche que par les conséquences de la révolution française, -étrangère à l'armée, ne l'aimant pas, n'en étant point aimée (nous -parlons de 1814), n'ayant plus en un mot aucune influence; au lieu -d'un clergé propriétaire, noble, éloquent, habile, et tellement -distingué alors qu'il donnait les ministres les plus éminents, un -clergé exproprié, fonctionnaire, sorti de toutes les classes de la -société, et entièrement dépendant du pouvoir; au lieu d'une -magistrature opulente, héréditaire, jugeant comme la noblesse -combattait, par privilége, et jugeant bien, une magistrature sortie -presque tout entière de la bourgeoisie, de fortune médiocre, nommée -comme les autres fonctionnaires par le pouvoir exécutif, intègre mais -incapable d'opposer d'autre résistance que celle d'une rigoureuse -observation des lois civiles; et enfin au-dessous de tout cela, une -nation entièrement transformée, arrivée à une sorte d'unité absolue, -n'admettant plus ni distinctions de classes, ni priviléges, ayant le -même esprit, les mêmes moeurs, les mêmes ambitions, telle était la -France en 1814, et les systématiques du royalisme eussent été -cruellement embarrassés, si, les prenant au mot, on les avait chargés -de refaire l'ancienne constitution. Ils eussent été aussi embarrassés -qu'un architecte ayant toute liberté quant à ses plans, mais condamné -à faire usage de matériaux qu'on ne trouverait plus nulle part. - -Aussi toutes ces théories n'étaient-elles au fond que des satires de -la révolution française, satires souvent justes, éloquentes même, -quand elles s'adressaient à ses excès, mais vaines comme la plainte ou -le regret de ce qui n'est plus, quand elles tendaient au -rétablissement d'un passé qu'aucune puissance au monde n'aurait pu -tirer du néant. - -[En marge: Lorsqu'il fallait conclure, tout le monde en arrivait à peu -près au même résultat.] - -Parmi ces adversaires des constitutions écrites, ceux qui étaient les -moins dépourvus d'esprit pratique, quand on les sommait de conclure, -et de mettre la main à l'oeuvre, en arrivaient comme tout le monde à -la royauté, éclairée, contenue, fortement influencée par les Chambres, -qu'on appelle la royauté anglaise, à cause de l'antériorité de -l'Angleterre dans l'emploi de cette forme de gouvernement. Seulement -ils auraient voulu qu'on ramassât dans les immenses décombres du vieil -édifice, un certain nombre d'anciens matériaux, plus ou moins -reconnaissables, pour les faire figurer dans l'édifice nouveau. Ainsi -ils auraient désiré que, reconstituant l'ancienne noblesse et l'ancien -clergé, on en composât la Chambre des pairs, et que prenant les -anciennes professions qui formaient jadis le tiers état, et les -laissant classées par métiers, on en composât la chambre basse. Là, et -point au delà, allaient les prétentions de ceux qu'on forçait à sortir -de leurs perpétuelles lamentations sur la ruine du passé. Or c'eût été -s'imposer la peine de retrouver et de reconstituer des éléments -détruits, présentant avec la société moderne un contraste ridicule, -rompant cette grande unité nationale qui fait la force de la France -moderne, et révoltant inutilement l'esprit actuel d'égalité pour un -résultat absolument nul, car les chambres ainsi composées n'auraient -pas eu une prétention de moins que les autres, et n'auraient pas moins -engagé avec la royauté une lutte d'influence, tout aussi fatale si, -dans cette lutte, la royauté s'était conduite comme elle l'a fait. Ce -qu'ils voulaient se serait réduit en réalité à un édifice moderne, -ayant extérieurement quelques ornements du moyen âge, sans influence -réelle sur la distribution et la destination du monument. - -[En marge: Les Bourbons en 1814 plus libéraux que leur parti.] - -Il n'y avait donc rien de sérieux dans ces théories, qui n'étaient que -les préjugés du passé, systématisés après coup par certains esprits -distingués et mélancoliques. Il faut reconnaître toutefois que le Roi -et ses neveux, obligés d'être plus pratiques que leur parti, et -revenant heureusement d'Angleterre, au lieu de revenir de l'un des -États du continent, ne partageaient pas ces fausses doctrines, ou du -moins se conduisaient comme ne les partageant pas. Sans reconnaître -complétement, et sans aimer surtout l'empire de l'opinion publique, -ils étaient bien résolus à ne pas la froisser dans les points vraiment -essentiels. Or il y avait deux points sur lesquels aucune puissance au -monde n'aurait amené l'opinion publique à fléchir, premièrement -l'égalité civile, qui consiste à avoir les mêmes droits et les mêmes -devoirs, à payer les mêmes impôts, à fournir le même service -militaire, à être jugés d'après les mêmes lois, par les mêmes juges, à -parvenir aux mêmes emplois, quelles que soient la naissance, la -fortune, la religion des individus: secondement la royauté -constitutionnelle, c'est-à-dire la royauté contenue, dominée plus ou -moins par deux chambres. Le dix-huitième siècle avait formé la -première de ces manières de penser, le despotisme de Napoléon la -seconde, et l'une et l'autre étaient invincibles. - -[En marge: Le Roi n'était formel que sur le principe de l'octroi -royal.] - -Il ne s'agissait plus dès lors que de questions de forme ou de -rédaction. Sur la forme, les Bourbons en rentrant en France, avaient, -comme on l'a vu, apporté une sorte de préjugé presque insurmontable. -Prétendant être rappelés à régner, non en vertu d'un acte du Sénat, -mais en vertu de leur droit, ils voulaient _octroyer_, et non pas -subir une constitution, et sur ce point le public, ne prévoyant pas -plus que la dynastie elle-même le danger de ce principe absolu, lequel -emportait la faculté de modifier arbitrairement la constitution -_octroyée_, était prêt à admettre une prétention qui ne semblait -qu'une subtilité de théorie, ou une affaire d'amour-propre. Pourvu que -les dispositions essentielles de la constitution fussent accordées, on -ne s'inquiétait guère qu'elle vînt du Roi ou du Sénat, d'en haut ou -d'en bas. Arrivées à ce terme les choses devaient presque couler de -source. - -[En marge: La rédaction de la nouvelle constitution confiée à MM. de -Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot.] - -Le roi avait confié à MM. de Montesquiou et Ferrand le soin de rédiger -la Constitution, certain que le principe de suprématie monarchique, -qui seul lui tenait à coeur, ne serait pas en péril dans les mains de -ces vieux royalistes. Quant au reste, il s'en fiait encore plus à eux -qu'à lui, car il ne s'en souciait guère. Il leur adjoignit M. Beugnot, -qui avait la rédaction ingénieuse et facile, et qui était fort capable -de trouver les expédients de langage propres à concilier les opinions -diverses. Mais il recommanda à M. Beugnot le secret le plus absolu -envers M. de Talleyrand. Bien que disposé à laisser ses ministres -gouverner, plus que les rois n'y sont disposés ordinairement, Louis -XVIII ne voulait cependant pas d'un personnage principal ayant la -main à tout. Il entendait que M. de Talleyrand se renfermât dans les -affaires étrangères, M. de Montesquiou dans les affaires intérieures, -M. de Blacas dans les affaires de cour, et croyait diminuer ainsi leur -importance en la divisant. Il ne voulait pas non plus que M. de -Talleyrand, en cas de difficulté, appelât l'empereur Alexandre à son -secours, et par ces divers motifs, il tenait à le laisser absolument -étranger au travail de la Constitution. - -[En marge: La rédaction, ébauchée par M. de Montesquiou, est renvoyée -à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif.] - -La rédaction une fois ébauchée par MM. de Montesquiou et Ferrand fut -soumise à Louis XVIII, qui sans y rien reprendre, ou presque rien, la -renvoya à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps -législatif, conformément à la déclaration de Saint-Ouen. La commission -du Sénat fut composée de MM. Barthélemy, Serurier (le maréchal), -Barbé-Marbois, de Fontanes, Germain Garnier, de Pastoret, de -Sémonville, Boissy d'Anglas, Vimar. La commission du Corps législatif -fut composée de MM. Lainé, Félix Faulcon, Chabaud-Latour, Bois-Savary, -Duhamel, Duchesne de Gillevoisin, Faget de Baure, Clausel de -Coussergues, Blanquart de Bailleul. Il n'y avait rien à objecter au -choix de ces personnages, qui répondaient aux idées modérées et -libérales du temps. Le Roi recommanda de faire autant que possible le -travail d'accord avec eux, et se réserva de décider les points -contestés, plus encore pour l'honneur de sa prérogative que pour le -fond des choses. - -Le chancelier exposa le sujet devant les deux commissions réunies à la -chancellerie, donna ensuite lecture du projet, et ouvrit la discussion -sur la série des articles. - -[En marge: Les principes essentiels sur lesquels repose la royauté non -mentionnés dans la Constitution, pour éviter toute rédaction qui -pourrait les atténuer.] - -On avait pris soin, dans la rédaction du projet, d'employer des -expressions desquelles il résultât bien que la nouvelle Constitution -émanait de la royauté seule, de la royauté éclairée sur les besoins du -temps, et agissant par l'impulsion de sa propre sagesse, comme elle -avait fait jadis en affranchissant les communes, en instituant les -parlements, en réformant la législation civile. Aussi avait-on -soigneusement évité de parler du retour des Bourbons au trône, des -causes de ce retour, de la nature du principe monarchique, de ses -conditions héréditaires de mâle en mâle et par ordre de primogéniture, -toutes choses consignées dans la constitution du Sénat. M. Boissy -d'Anglas en fit la remarque, et se plaignit de cette omission comme -d'une lacune regrettable dans l'intérêt même de la royauté. On lui -répondit sur-le-champ, et sans hésitation, que ces omissions étaient -volontaires, que le droit des Bourbons au trône n'avait pas besoin -d'être énoncé, qu'il était préexistant à tout autre droit, que même -absents et matériellement remplacés en France par l'usurpation, ils -n'avaient pas cessé d'y régner; que le principe et le mode de -l'hérédité n'avaient pas besoin non plus d'être exprimés, car ils -subsistaient avec l'ancienne constitution de la monarchie française; -qu'il s'agissait seulement ici de modifier certaines parties de cette -constitution, d'accorder aux Français des droits qui autrefois ne leur -étaient pas reconnus; que par conséquent il suffisait d'énoncer les -dispositions nouvelles, sans s'occuper de celles qui, au milieu de -toutes les vicissitudes du temps, n'avaient pas cessé d'exister -virtuellement. M. de Fontanes, jaloux de faire oublier ses -complaisances envers Napoléon par ses complaisances envers les -Bourbons, s'empressa d'appuyer cette doctrine, en disant qu'il fallait -laisser dans l'ombre l'origine des pouvoirs, afin de leur conserver -leur antiquité vénérable, et qu'en voulant s'en approcher de trop près -on détruisait leur prestige! Comme si on pouvait refaire à volonté, et -par convention réciproque, des prestiges évanouis! On ne répliqua -rien, et on eut raison. Sans doute, si c'eût été possible, on aurait -dû, dans l'intérêt même de la dynastie, insister sur les omissions -dont on se plaignait, afin de lui ôter tout moyen de briser un jour le -contrat qui l'unissait à la nation. Mais comment lui dévoiler -l'avenir, que personne ne voyait alors, pas plus ses contradicteurs -qu'elle-même? - -[En marge: Articles de la Constitution contenant les garanties -générales.] - -[En marge: Article qui déclare la religion catholique la religion de -l'État.] - -[En marge: Intention de l'article relatif à la liberté de la presse.] - -On passa ensuite à l'examen des articles. Les premiers avaient trait à -ce qu'on appelait les droits publics des Français, consistant dans -l'égalité devant la loi, dans l'équitable répartition des charges -publiques, dans la liberté individuelle, la liberté des cultes, la -liberté de la presse, dans le respect des propriétés de toute origine, -dans la forme du service militaire, et enfin dans l'inviolabilité -assurée aux actes et aux opinions depuis 1789. Sur la plupart de ces -points on était d'accord. Pourtant sur quelques-uns il y eut -discussion, et même changement de rédaction. Après avoir admis pour -chaque culte une égale protection, le projet ajoutait que la religion -catholique était la religion de l'État. MM. Boissy d'Anglas, -Chabaud-Latour, voulurent qu'on précisât le sens de ces mots, et -demandèrent ce qu'ils signifiaient, si, par exemple, ils n'emportaient -pas quelque avantage de position pour le culte catholique, et si par -suite de cet avantage les autres cultes ne seraient pas replacés dans -une sorte de dépendance. Il fut répondu que la France était -catholique, et qu'il fallait oser le dire. C'était donc purement et -simplement un acte de condescendance envers le culte catholique, pour -s'excuser auprès de lui de l'égalité effective accordée aux autres. On -n'insista pas, car les opposants n'auraient rien gagné à insister. Sur -la liberté individuelle, sur la liberté de la presse, il n'y eut -presque pas de contestation. Quant à la liberté de la presse tout le -monde fut d'avis qu'il fallait l'accorder, mais en réprimant les excès -auxquels elle n'est que trop disposée à se livrer. À cette époque -personne, faute d'expérience, ne pensait aux distinctions qui ont été -admises plus tard entre les journaux et les livres, et on ne songeait -à soumettre ni les uns ni les autres à un examen préalable, -c'est-à-dire à la censure. - -[En marge: Opposition à l'article qui garantit les biens nationaux.] - -Le respect promis aux propriétés de toute origine souleva la question -la plus grave de cette époque. Il s'agissait, comme on le devine, des -biens dits _nationaux_, confisqués sur les émigrés ou enlevés à -l'Église, vendus à diverses époques de la révolution, payés plus ou -moins bien selon les temps, et possédés actuellement par quelques -millions de Français. Les inquiétudes des possesseurs étaient -naturelles à l'aspect des émigrés, fiers de leur triomphe, confiants -dans leur force, et fort irrités contre les détenteurs de leurs biens, -qui les avaient souvent acquis à vil prix, pour une poignée -d'assignats sans valeur, quelquefois même par des moyens odieux. Mais -au maintien de ces ventes tenait le repos de l'État, et ni le Roi ni -les princes n'avaient de doute à cet égard. Leur désir de voir les -émigrés remis en possession de leur patrimoine était aussi grand que -pouvait l'être le désir des émigrés eux-mêmes; mais la certitude d'un -bouleversement immédiat les arrêtait, et le Roi avait consenti à cette -rédaction claire et positive: _Toutes les propriétés sont inviolables, -sans aucune exception de celles qu'on appelle nationales, la loi ne -mettant aucune différence entre elles._ - -[En marge: Intention secrète du parti royaliste à l'égard des biens -nationaux, révélée par M. Lainé.] - -Une pareille manière de s'exprimer était parfaitement suffisante, et -on n'en pouvait souhaiter une meilleure. Mais elle parut trop -significative à certains membres de la commission, qui dévoilèrent en -cette occasion les secrets desseins du parti royaliste, et surtout la -ruse au moyen de laquelle ce parti voulait échapper à la nécessité qui -pesait sur les Bourbons, et qui était la condition principale de leur -retour. M. de Fontanes, dans la voie d'expiation où il était entré, -s'éleva beaucoup contre la rédaction proposée. Selon lui les moeurs -établissaient une différence marquée entre les propriétés -patrimoniales, et celles qui portaient le titre de nationales, et si -cette différence existait dans la réalité, comment la loi osait-elle -déclarer qu'il n'en fallait faire aucune? Jusqu'ici les lois de la -révolution elle-même s'étaient bornées à proclamer le maintien des -propriétés d'origine nationale, mais elles n'avaient jamais poussé le -zèle jusqu'à s'efforcer de leur rendre une valeur morale qui leur -manquait. Comment donc pouvait-on choisir le jour même où les Bourbons -rentraient en France, pour empirer la condition des infortunés qui -avaient été dépouillés de leur patrimoine?-- - -Il était facile de répondre que ces infortunés, non pas tous sans -doute, mais un grand nombre, avaient porté la guerre dans leur pays, -que l'intérêt qu'ils inspiraient ne devait donc pas être sans mélange, -et que le retour des Bourbons réveillant naturellement leurs -espérances, il fallait choisir le moment même de ce retour pour -renforcer les garanties données aux acquéreurs de biens nationaux. -Pourtant les auteurs du projet se turent, comme pour faire entendre -qu'ils cédaient à une nécessité du temps, en la maudissant au fond du -coeur. Mais M. Lainé déchira tous les voiles. Il avait vivement épousé -la cause de la liberté vingt ans auparavant, et, comme beaucoup -d'autres, il avait été violemment ramené en arrière par les excès de -la révolution, jusqu'à éprouver presque les sentiments de l'émigration -elle-même.--Parlons franchement, s'écria-t-il, nous reconnaissons -qu'il faut ménager les acquéreurs de biens nationaux, mais tout en les -ménageant nous désirons que les biens dont ils sont détenteurs -reviennent à leurs anciens propriétaires. Ainsi le veulent la morale, -la justice et le véritable esprit monarchique. Or cela ne peut -s'opérer que par des transactions entre les anciens propriétaires et -les nouveaux. Ces transactions commencent à s'effectuer en plusieurs -endroits, et ce qui les amène c'est l'empire de l'opinion sur les -nouveaux propriétaires. Pourquoi donc travailler à rendre moins forte -l'opinion morale qui les porte à restituer?-- - -C'était déclarer tout simplement qu'on voulait par la crainte amener -les nouveaux propriétaires à céder aux anciens, et à vil prix, les -biens qu'ils avaient acquis. Parmi eux en effet beaucoup les avaient -achetés presque pour rien; mais beaucoup aussi les avaient payés en -argent, et à un taux approchant du prix réel. D'ailleurs des milliers -de transactions avaient déjà fait passer une grande partie de ces -biens dans des mains nouvelles, et à peu près sur le pied de leur -valeur véritable. Le projet qu'on nourrissait de les faire revenir aux -anciens propriétaires était donc moralement injuste, outre qu'il était -politiquement insensé. - -[En marge: M. Beugnot fait maintenir l'article attaqué.] - -Les auteurs du projet de constitution persistaient à se taire, lorsque -M. Beugnot, ministre d'État, chargé de la police, et rédacteur de -l'article en discussion, prit la parole pour le défendre. Il savait, -par les rapports qui lui arrivaient journellement, à quel point les -espérances indiscrètes des émigrés étaient devenues des menaces -sérieuses pour les acquéreurs de biens nationaux, et il fit de l'état -des choses un tableau qui alarma fort les deux commissions réunies. -Pourtant il ne l'aurait pas emporté encore, s'il n'eût usé d'un -subterfuge. La série des garanties générales renfermait l'article qui -disait: _L'État peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause -d'intérêt public légalement constaté, mais avec une indemnité -préalable._ Il plaça cet article immédiatement après celui qui était -contesté, et il le présenta ainsi placé comme pouvant donner ouverture -plus tard à une indemnité, que l'État payerait lui-même aux anciens -propriétaires. Ce subterfuge, prétexte pour les uns, raison pour les -autres, termina la discussion, et la rédaction proposée fut adoptée. - -À cette série des droits et des devoirs généraux on avait joint ce qui -était relatif au service militaire dû par tous les citoyens. On adopta -l'expédient déjà employé de l'abolition de la conscription, en -annonçant une loi destinée à fixer ultérieurement le mode de -recrutement, ce qui devait amener le rétablissement de l'institution -abolie, sauf l'abus, qui tiendrait toujours bien moins à l'institution -elle-même qu'au caractère du gouvernement appelé à s'en servir. - -[En marge: Formes du gouvernement du Roi.] - -[En marge: Sens véritable de l'article 14.] - -Les droits généraux une fois consacrés, venaient les formes du -gouvernement royal. À ce sujet il n'y avait pas une seule divergence -dans les esprits, quand on ne les prenait à aucune des extrémités de -l'opinion. Un roi inviolable, chargé de toute la puissance exécutive, -représenté par des ministres responsables devant deux chambres -d'origine différente, était universellement admis. Tandis que les -émigrés nourrissaient des pensées extravagantes, les hommes de la -révolution, émigrés d'une autre espèce, n'avaient pas de leur côté des -idées plus justes, et demeurés adorateurs fervents de la constitution -de 1791, ils auraient désiré une chambre unique. Il n'y avait pas dans -les deux commissions, et parmi les gens éclairés, un seul homme de cet -avis. Il n'y eut donc pas de discussion à cet égard. L'article 14 qui -attribuait au Roi le droit de faire des règlements pour l'exécution -des lois, fut pris dans son sens naturel et simple, et bien qu'on -ajoutât ces mots: _pour la sûreté de l'État_, on ne voulait pas dire -que le Roi se servirait du pouvoir réglementaire pour se mettre -au-dessus du pouvoir législatif, et pour renverser la Constitution -quand il lui plairait. Personne n'eut d'autre pensée que d'accorder à -la royauté l'initiative de toutes les mesures de défense au dedans et -au dehors qui lui appartient nécessairement, et d'ajouter le pouvoir -réglementaire au pouvoir exécutif, ce qui n'est pas moins -indispensable, les lois, quelque complètes qu'elles soient, laissant à -régler une foule de détails, qu'il faut abandonner forcément à -l'autorité chargée de les exécuter. La dictature ne fut donc pas -cachée perfidement dans l'article 14, parce que, nous le répétons, on -agissait simplement et de bonne foi. - -[En marge: L'initiative législative.] - -[En marge: Manière indirecte et suffisante de l'assurer.] - -Il y avait une question, celle de l'initiative législative, qui alors -avait beaucoup plus d'importance qu'elle n'en aurait aujourd'hui, -parce que l'expérience n'avait point encore appris que pour le pays la -vraie initiative consiste dans la faculté de porter au ministère des -hommes de son choix. Les ministres nommés de la sorte présentent les -lois dont le pays sent le besoin. À cette époque on tenait beaucoup à -l'initiative, les royalistes pour le Roi, les libéraux pour les deux -Chambres. Priver absolument les Chambres d'initiative, comme on le -proposait, les réduire purement et simplement à adopter ou à rejeter -les propositions royales, parut, même aux auteurs du projet de -constitution, bien rigoureux. Pour sortir de l'embarras que tout le -monde, jusqu'aux commissaires royaux eux-mêmes, semblait éprouver, une -transaction fut proposée. Elle consistait à donner aux Chambres la -faculté de s'adresser au Roi, en le suppliant de présenter les projets -de loi désirés, avec la précaution, du reste fort sage, d'exiger que -la supplique ne pût être transmise à la couronne que lorsqu'elle -aurait réuni l'assentiment des deux Chambres. C'était l'initiative -elle-même sous une forme infiniment respectueuse, qui ne diminuait ni -sa valeur, ni son autorité. - -[En marge: Droit d'amendement.] - -On apporta aussi quelques modifications au droit d'amender les lois -soumises aux délibérations des Chambres, droit qui devait ne s'exercer -qu'après discussion dans les bureaux, et après consentement des -ministres ou commissaires royaux. Dans tous les cas la sanction de la -loi devait appartenir au Roi. Ces précautions contre le droit -d'amendement étaient excessives, car la discussion des lois, sans la -faculté de les modifier, n'est qu'une agitation stérile. Placer les -Chambres entre le rejet ou l'adoption pure et simple, c'est les -réduire aux résolutions extrêmes, et détruire l'esprit de transaction -qui doit être le véritable esprit des pays libres. D'ailleurs la -sanction définitive laissée à la couronne garantit à cet égard toute -l'étendue de la prérogative royale. - -Naturellement les changements apportés par les deux commissions au -projet de constitution devaient être soumis à Louis XVIII lui-même, et -ne prendre place dans la série des articles qu'après son consentement. -Les quatre commissaires royaux lui présentèrent ces amendements, et -il les admit sans difficulté, disant qu'il voulait, à moins -d'impossibilité démontrée, que le projet réunît l'unanimité des deux -commissions. - -[En marge: Institution de la pairie.] - -On adopta ensuite pour chambre haute, au lieu d'un sénat, une pairie, -ce qui répondait mieux à l'ancienne monarchie française, étant bien -entendu que le Roi choisirait dans le Sénat, non pas tous ses membres, -mais ceux qui par leurs services, leur renommée ou leur situation, -pourraient figurer sans inconvenance dans le nouvel ordre de choses, -et que leurs dotations seraient conservées à ceux même qui ne -figureraient pas dans les rangs de la pairie. Il fut établi que les -princes seraient pairs par le seul droit de leur naissance. Sur la -proposition de M. de Sémonville qui, pour plaire apparemment, désigna -clairement M. le duc d'Orléans, il fut décidé que les princes ne -siégeraient qu'avec la permission expresse du Roi. Le projet ne -contenant point cette précaution, il fallut recourir à Louis XVIII qui -l'adopta simplement, sans aucune observation désobligeante pour le -prince qu'on avait en vue. - -[En marge: Organisation de la Chambre des députés.] - -La seconde chambre reçut le titre de Chambre des députés. Elle dut -pour le présent, et jusqu'à son renouvellement, être composée du Corps -législatif tout entier, duquel on était fort satisfait, comme on l'a -vu, parce qu'il était jaloux du Sénat, et qu'il s'était montré plus -empressé envers les Bourbons. Il fut décidé que les députés seraient -élus dans des colléges d'arrondissement, par des électeurs payant 300 -francs de contribution, et qu'ils seraient tenus de payer eux-mêmes -1000 francs d'impôt. À ce sujet plusieurs questions avaient surgi. -D'abord fallait-il exiger un cens de la part des électeurs et des -éligibles, et quelle devait être la quotité de ce cens? - -[En marge: Cens électoral et cens d'éligibilité.] - -Quant aux électeurs, il n'y eut d'hésitation dans l'esprit de -personne. Pour les éligibles il s'éleva des doutes. M. Félix Faulcon, -homme respectable et respecté, siégeant depuis vingt-cinq ans dans nos -assemblées, combattit le cens pour les éligibles, et se cita lui-même -comme exemple des inconvénients qui pouvaient résulter d'une condition -pareille, car il ne payait pas le cens exigé. Avec tous les égards qui -lui étaient dus, on repoussa ses observations, et on dit qu'en donnant -au pays la liberté, il fallait chercher ses sûretés dans la grande -propriété, et mettre dans les mains de celle-ci cette liberté si -nouvelle et si étendue dont on allait faire le périlleux essai. Ces -raisons prévalurent. Restait la nature du cens. On trouvait que le mot -_contribution foncière_ était un peu trop étroit, et on demanda -d'ajouter _mobilière_, parce que la contribution désignée par ce -dernier mot avait beaucoup d'analogie avec l'autre. Après discussion -on substitua au mot _contribution foncière_ celui de _contributions -directes_, sans se douter qu'on changeait ainsi les destinées de -l'ordre de choses, en introduisant parmi les électeurs la classe des -_patentables_, qui payent non pour les propriétés qu'ils ont, mais -pour la profession qu'ils exercent. On ne mit pas même en question la -publicité complète des séances des Chambres. - -Enfin, relativement à la manière de former la seconde chambre, M. de -Montesquiou, agissant ici pour son propre compte, aurait voulu qu'on -attribuât à la royauté le pouvoir qui appartenait au Sénat dans la -constitution impériale, et qui consistait à choisir les membres du -Corps législatif sur une liste de candidats dressée par les colléges -électoraux. Pour prouver qu'une telle assemblée ne serait pas plus -dépendante qu'une autre, il cita l'assemblée des notables, qui en 1787 -avait rejeté toutes les propositions de la royauté. Mais il ne trouva -personne pour l'appuyer. La proposition de M. de Montesquiou avait -l'inconvénient d'ôter à la chambre la plus populaire, à celle qui -était censée représenter le pays, l'apparence de l'indépendance, qui -importe autant que l'indépendance elle-même, et la citation qu'il -avait faite prouvait que dans les jours de révolution la désignation -par le Roi n'était pas une garantie, tandis que dans les temps -ordinaires elle avait tous les inconvénients qu'on lui reprochait, et -qui faisaient dire qu'on redonnait à la France la constitution -impériale. Cette pensée, propre à M. de Montesquiou, n'eut pas de -suite. - -[En marge: Attributions des deux Chambres.] - -Sans contestation aucune on attribua à la chambre basse l'initiative -en fait de lois financières, et à la chambre haute le pouvoir -judiciaire dans certains cas spéciaux, lorsqu'il faudrait, par -exemple, juger les ministres. La Chambre des pairs, laissée à la -nomination du Roi, devait être en général héréditaire, sauf les cas où -le Roi ne voudrait accorder aux pairs nommés qu'un titre viager. Pas -une voix ne s'éleva contre l'hérédité, que tout le monde regardait -comme une garantie d'indépendance autant que de stabilité. - -Il fut stipulé ensuite que le Roi convoquerait les Chambres tous les -ans, pourrait dissoudre celle des députés avec obligation d'en -convoquer une nouvelle dans les trois mois, et que toute pétition -destinée à l'une ou à l'autre Chambre serait toujours présentée par -écrit. Ces points réglés on passa à l'ordre judiciaire, constitué -d'après les principes d'indépendance qui depuis 1789 n'ont pas varié -en France, et enfin aux garanties, transitoires de leur nature, qui -concernaient le maintien de la dette publique, de la Légion d'honneur, -des grades et pensions de l'armée, des deux noblesses, etc.... - -[En marge: Facilité du Roi sur toutes les questions, le principe de -son autorité étant sauf.] - -On fut presque toujours d'accord sur ces divers sujets, et sur -certains points qui avaient entraîné des amendements, et exigé le -recours au Roi, on trouva celui-ci d'une facilité extrême, le principe -monarchique étant sauvé à ses yeux dès qu'il donnait la Constitution -et ne la subissait pas. Il consentit même à ce qu'il fût dit que les -rois, dans la solennité de leur sacre, jureraient d'observer -fidèlement la Constitution, ce qui n'était pas un contrat avec la -nation, comme nous l'avons vu depuis, mais un engagement envers Dieu, -dont l'engagé ou son confesseur restaient juges. Pendant qu'on vidait -les questions l'une après l'autre dans le sein des commissions, le Roi -n'en dit presque rien au Conseil royal, se bornant à répéter que le -travail avançait, et qu'il était content de l'esprit dans lequel il se -faisait. Seulement sur deux ou trois points, tels que la conscription -et l'initiative législative, il soumit la difficulté au Conseil, mais -en peu de mots, comme chose qui le regardait essentiellement et -presque exclusivement. - -[Date en marge: Juin 1814.] - -[En marge: Les souverains alliés insistent pour que la séance royale -reste fixée au 4 juin.] - -On avait accordé quatre jours au delà du terme d'abord fixé, -c'est-à-dire jusqu'au 4 juin, pour la promulgation de la Constitution, -et M. Beugnot demandait quatre jours de plus, c'est-à-dire jusqu'au 8, -pour mettre les articles en ordre, donner un dernier poli à la -rédaction, préparer le préambule, et surtout formuler quelques -principes généraux qui serviraient de base à la loi électorale, -laquelle restait à faire. Il allait les obtenir, lorsque les monarques -alliés, pressés de partir depuis que la paix était conclue (elle -l'avait été le 30 mai), exprimèrent le désir que tout fût fini le 4 -juin au plus tard. Ainsi qu'on a pu le voir, ils se regardaient comme -engagés d'honneur à faire donner cette Constitution, sans laquelle les -hommes qui leur avaient témoigné confiance seraient sans garantie, -l'émigration sans frein, et la France, c'est-à-dire l'Europe, exposée -à de nouveaux orages. M. de Metternich dit que des affaires urgentes -les rappelaient chez eux, que leurs troupes d'ailleurs ne gagnaient -rien à séjourner en France, que leurs officiers s'y ruinaient, et -qu'ils ne pouvaient attendre plus longtemps. On informa de cette -exigence le Conseil du Roi, qui en parut surpris et offensé.--Qu'ils -s'en aillent donc, s'écria vivement M. le duc de Berry; nous n'avons -pas besoin d'eux pour constituer le gouvernement de la France, et -s'ils sont partis, les concessions que le Roi va faire au pays n'en -auront qu'un caractère plus élevé d'indépendance.--Ce prince témoigna -surtout le désir d'être débarrassé de l'empereur de Russie, qui était -le plus gênant des souverains alliés. Mais les ministres étrangers -déclarèrent qu'ayant gardé le moins de troupes possible dans la -capitale, ils n'en retireraient les dernières que le jour même où la -séance royale serait fixée, et l'accomplissement des promesses de -Saint-Ouen hors de doute. Il fallut se rendre, et laisser la séance -royale fixée au 4 juin. - -[En marge: La nouvelle Constitution datée de la 19e année du règne, et -qualifiée du titre de _Charte constitutionnelle_.] - -Ce qu'il y avait encore à faire importait peu aux yeux du Roi. Les -articles relatifs au mode d'élection des députés pouvaient être -renvoyés à la loi électorale elle-même; la révision des articles, la -rédaction du préambule, étaient des détails à expédier dans une nuit, -et ordre fut donné à M. Beugnot d'être prêt pour le jour désigné. Deux -questions restaient à résoudre, la date de la nouvelle Constitution, -et son titre. Quant à la date, Louis XVIII n'admit pas de discussion. -Suivant lui il avait commencé à régner le jour même où était mort le -fils de Louis XVI, il avait régné même lorsque Napoléon, élevé à -l'empire par le voeu de la nation française, remportait les victoires -d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, et signait les traités -de Presbourg, de Tilsit, de Vienne. Ce n'étaient là que les divers -incidents de l'usurpation qui disparaissaient devant l'immuable -principe de la légitimité. En conséquence Louis XVIII voulut que la -Constitution fût datée de la dix-neuvième année de son règne. Quant au -titre il écouta l'avis de chacun. D'après M. Dambray il fallait -qualifier la nouvelle constitution du titre d'_ordonnance de -réformation_, comme les ordonnances que les rois rendaient jadis pour -réformer certaines parties de la législation française. Ce titre plut -d'abord à Louis XVIII. Cependant M. Beugnot en proposa un autre. -Lorsque les rois de France avaient accordé une existence légale soit -aux communes, soit à divers établissements civils ou religieux, ils -leur avaient délivré un titre qui s'était appelé _Charte_, d'un mot -emprunté au latin. Il y avait entre ce qu'on allait faire et ce -qu'avait fait Louis le Gros, par exemple, une analogie qui plaisait à -l'esprit autant qu'à l'orgueil royal de Louis XVIII, et il adopta le -mot, devenu si fameux depuis, de _Charte_, en y ajoutant l'épithète de -_constitutionnelle_, pour mieux caractériser son objet. Ces deux -questions résolues, M. Beugnot n'avait plus qu'à s'occuper de détails -de rédaction, et on s'en remit à sa facilité pour en avoir fini dans -quelques heures. Le Roi avait écrit lui-même le discours qu'il voulait -prononcer, l'avait appris par coeur, afin de le mieux débiter, et -rien, excepté ce discours, ne paraissait l'occuper. Après lui le -chancelier Dambray devait faire un exposé des principes de la Charte, -et M. Ferrand en lire le texte. On devait ensuite promulguer plusieurs -ordonnances royales en présence des deux grands corps, convoqués pour -l'inauguration des institutions nouvelles. Ainsi on devait lire la -liste des pairs, qui comprenait 83 anciens sénateurs, une quarantaine -d'anciens ducs, et quelques maréchaux qui n'étaient pas membres du -Sénat. Il y avait 55 sénateurs exclus de la pairie, dont 27 comme -étrangers et 28 comme régicides ou trop signalés pendant la Révolution -et l'Empire. Les anciens sénateurs, compris ou non dans la Chambre des -pairs, conservaient leurs dotations à titre de pensions. Le Corps -législatif devait être converti en Chambre des députés, et siéger -jusqu'à son renouvellement successif. - -[En marge: Départ des souverains étrangers.] - -Le 4 au matin un important déploiement de troupes françaises, et -surtout de gardes nationales, précéda la séance royale où allait être -accomplie la grande promesse de Saint-Ouen. La majeure portion des -troupes étrangères était déjà en route. Le reste s'apprêtait à partir -dans la journée, et les jours suivants. L'empereur Alexandre, pressé -de rendre visite au prince de Galles avant de retourner dans ses -États, n'avait pas attendu la séance royale pour quitter Paris. Le -jour même de son départ il avait exigé que les enfants de la reine -Hortense, dont il s'était fait le protecteur, reçussent le duché de -Saint-Leu avec une dotation assez considérable. Il aurait voulu aussi -une situation convenable pour le prince Eugène, mais cette question -avait été renvoyée au congrès de Vienne. Il était parti, charmé des -Français qu'il avait séduits par sa grâce et sa bonté, mais peu -satisfait de la famille royale à qui la tournure de son esprit avait -déplu. Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, avaient quitté Paris -presque en même temps. Le matin même de la cérémonie, il y eut grand -trouble à la cour. On y répandit le bruit d'un complot ayant pour but -de faire sauter la famille royale au moyen d'une forte explosion de -poudre. Les agents officieux qui s'étaient empressés d'offrir leurs -services au comte d'Artois, et qui commençaient à composer autour de -lui une sorte de police volontaire, sous MM. Terrier de Montciel et de -la Maisonfort, avaient aperçu sur le quai de la Seine des amas de -poudre qui leur paraissaient suspects. Sur-le-champ ils s'en étaient -émus, et avaient rempli le château de leurs rumeurs. On alla troubler -M. Beugnot, qui se hâtait en ce moment de rédiger le préambule de la -Charte, et on le somma de quitter la plume pour vaquer à ses devoirs -de directeur de la police. Mais après examen, il fut reconnu que -c'était l'artillerie russe qui chargeait ses poudres sur le quai de la -Seine pour se mettre ensuite en route. - -Cette émotion calmée on se réunit aux Tuileries. M. Beugnot voulut -communiquer au Roi le préambule de la Charte. Mais ce prince tout -occupé de se répéter à lui-même le discours qu'il allait prononcer -devant les Chambres, refusa de l'écouter, disant qu'il s'en fiait à -lui de cette rédaction. On partit donc pour le Palais-Bourbon, -traitant légèrement des sujets bien graves, parce qu'on n'avait point -encore appris par l'expérience d'un gouvernement libre l'influence des -mots sur les esprits. À la crainte des poudres maintenant dissipée, en -avait succédé une autre. On appréhendait que, soit dans le Sénat, soit -dans le Corps législatif, il ne s'élevât quelque réclamation contre la -forme dans laquelle la Charte allait être promulguée. Le chancelier -avait ordre de retirer la parole à l'imprudent qui la prendrait, mais -c'eût été une scène désagréable, fâcheuse pour la dignité royale, et -qu'on avait raison de considérer comme très-regrettable si elle avait -lieu. Cependant étourdi par les apprêts de la cérémonie, on se mit, -sans plus penser à toutes ces éventualités, sur la route du -Palais-Bourbon. - -[En marge: Séance royale du 4 juin.] - -Le Roi, en voiture, entouré des princes et des maréchaux, traversa le -jardin des Tuileries, et arriva au Palais-Bourbon vers trois heures. -Il y fut reçu avec l'ancienne pompe royale, et entra appuyé sur le -bras du duc de Grammont. Il prit place sur le trône, ayant à sa droite -et à sa gauche, sur des siéges inférieurs, le duc d'Angoulême, le duc -de Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé. Il ne manquait à cette -séance que le comte d'Artois, malade d'une attaque de goutte et d'un -chagrin dont nous dirons bientôt la cause. Le public, rassasié des -grands spectacles militaires auxquels il avait tant de fois assisté, -et commençant à prendre goût aux spectacles politiques, était accouru -en foule. On avait admis dans l'intérieur de la salle tout ce que -Paris renfermait de plus considérable, et sur les bancs des deux -Chambres, d'abord les pairs nommés, puis le Corps législatif tout -entier. Dès que le Roi parut il fut accueilli avec des acclamations -unanimes, et pendant quelques instants il entendit les cris de _Vive -le Roi_ se renouveler avec une sorte de passion. Touché et rassuré -tout à la fois, comptant sur un auditoire bienveillant, il prit la -parole, et prononça de la voix la plus sonore et avec un art infini, -le discours qui suit, adapté avec beaucoup de tact à la présente -solennité. - -[En marge: Discours du Roi.] - -«Messieurs, dit le Roi, lorsque pour la première fois je viens dans -cette enceinte m'environner des grands corps de L'État, et des -représentants d'une nation qui ne cesse de me prodiguer les plus -touchantes marques de son amour, je me félicite d'être devenu le -dispensateur des bienfaits que la divine Providence daigne accorder à -mon peuple. - -»J'ai fait avec l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la Prusse, une -paix dans laquelle sont compris leurs alliés, c'est-à-dire tous les -princes de la chrétienté. La guerre était universelle; la -réconciliation l'est pareillement. - -»Le rang que la France a toujours occupé parmi les nations n'a été -transféré à aucune autre, et lui demeure sans partage. Tout ce que les -autres États acquièrent de sécurité accroît également la sienne, et, -par conséquent, ajoute à sa puissance véritable. Ce qu'elle ne -conserve pas de ses conquêtes ne doit donc pas être regardé comme -retranché de sa force réelle. - -»La gloire des armées françaises n'a reçu aucune atteinte; les -monuments de leur valeur subsistent, et les chefs-d'oeuvre des arts -nous appartiennent désormais, par des droits plus stables et plus -sacrés que ceux de la victoire. - -»Les routes du commerce, si longtemps fermées, vont être libres. Le -marché de la France ne sera plus seul ouvert aux productions de son -sol et de son industrie. Celles dont l'habitude lui a fait un besoin, -ou qui sont nécessaires aux arts qu'elle exerce, lui seront fournies -par les possessions qu'elle recouvre. Elle ne sera plus réduite à s'en -priver ou à ne les obtenir qu'à des conditions ruineuses. Nos -manufactures vont refleurir, nos villes maritimes vont renaître, et -tout nous promet qu'un long calme au dehors, et une félicité durable -au dedans, seront les heureux fruits de la paix. - -»Un souvenir douloureux vient toutefois troubler ma joie. J'étais né, -je me flattais de rester toute ma vie le plus fidèle sujet du meilleur -des rois, et j'occupe aujourd'hui sa place! Mais, du moins, il n'est -pas mort tout entier; il revit dans ce testament qu'il destinait à -l'instruction de l'auguste et malheureux enfant auquel je devais -succéder! C'est les yeux fixés sur cet immortel ouvrage, c'est pénétré -des sentiments qui le dictèrent, c'est guidé par l'expérience et -secondé par les conseils de plusieurs d'entre vous, que j'ai rédigé la -Charte constitutionnelle dont vous allez entendre la lecture, et qui -assoit sur des bases solides la prospérité de l'État. - -»Mon chancelier va vous faire connaître avec plus de détail mes -intentions paternelles.» - -[En marge: Succès personnel du Roi, et plaisir qu'il en éprouve.] - -Ce discours simple, digne, adroit, aussi bien prononcé que bien écrit, -et consacré à la paix non moins qu'à la Charte, écouté d'abord avec un -religieux silence, fut ensuite couvert d'applaudissements. Le Roi -parut enchanté d'un succès qui n'était pas seulement politique mais -personnel. Après lui le chancelier lut un discours dans lequel il -donnait les motifs de la Charte, avec l'intention évidente de la -recommander aux royalistes comme inévitable, et de bien constater -qu'elle émanait de la pleine et entière puissance royale. Puis M. -Ferrand lut le texte de la Charte d'une voix un peu sourde, et, autant -qu'on en pouvait juger à une lecture rapide, elle satisfit même les -esprits difficiles, car sauf l'origine qui était devenue exclusivement -royale, elle reproduisait à peu près la constitution du Sénat. Cette -lecture terminée, le chancelier admit au serment les pairs et les -députés, au milieu d'un silence profond, et d'une vive curiosité -excitée tantôt par les grands noms de l'ancienne monarchie, qu'on -n'avait pas entendu prononcer depuis longtemps, tantôt par les grands -noms de l'Empire, qui avaient retenti tant de fois dans les glorieux -bulletins de Napoléon, et qui venaient tout à coup s'inscrire sur -cette liste d'inviolable fidélité aux Bourbons. - -[En marge: Heureux effet de cette séance royale.] - -[En marge: À qui doit revenir le mérite d'avoir donné la Charte.] - -La cérémonie s'accomplit dans un ordre parfait, et sans aucun des -incidents qu'on avait redoutés. Louis XVIII rentra aux Tuileries, -bruyamment applaudi par les deux Chambres, et individuellement -félicité par tous ceux à qui le respect permettait d'adresser un -compliment au Roi. Dans cette cérémonie si solennelle il ne vit qu'une -chose, son discours; il ne fut sensible qu'à un résultat, son succès -personnel. C'est quelquefois une grande habileté aux peuples que -d'applaudir les princes, comme c'en est une aussi de savoir se taire -devant eux. Cette fois les applaudissements des Chambres et du public -furent du plus heureux à-propos, et rendirent le Roi aussi content de -la Charte que si elle avait été pour lui un ouvrage de prédilection. -Il y avait consenti sans répugnance, ce qui était beaucoup, et il -était prêt à l'exécuter de même, ce qui était encore davantage. Mais, -pour être juste, il faut reconnaître qu'elle était principalement -l'oeuvre du Sénat, c'est-à-dire des vieux représentants de la -révolution française, retrouvant leurs opinions véritables le jour de -la chute de Napoléon, et ne voulant pas que la ruine de cet homme -prodigieux fût celle des principes de 1789. Il faut ajouter que la -Charte était à quelque degré aussi l'oeuvre des monarques alliés, -n'aimant pas sans doute les constitutions, mais mettant une sorte de -point d'honneur à tenir parole au Sénat pour prix de ses services, -craignant la folie de l'émigration, et croyant utile de lui mettre un -frein, non-seulement dans l'intérêt de la France mais dans celui de -l'Europe. De tout cela nous concluons que la Charte, comme les oeuvres -qui ne sont pas la fantaisie passagère d'un parti, était l'ouvrage de -tout le monde. - -Pourtant les apparences (trompeuses ou non) doivent souvent être -prises pour la réalité, et on faisait bien d'attribuer la Charte à -Louis XVIII, qu'il y eût plus ou moins de part. On lui en sut gré, et -tous les hommes éclairés lui en tinrent grand compte. Le Sénat, -quoique exclu en partie de la pairie, n'avait pas à se plaindre, car -ceux de ses membres qui avaient été exclus ne pouvaient guère figurer -dans le nouvel ordre de choses, à part cependant certains personnages -dont l'omission était fort regrettable, comme le maréchal Masséna, -omis parce qu'il était né à une lieue de la frontière de 1790 -(circonstance qu'il aurait fallu feindre d'ignorer), et le maréchal -Davout, parce que sa défense de Hambourg avait révolté les puissances. -Du reste, exclus et admis, conservaient leurs anciennes dotations. -Quant au Corps législatif, il était recueilli tout entier jusqu'au -renouvellement par cinquième. La Charte enfin (en mettant de côté la -question d'origine, qui alors semblait une pure querelle de mots), la -Charte contenait tous les principes de la vraie monarchie -représentative, et elle ne déplut qu'aux royalistes extrêmes. Elle -reçut l'approbation du meilleur des juges, du moins suspect, car il -était du nombre des sénateurs exclus, de Sieyès, qui n'hésita pas à -dire qu'avec cette Charte, la France, si elle le voulait, pourrait -être libre, et que rien de ce qui était bon de la révolution n'avait -péri dans la catastrophe de l'Empire, excepté toutefois nos -frontières, la seule perte vraiment grave, et digne de longs regrets. - -[En marge: Publication du traité de paix.] - -[En marge: Ce traité réussit moins que la Charte.] - -[En marge: Regrets qu'inspire la perte de l'île de France.] - -Le traité de Paris, publié en même temps que la Charte, n'obtint pas -le même succès. Certes on ne pouvait pas aimer la paix plus que la -France ne l'aimait alors, et elle avait pour sentir ainsi de bonnes -raisons; mais le traité du 30 mai qu'on venait de publier, n'était pas -la paix elle-même dont on jouissait depuis le 23 avril, il en était le -prix, et ce prix était douloureux. Aussi la lecture de ce traité -produisit-elle un effet des plus pénibles, non-seulement parmi les -hommes que la dernière révolution venait d'atteindre, mais parmi les -classes impartiales et désintéressées de la nation. On reconnut la -main cruelle de l'étranger, surtout dans le tracé de nos frontières. -On ne s'était pas flatté sans doute de conserver nos limites -géographiques, on n'avait pas espéré que l'Europe victorieuse, arrivée -jusqu'à Paris, nous laissât la frontière du Rhin; pourtant, en -entendant répéter sans cesse que la France sous les Bourbons serait -beaucoup plus ménagée que sous les Bonaparte, on avait fini par se -faire quelques illusions. Mais en voyant tout à coup apparaître la -triste réalité, en voyant la France, seule entre les puissances, -ramenée à l'état de 1790, en voyant surtout nos colonies, dont la -restitution devait être le prix de ce que nous abandonnions sur le -continent, disparaître en partie, on conçut une irritation profonde, -particulièrement dans les ports, où cependant la paix était encore -plus désirée qu'ailleurs. La perte de l'île de France fut la plus -sentie, et on s'en prit à l'Angleterre, qu'on accusait de vouloir -empêcher la renaissance de notre commerce. On se répandit en propos -amers contre cette éternelle rivale. Après l'Angleterre la puissance -la plus maltraitée dans les malédictions de la nation fut l'Autriche. -La conduite de l'Autriche, si facile à justifier du point de vue de la -politique, mais si peu du point de vue de la nature, avait jeté sur -cette puissance une immense défaveur. On était toujours prêt à lui -attribuer la plus mauvaise influence, et on le témoignait à son -souverain qu'on recevait partout avec une froideur extrême. - -[En marge: Sentiment du pays à l'égard des limites naturelles.] - -[En marge: Injustice des récriminations que les partis s'adressent les -uns aux autres en cette occasion.] - -Le mieux assurément eût été de ne pas remonter à la cause plus ou -moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui -nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux -se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères -récriminations. Les hommes de la Révolution et de l'Empire -reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de -ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les -royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de -l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui -par son ambition lui avait ouvert les portes de la France, les -royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et incontestable -vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs patriotiques -qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant pas. Ils se -moquaient des frontières naturelles, de ce but fantastique, -disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si elles le -poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se proposaient pas -toutes un certain but territorial, plus ou moins légitime, plus ou -moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou moins de prudence, -d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est le mobile constant -de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas toujours travaillé -à confondre en un seul les trois royaumes britanniques, sans parler -des Indes, et de toutes ses autres ambitions! Comme si la Russie -n'avait pas toujours aspiré à se procurer la Finlande, la Bessarabie, -la Crimée; l'Autriche à s'assurer le cours du Danube et les bords de -l'Adriatique; la Prusse à s'étendre au centre de l'Allemagne, -l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la plus grande partie -possible de la Péninsule! Les royalistes disaient encore que si nous -avions perdu certains territoires, nous aurions au moins une véritable -paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage incontestable de tous les -procès perdus; que nous serions débarrassés de ces Français aux -allures gauches, à l'accent étranger, venant nous disputer les -emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des Français tels -que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le mathématicien -Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils disaient que si -on avait perdu des terres à blé on allait acquérir des terres à sucre, -à café, à coton, qui n'étaient pas moins nécessaires. Ils se riaient -du commerce de l'Empire, condamné à cheminer péniblement sur des -charrettes à travers la vaste étendue du continent, et ils lui -comparaient avec orgueil ce commerce maritime, qui avait des ailes, et -qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi le tort de railler de -nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies de parti, comme on -avait tort de leur reprocher des désastres qui étaient l'oeuvre de -Napoléon et non point la leur. On aurait dû se dire que si Napoléon -nous avait amoindris en voulant nous faire trop grands, il nous -restait une gloire immense, notre unité puissante, les progrès de tout -genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire, enfin le vivace -génie de la France, et qu'avec quelques années de paix et d'un -gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la -supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous -appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province. -C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais -ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus -que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les -console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur -laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils -disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les -balances de l'histoire. - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME. - - - - -LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME. - -GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII. - - Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et - de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se - rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et - chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France - du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui, - tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques. - -- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur - abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord - satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les - bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour - à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de - Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages - dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la - capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. -- - État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se - remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et - inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux. - -- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les - Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. -- - Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille, - Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les - provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à - leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes - qui viennent des garnisons lointaines et des prisons - d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération - et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a - livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de - faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager - toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont - hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis - contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux - finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des - finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de - payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits - réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la - guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation - pour l'armée; conservation de la garde impériale, et - rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. -- - Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout - d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur, - avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements - militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil - fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris - d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de - fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont - froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le - rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes - attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. -- - Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges - Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens - nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte, - les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission - à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la - révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la - restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend - obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. -- - Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le - gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait - indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres - assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie. - -- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et - libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. -- - M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les - fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse - quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des - députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi - sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il - fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue - la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les - discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu - que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse - n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte - les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est - sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission - spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits - contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la - Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau - et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites - nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis - présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce - bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose - l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des - impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen - d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. -- - L'opposition royaliste se prononce contre les projets du - ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye - les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve - quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant - pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M. - Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de - toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui - deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures - commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre - à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres - de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de - fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. -- - Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à - l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du - corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi. - -- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans - l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de - Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux - Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni - modifier ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces - livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. -- - Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux - Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au - lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse - Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il - reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se - transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des - Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans - l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son - voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de - M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il - promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert - de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon - l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses - imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme - des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de - leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse - dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon, - Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de - l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son - voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de - M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince - irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à - des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en - août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les - voyages des princes, et par les mesures imprudentes du - gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion - d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des - Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures. - -- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. -- - Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement - de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout. - -- Grand effet produit par la proposition de restituer aux - émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure - est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les - esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi - avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti - dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font - peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. -- - La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la - simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte - d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de - Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M. - Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une - représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot - contre la famille royale, et on prend des précautions - extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal - Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre - le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi - cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre - de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur - général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot - par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et - des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en - décembre 1814. - - -[Date en marge: Juin 1814.] - -[En marge: État des esprits depuis la chute de Napoléon.] - -Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et -la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle -avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet, -au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes -s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable -frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de -Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et -bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les -autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions, -de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et -renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps -en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous -leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de -fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme -leur situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires -une demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin -l'étourdissement d'un choc soudain et violent. Ces sentiments -eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première -satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de -l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à -qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la -renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration -n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine -contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux -révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les -bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se -défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé -soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été -reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et -philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats -de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se -mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le -gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple -d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire. - -[En marge: Renaissance des partis.] - -[En marge: Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.] - -[En marge: Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes -extrêmes.] - -D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour -elle-même. M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé -sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la -convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses -promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts -(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à -Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses -amis former un groupe de mécontents, autour duquel se ralliaient tous -ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions à la révolution. -On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était une espèce de -jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues dans sa jeunesse. -La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue des charges de cour, -aurait voulu avoir encore celles de l'État qu'elle était réduite à -partager avec les hommes de l'Empire, était loin de se montrer -satisfaite. Elle se rencontrait dans un même mécontentement avec la -noblesse de robe peu habituée cependant à sympathiser avec elle, mais -offensée de ce qu'on ne lui avait pas donné à rédiger la nouvelle -Constitution, qu'elle aurait voulu faire suivant ses idées et à son -profit. Aussi les membres survivants des anciens parlements -avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation secrète contre la -Charte. La noblesse de province, du moins celle qui n'était pas riche, -était venue en foule à Paris, pour demander la restitution de ses -biens, et solliciter en attendant des places de tout genre et de toute -valeur. Mais accueillie brutalement par le ministre des finances qui -entendait laisser les emplois à ceux qui avaient l'expérience, fort -dédaigneusement par le ministre de l'intérieur qui la trouvait -ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du comte d'Artois, disant qu'on -livrait le gouvernement aux révolutionnaires, et que si on se -conduisait de la sorte quelque temps encore, la royauté et la France -seraient de nouveau perdues. - -[En marge: Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la -participation du duc d'Orléans.] - -[En marge: Caractère et attitude de ce prince.] - -Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes -_plus royalistes que le roi_, comme on disait alors, il se formait au -Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune participation -du personnage qui devait en être le chef, et ce parti était celui de -M. le duc d'Orléans. Ce prince, ancien et vaillant soldat de la -République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli dans une vie -agitée une expérience précoce, connaissant bien les émigrés, s'en -moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était si heureux de -revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière, une grande -fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait qu'à se -garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente contre lui -qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il s'occupait -uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur patrimoine -dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les royalistes -lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur haine, -et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les -révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait -déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à -gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne -recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis -que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques. - -[En marge: Conduite des hommes de l'Empire.] - -[En marge: MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.] - -[En marge: La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.] - -[En marge: Mort de Joséphine.] - -Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux -qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas -voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec -beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile. -C'étaient M. de Caulaincourt, que l'empereur de Russie n'avait pu -faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart, fort affecté -des revers de la France et des calomnies dont il était l'objet à -l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince Cambacérès, -plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa table -quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui; les -ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes Mollien et -Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à laquelle ils -avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise aux vaincus -les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec beaucoup de -ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y défendre, sous la -protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de ses enfants. Cette -princesse avait perdu depuis peu sa mère, l'impératrice Joséphine, -morte d'un refroidissement auquel elle s'était exposée en recevant -l'empereur Alexandre à la Malmaison, universellement regrettée de ceux -qui l'avaient connue à cause de sa grâce et de sa bonté, regrettée du -public lui-même qui voyait dans sa mort une ruine de plus au milieu de -tant de ruines. En effet, des deux épouses qu'avait eues le prisonnier -de l'île d'Elbe, l'une venait de mourir d'épuisement et de chagrin, -l'autre s'en allait sans couronne, et avec un enfant sans patrimoine -dans les États de son père, à peine reconnue princesse quoique -archiduchesse d'Autriche par sa naissance, et déjà prête à oublier -l'époux avec lequel elle avait partagé le sceptre du monde! - -[En marge: Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour -par divers motifs.] - -À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son -commandement, fort irrité de la préférence accordée au maréchal -Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne lui était -pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les injustices de -Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé d'être traité -comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il devînt -Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et n'allant -guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à tous les -maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à Hambourg, -s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les généraux -ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était retiré, -un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une audacieuse -franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement de ses -devoirs militaires. - -[En marge: Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière -d'être.] - -[En marge: Les votants.] - -[En marge: MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.] - -À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les -révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée, -vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits -un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils -commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus -compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez -Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la -liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques -rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien -que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses -vieux sentiments au fond du coeur, et sous l'habit doré de maréchal -cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les -faubourgs un certain nombre de gens du peuple sympathisant avec eux, -les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins audacieux -qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous l'influence -des événements et des discussions politiques. Au-dessus et à part, se -trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien traités d'abord -par Napoléon, puis séparés de lui par leurs convictions ou leur faute, -la plupart sénateurs exclus de la pairie pour avoir voté la mort de -Louis XVI, et par ce motif nommés les votants. Les deux plus -importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le premier toujours morose, -solitaire, approuvant la Charte, mais doutant de son exécution; le -second, au contraire, toujours actif, infatigable, fréquentant tous -les partis, s'efforçant d'être dans la confidence de tous, et quoique -mal récompensé des services qu'il avait rendus au comte d'Artois, -recherchant en particulier ses amis, s'appliquant à leur persuader que -lui seul, au milieu des écueils de la situation, était capable de -guider et de sauver les Bourbons. - -[En marge: Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin -Constant, madame de Staël.] - -Cependant la France n'était pas exclusivement composée d'hommes de -parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres -regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches -traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé, -soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles -impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant -leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts -d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les -fautes de l'Empire avaient ramenés parmi nous, ce qui n'était pas à -regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre avec la -France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez madame -de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse défiance -de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle, car elle -était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons vaincus -et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive éloquence -qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la liberté -britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et -s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière -sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa -retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans -plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et -disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les -membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce -que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable -par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis -appelé le parti constitutionnel. - -[En marge: Dispositions de la bourgeoisie.] - -[En marge: Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.] - -Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne -bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant -pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant -familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur -retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant -avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher -les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie de Paris faisait des -voeux pour les Bourbons, était prête à leur donner même un appui -efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en grande -partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses -opinions, ses sentiments, sa dignité. Issue de la Révolution, ne s'y -étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables -habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que -l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la -plus vraie, la meilleure, la plus générale. - -[En marge: Sentiments et situation des provinces.] - -[En marge: État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.] - -[En marge: Les chouans.] - -[En marge: Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de -biens nationaux.] - -[En marge: Alarmes de ces acquéreurs.] - -[En marge: Les _bleus_ et les _blancs_.] - -[En marge: Conduite imprudente du clergé.] - -[En marge: Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de -biens nationaux.] - -En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et -avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises. En -basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément -tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire. -Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient -remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui -étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils -en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux -adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans -leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux -qu'on désignait sous le nom de _bleus_, et s'étaient emparés -violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se -tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun -danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais -de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou -ambitionnant des emplois, leur affirmaient qu'il ne fallait pas croire -les préfets, et que les princes au contraire désiraient qu'on se tînt -prêt. Leur agitation était particulièrement dirigée contre les -acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans les grandes -villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui avaient -acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe -très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789 -à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme -des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs -biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en -valeur. Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans -les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et -pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités, -ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de -les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans -être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des -horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec -les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on -appelait les _bleus_ par opposition aux _blancs_. Quant à ces -derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande, -refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette -denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits. À toutes -ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus -imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à -l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les prêtres -_assermentés_ et les prêtres _non assermentés_ venait de renaître sous -une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la résistance au -Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la Rochelle par -exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa démission à la -demande du Pape en 1802, et étant demeuré en Angleterre, on refusait -obéissance au titulaire actuel nommé par l'Empereur, et institué par -le Pape. La Touraine, le Mans, le Périgord, offraient plusieurs cas de -ce genre. Le Concordat y était foulé aux pieds et dénoncé comme une -oeuvre révolutionnaire. On versait la défaveur sur les prêtres qui lui -étaient soumis, lesquels en général avaient été assermentés, et on -disait que ce n'était pas étonnant qu'ayant accepté la constitution -civile du clergé, ils trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on -annonçait publiquement la restitution des biens d'église. Le clergé et -la noblesse répétaient partout et tout haut que si les Bourbons en -rentrant n'avaient pu leur rendre immédiatement justice, ils le -feraient bientôt, et qu'en tout cas, le comte d'Artois, ses fils, le -voulaient fortement, et finiraient par y amener le Roi lui-même. - -[En marge: Irritation des grandes villes dans l'ouest.] - -[En marge: Nantes.] - -[En marge: Bordeaux.] - -[En marge: Toulouse.] - -[En marge: Nîmes.] - -[En marge: Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.] - -Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie, -même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens -nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public, -et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien -régime. Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que -Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et -aux Bourbons, était devenue, à cause de la _chouannerie_ qui -l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration. En -descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12 -mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc -d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses -prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général. -D'abord elle refusait absolument d'acquitter les _droits réunis_, -prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se -retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce -qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment -contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif -enthousiasme. À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes -dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville -on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y -était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y -régnait une haine violente de classe à classe, de royalistes à -révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante -dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y -était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie. Dans le -reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les -mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de -religion. Les catholiques avaient les protestants en aversion, se -disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages -attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux -dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à les -empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour -protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des -flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides -de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres -par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité -elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient -lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps -mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la -Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les -environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens -nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient -réinstallés de force dans leurs biens[7]. - - [Note 7: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après - les rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de - Louis XVIII.] - -[En marge: Marseille.] - -[En marge: Passions et prétentions de cette grande ville.] - -Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons -de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus -acquitter les _droits réunis_, mais en outre elle prétendait qu'on lui -rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de -la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on -la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde -entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la -protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait -l'accomplissement de ce voeu devait être brisé comme oeuvre de -l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à -ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il -ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre institution -d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la Charte, et -avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île de France. -En réunissant les folies que le royalisme triomphant débitait en -Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait difficilement -égalé les extravagances qui se débitaient dans cette ville de -Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée alors -dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses souffrances. - -[En marge: Avignon.] - -[En marge: Changement d'esprit en remontant vers l'est.] - -[En marge: État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de -la Champagne, de la Bourgogne.] - -[En marge: Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes -de la guerre.] - -En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence, -avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient -été commis les forfaits de _la Glacière_. Plus haut sur notre grand -fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se -transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en -effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du -siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu -ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde -nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le -souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la -prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés, -et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies -confirmaient dans leurs dispositions. Plus haut encore, en -Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne, -provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le -patriotisme horriblement froissé se transformer en _bonapartisme_. -Dans ces provinces, plus calmes en général que celles du centre et du -midi de la France, on s'était garanti pendant la Révolution des -opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées saines de 1789. -Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de la France, le -vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses erreurs, et on -n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le voyant en 1814 -lutter avec tant de génie et de constance contre la coalition -européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les souffrances de -la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On avait pris en -horreur les armées étrangères et on était froid pour les Bourbons, -parce qu'ils étaient revenus avec elles. - -[En marge: Esprit des troupes rentrées en France.] - -[En marge: Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de -l'étranger.] - -[En marge: Injustice de ce sentiment.] - -Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une -véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle -désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi. À tous ces éléments -fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse -des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de -l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation -des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une -vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une -dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente -et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz, -Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient -évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, -etc. Il en était débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, le -Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant survécu aux -horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un nombre -considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie, -l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à -leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur -faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du -coeur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils -l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent -été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le -représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et -dans les Bourbons, tout le contraire. L'idée qui s'était enracinée -dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques -nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse -pour la France et pour l'armée. Cette idée les remplissait d'une -véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement, -créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en -apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons -déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient -à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à -eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute. -On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons -passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les -alliés de la coalition européenne. - -[En marge: Insubordination des soldats et des officiers revenant de -l'étranger.] - -On comprend dès lors la peine que le gouvernement royal devait avoir -pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient en France. À -Strasbourg, des officiers assistant à une représentation de -circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les chants -royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres villes ils -avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux processions -de la _Fête-Dieu_. Sur le littoral où ils avaient débarqué -d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire -disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux -officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe -Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec -une extrême modération. Partout où il y avait des marchands -d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les -caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas -même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient -entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque -impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des -branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe -triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui -les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât -une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation -offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en -campagne, qui allait du reste leur être interdit. - -La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement -souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde -depuis six, douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non pas à -l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne -s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils -l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin. - -[En marge: Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.] - -Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la -calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier, -Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à -la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les -plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la -personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces -honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable -sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour -eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient -nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il -avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse -renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant -les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de -perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs -eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des -soldats. - -[En marge: Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les -ordres du ministre de la guerre.] - -[En marge: Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.] - -[En marge: Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays -ci-devant français.] - -Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient -rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir -de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres -réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à -leurs régiments, et les menaçant même de la perte de leurs droits si -les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient demeurés -sans exécution. Ces officiers profitaient du désordre général pour -rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux -publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie. À -côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces -lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des -commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire, -pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans -lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement -ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se -servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et -respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils. -On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée -pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des -jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux -qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à -l'avenir, non au passé, le bonheur de la France. - -[En marge: Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation -pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.] - -On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de -tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les -difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il -était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui -faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de -l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore -d'un immense établissement militaire à un établissement militaire -fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions douloureuses, -s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses privations ni à -mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration. Il fallait ne pas -blesser les révolutionnaires, dont la présence rappelait tant de -calamités, car on courait le danger en les blessant de les rejeter -vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient pas encore -réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens nationaux, -composant une partie notable des propriétaires du sol, et n'en pas -faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté fidèle -aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui était -le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat, sa -seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes, -prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables, -regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la -bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des voeux modérés, était -le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût compter, ne -pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon sens, sa -justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables, quelle tâche -cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec eux! Il fallait -donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux soldats de Condé, -les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis, quelquefois leurs -bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci dans la misère! -Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui s'étaient soumis à la -Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu pactiser avec elle; il -fallait qu'ils sussent si bien feindre à l'égard des classes nouvelles -formées en leur absence, qu'ils parussent faire d'elles autant de cas, -parce qu'elles étaient riches et spirituelles, que de la noblesse avec -laquelle ils avaient vécu à la cour dans leur jeunesse, en exil dans -leur âge mûr! Pour tout dire en un mot, il fallait qu'ils -s'arrachassent la mémoire, le coeur, pour paraître à la France les -hommes qu'ils n'étaient pas! On doit donc en relevant sévèrement leurs -fautes, se dire qu'il était bien difficile pour eux de ne pas les -commettre. Révolution, contre-révolution, choses, hélas! bien -redoutables, bien loin du vrai, du juste, du possible! L'une dépasse -le but, l'autre veut revenir en deçà, aucune ne s'arrête au point -juste. Mais pour l'excuse de l'une et de l'autre il faut dire que si -la première a le mérite d'être dans le sens du temps, la seconde a -celui d'obéir aux plus nobles sentiments de l'âme humaine, le respect -du passé, la fidélité aux souvenirs! - -[En marge: Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.] - -[En marge: On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.] - -Ce qui pressait le plus c'était de s'occuper de l'armée. On songea -d'abord à lui payer sa solde arriérée, qu'elle avait grand besoin de -toucher, et que des agioteurs lui avançaient quelquefois en achetant -ses titres à 50 pour cent de leur valeur, à la porte du ministre de la -guerre. Même en voulant faire honneur à tous les engagements de -l'État, comme c'était l'intention du ministre des finances, on ne -pouvait avoir la prétention d'acquitter l'arriéré sur les ressources -courantes, lesquelles suffisaient à peine aux services les plus -urgents, et on avait composé de cet arriéré un total, qu'on se -préparait à solder avec des moyens de crédit nécessairement -dilatoires. Cependant on avait fait exception pour la solde, et M. -Louis avait résolu d'y consacrer tout de suite 30 ou 40 millions -d'argent comptant. Aussi avait-il ouvert au ministre de la guerre les -crédits indispensables, mais deux raisons retardaient l'emploi de ces -crédits: premièrement la difficulté de faire venir des lieux les plus -éloignés les pièces de la comptabilité des corps, secondement la -difficulté de réorganiser le ministère de la guerre. Trop pressé de -rendre à son ancien possesseur l'hôtel de ce ministère, qui était un -bien d'émigré non vendu, le général Dupont avait déplacé ses bureaux, -et ce déménagement, joint à de nombreux changements d'employés, à la -réunion en un seul des deux départements du personnel et du matériel, -séparés sous l'Empire, avait occasionné dans l'administration un -trouble momentané qui retardait ses travaux. Pourtant le général -Dupont avait fait de son mieux pour payer quelques acomptes aux corps -qui arrivaient des garnisons éloignées, et quelques secours aux -prisonniers qui affluaient de tous les pays. - -[En marge: Depuis la rentrée des garnisons et des prisonniers, ce -n'est plus le manque d'hommes, mais le manque d'argent qui constitue -la difficulté principale.] - -Ce premier soin donné à l'armée, il fallait procéder à son -organisation définitive, et la ramener à des proportions plus -assorties à notre territoire et à nos finances. Un moment, grâce à la -désertion, on avait pu craindre de n'avoir plus de soldats. On avait, -comme nous l'avons dit, autorisé les conscrits de 1815 à rester ou à -retourner dans leurs foyers, et quant aux conscrits des classes -antérieures qui avaient déserté en masse, on avait imaginé, pour -n'avoir pas à sévir contre eux, et pour conserver le droit de les -rappeler au besoin, de les considérer comme étant en congé limité. -Bientôt la rentrée des garnisons et des prisonniers avait dissipé la -crainte de manquer d'hommes, car elle devait en procurer 400 mille de -toutes armes, lesquels dispensaient pour assez longtemps de recourir à -la conscription, et permettaient de la déclarer provisoirement abolie, -en remettant à plus tard la confection d'une loi sur le recrutement. -En laissant une partie de ces hommes, les plus fatigués par exemple, -en congé limité, et en retenant les autres au drapeau, on pouvait -avoir une armée superbe, formée des soldats les plus aguerris qu'il y -eût au monde. Mais pourrait-on la solder, et surtout assurer un sort à -quarante ou cinquante mille officiers, glorieux débris de nos longues -guerres? - -[En marge: Le ministre des finances déclare ne pouvoir pas consacrer -plus de 200 millions au budget de la guerre.] - -[En marge: Impossibilité de suffire à tous les besoins avec une -pareille somme.] - -Cette question fut vivement agitée dans le Conseil royal où -siégeaient, comme on l'a vu, les membres de l'ancien gouvernement -provisoire et les ministres. On somma le général Dupont de présenter -son plan, et celui-ci renvoya la sommation au baron Louis, pour que ce -dernier fît connaître le chiffre des ressources qu'il était disposé à -consacrer à l'armée. Le ministre des finances déclara ne pouvoir -répondre tant qu'il n'aurait pas obtenu le budget des autres -départements, et tant qu'il n'aurait pas réussi à rétablir la -perception des impôts. Le duc de Berry, le plus jeune, le plus actif -des princes de la famille royale, mettant à s'occuper de l'armée un -goût sincère, un calcul légitime, pressa vivement le ministre des -finances de s'expliquer, et celui-ci ne promit jamais plus de 200 -millions. Pour un personnel militaire qui allait être de plus de 400 -mille hommes, soldats et officiers, c'était bien peu, quoiqu'un soldat -ne coûte point, et surtout ne coûtât point mille francs à cette -époque[8]. Avec beaucoup d'économie, on aurait pu conserver 200 mille -hommes sous les drapeaux; mais avec les charges inévitables résultant -du passage de l'état de guerre à l'état de paix, c'était presque -impossible, et c'est tout au plus si on pourrait en retenir 150 mille. -Il fallait donc une économie rigoureuse, et ne rien donner ni au luxe, -ni aux satisfactions de parti. - - [Note 8: C'est une idée généralement admise qu'un soldat - coûte en France 1,000 francs, et que cent mille soldats - coûtent cent millions. Cela est inexact. On a conclu ce - chiffre de notre état militaire dans la première moitié de - ce siècle, parce qu'on entretenait à peu près 300 mille - hommes avec un budget de 300 millions. Mais c'est en y - comprenant la dépense de tout l'établissement militaire, - c'est-à-dire des places fortes, du matériel, des - états-majors, des cadres, des invalides, de la gendarmerie, - c'est en répartissant toute cette dépense sur chaque tête de - soldat, qu'on trouve 1,000 francs pour chacun. Si, au - contraire, il s'agit seulement d'un homme à introduire dans - les cadres existants et payés, les frais du matériel, des - états-majors étant soldés et ne devant pas s'en accroître, - l'homme alors est loin de coûter 1,000 francs. Il coûtait il - y a quinze ou dix-huit ans, environ 400 francs en temps de - paix. Sur ce pied 100 mille hommes à retirer du congé pour - les verser dans les cadres, sans ajouter à ces cadres, - devaient donc coûter 40 millions et non pas 100.] - -[En marge: Est-il sage, avec des ressources aussi modiques, de -conserver des corps d'élite?] - -[En marge: On se décide néanmoins à conserver la garde impériale.] - -[En marge: On lui ôte la garde du souverain en lui laissant le titre -et les avantages d'un corps d'élite.] - -La première question qui se présentait était relative à la garde -impériale. Qu'en faire? La dissoudre semblait bien difficile, et bien -dangereux: la conserver pour ne pas lui confier la personne du -souverain, et la tenir dans une espèce de demi-disgrâce, était plus -dangereux encore. Pourtant le général Dupont, et avec lui les princes, -crurent avoir trouvé une solution à la fois prudente et convenable, -en conservant la vieille garde comme corps d'élite, avec sa haute -paye, ses priviléges, et un titre honorifique, sans lui confier -toutefois la garde du Roi, qui était réservée à la maison militaire. -La jeune garde ayant été presque dissoute par la guerre, et ne -consistant plus que dans un simple cadre sorti de la vieille garde et -pouvant y rentrer, on réunit tout ce qui restait de l'une et de -l'autre dans deux régiments d'infanterie, à quatre bataillons chacun, -l'un de grenadiers, sous le titre de _grenadiers de France_, l'autre -de chasseurs à pied, sous le titre de _chasseurs à pied de France_. On -fit de même pour la cavalerie, qu'on distribua en quatre régiments, un -de cuirassiers, un de dragons, un de chasseurs, un de lanciers, avec -les mêmes avantages, et sous le même titre de _cuirassiers_, -_dragons_, _chasseurs_, _lanciers de France_. Quant à la réserve -d'artillerie, elle fut dissoute et renvoyée aux corps dont elle avait -été tirée. Le total pouvait s'élever à huit mille hommes, infanterie -et cavalerie, qui coûterait comme quinze ou dix-huit mille. C'est une -grave question de savoir si dans un grand État il convient d'avoir des -corps d'élite, mais les hommes qui gouvernaient alors donnèrent, comme -on va le voir, une solution singulière de cette question, en créant -deux de ces corps, l'un pour garder le souverain, l'autre pour ne rien -garder du tout, si ce n'est l'ombre du glorieux monarque qu'il avait -servi, et qu'il devait rappeler sans cesse aux autres et à lui-même. - -[En marge: Nouvelle organisation de l'armée de ligne.] - -Venait ensuite l'armée de ligne, dont il fallait, autant que -possible, comprendre le total dans une organisation à laquelle nos -finances pussent suffire. Le ministre proposa 90 régiments -d'infanterie de ligne, à trois bataillons de six compagnies chacun, et -15 régiments d'infanterie légère, ce qui ferait 105 régiments -d'infanterie, capables de contenir 300 mille fantassins sur le pied de -guerre. Ces 300 mille fantassins existaient actuellement, et on allait -les avoir réunis lorsque tout ce que nous avions de soldats au dehors -seraient rentrés. Pouvant tout au plus en payer la moitié, on devait -envoyer le surplus en congé illimité, et là les hommes seraient -exposés à mourir de faim s'ils n'embrassaient pas une profession, et -s'ils en adoptaient une, finiraient par se détacher de l'armée qui -serait ainsi privée de soldats sans pareils. Le sort à faire aux -officiers présentait des difficultés plus sérieuses encore. - -[En marge: Trente mille officiers restés sans emploi.] - -[En marge: Création de la _demi-solde_ pour leur fournir les moyens -d'exister.] - -D'après l'organisation proposée il devait en rester trente mille -environ sans emploi. Le conseil de la guerre s'en préoccupa vivement. -M. le duc de Berry insista pour qu'on trouvât une manière quelconque -de les employer, et il ne vint à la pensée de personne qu'en -s'épargnant la dépense de la garde impériale et de la maison militaire -du roi, on aurait peut-être la possibilité de conserver 60 ou 80 mille -soldats de plus sous les drapeaux, et d'étendre alors les cadres à -proportion. On adopta pour les officiers, comme on l'avait fait pour -la garde impériale, un parti moyen: on laissa à la suite des régiments -ceux qui ne pouvaient être compris dans l'organisation proposée, et on -leur assura demi-solde avec droit aux deux tiers des places vacantes. -C'était à la fois créer une classe de mécontents fort dangereux, et -interdire presque tout avancement aux officiers maintenus dans les -cadres. Le mal sans doute était à peu près inévitable, mais on -n'aurait pas dû l'aggraver par des dépenses inutiles. - -On procéda de même pour la cavalerie, en la traitant un peu moins -étroitement. On admit 56 régiments de cavalerie à quatre escadrons, -dont 14 de grosse cavalerie, 21 de cavalerie moyenne, et 21 de -cavalerie légère, devant former un effectif d'à peu près 36 mille -cavaliers. On conserva 12 régiments d'artillerie, dont 8 à pied, 4 à -cheval, comprenant 15 mille artilleurs, et 3 régiments du génie, -d'environ 4 mille hommes en tout. Pour ces armes comme pour -l'infanterie on accorda aux officiers non employés la demi-solde à la -suite des régiments, avec droit aux deux tiers des places vacantes. - -[En marge: Rétablissement, organisation, et dépense de la maison -militaire du Roi.] - -Le total des diverses armes devait s'élever à environ 206 mille -hommes, 214 mille avec la garde impériale, et entraîner une dépense -que le ministre évaluait à 200 millions. Ce ministre, faute -d'expérience administrative, s'abusait étrangement, comme on le verra -bientôt, et ne pouvait pas à ce prix garder 150 mille hommes sous les -drapeaux. Ce n'était donc pas le cas de rétablir, comme on en avait le -projet, l'ancienne maison militaire du Roi, et de créer ainsi un corps -de noblesse à cheval et à pied, qui coûterait autant que cinquante -mille hommes sous le drapeau, et fournirait par son luxe des termes de -comparaison affligeants avec la misère du reste de l'armée. Mais on -avait de vieux gentilshommes dévoués et malheureux auxquels un emploi -était nécessaire; on en avait de jeunes, pleins de feu, qui voulaient -par cette voie rentrer dans l'état militaire; on croyait que quelques -mille braves gens de la noblesse seraient un préservatif infaillible -contre les révolutions futures; on avait d'ailleurs laissé chacun -reprendre le titre et le grade qu'il avait jadis dans la maison du -Roi, et il n'y avait plus à discuter, il ne restait qu'à chercher les -moyens d'accomplir une résolution déjà prise. Au surplus on se disait -que la liste civile prendrait à sa charge une partie de la dépense, ce -qu'elle était en mesure de faire assurément, car elle devait s'élever -à 33 millions, qui en valaient bien 45 d'aujourd'hui. Mais c'était là -une faible excuse, car si elle pouvait s'imposer un tel sacrifice, il -fallait ou la réduire d'autant, ou, ce qui valait mieux, mettre à sa -charge la garde impériale, qui serait demeurée fidèle si on avait pris -soin de se l'attacher, et qui, transportée d'un chapitre de dépense à -l'autre, aurait procuré un grand soulagement au budget de l'armée. -Aucune de ces idées si simples ne s'était fait jour dans l'esprit -fermé de ceux qui s'occupaient de ces graves matières. - -[En marge: Les compagnies rouges.] - -[En marge: Les gardes du corps.] - -[En marge: Les maréchaux Berthier et Marmont nommés capitaines des -gardes du corps.] - -Le général Beurnonville, qui avait servi avant et après la Révolution, -fut chargé du travail relatif à l'organisation de la maison du Roi. Il -s'en acquitta en copiant fidèlement le passé. On rétablit les -anciennes compagnies rouges, sous les noms de _mousquetaires gris_, -_mousquetaires noirs_, _gendarmes_ et _chevaux-légers_, destinées à -comprendre trois ou quatre cents gentilshommes chacune, pourvus du -rang d'officier, ne faisant qu'un service d'honneur dans les jours de -cérémonie, et commandés par les plus grands seigneurs de la cour. À -leur suite on rétablit les compagnies de gardes du corps, qui jadis -étaient au nombre de quatre, et qu'on porta à six, parce que MM. -d'Havré, de Grammont, de Poix, de Luxembourg, titulaires des -anciennes, ayant repris leur commandement, on voulait en avoir deux à -confier à des maréchaux de l'Empire. Les deux maréchaux choisis furent -Berthier, à cause de sa grande situation, et Marmont, qu'il fallait -récompenser d'une manière quelconque du service qu'il avait rendu. -L'infortuné se trouvait déjà bien assez déçu dans ses espérances, et -c'eût été donner raison à ceux qui le condamnaient sans pitié, que de -le laisser tout à fait à l'écart. - -Les commandants des six compagnies de gardes du corps étaient chargés -de les composer en prenant dans les royalistes de province, dans les -gardes d'honneur licenciés, et même dans l'armée, des sujets jeunes, -vaillants, joignant autant que possible de bons services à de bons -sentiments politiques, et attirés par le grade de sous-lieutenant qui -leur était assuré. Ces six compagnies, fortes de 3 à 400 hommes -chacune, devaient faire un service effectif auprès du Roi, en se -partageant les douze mois de l'année. On rétablit la compagnie des -grenadiers à cheval, qui fut donnée à M. de La Rochejaquelein; on -rétablit également les gardes de la porte, les gardes de Monsieur, -etc... On devait en outre ajouter à ces troupes de cavalerie un corps -d'infanterie d'environ quatre mille hommes, avec cinquante ou soixante -bouches à feu. Ce cadre, s'il eût été rempli, n'aurait pas compris -moins de neuf à dix mille hommes, ayant le grade d'officier dans la -cavalerie, et de sous-officier au moins dans l'infanterie. - -[En marge: Effet de ces créations sur l'esprit de l'armée.] - -On devine ce qu'un corps pareil devait par son luxe, par son orgueil, -inspirer de déplaisance à la masse de l'armée, surtout en comparant la -prodigalité dont il allait devenir l'objet, à la parcimonie avec -laquelle il faudrait traiter nécessairement tout ce qui ne serait pas -corps d'élite. Il ne fallait pas beaucoup de rencontres fortuites -entre les officiers de la maison militaire et ceux de l'armée, pour -amener des collisions malheureuses et des haines implacables. Si on -ajoute à cette restauration celle des Suisses, qui sous l'Empire -n'avaient existé que nominalement, et dont le rétablissement réel -était du reste à souhaiter, car c'était le seul moyen d'associer à nos -destinées une brave nation obligée par le droit public à demeurer -neutre, on aperçoit tout de suite quelle quantité de griefs le -gouvernement allait accumuler, les uns inévitables sans doute, les -autres créés volontairement pour de pures satisfactions de parti. - -[En marge: Tous les numéros des régiments changés.] - -[En marge: Rétablissement des anciennes dénominations de _régiment du -Roi_, _régiment de la Reine_, _régiment du Dauphin_, etc.] - -[En marge: Les princes nommés colonels généraux de chaque arme.] - -On introduisit quelques autres changements dans l'armée afin de lui -rendre les formes extérieures qu'elle avait avant 1789, et de faire -oublier autant que possible l'Empereur et l'Empire. Il y avait des -numéros vacants dans la série des régiments, parce que plusieurs -d'entre eux avaient été détruits par la guerre, et administrativement -dissous: on profita de l'occasion pour changer leur numéro à tous, en -faisant prendre le numéro vacant au régiment le plus proche, le -numéro ainsi abandonné au régiment suivant, ce qui devait amener un -déplacement général dans la série, et entraîner pour tous les -régiments la perte du numéro sous lequel ils s'étaient illustrés. -C'était attenter à leur gloire, pour effacer chez eux et chez autrui -des souvenirs ineffaçables. Dans l'intention de les rattacher à la -monarchie au moyen de certains titres honorifiques, on attribua au -premier régiment de ligne celui de _régiment du Roi_, au second celui -de _régiment de la Reine_, au troisième celui de _régiment du -Dauphin_, et ainsi de suite, autant qu'il y avait de princes du sang -dont le nom pouvait être donné à des régiments. Afin de fournir à ces -princes un motif de se mêler des affaires militaires, on maintint, en -les leur conférant, les titres de colonels généraux des diverses -armes. M. le comte d'Artois fut nommé colonel général des gardes -nationales et des Suisses, M. le duc d'Angoulême colonel général des -cuirassiers et dragons, M. le duc de Berry colonel général des -chasseurs et lanciers. Le vieux prince de Condé devint colonel général -de l'infanterie de ligne, le duc de Bourbon colonel général de -l'infanterie légère, et enfin le duc d'Orléans colonel général des -hussards. Ces titres avaient été accordés par Napoléon aux lieutenants -généraux les plus distingués de chaque arme, et ceux-ci ne pouvaient -manquer d'être fort blessés d'une telle dépossession. Pour diminuer -leur mécontentement on leur laissa les appointements et les fonctions -de la dignité dont ils étaient privés, en les chargeant d'être les -premiers inspecteurs des diverses armes dont les princes devenaient -colonels généraux. - -[En marge: Réduction considérable dans la marine, et application du -régime de la demi-solde aux officiers de mer.] - -Ce n'était pas seulement l'armée qu'il fallait réduire pour la -proportionner à notre territoire et à nos finances, mais la marine, et -dans cette partie du service public les réductions devaient être -encore plus considérables et plus sensibles. Au lieu des cent -vaisseaux de ligne et des deux cents frégates que Napoléon s'était -appliqué à construire, et qu'avec son immense étendue de côtes il -aurait pu, en deux ou trois ans de paix, armer convenablement, à peine -pouvions-nous, dans l'état de nos finances, conserver en temps de paix -deux ou trois vaisseaux, huit ou dix frégates sous voile, et il -fallait dès lors réduire dans cette proportion le matériel et le -personnel de notre marine. Quant aux constructions il n'y avait plus à -s'en occuper de longtemps, car les vaisseaux construits dans -l'ancienne France, et ceux qu'on allait retirer de la France -impériale, devaient plus que suffire même à un armement de guerre. -Pour les matelots, pour les ouvriers, il restait la ressource du -commerce maritime qui ne pouvait manquer de leur fournir de l'emploi. -Mais les officiers et les ingénieurs maritimes allaient se trouver -dans une situation difficile et douloureuse. On établit pour eux comme -pour les officiers de terre le régime de la demi-solde, avec droit aux -deux tiers des vacances. On leur accorda en outre la faculté de servir -à bord des bâtiments de commerce sans perdre leurs droits et leur rang -dans la marine royale. Mais c'étaient là des palliatifs peu efficaces, -et qui n'étaient guère propres à soulager la misère des deux armées. - -[En marge: Maintien de la Légion d'honneur, et questions qui naissent -de ce maintien.] - -[En marge: L'ordre de Saint-Louis maintenu et conféré à un grand -nombre de militaires de l'Empire.] - -Il restait à prononcer sur l'un des intérêts les plus chers aux -militaires, sur la Légion d'honneur. La Charte en avait décidé le -maintien, et personne n'aurait osé en proposer la suppression. Mais il -y avait à concilier son existence avec celle d'autres ordres anciens -ou nouveaux, sur lesquels il était nécessaire de prendre un parti. -L'archevêque de Malines, M. de Pradt, devenu grand chancelier de la -Légion d'honneur, voulait qu'on créât un ordre nouveau dit _de la -Restauration_. Cet ordre qui serait en peu de jours devenu aussi -ridicule que celui du Lis, déjà conféré à près de cinq cent mille -individus, fut tout d'une voix repoussé par le Conseil royal. Une -question plus sérieuse était celle que faisait naître l'ordre de -Saint-Louis, ordre respectable, créé sous Louis XIV pour récompenser -spécialement le mérite militaire, et figurant encore à cette époque -sur la poitrine de vieux officiers qui avaient honorablement servi -dans les guerres du dernier siècle. Il n'était guère possible aux -Bourbons de l'abolir. M. de Blacas proposa de le confondre avec la -Légion d'honneur, et de composer avec les deux un ordre nouveau, dont -Louis XVIII serait le créateur, le patron, le législateur. M. le -chancelier Dambray fit remarquer avec beaucoup de sincérité que ce -serait violer la Charte, qui avait prescrit le maintien pur et simple -de la Légion d'honneur. Le Conseil royal partagea cette opinion. On -décida que les deux ordres existeraient simultanément, et que pour -rajeunir la croix de Saint-Louis on la donnerait aux officiers les -plus distingués de l'armée impériale, qui auraient ainsi deux croix au -lieu d'une, et obtiendraient la consécration de leur gloire nouvelle -en recevant le signe justement honoré de la gloire ancienne. - -On décida en outre que sans proscrire la croix de la Réunion, qui -représentait un souvenir vain et même funeste, celui des réunions de -territoires qui sous Napoléon avaient tant révolté l'Europe, on ne la -conférerait plus à personne, moyen certain d'amener sa fin prochaine, -et que l'ordre de la Couronne de fer, appartenant désormais aux -souverains de la Lombardie, ne serait, comme les ordres étrangers, -porté en France qu'avec l'autorisation du Roi. - -[En marge: Changement dans la décoration de la Légion d'honneur.] - -[En marge: M. de Talleyrand propose de substituer l'effigie de Louis -XVIII à celle de Napoléon.] - -[En marge: Le duc de Berry repousse cette proposition, et fait adopter -l'effigie de Henri IV.] - -En maintenant la Légion d'honneur, il fallait en modifier la -décoration, car on ne pouvait obliger Louis XVIII et les princes de sa -famille à placer sur leur poitrine l'effigie de Napoléon. M. de -Talleyrand fut le premier dans le Conseil à prendre la parole sur ce -sujet. Traité ordinairement par Louis XVIII avec une politesse où il -n'entrait pas la moindre nuance de gratitude, il sentait que pour se -soutenir il aurait besoin de plaire, et, malgré sa grandeur -personnelle, il ne dédaignait pas de s'en donner la peine. Il proposa -donc de substituer l'effigie de Louis XVIII à celle de Napoléon sur la -plaque de la Légion d'honneur. Le maréchal Oudinot s'empressa -naïvement de se ranger de cet avis. Les autres membres du Conseil, -ayant de graves objections à faire à une telle proposition, mais ne -l'osant pas devant le Roi, se turent. Ce silence devint bientôt -embarrassant pour le flatteur qui trouvait si peu d'appui, et le fût -devenu pour le flatté lui-même, si Louis XVIII avec un sourire assez -malicieux n'avait paru jouir de l'embarras des assistants, loin de le -partager. Il se tut donc à l'exemple de ses conseillers. Pour mettre -un terme à la gêne de cette scène muette, le général Beurnonville -demanda le renvoi de la question à une commission spéciale choisie -dans le sein du Conseil. Cette demande de renvoi ne mit pas fin au -silence, et on continua de se faire, comme si on avait eu à énoncer -des choses impossibles à exprimer devant le Roi. Un membre du Conseil -qui semblait ne jamais éprouver d'embarras, et le seul que le Roi -ménageât, par goût ou par crainte, M. le duc de Berry, prit hardiment -la parole, et ne se fit pas scrupule de dire que tout le monde -trouverait singulier de voir l'image de Louis XVIII sur un ordre créé -par Napoléon, pour des services rendus sous Napoléon, et proposa -l'effigie de Henri IV, qui pouvait, sans craindre aucune comparaison, -succéder à toutes les effigies. La hardiesse et le bon sens du prince -délièrent les langues, et M. Ferrand, avec une franchise qu'on devrait -toujours rencontrer chez ses amis, adopta et soutint l'avis du duc de -Berry. M. de Blacas alors proposa non pas une effigie de roi, ce qui -établissait une comparaison peu agréable pour Louis XVIII, mais -l'effigie de la France elle-même. La proposition rappelait un peu trop -les idées républicaines. Louis XVIII rompit enfin le silence qu'il -avait gardé jusque-là, remercia beaucoup son neveu, dit qu'il n'était -pas de ces princes qui voulaient des statues de leur vivant, que s'il -était capable d'une telle faiblesse, l'exemple de celui dont on -cherchait à remplacer l'effigie suffirait pour l'en corriger, et -qu'après avoir bien pesé la proposition de M. le duc de Berry et -celle de M. de Blacas, il se prononçait pour l'effigie du roi Henri -IV. L'habile flatteur qui avait cherché à plaire vit donc sa flatterie -universellement repoussée, même par celui à qui elle était adressée, -mais il n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il adhéra comme -les autres à l'avis du Roi, et il demeura convenu que sur un côté de -la plaque qui sert d'insigne à la Légion d'honneur, on placerait -l'image de Henri IV, et sur l'autre trois fleurs de lis. Il fut -convenu aussi que, dès que le changement aurait été opéré, tous les -princes de Bourbon porteraient sur leur poitrine la croix de la Légion -d'honneur. - -[En marge: Impression fâcheuse produite sur les troupes par les -dernières mesures.] - -Les diverses mesures que nous venons de rapporter, la plupart dictées -par une impérieuse nécessité, auraient cruellement froissé l'armée, -quand même elles n'auraient fourni aucun prétexte à la malveillance. -Mais avec tout ce que les princes de Bourbon y avaient ajouté par -complaisance envers leurs amis, avec l'irritation qui régnait chez les -militaires, avec l'injustice que cette irritation leur inspirait, -elles devaient être fort mal prises, provoquer partout des critiques -amères, et souvent même de dangereuses résistances. La garde impériale -n'avait pas cessé de résider à Fontainebleau. Elle sut qu'elle serait -conservée, mais que privée de la garde du souverain, elle n'aurait -plus la résidence de la capitale, si ambitionnée par les troupes en -général. Le bruit se répandit même, ce qui était vrai, qu'on la -trouvait trop rapprochée à Fontainebleau, que l'infanterie serait -envoyée en Lorraine, la cavalerie en Flandre, en Picardie, en -Touraine. Cette nouvelle produisit dans ses rangs la plus vive -émotion, et une partie des soldats parcourut les rues de Fontainebleau -en criant: _Vive l'Empereur!_ - -[En marge: M. le duc de Berry, spécialement chargé de s'occuper de -l'armée, va visiter la garde impériale à Fontainebleau.] - -[En marge: Accueil froid et respectueux fait à ce prince.] - -M. le duc de Berry était le prince que la dynastie réservait pour le -mettre en rapport avec les troupes, et qui par ses allures convenait -le mieux à ce rôle. Il se rendit à Fontainebleau afin de voir la -garde, qui n'avait été honorée encore de la présence d'aucun des -membres de la famille royale. Des officiers dont on avait flatté -l'ambition s'étaient efforcés de lui préparer les voies. Il fut reçu -avec silence et respect. Quelques cris de: _Vive le Roi!_ poussés par -des hommes choisis, restèrent sans écho. Cependant le prince, -accompagné par le maréchal Oudinot qui commandait l'infanterie de la -garde, par le maréchal Ney qui en commandait la cavalerie, montra de -l'aisance, de la familiarité, et caressa beaucoup les vieux soldats. -Les soins qu'il prit n'aboutirent qu'à faire rentrer dans le fond des -coeurs les sentiments qui en jaillissaient quelquefois imprudemment, -mais sans les changer à aucun degré. Peut-être, en confiant -franchement sa personne à la garde impériale, en lui réservant -exclusivement les avantages et le titre de corps d'élite, le Roi -serait-il parvenu à se l'attacher, et en tout cas il se la serait -attachée assez pour être en sûreté dans ses mains. Mais en -rétablissant son ancienne maison militaire, et en se confiant à -celle-ci, il avait inévitablement rendu la garde impériale à Napoléon. - -[En marge: Cris de _Vive l'Empereur_ proférés dans les casernes.] - -[En marge: Réponse spirituelle du duc de Berry à un vieux soldat.] - -Depuis le départ des troupes étrangères on avait mis beaucoup de soin -à composer la garnison de Paris avec les régiments favorisés de titres -nouveaux, tels que les régiments du Roi, de la Reine, de Monsieur, -etc. Ces précautions ne firent pas qu'un meilleur esprit régnât dans -les casernes. On y criait chaque jour: _Vive l'Empereur_. Le duc de -Berry se donna la peine de les visiter fréquemment, mais cette -attention ne lui épargna pas le désagrément d'entendre quelquefois de -ses propres oreilles des cris séditieux. Ne manquant ni de présence -d'esprit, ni d'à-propos quand il savait se contenir, il s'approcha, -dans l'une de ces visites, d'un soldat qui avait crié _vive -l'Empereur_, et lui demanda pourquoi il proférait ce cri.--Parce que -Napoléon nous a conduits cent fois à la victoire, répondit le soldat -questionné.--Beau miracle, répliqua le prince, avec des braves comme -toi!--La réplique eut du succès, et courut les casernes. Elle valut -quelques compliments au prince, mais ne changea guère les sentiments -de l'armée. - -[En marge: Les soldats refusent le salut militaire à la maison du -Roi.] - -[En marge: Commencement de brouille entre la garde nationale et les -gardes du corps.] - -Ce fut bien autre chose quand parurent dans les rues de Paris les -jeunes gens de la maison militaire. On leur avait donné de beaux -uniformes, qu'ils montraient naturellement avec plaisir, et comme ils -jouissaient du rang d'officier, ils avaient droit au salut militaire. -Plus d'une fois les soldats leur refusèrent ce salut, et les peines -disciplinaires n'y purent rien. Ce qui fut plus grave, la garde -nationale elle-même se mit de la partie. Dès que la première compagnie -des gardes du corps fut organisée, elle remplaça la garde nationale -dans l'intérieur du château, et ne lui laissa que les postes -extérieurs. C'était en quelque sorte mettre celle-ci à la porte du -palais, et il fallait lui tout ôter, ou lui tout laisser. Mais un -accident fortuit aggrava cette exclusion de l'intérieur des Tuileries. -Le jour où les gardes du corps entrèrent en fonctions, ils se -rendirent au poste qu'ils devaient occuper à une heure où la plupart -des gardes nationaux s'étaient absentés pour prendre leur repas. Ils -s'emparèrent du poste purement et simplement, en mettant dehors les -armes des absents. Quand ceux-ci revinrent, ils trouvèrent la place -prise, et leurs armes à la porte du poste, sans avoir obtenu aucun des -égards que les troupes ont les unes pour les autres quand elles se -transmettent le service. Ils se récrièrent fort, et allèrent -communiquer leur mauvaise humeur aux détachements voisins. Bien qu'il -y eût seulement de la maladresse, et nulle intention offensante dans -ce qui s'était passé, néanmoins l'émotion fut générale dans les rangs -de la garde nationale. La légion qui ordinairement était placée aux -Tuileries déclara qu'elle ne monterait plus la garde, ni au dedans ni -au dehors du palais, et l'effet produit fut tel que M. de Blacas dut -écrire au général Dessoles une lettre dans laquelle il remerciait au -nom du Roi la garde nationale de ses services, et lui adressait les -choses les plus flatteuses. On organisa même un banquet entre les -gardes du corps et un certain nombre de gardes nationaux choisis, mais -tout ce qu'on fit ne contribua qu'à ébruiter le désaccord sans -l'apaiser. - -[En marge: Redoublement de caresses envers les maréchaux, le maréchal -Davout excepté.] - -[En marge: Disgrâce de ce maréchal.] - -Le Roi, de son côté, continua de témoigner les égards les plus -empressés aux chefs de l'armée. Il reçut le maréchal Masséna, le -complimenta beaucoup sur ses grands faits d'armes, et lui annonça sa -prochaine naturalisation au moyen d'une proposition aux Chambres. Il -reçut également Carnot en qualité de premier inspecteur de l'arme du -génie, et l'amiral Verhuel comme officier de marine resté au service -de France, sans paraître se souvenir que le premier fût régicide, et -que le second eût défendu le Texel jusqu'à la dernière extrémité. -Cependant, après avoir fait tant d'efforts sur eux-mêmes, il semblait -que les Bourbons eussent besoin de soulager leur coeur aux dépens de -l'un des grands militaires du temps. Le maréchal Davout fut la victime -dévouée aux ressentiments du royalisme. Sa résistance à Hambourg, -comme nous l'avons dit, avait révolté les souverains étrangers, et, -comme nous l'avons dit aussi, ce maréchal avait tiré sur le drapeau -blanc en le voyant associé au drapeau russe. Par ces divers motifs on -était fort irrité contre lui, et on le croyait d'ailleurs le séide de -Napoléon, ce qui prouve combien on était mal informé, car le maréchal -se trouvait en disgrâce depuis 1812. Il fut donc le seul des maréchaux -que le Roi ne voulut point recevoir. Le ministre de la guerre fut -chargé de lui annoncer qu'ayant compromis le nom français au dehors, -il faudrait qu'il expliquât sa conduite avant d'être admis à la cour. -Le maréchal accueillit assez froidement cette communication, et -continua le Mémoire qu'il avait entrepris pour faire connaître à la -France et à l'Europe sa conduite à Hambourg. - -[En marge: Subit enthousiasme des militaires pour lui.] - -[En marge: Affluence des officiers à la demi-solde dans la capitale.] - -[En marge: Leur conduite imprudente et provocatrice.] - -[En marge: Affreuse misère des nombreux fonctionnaires revenus des -départements ci-devant français.] - -À partir de ce moment, le maréchal Davout, jusque-là très-respecté -mais peu aimé des militaires, devint soudainement leur idole. Il y -avait une espèce de forum pour les officiers qui avaient quitté leurs -corps, et qui ne se pressaient pas d'y retourner malgré les ordres -réitérés du ministre de la guerre, c'était le boulevard dit des -Italiens et le Palais-Royal. Les uns ayant de l'aisance et consommant -à Paris l'argent qu'ils recevaient de leurs familles, les autres n'en -ayant pas et dévorant en quelques jours leur solde arriérée, aimaient -mieux rester dans la capitale pour s'y livrer à leur dépit, que de -rentrer à leurs régiments, pour y être ce qu'on appelait officiers à -la demi-solde. Ils faisaient donc foule au Palais-Royal et au -boulevard, interprétaient à leur façon les actes du gouvernement, -poursuivaient de leurs railleries le Roi impotent, comparaient sa -pesanteur aux vives allures de l'homme dont ils maudissaient naguère -l'activité diabolique, se moquaient de la maison du Roi, et surtout -des vieux émigrés qui journellement se rendaient en députation aux -Tuileries et ne donnaient que trop souvent prise au ridicule. Tantôt -en effet, c'étaient des députations de l'une des armées vendéennes, ou -de l'armée de Condé qui avait servi si longtemps sur le Rhin; tantôt -c'étaient des représentants du fameux camp de Jalès, arrivant avec le -costume de leur province et de leur temps, visitant le Roi, visitant -Monsieur, s'épanchant volontiers avec ce dernier, remettant des -placets, rapportant de leur visite la décoration du Lis ou la promesse -d'une pension. C'étaient là pour nos jeunes officiers des sujets -continuels de moquerie, et on en avait vu quelques-uns, se livrant à -la folie de leur âge, emprunter le costume des militaires de l'ancien -régime, et se promener dans Paris, suivis d'une foule de leurs -camarades que ce déguisement faisait rire aux éclats. Les scènes -n'étaient pas toujours si plaisantes, car il y avait quelquefois des -duels, mais heureusement assez rares, peu de gens osant chercher -querelle aux officiers de l'armée impériale, et les princes en -empêchant ceux qui l'auraient osé. La tristesse, et une tristesse qui -n'était que trop justifiée, se mêlait à ces folles plaisanteries. Nous -avons déjà parlé de ces milliers d'employés de tout genre, douaniers, -percepteurs des impôts, officiers de police, qui avaient suivi l'armée -à son retour, en partageant ses dangers et son héroïsme, et qui -mouraient de faim à Paris avec leurs femmes et leurs enfants. -Naturellement ils se joignaient aux groupes des officiers mécontents, -et à la gaieté de ceux-ci ajoutaient le spectacle désolant de leur -misère. Le baron Louis, plus soucieux de rétablir les finances que de -soulager leur infortune, avait le tort de leur refuser des secours qui -sans beaucoup charger le budget auraient fait cesser des souffrances -imméritées, et on en avait vu plusieurs terminer leur détresse par un -suicide. Ce mélange de scènes, les unes burlesques les autres -navrantes, produisait un effet peu favorable sur les esprits, et -commençait à les inquiéter vivement. - -[En marge: Grands commandements imaginés pour disperser et satisfaire -les maréchaux.] - -[En marge: Le maréchal Soult, rentré en grâce, est mis à l'essai en -Bretagne.] - -L'un des moyens imaginés pour rétablir la discipline militaire, et -pour fournir de grands emplois aux maréchaux qui n'avaient pas obtenu -des charges de cour, fut de les placer dans les principales divisions -militaires, avec des pouvoirs étendus et de riches émoluments. -Premièrement on trouvait un certain avantage à les disperser; -secondement on savait bien que s'ils n'étaient pas toujours contents -d'une cour dans laquelle ils se sentaient étrangers quoique -très-caressés, ils ne désiraient pas le retour de Napoléon, et que -transportés dans les provinces, ils chercheraient à exercer leur -autorité sur les troupes, et à les ramener au devoir. On prit donc le -parti de les y envoyer. À Paris, le commandement de la division était -trop près de l'autorité souveraine pour avoir beaucoup d'importance. -Pourtant il y fallait un homme ferme, et on choisit le général Maison, -qui à Lille avait fait preuve de la plus rare énergie, et ne passait -pas pour ami de Napoléon. Ailleurs, au contraire, on mit des -maréchaux. On plaça le maréchal Jourdan là même où il avait fait -arborer le drapeau blanc, c'est-à-dire à Rouen; le maréchal Mortier en -Flandre, le maréchal Oudinot en Lorraine, le maréchal Ney en -Franche-Comté (ces trois derniers dans le pays où ils étaient nés); le -maréchal Kellermann en Alsace, où il avait toujours été occupé des -dépôts; le maréchal Augereau à Lyon, où il venait de commander; le -maréchal Masséna en Provence, où la Restauration l'avait trouvé; le -maréchal Macdonald en Touraine, le maréchal Soult en Bretagne. Ce -dernier, disgracié à la suite des événements de Toulouse, s'était -montré d'abord fort irrité, puis cédant aux bons conseils du général -Dupont s'était calmé peu à peu, et avait même fait parvenir au Roi les -assurances d'un sincère royalisme. Il avait ainsi obtenu le -commandement de la province la plus royaliste de France, où l'on avait -cru pouvoir sans danger le mettre à l'essai. On verra bientôt quel -fut le succès de ces brillants commandements, desquels on concevait -dans le moment d'heureuses espérances. - -[En marge: Après avoir déplu aux militaires, on s'expose à blesser les -hommes les plus modérés de la Révolution.] - -[En marge: Services funèbres en l'honneur de Louis XVI, de -Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth.] - -[En marge: Langage imprudent de la presse royaliste à l'occasion des -honneurs funèbres rendus à d'augustes victimes.] - -Tandis qu'on réussissait si peu auprès des militaires, en faisant -cependant tant d'efforts pour conquérir leurs chefs, on réussissait -moins encore auprès d'autres classes d'hommes qu'il aurait fallu -ménager avec soin pour n'en pas faire les alliés des militaires. À -peine rentrée la famille royale avait songé à célébrer un service -funèbre pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, et les victimes -augustes dont la tête était tombée sur l'échafaud. Certainement aucun -des événements de la Révolution ne devait inspirer de plus douloureux -sentiments que la mort de l'infortuné Louis XVI, payé de ses nobles -intentions par la condamnation la plus inique, et il était simple de -rendre hommage à son malheur. Mais dans les temps de partis, ce que -les uns font simplement, les autres le font malicieusement, et le -public prend surtout garde à ces derniers. Il était donc à craindre -que cet hommage si mérité à une grande infortune ne devînt une -nouvelle occasion de discordes. Quoi qu'il en soit, on choisit le 16 -mai, jour anniversaire de la mort de Henri IV, et on célébra dans les -églises de Paris un service funèbre en l'honneur des victimes royales -immolées en 1793. Pour se conformer à la doctrine de l'oubli, on lut -le testament de Louis XVI, dans lequel, à la veille de mourir, il -pardonnait en termes si touchants à tous ses ennemis. Mais en province -l'exemple, suivi quant à la cérémonie, ne le fut pas quant à la -manière de la célébrer. Le clergé prononça des oraisons funèbres, et -fit entendre à cette occasion un langage incendiaire. La révolution -tout entière fut présentée comme un long crime, où tout était -coupable, hommes et choses, où tout était à condamner, même les -principes de justice au nom desquels la révolution avait été faite, et -qui venaient d'être consacrés par la Charte. La presse royaliste -envenima encore la querelle, en répondant à ceux qui invoquaient -l'oubli promis par la Charte, qu'on avait promis de tout oublier, en -ce sens que les auteurs des forfaits révolutionnaires ne seraient -jamais recherchés judiciairement, mais qu'on n'avait pas promis de -faire taire la conscience publique à leur égard, de regarder comme -indifférent ce qui était atroce, de sécher dans les yeux de la France -les larmes qu'elle devait à de nobles victimes; que si ces témoignages -de douleur blessaient les auteurs de certains crimes, il n'y avait pas -à s'occuper de leur susceptibilité; qu'ils devraient se tenir pour -heureux de promener sur le sol de la France leur impunité effrontée, -mais qu'on ne pouvait leur garantir ni l'estime ni le silence des -honnêtes gens; et que si des journées consacrées à la douleur publique -leur étaient pénibles, ce n'était pas à l'expiation mais au crime à se -cacher durant ces journées d'ailleurs si courtes et si rares. On -devine l'effet d'un tel langage et sur les hommes directement -attaqués, et sur ceux qui leur étaient attachés non par la communauté -des actes, mais par celle des principes. - -[En marge: Services funèbres pour Moreau, Pichegru, Georges Cadoudal.] - -[En marge: Profonde irritation de l'armée.] - -Une fois entré dans la voie des souvenirs inopportuns, on ne s'arrêta -point. Après Louis XVI et Marie-Antoinette, vinrent madame Élisabeth, -le duc d'Enghien, Moreau, Pichegru, et, le croirait-on, Georges -Cadoudal lui-même, qui, devant les tribunaux, avait avoué le projet de -frapper le Premier Consul sur la route de la Malmaison. On rechercha -le prêtre qui l'avait assisté dans ses derniers moments, et on le -chargea d'officier dans la cérémonie funèbre. On fit plus, on commit -l'imprudence d'annoncer que le Roi payerait les frais de la cérémonie. -C'était compromettre bien gratuitement Louis XVIII auprès des libéraux -modérés, qui se plaisaient à le regarder comme plus sage que sa -famille et son parti. L'effet de cette cérémonie fut grand surtout -chez les militaires, qui firent à cet égard éclater une telle -indignation que la police alarmée crut devoir en prévenir le Roi. - -[En marge: Attaques contre les acquéreurs des biens nationaux, -dirigées surtout par le clergé.] - -S'y prendre de la sorte, c'était unir du lien le plus étroit les -révolutionnaires, même les plus modérés, aux militaires et à tous les -partisans de l'Empire. On ne ménagea pas davantage les acquéreurs de -biens nationaux et les prêtres assermentés. Au fond les princes -étaient désolés, en rentrant en France, de ne pouvoir pas rendre leurs -biens aux émigrés, et de s'entendre dire, que rétablis aux Tuileries, -ils ne songeaient plus à ceux qui mouraient de faim pour s'être -dévoués à leur cause. Il ne fallait pour penser et sentir de la sorte -qu'être des princes bons et reconnaissants. Mais la politique, sans -être ni ingrate ni immorale, et uniquement parce qu'elle est la raison -appliquée à la conduite des États, est souvent condamnée à de pénibles -sacrifices. Or en considérant que les biens d'église avaient pu être -légitimement aliénés, en considérant que beaucoup de biens d'émigrés -avaient pu l'être aussi, car ces émigrés avaient fait la guerre à leur -patrie, et la confiscation, justement abolie depuis, mais existant -alors dans les lois, avait pu être appliquée à l'acte dont ils -s'étaient rendus coupables, en considérant surtout qu'un -bouleversement général de la propriété aurait suivi la révocation des -ventes dites nationales, la politique qui n'était pas tenue de -raisonner et de sentir comme les Bourbons, avait eu raison de -consacrer ces ventes d'une manière irrévocable. Cependant les princes -pensaient comme M. Lainé, et ils auraient voulu que les acquéreurs, -garantis par la loi, mais vaincus par l'opinion, restituassent leurs -biens aux anciens propriétaires, moyennant quelques arrangements -pécuniaires. En pensant de la sorte, ils devaient naturellement -encourager ou souffrir tout ce qui était entrepris dans ce sens. - -Les prêtres, plus imprudents encore que les émigrés, commencèrent dans -les provinces à tenir en chaire un langage des plus dangereux. Ils -prêchèrent publiquement contre le Concordat, contre la vente des biens -d'église, contre celle des biens d'émigrés, et poussèrent la témérité -jusqu'à refuser les sacrements à des acquéreurs qui mouraient sans -avoir _restitué_, suivant une expression qui devint alors usuelle. - -[En marge: Attaques contre les prêtres assermentés.] - -[En marge: Omission regrettable du Sénat au sujet du Concordat, et -projet de revenir sur ce traité parce qu'il n'est pas garanti par la -Charte.] - -Ils ne bornèrent pas leurs attaques aux acquéreurs de biens nationaux, -ils les étendirent au clergé modéré, à celui que le Concordat avait -institué, et rallumèrent la discorde dans le sein de l'Église. -Malheureusement le Sénat, dans son projet de constitution, n'avait -pas songé à garantir le maintien du Concordat, et si quelque chose -peut donner une idée du service que ce corps avait rendu en consacrant -de nouveau les principes sociaux et politiques de la Révolution -française, c'était le bouleversement dont on était menacé dans l'ordre -religieux, parce qu'il avait négligé de mentionner le Concordat. Il ne -s'agissait de rien moins en effet que de revenir sur tous les -changements que la Révolution avait produits dans l'Église, et qui -avaient été consacrés par le temps, par la législation, par le -suffrage des hommes éclairés. - -[En marge: Ce qu'il y avait de grave à vouloir toucher au Concordat.] - -[En marge: Confusion dans laquelle on était exposé à tomber en -essayant de rétablir l'ancien état de l'Église.] - -On se rappelle sans doute dans quelle situation le Premier Consul -avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres -s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par -amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution -offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule -religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui -avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du -culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du -gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers -pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable -solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une -nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des -_assermentés_, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes -de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait -pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés -vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir -temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants sincères -ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient occasion de -mépriser également _assermentés_ et _non assermentés_, et même de les -proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque dite _la -terreur_. Enfin tandis que la Convention proscrivait les prêtres, le -royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter, entretenir, -fomenter la guerre civile. Tel était l'état de l'Église la veille du -Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans tache, de -son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir sur -l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce qu'il y -avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à -changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des -circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui -était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à -accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats -par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le -Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux -accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils, -l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens -de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État -protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement -convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui -appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le -désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier -Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien personnel de -l'Église française, pour le constituer de nouveau, en choisissant -parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui était -honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le grand -traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au général -Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au pays et -à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de Lunéville, -de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, oeuvres de la -victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de -l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré -les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en -France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une -religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante. - -[En marge: Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.] - -S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et -eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le -Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code -civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les -Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils -l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de -Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher -beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur -demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce -nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du -Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune -autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux -siéges dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis, avaient -été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis sur un -siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien obstinés à -ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs, vivants et non -démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient encouru le titre -ridicule et mérité de _petite Église_, parce qu'il répondait à son -étendue et à son importance dans le monde religieux. - -[En marge: Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.] - -Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son oeuvre la -plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet, -les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue _la -Charte_, étaient obligés en politique, en administration, à respecter -certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on -avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière -rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des -princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs -sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les -exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se -défendre la ressource d'un article de la Charte. Ajoutez qu'ils -détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur -avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore -pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient -comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire -grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses -oeuvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les -conséquences d'une entreprise pareille, c'est-à-dire le Pape révoquant -les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes, demandant -une seconde fois leur démission à tous les prélats pour replacer ceux -qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un clergé dans un -esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux anciennes -distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant l'Église -en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion, et tandis -que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se serait proclamé -le plus faillible des princes, l'Église aurait revendiqué, -l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que les -Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs? Il -fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se jeter -dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans -d'inextricables embarras et d'immenses dangers. - -[En marge: Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus -d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien -titulaire existait encore.] - -[En marge: Scandale à la Rochelle.] - -[En marge: Scandale à Besançon.] - -Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils -commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout -rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son -siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être -reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal -Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une -position régulière. Mais une semblable résolution était prise à -l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que -les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des -siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en -1802 refusé leur démission au Pape. Ces évêques non démissionnaires -s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à Paris où on leur -avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du projet de -revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en instruire le -clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où deux -titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé. Ainsi, à -la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par Napoléon -en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par conséquent -la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant pour -antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu s'opérer -dans son clergé une sorte de rébellion. La plupart des prêtres -méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle de -l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme -avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne, -la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la -Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité -religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions -étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat, -contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on -ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes -celles du zèle religieux. À une autre extrémité de la France, dans la -Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique, -était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre -un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est -possible. L'archevêque de Besançon, Lecoz, ancien prélat -constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé -par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté -comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double -institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son -troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son -diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni -vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à -son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant -refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé -contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser -l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui -n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le -voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient -trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le -premier à donner cet exemple déplorable. - -[En marge: Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir -l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.] - -Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait -presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait -les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le -gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le -Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se -mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la -méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en -attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il -fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses -existantes, sous peine de tomber dans une véritable anarchie, car dans -diverses parties de la France on était prêt à chasser violemment -certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens -nationaux[9]. M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences -d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit -autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la -double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle -on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son -diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner -leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités -séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas -défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette -lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité -comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût -changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force -purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre, -écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune -utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en -signaler au Roi la complète inefficacité. - - [Note 9: On a nié quelquefois que les choses fussent - poussées aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux. - Il n'y a qu'à lire les rapports de police adressés à Louis - XVIII et la correspondance relative aux affaires - ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a rien que de - rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons ici.] - -[En marge: Négociation à Rome pour obtenir la révocation du -Concordat.] - -[En marge: M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette -négociation.] - -[En marge: Ses instructions.] - -Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi -avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de -Pressigny, et l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur -extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les -suivantes. En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison -de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir -doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation, -qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses -malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de -son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et -déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours, -depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité -pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence -immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au -nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient -refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la -cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour -la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer -dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On -demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église -elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder -ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la -démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en -douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite -lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et -scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont -l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à des princes qui -tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient découler le -droit royal! - -[En marge: Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il -demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.] - -Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas -beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier -le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église -romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au -moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer. -Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement -de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus -grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne -pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à -Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la -liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en -biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres -puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations, -Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui -devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui -était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII, -disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de -rendre au Saint-Siége! - -Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans -tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les -contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne -le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant -Louis XVIII demander l'abolition du Concordat au Pape qui lui -redemandait Avignon! - -Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des -chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée -dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière -religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise -part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple. - -[En marge: Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse -d'Angoulême.] - -[En marge: Les princes provoquent une ordonnance de police sur -l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.] - -Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été -blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y -voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques -ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au -soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés -qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui -revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de -trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de -l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à -M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale -révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes -légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant -d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le -rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux -édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république -fort soigneuse de faire respecter les _décadis_, et y découvrit des -dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre. En -conséquence, le 7 juin il rendit une ordonnance de police prescrivant -la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête. En vertu de -cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le dimanche, du matin -au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient être abandonnés; -toute voiture destinée à porter des fardeaux devait cesser de -circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être accessibles que -l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il n'était permis -qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs portes ouvertes -toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites sous des peines -sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la saisie des -objets en contravention. - -[En marge: Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette -ordonnance.] - -C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais -de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore -que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures -faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée -à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans -les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte -qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un -spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un -gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et -heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient -supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on -voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se -fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient -ouverts une grande partie du jour, arrêter des voitures sous prétexte -de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines assez -graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir pour -cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de manières -pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était guère -praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée -elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la -population remuante et laborieuse. - -[En marge: Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de -l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.] - -L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le -gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles, -d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les -frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien -davantage de sa dévotion. L'impression fut assez forte pour troubler -le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de -Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait -soldatesque.--Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des -_bigots_, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous -dépopulariser en France.--Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la -destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette -occasion bien prompt, et au moins imprudent. - -[En marge: Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion -publique dans les points les plus essentiels.] - -Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà, -sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses -amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans -doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de -la maison militaire du Roi; on avait, par des cérémonies pieuses et -dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais accompagnées -d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à la -Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils -étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré, -de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre -les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la -classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les -prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des -biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux -Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police -irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être -impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être -religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On -allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des -intérêts et des lumières, mais des moeurs, des goûts, des travers même -du temps et du pays. - -[En marge: La réunion des Chambres était un moyen prochain et -salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.] - -[En marge: Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par -s'occuper de leur règlement.] - -[En marge: Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue -des assemblées.] - -Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un -tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser -dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées -par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies -le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure -d'entreprendre leurs travaux. Elles n'avaient pas cessé depuis de -s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement, -qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il -fallait nécessairement qu'elles déterminassent la forme de leurs -délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues, et -avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus -propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions. Le -terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais -odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines -parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique -extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y -exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme -il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque -question dans le calme des réunions particulières, les Chambres -adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui -devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les -affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission -nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à -l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le -règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu, -et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la -tyrannie des partis. - -[En marge: Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme -président de la Chambre des députés.] - -Leur règlement terminé, les deux Chambres s'étaient constituées, et en -avaient fait part à la royauté. La Chambre des députés, ci-devant -Corps législatif, avait présenté cinq candidats, entre lesquels le Roi -devait, d'après la Charte, choisir un président. Le Roi choisit M. -Lainé, qui avait réuni le plus grand nombre de voix, et qui était -redevable de cette double préférence à un talent élevé, à un -caractère sérieux, et au rôle qu'il avait joué en décembre précédent, -lorsque, rapporteur du Corps législatif, il avait excité à un si haut -point la colère de Napoléon. La Chambre des députés ainsi constituée, -commença immédiatement ses travaux. - -[En marge: Esprit des Chambres en 1814.] - -Au milieu du réveil de toutes les passions politiques étouffées si -longtemps, c'était une circonstance grave que l'entrée en fonctions -des deux Chambres, ne voulant à aucun prix ressembler aux assemblées -de l'Empire quoiqu'elles fussent ces mêmes assemblées, l'une continuée -aux deux tiers, l'autre en entier, et bien résolues à ne pas retomber -dans la soumission qu'on leur avait tant reprochée. Heureusement elles -étaient composées d'hommes sages, expérimentés, et imbus de l'esprit -dont le gouvernement aurait dû être pénétré lui-même. Ces hommes -n'avaient pas désiré les Bourbons, mais Napoléon devenu impossible, -ils les avaient rappelés comme nécessaires, et souhaitaient de bonne -foi que ces princes fussent conciliables avec la France, telle qu'une -immense révolution l'avait faite. Ils ne voulaient rien précipiter, -ils étaient même décidés à tolérer beaucoup de fautes, mais à -condition que la direction générale du gouvernement serait sensée, et -tournée vers le véritable but auquel on devait tendre. - -[Date en marge: Juillet 1814.] - -[En marge: Opinion de M. de Montesquiou sur la manière de se conduire -envers les Chambres.] - -[En marge: Cette opinion bientôt déjouée par le résultat.] - -Le gouvernement de son côté, voyant le règlement terminé, ce qui avait -pris le mois de juin, et sentant que divers actes fort irréfléchis -allaient trouver auprès des Chambres des juges sévères, s'était -demandé quelle conduite il convenait de tenir envers elles. M. de -Montesquiou, qui avait la mission comme ministre de l'intérieur, et la -prétention comme ancien membre de la Constituante, de se présenter aux -Chambres et de s'y faire écouter, avait conseillé de se renfermer dans -une extrême réserve à leur égard, de leur proposer peu de chose, -d'éluder autant que possible ce qui viendrait de leur initiative, et -le budget obtenu, le système des finances arrêté, de les ajourner pour -leur donner du repos et en prendre soi-même. Il s'était fondé sur -l'opinion plus fausse que vraie, mais très-répandue, que n'ayant pas -les moyens de patronage qui existent en Angleterre, on ne pourrait pas -conduire aisément les Chambres françaises, et que n'étant pas assez -puissant, il fallait être prudent avec elles. M. le duc de Berry se -récria fort contre une manière d'agir qui devait annuler ou amoindrir -l'autorité royale, mais on le laissa dire, habitué qu'on était à ses -saillies, et on accorda plus de confiance aux conseils de M. de -Montesquiou, sauf à modifier selon les événements le plan de conduite -imaginé par ce ministre. - -[En marge: Première proposition de M. Bouvier-Dumolard assez -froidement accueillie.] - -Mais les Chambres allaient, quoi qu'on fît, obliger le gouvernement à -se produire, à se manifester, en se manifestant vivement elles-mêmes. -À peine la Chambre des députés était-elle constituée, que les -propositions s'y succédèrent rapidement. Un ancien préfet impérial, -membre autrefois de diverses assemblées, homme de sentiments honnêtes -et chaleureux, mais ami du bruit, et ayant le goût de parler plus -qu'on n'avait alors celui d'écouter, M. Bouvier-Dumolard proposa -d'adresser une supplique au Roi, pour réclamer une loi par laquelle -on déclarerait que les deux Chambres étaient le vrai parlement de -France, et le seul ayant droit de porter ce titre. M. Bouvier-Dumolard -voulait par ce moyen assurer immédiatement aux deux Chambres -françaises le rôle et le titre des chambres anglaises, et de plus -répondre à une protestation dont on s'entretenait beaucoup, et qu'on -disait avoir été faite contre la Charte par les membres survivants des -anciens parlements. La proposition trop vague de M. Dumolard n'eut pas -de suite, mais elle en aurait eu si la protestation dont on parlait -avait présenté un caractère plus sérieux. Deux autres propositions -suivirent celle-là, et obtinrent beaucoup plus de retentissement. - -[En marge: Proposition de M. Durbach, relative à l'ordonnance sur la -presse, et à l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.] - -[En marge: Cette proposition repoussée à cause de la violence de la -forme, est adoptée quelques jours après, lorsqu'elle est reproduite -par M. Faure en termes modérés.] - -Un député de l'Alsace, M. Durbach, dépourvu de prétentions -personnelles, mais animé de sentiments très-ardents, et fréquentant -beaucoup les hommes de la Révolution, attaqua, comme contraires à -l'esprit de la Charte, l'arrêté de police sur les fêtes et dimanches, -et l'ordonnance royale qui avait placé la presse sous les règlements -de librairie de l'Empire. Il soutint qu'un directeur de la police -n'avait pas le droit de prononcer des pénalités, sous prétexte qu'on -les empruntait à d'anciens édits, et que la Charte ayant promis la -liberté de la presse, il n'était conforme ni à son texte ni à son -esprit, de laisser la presse quotidienne sous l'autorité des censeurs. -Effectivement, les journaux et les brochures étaient soumis à une -inspection préalable, qui au surplus s'exerçait avec beaucoup de -ménagement, car on avait mis à la tête de la librairie un professeur -de philosophie illustre, appelé à devenir l'un des personnages les -plus considérables de l'époque, et destiné à rester un écrivain du -premier ordre, M. Royer-Collard, partisan décidé des Bourbons, mais -esprit fier, indépendant et libéral. Il n'aurait certainement pas -couvert de son nom un exercice tyrannique de la censure. Pourtant elle -existait; le directeur de la police mandait quelquefois les principaux -rédacteurs des journaux, et en se bornant à leur donner des conseils, -les maintenait dans une certaine mesure qui n'empêchait pas les -feuilles royalistes de se permettre souvent un langage des plus -violents. M. Durbach dénonça l'ordonnance relative à la presse, et -l'arrêté sur la célébration des fêtes et dimanches, avec une rudesse -de langage à laquelle on n'était pas accoutumé, et qui lui valut le -rejet de ses propositions. Toutefois on sentait que ces propositions -étaient fondées, et on était généralement disposé à les accueillir -lorsqu'elles seraient présentées et soutenues avec plus de modération. -Quelques jours après, M. Faure, suscité par une partie notable de la -Chambre, déposa une nouvelle proposition relative à la presse -seulement, et tendant à supplier le Roi de faire préparer une loi sur -l'exercice du droit d'écrire. C'était dire assez clairement qu'on -regardait comme illégale l'ordonnance qui avait replacé ce droit sous -la police de l'ancienne librairie. La proposition de M. Faure fut -votée à l'unanimité. - -Quant à l'arrêté relatif à l'observation des fêtes et dimanches, on -était embarrassé de prendre un parti, car c'était une matière sur -laquelle il était difficile d'adopter des prescriptions absolues. À -faire une loi, il n'était guère possible d'y insérer d'autres -dispositions que celles qui étaient contenues dans l'arrêté de M. -Beugnot, car on ne pouvait pas déclarer officiellement que le dimanche -ne serait qu'à demi observé, et on ne pouvait pas non plus reproduire -des prescriptions qui avaient causé dans le public l'impression la -plus fâcheuse. N'osant donc ni les abroger, ce qui eût semblé -l'abolition du dimanche, ni les maintenir, ce qui eût froissé plus -vivement encore l'opinion fortement indisposée, on renvoya la question -à une commission pour l'examiner sérieusement et en silence. - -Cette promptitude des députés à se saisir des sujets qui occupaient -l'attention publique, prouva bientôt combien on s'était abusé en -croyant qu'il serait aisé de mesurer aux Chambres leur participation -aux affaires, qu'il suffirait par exemple d'un peu de réserve pour les -tenir à distance, comme on fait avec un indiscret dont on se -débarrasse en ne lui parlant pas de ce dont il est le plus pressé de -parler. Lorsqu'on se décide à introduire les assemblées dans le -gouvernement, il ne faut pas le faire à moitié, car elles forcent les -portes qu'on ne voudrait qu'entr'ouvrir. Il faut, si on les admet, les -admettre franchement, agir à leur égard avec confiance et résolution, -et on parvient ainsi à les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce -qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent -de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les -assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se -passionnent pour lui, et, d'obstacles qu'elles étaient, deviennent une -force véritable. - -Le gouvernement comprit qu'il était impossible d'éluder la -difficulté, et que la Chambre des députés s'appuyant sur l'article 8 -de la Charte, lequel déclarait la presse libre moyennant la répression -légale de ses abus, ne pouvait pas être éconduite, comme l'auteur -d'une proposition sans écho dans le pays. La première proposition, -celle de M. Durbach, ayant été rejetée à cause de sa forme, la -seconde, celle de M. Faure, présentée dans des termes modérés, ayant -été votée à l'unanimité, il était évident que le voeu d'une loi sur la -presse reviendrait sans cesse, que ce voeu serait accueilli par la -Chambre des pairs, et qu'il arriverait irrésistible au pied du trône. - -[En marge: Le Roi reconnaît qu'il faut se rendre aux voeux manifestés -par la Chambre des députés, et fait préparer un projet de loi sur la -presse.] - -Le Roi le sentit, et le Conseil ayant été convoqué à cette occasion, -il lui dit: La première proposition a été repoussée parce que _Durbach -a cassé les vitres_, mais la seconde, exposée avec modération, a été -adoptée à l'unanimité. Il faut donc nous rendre de bonne grâce, si -nous ne voulons avoir la main forcée.--On suivit l'avis fort sage du -Roi. Il y avait d'ailleurs une manière de s'y prendre qui lui -convenait fort, c'était de faire consacrer par une loi le régime -existant. Ce régime était celui de l'Empire; il soumettait les livres -à la censure, et quant aux journaux, les livrait comme chose vulgaire -à la surveillance de la police, qui, pendant le règne de Napoléon, -n'avait guère tourmenté leur insignifiance. Cependant, depuis la chute -de l'Empire, les passions s'étant réveillées, et les journaux, qui en -étaient l'expression quotidienne, ayant acquis une importance que les -brochures partageaient selon leur degré d'à-propos, la police avait -été obligée de s'en occuper beaucoup plus qu'elle ne l'avait jamais -fait. Elle avait cherché, sans y réussir, à modérer la presse -royaliste, elle avait traité avec assez d'indulgence la presse -libérale, qui était encore fort timide, et dans l'un et l'autre cas -elle avait été obligée d'intervenir souvent. C'était assez pour que -cette intervention, fréquemment exercée, devînt incommode, et presque -insupportable. - -[En marge: Dispositions essentielles du nouveau projet.] - -[En marge: Il distingue les livres des journaux, et en accordant la -liberté pour les livres, propose la censure pour les journaux.] - -M. de Montesquiou, chargé de rédiger le projet de loi, n'hésita pas à -prendre pour base les règlements impériaux. Il établit une distinction -en faveur des livres, qu'il proposa de traiter autrement que les -brochures et les journaux. Pour distinguer les livres des brochures et -journaux, il eut recours au volume des écrits, et adopta pour la -limite qui les séparerait le terme de trente feuilles d'impression -(480 pages in-octavo). Tout écrit de cette étendue était considéré -comme livre, et à ce titre affranchi de l'intervention préalable de -l'autorité, à cause du travail qu'il supposait, des lecteurs plus -sérieux et moins nombreux auxquels il s'adressait. Les autres (ceux -qui auraient moins de 480 pages), périodiques ou non, devaient être -soumis à un examen préalable, c'est-à-dire à la censure, et ajournés, -si on jugeait que leur publication immédiate offrît des inconvénients. -Afin d'adoucir la rigueur de cet examen préalable, il fut dit que la -défense de publier ne serait que suspensive, et qu'à l'ouverture de -chaque session, une commission de trois pairs et de trois députés -examinerait comment avait été exercée la censure des écrits. Ce -tempérament était de peu de valeur, car pour les articles de journaux -et pour les brochures, un ajournement de quelques mois équivalait à -l'interdiction absolue. De plus les imprimeurs étaient soumis à la -police administrative, et en cas de délit pouvaient être privés de -leur brevet, ce qui les constituait eux-mêmes censeurs préalables des -écrits qu'ils étaient chargés d'imprimer. - -La loi n'eût soulevé aucune difficulté sérieuse, si elle eût été -annoncée comme temporaire, et demandée en raison des circonstances qui -étaient à la fois nouvelles et graves. Mais vouloir faire considérer -la censure comme une institution fondamentale, contenue dans la -Charte, était une prétention téméraire, que le présomptueux abbé de -Montesquiou pouvait seul concevoir. Il se fit fort de réussir, et fut -autorisé à présenter le projet de loi dont nous venons d'exposer les -bases. - -[En marge: Le projet porté à la Chambre des députés par MM. de -Montesquiou, de Blacas et Ferrand.] - -Il le porta à la Chambre des députés accompagné de M. de Blacas, -ministre de la maison du Roi, et de M. Ferrand, ministre d'État. M. de -Blacas était là comme l'homme du Roi, M. Ferrand comme le publiciste -du parti royaliste. On ne pouvait donc accorder au projet une escorte -plus considérable. La Chambre des députés fut très-flattée de voir la -couronne se rendre si vite à ses voeux, et même avant que ces voeux -eussent été confirmés par la pairie. Elle accueillit gravement et -respectueusement le projet de loi, qu'elle envoya tout de suite à une -commission. - -[En marge: Vive et heureuse animation produite dans les esprits par le -projet présenté.] - -À peine connu, ce projet imprima aux esprits une commotion des plus -vives. Jusque-là on n'avait été occupé que des querelles suscitées par -la transition d'un régime à l'autre. C'étaient des militaires se -plaignant de la partialité qu'on manifestait pour les soldats de Condé -ou de la Vendée, des révolutionnaires s'offensant des récriminations -des royalistes, des acquéreurs de biens nationaux s'alarmant des -attaques auxquelles était en butte toute une classe de propriétés; et -par contre on entendait des officiers de l'ancien régime, des prêtres, -des émigrés, se plaindre de ce qu'on était trop caressant pour les -militaires de l'Empire, trop indulgent pour des révolutionnaires -couverts de sang, trop protecteur pour des détenteurs de biens -usurpés. Enfin on était saisi d'une question de principe qui ne -touchait ni aux intérêts ni aux passions des partis. Elle excita, nous -le répétons, une animation d'esprit fort vive, mais non pas orageuse, -et elle occupa particulièrement les hommes éclairés, qui étaient -pressés d'entrer dans les voies ouvertes par la Charte. - -[En marge: Disposition des esprits en 1814 à l'égard de la liberté de -la presse.] - -La manière d'envisager les questions dépend beaucoup des impressions -du moment. La liberté de la presse, qui en France a eu des fortunes si -diverses, était alors jugée plus favorablement qu'elle ne le serait -même aujourd'hui, parce qu'au lieu d'être au lendemain des agitations -de la République, on était au lendemain du despotisme de l'Empire. On -venait d'apprendre ce qu'un pouvoir non contredit était capable de -faire, et on se disait que s'il y avait eu quelque liberté de langage -dans les corps de l'État ou dans les journaux, un conquérant aveuglé -n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million -de Français, nos frontières, et lui-même. En remontant en arrière, il -est vrai, on trouvait les désordres de la Révolution. Mais ces -désordres on ne pouvait guère les imputer à la presse. En effet, -tandis que de nos jours nous avons vu la presse, au milieu d'un pays -calme et peu passionné, soulever des tempêtes, en 1792 et 1793 le pays -mu par ses propres passions n'avait dû ses égarements qu'à lui seul, -et avait même rencontré dans la presse quelque résistance à ses fautes -quand elle avait été libre. Les souvenirs soit de l'Empire, soit de la -révolution n'étaient donc pas contraires à la liberté de la presse. De -plus les grands événements qui venaient de s'accomplir, étaient un -argument puissant en faveur de tous les genres de liberté. On avait vu -effectivement la Révolution française partant des idées les plus -simples et les plus justes arriver bientôt aux plus étranges -conceptions, parcourir successivement le cercle entier des égarements -humains, puis revenir aux vérités qui avaient été son point de départ, -et pousser même le repentir jusqu'au rappel de la dynastie dont le -chef avait été envoyé à l'échafaud. En présence d'un tel spectacle on -se disait qu'après tout, en laissant la vérité et le mensonge aux -prises, la vérité finissait par l'emporter, et on avait dans la -liberté une confiance, hélas! bien altérée aujourd'hui. - -Nous ne parlons ici ni des émigrés qui apercevaient dans toute -institution libre un retour au régime de 1793, ni des révolutionnaires -que l'aspect seul des Bourbons remplissait d'une sorte de fureur. Nous -parlons de la masse paisible, impartiale, et en particulier des hommes -intelligents, qui voulaient pousser la France dans les voies où -l'Angleterre a trouvé la liberté avec la grandeur. Quant à ceux-là -ils étaient assez confiants, et ne songeaient guère à enchaîner la -presse. Les ennemis qu'elle avait se rencontraient plutôt parmi les -hommes de gouvernement, qui, au nom de l'expérience, demandaient qu'on -mît des bornes à son action. Mais ces derniers, issus en général de la -Révolution et de l'Empire, semblaient plutôt défendre leur situation -personnelle que soutenir un principe. Beaucoup de royalistes même -étaient assez bien disposés pour la presse quotidienne, dont ils se -servaient avec avantage contre les révolutionnaires, et on entendait -de jeunes hommes, à la fois royalistes et constitutionnels, dire qu'il -ne fallait pas sacrifier la plus précieuse des libertés du pays pour -protéger quelques parvenus qui n'avaient d'autre souci que d'assurer -leur importance et leur repos. - -[En marge: Défense de la presse par M. Benjamin Constant et par _le -Journal des Débats_.] - -Dans les nombreux salons de la capitale, qui prenaient à la politique -un intérêt tout nouveau, la question fut vivement agitée, et en -général dans un sens favorable à la presse. M. Benjamin Constant la -défendit avec autant d'esprit que de force d'argumentation. Un journal -qui s'était acquis une grande popularité sous l'Empire par le seul -mérite alors possible, celui d'une excellente critique littéraire, et -qui était ardemment voué à la cause des Bourbons, le _Journal des -Débats_, soutint la liberté de la presse avec une extrême chaleur, et -de ce point de vue, que la presse devait être particulièrement chère -aux royalistes, car si elle avait été libre sous l'Empire et sous le -comité de salut public, un million de Français n'auraient pas succombé -dans des guerres folles ou sur l'échafaud. - -[En marge: Examen de la loi par la commission des députés.] - -[En marge: Discussion des mots _prévenir_ et _réprimer_.] - -La commission de la Chambre des députés examina la loi dans cet -esprit, et ne lui fut pas favorable. Prétendre trouver la censure dans -l'article 8 de la Charte, parut une prétention peu sincère. Si on -était venu dire franchement que l'auteur de la Charte avait entendu -donner la liberté de la presse, qu'il l'entendait encore, mais que -dans l'intérêt d'un ordre de choses tout nouveau, on demandait une -suspension momentanée de cette liberté; si on était venu ainsi avouer -qu'on regardait la censure non comme un régime permanent, mais comme -la simple suspension temporaire d'un droit reconnu, on eût été écouté. -Au contraire on blessa, on inquiéta la commission en soutenant que la -Charte avait voulu instituer la censure par ces mots de l'article 8: -_Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs -opinions, en se conformant aux lois gui doivent réprimer les abus de -cette liberté._ C'était d'abord vouloir faire considérer la censure -comme un principe de la Charte, c'était dès lors inspirer du doute sur -la bonne foi qui présiderait à l'interprétation de cette Charte, -c'était se livrer à une subtilité bien puérile que de soutenir, ainsi -qu'on le fit, que par _réprimer_ on avait voulu dire _prévenir_. En -effet, suivant les défenseurs du projet, toute loi qui se bornerait à -punir les délits, et ne songerait pas à les empêcher, aurait -uniquement pour but la vengeance, et non la sécurité publique. -_Réprimer_, dans la véritable langue législative, signifiait donc -_prévenir_. Cette subtilité irrita par son défaut de franchise. On -répondit que toute loi prévenait, par cela seul qu'elle réprimait; -qu'en punissant les délits passés elle empêchait les délits futurs par -la crainte du châtiment; qu'elle n'avait pas une autre manière de -prévenir; qu'elle laissait accomplir chaque acte avant de rechercher -s'il était bon ou mauvais, qu'autrement il faudrait arrêter toutes les -actions humaines avant leur accomplissement de peur qu'elles ne -devinssent coupables, il faudrait empêcher l'homme d'aller, de venir, -de vivre pour ainsi dire, si on entendait exercer l'autorité de la loi -non sur l'acte accompli, mais sur l'acte possible. Laissant d'ailleurs -de côté ces arguties, on demanda ce qu'était la censure, si elle -n'était pas exactement la négation de la liberté de la presse; si en -tout pays où cette liberté était inconnue, le régime ne se bornait pas -purement et simplement à soumettre les écrits à l'autorité avant leur -publication, pour obtenir la permission de les publier; si donc, en -imposant l'examen préalable, on ne refusait pas cette liberté de la -presse, liberté fondamentale et presque inséparable de celle de la -tribune, et si on ne venait pas, deux mois après la publication de la -Charte, retirer un de ses articles les plus essentiels, et cela quand -rien de nouveau ne s'était passé dans le pays, rien dont on pût -justement s'effrayer, et si au contraire il ne s'y passait pas quelque -chose de très-heureusement nouveau, c'est que malgré beaucoup -d'intérêts froissés, malgré beaucoup d'imprudences du parti dominant, -la France, d'abord étonnée du retour des Bourbons, revenait à eux et -s'attachait à leur gouvernement. - -[En marge: Répugnance invincible à admettre que la censure soit dans -la Charte.] - -[En marge: Rôle de M. Raynouard dans cette discussion.] - -[En marge: M. Raynouard fait rejeter le projet par la commission à la -majorité d'une voix.] - -[En marge: La minorité de la commission l'accepte avec des -amendements.] - -Ces arguments avaient une grande force, et c'était précisément -l'obstination à soutenir que la censure se trouvait dans la Charte, -qui blessait les membres de la commission, car indépendamment du -mensonge, on faisait ainsi de la censure un principe, et une -institution perpétuelle. On les eût apaisés sur-le-champ par l'aveu -sincère de ce qu'on désirait, et par la demande d'une suspension -momentanée de la liberté de la presse. Il y avait dans la commission -un homme âgé, mais vert, plein d'esprit, de vivacité méridionale, de -bonne foi, de courage, et jouissant d'une brillante renommée -littéraire, c'était M. Raynouard. Il avait partagé avec M. Lainé -l'honneur de la résistance à Napoléon, dans la session du mois de -décembre précédent, et il avait tenu en cette occasion un langage -aussi ferme qu'élevé. Il était de ces hommes éclairés, si nombreux -alors, qui voulaient la monarchie tempérée par la liberté, les -Bourbons liés par une constitution sage. Il était de plus écrivain, et -en cette qualité fort attaché au droit d'écrire. Il exerça une grande -influence sur la commission, et en punition de l'entêtement qu'on -mettait à soutenir le projet tel qu'il était, il en proposa le rejet. -Une partie de la commission, reconnaissant qu'il avait raison, mais -craignant d'infliger au gouvernement un échec trop grave, proposa de -faire ce que le ministère aurait dû faire lui-même, c'est-à-dire -d'avouer que la liberté de la presse était en principe dans la Charte, -mais de déclarer qu'en raison des circonstances on prenait le parti de -la suspendre momentanément. M. Raynouard ne se contenta pas d'une -concession pareille, insista sur sa proposition, fit adopter le rejet -pur et simple du projet à la majorité d'une voix, et fut nommé -rapporteur de cette résolution. La minorité proposa au contraire -l'adoption de la loi, avec les trois amendements qui suivent: 1º La -limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la censure -serait changée, et il suffirait qu'un écrit eût 20 feuilles au lieu de -30 feuilles (320 pages au lieu de 480), pour être dispensé de l'examen -préalable; 2º la censure ne durerait que jusqu'à la fin de 1816; 3º -enfin les opinions des membres des deux chambres ne seraient point -soumises à la censure. - -[Date en marge: Août 1814.] - -[En marge: Affluence à la Chambre des députés le jour où M. Raynouard -fait son rapport.] - -[En marge: Goût naissant en France pour l'éloquence de tribune, et -pour les discussions politiques.] - -Le jour où M. Raynouard présenta son rapport, l'affluence au palais de -la Chambre fut considérable. On n'avait jamais vu pour les séances du -Corps législatif un pareil empressement. Le public qui accourait ainsi -était un public à mille nuances, comme la France depuis trois mois. -C'était dans l'émigration la portion instruite, acceptant la Charte -par nécessité, mais ayant pour les choses de l'esprit un goût aussi -ancien que la noblesse française; c'étaient parmi les amis de la -liberté, des hommes nouveaux, acceptant les Bourbons comme les autres -la Charte, par nécessité, mais très-disposés à recevoir la liberté de -leurs mains, et résolus à leur être fidèles s'ils étaient sincères; -c'étaient dans les partis mécontents, les révolutionnaires, les -militaires, les partisans de l'Empire, se déguisant en amis de la -liberté, et le devenant sans s'en apercevoir. Les uns et les autres -étaient attirés par des motifs divers, ceux-ci par l'intérêt qu'ils -portaient au gouvernement, ceux-là par le plaisir de le voir -contredire, beaucoup par zèle pour la question soulevée, tous enfin -par la curiosité, et il faut le dire par un goût tout nouveau pour la -discussion éloquente des affaires publiques, qui venait de se -développer dans notre pays. Il suffit chez une nation vive qu'un goût -l'ait longtemps dominée, pour qu'elle soit prête à en éprouver un -autre. Si la France avait ressenti le goût des scènes militaires, elle -avait eu, hélas, le temps de le satisfaire! Dix-huit ans de suite, -elle avait eu les yeux fixés sur un seul homme, et au signal de cet -homme elle avait vu le sang couler à flots, sans autre résultat final -que sa propre ruine! Il fallait désormais d'autres tableaux à son -patriotisme et à son esprit. Le spectacle d'hommes remarquables par le -caractère, l'intelligence, le talent, pensant différemment les uns des -autres, se le disant vivement, rivaux sans doute, mais rivaux pas -aussi implacables que ces généraux qui en Espagne immolaient des -armées à leurs jalousies; occupés sans cesse des plus graves intérêts -des nations, et élevés souvent par la grandeur de ces intérêts à la -plus haute éloquence; groupés autour de quelques esprits supérieurs, -jamais asservis à un seul, offrant de la sorte mille physionomies, -animées, vivantes, vraies comme l'est toujours la nature en liberté, -ce spectacle intellectuel et moral commençait à saisir et à captiver -fortement la France. Les militaires fatigués eux-mêmes de donner le -spectacle de leur propre sang versé à flots, n'étaient pas les moins -pressés d'assister à ces luttes, et de s'y mêler. On ne connaissait -pas encore de grands talents; on les cherchait, on les espérait, on y -croyait, par l'habitude de voir la France produire toujours ce dont -elle a besoin. Elle n'avait pas manqué de généraux en 1792, on était -certain qu'elle ne manquerait ni d'hommes d'État ni d'orateurs en -1814! Le rapport de M. Raynouard, un peu diffus, un peu académique, -n'ayant pas encore la simplicité et le nerf du langage des affaires, -que la pratique pouvait seule donner à l'éloquence française, fut -écouté avec une religieuse attention. Il contenait du reste toutes les -raisons, les médiocres et les bonnes, et il fit effet. Le soir on -n'avait pas dans Paris d'autre sujet de conversation. - -[En marge: La discussion remise au 5 août.] - -La discussion avait été remise au 5 août. Ce jour-là les tribunes se -trouvant pleines, le public s'était introduit dans la salle même des -délibérations, et avait envahi les siéges réservés aux députés. Sous -l'impression restée très-vive des scènes de la Révolution, on avait, -par un article du règlement, interdit à tout individu qui n'était pas -membre de la Chambre l'entrée de l'intérieur de la salle. L'article -fut invoqué par quelques députés alarmés du spectacle qu'offrait le -palais de la Chambre, et le président ordonna la sortie des étrangers. -Cet incident fit remettre la séance au lendemain, au grand déplaisir -des nombreux assistants accourus pour être témoins de scènes si -nouvelles, si recherchées des curieux. - -Le lendemain 6 les débats s'ouvrirent. L'éloquence de tribune, alors -inexpérimentée, ne pouvait pas encore se passer de discours écrits, et -ne savait pas soutenir une discussion, en suivre toutes les évolutions -imprévues, avec l'élocution prompte et inspirée du moment. Chacun -apportait le développement écrit de son opinion, le lisait, et -obtenait l'attention qu'on accorde à une lecture faite en commun. -Mais enfin, quel que soit le mode de discussion adopté, toutes les -raisons pour et contre parviennent à se produire, et avec de la -patience un sujet finit toujours par s'éclaircir. - -[En marge: Arguments des adversaires du projet de loi.] - -Les adversaires de la loi repoussèrent durement, et de manière à ne -pas leur permettre de reparaître, les arguties dont les mots -_réprimer_ et _prévenir_ avaient été l'occasion. Ils insistèrent sur -cet argument que la liberté de la presse était bien réellement -contenue dans l'article 8 de la Charte, que la censure en était la -négation absolue, et qu'il était étrange de l'apporter un mois après -la promulgation de la Charte. Ils demandèrent ce qu'il pouvait être -survenu de nouveau, pour qu'on retirât si vite un droit spontanément -accordé au pays par la royauté! Après ces observations empruntées à -l'esprit et au texte de la Charte, la raison le plus souvent mise en -avant par les orateurs du parti libéral, c'est que tout avait été dit -depuis vingt-cinq ans, c'est que toutes les folies imaginables -s'étaient produites, qu'on n'en pouvait pas concevoir une qui n'eût vu -le jour, soit à la tribune des clubs, soit dans les journaux; que si -l'esprit public avait pu tomber en démence il y serait tombé, qu'il -était resté pourtant sage et sensé, et que la preuve c'était le retour -actuel à tout ce qu'il y avait de vrai dans les opinions monarchiques -et libérales de 1789, c'était l'adhésion presque universelle aux -Bourbons et à la Charte. Ils soutinrent donc qu'il fallait se confier -à la liberté, et n'être pas toujours à la craindre; que d'ailleurs -dans les temps qu'on avait traversés la liberté de la presse, -lorsqu'elle avait existé, avait servi de frein aux excès de la -démocratie et du despotisme; que si elle avait été libre elle eût -résisté à Robespierre comme à Napoléon; qu'en Angleterre même elle -était une limite à l'omnipotence du parlement, omnipotence redoutable -qui n'avait pas d'autre contre-poids possible, et qu'en France, au -moment de se donner cette forme de gouvernement, il était sage de lui -opposer ce puissant correctif, le seul qu'on pût imaginer. - -[En marge: Arguments de ceux qui veulent admettre la loi en lui -faisant subir des amendements.] - -Toute cette argumentation, en un mot, était fondée sur l'opinion que -la révolution était finie, qu'on était au lendemain non à la veille de -ses égarements. Les partisans du gouvernement se rangèrent derrière la -minorité de la commission, qui n'osait soutenir le projet de loi qu'à -condition de l'amender, et firent valoir sans beaucoup d'effet les -raisons ordinairement données contre la liberté de la presse, contre -cette faculté continuelle, disait-on, d'agiter les esprits et de les -pousser à toutes les exagérations. Ils ne produisirent une sensation -véritable qu'en alléguant l'intérêt des personnes, et en présentant à -cet égard des arguments auxquels la presse malheureusement n'a encore -répondu, sous aucun régime, par une conduite équitable et modérée. Qui -est-ce qui protégerait, demandait-on, les personnes contre le -débordement de la presse, si on ne la soumettait à l'examen -bienveillant d'hommes sages, connus, soumis eux-mêmes au jugement -d'une commission des deux Chambres? Fallait-il donc, pour exister en -repos, être réduit à savoir se défendre avec la plume ou avec l'épée? -Supposez, dit un député, supposez un pamphlétaire du talent de -Beaumarchais, faudra-t-il, pour se soustraire à ses attaques, avoir -son talent empoisonné? Supposez un écrivain spadassin, et il s'en -trouvera, faudra-t-il être un maître d'armes éprouvé pour se faire -respecter? Une décision des tribunaux est un faible dédommagement -quand il s'agit de sa femme ou de sa fille, ou bien, quand il s'agit -de soi, de ces accusations personnelles dont l'allégation seule désole -l'âme, et y laisse des souvenirs ineffaçables! - -[En marge: La majorité de la Chambre, par des raisons fort sages, -incline à voter la loi avec des amendements.] - -Ces fortes raisons auxquelles il n'y a d'autre réponse que l'habitude -qu'on acquiert avec le temps de mépriser la calomnie, habitude que -personne ne pouvait avoir acquise alors, et qui du reste ne s'acquiert -qu'au prix de cruelles douleurs, ces raisons produisirent un certain -effet, mais furent impuissantes devant une idée entrée dans tous les -esprits, c'est que la liberté de la presse était dans la Charte, que -la censure n'y était pas, qu'il fallait par conséquent ne faire qu'une -loi de circonstance. La majorité de la Chambre, conciliante de sa -nature, ne voulant pas donner tort à la majorité de la commission qui -avait raison, ne voulant pas non plus faire subir un échec à la -royauté dans sa première proposition de loi, appréciant aussi à un -certain degré le danger de déchaîner tout à coup la presse à une -époque où beaucoup de passions étaient encore en présence, la majorité -inclinait visiblement vers l'avis de la minorité de la commission, -lequel consistait à adopter la loi après l'avoir amendée. - -[En marge: Le Roi, aussi sage que la majorité de la Chambre, admet les -amendements désirés.] - -[En marge: Discours de M. de Montesquiou sur la presse.] - -[En marge: La loi, rendue temporaire, et améliorée dans diverses -dispositions, est adoptée à une grande majorité.] - -C'est ce que tous les amis du gouvernement déclarèrent aux ministres, -qui en instruisirent le Roi. En effet, deux ans de censure étaient, -après tout, une assez grande ressource pour passer les premiers -moments, et représentaient un espace de temps bien long dans notre -siècle agité. C'était, de plus, une sorte de conciliation qui -épargnait au gouvernement un échec grave. Le Roi, avec une modération -dont il fallait lui savoir gré, car dans notre pays la royauté n'a pas -souvent montré autant de sagesse, le Roi consentit aux amendements -proposés par la minorité de la commission, et admit ainsi que la loi -tomberait de droit en 1816, si les Chambres ne la renouvelaient point; -que la limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la -censure serait reportée de 30 feuilles à 20; enfin, que les opinions -des membres des Chambres seraient exemptes de tout examen préalable. -M. de Montesquiou, prenant la parole, après une discussion de cinq -jours, commença par annoncer l'adhésion du Roi aux amendements de la -minorité de la commission, puis, dans un discours facile, modéré, -débité de mémoire et avec aisance, éluda la difficulté principale, -celle de savoir si la censure était ou n'était pas dans la Charte; -revendiqua, dans le doute, la faculté d'interprétation pour la -royauté; affirma que le gouvernement voulait la liberté, mais -demandait seulement quelque prudence dans la manière de la dispenser, -et finit par donner pour cette censure temporaire des raisons de -circonstance assez plausibles. Le ministre de l'intérieur eut en cette -occasion un véritable succès pour le gouvernement et pour lui. Le -projet amendé étant devenu celui des ministres, fut adopté par 137 -voix contre 80 sur 217 votants, et obtint ainsi une majorité de 57 -suffrages. - -Ce résultat était satisfaisant pour toutes les opinions raisonnables. -La liberté de la presse était sauvée en principe; sa suspension était -temporaire, et motivée d'ailleurs par les circonstances. Une majorité -indépendante, ne voulant ni affaiblir le pouvoir, ni sacrifier la -liberté, s'était manifestée. Le pouvoir avait été contenu, sans être -humilié. Les partis avaient détourné les yeux de leurs sanglantes -blessures pour les porter sur les intérêts généraux, et on avait senti -naître chez eux une disposition commune à en référer à un arbitre -équitable, ferme, indépendant, celui qui résidait dans les Chambres, -lequel, ne partageant aucune de leurs colères, aucun de leurs voeux -extrêmes, leur servirait à tous de modérateur, et ferait aboutir leurs -différends à des transactions, non à des batailles. - -[En marge: Bon effet de ce vote.] - -[En marge: Confiance naissante envers la Chambre.] - -[En marge: Avis de la commission chargée d'examiner l'ordonnance -relative aux fêtes et dimanches.] - -Ce vote, suivi de plusieurs autres inspirés par le même esprit, -produisit dans les opinions un certain apaisement qui malheureusement -ne devait être que momentané. La commission chargée d'examiner -l'ordonnance de police sur la célébration des fêtes et dimanches fit -son rapport, et, balançant les raisons pour et contre avec beaucoup de -sagesse, n'admettant pas l'usage imprudent qu'on voulait faire de -l'article de la Charte qui proclamait la religion catholique religion -de l'État, n'admettant pas que cet article autorisât à soumettre tous -les cultes aux pratiques d'un seul, reconnaissant en même temps qu'il -fallait dans la semaine un jour de repos, qu'il était naturel de -l'emprunter à la religion de la majorité des citoyens, mais qu'il -fallait de grands ménagements pour donner aux usages religieux et -sociaux un caractère obligatoire, décida que la loi, la loi seule, et -une loi nouvelle, conçue tout à fait dans l'esprit du temps, devrait -régler cette matière si délicate. - -[En marge: Écrits de MM. Dard et Falconnet contre le maintien des -ventes nationales.] - -[En marge: Résolution manifestée par la Chambre de faire respecter les -ventes nationales.] - -Deux avocats connus au barreau, MM. Dard et Falconnet, ardemment -dévoués à la cause de l'émigration, avaient publié des écrits contre -le maintien des ventes dites _nationales_. Ces écrits, rédigés avec -une extrême violence et beaucoup de subtilité, prétendaient que le Roi -n'avait pu déclarer irrévocables que les ventes faites régulièrement, -mais que presque pas une ne l'avait été de la sorte; qu'en tout cas il -y avait des choses que le Roi ne pouvait pas promettre, parce que -lui-même n'aurait pas le pouvoir de les faire; qu'il n'avait point, -par exemple, le pouvoir de dessaisir un de ses sujets de sa propriété, -d'où il résultait que l'article de la Charte relatif aux ventes -nationales était nul faute d'être fondé en droit. L'une et l'autre de -ces brochures dévoilaient la vraie ruse de l'émigration, laquelle -consistait à amener des transactions individuelles entre les anciens -propriétaires et les nouveaux, en obligeant par la crainte ceux-ci de -restituer à ceux-là, au moindre prix possible, les biens que l'État -avait aliénés. Mais ces écrits, accueillis avec transport par -l'émigration, avec inquiétude par la masse du public, avec colère par -les intéressés, furent dénoncés aux Chambres dans de nombreuses -pétitions. La Chambre des députés, appelée la première à se prononcer, -déclara nulles et de nul effet toutes les atteintes qu'on essayerait -de porter à l'irrévocabilité des ventes dites nationales, et se -montra, par sa résolution unanime, fortement décidée à faire -respecter l'article de la Charte. Pourtant des interpellations aux -ministres étaient annoncées sur ce grave sujet, et le directeur de la -police fit arrêter et poursuivre MM. Dard et Falconnet, comme accusés -d'avoir troublé la paix publique, et mis diverses classes de citoyens -en guerre les unes avec les autres. C'était une démonstration qui -devait rester vaine, mais qui pour le moment dégageait la -responsabilité du gouvernement, et était de nature à rassurer les -intérêts alarmés. Presque immédiatement les questions de finances -furent soumises à la Chambre des députés, et ce fut pour celle-ci une -nouvelle occasion de manifester sa fermeté, sa justice et ses -lumières. - -[En marge: Discussion financière.] - -[En marge: M. Louis fonde toutes ses propositions sur le double -principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, et du -maintien de tous les impôts existants.] - -[En marge: Budget de 1815.] - -On n'avait cessé dans le Conseil royal de presser M. Louis d'apporter -son budget, et de faire connaître les combinaisons à l'aide desquelles -il espérait suffire aux charges de l'État. L'intrépide ministre, -appelé à l'honneur d'être en France le créateur du crédit, avait -communiqué son budget et son système dès que ses collègues lui avaient -remis le tableau de leurs besoins. D'abord aidé de M. de Montesquiou, -qui, chargé des rapports avec les Chambres, appréciait mieux leur -susceptibilité en matière de finances, il refusa d'accroître le budget -des deux ministères les plus dispendieux, et s'obstina à renfermer -l'administration de la guerre dans une dépense de 200 millions, et -celle de la marine dans une dépense de 51. En ce point seul il avait -tort, et il eût mieux valu braver les plus grandes difficultés -parlementaires, que de s'astreindre à un chiffre évidemment -insuffisant, car c'était compromettre à la fois la puissance de -l'État, et la popularité de la dynastie dans l'armée. Il ne -s'agissait, il est vrai, que du budget de 1815, tandis que le budget -de 1814, celui de l'année courante, restait ouvert à tous les besoins -imprévus. Quoi qu'il en soit, le ministre des finances, les yeux -toujours attachés sur son objet principal, qui était l'établissement -du crédit, se montra inflexible, et maintint pour les deux grands -ministères les sommes qu'il avait fixées comme un terme impossible à -dépasser. On diminua ensuite les appointements de la diplomatie, on -réduisit le ministère de l'intérieur à ce qui était indispensable pour -l'entretien des routes, on attribua 33 millions à la liste civile, ce -qui était excessif vu les valeurs du temps, mais ce qui s'expliquait -sans qu'on le dît, par la dépense de la maison militaire du Roi, et -par la bienfaisance des princes de Bourbon envers leurs anciens -compagnons d'infortune. Le budget total de l'année 1815 fut arrêté au -chiffre de 618 millions, frais de perception laissés en dehors. Dans -ces 618 millions se trouvaient compris 70 millions pour l'_arriéré_, -c'est-à-dire pour cette portion inacquittée des dépenses publiques de -1813 et de 1814, telle que la solde, les vivres, l'habillement des -troupes, qui ne pouvait se payer avec des moyens de crédit, et qu'il -fallait solder argent comptant. - -[En marge: Système financier de M. Louis.] - -[En marge: Argumentation du ministre.] - -[En marge: Quelques objections de M. le comte d'Artois et de M. le duc -d'Angoulême.] - -[En marge: Réponse de M. le duc de Berry à ces objections.] - -[En marge: Le Roi se range à l'avis de M. le duc de Berry et du -ministre des finances.] - -La partie la plus importante des projets financiers du ministre avait -trait à l'acquittement général des dettes de l'État, quelle qu'en fût -l'origine. M. Louis avait fait prévaloir, avec une rare fermeté de -principes, le maintien de toutes les perceptions, et l'acquittement -intégral de toutes les dettes antérieures, qu'elles vinssent ou ne -vinssent pas de _Buonaparte_, comme on disait alors. Souvent par les -emportements auxquels il se livrait dès qu'on essayait de le -contredire, il avait provoqué les sourires du Roi, en obtenant -d'ailleurs sa constante approbation.--Il ne s'agit pas ici, disait le -ministre, il ne s'agit pas de pures théories sur lesquelles les -économistes disputent sans fin et sans conséquence. Ici les effets -suivront immédiatement vos résolutions. Je ne puis suffire à tous les -services sans crédit, car je ne vis, et vous ne vivez que du crédit -que je suis parvenu à me créer, les recettes étant fort au-dessous des -besoins journaliers; or je ne puis soutenir ce crédit tout provisoire, -et le convertir en crédit définitif, que par deux moyens: la -perception inflexible des impôts, et l'acquittement intégral des -dettes de l'État. Sans cette double condition, je suis obligé de -fermer les caisses publiques, et de laisser mourir de faim à la porte -du Trésor, les fonctionnaires de tout ordre, le clergé, la -magistrature, l'armée elle-même.--En réponse à ces énergiques -déclarations de principes, M. le comte d'Artois et le duc d'Angoulême, -toujours embarrassés des promesses qu'ils avaient faites aux -populations en rentrant en France, essayèrent de revenir sur la -question des droits réunis. Mais ils furent combattus par le ministre -d'abord, poussant la véhémence aussi loin que le respect le -permettait, par le Roi, qui s'inquiétait peu des promesses de son -frère et de son neveu, par le duc de Berry lui-même, qui se -constituant le défenseur de l'armée, et trouvant toujours quand il -parlait pour elle l'obstacle de la détresse financière, ne voulait à -aucun prix diminuer les ressources du Trésor. Ce prince dit tout -uniment qu'il fallait répondre à coups de fusil aux royalistes du Midi -qui voudraient abolir les droits réunis. Sauf quelques modifications -illusoires, les droits réunis furent donc maintenus définitivement. Le -monopole des tabacs qui commençait à donner des produits -considérables, déplaisait aussi dans certaines provinces, et on le -qualifiait là d'_oeuvre révolutionnaire_. Le baron Louis s'obstina -également à le maintenir, et réussit par les mêmes arguments. Pour les -contributions directes, il proposa purement et simplement de convertir -en lois les décrets par lesquels Napoléon les avait augmentées en -janvier dernier d'un certain nombre de centimes additionnels. Ajoutés -pour la guerre, il était naturel que ces centimes durassent comme -l'une des conséquences de la guerre, même après la conclusion de la -paix. Les droits réunis devaient peser sur les villes, les centimes -additionnels sur les campagnes. C'était une leçon commune enseignant à -tous qu'il faut éviter les grandes fautes, mais qu'il faut aussi, -quand on les a commises ou laissé commettre, savoir en supporter les -conséquences inévitables. - -[En marge: Bilan du déficit laissé par l'Empire.] - -Quant à l'exact acquittement des dettes de toute origine, les apôtres -d'une banqueroute ne se trouvaient pas dans le Conseil royal. Le -sentiment de la nécessité du crédit était trop fort chez tous ses -membres pour qu'il s'élevât parmi eux un seul doute. Mais en -reconnaissant ces dettes la question consistait uniquement dans les -moyens de les payer. M. Louis avait établi le bilan de ses -prédécesseurs, MM. de Gaëte et Mollien, dont il avait recueilli les -deux portefeuilles (celui des finances et celui du Trésor), comme on -fait le bilan des gouvernements tombés, c'est-à-dire avec peu de -justice, non pas quant aux chiffres matériels, mais quant à leur -appréciation morale. - -[En marge: Exagération de ce bilan par M. Louis.] - -Il avait évalué le déficit à 1308 millions, en convenant que sur cette -somme il n'y avait que 818 millions qu'on dût considérer comme -_exigibles_. Cet aveu seul suffisait pour prouver l'exagération, -vraiment peu digne de lui, avec laquelle M. Louis avait présenté la -charge laissée par ses prédécesseurs. Il avait en effet porté à -l'arriéré 244 millions, que depuis dix ans le domaine extraordinaire -avait successivement fournis au trésor de l'État, et qu'il lui devait -assurément, car le domaine extraordinaire ayant été formé avec les -bénéfices de la guerre, il était naturel que par compensation il en -supportât les pertes. De plus, le domaine extraordinaire appartenant à -l'État, c'était l'État qui devait à l'État, et il n'y avait aucune -raison de comprendre cette somme dans le total de la dette _exigible_. -Une autre somme de 246 millions y avait été tout aussi indûment -ajoutée. C'était celle des cautionnements, laquelle depuis bien des -années avait été considérée comme une portion de la dette perpétuelle, -car chaque comptable qui se retirait était immédiatement remplacé par -un autre qui versait un cautionnement équivalent. On n'était donc -jamais obligé d'en rembourser le capital, et on n'en payait qu'un -intérêt fort au-dessous de l'intérêt ordinaire. On ne pouvait -raisonnablement comprendre dans l'arriéré _exigible_ que les -cautionnements dus aux comptables des territoires devenus étrangers, -et leur chiffre était minime. - -[En marge: Chiffre véritable du déficit immédiatement exigible.] - -L'arriéré exigible se réduisait donc à 818 millions, dont il fallait -encore déduire 12 millions en numéraire trouvés dans les caisses de -l'État, et 70 millions inscrits aux budgets de 1814 et 1815 parce -qu'ils faisaient partie de l'arriéré favorisé qu'on voulait payer -comptant. Restaient donc 736 millions immédiatement exigibles, et -encore un examen attentif devait-il faire retrancher de ce total plus -d'une somme qu'on y avait injustement comprise. C'est tout au plus si -on pouvait considérer comme charge à laquelle l'administration -précédente avait négligé de pourvoir, une somme de 700 millions -environ, et si on considère que cette administration n'avait voulu -augmenter les impôts qu'à la dernière extrémité, au moyen de centimes -additionnels dont elle n'avait presque rien perçu à l'époque de sa -chute, on ne saurait être étonné que deux guerres comme celles de 1813 -et de 1814 laissassent un déficit de 700 millions. Il faut même, tout -en déplorant la politique qui avait amené l'Europe à Paris, admirer le -génie administratif capable de limiter dans de telles bornes la -dépense d'une lutte affreuse, et reconnaître que l'ordre le plus -rigoureux n'avait pas cessé d'être maintenu dans nos finances, au -milieu des horreurs de la guerre. - -C'est ce que M. Louis, grand administrateur mais homme de parti, -n'avait pas voulu reconnaître, songeant plus à sa gloire qu'à celle -de ses prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, il fallait pourvoir à un -déficit de 700 millions environ que les liquidations, successives de -leur nature, ne devaient pas rendre exigibles avant deux ou trois -années, et auxquels on pouvait aisément faire honneur avec 250 -millions par an. - -[En marge: Moyens de faire face au déficit.] - -[En marge: M. Louis propose des effets à courte échéance, et à un taux -d'intérêt déterminé par les circonstances.] - -Il y avait deux moyens d'y faire face, ou la rente perpétuelle, ou une -création d'effets à courte échéance, comme les bons royaux par -exemple, dont le ministre avait déjà émis quelques millions avec -succès. L'emploi de la rente perpétuelle soulevait une question grave. -Donnerait-on aux créanciers la rente au pair, ou au cours du jour? Au -pair, on les aurait frustrés de 35 pour cent de leur créance, la rente -cinq pour cent valant 65 francs le jour même où l'on délibérait: au -cours, on aurait exposé l'État à payer plus qu'il ne devait, par -l'élévation des effets publics qu'on pouvait certainement espérer de -la paix, et du rétablissement du crédit. On aurait en outre condamné -l'État à supporter à perpétuité un intérêt d'environ huit pour cent, -sans compter l'inconvénient de jeter sur la place une masse de rentes -qui, à cette époque, dépassait de beaucoup les forces du marché -français. Il y avait une combinaison infiniment meilleure, et beaucoup -mieux adaptée à la situation, c'était d'émettre des effets à échéance -déterminée, remboursables en trois ans, avec un intérêt proportionné -aux exigences actuelles des capitalistes, et s'élevant à 8 pour cent -environ. Ces effets, à la faveur de la paix et de la confiance -inspirée par le ministre, avaient chance de se soutenir assez près du -pair, et on avait le loisir, dans un intervalle de trois ans, de -pourvoir à leur remboursement. M. Louis voulait aliéner peu à peu 300 -mille hectares de bois (l'État en avait encore 1,400 mille); il -comptait, de plus, sur la rentrée successive de quelques sommes -provenant de la vente des biens communaux. En mettant de la constance -à appliquer ces diverses ressources, à mesure de leur réalisation, au -rachat des nouveaux effets, on avait la certitude d'en maintenir la -valeur aux environs du pair, et dans trois ans le crédit de l'État -s'étant relevé, il deviendrait possible d'émettre des rentes à un taux -avantageux, et d'acquitter par conséquent à des conditions peu -onéreuses la portion non remboursée de l'arriéré. Le ministre partait -ainsi d'un principe, qu'il a eu l'honneur de poser le premier d'une -manière parfaitement nette, et de vérifier par une belle expérience, -c'est que lorsque le taux de l'argent est très-élevé, il vaut mieux -emprunter en effets à courte échéance, qu'en rentes perpétuelles, car -on ne fait supporter à l'État la surélévation de l'intérêt que pendant -un temps très-limité. - -[En marge: Les effets proposés par M. Louis sont intitulés -_reconnaissances de liquidation_, doivent porter un intérêt de 8 pour -cent, et être remboursés en trois ans.] - -M. Louis proposa donc de créer des bons temporaires, qualifiés du -titre de _reconnaissances de liquidation_, et remboursables en trois -ans, de leur allouer un intérêt de 8 pour cent, de les émettre au fur -et à mesure des liquidations, et de leur donner pour gage une -aliénation de 300 mille hectares de bois, plus ce qui restait à -percevoir sur le prix des biens communaux. Il n'exclut pas -complétement la ressource des rentes perpétuelles, et il proposa d'en -accorder à ceux des créanciers de l'État qui en voudraient au pair, ce -qui ne pouvait manquer d'arriver, lorsque par suite du rétablissement -du crédit la rente parviendrait à des cours élevés. La combinaison -attestait chez le ministre qui l'avait conçue un coup d'oeil sûr et -exercé. M. Louis avait déjà fait accepter par le public quelques bons -royaux à 8 pour cent, mais lorsque par la présentation de son projet -financier on annoncerait la résolution de payer intégralement les -créanciers de l'État, lorsqu'on ajouterait comme garantie des valeurs -émises pour les payer l'aliénation de 300 mille hectares de bois, -aliénation facile en trois années, on devait inspirer une grande -confiance, ce qui permettrait d'attendre le moment où un emprunt en -rente serait possible à des conditions avantageuses. C'était une -habile transition pour arriver au rétablissement du crédit, qu'on -aurait compromis en voulant y recourir trop tôt, car on l'aurait -ébranlé par un manque de foi si on avait forcé les créanciers à -recevoir des rentes au pair, on l'aurait rendu onéreux si on les leur -avait données au cours, et dans tous les cas on l'aurait retardé par -l'émission simultanée d'une quantité de rentes trop considérable. Il -était une dernière considération, celle-là toute politique, que le -ministre s'était bien gardé de faire valoir auprès du Roi et des -princes, c'est que l'aliénation des 300 mille hectares de bois, -consistant en bois de l'ancien clergé, était de nature à rendre -confiance aux acquéreurs de biens nationaux, et à faire cesser, ou à -diminuer au moins beaucoup l'une des inquiétudes qui nuisaient le -plus au gouvernement des Bourbons. Tout était donc supérieurement -calculé dans le plan du ministre. - -[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou appuient le plan du -ministre des finances.] - -[En marge: M. de Blacas le combat.] - -[En marge: Motifs qu'il fait valoir.] - -[En marge: Le plan est adopté et envoyé à la Chambre des députés.] - -Communiqué à M. de Talleyrand, qui avait en finances des notions -justes, à M. de Montesquiou, qui, sans s'y connaître, avait cependant -assez d'esprit pour apprécier la sagesse des vues de M. Louis, le plan -fut fort appuyé au Conseil royal. Le Roi, absolument étranger aux -questions financières, voyant qu'on approuvait en général le projet, -et résolu d'ailleurs de s'en rapporter à ses ministres pour les choses -qu'ils savaient mieux que lui, accorda son approbation. M. de Blacas -seul éleva quelques objections. Il était, quoique très-galant homme, -l'un de ceux qui voyaient dans l'arriéré le résumé des dettes de la -Révolution et de l'Empire, qui à ce titre ne mettaient pas grand -intérêt à y faire honneur, et qui, sans vouloir d'une banqueroute, -auraient été charmés de payer _les créanciers de Buonaparte_ avec tout -autre chose que de l'argent. La rente au pair lui semblait bien -suffisante pour de tels créanciers, et il la proposa. M. Louis s'anima -fort à ce sujet, répondit avec raison que faire banqueroute pour la -totalité ou pour une partie de la dette, c'était toujours faire -banqueroute; qu'on était ainsi rangé parmi ceux qui donnaient -cinquante pour cent à leurs créanciers, au lieu de ne leur rien donner -du tout; que quant à lui, il ne voulait être ni des uns ni des autres; -que si on agissait de la sorte, la rente tomberait à l'instant par -deux causes, le manque de foi, et la quantité imprudente de -l'émission, et qu'au lieu de rétablir le crédit, on le ruinerait -irrévocablement. M. de Blacas répliqua que la baisse qu'on voulait -éviter sur les rentes se produirait sur les bons de nouvelle création, -et qu'on n'aurait changé que la nature du mal. Mais cette manière de -raisonner, qui prouvait que M. de Blacas, étranger aux finances, -n'avait pas bien saisi l'ensemble du plan, et le secours que chacune -de ses parties apportait à l'autre, ne fut d'aucun effet. Le plan de -M. Louis fut adopté, puis présenté à la Chambre des députés, avec -l'appui d'un bon exposé de motifs, mais moins bon que le plan -lui-même, car ce ministre habile était plus capable de concevoir que -d'exposer ses idées, bien que dans certaines occasions, lorsqu'on le -poussait à bout, il devînt éloquent, en trouvant pour rendre sa pensée -des expressions à la fois énergiques et pittoresques. - -[En marge: Bon effet produit par ce plan.] - -Ce plan fut renvoyé aux bureaux de la Chambre, et des bureaux à une -commission. Il était attendu avec impatience, et il produisit un grand -effet. On y vit d'abord la véritable étendue des charges de l'État, et -bien qu'elle fût considérable pour le temps, elle n'était pas -au-dessus des forces de la France; on y vit la possibilité de mettre -les dépenses du budget en rapport à peu près exact avec ses -ressources, la résolution franche et sincère du gouvernement de payer -ses dettes, et des ressources suffisantes pour le faire; on y vit -enfin un ministre énergique, habile, connaissant à fond sa tâche, n'en -étant pas effrayé, et ayant la conviction de pouvoir y suffire. Le -jour de la présentation du projet, la rente cinq pour cent était aux -environs de 65; quelques jours après elle était à 70, et montait -bientôt à 75. Il était évident que le ministre avait bien jugé les -dispositions de la place et la manière de lui inspirer confiance, et -on peut affirmer que les moyens détournés d'agir sur les fonds -publics, bien que souvent employés, ne furent pour rien cette fois -dans la hausse rapide des valeurs. - -[En marge: Il est renvoyé à une commission.] - -La commission examina le projet sous toutes ses faces, sans aucune -complaisance pour le gouvernement, et avec le désir naturel aux -commissions qui représentent les assemblées, de trouver mieux que ce -qu'on leur propose. Mais après examen attentif et du budget de 1815, -et de la liquidation de l'arriéré, elle fut obligée de reconnaître que -ce qu'on avait imaginé était le moyen le plus assuré et le moins -coûteux de tirer le Trésor de ses embarras. Sauf un ou deux détails de -rédaction, le budget du ministre et son plan de finances furent -adoptés intégralement. - -[En marge: Rapport et discussion.] - -Le rapport fut soumis à la Chambre et discuté dans les derniers jours -d'août. L'intérêt témoigné par le public ne pouvait pas être le même -que pour la loi sur la presse, car la matière inspirait des passions -moins vives, se prêtait moins à de brillants débats, et en outre était -assez abstraite. Pourtant elle touchait fortement les gens d'affaires -et les hommes politiques, qui appréciaient toute l'importance du -sujet. Il y eut dans les tribunes de la Chambre des députés moindre -affluence de gens de parti, plus grande affluence d'esprits sérieux. -M. de Montesquiou accompagna M. Louis dans toutes les séances qui -eurent les finances pour objet, afin de lui prêter l'appui de son -influence personnelle, et au besoin celui de sa parole. La discussion -dura une douzaine de jours, et fut fort animée, fort soutenue de part -et d'autre, quoique se ressentant de l'inexpérience d'hommes qui -étaient pour la première fois appelés à traiter d'intérêts aussi -graves, dans une assemblée vraiment libre. On commença par une -démonstration de zèle pour la royauté, et on mit à part la liste -civile, qui fut portée à vingt-cinq millions pour le Roi, à huit pour -les princes. Ensuite, par une sorte d'élan spontané, on offrit de -payer les dettes contractées par la famille royale pendant -l'émigration, et on accorda trente millions pour cette dépense, qui -était purement accidentelle. Après ce témoignage de royalisme, on -entra en matière, et on s'occupa du budget lui-même dans toutes ses -parties. - -[En marge: L'attention se porte d'abord sur le budget lui-même.] - -[En marge: Le budget critiqué en sens inverse de la vérité.] - -[En marge: On se plaint de l'énormité de la dépense, tandis qu'il -aurait fallu se plaindre de sa dissimulation.] - -On parla d'abord du budget de 1815, car celui de 1814 était livré à -tous les hasards d'une liquidation laborieuse, dont le résultat devait -rester inconnu quelques mois encore. D'ailleurs l'arriéré chargé de -solder cet exercice 1814 pouvait seul en être affecté, et 50 millions -de plus ou de moins dans les 6 ou 700 qu'il fallait se procurer par le -crédit, n'étaient pas à prendre en considération sous le rapport des -ressources. On s'occupa donc exclusivement du budget de 1815, qui -représentait l'avenir, et qui était le seul sur lequel on pût agir. -Suivant l'usage des assemblées peu instruites encore des affaires de -l'État, on se récria contre l'énormité de la dépense. Il y eut des -députés comme M. de Flaugergues, homme d'esprit, constitutionnel -très-sincère et très-honnête, qui se plaignirent de ce que ce budget -de 618 millions était presque aussi considérable que celui de l'Empire -en temps de paix, de l'Empire qui comptait cent trente départements. -La plainte était peu fondée, car si on excepte ce qui concerne -l'armée, quelques départements de plus ou de moins ne pouvaient pas -apporter une différence bien sensible dans la dépense d'un grand État. -Si les hommes de ce temps avaient eu la connaissance des affaires -publiques, qui ne s'acquiert en tout pays que par la liberté, ils -auraient critiqué le budget présenté tout autrement qu'ils ne le -firent, car le reproche à lui adresser, c'était l'insuffisance des -crédits affectés aux principaux ministères. Effectivement les deux -ministres de la guerre et de la marine, mis à la gêne par le ministre -des finances, avaient fini par se persuader qu'ils suffiraient à leurs -divers services, l'un avec 51 millions, l'autre avec 200, ce qui était -une complète illusion, due non pas à leur intention de tromper, mais à -leur inexpérience. Il n'y avait pas moins de 100 millions de dépenses -involontairement dissimulées dans ce budget. Mais peu importait dans -le moment: l'essentiel était de rétablir la confiance par une -discussion publique des finances, et par un tableau des ressources qui -ne fût pas désespérant. Les années suivantes devaient amener des -appréciations plus exactes et plus conformes à la réalité des choses. -Le budget fut donc critiqué en sens inverse de la vérité, et du reste -ces critiques ne produisirent aucun effet, parce qu'elles ne -touchaient pas au sujet essentiel, celui qui remuait les passions, -c'est-à-dire au plan de crédit. Il fut dit quelques mots sur les -recettes. Certains députés, représentant les départements vinicoles, -réclamèrent, mais sans trouver d'écho, contre les contributions -indirectes. La Chambre, quoique formée plusieurs années avant la -Restauration, avait essentiellement, comme on le verra tout à l'heure, -l'esprit de la grande propriété, et elle était bien plus préoccupée de -la charge des contributions directes que de celle des contributions -indirectes. Elle fit taire en ne les écoutant pas les représentants du -Midi, et elle ne se montra sensible qu'aux centimes additionnels, -ajoutés par simple décret dans les trois derniers mois de l'Empire, et -convertis en loi dans le budget de M. Louis. Le total de ces centimes -soit pour les dépenses départementales, soit pour les dépenses -générales, s'élevait à 60. La Chambre se montra disposée à les -réduire, et remit à s'en expliquer définitivement au jour des -amendements. - -[En marge: Discussion du plan de crédit.] - -L'impatience des esprits les porta ensuite vers la grave question de -l'arriéré, et du moyen imaginé pour y faire face. Le projet devait -rencontrer deux espèces d'adversaires, les députés en petit nombre qui -inclinaient vers les sentiments de l'émigration, et qui auraient voulu -qu'on payât les créanciers de l'État avec du papier, non avec des bois -appartenant au clergé, et les libéraux extrêmes, comme M. Durbach, qui -avec de bonnes intentions, mais sans aucun discernement, prenaient -pour de l'agiotage les moyens de crédit proposés, et ne voyaient pas -qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'agiotage que de payer -exactement ses dettes. Les uns et les autres débitèrent donc avec -emphase des considérations puériles contre le plan du ministre. - -[En marge: Objections des royalistes.] - -Les premiers, ceux qui inclinaient vers les sentiments de -l'émigration, n'osèrent pas proposer la banqueroute. Il faut dire pour -l'honneur de ce temps, que les idées de probité financière avaient -déjà fait assez de progrès pour que personne ne se permît de nier le -principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, quelle qu'en -fût l'origine. Il faut même ajouter, pour l'honneur du Corps -législatif, qu'il ne l'aurait pas souffert. Mais on prit des voies -détournées, et on soutint que payer les créanciers avec des rentes au -pair était bien suffisant, qu'on les traiterait ainsi comme la masse -des porteurs de la dette publique, et qu'il n'y aurait pas à les -plaindre. On insinuait d'ailleurs qu'il y avait parmi ces créanciers -beaucoup de fournisseurs qui avaient assez fraudé le Trésor, pour -qu'on fût certain, en les payant avec cette monnaie, de leur donner -plus qu'il ne leur était dû. Les opposants de cette catégorie -s'élevèrent ensuite contre l'aliénation de 300 mille hectares de bois. -Ils reproduisirent les arguments qu'on a souvent fait valoir contre la -destruction des bois, et ils se gardèrent d'énoncer celui qui les -touchait le plus, c'est que les biens qu'on se proposait de vendre -provenaient du clergé. Ils dirent qu'on allait avilir la propriété -forestière en mettant en vente une aussi grande quantité de bois, -qu'on allait surtout singulièrement diminuer la masse des bois du -domaine, car l'État possédait en tout 1400 mille hectares de forêts, -qu'il en aurait 400 mille à rendre aux anciens propriétaires si on -restituait aux émigrés leurs biens non vendus, qu'il en resterait par -conséquent un million tout au plus, et que si on en vendait 300 mille, -il n'en resterait que 700, que la propriété domaniale serait donc -réduite de moitié, ce qui constituerait un véritable dommage pour le -sol, car il n'y avait que les bois appartenant à l'État dont la -conservation fût assurée. Tout cela fut dit avec un certain accent -d'irritation, et assez peu de franchise. Le Corps législatif au -surplus discerna très-bien les sentiments qui inspiraient les auteurs -de cette argumentation. - -[En marge: Objections des libéraux extrêmes.] - -Quant aux libéraux extrêmes, ils s'élevèrent contre la création d'un -papier nouveau, et surtout contre l'intérêt de 8 pour cent, qui, à les -entendre, était excessif. Ils oubliaient que le ministre avait déjà -créé ce papier, qu'il en avait émis une somme de quelques millions -sous le titre de _bons royaux_, qu'il avait eu le bonheur de le faire -accueillir, grâce aux principes qu'on lui connaissait, grâce à un -intérêt de 7 pour cent; que cet intérêt de 7 alloué à des effets à -trois ou à six mois, supposait au moins 8 pour des effets à trois ans; -qu'il était bien heureux après tout qu'un pareil choix eût été fait, -et eût réussi, car le Trésor n'avait pas reçu 200 millions par -l'impôt, et était parvenu à en solder plus de 350, à l'aide des -combinaisons que le ministre avait imaginées. Ignorant ou négligeant -ces faits, n'ayant ni le désir de les savoir, ni le talent de les -rechercher, ils disaient ce que disent souvent les députés des -provinces, qu'on allait multiplier les moyens d'agiotage, et sacrifier -la substance du peuple aux spéculateurs de la capitale. - -[En marge: Plan consistant à donner 5 pour cent d'intérêt, et 3 pour -cent d'amortissement.] - -[En marge: Ce plan peu accueilli.] - -Un seul opposant proposa quelque chose de moins vain, c'était la -délivrance aux créanciers de l'État de bons portant un intérêt de 5, -avec un amortissement de 3 pour cent, qui devait rendre la libération -plus prompte, et soutenir ce nouvel effet fort au-dessus de la rente, -dont l'amortissement n'était que de 1 pour cent. Mais cette -combinaison en favorisant en apparence le Trésor, qui, moyennant une -dépense égale, devait se trouver déchargé plus tôt de sa dette, -n'allait à rien moins qu'à faire échouer le plan financier du -ministre. En effet, par la conversion d'une partie de l'intérêt en -amortissement, elle réduisait l'intérêt à 5, et le fixait par -conséquent au-dessous du taux commercial qui était 7 pour les valeurs -à trois et à six mois d'échéance, ainsi que le démontrait le cours des -bons royaux. C'était donc un effort puéril pour se soustraire à la loi -commune du commerce, qui est de payer les choses ce qu'elles valent. -Du reste, le plan dont il s'agit, assez subtil en lui-même, et appuyé -sur des arguments plus subtils encore, ne rencontra pas grande faveur, -et ne fut pas sérieusement soutenu. - -[En marge: Le projet du ministre chaudement défendu.] - -[En marge: Argumentation du ministre.] - -Le projet de M. Louis eut pour défenseurs la commission et beaucoup de -députés éclairés qui présentèrent d'excellentes raisons, mais par -écrit, la plupart du temps sans suite, sans liaison, et pourtant pas -sans effet, parce que les bonnes raisons finissent par pénétrer dans -les esprits quelle que soit la forme employée pour les faire valoir. -Le meilleur défenseur du plan ministériel fut le ministre lui-même, -qui dans un discours écrit et substantiel, discuta toutes les parties -de son système, de manière à porter la lumière dans les intelligences -les moins ouvertes. Mais lorsqu'on en vint aux détails la discussion -étant devenue plus vive, dès lors plus sérieuse et plus efficace, et -chacun laissant de côté les discours écrits, le ministre produisit -encore plus d'impression sur la Chambre. Quoique dépourvu du talent de -la parole, et s'exprimant avec une sorte de bégayement qui était un -effet de son extrême vivacité, il avait cependant une énergie de -langage qui tenait à la force de sa pensée, et agissait puissamment -sur ses auditeurs. Il commença par déclarer qu'il n'avait rien négligé -pour réduire la dépense, et qu'on était arrivé en fait d'économies au -dernier terme possible. Quant aux impôts, traitant dédaigneusement les -orateurs qui s'apitoyaient avec affectation sur les charges des -contribuables, il dit que le premier des devoirs était de suffire aux -besoins de l'État, qui représentaient les besoins les plus impérieux -des individus eux-mêmes, car on ne pouvait pas plus se passer de -soldats, de juges, de routes, que de pain; que les impôts directs et -indirects étaient indispensables dans leur assiette et leur quotité -actuelles, et qu'il fallait les subir, la France étant d'ailleurs l'un -des pays les moins chargés de l'Europe; qu'enfin il fallait savoir -payer ses malheurs, et que c'était le moyen le plus sûr de s'en -relever. Passant à l'arriéré et au plan de crédit, le ministre soutint -qu'en principe il fallait payer ses dettes, les payer intégralement, -que c'était d'abord le devoir d'honnêtes gens, et ensuite la conduite -de gens habiles; qu'au lieu de s'appauvrir on s'enrichissait en -agissant de la sorte, car on rétablissait le crédit public, par le -crédit public le crédit privé, et avec le crédit privé la vie des -affaires; qu'au surplus il n'y avait personne dans le gouvernement qui -pensât autrement, et que le Roi entendait solder intégralement -l'arriéré, n'importe l'auteur et l'étendue de cet arriéré. Cela dit -avec toute l'énergie d'une profonde conviction, le ministre ajouta que -ne pouvant payer ce qu'on devait avec les impôts actuels, ne voulant -pas non plus les augmenter puisqu'on les trouvait déjà excessifs, il -ne lui restait que les moyens de crédit; que ces moyens il en était -sûr, les ayant éprouvés récemment, mais à deux conditions toutefois, -c'est qu'on se montrerait digne d'avoir du crédit en faisant honneur à -ses engagements, et que de plus on consentirait à payer l'argent ce -qu'il valait; que si on prétendait s'acquitter envers les créanciers -de l'État en leur donnant des rentes au pair, on les frustrerait de -25, de 30, de 40 pour cent, que si au contraire on consentait à leur -donner des rentes au cours, on exposerait l'État à leur payer plus -qu'il ne devait, qu'on lui ferait supporter en outre un intérêt de 8 -pour cent à perpétuité, et qu'enfin on écraserait les cours par la -quantité des émissions; que dès lors mieux valaient des effets -temporaires, qui sans doute coûteraient 8 et même 9 pour cent, mais -passagèrement, et ne frustreraient ni l'État ni les créanciers, car -sous cette forme on débourserait exactement le capital qu'on devait; -que ces effets n'étaient pas une chimère, mais une réalité, car il en -avait déjà émis qui s'étaient soutenus avec un intérêt de 7 et 7-1/2 -pour une échéance de trois et six mois, ce qui supposait 8 environ -pour une échéance de deux ou trois ans; que les bois demandés étaient -bien plus une garantie qu'une aliénation effective du domaine -forestier, car lorsqu'on en aurait vendu pour cent millions par -exemple, et qu'on aurait retiré pour cent millions des effets émis, le -crédit serait tellement rétabli qu'un emprunt en rentes serait -possible, qu'alors on liquiderait le reste de l'arriéré avec les -produits de cet emprunt, qu'il n'était donc pas probable qu'on vendît -plus du tiers des bois dont l'aliénation était proposée; que sous le -rapport de la propriété forestière, on avait choisi les bois de petite -contenance, difficiles à administrer par l'État, et faciles à -administrer par les particuliers; que les bois intéressant la marine -et la conservation du sol resteraient au domaine, et que les craintes -qu'on avait conçues ou exprimées à cet égard étaient absolument -chimériques; que les moyens imaginés formaient un tout fortement lié -dans ses diverses parties, qu'en retrancher un seul, c'était les faire -crouler tous; qu'enfin il ne savait pas une autre manière de s'y -prendre, et n'en voulait quant à lui essayer aucune autre, étant -certain, pour l'avoir déjà expérimentée pendant cinq mois, de -l'efficacité de celle qu'il proposait. - -[En marge: Succès de l'argumentation du ministre.] - -Ces raisons reproduites plusieurs fois suivant les occurrences de la -discussion, avec une sorte de trépignement de la voix et du visage qui -révélait chez le ministre toute l'ardeur de sa conviction, -persuadèrent la Chambre. Voyant qu'elle avait en sa présence un homme -de tête qui savait parfaitement ce qu'il faisait, elle ferma le -débat, malgré les cris des opposants de diverses nuances. On passa -ensuite à l'examen des articles, lequel fut remis à une séance -suivante. - -[En marge: Nécessité de consentir à un amendement pour assurer -l'adoption du plan ministériel.] - -Après avoir consulté les véritables dispositions de la Chambre, les -deux ministres avaient reconnu qu'il fallait faire une concession, non -pas sur le budget ni sur le plan financier, mais sur les centimes -additionnels. L'esprit de la propriété foncière, qui dominait cette -Chambre, exigeait un sacrifice au profit des impôts directs. Il fallut -consentir à réduire de 60 à 30 les centimes additionnels, mais sans -diminuer le chiffre total du budget, qui restait fixé à 618 millions, -ce qui supposait que la Chambre s'engageait à parfaire ce total -l'année suivante, par un moyen ou par un autre. La chose convenue, -l'amendement fut proposé à la séance finale, et accepté par M. de -Montesquiou. Le ministre des finances sortit en ce moment, pour n'être -pas responsable d'une concession qui répugnait à l'inflexibilité de -ses principes, car il n'admettait pas qu'on votât la dépense, sans -voter à l'instant même les ressources destinées à y faire face. -L'amendement fut mis aux voix et adopté. - -[En marge: Efforts des opposants afin de réduire de 8 à 6 pour cent -l'intérêt des effets de nouvelle création.] - -Restait un dernier différend à vider. Tous les opposants avaient réuni -leurs forces sur un amendement qui consistait à réduire l'intérêt -alloué aux effets de nouvelle création. Il s'agissait de le ramener de -8 à 6, et l'amendement présentait un sérieux danger. D'abord tout -terme moyen convient aux assemblées, qui cherchent en général la -vérité dans les milieux. De plus, beaucoup de gens de bonne foi, mais -fort ignorants en finances, croyaient par cette diminution d'intérêt -défendre le trésor public, et enfin des adversaires malicieux y -voyaient la ruine du plan du ministre, ce qui plaisait aux royalistes -extrêmes qui ne voulaient pas qu'on payât les _créanciers de -Buonaparte_, et plaisait en même temps aux ennemis des Bourbons parce -que c'était pour ceux-ci un échec éclatant. Le ministre s'y opposa -énergiquement, disant qu'en proposant 8 pour cent il n'avait pas fait -une proposition arbitraire, mais nécessaire; que l'argent avait un -prix commercial indépendant de la volonté des gouvernements, qu'on -avait obtenu de l'argent à 7 ou 7-1/2 à courte échéance, que -vraisemblablement on serait obligé de payer 8 pour une échéance plus -longue; que s'il trouvait à contracter à meilleur marché il le ferait, -mais qu'il demandait les latitudes indispensables pour agir, et que si -on les lui refusait sur ce point, autant valait rejeter le plan tout -entier et le budget lui-même, et alors charger les auteurs de -l'amendement de chercher les moyens de faire face aux difficultés de -la situation. - -[En marge: Majorité considérable en faveur des projets financiers du -baron Louis.] - -La sincérité courageuse chez un ministre visiblement attaché au bien -public ne trouve jamais les assemblées insensibles. L'amendement, -quelle que fût sa faveur, n'obtint que 101 voix, et fut repoussé par -122, ce qui ne présentait, il est vrai, qu'une majorité de 21 voix -pour le gouvernement, mais n'exprimait pas les dispositions réelles de -la Chambre. Lorsqu'il fallut voter sur l'ensemble des propositions -ministérielles, 140 suffrages se prononcèrent pour leur adoption, et -seulement 66 contre, ce qui constituait une majorité de 74 voix, -majorité énorme en considérant le nombre des votants. - -[En marge: Bon effet de ce succès pour le gouvernement tout entier.] - -Ce succès produisit un grand effet dans le public. D'une part on -voyait une majorité forte et sensée décidée à soutenir le -gouvernement, de l'autre on voyait ce gouvernement ferme, sage, habile -en fait de finances, sachant ce qu'il fallait vouloir, et le voulant -fortement. Le lendemain la rente cinq pour cent qui était montée de 65 -francs à 75 par la présentation du projet, montait à 78 par son -adoption, et la paix durant, il n'était pas chimérique de la supposer -à 90 au moins, taux extraordinaire pour cette époque. Dans ce cas il -devenait facile d'exécuter un emprunt, et de liquider immédiatement -l'arriéré tout entier, en n'aliénant qu'une partie des bois dont la -vente avait été ordonnée. - -[En marge: Mesures commerciales destinées à opérer la transition entre -le blocus continental et la liberté des mers.] - -Les questions de finances n'étaient pas les seules qui relevassent du -ministre spécial de ce département. La chute du blocus continental, -qui s'était accomplie en même temps que celle de l'Empire, exigeait -qu'on pourvût sans différer à la situation du commerce et de -l'industrie. Napoléon n'avait pas assez persévéré dans le blocus -continental pour vaincre l'Angleterre par les moyens commerciaux, mais -il y avait persévéré assez pour jeter les fondements de notre -industrie, et naturellement le jour où toutes les barrières étaient -tombées à la fois par l'invasion de notre territoire, il s'était -produit une véritable perturbation dans nos manufactures, ce qui avait -ajouté aux militaires, aux fonctionnaires civils, aux acquéreurs de -biens nationaux, une nouvelle classe de mécontents portés à regretter -l'Empire. - -[En marge: Prétentions des diverses industries.] - -On a déjà vu que dans les premiers jours de la Restauration, M. Louis -avait pris quelques mesures provisoires pour mettre notre législation -commerciale en rapport avec le nouvel état des choses. Ainsi il avait -réduit le droit sur les cotons bruts à un simple droit de balance, -afin de donner à nos manufacturiers la possibilité de filer et de -tisser à meilleur marché. Il avait réduit le droit sur les sucres et -les cafés à un taux qui permît au commerce français de les vendre dans -nos ports en concurrence avec le commerce britannique. Mais ces -mesures n'avaient été que transitoires, et il en restait beaucoup -d'autres à prendre pour assurer l'existence et le développement de nos -manufactures. Ainsi qu'il arrive toujours, chacun demandait la -prohibition absolue pour soi, en refusant la simple protection à -autrui, et les Chambres étant devenues l'arbitre auquel s'adressaient -tous les intérêts lésés, elles avaient été assaillies de pétitions -pressantes par nos manufacturiers. Le ministre avait tâché de -satisfaire à la plupart des demandes par des mesures modérées, et qui -fussent de nature à obtenir l'assentiment des Chambres. - -[En marge: Rétablissement du service des douanes sur toutes les -frontières.] - -[En marge: La prohibition maintenue à l'égard des fils et tissus de -coton, des draps et des lainages.] - -D'abord il avait rétabli le service des douanes sur toutes nos -frontières, et il avait en même temps arrêté un genre de fraude qui -était né des circonstances exceptionnelles du moment. Les additions à -notre territoire de 1790, qui nous avaient été accordées par le traité -de Paris, quoique peu étendues, étaient cependant suffisantes pour -contenir des quantités considérables de marchandises. Ces additions -situées à la fois vers la Belgique, le Rhin et la Savoie, avaient été -remplies de produits anglais, qui devaient se trouver français de -droit le jour où nous prendrions possession définitive des nouveaux -territoires. À l'égard de ces produits, le ministre prescrivit la -réexportation de ceux qui étaient prohibés, et exigea l'acquittement -des droits pour ceux dont l'entrée était autorisée moyennant un tarif. -Il prononça la prohibition à l'égard des fils et tissus de coton, à -l'égard des draps, et n'eut pour cela qu'à maintenir la législation -existante. Nos filateurs et tisseurs de coton ayant la matière brute, -non plus au prix du blocus continental, mais au prix actuellement -admis dans toute l'Europe, purent cette année même à la foire de -Leipzig vendre quelques-uns de leurs tissus en concurrence avec ceux -des Anglais, parce qu'on les trouva de plus belle qualité. Toutefois -ils avaient éprouvé un dommage considérable au moment de l'abolition -du droit sur le coton brut, car ils n'avaient pu débiter leurs -produits fabriqués qu'au prix auquel les avait fait descendre la -suppression de ce droit. Ils évaluaient la perte ainsi essuyée à 30 -millions, et ils n'hésitèrent pas à en demander le remboursement aux -Chambres, à titre de restitution d'un droit indûment perçu. Le -ministre repoussa vivement cette prétention, et la Chambre se rangea -de son avis. On considéra cette perte comme l'un de ces dommages de -guerre qu'un gouvernement ne peut pas plus épargner à une industrie -atteinte par un brusque renversement de frontière, qu'à une province -occupée par l'ennemi. - -[En marge: Régime adopté pour l'industrie métallurgique.] - -La plus importante des industries modernes avec celle du coton, était -celle du fer. Ce métal, destiné à remplacer la pierre et le bois dans -une foule d'emplois, était appelé à devenir l'un des instruments les -plus actifs de la civilisation moderne. La production s'en était fort -développée en France par suite du blocus continental, qui interdisait -l'entrée des fers étrangers arrivant par mer. L'abolition de ce régime -plaçait notre industrie métallurgique en présence d'une concurrence -redoutable. Il venait en effet de s'accomplir en Angleterre une grande -révolution dans cette industrie, c'était le remplacement du bois par -la houille comme combustible, et le remplacement du marteau par le -laminoir comme moyen de forger. Il en résultait que les Anglais -étaient en mesure à cette époque de produire la tonne de fer à 350 -francs, tandis que les Français ne pouvaient la produire qu'à 500. Il -est vrai que le fer français fondu au bois, et forgé au marteau, avait -d'incontestables avantages de qualité; néanmoins il était impossible -qu'il supportât la concurrence. Aussi l'industrie métallurgique -était-elle alors l'une des plus inquiètes et des plus agitées. Les -maîtres de forges disaient avec raison que si on ne les protégeait pas -contre le fer étranger, ils seraient contraints de renoncer à -travailler, ce qui priverait la France d'une matière de première -nécessité, et la rendrait dépendante des Anglais, qui bientôt lui -feraient payer le fer plus cher que les Français eux-mêmes. Ils -avaient pour appui les propriétaires de bois, qui ne pouvaient vendre -leurs coupes qu'autant que les maîtres de forges s'en faisaient les -acheteurs. Ils avaient pour adversaires les habitants des ports et des -pays producteurs de vin, qui se flattaient de placer leurs vins dans -le Nord, à condition de prendre ses fers. N'osant avouer leur -véritable motif, ils donnaient pour raison que la France privée de la -Belgique et des provinces rhénanes, ne serait pas en état de produire -la quantité de fer nécessaire à ses besoins, allégation que -l'expérience n'a pas justifiée. Les maîtres de forges demandaient la -prohibition, et au contraire les commerçants et les propriétaires de -vignobles réclamaient la liberté entière. Le ministre proposa -d'établir sur les fers étrangers un droit de 150 francs par tonne, qui -ajoutés aux 350 francs constituant le prix de revient des forges -anglaises, égalait le prix français de 500 francs. Il pensa que cette -protection serait suffisante. La discussion fut franche et vive au -Corps législatif, et les deux intérêts en présence trouvèrent de -chauds défenseurs. Un amendement qui portait le droit à 250 francs fut -présenté, et obtint beaucoup de voix. Pourtant le droit de 150 francs -eut l'avantage, et sur ce point encore la pensée du gouvernement -prévalut complétement dans les Chambres. - -[En marge: La prohibition accordée en faveur de la raffinerie du -sucre.] - -Après cette industrie, celle du raffinage des sucres adressa aussi ses -réclamations soit au gouvernement, soit aux Chambres. La raffinerie -était une ancienne industrie française des plus étendues et des plus -fructueuses, surtout lorsque la France possédant Saint-Domingue, et en -tirant une quantité immense de sucre brut, le raffinait pour une -notable partie de l'Europe. La guerre, qui en favorisant nos -industries nationales avait servi quelques industries rivales, avait -procuré de rapides progrès à la raffinerie étrangère. Les raffineurs -français élevèrent la voix. Ils rappelaient de grands souvenirs de -prospérité coloniale, ils furent écoutés, et obtinrent la prohibition. - -[En marge: Libre sortie des grains et des laines moyennant un droit.] - -L'agriculture montra aussi des prétentions, et trouva dans le Corps -législatif des oreilles favorablement disposées pour elle. Nos -agriculteurs voulaient tirer parti de l'ouverture des mers pour -exporter leurs grains et leurs laines. Les grains avaient été retenus -en France à l'époque des dernières disettes, et quant aux laines, -Napoléon avait interdit non-seulement leur sortie, mais celle des -troupeaux, parce qu'il avait voulu que la grande importation des -mérinos profitât exclusivement à l'amélioration des laines françaises. -L'agriculture demandait donc le libre commerce des grains, des laines -et des troupeaux, et elle avait contre elle le peuple du littoral, -c'est-à-dire celui de la Normandie, de la Bretagne, de la Vendée, -peuple ardemment royaliste. Elle avait contre elle également tous ceux -qui emploient la laine, les fabricants de draps d'abord, et ensuite -les fabricants de ces tissus si variés connus sous le nom de -_mérinos_, qui sont devenus pour le peuple un vrai bienfait par leur -propagation et leur bas prix. Pourtant l'agriculture avait de bons -arguments à faire valoir, car s'il est naturel, dans l'intérêt de -l'industrie nationale, d'interdire l'entrée des produits étrangers, il -l'est moins de prohiber la sortie des produits nationaux. Elle -semblait donc avoir raison; elle était en outre fort en faveur, et la -Chambre des députés d'accord avec le ministre des finances, permit -l'exportation des grains, en les frappant à la sortie d'un droit -mobile qui s'élevait avec leur prix. On permit l'exportation des -laines, en se bornant à soumettre à un droit celle des béliers. - -Telles furent les principales mesures au moyen desquelles on essaya -d'opérer la transition du blocus continental à la liberté des mers. On -supprima, ainsi que nous venons de le dire, les droits sur les -matières premières exotiques, telles que le coton brut, les teintures, -les bois, que Napoléon avait surtaxées comme provenant du commerce -britannique; on continua de prohiber les tissus de coton, pour assurer -aux tissus nationaux une protection absolue; on frappa les fers d'un -droit équivalant à la différence du prix entre le fer anglais et le -fer français; et quant aux objets de grande consommation, tels que le -sucre et le café, qui n'étaient imposés qu'au profit du Trésor, on -diminua singulièrement le droit, pour ôter à la contrebande, devenue -plus facile par le rétablissement de la paix, une partie de ses -avantages. Enfin on prohiba la raffinerie étrangère, et on déclara -libre ou à peu près libre la sortie de nos produits agricoles. - -[En marge: Succès de ces mesures.] - -[En marge: Autorité croissante des Chambres, bien qu'elles ne -partagent pas toute la vivacité des sentiments du parti libéral.] - -Ces mesures, conçues dans un louable esprit de modération, obtinrent -l'approbation générale. Le gouvernement était ainsi tour à tour -soutenu ou contenu par les Chambres, et les Chambres devenaient -l'autorité tutélaire auprès de laquelle tous les intérêts froissés -cherchaient un refuge. Cependant les hommes fortement épris des idées -de liberté, regrettaient quelquefois que la Chambre des députés ne se -prononçât pas d'une manière plus tranchée. Ils auraient voulu par -exemple qu'elle rejetât purement et simplement la loi sur la presse. -Mais en rendant cette loi temporaire, la Chambre des députés avait -sauvé le principe de la liberté, et pour les hommes sages c'était -assez, car pour aller au delà il eût fallu faire essuyer à la royauté -un échec qui l'aurait singulièrement affaiblie, et qui de plus -l'aurait profondément irritée contre le nouveau régime. Politiquement, -cette conduite était évidemment la meilleure. - -[En marge: Attitude particulière de la Chambre des pairs, et à propos -de quelques-unes de ses manifestations.] - -La Chambre des pairs, de son côté, n'avait pas agi moins sagement que -la Chambre des députés. Elle avait profondément discuté la loi de la -presse, et ne l'avait admise qu'après en avoir retranché le préambule, -qui semblait considérer la censure comme un principe existant dans la -Charte. Elle avait adressé surtout au ministre de l'intérieur une -excellente réponse, à l'occasion du rapport présenté aux deux Chambres -sur l'état de la France. Napoléon, comme on s'en souvient, faisait -chaque année présenter au Corps législatif un exposé de la situation -de l'Empire, pour en constater les progrès successifs. Le gouvernement -crut devoir suivre cet exemple, et profiter de l'occasion pour faire -bien ressortir l'état de désolation où l'Empire et la Révolution -laissaient la France. L'exposé du ministre de l'intérieur -n'envisageant la France que d'un seul point de vue, n'était vrai que -dans le tableau des misères produites par la guerre. La Chambre des -députés répondit par un simple remercîment à la production de cette -pièce, mais la Chambre des pairs, remplie aux deux tiers des membres -du Sénat, ne voulut livrer ni la Révolution, ni même l'Empire, à cet -excès d'injustice. Elle fit une réponse motivée, dans laquelle elle -rappela les immenses bienfaits que la France devait à l'application -des principes de 1789, à l'abolition des jurandes et de toutes les -entraves qui jadis gênaient l'industrie dans l'intérieur du -territoire, à la division de la propriété territoriale, à -l'augmentation du nombre des propriétaires fonciers, à la mise en -valeur d'une grande partie du sol, à l'établissement et au -perfectionnement des manufactures, et après avoir rappelé ces -bienfaits si divers, elle ajouta qu'elle y voyait, ainsi que dans la -paix et la liberté dues aux Bourbons, des motifs d'espérer un prompt -rétablissement de la prospérité publique. La réponse, sans cesser -d'être respectueuse, était digne, vraie, et pleine d'à-propos. - -[En marge: Effet produit sur le Roi et les princes par l'esprit que -manifestent les Chambres.] - -[En marge: Le Roi demeure assez tranquille, tout en partageant -certaines vues de l'émigration.] - -[En marge: Élargissement par l'influence du Roi de MM. Dard et -Falconnet.] - -[En marge: Agitation continuelle de M. le comte d'Artois.] - -[En marge: Ce prince se rend importun au Roi.] - -[En marge: Réserve de M. le duc d'Angoulême.] - -[En marge: Emportements de M. le duc de Berry.] - -Les deux Chambres, sans répondre à la vivacité des sentiments du parti -libéral, méritaient donc la confiance des hommes éclairés, -commençaient à l'obtenir, et acquéraient peu à peu, nous le répétons, -la force de contenir et de soutenir le gouvernement, ce qui était pour -lui également désirable. Malheureusement la contradiction que -rencontrait le gouvernement, sans l'avoir encore irrité contre le -régime constitutionnel, n'avait guère amélioré ses penchants. Le Roi -était à peu près le même, c'est-à-dire tranquille, envisageant les -questions avec calme, et assez enclin à laisser faire ses ministres -quand il ne s'agissait pas du principe de son autorité ou de -quelques-uns des intérêts essentiels de l'émigration. Ces intérêts en -effet lui tenaient fort à coeur. Ainsi, relativement aux biens -nationaux, il se faisait une vraie violence, et, s'il l'avait pu, il -les aurait rendus aux anciens propriétaires. Il avait notamment fort -désapprouvé l'arrestation de MM. Dard et Falconnet, auteurs des deux -brochures dirigées contre l'irrévocabilité des ventes nationales. -Après une courte instruction ces deux avocats avaient été élargis, aux -grands applaudissements de la haute émigration, qui les avait visités, -comblés de soins pendant leur courte captivité, et qui continua de -remplir leur maison après leur sortie de prison. Le Roi prit aussi -fait et cause pour ses gardes du corps dans leurs querelles avec la -garde nationale et avec l'armée, et manifesta l'intention de les -soutenir à tout prix. Ses ministres sans le contredire se bornèrent à -essayer de prévenir de nouvelles collisions, ou d'en corriger l'effet -quand ils n'avaient pu les prévenir. Sauf ces exceptions, le Roi -laissait ses ministres suivre le courant, à quoi ils n'étaient que -trop enclins. Quant à M. le comte d'Artois revenu de Saint-Cloud à -Paris, à la suite d'une absence motivée par sa santé et par sa -mauvaise humeur, il se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, -écoutait les solliciteurs de province qui venaient demander des places -en alléguant leur royalisme, leur faisait des promesses qu'il ne -pouvait tenir, et abondait dans le sens de leurs passions extrêmes, ce -qui le rendait de plus en plus l'objet des espérances et de l'amour de -la faction dite _ultra-royaliste_. Il avait, par curiosité, par goût -de se mêler du gouvernement, par la méfiance propre aux esprits -faibles, laissé s'établir autour de lui une police composée des -intrigants de tous les régimes, usés au service des polices -antérieures, et cherchant, auprès de ce qu'on appelait alors le -_pavillon Marsan_ (celui que le prince occupait dans le palais des -Tuileries), un emploi qui leur était refusé à la direction générale de -la police. Ce prince était charmé de recueillir ainsi des bruits ou -piquants ou inquiétants, de les apporter au Roi, de pouvoir lui -montrer qu'on le servait mal, ou qu'il ne savait pas se faire servir, -et que tandis qu'il lisait ses auteurs classiques, la monarchie était -minée, et menacée de nouvelles catastrophes. Louis XVIII, éclairé par -M. Beugnot, qui s'appliquait à lui prouver le peu de fondement des -informations de Monsieur, avait plusieurs fois enjoint à son frère de -renoncer à ces commérages, et de le laisser vivre en paix. Monsieur -n'en tenait compte, et continuait ce manège, se contentant seulement -d'en parler moins souvent au Roi. Des deux fils de Monsieur, l'un, le -duc d'Angoulême, peu spirituel mais sage et modeste, comme nous -l'avons déjà dit, ne cherchait à se donner que le rôle qu'on lui -accordait, et voyageait en ce moment dans l'Ouest pour y faire -respecter l'autorité royale un peu plus qu'elle ne l'était; l'autre, -M. le duc de Berry, ne manquant pas d'esprit, mais emporté au delà de -toutes les bornes, avait d'abord réussi auprès des troupes dont il -s'occupait assidûment, mais commençait à les blesser par une violence -qu'il avait contenue au début, et qu'il contenait beaucoup moins, à -mesure que le naturel revenait, et que se révélait chaque jour -davantage la difficulté de rattacher l'armée aux Bourbons. Ainsi, -malgré d'assez grandes différences entre eux, ces trois princes -partageaient beaucoup trop les penchants de leurs amis pour résister à -leur influence, et se garantir de leurs fautes. À chaque instant -quelque nouvelle manifestation de leur part venait ajouter aux -incidents dont la malveillance des partis cherchait à profiter. - -[En marge: Procession le 15 août, pour rappeler et confirmer le voeu -de Louis XIII.] - -Le 15 août était le jour où sous l'Empire on célébrait la -Saint-Napoléon. Il aurait fallu n'y pas prendre garde, et s'appliquer -à laisser oublier cette journée. La famille royale voulut, au -contraire, qu'elle continuât d'être une fête, mais en devenant une -fête royaliste. C'était le jour où Louis XIII, en reconnaissance de la -grossesse d'Anne d'Autriche, avait par un voeu solennel placé la -France sous la protection de la Vierge. Quelque respectable que fût ce -souvenir historique, il fallait bien consulter les circonstances avant -de céder au plaisir de le réveiller. On n'en fit rien, et on ordonna -une procession solennelle dans toute la France pour rappeler et -confirmer le voeu de Louis XIII. Les princes à Paris la suivirent à -pied, le cierge à la main, et ce spectacle ne produisit pas un effet -heureux sur les esprits qu'offusquait le zèle religieux des Bourbons. -Les officiers à la demi-solde, toujours très-nombreux dans la -capitale, se raillèrent fort de ces princes si dévots, et les soldats -achetèrent de la chandelle pour célébrer la Saint-Napoléon en -illuminant leurs casernes. On eut même la plus grande peine pour faire -éteindre dans la soirée cette illumination séditieuse. - -[En marge: Fête offerte au Roi par la ville de Paris.] - -Le 29 août, une manifestation d'un autre genre produisit un effet non -moins fâcheux. Le Roi, invité par la ville de Paris à une fête -magnifique, alla dîner à l'hôtel de ville, ce qu'il n'avait pas encore -fait depuis son retour en France. D'abord il fallut apaiser une -querelle des gardes du corps et de la garde nationale. Les gardes du -corps voulaient occuper seuls les appartements intérieurs, et reléguer -la garde nationale au dehors. C'était une prétention inconvenante, car -la garde nationale n'était que la ville de Paris elle-même prenant les -armes pour rendre honneur au Roi, et à l'hôtel de ville elle était -chez elle. La reléguer à la porte du palais municipal, pendant que les -gardes du corps seraient dans l'intérieur, était un étrange oubli de -toutes les bienséances. La querelle s'échauffant, le Roi partagea le -différend, et il fut convenu que la garde nationale et les gardes du -corps se distribueraient par moitié les appartements intérieurs. - -[En marge: Fâcheux caractère de cette fête.] - -La fête commença par un dîner offert au Roi: un bal devait suivre. La -magnificence, le goût furent dignes et de la grande cité qui recevait -son roi, et de l'hôte auguste qui était reçu chez elle. Louis XVIII -assis à la table principale avec les princes de sa famille, y avait -admis trente-six dames par une sorte de dérogation à l'ancien usage. -Dans le nombre il avait compris les premières dames de l'ancienne -cour, méritant fort d'y être assurément, et trois ou quatre seulement -de la nouvelle noblesse. Cette circonstance du reste ne devait pas -être la plus remarquée. Le préfet, debout derrière le siége du Roi, -servait le monarque, la femme du préfet, dans la même attitude, -servait madame la duchesse d'Angoulême. Les membres du conseil -municipal remplissaient le même office auprès des princes. -Certainement on avait vu jadis des princes et même des rois servir des -empereurs; mais on peut dire, sans céder à de vulgaires préjugés -démocratiques, que le temps de ces spectacles était passé. Napoléon -avec tout le prestige de sa gloire et de sa puissance, n'avait pu en -corriger l'inconvenance, quand il avait voulu les renouveler, et il ne -l'avait d'ailleurs jamais essayé aussi complétement. Le lendemain de -la fête de l'hôtel de ville, les flatteurs de cette époque -s'exprimèrent avec un vif enthousiasme sur la magnificence et la -beauté morale des scènes de la veille. Ils parlèrent des fêtes de la -Révolution et de l'Empire avec un profond mépris, dirent que ni les -unes ni les autres n'avaient jamais rien offert de pareil à ce qu'on -venait de voir, qu'à l'autorité légitime seule, reconnue, acceptée par -tous, il était donné de présenter des spectacles semblables, et que -ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister en conserveraient un -souvenir ineffaçable. Ils débitèrent ainsi les banalités qu'on répète -à la suite de toutes les fêtes, et qui ne persuadent que les invités. -Sans doute, et très-heureusement, il n'est pas de nos jours impossible -à la royauté d'attirer encore le respect, mais c'est à la condition de -beaucoup de vertu, de simplicité, de sévérité de goût, et d'un respect -pour les hommes égal à celui qu'elle exige pour elle-même. - -[En marge: On rapproche la fête de l'hôtel de ville de certaines -scènes qui se passent en province, et dans lesquelles d'anciens -seigneurs montrent des prétentions ridicules.] - -[En marge: Faiblesse de l'administration.] - -[En marge: Incapacité administrative de M. de Montesquiou.] - -[En marge: Les préfets laissés sans direction.] - -[En marge: M. Beugnot dénonce l'état de la France au Roi, qui se borne -à rire avec lui des fautes des émigrés.] - -[En marge: Désir des princes de voyager, afin de _royaliser_ la -France.] - -Les peuples jugent par les yeux, et c'est dans les représentations -extérieures d'un gouvernement qu'ils vont chercher le plus souvent sa -signification morale. On s'obstina à voir dans le rôle que les -magistrats municipaux avaient accepté auprès du Roi, le rôle que -certains hommes auraient voulu imposer à la nation elle-même, et on -rattacha les scènes de l'hôtel de ville aux extravagances que quelques -anciens seigneurs venaient de se permettre en Normandie, en Bretagne, -en Languedoc, en Provence. Les uns avaient voulu que dans leurs -églises de village on leur présentât l'encens, d'autres que le pain -bénit leur fût offert avant de l'être aux autorités municipales, et -ils avaient provoqué des conflits ridicules, recueillis avec -empressement par les journaux, et même dénoncés aux Chambres. Du reste -ce n'étaient là que des incidents qui auraient eu peu d'importance, si -on avait possédé un gouvernement ferme, rigoureusement légal, -conséquent avec les institutions qu'il avait données, et animé de -l'esprit qui se manifestait dans les Chambres. Malheureusement ce -gouvernement ne pouvait se trouver dans un ministère sans unité, sans -chef, sans esprit de conduite et sans influence. Celui des ministres -qui avait avec le pays les relations les plus directes, le ministre de -l'intérieur, M. de Montesquiou, aimable quand il n'était pas trop -suffisant, raisonnable pour un homme de son origine et de son parti, -parlant avec aisance et succès aux Chambres, était néanmoins le plus -incapable des administrateurs, parce qu'il n'avait ni fermeté, ni -application au travail. Après avoir rappelé les commissaires -extraordinaires, il avait laissé une grande partie des préfets -impériaux en place, sans s'expliquer à leur égard, sans leur faire -savoir s'ils seraient maintenus ou congédiés. Qu'on laissât à leur -poste les fonctionnaires spéciaux, tels que les agents des finances, -des ponts et chaussées, de la guerre, de la marine, rien de mieux, car -on n'aurait pas eu de quoi les remplacer. Mais quant aux préfets, -personnages tout politiques, devant représenter exactement l'esprit et -les sentiments du nouveau gouvernement, les conserver était difficile, -et assez dangereux. Pourtant, faute de sujets capables, car le parti -royaliste éloigné depuis longtemps des affaires en fournissait peu -alors, M. de Montesquiou avait été obligé de laisser en fonctions un -grand nombre des préfets de l'Empire. Il aurait dû au moins les -changer de département, ce qui leur aurait donné une sorte d'origine -royale, et leur aurait épargné le désagrément de se contredire sous -les yeux de leurs administrés. Il n'en avait rien fait, et s'était -contenté dans les départements où il y avait quelques anciens nobles, -réputés capables d'exercer une fonction publique, de les nommer -préfets ou sous-préfets, et il avait livré les uns et les autres à -leur propre inspiration, sans s'expliquer, nous le répétons, sur le -sort réservé aux préfets de l'Empire. Il en résultait que les préfets -royalistes se livraient à leurs passions, et que les préfets impériaux -conservés étaient d'une faiblesse extrême, de peur de s'attirer la -colère des royalistes. Ainsi les uns faisaient hardiment le mal, les -autres le laissaient faire complaisamment, et souffraient qu'on dît -publiquement que la Charte était un expédient momentané, que les -Bourbons une fois raffermis compléteraient la restauration en -rétablissant la dîme, en rendant les biens de l'Église et des -émigrés, etc... Pour prévenir de telles fautes il aurait fallu lire -soi-même une correspondance nombreuse, y répondre immédiatement, -commander, agir en un mot, toutes choses dont M. de Montesquiou était -incapable. À peine s'apercevait-il des accidents les plus graves, -lorsqu'il en était résulté un scandale comme celui de l'évêque de la -Rochelle, et alors il intervenait par une lettre froide et inefficace. -L'homme d'esprit qui dirigeait la police, M. Beugnot, avait -parfaitement entrevu cet état de choses, et avait envoyé dans les -départements des agents intelligents et éclairés qui lui avaient -adressé une suite de rapports extrêmement instructifs, et révélant -l'étrange situation de la France à cette époque. Les communiquer à -Louis XVIII était chose fort délicate, car c'était lui dénoncer comme -insensés, et quelquefois comme très-coupables, ses amis les plus -zélés. M. Beugnot, lorsque parmi ces rapports il y en avait de -piquants et de capables d'amuser un roi railleur, profitait de -l'occasion pour les mettre sous ses yeux. Louis XVIII les lisait, puis -les rendait à M. Beugnot, et se bornait à rire avec lui de ce qu'il -appelait les amis de son frère. Les choses n'allaient pas plus loin, -et c'était là tout le gouvernement. Cependant comme on sentait -confusément la faiblesse de l'administration, les princes s'étaient -persuadé qu'ils devaient se montrer, que leur présence rallierait et -subjuguerait tous les coeurs, et répandrait partout la flamme du -royalisme. Ils se trompaient étrangement, et ne voyaient pas qu'au -lieu de diminuer le mal, ils allaient l'accroître. Bien gouverner -alors c'eût été contenir les passions de ses amis, et envoyer des -princes dans les provinces, c'était au contraire exalter ces passions -au plus haut point, et recueillir pour unique bien quelques -manifestations de royalisme, aussi vaines que le sont ordinairement -les acclamations des peuples, qui crient toujours quand on les émeut, -oublient le lendemain le cri de la veille, pour en pousser un tout -contraire le surlendemain, si on les émeut dans un sens différent. - -[En marge: M. le duc d'Angoulême envoyé dans l'Ouest.] - -Le pays le plus agité, l'Ouest, fut celui où l'on songea d'abord à -envoyer l'un des princes. On choisit, et on fit bien, M. le duc -d'Angoulême. Il employa les mois de juillet et d'août à ce voyage. Il -fut décidé qu'en septembre et octobre M. le comte d'Artois visiterait -la Champagne et la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné, -la Franche-Comté, et que dans le même temps M. le duc de Berry -parcourrait les provinces frontières, où les militaires se trouvaient -en grand nombre. - -[En marge: État des provinces de l'Ouest.] - -[En marge: Bonne volonté et sages discours de M. le duc d'Angoulême.] - -Les provinces de l'Ouest, c'est-à-dire la basse Normandie, la -Bretagne, la Vendée, avaient déplu à Louis XVIII, parce qu'elles ne -semblaient pas tenir compte de lui, et qu'elles parlaient beaucoup -plus de M. de la Rochejacquelein, par exemple, et de quelques autres -chefs royalistes, que du Roi lui-même. Les insurgés de ces provinces, -comme nous l'avons dit, s'étaient réunis, armés aux dépens des bleus -dont ils avaient pris les fusils, avaient rappelé leurs anciens chefs, -en avaient choisi de nouveaux quand les anciens étaient morts, et -suivaient leurs instructions beaucoup plus que celles du gouvernement. -Le duc d'Angoulême fut chargé de leur faire entendre qu'il y avait un -roi, qu'il n'y en avait qu'un, et que c'était celui-là dont il fallait -reconnaître et respecter l'autorité. Pour ne pas trop afficher -l'intention d'un voyage dans les pays autrefois insurgés, ce prince -annonça qu'il allait visiter le littoral de la Manche, c'est-à-dire -Brest, Nantes, la Rochelle, etc. Aussi laissa-t-il à gauche la contrée -des chouans, et alla-t-il directement par la basse Normandie à Rennes -et Brest. Il fût accueilli avec un empressement et des démonstrations -bien naturels dans des provinces où sa présence rappelait le souvenir -de tant de souffrances endurées pour la cause des Bourbons, et où il y -avait une foule de vieillards qui ne pouvaient se les rappeler que les -yeux pleins de larmes. Il trouva les royalistes soit anciens, soit -nouveaux, parlant de la Charte très-légèrement, considérant le -maintien des ventes nationales comme un acte de prudence tout -momentané, considérant le Concordat comme une autre espèce de Charte -tombée avec Bonaparte. Il trouva le peuple porté à voir dans les -impôts un reste de la tyrannie impériale dont il fallait promptement -se débarrasser, et bien décidé à ne pas souffrir la sortie des grains -quoique décrétée par les royalistes, les acquéreurs de biens nationaux -alarmés et prêts à s'unir pour se défendre, la magistrature défiante -et attendant avec anxiété la nouvelle investiture qu'on lui -promettait, enfin l'armée triste, hostile et à peine respectueuse. Le -prince n'avait pas assez de pénétration pour apprécier la portée de -cet état de choses, mais il avait assez de sens et de droiture pour -le juger contraire au bon ordre, contraire surtout aux promesses du -Roi qui, selon lui, devaient être loyalement remplies, et il tint un -excellent langage, excepté au sujet des affaires religieuses sur -lesquelles la dynastie tout entière avait les plus dangereuses -opinions. Il s'attacha partout à persuader qu'il n'y avait pas deux -rois, l'un au pavillon de Flore, appelé Louis XVIII, ancien jacobin, -disaient les gens de province, très-rusé, promettant pour ne pas -tenir, et l'autre, le comte d'Artois, résidant au pavillon Marsan, -ayant seul dans le coeur les vrais sentiments d'un bon royaliste; le -premier représenté par les préfets, auxquels il ne fallait ni obéir ni -croire, le second représenté par quelques chefs de chouans, qu'il -fallait exclusivement écouter et suivre. Il leur déclara qu'il n'y -avait qu'un roi, qu'on devait exécuter ses ordres, payer les impôts, -permettre aux grains de sortir, ne pas inquiéter les acquéreurs de -biens nationaux, en un mot vivre paisibles, jouir du repos public et -en laisser jouir les autres. Il parla moins sagement aux prêtres, dont -il parut partager les erreurs, excepté toutefois à l'égard de la dîme -et des biens d'Église. Il donna force tant qu'il put aux autorités -régulières, enthousiasma la masse du peuple par sa qualité seule de -Bourbon, satisfit les honnêtes gens par sa modération et sa droiture, -mais malheureusement ne séduisit personne, et après avoir traversé -Laval, Rennes, Brest, Lorient, laissa le pays presque aussi troublé -qu'il l'avait trouvé, parce que si ses discours étaient bons, sa -présence néanmoins causait une vive émotion, et que dans le moment -toute émotion était un mal, vu qu'elle réveillait les passions qu'il -aurait fallu éteindre. - -[En marge: M. le duc d'Angoulême à Nantes.] - -[En marge: Esprit de cette grande ville.] - -Nantes était un point important à visiter. On voyait là une très-riche -bourgeoisie commerçante, aimant les principes de la Révolution, -détestant ses excès dont elle avait eu sous les yeux de cruels -exemples, mais haïssant tout autant l'insurrection vendéenne, et -mécontente de l'arrogance de la noblesse des deux rives de la Loire. -Elle avait pour le régime impérial, sous lequel elle avait été privée -de tout commerce, une aversion qui l'avait naturellement portée vers -les Bourbons arrivant avec la paix et la Charte. Mais d'une part les -extravagances de l'émigration et des prêtres, de l'autre la peine -qu'elle avait à rétablir le négoce, l'avaient indisposée. Elle -regrettait amèrement l'île de France, imputait aux Anglais les calculs -les plus pervers, et en voulait au gouvernement de sa partialité pour -l'Angleterre. Nos colonies, sur lesquelles Nantes avait beaucoup -compté, venaient d'être encombrées par le pavillon britannique de -produits de l'Europe, et il n'y avait pas quant à présent grand trafic -à espérer avec elles. Par tous ces motifs les Nantais étaient des -royalistes sincères, mais déjà un peu déçus dans leurs espérances, et -parfaitement constitutionnels. Les Vendéens ayant annoncé qu'ils -mettraient sur la rive gauche de la Loire un poteau portant: _Ici -commence la Vendée_, ils avaient déclaré qu'ils en mettraient un aux -portes de Nantes avec ces mots: _Ici échoua la Vendée_. - -[En marge: M. le duc d'Angoulême dans le Bocage.] - -[En marge: Simplicité et honnêteté de cette partie de la Vendée.] - -[En marge: Faute de M. le duc d'Angoulême à l'égard de l'évêque de la -Rochelle.] - -Le duc d'Angoulême fut fort bien accueilli par les Nantais, leur tint -un langage modéré qui leur plut, et les ramena à de meilleures -dispositions. En quittant Nantes il entra en pleine Vendée, et se -rendit d'abord à Beaupréau. Il était là dans le Bocage, dans ce pays -coupé, presque inaccessible, où des nobles vivant patriarcalement avec -leurs paysans les avaient jadis conduits au feu contre les armées de -la République. Il y avait dans ces campagnes beaucoup de foi, de -simplicité, et très-peu de cet esprit d'intrigue et de brigandage qui -avait signalé la chouannerie. Les paysans du Bocage étaient assez -tranquilles, sous la direction de leurs seigneurs qui leur disaient -d'attendre ce que le Roi ordonnerait, et d'y obéir. Leur seule -insubordination consistait à payer lentement les impôts, dans -l'espérance de les voir abolis. Il en vint cinq à six mille à -Beaupréau, avec leurs seigneurs et leurs bannières blanches, vivement -émus en présence du prince, comme ils devaient l'être en se rappelant -tant de luttes, tant de douleurs et de ruines supportées pour la cause -royale. Leur langage ne fut point inconvenant; d'ailleurs ils avaient -le sentiment des améliorations obtenues depuis 1789, et peu de goût au -rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Dans ce centre du -Bocage il y eut beaucoup de scènes touchantes et presque aucune de -regrettable. À Bourbon-Vendée le prince trouva l'esprit moins simple -et moins innocent des gens du Marais. Dans cette région moins agricole -et un peu plus commerçante, on aimait le mouvement, on cherchait -l'importance, on pratiquait la contrebande, on échappait volontiers à -l'impôt, et on manifestait des passions assez turbulentes. Le clergé -surtout s'y montrait dépourvu de toute raison. Le prince y redit à -ceux qui vinrent l'entendre ce qu'il avait dit partout, et ce ne fut -pas sans quelque effet. Il se rendit ensuite à la Rochelle, où il -aurait dépendu de lui de faire beaucoup de bien en accueillant -l'évêque titulaire, contre lequel le clergé local était en révolte au -profit de l'ancien évêque non démissionnaire. Malheureusement M. le -duc d'Angoulême, qui était le plus dévot des princes de sa famille, -refusa de recevoir l'évêque titulaire, et donna ainsi un démenti des -plus déplorables à la lettre de M. de Montesquiou. La petite Église -fut transportée de joie, et en devint plus arrogante que jamais, car -on ne pouvait rien faire de plus significatif pour elle que de refuser -de voir le prélat en fonction, pour lequel cependant le gouvernement -venait de demander l'obéissance. C'était déclarer par la bouche du -prince que le gouvernement officiel était une illusion dont il ne -fallait pas être dupe. - -[En marge: M. le duc d'Angoulême à Bordeaux.] - -[En marge: Déceptions dont se plaint cette grande ville, et efforts de -M. le duc d'Angoulême pour ramener le contentement dans les esprits.] - -À Bordeaux, le prince se trouvait pour ainsi dire dans sa capitale. -C'était là qu'avait paru le premier des Bourbons, et ce Bourbon -c'était lui. Mais là, comme ailleurs, on n'en était plus à la joie et -aux flatteuses espérances des premiers jours. Après avoir considéré -les Anglais comme des libérateurs, et aussi comme de riches -consommateurs, car ils avaient bu et emporté beaucoup de vins, on en -était venu à une véritable exaspération contre eux, depuis la perte de -l'île de France, et depuis ce qu'on avait appris de l'état de nos -colonies, remplies à l'avance de marchandises britanniques. En outre -les Bordelais étaient mécontents de quelques saillies imprudentes de -la noblesse de Guyenne, et en particulier du maintien obstiné des -droits réunis. La haine des Anglais, le mécontentement inspiré par la -noblesse, l'irritation contre les droits réunis, étaient donc les -trois sentiments à combattre et à modérer chez les Bordelais. Le duc -d'Angoulême s'y appliqua de son mieux, soutint, ce qui était vrai, que -les Anglais s'étaient conduits en vainqueurs peu généreux sans doute, -mais qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher la renaissance du -commerce français, et qu'avec un peu de temps et de travail on le -verrait refleurir. Il traita la riche bourgeoisie avec distinction, et -enfin insista sur la nécessité absolue des impôts indirects, le budget -de l'État ne pouvant pas s'en passer. Il exerça sous ce rapport une -influence assez heureuse sur la partie éclairée du commerce bordelais. - -De Bordeaux, le prince se rendit à Mont-de-Marsan, Bayonne, Pau, -Toulouse, Limoges, tenant à tout le monde des discours assez sages, -répandant çà et là quelques avis utiles, mais remuant, sans le -vouloir, les passions royalistes plus qu'il ne convenait à l'intérêt -de la France et de sa famille. Il opéra son retour vers Paris par -Angers et le Mans. - -[En marge: Retour par l'Anjou et le Mans.] - -[En marge: Scènes à Angers.] - -[En marge: Fermeté de M. le duc d'Angoulême.] - -Angers était une des villes les plus agitées de l'Ouest, et l'une des -plus importantes. La bourgeoisie et la noblesse y étaient fort -divisées sur tous les sujets qui partageaient les hommes en ce -temps-là. En général, la bourgeoisie composait l'infanterie de la -garde nationale, et la noblesse en composait la cavalerie, parce que -celle-ci étant plus riche pouvait entretenir des chevaux. La cavalerie -s'était donné un habit particulier, qu'on appelait l'habit vendéen, -et que, malgré des ordres réitérés de Paris, elle n'avait pas voulu -abandonner. De plus, elle affichait l'intention d'entourer -exclusivement le prince, et de former sa garde personnelle. Cette -prétention s'était manifestée en plus d'un endroit, et au Mans -notamment, au centre du pays des anciens chouans. Il s'était même -révélé parmi ces derniers une prétention bien autrement grave, c'était -de se réunir au nombre de vingt mille, avec leurs chefs et leurs -bannières, et d'accompagner ainsi le duc d'Angoulême pendant son -séjour dans la province. Il y avait plus d'un mois que les deux -préfets d'Angers et du Mans étaient à l'oeuvre pour empêcher des -manifestations de ce genre, et ils n'avaient pu y réussir. Pourtant, à -l'approche de M. le duc d'Angoulême, et grâce à plusieurs -recommandations émanées de lui, ils parvinrent à faire entendre raison -aux têtes folles, et particulièrement à Angers la garde à cheval -promit de s'abstenir de toute prétention inconvenante, et de son côté -la garde nationale à pied fit la même promesse. Malgré ces assurances -de tranquillité, le prince étant arrivé aux portes d'Angers, et toutes -les autorités étant allées avec les troupes à sa rencontre, une -compagnie de la garde nationale à pied, qui se défiait des prétentions -de la cavalerie, coupa le cortége, et environna M. le duc d'Angoulême -qu'elle plaça dans une espèce de carré. Ni le prince ni l'autorité -militaire n'osèrent sévir sur l'heure même, car le sentiment public -était avec les infracteurs à la règle, et il fallut entrer dans la -ville escorté de la sorte. Une fois à Angers, M. le duc d'Angoulême -voulut faire acte d'autorité envers l'un et l'autre parti; il prononça -la dissolution de la compagnie d'infanterie qui avait troublé -l'ordonnance de la fête, mais rétablit la balance par une vive -remontrance adressée à l'un des principaux personnages de la noblesse. -«C'est vous, monsieur, lui dit-il, qui voulez être ici plus roi que le -Roi, qui voulez qu'on vous présente les armes, qu'on vous obéisse, -qu'on n'obéisse pas aux autorités, et qui troublez par vos prétentions -un pays où vous devriez donner l'exemple de l'union des esprits et de -la soumission aux lois? Des royalistes tels que vous sont plus -dangereux que les ennemis les plus redoutables; retirez-vous.»--Cette -scène, devenue bientôt le sujet des entretiens de la ville, charma la -bourgeoisie, et aurait produit le plus grand bien si elle avait pu -être connue de la France entière. Mais on défendit aux journaux de la -publier. Le prince pardonna ensuite à la compagnie de la garde -nationale qui avait été dissoute, permit de la reformer, et laissa les -gens sages d'Angers parfaitement contents de lui. - -[En marge: Fin du voyage de M. le duc d'Angoulême, lequel a été un -mélange de bien et de mal.] - -Au Mans, on était parvenu à faire entendre raison aux chefs des -chouans, et ce qui avait contribué à les rendre plus dociles, c'est -qu'ils avaient moins retrouvé de leurs anciens soldats qu'ils ne -l'espéraient d'abord, et que parmi les nouveaux très-peu étaient -capables de faire quinze ou vingt lieues à leurs frais, pour prendre -part à une démonstration politique. Le prince fut donc délivré de ce -souci. Il n'en vit pas moins beaucoup de royalistes ardents, beaucoup -de vieux soldats de la guerre civile qui lui exprimèrent des -sentiments très-peu modérés, sans se livrer toutefois à aucune -démonstration fâcheuse. Il rentra à Paris au milieu d'août, ayant eu -la volonté de faire le bien, mais plus souvent le triste destin de -faire le mal, en agitant sans le vouloir des pays qu'il aurait fallu -calmer. - -[En marge: Voyage de M. le comte d'Artois.] - -[En marge: Sa conduite en Champagne, et ses promesses de soulagement -aux populations ruinées par la guerre.] - -Immédiatement après le retour du duc d'Angoulême, M. le comte d'Artois -partit pour la Champagne et la Bourgogne. Il était autorisé à beaucoup -promettre en fait de faveurs administratives, et à ne rien refuser en -fait de distinctions honorifiques, la mesure en ce genre ne dépendant -ni du budget ni de la tyrannie des règles. Il avait pour le grand -nombre la décoration du Lis, pour les militaires et les magistrats la -croix de la Légion d'honneur, pour les royalistes de choix la croix de -Saint-Louis, et il n'était pas homme à fermer la main que le Roi lui -avait permis d'ouvrir. Il visita premièrement les bords de la Seine et -de l'Aube, et en particulier les villes de Nogent, de Méry, -d'Arcis-sur-Aube, de Brienne, de Bar-sur-Aube, de Troyes, où la guerre -avait laissé d'affreuses traces. Il trouva une partie de la population -plongée dans la misère, et vivant au milieu des ruines. Il était -compatissant et démonstratif; il fut touché des maux dont il était -témoin, le laissa voir, et sut plaire par les marques d'une vive -sympathie. Sur toute sa route il s'apitoya avec ceux qui souffraient, -pleura même avec eux, les appela tour à tour ses amis, ses enfants, et -leur promit de faire connaître au Roi leurs infortunes, comme si le -Roi avait eu le moyen de les réparer toutes. Le ministre des finances -avait eu soin de prendre ses précautions contre les prodigalités du -prince, et fait poser en principe que l'État ne pouvait rien pour les -contrées ravagées par la guerre, que tout au plus pourrait-il accorder -quelques dégrèvements d'impôts, mais seulement dans le cas d'une -impossibilité de recouvrement bien démontrée. Aussi Monsieur promit-il -à tous les habitants de solliciter des exemptions d'impôts, même des -prêts d'argent, et en attendant, il les autorisa à couper 120,000 -arbres dans les forêts de l'État pour les aider à reconstruire leurs -maisons. À ce secours, qui était juste et de quelque importance, il -ajouta des aumônes aussi abondantes que le permettait la liste civile, -déjà fort obérée par les secours accordés aux émigrés, et y ajouta des -décorations du Lis par cinq et six cents à la fois, relevées çà et là -de quelques croix de la Légion d'honneur ou de Saint-Louis. Il quitta -ces populations en leur laissant pour principal adoucissement de leurs -maux l'émotion d'une visite princière, et de plus l'espérance, qui, -fondée ou non, console toujours les hommes. - -[Date en marge: Sept. 1814.] - -[En marge: M. le comte d'Artois à Dijon.] - -[En marge: Prétentions de la noblesse bourguignonne.] - -[En marge: L'état des choses fort empiré en Bourgogne par la présence -de M. le comte d'Artois.] - -Après cette visite aux provinces maltraitées par la guerre, le comte -d'Artois se rendit de Troyes à Dijon. Dijon était une ancienne ville -de parlement; il s'y trouvait une vieille noblesse de robe, jadis -instruite, maintenant prétentieuse, et n'admettant d'autre liberté que -celle des _remontrances_. Elle était par conséquent imbue du plus -mauvais esprit, et encouragée dans ses dangereux sentiments par un -préfet qui les partageait. Elle traitait fort mal l'évêque, qui devait -son élévation au Concordat, et qu'on accusait de ménager les -assermentés, parce qu'il avait été assermenté lui-même. Elle publiait -avec beaucoup de suffisance qu'on aurait pu arranger les choses -autrement que ne l'avait fait Louis XVIII, que la Charte était une -oeuvre détestable, que du reste il était temps encore de réparer les -fautes commises, en agissant autrement dès que l'occasion serait -favorable. Aussi, tandis qu'en Champagne tout était dans un certain -calme, altéré seulement par le sentiment des souffrances de la guerre, -en Bourgogne au contraire les esprits étaient extrêmement agités, une -partie des habitants rêvant un retour au passé qui alarmait -profondément l'autre partie. Naturellement, Monsieur fut accueilli -avec transport par les royalistes dont il partageait notoirement les -opinions, et avec son ordinaire facilité d'humeur, il ne contesta rien -de ce qu'on lui disait, adhéra à tout ce qu'il entendit, se borna à -conseiller la patience, et, quant à la manifestation qui devait être -la plus significative, ne manqua pas de la faire aussi fâcheuse que -possible, car il refusa de recevoir l'évêque, ce qui produisit dans -toute la contrée une impression des plus vives, et propagea rapidement -les divisions qui commençaient à troubler le clergé. - -[En marge: Situation de la ville de Lyon.] - -Monsieur avait trouvé la situation mauvaise à Dijon, la laissa pire, -et se rendit à Lyon. Cette grande ville, alors la plus importante du -royaume après Paris, n'était pas une de celles où la situation était -le moins compliquée. À côté d'anciens royalistes pleins du souvenir du -siége de 1793, détestant la Révolution et ses oeuvres, et réunis avec -exaltation sous leur ancien commandant M. de Précy, on voyait une -riche classe de commerçants et de manufacturiers, étrangers par leur -âge aux souvenirs de 1793, très-sensibles à tout ce que Napoléon avait -fait pour réparer les malheurs de leur ville, et surtout pour -favoriser leur commerce, qui avait reçu sous son règne une immense -extension. La guerre maritime qui avait ruiné Nantes, Bordeaux, -Marseille, avait au contraire enrichi Lyon. Cette ville, située sur la -Saône et le Rhône, au noeud de toutes les communications fluviales -avec l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, était devenue le -centre d'affaires le plus actif et le plus vaste. La possession de -l'Italie, la faculté d'en tirer les soies brutes à bas prix, la -facilité de porter de riches étoffes à tout le continent, des -commandes considérables pour les palais impériaux, étaient des -avantages que Lyon avait fort appréciés, et qui diminuaient à vue -d'oeil depuis que les mers étaient ouvertes, que la navigation -fluviale perdait ce que gagnait la navigation maritime, et que les -Anglais, aussi maîtres que les Autrichiens en Italie, faisaient -renchérir les soies brutes en les achetant pour les travailler -eux-mêmes. À ces déplaisirs il faut ajouter les exactions commises par -les Autrichiens, lesquelles retombaient fort injustement sur les -Bourbons, et on comprendra les motifs divers qui rendaient froide au -moins, sinon hostile à la cause royale, la classe des commerçants -lyonnais, de beaucoup la plus riche et la plus influente du pays. Le -peuple, imitant ces divisions, était partagé. Une portion peu -nombreuse mais ardente s'était jointe aux royalistes. Le reste suivait -en masse le parti contraire. Les royalistes se réunissaient dans un -café, signalé par la violence des discours qui s'y tenaient, et en -sortaient quelquefois pour aller provoquer leurs adversaires, -très-intimidés quoique les plus nombreux. Le maire, homme doux, -honorable, royaliste par sa naissance et ses relations, se laissait -aller au courant des passions lyonnaises, et s'était brouillé avec le -préfet, M. de Bondy, qui s'efforçait en vain de résister au désordre. -Ce préfet, animé du meilleur esprit, était réduit à lutter seul contre -les partis extrêmes, car il ne trouvait aucun appui ni auprès de M. de -Précy, chef de la garde nationale, ni auprès du maréchal Augereau, -commandant la division. Ce dernier méprisé des troupes et du gros de -la population pour n'avoir pas su défendre Lyon contre les -Autrichiens, méprisé aussi pour sa fameuse proclamation, était sans -influence, et incapable de réunir les autorités locales dans une -direction commune qui fût à la fois ferme et conciliatrice. - -[En marge: Accueil que M. le comte d'Artois reçoit à Lyon.] - -[En marge: Imprudences de M. le comte d'Artois.] - -C'est au milieu de ce foyer brûlant que le comte d'Artois vint jeter -de nouvelles matières incendiaires. Son arrivée excita en effet la -plus vive commotion. Le _précurseur de la légitimité_, comme on -l'appelait alors, le frère du Roi, et selon les purs royalistes le -vrai roi, devait naturellement être accueilli avec enthousiasme. Le -commandant de la garde nationale M. de Précy, le maire M. d'Albon, -entourés des hommes les plus ardents, allèrent le recevoir aux portes -de Lyon, et en sa présence firent le serment, au nom de la population -tout entière, d'appartenir pour toujours aux Bourbons. Les assistants -les plus proches confirmèrent par leurs acclamations cet engagement, -pris de la meilleure foi du monde. On fit ensuite traverser au prince -les principaux quartiers de la ville, et s'arrêtant sur chaque place, -les autorités municipales renouvelèrent à genoux le serment de -n'appartenir jamais à d'autre dynastie que celle des Bourbons. C'est -ainsi que le prince fut conduit au palais où il devait résider. Les -jours suivants on lui montra les établissements publics, on le mena -chez divers manufacturiers très-flattés de cette distinction, et -devenus pour le moment de bons royalistes, puis on lui fit voir les -traces du siége, dont Napoléon n'avait pas laissé exister un grand -nombre, et enfin on lui présenta tout ce qui restait dans la ville de -gens ayant assisté à ce siége mémorable, y ayant reçu quelque -blessure, ou souffert de quelque manière. M. de Précy fut leur -introducteur, et ce rôle ne convenait à personne autant qu'à lui. Le -prince embrassa ces braves gens avec sa cordialité ordinaire, donna -des croix de Saint-Louis à plusieurs d'entre eux, et puis posa la -première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la -résistance que la ville de Lyon avait opposée à la Convention -nationale en 1793. Jamais gouvernement n'avait autant promis -d'oublier, et jamais gouvernement n'avait montré autant de mémoire! -Monsieur était fait pour plaire, surtout à ceux qui partageaient son -avis, et après quelques jours passés à Lyon, il avait dans son parti -gagné tous les coeurs, et enflammé les passions qu'il aurait mieux -valu éteindre. Il n'avait été désobligeant ni pour le préfet ni pour -le maréchal Augereau, car il était incapable de froisser personne, -mais il ne leur avait donné aucune force. Il s'était au contraire -pleinement épanché avec le maire, avec M. de Précy, et quelques-uns de -leurs amis, leur disant à tous que sans doute on avait beaucoup -concédé à la Révolution, mais qu'il fallait avoir patience, qu'avec le -temps le Roi réparerait tout ce qui était réparable, et que pour le -moment on devait être prudent, afin de ne pas fournir des prétextes à -ses adversaires. Le prince était si peu prudent lui-même, que les -préfets des environs étant accourus pour le visiter à Lyon, il disait -à l'un d'eux, ancien serviteur de l'Empire et noble de naissance: Eh -bien, mon cher préfet, que croyez-vous qu'on doive faire à l'égard des -biens nationaux? Pensez-vous qu'on pourrait les rendre?--Le préfet -répondit que si on voulait provoquer immédiatement une révolution des -plus violentes, on n'avait qu'à laisser percer des pensées -pareilles.--Alors le prince, voyant qu'il avait mal choisi son -interlocuteur, se hâta de revenir sur ce qu'il avait dit, et de -l'expliquer de son mieux, mais on devine le langage qu'il devait tenir -à ceux qui partageaient ses opinions. - -[En marge: Il laisse Lyon dans un état d'exaltation extraordinaire.] - -Le comte d'Artois laissa la ville de Lyon dans un état d'exaltation -extraordinaire, et plus violemment divisée que jamais. À Valence, il -souffrit une manifestation qui produisit la plus fâcheuse impression. -On lui donnait un dîner servi sur plusieurs tables afin de suffire à -la foule des invités, parmi lesquels figuraient les membres du conseil -du département. L'un d'entre eux, homme riche et considéré, était -fils d'un habitant qui autrefois avait eu la faiblesse de signer une -des nombreuses adresses envoyées à la Convention après la mort de -Louis XVI. La malveillance locale avait eu soin de rechercher ce -souvenir, et d'en faire part à l'entourage de Monsieur. Quelques-uns -des officiers qui accompagnaient le prince, assis à la table où devait -prendre place le fils du signataire, se levèrent en le voyant -paraître, et se retirèrent avec affectation. Ce fut l'occasion d'une -rumeur fort vive, et qui en quelques heures remplit tout le pays. - -[En marge: Arrivée du prince à Marseille.] - -Le prince traversa Avignon où il se montra le même, et arriva enfin à -Marseille, où il était attendu avec la plus extrême impatience. - -[En marge: Souffrances de cette ville pendant l'Empire, et ce qu'elle -attendait de la restauration des Bourbons.] - -[En marge: Attachement des Marseillais pour la franchise de leur port; -conviction que cette franchise leur rendrait leur ancienne -prospérité.] - -Cette grande ville, jadis la reine de la Méditerranée, et qui l'est -devenue de nouveau, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle rêvait -alors, avait bien des raisons de haïr la Révolution et l'Empire, car -elle y avait perdu non-seulement sa prospérité, mais son pain. Pendant -vingt-cinq ans, elle avait vu plus de trois cents vaisseaux de -commerce amarrés sur ses quais, y pourrissant sans changer de -place[10], et à peine un bâtiment chargé de blé ou de sucre entrant de -temps en temps dans son port, quand par miracle l'ennemi ne l'avait -point capturé. Les Anglais étaient venus en saisir plusieurs aux -premières bouées, sous le feu même des forts. Cette ville infortunée -était tombée dans une affreuse détresse, et souffrait tellement -qu'elle se serait certainement révoltée, si un préfet énergique, le -comte Thibaudeau, ne l'avait contenue avec une main de fer. La seule -distraction offerte de temps en temps à sa misère, c'était l'abandon -aux flammes des marchandises anglaises qu'on avait saisies, et qu'on -brûlait sur une des principales places de la ville, sous les yeux d'un -peuple mourant de faim qui voyait détruire en quelques heures des -richesses dont il aurait pu vivre. Aussi le jour de la chute de -Napoléon et du retour des Bourbons avait-il été celui d'une joie -folle, d'une joie dont aucune description ne peut donner l'idée. Mais -les joies sont courtes, car elles ne consistent le plus souvent qu'à -se figurer des félicités impossibles. Bientôt en effet Marseille avait -vu disparaître l'île de France, avec laquelle ses négociants -entretenaient des relations nombreuses, et elle en avait conçu contre -les Anglais une colère furieuse, au point de pouvoir à peine supporter -leur présence dans son port. Elle avait trouvé les colonies qu'on nous -rendait encombrées de produits européens et vides de produits -coloniaux, toutes les relations commerciales changées, l'Espagne en -désordre, la Méditerranée aux mains des Anglais et des Grecs, son -port, autrefois _port franc_, enveloppé par les douanes impériales, -enfin les droits réunis auxquels elle imputait une partie de ses -souffrances, maintenus et confirmés. Aussi sa joie n'avait-elle pas -tardé à se refroidir, et elle cherchait avec amertume la cause de ses -déceptions. Marseille ne savait pas alors que bientôt une immense -industrie manufacturière développée autour de ses murs, qu'un nouvel -empire acquis à la France, celui de l'Algérie, qu'une renaissance -générale des pays méditerranéens, feraient d'elle la reine des mers -méridionales, reine bien plus riche qu'elle n'avait été jadis, et -comme tant d'autres, elle cherchait dans le passé, au lieu de la -chercher dans l'avenir, sa couronne perdue. Elle se figurait que son -ancienne prospérité avait tenu à la _franchise de son port_, franchise -qui consistait à recevoir sans essuyer de visite et sans payer de -droit les marchandises du monde entier, lesquelles ne subissaient -l'application des tarifs qu'à deux lieues de ses murs, comme si la -ligne de douanes reportée à une distance de deux lieues avait pu -changer son sort, et lui rendre des relations qu'elle n'avait plus! Un -entrepôt peut faciliter les relations commerciales, il ne les crée -pas. Hambourg, qui est l'une des plus importantes cités commerçantes -du globe, doit sa grandeur non pas à la franchise de son port, mais à -l'Elbe qui en fait la voie du commerce de l'Allemagne avec le reste du -monde. Pauvre émigrée que ses souvenirs rendaient folle, Marseille ne -respirait que pour obtenir ce qu'elle appelait le _port franc_, et se -figurait qu'à cette condition la restauration des Bourbons serait pour -elle le plus grand des bienfaits, un bienfait tel qu'elle l'avait -imaginé dans ses rêves. - - [Note 10: Né et élevé à Marseille, j'ai ce spectacle présent - encore à mes yeux, et il me semble voir cette suite de - vaisseaux immobiles, rangés sur plusieurs lignes, depuis ce - qu'on appelle la place de la Cannebière jusqu'au fort - Saint-Jean. Enfant alors, et conduit souvent sur ces quais, - j'avais pris l'habitude de remarquer ces bâtiments, je - savais leur nom, je me rappelais leur figure, comme les - maisons d'une rue qu'on est habitué à fréquenter, et jamais - je n'en ai vu un seul déplacé pendant les dernières années - de l'Empire. Aussi sa chute fut-elle l'occasion d'une joie - dont je n'ai jamais été témoin en aucun autre temps ni en - aucune autre circonstance.] - -[Date en marge: Octob. 1814.] - -[En marge: Joie des Marseillais à l'arrivée de Monsieur.] - -[En marge: Leur langage extravagant.] - -[En marge: M. le comte d'Artois promet tout ce qu'on lui demande.] - -[En marge: Fêtes splendides et bruyantes.] - -[En marge: Enthousiasme des Marseillais en apprenant que le Roi a -promis la _franchise du port_.] - -La venue de Monsieur lui rendit toutes les illusions des premiers -jours, et elle l'accueillit avec transport. Elle lui tint les plus -extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage. Elle lui dit -que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu, affranchi -de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que les -entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en empêcher, -c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever une -objection contre la franchise du port de Marseille. Le prince entendit -en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits réunis, et se -conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux Marseillais -qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement raison, et qu'il -croyait pouvoir leur promettre une satisfaction prochaine, mais qu'il -fallait un peu de patience, et laisser au Roi le temps d'accomplir le -bien. On était si heureux de le contempler, de lui serrer les mains, -qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles, et dans cette -favorable disposition on lui offrit des fêtes magnifiques. Chaque -ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de mieux. Marseille fit -voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est devenu depuis, y -donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une de ces journées -de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur une montagne qui -domine le port, éclater soudainement une sorte de volcan au moyen d'un -millier de tonneaux remplis de matières inflammables. Le maire dit au -comte d'Artois que ce qu'il avait sous les yeux n'était qu'une faible -image des sentiments brûlants des Marseillais, et on le conduisit -ensuite au principal théâtre de la ville. Là eut lieu une véritable -scène de délire. Monsieur avait écrit au Roi pour lui demander la -franchise du port, fort combattue dans le sein du Conseil royal, et le -Roi lui avait répondu qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la -main à ses ministres. Le prince, prenant pour fait ce qui était à -faire, annonça en plein théâtre la franchise du port comme chose -accordée, et alors le maire tombant à ses genoux, lui baisa les mains -au nom de toute la population marseillaise. Les spectateurs se -levèrent huit ou dix fois en poussant des cris de joie et de -reconnaissance. - -[En marge: Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.] - -Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le -prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais, -aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux -étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller -visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu -être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les -protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut -chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et -enfin gagna la Franche-Comté. - -[En marge: Sa présence à Besançon.] - -[En marge: L'archevêque Lecoz.] - -[En marge: Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.] - -À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus -sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés, -ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les -passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la -masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état -de choses. C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont -nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage -très-respectable mais très-obstiné, avait donné asile aux prêtres -assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun regret de -sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités -spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la -petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse -locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il -en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait -toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu, -jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti -disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait -pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire, -répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte -d'Artois. Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si -l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait -arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à -Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant -pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces -provocations. - -[En marge: Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace -de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.] - -Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée -qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet -imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations -officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du -Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la -lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle. -Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur tiendrait -une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives -démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la -cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa -visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le -préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit -officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses -adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce -qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir -prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins -extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin, -ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le -chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier, -partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques -a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui -témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais -épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant -entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher. -Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais -écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres -des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut -immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis, -derrière lesquels était rangée la population tout entière, -très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie -prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels -orages. - -[En marge: Tristes résultats du voyage de Monsieur.] - -Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers -Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas -blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis -par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par -centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les -pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le -duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route. -Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre. - -[En marge: Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces -frontières.] - -Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait -exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité -Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort, -et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué -à inspecter les troupes, à les faire manoeuvrer, à leur remettre les -nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni -trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant -des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait -point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais -soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des -militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à -lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour -vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre -les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était -livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis, -qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient un -aussi triste effet que les imprudences politiques et religieuses de -son père. - -[En marge: À quelles conditions les voyages des princes auraient pu -être utiles.] - -Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on -espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur -passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été -vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il -existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés, -animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la -fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement, -eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à -croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait -tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et -des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer -des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le -pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été -alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu, -n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses -ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et -ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur -conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre, -le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et -n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry, -assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour -caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en -faire respecter; des ministres sans chef, sans système, s'avançant ou -reculant tour à tour devant les Chambres, un seul excepté, tout cet -ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un parti au pouvoir, et -un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans les mains duquel on a -remis la foudre! - -[En marge: Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant -les mois de septembre et d'octobre.] - -[En marge: Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul -mal entendu d'économie.] - -La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de -septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses -mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient -eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une -résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre -de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait -chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux -millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple -avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et -indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à -Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des -invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité -une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui -étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs. -Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans -leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides, -la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas -douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs -étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de -famille, et elle avait fait dire qu'on expulsait de leur asile des -soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait les -secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes -contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour -liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des -secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal -imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi -grand. - -[En marge: Suppression d'une partie des maisons destinées aux -orphelines de la Légion d'honneur.] - -Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa -dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux -nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est -vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient -sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution -permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des -établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres. -Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et -en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms -_des Barbeaux_ et _des Loges_. Elles étaient remplies de jeunes -filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut -la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des -Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250 -francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une -circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen -appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de -supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait -sur le pavé les orphelines de l'armée, dont les pères avaient succombé -en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà émus, -s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion, en -faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250 francs, -et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les maréchaux -prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta leurs -réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au pied -du trône auprès duquel il avait accès. - -[En marge: Réduction à une seule des écoles militaires, avec une -clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.] - -Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des -écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses. -Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr, -de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus -d'unité, et pour faire _jouir la noblesse du royaume des avantages qui -lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751_, le ministre avait -fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une, -qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait -annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie, -pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule -en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage -autrefois. - -[En marge: Grand effet produit par ces mesures.] - -[En marge: Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui -obligent les ministres à revenir sur leurs actes.] - -Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile. -Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors -le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il -était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives, -comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des -pensions aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de l'armée, et -qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de choses, où -la noblesse avait la jouissance exclusive des grades militaires. Les -réclamations jaillirent de toutes les bouches à la fois. Si jamais -l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps ordinaire où -l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata d'une manière -frappante, ce fut dans ces circonstances. De nombreuses pétitions -furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés voulut en -entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition d'une -minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence d'une -autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au -gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec -l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer -les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce -qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de -1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans -l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des -Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui -les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers -n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse, -qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et -que les maisons des _Barbeaux_ et des _Loges_ seraient rouvertes pour -les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans -leurs familles. - -[En marge: Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les -militaires et le gouvernement.] - -Les Chambres quoique très-modérées, et franchement royalistes, -étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la pente où il -se laissait aller, et il eût été à désirer que, se confiant en elles, -les partis blessés ne cherchassent point ailleurs leur satisfaction et -leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées plus que la justice, -il leur faut la vengeance, et elles la cherchent par tous les moyens. -Les officiers à la demi-solde accumulés dans la capitale, les uns -vivant dans les salons de Paris, les autres dans les lieux publics, -tenaient un langage chaque jour plus violent et plus provocateur. Leur -audace irritant le gouvernement, amenait contre eux des rigueurs -inévitables, et d'excitations en excitations, on en arrivait peu à peu -à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant par des paroles, -pouvait malheureusement se terminer en actes violents. - -[En marge: Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé -d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.] - -Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa -présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les -Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa -déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant -au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de -défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits -venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis -hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc -ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que -Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors -considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des -militaires et des fonctionnaires sans emploi. - -Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford, s'étant -pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment contraire de -ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre en Italie, et -on le croyait porteur de la correspondance secrète des militaires -mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec l'ambassade -anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais pour lui -enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur -insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait -conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on -y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait -le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le -général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient -à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce -prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de -bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était, -iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du -reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou -à un projet dirigé contre leur gouvernement. - -[En marge: Fausseté de cette accusation.] - -[En marge: Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires, -s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.] - -[En marge: Cette affaire momentanément assoupie.] - -Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé, -excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut -punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on -n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On -résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des -relations avec les ennemis extérieurs de l'État, délit aggravé par sa -position d'officier resté en service actif. Le ministre de la guerre, -général Dupont, quoique souvent faible, résista cette fois de la -manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer que le roi -de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que la France, -bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas encore mise -en guerre ouverte avec lui; que les sujets français pouvaient, sans -être coupables de relations criminelles, lui offrir leur épée; qu'il -n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît à incriminer la -lettre du général Exelmans; que le général étant au service, et ne -devant pas ignorer les sentiments de la cour de France à l'égard de la -cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser d'une conduite peu -discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par conséquent de lui infliger -une réprimande, mais rien au delà. Bien qu'il partageât l'irritation -des princes contre le général Exelmans, le Roi finit par comprendre -les raisons du ministre de la guerre, et par admettre la réprimande -comme la plus grave des peines à infliger. En conséquence le ministre -de la guerre fit appeler le général Exelmans, lui adressa quelques -reproches, et pour le moment cette affaire, destinée plus tard à un -retentissement funeste, fut étouffée grâce à la sagesse du général -Dupont en cette circonstance. - -[En marge: Le général Vandamme expulsé des Tuileries.] - -Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de -leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général -Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent -grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief du même genre. Le -général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère -emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes, -fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les -calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et -partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France. -Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en -traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour -attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on -persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries, -de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux -chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux -Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade. On lui -refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en -quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui -avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi -traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de -fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour -les reproduire. - -[En marge: Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.] - -Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de -l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges -Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de -Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver -les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et -dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin de -dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de réflexions amères -et violemment exprimées. - -[En marge: Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.] - -[En marge: Son mémoire au Roi sur le régicide.] - -[En marge: Argumentation contenue dans ce mémoire.] - -Tandis que les jeunes officiers sans emploi s'agitaient -tumultueusement dans Paris, il y en avait un, vivant solitairement et -modestement, c'était Carnot, resté après la défense d'Anvers -inspecteur du génie, présenté même au Roi, mais ayant fui la cour et -les révolutionnaires dans l'un des quartiers les plus reculés de la -capitale. Médiocrement sensible aux disgrâces des militaires qu'il -regardait comme étant des étourdis pour la plupart, mais révolté de la -manière dont on se comportait à l'égard des anciens patriotes tandis -qu'on anoblissait des chefs de chouans, esprit vigoureux mais peu -juste, honnête homme plein d'orgueil, égaré par les passions et -surtout par la logique de la Révolution, Carnot était convaincu qu'il -avait eu le droit, et même la raison pour lui en condamnant Louis XVI. -Il conçut donc l'étrange idée de traiter la question du régicide, et -de la traiter en s'adressant au Roi lui-même, dans un mémoire dont il -ne savait pas encore quel usage il ferait, mais dont la composition -seule était pour lui une sorte de soulagement. Dans ce mémoire écrit -avec vigueur, amertume, ironie, sans outrage toutefois pour l'autorité -royale, il discuta cette affreuse question du régicide, en -reproduisant les arguments qui avaient eu cours dans le sein de la -Convention.--Les rois étaient-ils inviolables? C'était, disait-il, une -question grave, diversement jugée dans tous les temps et tous les -pays, même dans la Bible. En tout cas cette inviolabilité souffrait -bien des exceptions, car on ne pouvait prétendre que des monstres tels -que Néron et Caligula fussent inviolables pour leurs peuples. Au -surplus, la nation française en nommant la Convention avait donné à -ses membres la mission de juger Louis XVI. L'avaient-ils bien ou mal -jugé? C'était à l'histoire seule à prononcer, mais en tout cas ses -juges n'avaient à rendre compte de leur jugement à aucune autorité sur -la terre. Ils avaient pu se tromper, mais ils s'étaient trompés de -bonne foi, et dans toutes les occasions ils avaient fait preuve d'un -intrépide amour de leur pays. Maintenant on s'attaquait à eux, on les -qualifiait de criminels, et au nom de qui? à quel titre? La France -avait par des milliers d'adresses confirmé leur jugement, et élevé aux -plus hautes fonctions les juges de Louis XVI; la qualifierait-on -elle-même de régicide, ou de complice du régicide? Ce n'était pas -tout: l'Europe avait incliné son épée devant ces hommes, signé avec -eux des traités comme celui de Bâle; appellerait-on aussi l'Europe -régicide? Enfin quels étaient ces accusateurs, revenant aujourd'hui de -l'étranger pour outrager ceux de leurs compatriotes qui avaient -combattu vingt-cinq ans pour la France et pour la liberté? C'étaient -ces mêmes émigrés qui, au lieu de faire à Louis XVI un rempart de -leurs corps, s'étaient enfuis sous prétexte d'aller faire la guerre -sur le Rhin, et qui au crime de porter les armes contre leur pays, -avaient ajouté l'énorme faute de soulever contre Louis XVI un orage de -colère sous lequel cet infortuné roi avait succombé. - -Telle était la terrible logique de l'ancien conventionnel, de laquelle -il n'y avait qu'une chose à conclure, c'est qu'au milieu de ces temps -formidables, plus forts que les âmes les plus fortes, tout le monde -avait failli, et que le mieux était de couvrir tout le monde de -l'oubli de la Charte. Malheureusement, l'oubli promis par un parti, -invoqué par l'autre, n'était en réalité du goût d'aucun des deux. - -[En marge: Publicité donnée à ce mémoire.] - -Il paraît que Carnot ne destinait pas à l'impression l'écrit que nous -venons d'analyser, mais qu'aveuglé par ses préjugés révolutionnaires -il croyait pouvoir le faire parvenir au Roi, et traiter ainsi la -question du régicide en tête-à-tête avec le frère de Louis XVI. -Quoique solitaire, il fréquentait certains régicides, tels que MM. -Garat, Fouché, et quelques autres, et il leur communiqua son mémoire, -par le besoin qu'il avait de s'épancher. Le donner à lire, c'était -s'exposer à le voir bientôt publier, et en tout cas, s'il voulait de -la discrétion, ce n'était pas un homme comme M. Fouché qu'il fallait -prendre pour confident. À peine communiqué à quelques personnes, le -mémoire fut copié, imprimé, et en très-peu de jours répandu autant que -l'avait été le fameux rapport de M. Necker sur les finances. C'est par -milliers qu'il fut reproduit en France et à l'étranger. Il répondait, -en effet, à toutes les passions du moment, à l'irritation des -révolutionnaires encore très-nombreux, à celle des acquéreurs de biens -nationaux bien plus nombreux que les révolutionnaires, au -mécontentement des militaires et des fonctionnaires sans emploi; il -plaisait même au parti libéral, qui n'approuvait pas cependant le -régicide, mais qui voyait dans ce mémoire une juste représaille de -toutes les inconvenances commises par l'émigration. Enfin, -l'émigration elle-même, dans sa colère, avait voulu lire un écrit dont -tout le monde parlait. C'était assez pour que le mémoire de Carnot fût -en quelques jours connu de la France et de l'Europe. - -[En marge: Irritation qu'en éprouve le parti royaliste.] - -[En marge: Réponses virulentes à Carnot.] - -Comme il fallait s'y attendre, il produisit une sorte de fureur dans -le parti de l'émigration. Ce parti répondit, et la réponse, sous le -rapport de la justice et de la mesure, ne resta pas au-dessous de -l'attaque. On dit à Carnot qu'il y avait des hommes qui, s'ils avaient -quelque sens, se tiendraient pour bien heureux de l'impunité dans -laquelle une bonté sans bornes les laissait vivre; qu'ils devraient -s'en contenter, chercher un asile dans l'obscurité la plus profonde, -et mériter de la sorte, sinon l'indulgence, impossible pour un crime -comme le leur, au moins l'oubli, qu'on leur avait promis, qu'on -voulait bien leur accorder, à condition qu'ils ne se rappelleraient -pas sans cesse à l'exécration des contemporains, et qu'à des actes -abominables ils n'ajouteraient pas des apologies plus abominables -encore; que, du reste, leurs écrits valaient leurs actes; qu'il y -avait tel d'entre eux qu'on avait eu la faiblesse de distinguer de ses -pareils, en lui supposant un peu de droiture et de sens, mais que la -puérilité de ses raisonnements en égalait l'odieux; que décidément les -auteurs du 21 janvier se valaient tous; mais qu'ils devaient enfin -songer à se soustraire aux regards du monde indigné, et se résigner, -après avoir versé le sang des pères, à respecter au moins le repos des -fils.-- - -[En marge: Procès aux libraires propagateurs du mémoire de Carnot.] - -On ne s'en tint pas à ces invectives, et le gouvernement commença une -instruction contre le mémoire de Carnot. On appela l'auteur qui avoua -fièrement son écrit, en ajoutant qu'il était étranger à sa -publication, et qu'on crut sur sa parole, car on l'estimait plus qu'on -ne voulait en convenir. Puis on s'adressa à plusieurs libraires -suspects de se prêter à des publications clandestines, et on chercha -les preuves de la part qu'ils avaient pu prendre à la propagation du -mémoire incriminé. Ils furent mis tous en jugement, ce qui ne -contribua pas peu à augmenter l'agitation des esprits. Les _votants_, -qui se réunissaient chez Fouché, chez Barras, s'émurent beaucoup, et -firent de nouveaux pas vers les militaires, c'est-à-dire vers les -bonapartistes, qui en faisaient chaque jour vers eux. Bientôt les -incidents se multiplièrent, comme si une force fatale avait voulu -pousser tout le monde et toutes choses à une crise prochaine. - -[En marge: Nouvelles mesures non moins fâcheuses que les précédentes.] - -[En marge: Projet de restituer les biens non vendus à leurs anciens -propriétaires.] - -[En marge: Ces biens appartenant spécialement aux grandes familles.] - -C'est avec peine, comme on l'a vu, que les émigrés se soumettaient à -l'article de la Charte qui garantissait l'inviolabilité des ventes -nationales. Aussi ne cessaient-ils de se plaindre, et de dire que les -princes, satisfaits d'avoir tout recouvré en recouvrant la couronne, -laissaient dans la détresse ceux qui s'étaient sacrifiés pour leur -cause. Les transactions particulières, sur lesquelles on avait -beaucoup compté, et pour le succès desquelles on avait employé à la -fois l'intimidation, les sermons violents, la confession même, ne -donnaient pas de grands résultats, car les nouveaux acquéreurs -entendaient être payés en rétrocédant leurs biens, et très-peu d'entre -eux d'ailleurs consentaient à s'en dessaisir même à un prix -raisonnable, surtout parmi les paysans. Voulant connaître leurs -droits, ils allaient consulter, et on leur faisait comprendre que la -Charte et les Chambres seraient pour eux une protection -toute-puissante. Aussi tous ceux que le clergé n'avait pas vaincus en -les inquiétant, restés fermes dans leur droit, ne prêtaient l'oreille -à aucune proposition. Le gouvernement, sentant très-bien son -impuissance en cette matière, mais voulant donner une satisfaction aux -hommes qui se plaignaient de la stérilité de la Restauration pour eux, -avait résolu depuis longtemps de rendre les biens non vendus. La -quantité de ces biens restés dans les mains de l'État était assez -considérable, et consistait surtout en bois. C'étaient trois ou quatre -cent mille hectares de forêts d'une très-grande valeur. Quant à ces -biens, la Charte ne les couvrait pas, puisqu'elle ne couvrait que les -biens vendus. Une circonstance de cette restitution projetée la -rendait particulièrement agréable au Roi et aux princes, c'est que les -biens dont il s'agissait appartenaient pour la plupart aux grandes -familles de France, familles qu'ils connaissaient, avec lesquelles ils -vivaient, et celles-là contentées, les criailleries les plus -incommodes devaient être réduites au silence. Le projet fut donc -arrêté en principe, et on s'occupa d'en rédiger les dispositions. - -[En marge: Il y aurait eu une mesure plus juste à proposer, laquelle -eût embrassé toutes les misères des émigrés.] - -[En marge: On ne songe qu'à satisfaire les grandes familles de -l'émigration.] - -Si dans cette restitution on avait apporté un véritable esprit de -justice, on aurait songé à une tout autre mesure que celle dont on -avait la pensée. Ce n'étaient pas en effet les grandes familles, qui -par leurs imprudences avaient contribué à rendre la révolution plus -violente, qu'il fallait plaindre le plus. C'étaient ces nombreux -émigrés de la petite noblesse et de la bourgeoisie, qui, entraînés -presque à leur insu dans le commun désastre, avaient payé nos funestes -divisions quelquefois de leur tête, et presque toujours de leur -patrimoine. Ceux-là méritaient un véritable intérêt, mais il fallait -le leur témoigner à eux ou à leurs familles sans ébranler l'État, sans -commettre de nouvelles injustices, aussi graves que celles qu'on -voulait réparer, et de manière à soulager ceux qui étaient le plus à -plaindre et le moins à blâmer. Le principe d'une indemnité accordée -par l'État, non pas à quelques-uns, mais à tous, et prise en grande -partie sur les domaines dont il était resté possesseur, aurait pu être -posé dès cette époque, et immédiatement appliqué. On aurait pu -calculer cette indemnité de façon que les plus pauvres fussent les -mieux traités; on aurait pu combiner en même temps une opération -financière basée sur les trois ou quatre cent mille hectares de bois -que l'État avait encore dans ses mains, et auxquels, lorsque la -situation des finances l'eût permis, on aurait successivement ajouté -deux ou trois cents millions fournis par le Trésor, et on aurait ainsi -accompli une oeuvre non pas seulement de réparation, mais de -pacification. Les anciens propriétaires étant indemnisés, sinon à leur -gré, du moins dans la mesure du possible, auraient perdu tout prétexte -de rechercher les nouveaux acquéreurs, et ceux-ci auraient possédé en -repos. Une des plus grandes causes de perturbation, la plus grande -peut-être, aurait ainsi disparu sur-le-champ. Mais on n'en eut même -pas l'idée[11]. Satisfaire tout de suite les plus anciennes familles, -les moins intéressantes par le malheur, les plus incommodes par leurs -cris incessants, fut la seule pensée qui se présenta à l'esprit des -princes. On avait dans les mains le domaine forestier de ces familles, -et on ne songea qu'à le leur rendre, pour les contenter, pour les -faire taire, sans réfléchir qu'on se démunissait d'un gage précieux, -qui aurait pu servir de base à une opération générale embrassant -toutes les misères. - - [Note 11: Les vestiges qui restent des délibérations du - Conseil prouvent que cette question ne fut pas même posée.] - -[En marge: Dispositions de la loi projetée pour la restitution des -biens non vendus.] - -La loi, rédigée par une commission dont M. Ferrand était le président, -fut portée au Conseil et discutée. Le principe consistait à rendre -purement et simplement les biens que l'État n'avait point aliénés. -Mais ce principe, en apparence si simple, offrait dans l'application -de sérieuses difficultés. Ainsi les communes possédaient une quantité -considérable de ces biens non vendus, lesquels étaient affectés au -service des hospices. La Caisse d'amortissement en possédait également -qui servaient de gage aux rentes sur l'État. Reprendre ceux des -communes, c'était dépouiller les pauvres et les malades; reprendre -ceux de la Caisse d'amortissement, c'était ébranler le crédit. Malgré -leur bonne volonté les auteurs du projet renoncèrent à cette reprise, -et se résignèrent à ne donner que de vagues espérances aux -propriétaires de cette portion des biens non vendus. Il y avait aussi -des biens de cette espèce qui étaient affectés à des services publics, -comme les hôtels occupés par diverses administrations, et les objets -d'art transportés dans les musées. Par exemple une partie du musée -d'artillerie pouvait être revendiquée par la maison de Condé, et on la -savait disposée à exercer son droit de revendication. Il serait -résulté de ces restitutions de nombreux inconvénients qu'il fallait -éviter, et il fut décidé que l'État garderait les biens de cette -catégorie, immobiliers ou mobiliers, à condition d'en payer la valeur -aux anciens propriétaires. On décida même qu'un fonds serait fait au -budget pour cet objet. Ces difficultés résolues, il s'en présenta une -dont l'importance d'abord inaperçue se révéla tout entière après -quelques instants de réflexion. Une disposition du projet considérait -comme appartenant aux anciens propriétaires les décomptes dus au -Trésor par les nouveaux acquéreurs. Le principe posé que l'État devait -restituer comme mal acquis tout bien dont il disposait encore, voulait -en effet que les portions de prix qui lui restaient dues fussent -dévolues à ceux que l'on appelait les propriétaires légitimes. Mais -comme les lois sur les biens nationaux, rendues au fur et à mesure de -la dépréciation des assignats, étaient fort compliquées, il n'y avait -presque pas un acquéreur auquel le domaine ne pût susciter une -querelle pour de prétendus décomptes restant à payer, et mettre les -anciens possesseurs à sa place, c'était les mettre en position -d'entamer un procès universel contre les acquéreurs de biens -nationaux. C'était les investir d'une arme redoutable, devant -laquelle l'article préservatif de la Charte aurait probablement -succombé. - -La disposition dont il s'agit aurait été admise sans objection, grâce -à l'inattention des membres du Conseil, étrangers pour la plupart aux -affaires, si la sagacité et la vigilance du ministre des finances n'y -avaient mis obstacle. Il signala la portée de ce qu'on proposait, et -le Conseil effrayé y renonça. M. Ferrand n'insista pas. La loi fut -donc présentée aux Chambres avec les modifications qu'elle avait -subies. - -[En marge: L'exposé des motifs abandonné aux soins de M. Ferrand.] - -Malheureusement l'exposé des motifs, aussi important au moins que le -texte de la loi, n'avait pas été soumis au Conseil. Le Roi lui-même ne -l'avait pas lu. On s'en était fié aux sentiments et au talent de M. -Ferrand, qui était un homme âgé, doux, instruit, sachant écrire, mais -entêté, maladroit, et partageant toutes les opinions du royalisme -extrême. - -Il avait rédigé son exposé des motifs dans un sentiment qui était le -sien et celui de la cour, c'est qu'on faisait à peine ce qu'on devait -en restituant les biens non vendus, c'est qu'il était douloureux de ne -pouvoir faire davantage, c'est qu'il fallait, à défaut des -satisfactions présentes qu'on n'avait pas le moyen d'accorder, donner -à espérer des satisfactions futures, en un mot, faire tout ce qu'on -pouvait dans le moment, en promettant pour l'avenir tout ce qui était -actuellement impossible. - -[En marge: Présentation du projet de loi.] - -[En marge: Esprit dans lequel est conçu l'exposé des motifs.] - -M. Ferrand se rendit à la Chambre des députés accompagné de MM. de -Montesquiou et Louis, et lut son exposé d'une voix sourde et traînante -qui, pour le premier instant, en atténua l'effet. Dans cet exposé, -particulièrement adressé aux émigrés, la royauté s'excusait de ne pas -faire davantage pour eux, et ce qu'elle faisait, de le faire si tard. -Mais au lendemain d'une effroyable révolution on trouvait le sol -hérissé d'obstacles, lorsqu'on voulait rentrer dans les sentiers de la -justice et de la vérité. On ne pouvait accomplir le bien qu'avec -ménagements, qu'avec lenteur. Sans doute, disait M. Ferrand, le Roi -_jouissait du bonheur de ceux auxquels il allait rendre leurs -propriétés, mais il avait besoin de cette jouissance pour adoucir le -regret qu'il éprouvait de ne pouvoir donner à cet acte de justice -toute l'extension qui était au fond de son coeur_. Mais il espérait -que, grâce à la sagesse de son administration, grâce à l'ordre -introduit dans les recettes et les dépenses publiques, un jour -viendrait où l'heureux état des finances diminuerait successivement -les pénibles exceptions commandées par les circonstances actuelles.-- - -[En marge: Impression produite par une phrase relative aux Français -qui avaient suivi la _ligne droite_.] - -La vivacité de ces regrets, indiquant combien la royauté était obligée -de se faire violence pour rester fidèle à la Charte, et ces vagues -espérances si mal définies, donnant beaucoup à espérer aux uns, dès -lors beaucoup à craindre aux autres, ne pouvaient que produire une -impression fâcheuse. Un passage de ce fatal exposé causa une sensation -bien autrement grande, et cette sensation fut celle d'une offense à la -nation tout entière. Cherchant fort maladroitement à apprécier le -mérite moral de ceux qui avaient émigré, et de ceux qui étaient restés -en France, M. Ferrand ajoutait: «Il est bien reconnu aujourd'hui qu'en -s'éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n'avaient -jamais eu l'intention de s'en séparer que passagèrement. Jetés sur -les rives étrangères, ils pleuraient sur les calamités de la patrie -qu'ils se flattaient toujours de revoir. Il est bien reconnu que les -régnicoles comme les émigrés appelaient de tous leurs voeux un heureux -changement, alors même qu'ils n'osaient pas encore l'espérer. À force -de malheurs et d'agitations, tous se retrouvaient donc au même point, -tous y étaient arrivés, _les uns en suivant une ligne droite sans -jamais en dévier, les autres après avoir parcouru plus ou moins les -phases révolutionnaires_ au milieu desquelles ils s'étaient trouvés.» - -Ces mots, quoique prononcés d'une voix qui excitait peu les passions, -produisirent une émotion singulière, émotion qui devait grandir -successivement jusqu'à devenir un événement. Il était donc établi aux -yeux de la royauté que les émigrés seuls avaient suivi la _ligne -droite_, et que le reste des Français avait plus ou moins abandonné -cette ligne. Ainsi la nation tout entière d'abord, sauf vingt ou -trente mille individus, avait dévié! Ainsi tous ceux qui étaient morts -pour arracher la France à des démagogues furieux avaient dévié! Ainsi -Malesherbes qui n'avait pas suivi les princes, et qui mourait pour -avoir défendu le Roi, Boissy d'Anglas, qui demeurait noblement à sa -place devant la tête ensanglantée de Féraud, avaient dévié! Le roi -Louis XVI lui-même n'était excusable que parce qu'il avait échoué dans -le voyage de Varennes! Ainsi tous ceux qui avaient si habilement -administré la France depuis vingt années, tous ceux qui étaient morts -par centaines de mille pour l'arracher aux mains des étrangers, ou -pour la porter au faîte de la gloire, ceux-là avaient dévié! Desaix, -Kléber, Marceau, Lannes, n'étaient tous que des égarés ayant dévié de -la _ligne droite_! Il n'y avait que les hommes qui, vingt-cinq ans -durant, avaient ou intrigué, ou prié sans cesse le ciel pour que la -France fût enfin vaincue et envahie, il n'y avait que ceux-là qui -eussent suivi le droit chemin! - -[En marge: Effet toujours croissant de cette phrase célèbre.] - -Ces réflexions se présentèrent d'abord confusément aux esprits, mais -le lendemain plus clairement, le surlendemain plus clairement encore, -et l'impression, forte le premier jour dans l'assemblée, plus forte -les jours suivants, ne cessa d'aller croissant. De l'assemblée elle -passa dans le public, de Paris dans les provinces. Propagée par une -presse que la censure contenait à peine, elle devint bientôt aussi -vive qu'universelle. D'ailleurs la parole malheureuse de M. Ferrand -prêtait à toutes les applications que la malveillance en pouvait -faire. La _ligne droite_ devint tout à coup un proverbe: on était de -la _ligne droite_ ou de la _ligne courbe_, c'est-à-dire on avait la -vraie vertu si on avait émigré; on était plus ou moins excusable, mais -seulement excusable, si on n'avait pas émigré. Et, bien que la -malveillance exagérât singulièrement le sens qu'il fallait attribuer à -ces paroles, dans lesquelles M. Ferrand avait mis moins d'intention -qu'on n'en cherchait, il était malheureusement certain qu'au fond -c'était la manière de penser du Roi, des princes et de l'émigration. -Ainsi, par exemple, en posant au sein du Conseil royal les règles -d'après lesquelles on fixerait les pensions des officiers émigrés, -les princes n'avaient pas manqué de distinguer entre les émigrés -eux-mêmes. Il ne suffisait pas d'avoir suivi le Roi, d'avoir servi -dans le corps de Condé, pour avoir droit à toutes les récompenses: -mais si on était rentré, rentré sans l'approbation des princes, les -titres diminuaient et les pensions devaient être calculées en -conséquence. Ce n'était donc pas la nation seule qui se trouvait en -dehors du grand mérite d'avoir émigré, c'étaient, dans l'émigration -elle-même, ceux qui fatigués d'un exil de dix années, et jugeant que -la France pacifiée par le Premier Consul était une patrie digne encore -d'être chérie et habitée, c'étaient ceux-là qui avaient dévié aussi à -quelque degré, degré parfaitement appréciable, et que la commission -chargée de récompenser les services par des pensions, devait préciser -avec soin. - -À l'instant même la conviction universelle du pays fut qu'on avait un -gouvernement composé d'émigrés, qui en éprouvait tous les sentiments, -et qui en aurait la conduite si on le livrait à lui-même. Ce jugement -sans être une condamnation définitive, était un fatal commencement de -désaffection. Il restait les Chambres, sur lesquelles on pouvait -compter pour arrêter ce gouvernement, et sinon pour lui inspirer des -sentiments nationaux, ce qui ne dépendait pas d'elles, du moins pour -lui en faire entendre le langage. Les Chambres, comme on l'espérait, -ne manquèrent pas à leur mission. - -[En marge: Les bureaux de la Chambre demandent la suppression ou au -moins le blâme de l'exposé des motifs.] - -Tous les bureaux accueillirent la loi comme un acte de justice, car le -parti libéral lui-même voulait sauvegarder de la Révolution ses -principes, et non ses excès. Mais en accueillant la loi comme un acte -de justice ils manifestèrent une véritable indignation contre l'exposé -des motifs, demandèrent sa suppression, la censure du ministre qui -l'avait écrit et prononcé, et une protestation publique contre son -langage anti-national. - -La commission chargée de l'examen de la loi, toute pleine de -l'irritation exprimée dans les bureaux, agit sous l'impulsion de ce -sentiment. Elle accepta la loi sauf quelques changements, -insignifiants quant à son dispositif, mais importants quant à sa -portée morale. Ainsi au mot _restitution_ elle substitua le mot -_remise_, qui faisait disparaître l'idée d'un droit des émigrés sur -les biens qu'on leur rendait. L'État les ayant encore dans les mains -les leur livrait, pour faire cesser immédiatement les souffrances -qu'il était en son pouvoir de soulager. Quant aux biens qui se -trouvaient affectés à un service public, comme celui des hospices ou -de l'amortissement, et que la loi exceptait _quant à présent_ de la -restitution, on supprima le mot _quant à présent_ qui rendait -l'exception provisoire, et on retira ainsi toute promesse pour -l'avenir. On enjoignit au rapporteur de faire de son rapport la -contre-partie exacte de l'exposé de motifs du ministre. - -[En marge: Rapport sévère de M. Bedoch.] - -Ce rapporteur, qui était M. Bedoch, se fit entendre à la Chambre le 17 -octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit. -Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la -confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre, -lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi -de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des torts -et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait être établie -d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la conduite de ceux -qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les malheurs de la -royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on ne le devrait -pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une seule famille, -toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on ne devait pas -pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions blessantes. On -parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son coeur; mais il ne -pouvait avoir au fond de son coeur que la ferme volonté de tenir ses -promesses, et entre ces promesses il n'y en avait pas de plus sacrée -que celle de faire respecter les propriétés de toute origine. Quant à -l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les émigrés seraient mieux -traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer que l'impôt ne serait -jamais affecté qu'aux besoins de l'État.-- - -Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une -leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi, -tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en -demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui -appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée -aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas -accorder cette dernière distinction. - -M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion -favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du -journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que la -Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait -refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression. - -[En marge: La Chambre des députés s'associe au rapport.] - -À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour -subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à -la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation, -ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait -donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui -l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et -qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la -Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu -un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se -prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois -l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre. - -[Date en marge: Nov. 1814.] - -[En marge: La loi adoptée avec des amendements.] - -La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse, -remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de -violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à -désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la -Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à -chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution -tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux -journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet -orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M. -Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était -de s'emparer des biens non vendus, d'en faire la base d'une opération -financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas une seule -classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement les plus -pauvres. On n'accueillit point cette proposition, et on vota la loi -avec les amendements de la commission, après une censure presque -unanime du discours de M. Ferrand. - -[En marge: Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et -de novembre.] - -[En marge: Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.] - -[En marge: Soudain mécontentement du maréchal Ney.] - -[En marge: Diverses causes de ce mécontentement.] - -[En marge: Le duc de Wellington en est une.] - -Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents -relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux -écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des -princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la -loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur -la _ligne droite_, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de -novembre. L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les -premières discussions législatives, et notamment après le vote des -mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place -à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis -opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier -se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement -compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les _votants_, mais -des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés, -et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions -de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la -censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres, -et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver -approchant, beaucoup de personnages étaient revenus dans la capitale. -La police les suivait de l'oeil avec une extrême défiance. C'étaient -MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de Rovigo, -Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui naturellement -vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés des maladresses -d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On aurait voulu -leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils étaient en effet -si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se permettant de -réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les militaires, -de peur d'éveiller des soupçons. Néanmoins une circonstance occupait -beaucoup la police, et, bien qu'elle ne signifiât rien en réalité, -elle était l'objet de toute sa sollicitude, c'était la présence de -quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû être dans leurs -gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns après les autres, -du reste par hasard et sans intention politique. On citait les -maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal Soult -était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas bien -dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le -commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que -parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort -paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir -ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de -naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence -où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné -à Paris que quelques jours; le maréchal Ney y était resté. Ce -maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord -accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu -mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la -faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations, -situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à -ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne. -La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était -cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la -regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée -de beaucoup d'amertume. En effet, les flatteries affectées dont il -avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et -sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et -orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la -cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle -avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable -époux[12]. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise -humeur du maréchal. Le duc de Wellington, devenu ambassadeur -d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule -faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler -complaisamment au milieu de la cour de France sa gloire célébrée avec -affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le déchaînement -contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les rigueurs du traité -de Paris, était universel. La ruine de Washington, qui venait d'être -incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait entre l'Angleterre -et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un tel point qu'il -avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De plus on avait -vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux à Bruxelles. -Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et le public, -comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain, en était -profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que la police -était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord Wellington -des offenses populaires. - - [Note 12: Un témoin des plus dignes de foi, par son - caractère respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu - dans les mains de madame la maréchale Ney une lettre de son - mari, écrite de Lons-le-Saulnier, le jour même où il - abandonnait la cause des Bourbons pour celle de Napoléon, et - dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon amie, tu ne - pleureras plus en sortant des Tuileries....--] - -[En marge: Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.] - -Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient -aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique -était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.--Cet homme, -disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en -Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il -pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la -fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce -qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet -ennemi acharné de la France!...--La généreuse colère qu'éprouvait le -maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était -même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé -depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal Davout enfermé, -comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait rédigé sur sa -conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait démontré -jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était poursuivi, -et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le Roi, au lieu -de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction qui lui -était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que le -mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour qu'il -fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il -fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans -l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny. -Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne -paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans -être entouré d'agents fort incommodes. - -Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une -des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils -disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour -l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait -qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter -leurs réclamations au pied du trône. - -On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait -flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut -pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir -de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse -tête de Ney! Il fallait pour cela de nouveaux désastres, et une -immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de -Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les -Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait -pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude -allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente -cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65 -francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière -s'améliorât à vue d'oeil, que les impôts indirects commençassent à -rentrer, que les _reconnaissances de liquidation_ eussent cours sur la -place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était -profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause -de ce subit ébranlement. - -[En marge: Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les -partis.] - -M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire, -ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs -voeux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que -leurs voeux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en voie -de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits, contribuer -même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les uns et les -autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les Bourbons, -révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la liberté, seule -garantie possible des droits et de la sécurité de tous. Il donnait -ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de sages et utiles -leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans des articles -insérés au _Journal des Débats_, ou dans des brochures, que le Roi -avait loués publiquement. Mais rien ne calmait l'inquiétude qu'on -éprouvait, et la peur qu'on se faisait réciproquement. - -[En marge: Peur que les partis se font les uns aux autres.] - -[En marge: Complots qu'ils s'imputent.] - -[En marge: Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.] - -Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre -l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs -complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les -révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes, -étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents -chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le -Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le -gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus -notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution, -probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis -proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime. De leur -côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets, -étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris, -ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et -pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles -appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille -royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de -France, proclamer Napoléon Ier ou Napoléon II, et commencer un nouveau -règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une seconde -fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la guerre avait -créés, que la paix ne pouvait satisfaire. Ce vaste complot, selon -eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat, récemment -réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes les conspirations -qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de Napoléon étaient sans -bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de son implacable -activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il n'avait été plus -grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de l'île si chétive qui -lui servait d'asile, car tandis que la haine essayait d'en faire un -vil scélérat sans génie et sans courage, la peur en faisait un géant -infatigable, intarissable en ressources, et toujours en mesure et à la -veille de bouleverser le monde. Il avait, disait-on, emporté des -trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait le fil de toutes les -trames européennes, surtout à Vienne, où les puissances étaient en ce -moment assemblées dans un congrès universel. Il y soufflait le feu de -la discorde, il y tenait asservie à son génie la faiblesse de son -beau-père, et il allait se mettre à la tête des armées autrichiennes -pour fondre sur les Bourbons de France et d'Espagne. D'autres fois on -le disait évadé pour aller commander les armées américaines contre -l'Angleterre, ou les armées turques contre l'Europe, ou les armées -napolitaines contre l'Autriche, car les contradictions ne coûtaient -guère. On le voyait partout en un mot, et la peur de ses ennemis le -dédommageait bien des efforts que faisait leur haine pour le -rapetisser. - -[En marge: Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux -autres.] - -De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y -avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots -les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables -complots que des projets mûrement concertés entre chefs et exécuteurs -s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et ayant fixé -ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à ceci, il n'en -existait rien. Sans doute il était impossible de nier que s'ils -l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant, et que -s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se seraient -volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée et de la -Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs -adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des -propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux -révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans -doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient -pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en -auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il -est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se -conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force -publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce -qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire, -et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants -qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une -parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des -partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs -propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait -ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit -debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture, -convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la police -épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la -garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces -disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait -ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement[13]. Il y avait -telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient -croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale -qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics -au grand détriment des finances. - - [Note 13: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports - de police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de - novembre fut un mois de folles alarmes, ce qui amena le - changement ministériel que nous allons raconter.] - -[En marge: La police de Monsieur exagère le mal, que la police du -gouvernement cherche à atténuer.] - -La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot, -ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort -restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à -quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité. -Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi -incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur -un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était -inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un -matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui -disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une -catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme -toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se -laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et -tombait dans une sorte de perplexité. - -[En marge: On s'en prend aux ministres des difficultés de la -situation, et particulièrement au ministre de la guerre.] - -Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient -cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal, -et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la -difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était -celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à -ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la -masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien -général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en -prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère, -ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre, -ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et -c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer -constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la -couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux -au plus, et s'en fier à eux. On était loin de songer à ce moyen, et on -s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres -individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne -tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne -savait ni la dominer, ni la satisfaire!...--Tel est le prix réservé -aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce -court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien -intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades, -dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et -les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres. -Il n'aurait pas commis une seule faute, ce qui était impossible dans -sa situation, qu'il eût difficilement satisfait l'armée, à laquelle il -fallait imposer de cruelles réductions, et faire endurer un régime -déplaisant pour elle. Cependant, des fautes, il en avait commis, et de -graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé à les commettre? les -princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes en créant la maison -militaire, en prodiguant les grades pour services d'émigration, etc. -Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se produisant, les -princes s'en prenaient au ministre trop complaisant qui les avait -commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait danger à -laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait rien, n'en -sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses neveux qui s'en -mêlaient beaucoup. - -[En marge: M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal -faite.] - -[En marge: Le Roi ne veut pas l'en croire.] - -[En marge: Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.] - -[En marge: Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.] - -Il était un sujet sur lequel le Roi écoutait moins facilement les -observations qu'on lui adressait, d'abord parce qu'elles venaient de -son frère, ensuite parce qu'il avait assez de perspicacité pour -apercevoir leur peu de fondement. On lui disait que la police était -mal faite, déplorablement faite, que M. Beugnot, dont on ne niait pas -l'esprit, n'y connaissait rien, qu'il était dupe des bonapartistes, et -que, sans le vouloir, il trompait le Roi et allait perdre la -monarchie. Louis XVIII était impatienté de ces propos au dernier -point, parce que dans ces remontrances il voyait son frère tout -entier, toujours disposé à se mêler des affaires, et toujours la dupe -des intrigants de tous les régimes. Le Roi lisait régulièrement les -rapports de M. Beugnot, rapports spirituels, amusants, adroitement -flatteurs, offrant un tableau piquant des personnages contemporains. -Son bon sens les lui faisait juger vrais, sa malice s'en égayait, et -son amour-propre y trouvait son compte. Mais Monsieur voulait lui -persuader que M. Beugnot l'occupait de commérages, et qu'un seul homme -en France, si on osait se confier à lui, saurait faire la police et -sauver la royauté. Cet homme, le croirait-on, était le régicide -Fouché! Monsieur qui, sans haïr les personnes, ne savait jamais leur -rendre justice, faute de discernement et d'impartialité, était devenu -tout à coup non-seulement impartial, mais indulgent, amical même, pour -M. Fouché. Celui-ci, comme nous l'avons déjà dit, était absent de -Paris au moment de la révolution de 1814, et depuis cherchait à -ressaisir son rôle manqué en se mêlant de toutes les choses auxquelles -on souffrait qu'il mît la main. Monsieur, lorsqu'il avait eu besoin -d'être investi de la lieutenance générale du royaume par le Sénat, -avait trouvé M. le duc d'Otrante officieux, empressé, adroit, dépourvu -quoique régicide de haine contre les Bourbons, et au contraire -très-désireux de leur plaire, autant au moins que de tirer le Sénat -d'embarras. Il en avait conçu aussitôt l'opinion la plus favorable, et -il se sentait pour lui un penchant prononcé. Ces dispositions avaient -été confirmées par les rapports des agents du pavillon Marsan. Parmi -ces agents il y avait sans doute quelques royalistes, mais il s'y -rencontrait en bien plus grand nombre de ces serviteurs de tous les -régimes, que la police emploie, use, rejette quand ils sont usés, et -qui, repoussés, vont offrir leurs services à qui leur donne le pain du -jour, race abjecte, qu'un honnête homme ne fréquente que par -obligation, quand il est chargé de veiller à la sûreté de l'État, mais -dont il est trop heureux de repousser le contact, dès qu'il est -déchargé des devoirs du gouvernement. Cette race, M. Fouché loin de la -fuir, aimait passionnément à la fréquenter; il en était entouré sans -cesse, la nourrissait souvent de ses deniers quand ceux de l'État -n'étaient plus à sa disposition, recueillait par ce moyen le vrai et -le faux, sans savoir toujours distinguer l'un de l'autre, aux -renseignements obtenus de la sorte ajoutait ceux qu'il se procurait -directement en visitant dans la même journée, et sans choquer aucun -d'eux, MM. Carnot, de Lafayette, de Blacas, de Bassano, en voyant même -les ministres étrangers dont la porte s'ouvrait devant le talisman des -nouvelles, se donnait ainsi l'apparence d'un magicien instruit de -tout, disposant de tout, ayant dans ses mains le secret, la confiance, -la volonté de tous les partis, pouvant les contenir, les déchaîner à -son gré, roi en un mot du chaos que seul il saurait débrouiller et -gouverner. - -[En marge: M. le comte d'Artois charmé de ses entretiens avec M. -Fouché, voudrait lui confier le ministère de la police.] - -[En marge: Le Roi s'y refuse.] - -Ces agents que la police officielle repoussait, que le pavillon Marsan -accueillait, étaient les prôneurs assidus de M. Fouché auprès du comte -d'Artois, et avaient persuadé à ce prince de le recevoir. M. le comte -d'Artois, cédant à son penchant pour l'intrigue, avait reçu M. Fouché, -et avait été charmé de son entretien avec lui. M. Fouché, au lieu -d'afficher, comme Carnot, l'orgueil du régicide, en avait au -contraire affiché l'humilité et le repentir, s'était montré plein de -respect, de soumission, avait témoigné un désir ardent de réparer les -égarements de sa vie en soutenant et en sauvant les Bourbons; puis, se -servant de sa connaissance des choses et des hommes, il avait ébloui -le prince, et lui avait paru le sauveur auquel il fallait remettre le -destin de la monarchie, de sorte que M. le comte d'Artois, idole du -royalisme extrême, allait à l'extrême opposé, c'est-à-dire jusqu'à la -région du régicide, chercher un intrigant sans principes pour lui -accorder la confiance qu'il refusait aux plus respectables amis de la -liberté. Aussi avait-il conçu l'idée de nommer le duc d'Otrante -ministre de la police de Louis XVIII, et lui en avait-il donné -l'espérance, presque la certitude. Le duc d'Otrante avait quitté le -prince le coeur plein de joie, et n'avait dissimulé à personne son -désir et son espoir de rentrer bientôt au ministère. Pourtant, M. le -comte d'Artois s'était trop vanté, car il ne disposait pas des -portefeuilles, et sa confiance éloignait plutôt qu'elle n'attirait -celle de Louis XVIII. Le portefeuille promis plusieurs fois n'arrivant -pas, M. Fouché piqué, allait dire dans Paris qu'on lui avait offert le -ministère de la police et qu'il l'avait refusé. M. Beugnot, fort -adroitement, racontait ces détails à Louis XVIII, et Louis XVIII se -riait de son frère, quand il ne se fâchait pas de ses indécentes -relations. - -[En marge: Perplexités du Roi à l'égard des changements proposés.] - -Les deux ministres attaqués à la cour étaient donc celui de la guerre -et celui de la police, le dernier n'ayant que l'emploi de directeur -général, avec le titre de ministre d'État. Le Roi, aimant le repos, -détestant le changement, comprenant qu'on lui offrait des remèdes plus -dangereux qu'utiles, s'entretenait avec M. de Blacas des obsessions -dont il était l'objet, et le trouvait de son avis, car M. de Blacas -avait du sens malgré ses passions, et d'ailleurs était volontiers de -l'opinion de son maître. Néanmoins il était trop sincère pour cacher -au Roi la vérité, et pour lui laisser ignorer qu'on se plaignait -beaucoup du ministre de la guerre et du directeur de la police. Le Roi -restait perplexe, et il aurait été fort agité s'il avait pu l'être, -mais sa pesante personne apaisait son âme en pesant sur elle, et la -faisait le plus souvent tourner à l'inertie. - -[Date en marge: Déc. 1814.] - -[En marge: Complot imaginaire de l'Odéon.] - -Le mois de novembre s'était passé en tiraillements intérieurs, qui du -reste n'éclataient guère aux yeux du public, lorsque le mercredi, 30 -novembre, le Roi devant aller en grande pompe à une représentation -théâtrale à l'Odéon, la police de Monsieur prit l'alarme, et courut -remplir les Tuileries du bruit d'un complot dont l'exécution devait -avoir lieu le jour même. Le complot, disait-on, consistait à enlever -le Roi et la famille royale, à les précipiter dans la Seine ou à les -transporter à l'étranger, et à changer ensuite le gouvernement. -Quelques centaines d'hommes, audacieux et intrépides, sortis de -l'armée, devaient exécuter ce coup de main. Ils étaient d'accord avec -les chefs de parti, et tout était prêt pour tirer les conséquences de -l'acte une fois accompli. La police officielle n'en savait rien, et -pour les royalistes ardents c'était une raison d'y ajouter une foi -entière. Le maréchal Marmont venait de prendre le service auprès du -Roi, avec sa compagnie des gardes du corps. Il était crédule autant -qu'il était léger; de plus, il détestait le général Dupont, parce que -ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due, et qu'il -avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un de ceux -qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas dirigée, et -qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. Le matin même du 30, -éveillé par l'un de ces agents officieux qui troublaient ordinairement -le sommeil de la cour, et initié à la connaissance du prétendu complot -qui devait s'accomplir dans la soirée, il courut hors d'haleine chez -le Roi, fit auprès de lui grand étalage de dévouement, sans toutefois -remplir ce prince ni de trouble ni de gratitude, car Louis XVIII -croyait médiocrement au danger qu'on lui signalait. Le maréchal fit -monter ses gardes du corps à cheval, avertit le général Maison -commandant la première division militaire, le général Dessoles -commandant la garde nationale, lesquels se hâtèrent de mettre leurs -soldats en mouvement, et se garda de faire dire un seul mot au -ministre de la guerre, qui aurait dû être le premier informé. Les -principaux personnages de la cour endossèrent leur habit militaire, se -munirent secrètement d'armes de toute espèce, et l'on arriva à l'Odéon -armé jusqu'aux dents. Les rues étaient pleines de troupes, les loges -du théâtre d'uniformes, et on semblait assister à une revue plutôt -qu'à une représentation théâtrale. Au milieu de ce déploiement -d'uniformes un seul homme, le ministre de la guerre, arriva en habit -noir, paraissant ne se douter de rien, et avec un air d'ignorance, -d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés, tous -les épouvantés, tous les gens à précautions. - -[En marge: Ce complot supposé devient l'occasion des changements -désirés.] - -Le Roi fut applaudi comme il l'était toujours, et rentra sans avoir -essuyé ni une attaque, ni une offense. Le lendemain les curieux qui -étaient à l'affût des nouvelles, rirent aux éclats de cette chaude -alarme, mais ceux qui prétendaient avoir sauvé le Roi, le maréchal -Marmont en tête, s'indignèrent de l'incurie du ministre de la guerre -et du directeur de la police. Ce fut dans toute la cour un -déchaînement inouï, et comme après un temps d'agitation il faut un -changement quelconque qui soulage les âmes, on exigea au moins une -modification du ministère. Les neveux du Roi demandaient absolument un -autre ministre de la guerre, et son frère un autre directeur de la -police. Le Roi, fatigué, et finissant par croire qu'il avait couru un -danger réel, céda, et consentit aux deux changements désirés. - -[En marge: M. Beugnot remplacé à la police par M. d'André.] - -Pour la police, il ne voulut pas entendre parler du duc d'Otrante, et, -laissant cette partie de l'administration en direction générale, la -confia à M. d'André, ancien constituant, fonctionnaire instruit, -laborieux, sage, correspondant des Bourbons pendant leur séjour en -Angleterre, et par tous ces motifs inspirant au parti de l'émigration -une suffisante sécurité. Mais en donnant à son frère la satisfaction -d'éloigner M. Beugnot, Louis XVIII n'entendait pas sacrifier ce -serviteur; il voulut l'élever au contraire, et lui confia le ministère -de la marine qui venait de vaquer par la mort de M. Malouet, homme -distingué et fort regrettable. M. Beugnot fut ainsi doublement -récompensé de ses rapports spirituels et sensés, en étant déchargé de -la police, et en devenant ministre à portefeuille. - -[En marge: Subite faveur du maréchal Soult, et sa nomination au -ministère de la guerre à la place du général Dupont.] - -Restait à trouver le ministre de la guerre. L'armée alors offrait deux -hommes qui réunissaient au degré le plus éminent les rares qualités -d'un ministre de la guerre, et chez lesquels l'autorité morale se -joignait aux talents administratifs, c'étaient le maréchal Davout et -le maréchal Suchet. Le maréchal Davout, devenu l'objet de toutes les -haines de l'étranger et de l'émigration, était proscrit et impossible. -Il était tout simple qu'on ne songeât point à lui. Le maréchal Suchet, -enclin par la nature de son esprit à ce régime sagement libéral dont -les Bourbons pouvaient être les fondateurs en France, fort caressé -d'ailleurs par eux, avait été désigné plus d'une fois comme propre au -ministère de la guerre. Il figurait même sans le savoir dans toutes -les combinaisons ministérielles que le duc d'Otrante proposait à -Monsieur. Mais extrêmement réservé, il n'avait pas donné d'assez -grands témoignages de dévouement pour conquérir la bienveillance de la -cour. Un homme duquel on ne l'aurait pas attendu, le maréchal Soult, y -avait pleinement réussi. Il était en ce moment l'idole du parti -royaliste, comme M. Fouché l'était de la coterie de M. le comte -d'Artois. Voici comment il était parvenu tout à coup à ce haut degré -de faveur. - -Maltraité d'abord pour avoir livré en pleine paix la bataille de -Toulouse, et maltraité fort injustement, car il ignorait les -événements de Paris lorsqu'il l'avait livrée, il avait commencé par -jouer à Paris le rôle d'un mécontent, et d'un mécontent téméraire, -tant ses propos étaient dépourvus de mesure. Le général Dupont, -excellent homme, tâchant de conquérir des adhérents aux Bourbons, -avait reçu, écouté le maréchal Soult, lui avait rendu l'espérance, et -avec l'espérance un peu plus de calme. Bientôt ce ministre, -poursuivant son oeuvre, avait résolu de donner un commandement au -maréchal Soult, afin de le rattacher définitivement aux Bourbons, et -avait choisi pour lui l'Alsace d'abord, puis en y pensant mieux, la -Bretagne, où l'on pouvait mettre à l'épreuve un fonctionnaire douteux. -La fidélité de cette province était en effet de nature à conjurer tous -les dangers, et de plus, à son contact, on pouvait juger si celui -qu'on y envoyait était véritablement converti. Le calcul du ministre -de la guerre avait pleinement réussi. Le maréchal Soult, entouré des -plus ardents royalistes, les avait entièrement satisfaits, et s'était -bientôt montré leur égal au moins en sentiments politiques, car il -n'avait pas hésité à dire que la bonne cause depuis vingt-cinq ans -avait été celle des Bourbons, que tous ceux qui en avaient servi une -autre s'étaient trompés, mais qu'ils répareraient leur erreur par un -dévouement sans bornes. Il ne s'en était pas tenu à ce langage, il -était allé visiter le triste champ de bataille de Quiberon, et croyant -y découvrir des ossements non ensevelis, ce qui arrive quelquefois sur -les champs de bataille, il avait ouvert une souscription pour élever -un monument aux officiers français morts dans cette fatale journée. -Ils étaient à jamais regrettables sans doute les braves gens qui, -employant si mal leur bravoure, avaient péri sur ce lugubre rivage de -Quiberon; mais ce n'était pas le moment de réveiller un pareil -souvenir, et on pouvait s'étonner surtout qu'il fût réveillé par le -nouveau gouverneur de la Bretagne. - -L'étonnement avait été aussi grand dans l'armée que le contentement -dans le parti royaliste. Le maréchal Soult avait paru une conquête -précieuse, et méritant d'être achevée. Ayant été exclu de la pairie -avec les maréchaux Masséna et Davout, il s'était rendu à Paris afin de -la solliciter à la suite de la souscription pour le monument de -Quiberon, et avait été fort mal accueilli de ses anciens camarades, -mais très-bien de la cour tout entière. Il était ainsi dans l'attente, -lorsque le portefeuille de la guerre était venu à vaquer. Il y eut une -sorte d'unanimité pour le lui conférer sur-le-champ, malgré les -prétentions du maréchal Marmont que personne ne considérait comme -sérieuses. Le maréchal Soult joignant à une rare application au -travail l'attitude du commandement, et tous les dehors de la fermeté, -sembla un ministre de la guerre accompli. Ce choix remplit le public -de surprise, la cour de joie et d'espérance. - -[En marge: Les ministres apprennent ces changements après qu'ils sont -accomplis.] - -Ces diverses nominations furent publiées le 4 décembre par ordonnance -royale. Le Roi y avait consenti plutôt qu'il ne les avait voulues. -Chose singulière, mais naturelle en ce temps-là, et qui peint bien -comment on comprenait le gouvernement constitutionnel à ses débuts, le -Conseil royal apprit les changements ministériels peu d'heures avant -le public. M. de Blacas, au nom du Roi, en informa ses collègues, qui -en furent étonnés, mais qui ne purent pas craindre que l'harmonie du -cabinet en fût fort altérée. M. de Blacas les manda par un courrier à -M. de Talleyrand, déjà parti pour le congrès de Vienne, personnage -principal qui aurait dû être l'auteur de ces modifications, et qui en -était à peine le confident après qu'elles étaient accomplies. Enfin -Louis XVIII répugnant aux explications avec les personnes, parce que -son repos et la dignité royale en souffraient toujours un peu, ne -voulut rien dire lui-même au général Dupont. Depuis la scène de -l'Odéon il avait évité de le recevoir, alléguant pour s'en dispenser -tantôt une indisposition, tantôt une promenade, et le 3 décembre, il -lui envoya M. de Blacas pour lui redemander le portefeuille de la -guerre, lui offrir une pension de 40,000 francs, et un commandement en -province. M. de Blacas prit soin d'affirmer au général Dupont qu'il -n'était pas l'auteur du changement qu'il venait lui annoncer, ce qui -était vrai, surprit fort le général en lui nommant son successeur, et -rapporta sa démission au Roi. - -[En marge: Calme momentané et grandes espérances que les royalistes -conçoivent de la nomination du maréchal Soult.] - -Ainsi se termina cette crise, par le renvoi du ministre de la guerre à -qui on attribuait les mauvaises dispositions de l'armée, et par le -changement du directeur de la police auquel on s'en prenait de -conspirations imaginaires parce qu'il ne voulait pas y croire. Comme -il arrive en pareil cas, un court moment de calme devait s'ensuivre, -jusqu'à ce qu'on eût senti l'inanité du remède, et jusqu'à ce que se -réalisât cette sinistre prophétie de Napoléon: _Les Bourbons vont -pacifier la France avec l'Europe, mais la mettre en guerre avec -elle-même_. - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME. - - - - -LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME. - -CONGRÈS DE VIENNE. - - Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. -- Mécontentement - des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants, - et maltraitées par les armées étrangères. -- État de confusion - dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. -- Les peuples y - attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits - États craignent d'être absorbés par les grands. -- Conflagration - en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les - nouveaux cantons. -- Triste situation de l'Italie. -- Mauvais - gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par - le gouvernement pontifical. -- Révocation du Concordat français à - peu près consentie, mais différée. -- Étonnement de Murat d'être - encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y - voir. -- État de l'Espagne. -- Conduite perfide et cruelle de - Ferdinand VII. -- Il abandonne le pacte de famille dans le désir - de complaire aux Anglais. -- Pendant que l'Europe est ainsi - tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des - fêtes brillantes. -- Ils renouvellent la promesse de rester unis, - sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. -- Le - congrès de Vienne remis au mois de septembre. -- Dispositions - qu'on y apporte. -- Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre - et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement - unis. -- Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et - veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. -- - L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le - découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans - rompre l'union européenne. -- Avantages que cette situation eût - offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à - Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. -- Liberté - laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. -- Le Roi ne - lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de - Naples. -- Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg. - -- Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de - fonder sa politique à Vienne sur le principe de la _légitimité_. - -- Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de - l'Autriche. -- Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre - l'empereur François dans le palais de Schoenbrunn. -- Les - prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et - de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les - entretiens. -- Soulèvement des princes allemands contre ces - prétentions. -- Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche, - inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. -- Plus - leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se - promettent de la maintenir. -- Accord secret de l'Autriche, de - l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les - affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances - que pour la forme. -- Cet accord, bientôt dévoilé, devient un - nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent - que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. -- La légation - française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets - d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe - contre les vues de la Russie et de la Prusse. -- La Prusse se - venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin. - -- Protestations de désintéressement auxquelles la légation - française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite - précipitée. -- Irritation d'Alexandre dirigée en particulier - contre M. de Talleyrand. -- Entrevue de ce monarque avec le - plénipotentiaire français. -- Après quelques semaines perdues en - pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour - réclamer la convocation du congrès. -- Les _quatre_, c'est-à-dire - l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le - danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai - d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1er novembre, - sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les questions. -- - M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. -- Il demande - que sans plus tarder on réunisse le congrès en assemblée - générale, et veut profiter de l'occasion pour faire décider - l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du - représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de - résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du - moment. -- Vive résistance de la part des _quatre_. -- Après - quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1er - novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque, - et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on - appelle _le respect du droit public_. -- Après avoir déjoué les - projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre - avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se - prononce toujours plus fortement. -- Les Russes et les Prussiens - se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. -- - Activité des petits États et surtout de la Bavière. -- Liaisons - de celle-ci avec la légation française. -- Embarras croissant de - l'Autriche et de l'Angleterre. -- Lord Castlereagh craignant de - se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à - l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver - la Pologne. -- M. de Metternich, qui désirerait au contraire - sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette tactique, - et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne réussira - pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour satisfait si - Alexandre ne l'est point. -- Lord Castlereagh se met résolûment - en avant. -- Ses vifs entretiens avec Alexandre, suivis de notes - fermes et amères. -- La Bavière, toujours la plus active, - n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche qu'il - faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier avec - elle. -- M. de Metternich qui craint la désunion, répond que la - France n'a plus d'armée. -- La Bavière reporte ces propos à la - légation française pour la piquer d'honneur. -- M. de Talleyrand - demande à louis XVIII de faire des armements. -- Délibération sur - ce sujet dans le Conseil royal. -- Le ministre des finances - consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre - l'armée française sur un pied convenable. -- Grande satisfaction - de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements - de la France. -- Pendant ce temps la lutte est toujours aussi - vive à Vienne. -- M. de Metternich obligé de se prêter à la - tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son - propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui - livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère - accepter. -- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il - livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et - concentre toutes ses forces sur la Vistule. -- Irritation à - Vienne, et voeu général de réunir le congrès au 1er novembre. -- - Violente altercation d'Alexandre avec M. de Metternich. -- - Réunion du congrès à l'époque annoncée. -- Les huit signataires - du traité de Paris, la France, l'Angleterre, l'Autriche, la - Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent - l'initiative des convocations et des résolutions. -- Division du - congrès en comités. -- Comité pour la vérification des pouvoirs. - -- Comité dit des six, composé de la France, de l'Espagne, de - l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les - grandes affaires européennes. -- Comités pour les affaires - allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les affaires - suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des fleuves, - etc. etc. -- Il est convenu que lorsque les principaux intéressés - dans chaque question se seront abouchés au sein des comités, les - _huit_ interviendront pour achever de les mettre d'accord, et - pour consacrer leurs résolutions. -- Travail dans tous les - comités. -- Affaires italiennes. -- Questions de la réunion de - Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de Savoie. -- - Questions de Parme et de Naples. -- Sages motifs de M. de - Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. -- - Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens et - les nouveaux cantons. -- L'influence de la France sur le canton - aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques d'Uri, - Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. -- Tandis que - les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une solution, celles - de Saxe et de Pologne s'aggravent. -- Efforts de lord Castlereagh - pour détacher la Prusse de la Russie. -- Alexandre s'en aperçoit, - et provoque une explication de la part de Frédéric-Guillaume. -- - Les deux souverains après s'être expliqués, se jettent dans les - bras l'un de l'autre, et se promettent d'être plus unis que - jamais. -- Proclamation du prince Rennin, gouverneur temporaire - de la Saxe, qui annonce que ce royaume va passer sous la - souveraineté du roi de Prusse, du consentement de l'Angleterre et - de l'Autriche. -- Violents démentis donnés par ces deux - puissances. -- En ce moment les instances des princes allemands - auprès du Prince régent d'Angleterre font modifier les - instructions de lord Castlereagh. -- Celui-ci change de - tactique, et s'unit à M. de Metternich pour défendre résolûment - la Saxe et la Pologne. -- Tendance des choses à la guerre. -- - Plan de campagne arrêté par le prince de Schwarzenberg, dans - lequel on dispose des forces de la France, sans lui rien dire. -- - Projet de faire entrer au printemps 200 mille Autrichiens et - Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, et 100 mille Français - en Franconie et Westphalie. -- M. de Metternich présente le 10 - décembre une note dans laquelle il retire le demi-consentement - qu'il avait donné au sacrifice de la Saxe, en se fondant sur ce - que la Prusse n'a rempli aucune des conditions exigées par - l'Autriche. -- Les Prussiens exaspérés veulent faire un éclat, - mais Alexandre s'efforce de les retenir. -- Après plusieurs - entretiens avec le prince de Schwarzenberg le czar acquiert la - conviction que les puissances ont pris le parti de résister à ses - desseins, et il songe alors à quelques sacrifices. -- Il se - décide en gardant toute la Pologne à abandonner le duché de Posen - à la Prusse, pour que celle-ci ait moins à demander en Allemagne, - et il tâche en même temps de s'entendre à l'amiable avec - l'Autriche relativement à la frontière russe en Gallicie. -- - D'après les conseils d'Alexandre la Prusse fait à l'Autriche une - réponse modérée. -- Réplique de l'Autriche dans laquelle elle - prouve qu'en abandonnant à la Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, - l'engagement de lui rendre son état de 1805 serait rempli. -- La - Prusse entre dans ces calculs, et la question perd le caractère - absolu qu'elle avait eu jusque-là, pour se convertir en question - de chiffres. -- Formation d'une commission d'évaluation à - laquelle on admet la France, après avoir voulu l'en exclure. -- - Les questions de quantité se débattent vivement dans cette - commission. -- La nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre - et l'Amérique rend à lord Castlereagh toute son énergie. -- Une - scène violente ayant eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, - lord Castlereagh exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. -- Ce - dernier profite de l'occasion et offre au ministre britannique - une alliance offensive et défensive. -- Convention du 3 janvier - 1815 par laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, - et promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire - triompher leur politique. -- Triste condition imposée à M. de - Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du - traité de Paris. -- Envoi d'un général français pour la - discussion du plan de campagne. -- La convention du 3 janvier, - tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre, - aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. -- - Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à - l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre - eux, se décident à transiger. -- On enlève à la Saxe la moitié de - son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à - la Prusse. -- Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui - est définitivement laissée à la Saxe. -- Le roi Frédéric-Auguste - mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. -- La grande - question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh - étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. -- - Solution des questions pendantes. -- Constitution définitive du - royaume des Pays-Bas. -- Rétablissement des maisons de - Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. -- Ces maisons abandonnent la - Westphalie à la Prusse moyennant échange. -- Travail de la Prusse - pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au - Niémen. -- Conduite injuste envers le Danemark. -- Le Luxembourg - échoit au royaume des Pays-Bas. -- Mayence devient place - fédérale. -- La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché - de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à - l'Autriche. -- Constitution germanique. -- L'Autriche refuse la - couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la - diète. -- Organisation de la diète fédérale. -- Solution des - difficultés en Suisse due surtout à la France. -- Les nouveaux - cantons conservent leur existence en payant une indemnité - pécuniaire. -- Berne obtient une indemnité territoriale dans le - Porentruy et l'évêché de Bâle. -- La constitution suisse prise - presque en entier dans l'acte de médiation. -- Difficultés de la - question italienne. -- M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour - prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est - menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples. - -- Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en - adressant une sommation imprudente au congrès. -- L'Autriche - répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150 - mille hommes en Italie. -- Résolution générale d'en finir avec - Murat. -- Difficultés de l'affaire de Parme. -- On voudrait sur - la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine - d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques. - -- Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la - tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. -- Lord - Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier - à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII, - pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la - reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. -- Il - est décidé que les Légations seront rendues au Pape. -- - Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des - fleuves navigables. -- Toutes les questions étant résolues en - février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs - ministres le soin de la rédaction. -- On décide qu'il y aura un - instrument général, signé par les huit puissances qui ont été - parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions - d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités - particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne - spécialement. -- Au moment de se séparer, la nouvelle du - débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits. - -- On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle - crise. -- Tous les arrangements européens précédemment adoptés, - sont maintenus. -- Caractère véritable du congrès de Vienne, et - jugement qu'on peut porter sur son oeuvre, qui, sauf quelques - changements, a duré près d'un demi-siècle. - - -[Date en marge: Sept. 1814.] - -[En marge: État de l'Europe en 1814, assez semblable à celui de la -France à la même époque.] - -On vient de voir dans quel état les Bourbons, liés par une -Constitution écrite, surveillés par une opinion publique -très-susceptible, avaient mis la France, en ayant d'ailleurs de -très-bonnes intentions, mais en cédant à ce mouvement de réaction qui -tendait à rétablir l'ancien régime sur les ruines de la Révolution et -de l'Empire. On doit dès lors se figurer la situation dans laquelle -pouvait se trouver l'Europe, partagée entre une foule de gouvernements -que ne liaient ni les lois ni l'opinion, qui étaient libres par -conséquent d'essayer la reconstitution du passé, et décidés à -reprendre les territoires qu'ils avaient perdus, ou même à s'en -approprier qui ne leur avaient jamais appartenu. Cette malheureuse -Europe entre ses émigrés, aussi peu éclairés que les nôtres, et ses -ambitieux qui s'en arrachaient les lambeaux, était cruellement agitée, -et présentait une sorte de chaos où l'avidité le disputait à la -déraison. L'homme qu'on appelait alors le génie du mal, Napoléon, -pouvait des sommets de son île se dire avec toute la malice qu'on lui -prêtait et qu'il avait, que sa chute n'avait pas été dans le monde le -triomphe du désintéressement et de la modération. - -Il faut donc jeter un coup d'oeil sur cette Europe si tourmentée, pour -se faire une juste idée de son état à l'époque même qu'on regardait -comme celle de sa délivrance. - -[En marge: Situation des provinces belges.] - -Les provinces belges, qui avaient d'abord éprouvé un soulagement réel -en échappant à notre joug, étaient surprises et chagrines de se sentir -sous un joug tout aussi lourd, et contraire de plus à tous leurs -sentiments nationaux. Ce qui avait éloigné de nous ces provinces, -c'étaient la conscription, les droits réunis, la clôture des mers, et -les affaires religieuses. Pour le présent elles étaient délivrées de -la conscription, mais non des impôts indirects qui avaient été -maintenus. Les mers étaient devenues accessibles, mais pour laisser -arriver les produits anglais, rivaux des produits belges, et au moment -où les mers s'ouvraient pour elles, la France se fermait, la France -dont le marché avait tant contribué à les enrichir. Elles voyaient le -Pape rétabli à Rome, mais elles passaient sous la domination d'une -nation protestante qu'elles n'aimaient point. La présence de l'armée -britannique qui s'accroissait sans cesse pour la protection du nouveau -royaume des Pays-Bas, leur était importune, et elles accusaient -l'Autriche, qui avait beaucoup contribué à les détacher de la France, -de les avoir trahies et vendues à l'Angleterre. - -[En marge: Situation à peu près semblable des provinces rhénanes.] - -Les provinces rhénanes n'étaient pas plus satisfaites. Si pour elles -comme pour les Belges la conscription avait cessé, si le Rhin, -principal instrument de leur bien-être, s'était ouvert avec la mer, la -France s'était fermée pour leur industrie qui avait pris un grand -développement sous l'Empire, et le marché de la Prusse n'était pas -fait pour les dédommager de celui de la France. Enfin, être les -concitoyens des habitants de Koenigsberg ne leur semblait pas beaucoup -plus naturel que d'être les concitoyens des Parisiens, et la liberté -du Pape ne les consolait pas plus que les Belges d'appartenir à un -souverain protestant. Elles éprouvaient aussi le chagrin d'une -occupation étrangère, car elles avaient l'armée prussienne sur leur -territoire, et elles étaient horriblement traitées par les soldats de -Blucher, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de considérer et de -ménager comme des compatriotes les habitants d'Aix-la-Chapelle et de -Cologne. - -[En marge: Profond malaise en Allemagne; inquiétudes des petits -princes, et mécontentement des peuples, qui n'obtiennent pas la -liberté qu'ils avaient espérée.] - -Au delà du Rhin, le malaise tenait à d'autres causes. Les Prussiens -étaient contents et avaient raison de l'être, car ils étaient -victorieux, et comptaient sur de vastes agrandissements; mais ils -avaient espéré pour prix de leur patriotisme une liberté qu'on leur -avait promise, et qu'on ne se hâtait pas de leur accorder. Le Hanovre, -le Brunswick, la Hesse, attendaient avec anxiété qu'on fixât leur -sort, et en attendant étaient ruinés par le passage des armées -coalisées. La Saxe qui avait abandonné les Français sur le champ de -bataille, était menacée de perdre sa nationalité pour prix de sa -défection, et de devenir prussienne, ce qui lui causait un véritable -désespoir. Provisoirement elle avait l'humiliation de voir son -souverain prisonnier à Berlin. Dans les petits États germaniques les -princes étaient inquiets des projets qu'on prêtait aux grandes -puissances allemandes, et les peuples très-mécontents des principes -fort peu libéraux affichés par leurs princes. La Bavière ayant de -considérables dédommagements à réclamer pour ce que l'Autriche allait -lui prendre, ne se félicitait guère de les obtenir sur la gauche du -Rhin, tout près de la France avec laquelle on voulait ainsi la -compromettre. - -[En marge: État de confusion dans lequel la Suisse est tombée.] - -La Suisse était tombée dans un état de confusion duquel on ne savait -comment la tirer, et qui mettait tous les intérêts en conflit, toutes -les populations en armes. L'acte de médiation, faisant dans les Alpes -une sage application des principes de 1789, avait affranchi les -anciens pays sujets pour les constituer en cantons indépendants, avait -ainsi converti les treize cantons en dix-neuf, avait aboli dans -l'intérieur de chacun les inégalités de condition, les oppressions de -tout genre, et créé un état parfaitement équitable, dont la Suisse -s'était trouvée heureuse pendant dix ans, et sous lequel elle n'aurait -eu rien à désirer, si la guerre n'avait alors altéré le bonheur de -tout le monde. - -[En marge: Lutte ardente entre les anciens et les nouveaux cantons.] - -C'est ce même acte de médiation que les Bernois, en introduisant les -coalisés en Suisse au mois de décembre précédent, avaient eu en vue de -détruire, et qu'ils avaient détruit en effet. Sur-le-champ toutes les -anciennes prétentions s'étaient réveillées. Berne voulait faire -rentrer sous son joug les pays de Vaud et d'Argovie, et leur ôter leur -qualité de cantons fédérés. Uri voulait enlever le val Levantin au -canton du Tessin, et en avait pris possession sans attendre la -décision d'aucune autorité. Schwitz et Glaris se préparaient à -reprendre les territoires d'Utznach et de Gaster au canton de -Saint-Gall, et pour y parvenir tâchaient d'insurger ces anciens -districts. Zug réclamait un bailliage en Argovie, Appenzell se -flattait de recouvrer le Rheinthal. De leur côté, les populations -menacées s'étaient mises sur la défensive. Les citoyens de Vaud, -d'Argovie, de Thurgovie, de Saint-Gall, du Tessin, étaient sous les -armes, au nombre de vingt mille hommes. Le régime intérieur des -cantons n'était pas moins en péril que leur composition territoriale. -Les sujétions de classe à classe étaient à la veille de reparaître. -On avait du moins la prétention de les rétablir, et tous les intérêts -nouveaux et légitimes reconnus par l'acte de médiation, se voyant en -péril, étaient prêts à se révolter. - -[En marge: Vains efforts de la diète de Zurich pour mettre fin à cette -anarchie.] - -La diète assemblée à Zurich, désirant mettre un terme à cette -anarchie, avait essayé de reconstituer la Suisse. Mais les cinq -cantons qui méditaient des projets de bouleversement territorial, ceux -de Berne, d'Uri, de Schwitz, de Glaris, de Zug, attirant à eux par la -conformité des opinions les cantons de Fribourg, de Soleure, de -Lucerne et d'Unterwalden, avaient formé une contre-diète, qui ne -voulait ni se rendre à celle de Zurich, ni adhérer à ses actes. La -diète de Zurich se composait des cantons menacés, Vaud, Argovie, -Thurgovie, Saint-Gall, Tessin, et des cantons qu'on appelait -impartiaux, Zurich, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Grisons. Elle en -comptait dix, tandis que la diète opposante en comptait neuf. - -Heureusement pour la cause du bon droit et du bon sens, Alexandre, -libéral par sentiment et par éducation, influencé en outre par M. de -Laharpe et par le général Jomini, n'entendait pas prêter la main à un -tel bouleversement. Il avait agi sur les souverains alliés, et les -avait amenés à déclarer que les puissances coalisées ne -reconnaîtraient que la diète de Zurich, qu'elles ne consentiraient pas -à la suppression d'un seul des cantons existants, et que Berne ayant -beaucoup perdu, elles tâcheraient de l'indemniser avec quelques -portions des territoires conquis sur la France. - -Forte de cet appui, la diète de Zurich avait fini par vaincre les -dissidents, et par les attirer dans son sein. Elle avait rédigé un -projet de pacte fédéral qui en consacrant l'existence des dix-neuf -cantons, et en laissant au congrès de Vienne le soin de décider les -questions territoriales, avait, sous le rapport de l'égalité civile et -de l'organisation des pouvoirs, conservé tout ce que renfermait de bon -l'acte de médiation. Mais ce projet ayant été repoussé par les cantons -dissidents, les populations dont l'existence était en péril avaient -refusé de déposer les armes. Le pays de Vaud, transformé en une sorte -de camp, au lieu d'offrir selon sa coutume l'aspect du bien-être et du -repos, offrait celui de la plus profonde anxiété et de la plus vive -agitation. Voilà pour l'instant tout ce que la Suisse avait gagné à la -délivrance de l'Europe. C'était au congrès de Vienne à y remettre, -s'il le pouvait, l'ordre et la justice. - -[En marge: État de l'Italie.] - -En passant les Alpes le spectacle devenait plus triste et plus -affligeant encore. - -[En marge: Le peuple de Milan s'étant révolté contre le vice-roi, les -Autrichiens occupent l'Italie jusqu'au Tessin et au Pô.] - -[En marge: Ils se proclament souverains des provinces occupées.] - -Les Français en se retirant avaient laissé les débris de l'armée -italienne à Milan, et les Autrichiens dans la plupart des places -fortes de la Lombardie. Le prince Eugène s'était flatté de conserver, -malgré sa noble fidélité à Napoléon, une partie au moins de sa -vice-royauté. Il avait compté pour y réussir sur l'influence du roi de -Bavière, son beau-père, et sur l'estime personnelle dont il jouissait -en Europe. Les Italiens sages l'auraient souhaité pour leur prince, et -le sénat lombard se préparait à faire une démarche en ce sens, lorsque -la populace milanaise, ennuyée des Français qu'elle avait vus dix-huit -ans chez elle, excitée aussi par quelques membres de la noblesse et -du clergé, s'était révoltée, avait envahi le sénat, et massacré le -ministre des finances Prina. Elle allait même égorger le ministre de -la guerre lorsqu'on était parvenu à la contenir. Le général Pino -s'étant mis à la tête de la force publique, on avait formé une espèce -de régence en y appelant des patriotes éclairés, et on avait ensuite -demandé un souverain au Congrès de Vienne. La réponse, facile à -deviner, avait été l'occupation autrichienne. Le maréchal Bellegarde, -à la tête de cinquante mille Autrichiens, avait envahi la Lombardie -tout entière jusqu'au Pô, dissous la régence provisoire, et pris -possession du pays au nom de la cour impériale d'Autriche. Bien que le -régime destiné à ces contrées ne fût pas encore connu, on prévoyait -qu'il serait celui des provinces autrichiennes. - -[En marge: Conduite déraisonnable du vieux roi de Sardaigne.] - -Ce régime devait être dur mais régulier en Lombardie; il était dès le -premier jour devenu extravagant en Piémont. Le vieux roi de Sardaigne, -après avoir passé à Rome le temps de son exil, et assisté à l'entrée -du Pape, aux genoux duquel il s'était prosterné, était venu à Turin -prendre possession de ses États, que les Anglais se proposaient -d'accroître du territoire de Gênes. Il les avait gouvernés comme le -plus aveugle des émigrés aurait pu le faire. Il avait non-seulement -rétabli le pouvoir absolu, mais il en usait en poursuivant tous ceux -qui avaient servi la France, en faisant punir ceux qui mangeaient gras -le vendredi et le samedi, et en montrant en toutes choses la plus -violente intolérance dans un pays que les Français venaient de remplir -de leur esprit pendant vingt années. Un grand nombre d'officiers -piémontais s'enfuyaient chez Murat qui les accueillait avec -empressement, et le reste de l'armée, ou refusant de servir, ou -détestant le nouveau régime, n'était guère disposé à le soutenir. Sans -le voisinage des Autrichiens présents sur le Tessin et le Pô, on -aurait vu éclater une insurrection générale. - -[En marge: Désolation de Gênes, menacée de perdre son indépendance.] - -Gênes qui s'était étourdiment livrée aux Anglais, et avait reçu du -facile et libéral lord Bentinck la promesse de son indépendance, était -désolée depuis qu'elle s'était aperçue du sort qu'on lui préparait. Il -n'y avait pas en effet un joug qui lui fût plus antipathique que celui -du Piémont. Chose singulière, tous les ports de l'Europe avaient -d'abord tendu les bras vers les Anglais, c'est-à-dire vers la mer, et -ils les retiraient maintenant avec colère. Gênes se conduisait comme -Marseille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc. - -Les Légations, comprises pendant la durée de l'Empire dans la -vice-royauté de Lombardie, étaient occupées par Murat qui les avait -envahies au nom de la coalition. En suivant le courant des idées -régnantes, et en restituant à chaque prince ce qui lui appartenait -jadis, on aurait dû les rendre au Pape, et il était fondé à y compter. -Mais Murat, que le Pontife rentré à Rome refusait de reconnaître, s'en -était vengé en continuant d'occuper ces provinces, sans les tourmenter -du reste, mais en les laissant dans un doute pénible relativement à -leur destination future. - -[En marge: Satisfaction de la Toscane, la seule des provinces -italiennes qui soit heureuse et satisfaite.] - -[En marge: Sagesse du grand-duc Ferdinand.] - -En ce moment (septembre et octobre 1814) un seul pays était heureux en -Italie, et peut-être en Europe, c'était la Toscane. Rendue à -l'archiduc Ferdinand, duc de Wurzbourg sous l'Empire, ballottée -depuis vingt ans d'une souveraineté à l'autre, elle avait retrouvé -enfin un prince doux et sage, qui ne cherchait à la priver d'aucune -des améliorations dues aux Français, qui ne persécutait personne pour -avoir servi Napoléon, qui avait choisi au contraire MM. Fossombroni et -Corsini, les membres les plus distingués de l'administration -française, pour les mettre à la tête de son gouvernement. Aussi les -Toscans, appréciant leur sort, et le trouvant bon, étaient-ils les -seuls des Italiens qui ne regrettassent et ne désirassent rien. La -turbulente Livourne, ayant la liberté de naviguer, et n'étant pas -menacée comme Gênes d'appartenir à un maître étranger, était aussi -satisfaite et aussi paisible que le reste de la Toscane. - -[En marge: Rentrée de Pie VII à Rome.] - -[En marge: Sa conduite peu digne de son caractère.] - -Rome venait de recouvrer le Pape, et l'avait reçu à genoux sur la -place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant -lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la -Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les -épaves d'un grand naufrage. Pie VII, ordinairement si doux, si modéré, -avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les -pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église -les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce -que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport -administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient -servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église, -et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un -sujet d'inquiétude pour toutes les classes éclairées. Ce n'était pas -le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour solliciter l'appui -des cours européennes dans l'affaire des Légations, mais le cardinal -Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces imprudentes -déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans son diocèse -de Montefiascone, avec défense de paraître devant le Saint-Père. -Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII avait sacré. -Tous les parents du cardinal avaient été privés des charges qu'ils -occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point que Pie VII -commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à son généreux -caractère. - -[En marge: Relations du Pape avec les Bourbons.] - -[En marge: Suite de la négociation ouverte pour la révocation du -Concordat.] - -Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des -Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant -auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des -Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et -Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à -cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il -invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi -du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte -civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église. En retour, -l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait -présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition -pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de -France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au -Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo -avait néanmoins laissé entendre à Pie VII qu'on était loin d'approuver -son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on avait osé -articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la terre. - -De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon, -à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et -blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le -rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer -qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de -ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les -Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester, -mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII, -pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu -errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des -doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins -ultramontaine de ses oeuvres. - -Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait -à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de -cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du -Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait. -Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose -qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation -très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était -loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre -de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du nombre -des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun temps. Quant aux -personnes, le Pape était également prêt à céder, et voulait bien -rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre de douze ou -treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de remettre en -charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait des pensions -bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les avoir élevés, -pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces négociations tournaient -en longueur, comme il arrive souvent à Rome, ce qui devait être fort -heureux cette fois pour la considération de Pie VII et pour le -gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas du bien qu'on leur -faisait en différant l'accomplissement de leurs désirs. - -[En marge: Situation de Naples.] - -[En marge: Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne -devant pas conserver le royaume de Naples.] - -Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce -royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le -trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y -voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait -encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon, -lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé -cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement -victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement -engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette -négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de -l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le -détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire -par d'autres. - -[En marge: Mouvements que se donne Ferdinand IV pour recouvrer son -patrimoine.] - -[En marge: Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et -Napoléon.] - -Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en -particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous -venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis -que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui -refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi -redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme -où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction -de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il -fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples -mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait -donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à -déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la -quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le -commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir -abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon. Sa -belle-soeur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la -reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était -partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères. - -[En marge: Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables -dispositions.] - -[En marge: Ses soins pour son armée.] - -[En marge: Sorte de popularité dont il jouit.] - -[En marge: Retour subit des Italiens vers Napoléon.] - -Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se -réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant -infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe -des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche -compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage -d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à -vaincre le tyran de l'Europe. Mais il accueillait les officiers -piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui; il -accueillait également les officiers français qui venaient lui offrir -leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces derniers -en France, et payait bien les uns et les autres, car ses finances -étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son armée, -forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une grande -sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne son titre -le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques partisans, -dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le retour de tout -ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite. Cependant, s'il avait -pour lui les classes éclairées qu'il ne froissait pas, il n'avait pas -les lazzaroni, fort sensibles au souvenir de leurs anciens maîtres, -bien qu'il fût souvent applaudi par eux à cause de sa bonne mine qu'il -leur montrait fréquemment en se promenant à cheval dans les rues de -Naples. Il n'était donc pas entièrement impopulaire, mais il n'était -plus ce qu'il avait été pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros -de l'Italie. Ce héros était ailleurs, il était à l'île d'Elbe. Après -avoir voulu se débarrasser des droits réunis et de la conscription, -les Italiens étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en -lui le représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un -rocher comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au -détroit de Messine qu'un voeu, c'est que le souverain de l'île d'Elbe -quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât -sur Milan. Il n'était guère probable qu'il en agît ainsi, car Napoléon -ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens ce qui ne -lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une lutte -désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont il ne -s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est vrai -néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le régime -militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de Piémont, la -domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix, et auraient -fait une de ces tentatives que les Italiens ont renouvelées tant de -fois, et qui ne leur ont pas encore réussi. - -Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe, -désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était -fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous -les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses -efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang, -et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de -ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie -stupide et sanguinaire! - -[En marge: Conduite de Ferdinand VII en Espagne.] - -[En marge: Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui -demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.] - -[En marge: Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme -populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.] - -Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne -par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à -Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et -avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient, -avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la -Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard -de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons à Paris, n'ayant point à -ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion publique -très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées étrangères dont -Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur une armée -vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que Ferdinand VII -tint en Espagne. Ce prince refusa d'abord de s'expliquer avec les -envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de Saragosse à -Valence, recueillant sur son chemin les hommages des populations, -enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À Valence on -l'accueillit avec des transports d'allégresse. Les armées elles-mêmes -vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par sa présence, -continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort pour -s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes sages -étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la -Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution -de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le -vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus -éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner -à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des -hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il -était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son -autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient -essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne -voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation. -Malheureusement les chefs qui dirigeaient les Cortès, aussi peu sensés -que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et l'accord duquel -aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en Espagne -d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant reçu par -l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se -prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne -l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les -décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit -marcher des corps de troupes sur la capitale. - -[En marge: En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont -il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.] - -[En marge: Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en -roi absolu.] - -[En marge: Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et -rétablit l'inquisition.] - -[En marge: Commencement de résistance en Catalogne.] - -Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient -combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute -théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme -étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au -prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission -enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu, -c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre. À -peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui -avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua -dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait -soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit -l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une -restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus -cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur -lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression, -qui, sans les partager complétement, trouvaient absurde la réaction -entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer. Ces hommes existaient -surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès s'étaient -joints à eux, et un commencement de résistance semblait s'organiser de -ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter de la sorte, ils -songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut de lumières, ils -connaissaient de la douceur. Les complications augmentant à vue -d'oeil, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement des esprits aux -intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du roi Charles IV, -demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien ministre de son père, -et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours fidèle à son favori, -éprouva un violent mouvement de colère en apprenant cette nouvelle, et -manifesta l'intention de quitter Rome, soit pour se rendre à -Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de demander à l'Espagne -ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et qu'on le vengeât d'un -fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le calmer, et il fallut -l'autorité sacrée du Pape pour le retenir. - -Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses -regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé -une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir -appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous -avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement -des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de -Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient -commettre des fautes qui suffiraient pour rouvrir à Napoléon la -carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands -malheurs! - -[En marge: Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de -France.] - -[En marge: Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et -rompt les relations diplomatiques avec la France.] - -Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne, -c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries. -En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées -rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre -réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait -promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution, -celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples -pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y -avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la -décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées -pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait -envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les -Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations -diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif. Le chef de -guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir -et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le -monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité -absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul -d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la -faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire -français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de -l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât -Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal, -et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne. Ferdinand VII -ayant refusé la réparation, et en exigeant une au contraire, les -relations diplomatiques étaient interrompues entre les deux pays. -Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa couronne, -Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de France, ses -seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait le pacte de -famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son appui, car elle -blâmait hautement l'atroce réaction dont il était autant l'instrument -que l'auteur. - -[En marge: Causes de l'état où l'Europe était tombée.] - -[En marge: Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette -anarchie.] - -Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais -exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient -pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de -souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il -semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon, -et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions. Il n'en était -rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le -débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon -que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles -donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous -pour le 1er août. - -[En marge: Voyage des souverains coalisés à Londres.] - -[En marge: Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.] - -[En marge: Promesse réitérée de demeurer unis.] - -Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit, -étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent -d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple -anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que -ses intérêts sont satisfaits. On avait depuis quelques mois poussé -bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin, mais rien -n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était adressées à -Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. -L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire. Ne voulant pas -troubler ces fêtes magnifiques par des discussions d'intérêts qui -auraient pu altérer la joie universelle, on s'était promis de demeurer -toujours unis, de se faire des sacrifices réciproques s'il en fallait -faire pour rester d'accord, et de maintenir à tout pris l'alliance de -Chaumont, au moyen de laquelle on s'était débarrassé du tyran de -l'Europe. La France, quoique rendue aux Bourbons, n'était pas assez -résignée, disait-on, Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, n'était pas -assez oublié, pour que des événements imprévus ne pussent surgir, dont -on ne triompherait que par le maintien de l'union commune. On s'était -donc, sans s'expliquer sur les futurs arrangements européens, juré de -nouveau une éternelle amitié, et promis de se retrouver à Vienne dans -les mêmes sentiments. - -[En marge: Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.] - -D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois -l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1er août. -Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire, -on avait remis au mois de septembre la réunion convenue. - -[En marge: Entrée des souverains à Vienne.] - -[En marge: Tableau de Vienne à la veille du congrès.] - -[En marge: Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de -Marie-Louise, reléguée à Schoenbrunn.] - -Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était -allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre -s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en -faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne qu'il méditait, et -les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le 25 septembre. -Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur joie et de -leurs succès. L'empereur François, se prêtant à toutes ces -représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était -porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en -présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa -capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants. On avait vu -accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de -Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens, -hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les -futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que -les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine, -soeur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle, -active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées -s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition, -impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou -politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du -triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de -leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de -plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus -tumultueuse réunion qui fut jamais. Il n'y manquait que l'infortuné -roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier -dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais -de Schoenbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit -des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe, mais de -disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et dirigée -dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait donné -pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de guerre -et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage à -connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée, -commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami. - -[En marge: Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de -n'être pas d'accord.] - -Après quelques jours consacrés aux divertissements de tout genre, il -fallait faire succéder à la frivolité des fêtes le sérieux des -affaires, et ce moment, personne n'avait voulu le hâter. En se disant -toujours qu'il importait de rester d'accord, on ne s'était expliqué -sur rien, sauf sur quelques points déjà réglés dans le traité de -Paris. Ainsi il avait été établi par écrit que l'Angleterre aurait la -Belgique et la Hollande pour en composer contre la France le royaume -des Pays-Bas, que l'Autriche recevrait l'Italie jusqu'au Tessin et au -Pô, que la Prusse serait reconstituée et retrouverait son état de -1805, et enfin que la Russie, débarrassée du grand-duché de Varsovie -(essai de Pologne française tenté par Napoléon), en partagerait les -débris à l'amiable avec ses voisins. Mais on était si peu pressé -d'altérer le bonheur général par des contestations, qu'on ne s'était -point entendu sur la part de chacun dans la distribution des -territoires vacants, remettant toujours à la réunion d'automne -l'entente sur les points difficiles et demeurés douteux. - -Ces points douteux ne pouvaient concerner ni l'Italie où l'on avait -concédé à l'Autriche la limite du Tessin et du Pô, ni les Pays-Bas où -la frontière française de 1790 avait été prise pour limite définitive; -ces points concernaient le centre de l'Europe, c'est-à-dire les -territoires compris entre la Russie, la Prusse, l'Autriche, et étaient -de nature en effet à susciter de graves difficultés, même des orages. - -L'empereur de Russie et le roi de Prusse nourrissaient chacun la -pensée, à peine entrevue par leurs alliés, mais complétement arrêtée -dans leur esprit, d'avoir en entier, l'un la Pologne, l'autre la Saxe. - -[En marge: L'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient seuls -entendus et fortement unis.] - -[En marge: Motifs de l'intime union de ces deux princes.] - -[En marge: Leur conviction que l'Europe leur devait sa délivrance.] - -[En marge: Alexandre voulait la Pologne, et Frédéric-Guillaume la -Saxe.] - -[En marge: Raisons par lesquelles ils coloraient cette double ambition -à leurs propres yeux.] - -Ces deux princes, pareils d'âge et de position quoique différents de -caractère, avaient commencé leur règne par être fort unis. Divisés par -les événements de 1807, époque où vaincus tous les deux, ils avaient -été fort inégalement traités, car à leur commune défaite Alexandre -avait gagné des provinces, et Frédéric-Guillaume avait perdu la moitié -de ses États, ils s'étaient rapprochés en 1813 sous la dure oppression -de Napoléon, avaient retrouvé leur amitié sur les champs de bataille -de Lutzen et de Leipzig, et s'étaient promis de ne plus se séparer. -Aussi n'avaient-ils rien de caché l'un pour l'autre; ils se disaient -tout, s'entendaient sur tout, et quand Alexandre parlait, on était sûr -que Frédéric-Guillaume allait ouvrir la bouche pour exprimer les mêmes -idées. Or, comme Alexandre non-seulement parlait, mais pensait le -premier, l'un menait l'autre, sans que du reste il en coûtât rien à la -Prusse, car ils avaient aussi fortement uni leurs intérêts que leurs -coeurs. Ces deux princes se portaient réciproquement la plus haute -estime, et se regardaient comme les plus honnêtes gens de leur siècle, -tandis qu'à leurs yeux l'Angleterre était la plus égoïste des -puissances, et l'Autriche la plus astucieuse. Ils se considéraient -aussi comme les sauveurs de l'Europe. À les entendre en effet, si -Alexandre n'avait pas donné le signal de la résistance en 1812, si -Frédéric-Guillaume ne l'avait pas suivi en 1813, si arrivés sur l'Oder -ils n'avaient pas poussé jusqu'à l'Elbe, jusqu'au Rhin, jusqu'à la -Seine, entraînant l'Europe après eux, le monde civilisé serait encore -esclave. Personne donc ne les égalait dans l'estime qu'ils avaient -conçue pour eux-mêmes, et cette estime était fondée à beaucoup -d'égards, car bien que Frédéric-Guillaume laissât voir quelquefois la -duplicité de la faiblesse, Alexandre celle de la mobilité, ils étaient -pleins, le premier de droiture et de modestie, le second de générosité -et de séduction. Mais comme il arrive souvent aux honnêtes gens qui -ont de grandes prétentions à l'honnêteté, ils se tenaient pour -impeccables, et faisaient même de leur ambition une vertu. Si donc -l'un désirait la Pologne, l'autre la Saxe, c'était, à les en croire, -par les plus purs et par les plus respectables motifs. Alexandre -voulait la Pologne uniquement pour la reconstituer. Il avait -effectivement dit et pensé bien souvent dans sa jeunesse, que le -partage de la Pologne par Catherine, Frédéric le Grand et -Marie-Thérèse, était un attentat odieux qu'il fallait absolument -réparer. Fort importuné de voir cette réparation essayée par Napoléon -de 1807 à 1812, et l'ayant à cette époque empêchée tant qu'il l'avait -pu, il croyait que le moment était venu de l'entreprendre pour son -propre compte, et il s'en occupait comme il s'occupait de toute chose, -avec passion. Il avait en outre des facilités particulières pour -l'essayer, puisqu'il possédait la plupart des anciennes provinces -polonaises. En les joignant au grand-duché de Varsovie, comprenant -Varsovie, Thorn, Posen, Kalisch, il pouvait composer un superbe -royaume, qui s'étendrait du Niémen aux Crapacks, auquel il accorderait -des institutions libérales, et dont il se ferait roi, en restant -empereur de toutes les Russies. Il s'appellerait ainsi de ce double -titre d'empereur et roi, qui était le faîte de la puissance humaine, -et serait pour la Russie l'égal ou le supérieur de Catherine et de -Pierre le Grand, puisqu'il aurait dans un seul règne ajouté à l'empire -russe la Finlande, la Bessarabie, la Pologne. Ces rêves d'ambition -étaient à ses yeux des rêves d'humanité. Beaucoup de Polonais qui -avaient toujours pensé que la France était trop loin pour reconstituer -la Pologne, et que la Russie seule pouvait le tenter efficacement, -beaucoup d'autres qui n'avaient commencé à le penser que depuis nos -malheurs, avaient entouré Alexandre, et avaient contribué à enflammer -sa tête. Il se promettait donc d'être le restaurateur de la Pologne, -et le restaurateur libéral, car en la réunissant tout entière sous un -même sceptre, il n'entendait pas lui donner le despotisme russe, mais -quelque chose comme la liberté anglaise. En agissant de la sorte -Alexandre ne se considérait pas du tout comme un conquérant, loin de -là, car au contraire il se dépouillerait, disait-il, de la Lithuanie -et de la Volhynie pour créer ce nouveau royaume, il le placerait -même, s'il le fallait, sous le sceptre de son frère Constantin pour -offusquer moins la jalousie européenne, et n'en garderait que la -suzeraineté. À ses yeux, le congrès de Vienne en se prêtant à cette -oeuvre mettrait le comble à la gloire de l'Europe victorieuse, et -pourrait se dire qu'il avait reconstitué le monde sur les bases de la -justice, de la liberté et de la vraie politique. Il faut pardonner ces -illusions, car c'est quelque chose que d'éprouver le besoin de donner -des apparences honnêtes à son ambition: tant d'autres s'inquiètent si -peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la satisfaire, sans songer à la -colorer! - -[En marge: Réponse qu'Alexandre et Frédéric-Guillaume croyaient -pouvoir faire aux objections que soulevait leur double ambition.] - -Il y avait toutefois à ce beau rêve une objection que l'empereur -Alexandre ne se dissimulait point, mais qu'il ne laissait pas non plus -sans réponse. Les territoires avec lesquels avait été composé le -grand-duché de Varsovie étaient jadis partagés entre la Russie, la -Prusse et l'Autriche. La part principale appartenait à la Prusse, qui -possédait jusqu'à la Vistule, Varsovie comprise. Il fallait donc -enlever cette vaste part à la Prusse, qu'il serait indispensable -d'indemniser ailleurs, et dans ce cas la frontière russe s'avançant de -la Vistule à l'Oder, il faudrait que l'Europe souffrît cette extension -qui deviendrait pour elle un véritable sujet d'alarme, et de plus -serait jugée contraire aux traités de Kalisch (28 février 1813), de -Reichenbach (15 juin 1813), de Toeplitz(9 septembre 1813), traités qui -avaient successivement formé les noeuds de la coalition. D'après ces -traités le grand-duché de Varsovie devait être distribué à l'amiable, -entre les copartageants de la Pologne, conformément à l'ancienne -répartition qu'ils en avaient faite, ou à peu près; de plus la Prusse -devait retrouver dix millions de sujets, et l'Autriche rentrer en -possession de l'Illyrie. Voilà ce qu'on s'était promis les uns aux -autres en formant contre la France la coalition européenne de 1813; -mais les succès inattendus de cette coalition avaient permis de -pousser bien plus loin les restitutions, car l'Autriche au lieu de -recevoir l'Illyrie seule, allait recouvrer le Tyrol et le nord de -l'Italie, en y ajoutant même l'État de Venise qu'elle n'avait pas -autrefois. L'Angleterre, qui eût été bien heureuse d'arracher au -littoral de la France Hambourg et Brême, plus heureuse encore de lui -ôter la Hollande, allait lui enlever même la Belgique, pour la donner -à la maison d'Orange. Si donc tout le monde avait dépassé de beaucoup -ses premiers voeux, la Russie seule, disait Alexandre, devait-elle -être enfermée dans les vues étroites qu'on avait conçues lorsqu'on se -flattait d'atteindre l'Elbe tout au plus, et certainement pas le Rhin? -Évidemment non, et le lot destiné à la Russie devait être -proportionné, comme celui de tous les alliés, aux succès inespérés de -la coalition. - -Quant à la Prusse son dédommagement était tout trouvé, c'était la -Saxe, et ce lot obtenu était la réalisation de tous ses voeux. Cette -puissance, depuis que le grand Frédéric l'avait composée de pièces et -de morceaux par le génie réuni des armes et de la politique, avait -toujours présenté une sorte de difformité géographique. Elle offrait -en effet aux yeux de quiconque observait la carte de l'Europe un État -d'une longueur démesurée, s'étendant du Niémen au Rhin, contenant des -échancrures profondes, et surtout dépourvu de consistance au centre. -Dresde ajouté à Berlin, devait corriger en partie cette fâcheuse -configuration, lui procurer en outre le champ d'opérations militaires -dont Napoléon dans le dix-neuvième siècle, et Frédéric dans le -dix-huitième, avaient prouvé l'importance, lui donner pour sujets au -lieu de Polonais désaffectionnés, de bons Allemands, et des meilleurs, -la constituer ainsi la première des puissances allemandes, et préparer -enfin cet avenir d'unité germanique par la Prusse, qui exalte toute -tête prussienne quand on le lui montre en perspective. Tandis -qu'Alexandre croyait devoir à l'humanité de reconstituer la Pologne, -Frédéric-Guillaume croyait devoir à l'Allemagne de lui ménager ce -grand pas vers l'unité, et se flattait de payer de la sorte tout le -sang qu'elle avait versé pour la commune délivrance, ne se disant pas -que c'était l'unité prussienne, bien plus que l'unité germanique à -laquelle il aurait travaillé, que les États secondaires de l'Allemagne -en seraient alarmés au plus haut point, que l'Autriche notamment en -serait révoltée, et que toute l'Europe serait effrayée d'en payer le -prix à la Russie par l'abandon de la Pologne. Comme Alexandre il -trouvait de nombreuses réponses aux objections qu'on pouvait opposer à -ses voeux, car le prisme du désir montre toujours les choses telles -qu'on les veut voir. On avait promis, disait-il, dix millions de -sujets à la Prusse, sans indiquer où on les prendrait, et elle ne -dépasserait pas ce nombre en occupant la Saxe; seulement elle les -prendrait où il lui convenait de les avoir. Le roi de Saxe était un -traître, qui avait déserté la cause de l'Europe, ce n'était donc pas -son intérêt qu'on pouvait alléguer pour empêcher une telle -combinaison. D'ailleurs la Russie et la Prusse réunies n'avaient pas -de contradicteurs à craindre. L'Autriche était si occupée d'assouvir -son avidité en Italie, l'Angleterre dans les deux hémisphères, -qu'elles n'y prendraient garde ni l'une ni l'autre. La France ne -méritait plus de ménagements. Enfin l'Europe avait de telles -obligations à la Russie et à la Prusse, qu'elle ne pouvait pas leur -refuser l'accomplissement de voeux si honnêtes et si légitimes. Telles -étaient les raisons que se donnait Frédéric-Guillaume et qu'il -trouvait excellentes. Du reste entre Alexandre et Frédéric-Guillaume -il y avait parole donnée, et ils arrivaient à Vienne persuadés l'un et -l'autre qu'ils auraient la Pologne et la Saxe. - -[En marge: Le soin qu'on avait mis à ne pas s'expliquer, de peur de se -diviser, était cause que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient à peine -aperçues des projets de la Prusse et de la Russie.] - -[En marge: L'Angleterre, tout occupée de ses propres désirs, ne se -rendait pas du tout compte de ceux de la Prusse et de la Russie.] - -[En marge: L'Autriche, plus pénétrante, voyait mieux ce qui se -passait, mais se taisait dans l'intérêt de l'union, et comptait pour -sortir d'embarras sur le temps et la politique.] - -Était-il possible que l'Angleterre, que l'Autriche n'eussent point -entrevu ces projets, et si elles les avaient entrevus, qu'elles les -eussent admis sans objection? C'est là sans doute un juste sujet -d'étonnement, quand on pense à la violente opposition qui éclata -bientôt. Mais, comme nous l'avons dit, dans la crainte de troubler -l'union on s'était très-peu expliqué. On avait parlé toujours de la -reconstitution de la Prusse, ce qui était convenu, de la punition du -roi de Saxe, ce qui semblait mérité, du partage du duché de Varsovie, -ce qui résultait des traités. On avait même parlé de la reconstitution -de la Pologne comme de l'une des affaires qui pourraient être -soumises au congrès. Mais tant de choses s'étaient appelées la Pologne -depuis cinquante ans, qu'on pouvait prononcer ce mot sans qu'il -signifiât aucune frontière précise. On était donc resté dans un vague -commode à tout le monde, et d'ailleurs les préoccupations immédiates -avaient détourné des préoccupations plus éloignées. L'Angleterre -toujours pleine des souvenirs du blocus continental, ne songeant qu'à -en empêcher le retour, avait dans cette intention construit le royaume -des Pays-Bas, travaillait à relever celui de Hanovre, voulait assurer -à l'un et à l'autre la Prusse pour alliée, et était prête à tout -concéder à cette puissance pour qu'elle épousât ses vues. L'Autriche, -beaucoup plus prévoyante, avait mieux discerné que l'Angleterre les -projets de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, car il s'agissait pour -elle de laisser la Prusse s'établir à tous les défilés de la Saxe, de -laisser les flots de la race slave s'étendre jusqu'au pied des monts -Crapacks; mais ces inquiétudes n'étaient pas les seules, et, au milieu -de ses prospérités présentes, elle n'avait jamais eu tant de soucis ni -de si graves. Si à l'ouest et au nord la Prusse et la Russie pouvaient -l'inquiéter, elle avait l'Allemagne à reconstituer, sa place -constitutionnelle à y déterminer, l'Italie à organiser, Murat à -contenir, le prisonnier de l'île d'Elbe à surveiller, la France -elle-même à observer, et il fallait prendre garde en s'occupant de ces -divers intérêts, que les soins donnés aux uns ne fissent tort aux -autres. Elle était donc résolue à employer les moyens à son usage, -c'est-à-dire la patience, la finesse, la vigilance, et au besoin la -force. Sur 300 mille hommes dont elle disposait, elle en avait réuni -250 mille en Bohême et en Hongrie, et n'en avait laissé que 50 mille -en Italie, où cependant elle était exposée à avoir sur les bras Murat, -les Italiens et peut-être le prisonnier de l'île d'Elbe. Elle s'était -ainsi, sans le dire, mise en mesure du côté de la Saxe et de la -Pologne, mais plus les difficultés pouvaient devenir grandes, plus -elle voulait en triompher par l'union, par la bonne entente de ce -qu'on appelait _les quatre_, c'est-à-dire de l'Angleterre, de -l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, car à son avis si on -laissait la France et les petites puissances allemandes s'en mêler, on -courait le risque de tomber dans un vrai chaos, d'où jaillirait de -nouveau Lucifer, c'est-à-dire Napoléon, qui n'était pas sorti encore -de la mémoire des hommes, et qui n'avait certainement pas résolu de -s'y effacer, bien qu'il affectât le sommeil profond que supposaient -ses prodigieuses fatigues. Aussi les premiers mots prononcés à Vienne, -avaient-ils été les derniers prononcés à Londres, et on s'était dit -qu'il fallait par-dessus tout rester unis, même au prix des plus -grands sacrifices, et on l'avait dit d'autant plus qu'on sentait venir -le jour où l'on allait cesser de l'être. - -[En marge: Ce qui se passait à Vienne, rendait frappante la faute que -la France avait commise, de ne pas différer la conclusion de la paix -de Paris jusqu'au jour où l'Europe se diviserait.] - -[En marge: Avantages qu'on aurait pu tirer de ces divisions.] - -[En marge: L'inconvénient de condescendre aux voeux de la Russie et de -la Prusse, pour profiter des divisions de l'Europe, n'eût pas été bien -grand.] - -Telles étaient donc les dispositions qu'on apportait à Vienne: un -immense désir de maintenir l'union, et une immense avidité fort peu -compatible avec cette union. Si jamais la faute que la France avait -faite de signer si précipitamment le traité de Paris avait été -frappante, c'était dans ce moment où l'Europe était fatalement -condamnée à se diviser, car il était impossible que l'Autriche -consentît à laisser établir la Prusse à Dresde, la Russie à Cracovie, -que les puissances secondaires consentissent à laisser supprimer la -plus respectable d'entre elles, la Saxe, pour un péché qui leur était -commun à toutes, celui de l'alliance avec la France, et que -l'Angleterre laissât commettre tous ces actes d'ambition en face du -parlement britannique. Si au milieu d'une telle division la France -était arrivée à Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par -conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa -position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris -au mois de mai. Entre la Russie et la Prusse d'une part, voulant à -tout prix la Pologne et la Saxe, et de l'autre l'Angleterre et -l'Autriche résolues à les leur refuser, celui des deux partis qui -aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une supériorité -tellement décisive, qu'on devait tout faire pour l'avoir avec soi, et -qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir. -Les deux puissances les plus portées aux concessions envers la France -étaient naturellement la Russie et la Prusse, car leurs intérêts -étaient sur la Vistule et l'Elbe, non sur le Rhin ou l'Escaut. Il est -donc à peu près certain qu'en nous rangeant de leur côté nous aurions -obtenu de tout autres frontières que celles du traité de Paris. -N'eussions-nous gagné que la ligne des places fortes demandées par nos -négociateurs, que l'avantage eût été déjà grand, et qu'obtenu par la -politique seule, il aurait valu aux Bourbons une popularité qui leur -manquait. C'était donc un vrai malheur que d'arriver à Vienne en -portant au cou la chaîne du traité de Paris. Pourtant le mal n'était -pas sans remède, et il restait des moyens de profiter de la nouvelle -situation. Tout annonçait en effet que le conflit serait des plus -vifs, car la Russie et la Prusse semblaient prêtes à se porter aux -dernières extrémités pour avoir la Pologne et la Saxe. Or, si les -choses étaient poussées jusqu'à nouer des alliances, jusqu'à préparer -la guerre, il n'était pas à supposer qu'on se laissât arrêter par un -vain texte, et qu'on tînt au traité de Paris plus qu'à celui de -Chaumont. Sans doute nous ne pouvions afficher nous-mêmes l'intention -de nous soustraire au traité de Paris, mais en ne nous prononçant pas -trop vite, en laissant entrevoir notre appui, et en mettant un peu de -temps à l'accorder, la Russie et la Prusse étaient si ardentes, que -probablement elles auraient dit elles-mêmes les mots que nous n'osions -pas dire, et nous auraient offert ce que nous n'osions pas demander. -Dans quelle mesure notre condition se serait-elle améliorée, on ne -saurait l'affirmer, mais elle l'aurait été dans une mesure quelconque, -et assurément proportionnée à la gravité du conflit. Ajoutons qu'unis -à la Prusse et à la Russie, le conflit, quel qu'il fût, n'était guère -à craindre pour nous. Il est même probable que l'Angleterre et -l'Autriche n'auraient pas osé braver la guerre, qu'elles auraient -cédé, que nous aurions été par conséquent les arbitres de cette -situation, et les arbitres assez bien récompensés. Par conséquent le -traité de Paris n'était pas une impossibilité, mais une difficulté -qu'on pouvait surmonter avec un peu d'adresse, et on conviendra qu'en -présence d'adversaires qui avaient usé et abusé de la force à notre -égard, l'adresse était bien permise. - -Cette manière de se conduire suppose qu'on aurait été décidé à -condescendre aux voeux de la Russie et de la Prusse: mais cette -condescendance était-elle donc si fâcheuse pour nous? La Russie -obtenant toute la Pologne, dont elle avait déjà la plus grande part, -se serait avancée de la Vistule où elle était depuis longtemps -établie, jusqu'à la Wartha. La Prusse obtenant la Saxe, eût confiné de -plus près avec l'Autriche. Ainsi la Russie eût donné plus de souci à -l'Allemagne, la Prusse plus de jalousie à l'Autriche. Était-ce -véritablement à nous Français, à nous en inquiéter? Était-ce à nous à -prendre soin de cette union intime des trois puissances continentales, -qui avait servi à nous vaincre, qui après nous avoir vaincus avait -servi à nous imposer le traité du 30 mai, et qui depuis a tenu pendant -quarante ans notre politique sous le joug d'une coalition permanente? -S'il fallait que par leur position les Prussiens fussent incommodes -pour quelqu'un, ne valait-il pas mieux que ce fût pour l'Autriche en -les mettant à Dresde, que pour nous en les mettant à Cologne et -Aix-la-Chapelle? À la vérité la maison de Saxe étant transportée des -bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, comme Alexandre et -Frédéric-Guillaume se proposaient de le faire, l'équilibre germanique, -partie de l'équilibre européen, en eût été un peu plus ébranlé: mais -cet équilibre germanique déjà si profondément atteint dans notre -siècle, quelle était son utilité pour nous et pour toute l'Europe? -C'était d'interposer de petits États entre les grands, afin d'amortir -les chocs entre ces derniers. Or ne valait-il pas mieux dans notre -intérêt que ce qui restait des États germaniques fût interposé entre -nous et la Prusse, pour nous épargner des chocs avec elle, qu'entre la -Prusse et l'Autriche pour épargner des chocs à celles-ci? Et la Saxe -nous ayant abandonnés sur le champ de bataille, l'Europe ayant -dépouillé à notre égard tout esprit de modération, n'étions-nous pas -autorisés plus qu'en aucun temps, plus qu'en aucune occurrence, à -songer à nous, exclusivement à nous? - -[En marge: Le Conseil royal ne se mêle pas des questions qu'on avait à -résoudre à Vienne, et les abandonne au Roi et à M. de Talleyrand.] - -Poser de telles questions c'est presque les résoudre, et après un -demi-siècle on s'étonne qu'elles aient pu être si singulièrement -envisagées à l'époque dont nous racontons l'histoire. Malheureusement -il n'y avait pas alors plus de gouvernement à l'extérieur qu'à -l'intérieur, et ces questions ne furent pas même soulevées dans le -Conseil royal. De même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne faudrait -pas différer de deux mois la convention du 23 avril, qui nous -dessaisissait de gages précieux sans hâter d'un jour le départ des -armées coalisées, de même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne -vaudrait pas mieux remettre à six mois le traité de Paris, -c'est-à-dire à un moment où unies pour nous dépouiller, les puissances -seraient désunies pour se partager nos dépouilles, de même on ne se -demanda pas quel parti il faudrait épouser à Vienne. La défectueuse -organisation du Conseil royal en fut la cause, bien plus que le défaut -de lumières chez les hommes qui le composaient. Ce conseil, comme on -l'a déjà vu, mélange confus de princes, de ministres à portefeuille, -de ministres sans portefeuille, sous un roi bel esprit, distrait, -paresseux, disposé à laisser gouverner, mais non pas à souffrir à côté -de lui un chef de cabinet étendant sur toutes les affaires son active -vigilance, un tel conseil ne pouvait donner que des résultats décousus -comme lui-même. Là où était un ministre spécial doué d'une véritable -capacité, tout allait bien. Ainsi les finances jouissant de cet -avantage, étaient supérieurement conduites. Dans les autres -départements, et surtout dans celui de l'intérieur, les choses étaient -livrées au hasard, et c'étaient les passions du parti dominant qui -gouvernaient. Quant aux affaires extérieures elles avaient été -abandonnées au Roi comme roi, et à M. de Talleyrand comme l'homme -réputé le plus habile de France en ces matières, et on va voir ce qui -en advint. - -[En marge: Sentiments du Roi Louis XVIII à l'égard de la politique -étrangère.] - -[En marge: Modestie des voeux de Louis XVIII.] - -[En marge: Éloignement de Louis XVIII pour les alliances trop -étroites.] - -Les vues de Louis XVIII à l'égard des affaires étrangères étaient, -ainsi qu'en toutes choses, modérées et assez sages, mais bornées comme -ses voeux[14]. Heureux d'être rentré dans le royaume de ses pères, de -le recouvrer tout entier, même avec une ou deux places de plus, et un -magnifique musée dont il se souciait peu, il n'avait pas envie -d'accroître ce royaume, et ne faisait pas la réflexion fort simple que -tous les autres États s'étant agrandis, la France en restant ce -qu'elle était en 1792 se trouvait relativement amoindrie, et si elle -parvenait à reconquérir sa supériorité, ne le devrait qu'aux bienfaits -de la Révolution qu'il n'appréciait guère. Louis XVIII avait de la -dignité mais aucune ambition, tenait à la paix, que son âge, ses -infirmités, ses malheurs, l'épuisement de la France, lui rendaient -chère, et avec raison ne voulait pas la compromettre légèrement. -D'ailleurs la manie de se mêler beaucoup des affaires du dehors était -une tradition impériale qui ne lui plaisait pas, et il souhaitait -qu'on jouât à Vienne un rôle digne, pacifique, et profitable en un -point seulement, c'est qu'on le délivrât de la présence de Murat sur -le trône de Naples. Laisser sur l'un des trônes de l'Europe la petite -usurpation, quand la grande était tombée, lui semblait une -inconséquence, une honte pour toutes les puissances, et pour la -France un vrai danger. _Flagilio addit damnum_, disait-il, dans son -goût de rendre sa pensée par des adages latins. En effet il regardait -Naples comme un pied-à-terre où Napoléon pouvait descendre à chaque -instant, d'où il marcherait avec quatre-vingt mille Italiens sur les -Alpes, et de là soulèverait tous les éléments qui fermentaient encore -en France. Attribuant les difficultés qu'il rencontrait dans le -gouvernement intérieur de son royaume, aux intrigues et à l'argent de -Napoléon, il avait refusé de lui payer la rente de deux millions -stipulée par le traité du 11 avril, et voulait qu'on le transportât -lui-même aux Açores. Après cette translation et le détrônement de -Murat, il désirait qu'on ne laissât pas le duché de Parme à -Marie-Louise, autre inconséquence, autre danger, selon lui, de la -politique européenne, et qu'on rendît ce duché à la maison de Parme, -alliée de la maison de Bourbon. Enfin, en sa qualité de fils d'une -princesse saxonne, il aurait trouvé séant pour sa couronne de sauver -le roi de Saxe. Mais il plaçait ce dernier objet bien après les -autres. Pour aucun il n'eût bravé la guerre, ni même un trouble; mais -ce qu'on pourrait avec la politique seule, il souhaitait qu'on le fît. -Il admettait les alliances comme un moyen de la politique, mais il ne -voulait en adopter aucune trop étroitement, car à son avis les -alliances étroites engageaient, et peu à peu menaient à la guerre. -Entre les quatre grandes puissances européennes dont on aurait pu -rechercher l'alliance, il préférait par goût celle de l'Angleterre, -car chez toutes les autres quelque chose lui déplaisait fort, chez la -Russie l'imprudence du souverain, chez la Prusse les opinions beaucoup -trop libérales de la nation, chez l'Autriche la parenté avec -Bonaparte. Il poussait à cet égard la prévention jusqu'à rejeter, -comme on l'a vu, une alliance de famille avec la Russie, alliance qui -aurait pu avoir les plus utiles conséquences. N'ayant d'autres -héritiers que ses neveux, et parmi ces neveux M. le duc d'Angoulême -étant sans enfants, il fallait marier M. le duc de Berry si on -désirait conserver la couronne à la branche aînée. Le comte Pozzo di -Borgo avait donc songé à unir la grande-duchesse Anne, la même que -Napoléon avait dû épouser, à M. le duc de Berry, et il s'en était -occupé avec son ardeur accoutumée, faisant valoir les services déjà -rendus par la Russie et ceux qu'elle pouvait rendre encore, vantant -fort en un mot tous les avantages d'un pareil mariage. Mais Louis -XVIII, outre qu'il considérait un mariage avec les Romanoff comme une -sorte de dérogeance pour la maison de Bourbon, ne voulait s'enchaîner -ni à la Russie ni à l'empereur Alexandre, alléguait les raisons -religieuses, qui en général ne le touchaient guère, exigeait que la -princesse abjurât avant d'arriver en France, et opposait à ce projet -mille froideurs calculées. À choisir une alliance, il eût préféré, -comme nous venons de le dire, celle de l'Angleterre, mais de celle-là -même il ne voulait qu'avec infiniment de réserve. S'entendre avec -l'Angleterre, sans se trop engager avec elle, et grâce à cette entente -se débarrasser de Murat et du prisonnier de l'île d'Elbe, faire rendre -le duché de Parme à la maison d'Étrurie, adoucir quelque peu le sort -du roi de Saxe, composait toute sa politique. Mais pour aucun de ces -objets, excepté peut-être le détrônement de Murat et la translation de -Napoléon dans d'autres mers, il n'eût consenti à braver de sérieuses -complications. Du reste il avait exprimé ces modestes désirs à son -négociateur, l'avait ensuite laissé libre de se conduire comme il -l'entendrait, et avait à peine jeté les yeux sur un volumineux mémoire -rédigé au département des relations extérieures, sous le titre -d'_Instructions_, et embrassant dans tous leurs détails les -innombrables affaires de l'Europe. Il l'avait signé à peu près sans le -lire. - - [Note 14: Il n'existe peut-être pas un sujet, dans toute - l'histoire de notre siècle, sur lequel les historiens - étrangers ou français aient été plus mal informés que sur le - congrès de Vienne, et il n'y en a pas de plus important, - puisque c'est dans ce congrès que s'est constituée l'Europe - moderne, et qu'a été fixé un état de choses qui a duré déjà - près de cinquante années. J'écris en ayant sous les yeux les - documents les plus authentiques, soit étrangers, soit - français, et notamment la correspondance secrète de M. de - Talleyrand avec Louis XVIII, et de Louis XVIII avec M. de - Talleyrand. C'est dans celle-là que la partie anecdotique et - personnelle de cette grande scène se trouve rapportée, avec - tous les détails qui pouvaient intéresser un roi spirituel, - malicieux, aimant le scandale, et n'ayant presque aucun - préjugé, si ce n'est celui de son origine à laquelle il ne - trouvait rien d'égal sur la terre. M. de Talleyrand - fournissait les matériaux de cette correspondance à M. de la - Besnardière qui la rédigeait, puis il la recopiait de sa - main. Le Roi répondait le plus souvent lui-même, ou par M. - de Blacas. Quant aux affaires proprement dites, M. le duc de - Dalberg les traitait dans une correspondance spéciale avec - le cabinet, que M. de Jaucourt dirigeait en l'absence de M. - de Talleyrand. Celle-ci moins piquante, mais plus sérieuse, - ne laisse rien à désirer sous le rapport des affaires - elles-mêmes, qui s'y trouvent exposées avec une netteté, une - précision et une connaissance des choses remarquables, mais - toujours, bien entendu, du point de vue auquel la légation - française s'était placée. Je ne puis citer les documents - étrangers auxquels j'ai puisé, mais ils sont également - authentiques, et m'autorisent à considérer comme vrai et - complet le récit qu'on va lire.] - -[En marge: Instructions écrites du négociateur français.] - -Dans ce mémoire, M. de la Besnardière qui en était le rédacteur, et -qui connaissait profondément le détail des affaires européennes, avait -ajouté aux voeux formés par Louis XVIII, l'expression des désirs de la -France sur quelques autres points. Ainsi les places de Luxembourg et -de Mayence étant sorties de nos mains, il fallait empêcher qu'elles ne -passassent dans celles de la Prusse ou de l'Autriche. On ne pouvait en -effet les laisser avec sécurité que dans les mains de la Hollande ou -de la Bavière. À l'égard de l'Italie, il ne suffisait pas d'en -éloigner Murat au profit de Ferdinand IV, et Marie-Louise au profit de -l'ancienne reine d'Étrurie, il fallait résoudre une question du plus -haut intérêt, celle de la succession au trône dans la maison de -Savoie. Le vieux roi de Sardaigne n'avait pas d'enfants, et n'avait -qu'un héritier privé lui-même de descendance. Il importait par -conséquent d'assurer la succession dans la branche de Carignan, si on -ne voulait pas que, par un mariage, le Piémont échût un jour à la -maison d'Autriche. Enfin il convenait de s'occuper des donataires -français, parmi lesquels figuraient au premier rang quelques -maréchaux, et de sauver, si on le pouvait, leurs dotations du naufrage -général. Tels étaient les points secondaires, mais très-importants, -ajoutés à la tâche de notre négociateur par le rédacteur de ses -instructions. - -[En marge: Choix de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg pour -représenter la France à Vienne.] - -[En marge: Facilité de leur rôle, si on voulait s'en tenir au traité -de Paris.] - -[En marge: L'expectative, seule conduite à tenir à Vienne.] - -Ce négociateur, tellement indiqué qu'il n'y en avait pas un autre de -possible, était M. de Talleyrand. On lui avait adjoint M. le duc de -Dalberg, qui par sa rare sagacité et ses vastes relations en -Allemagne, était très-propre à le seconder. Du reste Louis XVIII, -comme on vient de le voir, avait par la modération de ses voeux, -singulièrement facilité la tâche de ses deux représentants à Vienne. -Si en effet consentant à s'en tenir au traité du 30 mai, on ne voulait -que renverser Murat, procurer quelques domaines à la maison de Parme, -et maintenir le roi de Saxe dans une partie quelconque de ses États, -on avait la force des choses avec soi, et à peu près la certitude de -réussir. Il était évident que Murat étant en contradiction choquante -avec la situation présente de l'Europe, et n'ayant pour appui que -l'Autriche, engagée avec lui jusqu'à la première faute qu'il -commettrait, dégagerait bientôt celle-ci par ses imprudences, et -succomberait sous l'influence des deux maisons de Bourbon réunies. Il -était à la vérité moins facile de détrôner Marie-Louise, au profit de -la maison de Parme, dans un congrès où dominerait François II. Mais il -n'était pas impossible de trouver à Marie-Louise un dédommagement -dans la vaste étendue de l'Italie; et, quant à la Saxe, il était -certain que l'Autriche ne voudrait pas laisser les Prussiens s'établir -à Dresde, les Russes au pied des montagnes de Bohême, que toutes les -puissances secondaires de l'Allemagne se soulèveraient à la seule -proposition de supprimer un État comme la Saxe, que l'Angleterre ne -pourrait pas fermer l'oreille à leurs plaintes, que le parlement -britannique surtout éclaterait à l'idée de voir la Russie occuper la -Pologne tout entière, et que si à cet ensemble de résistances la -France joignait la sienne, la Russie et la Prusse seraient obligées de -céder. Il n'y avait donc qu'à laisser agir la force des choses, pour -voir s'accomplir les voeux modérés de Louis XVIII. Au contraire si on -était tenté de profiter de ces divisions pour revenir sur le traité de -Paris, en se mettant du côté de la Prusse et de la Russie, le rôle -devenait plus laborieux et plus difficile, mais peu périlleux, et d'un -succès presque aussi assuré, car au fond jamais l'Autriche et -l'Angleterre n'oseraient recommencer la guerre, en ayant, outre la -France, la Prusse et la Russie sur les bras. Dans l'une comme dans -l'autre politique, celle d'une tranquille résignation à la paix de -Paris, ou celle d'une amélioration de frontières tirée des divisions -des puissances, le succès était donc infiniment probable. Cependant -quelque politique qu'on adoptât, il y avait une difficulté, c'était -l'extrême répugnance que l'Europe éprouverait à se diviser devant -nous, et surtout à nous introduire dans ses affaires, car il y aurait -tout à la fois pour elle, confusion d'avouer ses misères intérieures, -et danger de nous rendre un rôle considérable en se servant de nous. -En présence de cette disposition il n'y avait qu'une conduite à tenir -à Vienne: attendre, patienter, ne pas se mettre en avant, laisser les -intérêts se diviser, et une fois divisés venir à nous; faire désirer -en un mot notre intervention, au lieu de l'offrir. Plus nous -l'offririons, plus on la craindrait, et moins on nous la payerait. Une -patience mêlée de fierté était donc la seule attitude à prendre, et -avec grande probabilité de succès, car deux choses étaient certaines, -la division des intérêts, et le besoin qu'ils auraient tous de la -France, et devant ces deux certitudes la politique de l'expectative -devait inévitablement réussir. - -Si jamais homme avait été éminemment propre à remplir cette tâche, -c'était M. de Talleyrand. Grand par sa naissance, par son rôle depuis -trente années, par sa manière de vivre, par son imposante et -dédaigneuse nonchalance, ayant presque fait de l'inertie une vertu, et -même une épigramme sous un prince qui avait fait de l'activité un -vice, il semblait que si on devait quelque jour, quelque part, pécher -par impatience, ce ne pouvait pas être M. de Talleyrand à Vienne. -Pourtant le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui -paraît le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux, dès -qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. M. de -Talleyrand devait en donner en cette occasion un singulier exemple. - -[En marge: Mobiles qui devaient agir sur M. de Talleyrand à Vienne, et -principe dont il voulait se servir.] - -[En marge: Le principe de _légitimité_ dont M. de Talleyrand voulait -se servir, inapplicable dans la plupart des cas.] - -M. de Talleyrand en effet avait depuis quinze ans joué le premier rôle -dans toutes les réunions européennes; il avait soumis à sa volonté, -et toujours rencontré dans un rang inférieur au sien, les -représentants des puissances qu'il allait avoir devant lui comme -ministres de l'Europe victorieuse. Sous l'Empire M. de Metternich -était à Paris ministre modeste d'une cour vaincue et accablée; M. de -Nesselrode était simple secrétaire d'ambassade. Il devait être pénible -à M. de Talleyrand de ne pas se trouver au moins de niveau avec ces -personnages autrefois si secondaires, et si déférents, et il en devait -résulter chez lui un malaise de position capable de nuire à sa manière -d'être à Vienne. Ne s'épuisant ordinairement ni à penser ni à prévoir, -il n'avait guère cherché si des divisions de l'Europe il pourrait -naître pour la France une occasion d'améliorer sa condition; il -s'était demandé seulement quelle attitude aurait à Vienne la France si -longtemps victorieuse, maintenant vaincue, et quelle attitude il -aurait pour elle. Il s'était dit qu'après avoir représenté le génie -tout puissant, représenter le droit (ce qu'il avait défini par un mot -heureux, et qui avait obtenu un immense succès, celui de -_légitimité_), représenter le droit était un rôle très-digne, -très-convenable, et qui pourrait bien n'être pas inférieur à celui -qu'il avait eu jadis. Il partait donc pour Vienne résolu à s'y faire -une place avec le talisman de la légitimité, qui bon à une infinité de -choses, ne l'était cependant pas à toutes. Certainement pour détrôner -Murat, pour faire respecter le roi de Saxe, le mot était -très-efficace, mais il était loin d'être applicable en toute occasion, -car si on le prenait complétement au sérieux, il fallait ne pas -traiter avec Bernadotte que les puissances s'attachaient à flatter, -mais avec Gustave IV qui courait l'Europe en fugitif; il fallait ne -pas admettre le représentant de Ferdinand VII qui n'était roi qu'au -préjudice de son père Charles IV, lequel loin de renoncer à ses -droits, était prêt à les faire valoir; il fallait appeler les -représentants de Gênes, de Venise, de Malte, des anciens électeurs de -Cologne, de Trèves et de Mayence, et de tant d'autres victimes dont on -se préparait à partager les dépouilles. On eût ainsi rempli le congrès -de fantômes, en laissant en dehors des êtres réels et tout puissants. -Ce mot de légitimité malgré tout ce qu'il contenait de vrai et de -respectable ne pouvait donc pas servir à défendre en ce moment les -plus sérieux intérêts de la France; il faisait sourire les hommes -pratiques qui allaient s'assembler à Vienne, et qui l'employaient ou -l'écartaient suivant le besoin; il avait l'inconvénient de nous mettre -à la suite de l'Autriche et de l'Angleterre, les moins disposées des -puissances à nous relever de notre défaite, il nous enchaînait à leur -politique, et enfin en présence des deux grands partis qui allaient -diviser l'Europe, il nous privait de ce qui faisait notre principale -force, la liberté du choix. - -Avec une incontestable supériorité comme négociateur, M. de Talleyrand -arrivait donc à Vienne dans des dispositions qui n'étaient pas les -meilleures peut-être pour tirer parti de notre nouvelle situation. -Qu'il s'y posât grandement, rien n'était plus certain; qu'il y agît -utilement, c'était plus douteux. Toutefois, on pouvait être assuré -que représentée par lui, la France n'aurait ni le rôle ni l'attitude -d'une puissance vaincue, et encore moins humiliée. - -[En marge: Arrivée de M. de Talleyrand à Vienne.] - -Quoi qu'il en soit, parti le 15 septembre de Paris, il était rendu à -Vienne le 23. C'était l'avant-veille de l'arrivée des souverains, mais -leurs chancelleries, leurs états-majors les avaient précédés de -plusieurs jours, et durant ces jours les langues s'étaient fort -agitées. Beaucoup des choses qu'on avait voulu laisser dans le vague -commençaient à s'éclaircir. Les Russes, les Prussiens, informés des -résolutions de leurs maîtres, ne les avaient guère cachées. Les Russes -disaient tout haut, avec une indiscrétion et une jactance singulières, -qu'il leur fallait la Pologne tout entière; les Prussiens, ne montrant -ni plus de prudence ni plus de modestie, disaient qu'il leur fallait -la Saxe. Les uns et les autres semblaient ne pas croire qu'on pût -refuser ces concessions à leurs immenses services. - -[En marge: Émotion dans le sein du congrès en apprenant les -prétentions de la Russie et de la Prusse.] - -[En marge: Le désir de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de -l'Angleterre, de tout faire à quatre, ne cause pas moins d'émotion.] - -[En marge: On tourne les yeux vers la France.] - -Ces voeux formulés avec tant d'assurance avaient dès le premier jour -excité une vive émotion dans le congrès. Les princes de second ordre, -allemands et autres, étaient révoltés de voir supprimer un État de -même rang qu'eux, au gré d'un voisin ambitieux, et pour un fait qui -leur était commun à tous, celui d'alliance avec la France impériale. -Les représentants de tous les États, quels qu'ils fussent, étaient -effrayés de voir la Russie qui au commencement du siècle était sur la -Vistule, s'avancer jusqu'à la Wartha et à l'Oder, grâce à la -complicité de la Prusse, et s'en expliquaient hautement. Ils disaient -que ce n'était pas la peine de renverser la domination de Napoléon -pour la remplacer si vite, si complétement, si dangereusement par une -autre. Ce qui les offusquait autant que cette ambition, si hardiment -affichée, c'était la prétention de concentrer entre quatre légations, -celles de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre, la direction -des affaires, et d'en exclure toutes les autres. On attendait donc la -légation française avec une extrême impatience, et bien qu'on n'aimât -pas la France, surtout dans un lieu où les Allemands abondaient, on -était prêt à se ranger derrière elle, pourvu que, sans rien prétendre -pour elle-même, elle vînt au secours des opprimés, des exclus, des -offensés. On était prêt, en un mot, si c'était gratuitement de sa -part, à se laisser défendre, sauver, venger par elle. - -[En marge: M. de Talleyrand en laissant désirer l'action de la France, -aurait eu tout le monde avec lui.] - -Il eût suffi d'un peu du flegme habituel de M. de Talleyrand pour -irriter singulièrement tous ces désirs, et les convertir bientôt en -une véritable passion. Mais à peine arrivé à Vienne, il ne résista pas -au spectacle dont il fut témoin. Les ministres de toutes les cours lui -firent l'accueil qui était dû à l'un des plus illustres personnages de -l'Europe, personnage qui après avoir représenté la victoire -représentait aujourd'hui la légitimité, et de plus était le dernier -type de cette dignité élégante d'autrefois, tant prisée en ce moment. -Grands et petits diplomates rendirent hommage à sa personne, -fréquentèrent sa maison, mais pour le sérieux des choses tinrent -envers lui une tout autre conduite. Les _quatre_, c'est-à-dire les -représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la -Prusse, en lui montrant beaucoup d'égards, lui parlèrent peu -d'affaires, et laissèrent trop voir qu'on n'entendait pas accueillir -son influence aussi bien que sa personne, et qu'ils prétendaient tout -faire à eux seuls, bien que chez eux l'union des intérêts fût loin -d'égaler celle des intentions. Les représentants des petites cours, -d'ordinaire remuants, bien informés, et assez accoutumés à exciter les -uns contre les autres les ministres des grandes cours, parce qu'ils se -sauvent par les divisions de ceux-ci, se pressèrent autour de M. de -Talleyrand, et soit directement, soit par M. de Dalberg, lui -dévoilèrent le projet qu'avaient les _quatre_ de s'emparer de la -direction des affaires, et surtout de livrer la Saxe à la Prusse, qui -livrerait la Pologne à la Russie. Ces révélations furent accompagnées -de malicieux commentaires sur la forte entente du roi de Prusse et de -l'empereur de Russie, sur la maladresse de lord Castlereagh, sur la -faiblesse de M. de Metternich, prêts, disait-on, à laisser commettre -les attentats les plus odieux contre le droit public, l'un parce qu'il -n'avait pas l'habileté, l'autre parce qu'il n'avait pas le coeur de -les empêcher. - -[En marge: Le projet de l'exclure des grandes affaires le pique au -vif, et jusqu'à lui faire perdre le sang-froid qui lui était naturel.] - -M. de Talleyrand n'aurait eu qu'à attendre quelques jours, pour voir -le projet des _quatre_ s'évanouir devant la révolte générale. Mais -cette résolution de l'exclure, formée par les grandes puissances, et -dénoncée à lui par les petites, le piqua au vif. Sur-le-champ il se -mit à dire que la France replacée sous la souveraineté du vrai droit, -serait à Vienne, s'il le fallait, le seul représentant de ce droit, et -le représentant désintéressé; qu'il était des inconvenances qu'elle -ne souffrirait point, et des iniquités auxquelles elle ne se prêterait -pas. Ce langage, tenu hautement, produisit une vive sensation, -enchanta les ministres des cours allemandes de second ordre, irrita -profondément ceux de la Prusse et de la Russie, et embarrassa fort -ceux de l'Angleterre et de l'Autriche, mécontents sans doute des -convoitises dont la Pologne et la Saxe étaient l'objet, mais effrayés -de l'orage que la France, à la tête des petites cours, semblait prête -à soulever. - -[En marge: Déchaînement des Prussiens contre nous, et contre notre -ambition renaissante.] - -[En marge: Nécessité de répondre par des protestations de -désintéressement qui, dans le moment, avaient quelque chose de -très-fâcheux.] - -Les diplomates, que contrariait notre attitude si promptement prise, -et en particulier les Prussiens, se mirent de leur côté à dire que la -France se démasquait déjà; qu'elle avait paru d'abord résignée à son -nouveau sort, mais qu'elle ne l'était point, qu'au fond elle voulait -toujours les rives du Rhin, qu'elle cherchait à tout brouiller pour -les recouvrer, et que si on n'était pas fortement unis contre elle, on -aurait encore à essuyer de sa part de graves dommages. Notre légation, -et le plus actif de ses membres, M. le duc de Dalberg, très-lié avec -les Allemands, répondirent à ces calomnies que la France ne désirait -rien pour elle-même, qu'elle n'avait plus d'ambition, qu'elle ne -songeait à aucun agrandissement, mais qu'elle entendait s'opposer aux -agrandissements excessifs qui menaçaient la sûreté générale de -l'Europe. Il était fâcheux d'être amené sitôt à de semblables -protestations, et d'être obligés de nous déclarer satisfaits après la -conduite tenue à notre égard dans les négociations de Paris. En -attendant un peu au contraire, en ne découvrant pas tout de suite -notre marche, chacun pour nous attirer à lui eût fomenté notre -ambition loin de la dénoncer, et nous aurions reçu des offres au lieu -d'avoir à faire des protestations de désintéressement, qui nous -enchaînaient à notre condition présente encore plus que le traité de -Paris. - -[En marge: En huit jours tous les projets sont dévoilés, et -particulièrement ceux de la Russie et de la Prusse.] - -Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas huit jours qu'on était à Vienne, -et déjà le secret de chacun était ébruité. On savait que la Russie -voulait toute la Pologne, la Prusse toute la Saxe, que les États -secondaires en étaient indignés, qu'ils cherchaient auprès de la -France un appui offert par celle-ci avec un extrême empressement, que -l'Autriche et l'Angleterre, embarrassées de ce tumulte, persistaient, -malgré les desseins suspects de la Russie et de la Prusse, à tout -faire avec ces dernières, sans bruit, sans participation des autres -puissances. Sous l'éclat des fêtes l'agitation était donc vive, -l'anxiété profonde. - -[En marge: Vive irritation d'Alexandre, qui avait cru qu'on ne pouvait -lui rien refuser.] - -[En marge: Cette irritation tournée surtout contre la France.] - -[En marge: M. de Nesselrode, cherchant à tout calmer, conseille à M. -de Talleyrand de demander une audience à l'empereur Alexandre.] - -[En marge: Cette audience est demandée et accordée.] - -[En marge: Premier et vif entretien d'Alexandre avec M. de -Talleyrand.] - -[En marge: Fermeté respectueuse de M. de Talleyrand.] - -[En marge: Froideur avec laquelle se quittent l'empereur de Russie et -le plénipotentiaire français.] - -Rien ne saurait rendre l'irritation et surtout l'étonnement de -l'empereur de Russie en ce moment. Il était si convaincu des immenses -obligations de l'Europe envers lui, qu'il avait peine à comprendre la -résistance opposée à ses désirs. Dans son dépit il ne voyait partout -que des ingrats, et dans les Allemands qui refusaient de le laisser -venir jusqu'à l'Oder, et dans les Bourbons qui refusaient de lui -livrer leur cousin le roi de Saxe, et enfin dans l'Autriche et -l'Angleterre elles-mêmes, qui approuvaient au moins de leur silence -les clameurs dont il était l'objet. Alexandre en était même -complétement changé, à ce point que lui d'ordinaire si doux, si -caressant, était devenu tout à coup sec, hautain et amer. Le plus -fort de son irritation était tourné contre nous. Il avait, disait-il, -autant qu'il l'avait pu, arraché la France aux mains de ses -vainqueurs; il avait remis les Bourbons sur leur trône, et le ministre -dirigeant, M. de Talleyrand, à la tête des affaires. Il avait donc -comblé la mesure des bons procédés envers le pays, envers le Roi, -envers le premier ministre, et pourtant il n'avait recueilli -qu'ingratitude de la part des uns et des autres. Louis XVIII avait -affiché aussi peu de considération pour sa personne que pour ses -opinions; il n'avait écouté aucun de ses conseils, n'avait seulement -pas songé à lui offrir le cordon bleu qu'il s'était hâté de donner au -Prince régent d'Angleterre, lui avait même refusé la pairie pour M. de -Caulaincourt, et opposait enfin des obstacles presque offensants au -mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne. Ces griefs -l'empereur Alexandre les énumérait avec colère et très-peu de -discrétion, et les trouvait tous dépassés par l'attitude que M. de -Talleyrand venait de prendre si soudainement à Vienne. Le sage comte -de Nesselrode, constamment appliqué à éteindre les flammes que -d'autres allumaient, aurait voulu calmer l'empereur Alexandre envers -tout le monde, mais particulièrement envers la France, dont il -appréciait singulièrement l'alliance. En conséquence il avait -conseillé à M. de Talleyrand de demander une audience à l'empereur. -Cette démarche était presque un devoir en arrivant à Vienne; elle -plaisait d'ailleurs à M. de Talleyrand, plus disposé à étendre son -rôle qu'à le restreindre. Il demanda en effet cette audience, mais -Alexandre la lui fit attendre plusieurs jours. Le czar répondit enfin, -et reçut le représentant de la France au palais impérial de -Schoenbrunn, où il était établi. Au lieu de se montrer comme -d'ordinaire affectueux et familier, il accueillit M. de Talleyrand -avec hauteur, ce qui n'embarrassa guère l'illustre diplomate, passé -maître dans l'art de conserver sa position en présence des potentats -de la terre. Il le questionna brusquement, et coup sur coup, sur -l'état de la France, comme un homme qui n'attendait pas de très-bonnes -nouvelles de ce qui s'y passait, et qui n'était pas convaincu que -l'Europe eût pris le meilleur parti en rappelant les Bourbons. M. de -Talleyrand répondit avec respect, mais avec fermeté à toutes les -questions de l'empereur Alexandre, et il s'engagea entre eux le -dialogue saccadé qu'on va lire.--Quelle est la situation de votre -pays?--Très-bonne, Sire; aussi bonne que Votre Majesté pouvait le -désirer, meilleure qu'on ne devait l'espérer.--Et l'esprit public?--Il -s'améliore chaque jour.--Et le progrès des idées libérales?--Nulle -part ce progrès n'est plus régulier et plus réel.--Et la presse?--Elle -est libre, sauf quelques restrictions indispensables dans les premiers -temps.--Et l'armée?--Excellente.... Nous avons cent trente mille -hommes sous les drapeaux; nous pouvons en avoir trois cent en un -mois.--Et les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est -dévoué.--Soult?--Il a montré de l'humeur dans les premiers moments; on -lui a donné la Bretagne, il est satisfait, et témoigne un grand -dévouement.--Et Ney?--Il souffre de la perte de ses dotations, mais il -dépend de Votre Majesté de mettre fin à cette souffrance.--Et vos -Chambres?... on prétend qu'elles ne sont pas unies avec le -gouvernement.--Qui a pu dire une telle chose à Votre Majesté?... Il y -a, comme dans tout début, quelques difficultés, mais après vingt-cinq -ans de révolutions, il est miraculeux d'être arrivé en quelques mois à -un calme aussi grand que celui dont nous jouissons.--Et vous, -êtes-vous content de votre position?--Sire, la confiance et les bontés -du Roi passent mes espérances.--À chacune de ces réponses, qu'il -donnait à peine le temps d'achever, Alexandre laissait voir sur son -visage une expression d'incrédulité ironique. Mais bientôt abandonnant -cette espèce d'enquête sur l'état de la France, qui aurait fini par -être offensante si la hauteur respectueuse de M. de Talleyrand n'avait -corrigé ce que son rôle avait de pénible, l'empereur Alexandre dit -vivement à celui-ci: Parlons de nos affaires. Les finirons-nous?--Il -dépend de Votre Majesté, dit M. de Talleyrand, de les terminer à sa -plus grande gloire, et au plus grand avantage de l'Europe.--Le czar se -contenant à peine, témoigna autant de surprise que de déplaisir de la -résistance qu'il rencontrait de la part de la France, et dit à M. de -Talleyrand: Il me semblait que les Bourbons me devaient quelque -chose.--M. de Talleyrand, sans contester les obligations du maître -qu'il servait envers Alexandre, lui parla des droits de l'Europe, -qu'il importait de respecter, surtout après avoir renversé un homme -qu'on accusait de les avoir foulés tous aux pieds.--Ces droits de -l'Europe, répondit Alexandre, que vous imaginez aujourd'hui pour me -les opposer, je ne les connais pas. Entre puissances les droits sont -les convenances de chacune. Je n'en admets pas d'autres.--Alors M. de -Talleyrand détournant sa face, et élevant les mains au-dessus de sa -tête, s'écria: Malheureuse Europe! malheureuse Europe! que vas-tu -devenir?--L'empereur, plus irrité qu'arrêté par cette exclamation -significative, lui dit d'un ton que M. de Talleyrand ne lui avait -jamais connu: Eh bien, s'il en est ainsi, la guerre! la guerre! J'ai -deux cent mille hommes en Pologne, qu'on vienne m'en chasser... -D'ailleurs j'ai le consentement de toutes les puissances, vous seuls -me faites obstacle, et rompez un accord près de devenir général.--M. -de Talleyrand, pendant la durée de l'Empire, avait eu à soutenir les -assauts d'un lion autrement redoutable qu'Alexandre. Il se montra plus -affligé que troublé des emportements du czar, lui répondit que la -France ne désirait point la guerre, ne la craignait pas, mais que si -par malheur il fallait la faire, elle la ferait cette fois pour le -maintien des droits de tous, aidée de la sympathie universelle et des -secours de beaucoup d'alliés, car il avait la certitude que l'accord -dont se flattait l'empereur n'existait pas. Après ce pénible -entretien, M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement mais -froidement, se dirigea vers la porte du cabinet impérial. Alexandre -alors s'avança vers lui, et lui prit la main, mais avec un mouvement -convulsif qui révélait son trouble et son irritation. - -C'est dans ces situations difficiles que M. de Talleyrand, pour -représenter une grande puissance devant une autre, n'avait pas d'égal: -si effectivement les vrais intérêts de la France étaient alors sur -l'Elbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne l'avait -jamais ni mieux ni plus fièrement servie. - -[En marge: Après beaucoup de jours perdus, les représentants des -quatre puissances qui voulaient tout diriger à elles seules, sentent -enfin le besoin de penser au congrès, et pour cela se fixent sur le -mode de réunion.] - -[En marge: Précédents empruntés aux congrès antérieurs.] - -La fin de septembre avait été employée à se donner des fêtes, et à -tenir force propos. Il fallait enfin réunir officiellement le congrès, -sous une forme ou sous une autre, en totalité ou en partie. Les -représentants de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de -l'Angleterre, MM. de Nesselrode, de Hardenberg, de Metternich, -Castlereagh, _les quatre_, comme on les appelait, arrivés les -premiers, et d'autant plus soigneux de renfermer entre eux les -affaires qu'elles paraissaient se compliquer davantage, avaient -cherché quel serait le mode à adopter pour la tenue du congrès, et ils -s'étaient mis secrètement d'accord sur la manière de procéder suivant -eux la meilleure. - -[En marge: Difficulté de réunir tous les plénipotentiaires en une -sorte de _constituante_ européenne.] - -[En marge: Les _quatre_ se décident à faire prendre l'initiative de -toutes les opérations du congrès aux huit signataires du traité de -Paris.] - -Les congrès les plus célèbres des temps passés offraient des -précédents de nature très-diverse, et difficilement applicables à la -circonstance présente. Jamais on n'avait vu les représentants de tous -les États assemblés pour disposer à peu près du monde civilisé, -non-seulement comme territoire, mais comme constitution. Les -plénipotentiaires composant le congrès de Westphalie n'avaient eu à -s'occuper que de l'Allemagne, tandis que les plénipotentiaires appelés -à former le congrès de Vienne avaient à s'occuper de l'Allemagne -d'abord, puis de l'Europe, et même des deux mondes. Il semblait donc -que réunir les ministres des divers États pour délibérer en commun, -était ce qu'il y avait de plus facile et de plus simple. Mais comment -les faire délibérer en commun sur des sujets qui touchaient les uns -essentiellement, les autres accessoirement? Comment faire délibérer, -par exemple, Berne sur le Portugal, le Portugal sur la Norvége, l'un -et l'autre sur la constitution de l'Allemagne et de l'Italie? Comment -donner la même valeur au vote de ceux qui représentaient cinquante -millions d'hommes, et au vote de ceux qui en représentaient un -million, et souvent beaucoup moins? Et si on tenait compte de ces -différences, comment les calculer avec une suffisante précision? -Évidemment c'était impossible, et on ne pouvait réunir les -plénipotentiaires des puissances en une espèce de _constituante_ -européenne, car s'il y en avait quelques-uns, comme ceux de -l'Autriche, de la Prusse, de la France, de l'Angleterre, de la Russie, -que tous les intérêts, grands et petits, touchaient également, la -plupart au contraire représentaient des intérêts ou trop étrangers les -uns aux autres, ou trop minimes, pour avoir sur l'ensemble un suffrage -à la fois éclairé et suffisamment proportionnel. De plus il y avait -des plénipotentiaires que les uns voudraient admettre, les autres -rejeter. Ainsi la Prusse et la Russie repoussaient le ministre du roi -de Saxe condamné d'avance par elles comme ayant mérité de perdre sa -couronne, les deux maisons de Bourbon repoussaient l'envoyé du roi -actuel de Naples comme le représentant d'un usurpateur, et personne -enfin ne voulait admettre le fondé de pouvoirs de l'ancienne -république de Gênes, dont on ne reconnaissait plus l'existence. Une -réunion générale et commune était donc impossible, et ce qu'il y -avait de plus naturel, c'était que les signataires du traité de Paris, -qui s'étaient donné ajournement à Vienne, s'emparassent du rôle -qu'avaient joué les puissances médiatrices dans les congrès -antérieurs, et se constituassent intermédiaires, et au besoin arbitres -entre les intéressés. Ainsi les huit signataires du traité de Paris -pouvaient ouvrir le congrès, vérifier les pouvoirs, former pour chaque -question des comités composés des principaux intéressés, s'instituer -arbitres dans les affaires difficiles, amener de la sorte les choses à -un accord, et, après avoir préparé sur chaque point des traités -spéciaux, les confondre dans un traité général, que tous les États, -sans exception, signeraient pour enchaîner l'Europe entière à son -oeuvre. Il est vrai que parmi les huit signataires, deux, le Portugal -et la Suède, allaient se trouver investis du rôle de grandes -puissances, qui n'était guère en rapport avec leur force réelle, et -qu'ils le devraient à la circonstance accidentelle qui les avait -autorisés, à titre de belligérants, à signer la paix du 30 mai avec la -France. Mais l'inconvénient après tout n'était pas bien grave, et on -avait l'avantage de s'appuyer sur un titre légal en quelque sorte, en -faisant intervenir les huit signataires qui avaient convoqué le -congrès. - -[En marge: Cette forme très-acceptable à condition qu'elle ne -cacherait pas le projet de tout faire à quatre.] - -[En marge: On convient ensuite de former deux comités, un de six pour -les grandes questions européennes, un de cinq pour les affaires -allemandes.] - -[En marge: Résolution secrète de ne rien proposer à ces comités -qu'après s'être mis d'accord entre quatre.] - -Cette forme était évidemment la seule praticable, la seule bonne, à -condition toutefois que certaines puissances n'en abuseraient pas pour -s'arroger toute l'influence, et elle fut en effet préférée par les -plénipotentiaires de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la -Prusse, occupés à concerter secrètement entre eux la manière de -procéder. Ils convinrent qu'ils s'efforceraient de la faire prévaloir -parmi les nombreux représentants de l'Europe actuellement réunis à -Vienne. Cette question de forme ainsi résolue, restaient deux -questions de fond de la plus haute gravité: le partage des immenses -territoires devenus vacants, et la constitution définitive de -l'Allemagne. Ce qui concernait la Suisse et l'Italie avait son -importance sans doute, mais importance toute spéciale, et intéressant -presque exclusivement la France, l'Autriche et l'Espagne. On pensa -qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, lorsque les deux -principales affaires seraient réglées. Il fut donc convenu entre les -_quatre_, qu'on ferait prendre aux huit signataires du traité de Paris -l'initiative de l'ouverture du congrès, et qu'on créerait ensuite deux -comités, l'un pour la distribution des territoires et les affaires -générales de l'Europe, l'autre pour la constitution de l'Allemagne. Le -premier, destiné à être le grand comité européen, devait d'abord -comprendre les _quatre_; mais il n'était pas possible de n'y pas -ajouter la France, et avec la France qui représentait aujourd'hui la -première des deux maisons de Bourbon, l'Espagne qui représentait la -seconde, l'Espagne qu'on espérait avoir avec soi parce qu'elle était -l'Espagne, parce qu'elle avait Ferdinand VII pour roi, parce qu'on -savait les deux maisons de Bourbon actuellement brouillées. Enfin il -fut convenu que tout en appelant pour la forme ces six puissances dans -le grand comité européen, on aurait toujours soin avant de leur -soumettre les questions essentielles, de les décider secrètement à -quatre, ce qui serait un moyen assuré de conserver la direction -exclusive des choses en la partageant en apparence. - -Quant aux affaires allemandes on résolut de les confier à l'Autriche -et à la Prusse, qui joueraient par rapport à ces affaires le rôle que -les _quatre_ entendaient jouer par rapport aux affaires européennes, -qui par conséquent les décideraient secrètement à elles deux, puis les -soumettraient pour la forme aux puissances allemandes de second ordre, -telles que la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre. (Ce dernier État -avait été rétabli, et constitué en royaume au profit de la maison -régnante d'Angleterre). La Saxe étant condamnée plus ou moins dans -l'esprit des _quatre_, et fort réduite dans l'esprit de tous, ne -devait pas faire partie du comité allemand, pas plus que les deux -Hesses qui n'étaient point encore rétablies, et la maison de Bade qui -n'était pas jugée assez importante pour y prendre place. - -[En marge: Ces vues ayant été divulguées soulèvent de vives -réclamations.] - -[En marge: La France se met à la tête des petites puissances pour -déjouer les projets des _quatre_, c'est-à-dire de l'Autriche, de -l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse.] - -Tel avait été le résultat des premières conférences entre les -ministres des quatre grandes cours, sur l'ouverture et la forme du -congrès, sur la manière surtout d'y répartir l'influence. Il était -étrange et même dérisoire de voir les _quatre_ s'arroger ainsi la -souveraineté universelle, en vertu d'un accord que leur avidité -rendait impossible, et qui devait se briser en éclats au simple énoncé -de leurs prétentions réciproques. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter -sérieusement de leurs menées. Cependant aussitôt que leurs -propositions furent seulement entrevues, et il fallut pour cela peu de -jours, elles excitèrent un soulèvement général. Tous ceux qui se -voyaient exclus des délibérations, et qui craignaient que les exclure -ne fût une manière de les sacrifier, jetèrent les hauts cris, et -demandèrent pourquoi on voulait tout faire à quatre, même à six, même -à huit, et pourquoi on ne convoquait pas le congrès lui-même? La -légation française, profondément blessée d'être laissée en dehors de -ces accords secrets et préalables, avait propagé l'idée de convoquer -le congrès tout entier, et cette idée avait fort réussi auprès des -exclus, qui comprenaient presque tout le monde. Elle avait trouvé un -adhérent zélé dans M. de Labrador, représentant de l'Espagne, homme -sage, qui malgré la mauvaise intelligence régnant entre les cours de -Madrid et de Paris, n'avait pas cru convenable d'apporter cette -mauvaise intelligence à Vienne, et avait voulu que les deux maisons de -Bourbon, ayant les mêmes intérêts à défendre, n'eussent qu'une -attitude, qu'une conduite, qu'un langage. Il suivait en tout M. de -Talleyrand, adoptait ses idées, et répétait ses discours. Ainsi sous -l'influence de la légation française, et surtout sous l'influence des -intérêts alarmés, on n'entendait dans les salons de Vienne demander -qu'une chose: Quand réunira-t-on le congrès? Comment le -convoquera-t-on?-- - -[En marge: Afin de se donner du temps, les _quatre_ se décident à -provoquer une déclaration au nom des huit signataires du traité de -Paris, qui ajourne le congrès à un mois.] - -Le réunir tout entier dans l'état des esprits effrayait les _quatre_. -Pourtant il fallait donner un signe de vie, dire enfin quelque chose à -ces nombreux diplomates rendus à Vienne depuis trois ou quatre -semaines, et attendant vainement une communication. Les _quatre_ -résolurent donc, conformément au projet arrêté entre eux, de faire -prendre aux huit signataires du traité de Paris l'initiative au moins -apparente des opérations du congrès, et de faire publier par eux une -déclaration dans laquelle, se fondant sur l'article 32 de ce traité -qui convoquait les représentants de l'Europe à Vienne, on annoncerait -qu'on y était, qu'on s'était livré à un premier examen des graves -questions à résoudre, mais qu'on n'avait pu encore arriver à une -entente complète, qu'en conséquence on s'ajournait à un mois, temps -pendant lequel les communications officieuses seraient employées à -rapprocher les intérêts, à concilier les vues, et que ce temps expiré -on convoquerait le congrès lui-même, suivant le mode jugé le plus -convenable, pour revêtir d'une forme officielle et authentique les -résolutions adoptées. - -[En marge: Réunion confidentielle et préparatoire chez M. de -Metternich, où l'on adjoint aux _quatre_ la France et l'Espagne.] - -[En marge: Cette réunion confidentielle a lieu le 30 septembre.] - -D'après ce projet, M. de Metternich résolut de réunir chez lui, non -pas même les huit signataires du traité de Paris, mais les six -principaux plénipotentiaires qui, dans le plan secrètement arrêté -d'avance, devaient former le grand comité européen, c'est-à-dire les -ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Prusse, de France, -d'Espagne, et de leur soumettre la déclaration projetée. Cette -réunion, par la forme même des convocations consistant en billets -confidentiels, devait avoir un caractère purement privé, et n'annoncer -d'autre désir que celui de s'entendre entre soi sur une manifestation -devenue indispensable. On était convoqué le 29 pour le 30 septembre, -avec l'intention de dater la déclaration du 1er octobre, et de -s'ajourner au 1er novembre. - -[En marge: Embarras dans lequel M. de Talleyrand jette la réunion par -une suite de questions piquantes.] - -[En marge: Réponse qu'on essaye de lui faire.] - -M. de Talleyrand, après s'être mis d'accord avec M. de Labrador, se -rendit à cette réunion des huit signataires du traité de Paris réduits -à six. Il y arriva le dernier, avec cette attitude à la fois altière -et négligée qui lui était habituelle, avec cette insignifiance de -visage qu'une légère ironie nuançait à peine. Il trouva rassemblés -chez M. de Metternich, autour d'une table, M. de Nesselrode pour la -Russie, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Metternich pour -l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour la Prusse, M. de -Labrador pour l'Espagne, et enfin le célèbre pamphlétaire de Gentz, -chargé de rédiger les procès-verbaux. Il s'assit entre M. de -Metternich et lord Castlereagh, comme il aurait fait chez lui, puis, -avec une sorte d'indifférence, demanda quel était le but de la -réunion, et à quel titre on y était appelé. M. de Metternich prenant -la parole pour satisfaire aux questions du plénipotentiaire français, -dit qu'on avait voulu assembler les chefs de cabinet pour s'entendre -sur une déclaration qui semblait non-seulement opportune mais -indispensable.--Les chefs de cabinet, reprit M. de Talleyrand en -regardant les assistants, mais M. de Labrador n'a point cette qualité, -M. de Humboldt non plus!--M. de Metternich répondit alors, avec un -certain embarras, que l'Espagne n'ayant d'autre représentant à Vienne -que M. de Labrador, on n'avait pu convoquer que lui, et que M. de -Humboldt était là pour assister M. de Hardenberg, affligé d'une -profonde surdité.--Si les infirmités sont un titre, dit M. de -Talleyrand, j'aurais pu me faire accompagner ici.--Il demanda ensuite -pourquoi on était six et pas huit, si c'étaient les signataires du -traité de Paris qu'on avait voulu réunir, pourquoi surtout on ne -voyait pas assemblés autour de cette table tous les intéressés aux -affaires que le congrès allait traiter, pourquoi, en un mot, on allait -décider à six des intérêts de tous.--On lui fit observer qu'il -s'agissait d'une simple déclaration préalable, que cette déclaration -convenait surtout aux signataires du traité de Paris, qui étaient les -provocateurs de la formation du congrès, que du reste pour la juger il -fallait la lire, et tout de suite on en commença la lecture. - -Le texte de cette pièce contenait le mot d'_alliés_ plusieurs fois -répété, et employé de telle façon qu'il s'appliquait évidemment aux -puissances belligérantes qui avaient conclu contre la France -l'alliance de Chaumont. M. de Talleyrand interrompit cette lecture au -mot d'_alliés_, et dit: Je ne connais point d'alliés ici, car les -alliés supposent la guerre, et la guerre a fini le 30 mai 1814.--Puis -il écouta la pièce avec l'attitude d'un homme qui ne comprenait pas, -et qui certainement ne pouvait pas être accusé de manquer -d'intelligence. Il déconcerta ainsi les assistants par des airs de -surprise, par des questions renouvelées coup sur coup, au point de -jeter bientôt la réunion dans une confusion indicible.--Je ne sais, -répéta-t-il, à quel titre nous sommes ici, et quel droit nous avons de -représenter toutes les cours; je ne sais quels sont ceux qui se -donnent la qualification d'alliés, qui prennent sur eux d'ajourner le -congrès à un mois, au lieu de l'assembler immédiatement, pour vérifier -au moins les pouvoirs, sauf à fixer ensuite la forme et l'époque du -travail.--M. de Metternich répondit qu'il ne tenait pas à un mot, que -celui d'_alliés_ venait de l'habitude de le prononcer.--C'est une -habitude à changer, dit M. de Talleyrand, en interrompant M. de -Metternich.--Celui-ci reprenant, ajouta qu'on ne pouvait cependant pas -former une assemblée délibérante, car il faudrait déterminer ceux -qu'on appellerait, le titre auquel on les admettrait, et le degré de -participation qu'on accorderait à chacun d'eux; qu'il était impossible -de donner à un prince possesseur de cinquante mille sujets, le droit -de décider des intérêts de la Russie qui en possédait cinquante -millions; qu'enfin il s'agissait uniquement de déclarer l'ouverture du -congrès, et de demander un mois de répit pour établir l'accord entre -les principaux intéressés, au moyen de communications officieuses et -confidentielles. - -[Date en marge: Octob. 1814.] - -[En marge: M. de Talleyrand jette la réunion dans une telle confusion, -qu'on se sépare sans avoir rien décidé.] - -Ces raisons, excellentes si elles n'avaient pas caché l'arrière-pensée -de tout faire à quatre, ne parurent pas produire grande impression sur -M. de Talleyrand, et il continua de se montrer insensible à tous les -arguments.--Nous ne pouvons pas cependant, dit M. de Hardenberg, faire -décider les affaires de l'Europe par les princes de Lippe et de -Liechtenstein.--Nous ne pouvons pas plus, répliqua M. de Talleyrand, -les faire décider par les représentants de la Prusse et de la -Russie.--Quelqu'un ayant cité Murat comme une preuve de la difficulté -de déterminer les titres d'admission au congrès, Nous ne connaissons -pas cet homme, répliqua M. de Talleyrand avec un mépris singulier, et -avec l'aisance d'un personnage que son passé gênait fort peu. En un -mot, il fit rompre la conférence sans qu'on se fût mis d'accord, et en -laissant les assistants dans un étrange embarras. - -[En marge: Grand éclat à Vienne, et grande satisfaction de tous les -États secondaires.] - -Assurément c'était un succès que d'avoir empêché le char des quatre -grandes puissances coalisées de rouler si facilement sur le sol de -Vienne. Mais il ne fallait pas pousser trop loin ce succès, car -quelque politique qu'on adoptât, ou celle de s'unir à la Prusse et à -la Russie pour améliorer la condition de la France, ou celle de s'unir -à l'Autriche et à l'Angleterre pour sauver la Saxe, il y avait deux -puissances sur les quatre qu'il importait de détacher des autres, et -qu'il fallait dans cette vue ne pas trop irriter, ne pas même -embarrasser. Il y aurait bien assez d'éclat par l'empressement que -mettraient à ébruiter cette scène tous ceux qui craignaient d'être -exclus, et qui étaient charmés de voir déjoué le projet d'exclusion! -Ils n'y manquèrent pas, en effet, et allèrent raconter partout la -tentative qu'on avait faite pour différer encore la réunion du -congrès, pour concentrer la direction des affaires entre quatre -puissances, et la résistance contre laquelle cette tentative était -venue échouer. Les _quatre_, au contraire, et parmi eux les Prussiens -surtout, eurent grand soin de répéter ce qu'ils avaient déjà dit, que -la France cherchait en vain à cacher ses vues secrètes, qu'au fond -elle n'était que fictivement résignée au traité de Paris, qu'elle -regrettait la ligne du Rhin, et qu'elle voulait tout brouiller pour la -reprendre, calomnie très-peu méritée, et à laquelle il fallut répondre -encore une fois par des affirmations de désintéressement qui étaient -un nouvel engagement de ne rien désirer, de ne rien demander au delà -du traité de Paris. - -[En marge: M. de Talleyrand présente une note dans laquelle il -démontre que six États ne peuvent traiter et stipuler pour tous les -autres.] - -M. de Talleyrand aggrava cette espèce d'éclat en rédigeant une note -parfaitement raisonnée du reste, et difficile à réfuter, dans laquelle -il démontrait que six puissances, pas plus que huit, ne pouvaient -prononcer pour toutes les autres; que sans doute, s'étant convoquées à -Vienne par le traité de Paris, il était naturel qu'elles prissent -l'initiative de la première déclaration, mais que cette déclaration -devait être conforme aux droits et aux convenances de l'universalité -des États; que pour qu'elle remplît cette condition, il fallait -d'abord convoquer tous les plénipotentiaires, ne serait-ce que pour -vérifier leurs pouvoirs, et constituer régulièrement le congrès, qu'on -pourrait ensuite, ou les diviser en comités afin d'examiner les -questions qui les intéressaient particulièrement, ou les ajourner si -on avait besoin encore de quelques communications confidentielles pour -s'entendre; que cette première réunion n'avait pas les inconvénients -qu'on supposait, car les petits n'avaient nullement la prétention de -décider des affaires des grands, et se bornaient uniquement à vouloir -faire les leurs; qu'au surplus ces inconvénients s'ils étaient réels, -se rencontreraient plus tard comme aujourd'hui; qu'il fallait donc -préalablement s'assembler tous, au moins une fois, pour vérifier les -pouvoirs, sauf à s'ajourner le lendemain, et que l'office des huit -signataires du traité de Paris devait exclusivement consister, 1º à -convoquer cette première réunion, 2º à déterminer le titre auquel on -y serait admis. - -[En marge: M. de Talleyrand demande en outre dans sa note qu'on -détermine le principe d'admission au congrès, et veut qu'on exclue -Murat, et qu'on admette le roi de Saxe.] - -[En marge: Grand récri de la part de la Russie, de la Prusse, de -l'Autriche, de l'Angleterre.] - -[En marge: Ces puissances ne veulent pas qu'on décide par voie -indirecte les questions de la Saxe et de Naples.] - -[En marge: Motif particulier de M. de Metternich pour ajourner la -question d'Italie.] - -Toute la portée de cette pièce, logiquement irréfutable, était dans la -dernière proposition. M. de Talleyrand voulait en effet qu'on -déterminât le titre d'admission au congrès de manière à faire admettre -le représentant du roi de Saxe et repousser celui du roi de Naples. Il -y eut grand récri de la part de l'Angleterre, de l'Autriche, de la -Russie, de la Prusse, à la lecture de la note française. Premièrement -elles voulaient tout faire sans bruit, à l'amiable, de peur d'avertir -et d'ameuter les intéressés. Secondement, l'idée de réunir le congrès -causait une sorte de frémissement à la Prusse, qui s'attendait à un -orage si on assemblait seulement deux Allemands pour leur parler de la -suppression de la Saxe. Or, c'était faire plus que de leur en parler, -c'était résoudre la question que d'admettre au congrès le représentant -du roi Frédéric-Auguste, comme c'était résoudre aussi la question de -Naples que de rejeter le représentant de Murat. Ce dernier, quoiqu'il -n'inspirât d'intérêt à personne, était de la part de M. de Metternich -l'objet de ménagements, que les méchants cherchaient à expliquer par -une extrême complaisance de cet homme d'État pour la reine de Naples; -mais ils se trompaient, et les vrais motifs étaient tout autres. M. de -Metternich s'était servi de ses relations personnelles avec la cour de -Naples pour l'amener à la coalition, et il en résultait de sa part un -engagement moral qui ne lui permettait guère de livrer Murat, si -celui-ci ne se livrait lui-même par quelque grave faute envers -l'Europe. Or, cette faute était fort à prévoir, et M. de Metternich -voulait l'attendre, pour ne pas se rendre coupable d'une sorte de -trahison. De plus, ayant à tout événement réuni en Bohême, en -Gallicie, en Moravie, 250 mille hommes pour appuyer sa politique -contre les prétentions de la Prusse et de la Russie, et n'en ayant pas -plus de 50 mille en Italie où toutes les têtes fermentaient, et où -Murat comptait 80 mille hommes conduits en partie par des officiers -français, il ne voulait pas, comme il le disait très-sensément, -_mettre le feu partout à la fois_. Même en étant très-pressée de -satisfaire Louis XVIII à l'égard de Naples, la légation française -aurait pu entrer dans les calculs du ministre autrichien, car ce -n'était pas dans des vues sensiblement différentes des nôtres qu'il -cherchait à gagner du temps, et il savait mieux que nous comment s'y -prendre pour arriver au but. - -[En marge: Efforts de M. de Gentz pour amener un rapprochement.] - -[En marge: Nouvelle entrevue chez M. de Metternich dans laquelle on ne -réussit pas davantage à s'entendre.] - -[En marge: On voudrait que M. de Talleyrand retirât sa note, ce qui -est impossible parce qu'elle a été expédiée à la cour d'Espagne.] - -[En marge: M. de Talleyrand insiste pour faire déterminer le principe -d'admission au congrès.] - -M. de Gentz, très-violent la plume à la main, était infiniment plus -modéré dans les relations d'affaires. Il courut d'une légation à -l'autre, visita notamment celle de France pour amener une -conciliation, car il sentait, et on sentait avec lui, qu'il fallait -ménager beaucoup les mécontents si on désirait éviter un éclat. On -convint de se revoir, et on se revit en effet, tous les six, chez M. -de Metternich. La première chose qu'on demanda à M. de Talleyrand fut -de retirer sa note, à laquelle il était difficile de ne pas répondre, -et plus difficile encore de répondre sans toucher à des questions -extrêmement délicates. M. de Talleyrand était occupé à se défendre -contre une telle exigence, lorsque M. de Labrador trancha la question -en disant que la suppression désirée était impossible, vu que la note -avait déjà été expédiée à sa cour. M. de Metternich cédant alors à un -mouvement d'humeur, dit en s'adressant à M. de Nesselrode: Je crois -que nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre nous.--Comme -il vous plaira, répliqua M. de Talleyrand, et M. de Metternich voulant -qu'il s'expliquât davantage, il ajouta: Je ne paraîtrai plus à vos -réunions, et membre du congrès j'attendrai qu'on le convoque.--C'était -annoncer qu'à la tête des dissidents la France demanderait la réunion -générale du congrès, en refusant de consacrer ce qui se ferait en -dehors du congrès lui-même. La menace était des plus graves. Aussi -tous les assistants désirant ne rien pousser à bout, s'efforcèrent-ils -de se contenir, et d'apporter plus de mesure dans leurs délibérations. -M. de Metternich ayant fait à M. de Talleyrand l'observation -très-fondée qu'il n'y avait rien de prêt, qu'aucune question n'était -même effleurée, et qu'on serait très-embarrassé de se présenter dans -cet état au congrès, M. de Talleyrand lui répondit que relativement à -l'époque de la convocation il était disposé à se rendre, et à concéder -les trois ou quatre semaines dont on croyait avoir besoin pour -préparer le travail, mais à condition qu'on indiquerait pour plus tard -cette réunion générale dont on ne voulait pas actuellement, et qu'on -déterminerait le principe d'admission à peu près en ces termes: -_Serait admis le représentant de tout prince qui avait des territoires -engagés dans la dernière guerre, territoires dont il avait été -antérieurement et universellement reconnu souverain, et qu'il n'aurait -abandonnés ni par cession ni par abdication._ - -[En marge: On ne veut à aucun prix résoudre le fond par la forme, et -on repousse l'idée de déterminer à l'avance le principe d'admission au -congrès.] - -On retombait ainsi dans la difficulté principale, car ce principe -excluait Murat, qui n'avait pas été _universellement reconnu -souverain_, et admettait le roi de Saxe, qui n'avait cédé ses -territoires _ni par cession ni par abdication_. C'était trancher par -une question de forme la question de fond, à l'égard des deux points -les plus difficiles qu'eût à résoudre le congrès. On ne put donc pas -se mettre d'accord, et on se retira. En sortant de cette réunion, lord -Castlereagh essaya de faire entendre raison à M. de Talleyrand, en lui -insinuant que par son obstination il nuisait sans s'en douter aux -solutions qui lui tenaient le plus au coeur. Malheureusement ne -voulant pas avouer que l'Angleterre et l'Autriche étaient prêtes à se -séparer de la Prusse et de la Russie, et ignorant l'art de dire les -choses à demi-mot, il ne parvint guère à se faire comprendre. De son -côté M. de Talleyrand était trop engagé pour pouvoir reculer -facilement. - -[En marge: Après de nombreuses allées et venues on sent le besoin de -transiger.] - -[En marge: On forme un projet de déclaration commune, en empruntant -des idées aux parties opposées.] - -Pourtant on éprouvait de part et d'autre le besoin de transiger, car -les _quatre_ reconnaissaient que le projet de tout résoudre à eux -seuls, en n'admettant les _huit_ ou les _six_ que pour la forme, était -impossible à réaliser en présence de tant d'intérêts alarmés, et M. de -Talleyrand lui-même, quoique plus animé que de coutume, sentait qu'en -piquant sans cesse M. de Metternich et lord Castlereagh, et -principalement M. de Metternich qu'il n'aimait point, il finirait par -unir indissolublement les _quatre_, qui, poussés à bout, -s'entendraient peut-être en sacrifiant tous les intérêts que la -légation française avait mission de défendre. On était donc disposé -aux concessions, et après trois ou quatre jours de nouvelles allées et -venues on finit par transiger, en se servant de la plume habile de M. -de Gentz, et en prenant quelque chose au projet de déclaration de -chacun. On composa de la sorte une rédaction très-générale et -très-évasive, qui concédait à M. de Talleyrand un point essentiel, la -réunion du congrès dans un mois, et à MM. de Metternich et de -Hardenberg un autre point fort essentiel également pour eux, le -silence sur le principe d'admission. On disait en effet dans cette -déclaration que les représentants des huit puissances signataires du -traité de Paris, ayant pris l'engagement de se réunir à Vienne, -avaient tenu cet engagement, qu'il y étaient venus, qu'ils avaient -déjà conféré avec les représentants des diverses cours intéressées, -mais qu'il leur fallait pour se mettre d'accord de plus longues -communications confidentielles, qu'ils proposaient donc d'ajourner le -congrès au 1er novembre, qu'après ce terme le congrès s'assemblerait, -et serait plus en mesure de remplir sa tâche d'une manière conforme à -l'intérêt de l'Europe, à l'attente des contemporains, et à l'estime de -la postérité. - -[En marge: Réunion le 8 octobre chez M. de Metternich, pour s'entendre -définitivement.] - -[En marge: Entretien préalable dans lequel MM. de Metternich et de -Talleyrand se rapprochent.] - -Ce projet rédigé on convint de se réunir le 8 octobre chez M. de -Metternich, en appelant cette fois, non pas six des signataires du -traité de Paris, mais les huit, ce qui consistait à joindre les -représentants de la Suède et du Portugal à ceux de la Russie, de la -France, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Espagne. -M. de Metternich engagea M. de Talleyrand à devancer la réunion d'une -heure, afin de s'entendre sur la rédaction définitive. M. de -Talleyrand ayant en effet précédé les autres plénipotentiaires, M. de -Metternich lui dit qu'il avait désiré ce tête-à-tête pour se concerter -avec lui sur la rédaction qu'on allait proposer, et qui le satisferait -certainement. Comme il la cherchait sans la trouver, M. de Talleyrand -lui dit avec un sourire ironique, qui quelquefois éclairait son visage -glacé: La pièce est apparemment en communication _chez les -alliés_.--Ne parlons plus d'alliés, répondit M. de Metternich, puis il -exhorta son interlocuteur à agir de confiance, et à mettre de côté les -tracasseries, si on voulait sauver par de communs efforts des intérêts -qui étaient identiques. M. de Talleyrand se défendit en demandant -comment il se faisait que M. de Metternich lui laissât le soin -d'écarter la Prusse de Dresde, et la Russie de Cracovie. M. de -Metternich aurait pu lui répondre qu'il était tout aussi étonnant de -voir M. de Talleyrand se presser si fort d'épouser les intérêts de -l'Autriche, et ne pas s'en fier à elle du soin de les sauvegarder. -Mais il fallait s'entendre et ne pas se piquer. M. de Metternich -s'efforça de persuader à M. de Talleyrand, que, moyennant qu'on le -laissât faire, il parviendrait à garantir les intérêts qui semblaient -en ce moment si menacés. M. de Talleyrand voulant le forcer à -s'expliquer davantage, en s'expliquant lui-même, lui déclara que la -France ne prétendait à rien pour elle-même, qu'il était prêt à le -signer, mais qu'il y avait des choses auxquelles, dans l'intérêt -général, elle ne consentirait jamais; qu'elle ne consentirait jamais, -par exemple, à ce que la Prusse eût Luxembourg et Mayence, à ce -qu'elle eût Dresde, à ce que la Russie passât la Vistule. Il ajouta -quant au roi de Saxe, qu'il fallait que ce prince se résignât à des -sacrifices, qu'il s'y résignerait, mais que si on voulait lui ôter la -totalité de ses États, la France s'y opposerait. Là-dessus M. de -Metternich interrompant M. de Talleyrand, et lui prenant la main, lui -dit: Nous sommes plus près de nous entendre que vous ne croyez. La -Prusse n'aura ni Luxembourg, ni Mayence; nous ferons de notre mieux -pour conserver au roi de Saxe la plus grande partie de ses États, et -pour tenir la Russie le plus loin possible de l'Oder; mais ayez -patience, et ne nous créez pas d'obstacles inutiles.--Il parla ensuite -à M. de Talleyrand de ce dont celui-ci ne parlait pas, quoique ce fût -son intérêt essentiel.--Je connais, lui dit-il, le but principal que -vous poursuivez ici (il faisait allusion à Naples); la force des -choses est pour vous, mais ne précipitez rien. Vous amèneriez des -événements graves, que ni vous ni moi, ni aucun de nous, ne pourrions -maîtriser.-- - -M. de Talleyrand affecta sur l'affaire de Naples une complète -tranquillité d'esprit, disant qu'il s'agissait d'une question de -principe, non de famille, et qu'il comptait sur le respect que -l'Europe avait d'elle-même, pour être certain qu'elle ne supporterait -pas plus longtemps en Italie un état de choses qui était à la fois un -scandale et un danger. - -[En marge: Réunion des huit signataires du traité de Paris.] - -[En marge: Étant accordé le principe que le congrès sera réuni tout -entier sous un mois, M. de Talleyrand demande en outre l'insertion -d'un mot qui indique qu'on veut se conformer au droit public.] - -Cette courte explication avait fort adouci M. de Talleyrand, qui dès -ce moment se montra beaucoup plus disposé à transiger. Les autres -diplomates étant assemblés, il fallut les rejoindre. Étaient présents -M. de Nesselrode pour la Russie, M. de Talleyrand pour la France, M. -de Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour -la Prusse, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Labrador pour -l'Espagne, M. de Palmella pour le Portugal, M. de Loewenhielm pour la -Suède. M. de Gentz tenait la plume. On lut les deux projets de -déclaration restés seuls en discussion, celui qu'avait d'abord proposé -M. de Talleyrand, et celui que M. de Metternich avait fait rédiger en -adoptant une partie de la rédaction française. Ce dernier fut -unanimement préféré, parce qu'en annonçant la réunion générale du -congrès par l'ajournement à un mois, il ne préjugeait rien quant au -principe d'admission. M. de Talleyrand, sentant qu'il fallait céder, -car il avait obtenu le point le plus important, c'est-à-dire -l'engagement de convoquer le congrès, mais voulant remporter encore un -avantage avant de se rendre, annonça qu'il était prêt à adopter le -projet proposé, si à la phrase qui disait qu'au moyen du délai d'un -mois, l'oeuvre du congrès serait plus conforme _à l'attente des -contemporains_, on ajoutait ces mots: _et au droit public de -l'Europe_, lesquels, sans rien préciser, avaient dans sa pensée une -signification qu'il regardait comme très-utile. - -[En marge: Vive discussion.] - -[En marge: Le mot relatif au respect du droit public est adopté.] - -Ces mots soulevèrent un orage. Les Prussiens avaient cru y voir une -allusion à la Saxe et à sa conservation, et ils en étaient transportés -d'effroi et de colère. Il est bien vrai qu'on invoquait le droit -public afin d'en faire une égide à la Saxe. Mais l'allusion, claire -pour les uns, restait fort vague pour les autres, et en tout cas des -allusions ne décidaient pas la question. M. de Hardenberg debout, -criant comme tous ceux qui n'entendent ni eux ni les autres, répétait: -Mais quelle nécessité de parler du droit public? On ne fera -certainement rien de contraire au droit public. Cela va sans -dire....--Si cela va sans dire, répliqua M. de Talleyrand, cela ira -encore mieux en le disant.--Mais que fait là le droit public? -demandait obstinément M. de Humboldt.--Il fait que vous êtes ici, -repartit M. de Talleyrand; car sans lui vous n'y seriez, ni vous, ni -d'autres.--Ce tumulte dura quelques minutes, et ces dix graves -diplomates faisaient du bruit comme l'assemblée la plus nombreuse. -Lord Castlereagh voulant en finir, prit M. de Talleyrand à part, et -lui adressa cette question: Serez-vous enfin plus raisonnable, si on -vous cède sur ce point?--Oui, dit M. de Talleyrand, mais je vous -demande un service. Vous avez de l'influence sur M. de Metternich, -promettez-moi de l'employer contre Murat.--Je vous le promets, -répondit lord Castlereagh.--Donnez-m'en votre parole.--Je vous la -donne.--Après ce court dialogue le ministre britannique s'en alla dire -à ses collègues qu'il était difficile de refuser l'insertion d'un mot -aussi respectable et aussi inoffensif que celui de _droit public_. M. -de Gentz, M. de Metternich, allèrent répéter la même chose à chacun -des assistants, et le mot fut accepté. Le texte suivant fut donc -adopté avec la date du 8 octobre. - -[En marge: Texte de la déclaration qui ajourne au 1er novembre la -réunion du congrès.] - - DÉCLARATION. - - «Les plénipotentiaires des cours qui ont signé le traité de - Paris du 30 mai 1814, ont pris en considération l'article 32 de - ce traité, par lequel il est dit que toutes les puissances - engagées de part et d'autre dans la dernière guerre, enverront - des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un congrès - général les arrangements qui doivent compléter les dispositions - dudit traité; et après avoir mûrement réfléchi sur la situation - dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les devoirs qui leur - sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne sauraient mieux les - remplir qu'en établissant d'abord des communications libres et - confidentielles entre les plénipotentiaires de toutes les - puissances. Mais ils se sont convaincus en même temps qu'il est - de l'intérêt de toutes les parties intervenantes de suspendre la - réunion générale de leurs plénipotentiaires jusqu'à l'époque où - les questions sur lesquelles on devra prononcer, seront parvenues - à un degré de maturité suffisant pour que le résultat réponde aux - principes du droit public, aux stipulations du traité de Paris, - et à la juste attente des contemporains. L'ouverture formelle du - congrès sera donc ajournée au 1er du mois de novembre, et les - susdits plénipotentiaires se flattent que le travail auquel ce - délai sera consacré, en fixant les idées et en conciliant les - opinions, avancera essentiellement le grand ouvrage qui est - l'objet de leur mission commune. - - »Vienne, le 8 octobre 1814.» - -[En marge: La légation française a obtenu un vrai succès, dont elle -devrait se contenter, sans chercher à lui donner trop d'éclat.] - -Personne à Vienne ne se méprit sur le sens de ces mots: _les principes -du droit public_, et chacun voulut y voir un premier avantage -remporté au profit de la Saxe. Ce fut un sujet de grand contentement -pour les Allemands, qui, à une seule exception près, celle des -Prussiens, faisaient des voeux ardents pour la conservation de cet -État. Encore parmi les Prussiens y en avait-il plus d'un qui trouvait -que la Saxe était une acquisition chèrement achetée, s'il fallait la -payer aux Russes par l'abandon de la Pologne. On savait gré à la -légation de France de ses efforts pour arrêter l'ambition de certaines -puissances, et pour faire reconnaître le droit de tous les États à -être entendus au congrès. Mais elle aurait dû s'en tenir à ce succès, -qui n'avait pas été obtenu sans s'exposer à d'assez graves -inconvénients, celui notamment de répéter à satiété que nous étions -satisfaits, que nous n'avions rien à désirer, et celui aussi -d'embarrasser, de blesser même l'Angleterre et l'Autriche, dont nous -avions indispensablement besoin dans la politique fort restreinte qui -était devenue la nôtre. - -[En marge: Convenance de l'attitude réservée et expectante, d'après la -politique que la France avait adoptée.] - -[En marge: Utilité de laisser se prononcer les intérêts allemands.] - -Sans doute si nous eussions adopté résolûment le parti de la Prusse et -de la Russie, ce que la politique conseillait, ce que la justice, du -moins quant à nous, ne défendait ni à l'égard de la Saxe, ni à l'égard -de l'Europe, nous n'aurions pas eu tous ces ménagements à garder, car -la Prusse et la Russie étaient elles-mêmes si ardentes, si peu -réservées, que nous n'aurions pas eu besoin de nous gêner beaucoup -plus qu'elles, et d'ailleurs réunies, les épées de la France, de la -Prusse, de la Russie étaient dispensées de prudence. Mais en ayant -pris le parti contraire, celui qui consistait uniquement à sauver la -Saxe, et tout au plus à déposséder Murat et Marie-Louise, il fallait -se plier aux susceptibilités, aux faiblesses du parti méticuleux -auquel nous étions associés, et ne pas l'embarrasser en voulant trop -le servir. Lord Castlereagh et M. de Metternich, en effet, tremblaient -d'être compromis en agissant dans le même sens que nous. M. de -Metternich surtout craignait que nous n'allassions trop vite, car, -ainsi que nous l'avons dit, pour avoir 250 mille hommes en Bohême, en -Gallicie et en Moravie, il n'en avait laissé que 50 mille en Italie, -et il ne voulait faire venir la question de Murat qu'après celle de la -Saxe. Les Allemands eux-mêmes, si contents de nous à cette heure, -exigeaient de grands ménagements, car, dans leur vieille défiance de -la France, ils étaient toujours prêts à reprendre peur, s'ils nous -voyaient redevenir trop remuants et trop actifs. La crainte de -coopérer avec nous était telle encore, que M. de Metternich et lord -Castlereagh avaient adressé de sanglants reproches à M. de Labrador, -parce qu'il avait modelé sa conduite sur la nôtre, et lui avaient dit -que l'Espagne en agissant ainsi montrait envers l'Europe la plus noire -ingratitude. Il fallait donc, après avoir déjoué habilement, comme M. -de Talleyrand avait réussi à le faire, des exclusions blessantes, ne -point aller au-devant de gens qui, ayant besoin de notre concours, -appréhendaient presque autant d'être sauvés par nous que dévorés par -la Prusse et la Russie. Il en est souvent de la politique comme du -commerce, et l'offre avilit le prix des choses, que la demande relève -lorsqu'on sait l'attendre. En laissant désirer notre secours dans -l'affaire de la Saxe qui nous touchait médiocrement, nous étions -beaucoup plus assurés de nous le faire bien payer dans celles de -Naples et de Parme qui nous touchaient essentiellement, du moins au -point de vue où s'était placé le cabinet français. Attendre les -intérêts allemands, se placer derrière eux et non devant eux, était -donc la politique à la fois la plus digne et la plus profitable. - -[En marge: Vivacité des cours allemandes.] - -[En marge: Conduite et animation de la Bavière.] - -[En marge: Sa forte situation à Vienne.] - -Ces intérêts allemands au surplus étaient loin de s'endormir. Les -puissances germaniques de second ordre montraient contre ce qu'elles -appelaient l'avidité de la Prusse, la tyrannie de la Russie, -l'inhabileté de l'Angleterre, la faiblesse de l'Autriche, une -animation extraordinaire. À la tête des plus animées était la Bavière. -Cette puissance, en effet, avait de nombreux motifs pour ne pas -laisser sacrifier la Saxe, dont l'existence était nécessaire à -l'équilibre germanique, et dont le seul crime était d'avoir subi -l'alliance française que la Bavière avait recherchée au lieu de la -subir. Il est certain que la Saxe supprimée, la Bavière avec les États -survivants était trop faible pour résister à l'influence de l'Autriche -et de la Prusse, toujours disposées à s'unir lorsqu'il s'agissait de -soumettre le corps germanique à leur domination. Outre les raisons -qu'elle avait de défendre la Saxe, la Bavière en avait les moyens. -Elle était fortement représentée à Vienne. Indépendamment du roi qui -s'y était rendu en personne, elle avait pour ministre au congrès le -prince de Wrède qui, malgré plus d'une faute militaire, était l'un des -généraux les plus justement estimés de la coalition, et qui jouissait -de beaucoup d'influence. Le prince de Wrède n'hésitait pas à dire (et -son roi ne le démentait point) qu'il fallait aller jusqu'à la guerre -pour sauver la Saxe, mettre de côté tout faux scrupule à l'égard de la -France, accepter son appui si elle voulait le donner, et s'en servir -pour refouler la Prusse dans le Brandebourg, pour rejeter la Russie au -delà de la Vistule. Il offrait au moins cinquante mille Bavarois, -fréquentait sans cesse M. de Talleyrand et le duc de Dalberg, et -insistait pour qu'ils se missent en avant encore plus qu'ils ne le -faisaient. Toutefois le roi de Bavière, craignant d'inspirer des -ombrages à cause de son ancienne intimité avec la France, n'osait pas -voir personnellement M. de Talleyrand, tout en lui adressant les -messages les plus affectueux et les plus pressants dans le sens de -notre commune politique. - -[En marge: Concours que le Hanovre apporte à la Bavière.] - -[En marge: Utilité dont ce concours pouvait être.] - -Il y avait un autre État allemand qui apportait un notable secours à -cette politique, c'était le Hanovre, redevenu indépendant depuis 1813. -Simple électeur de Hanovre jadis, le roi d'Angleterre, ne voulant pas -avoir en Allemagne un titre moindre que le souverain de Wurtemberg qui -avait été qualifié roi par Napoléon, avait pris le titre royal, que -tout le monde s'était hâté de lui concéder. Le Hanovre était -représenté au congrès par M. de Munster, qui se prononçait -formellement pour la Saxe. Mais d'après un usage séculaire le ministre -hanovrien ne se trouvait pas toujours en parfaite conformité de vues -avec le ministre britannique, qui suivait une marche propre, -déterminée à la fois par l'intérêt exclusif de l'Angleterre et par -celui du cabinet dans le Parlement. Néanmoins le Hanovre pouvait -rendre un important service à l'Allemagne, c'était de faire agir le -Prince régent d'Angleterre auprès des ministres anglais, pour les -disposer plus favorablement à l'égard de la Saxe, et cette influence, -comme on le verra plus tard, devait être d'une grande utilité. La -Hesse, Bade, et en général tous les petits États étaient prêts à -s'unir à ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, pour faire, s'il -le fallait, une manifestation extrêmement significative en faveur de -la Saxe, et ils n'attendaient à cet égard que le signal des États -principaux. Afin d'occuper les princes allemands, on avait, malgré la -suspension du congrès et l'ajournement de tout travail officiel, formé -un comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de la Bavière, du -Wurtemberg, du Hanovre, pour rédiger un projet de constitution -germanique, et on en avait donné la présidence à la Bavière, afin de -la dédommager de n'être pas du grand comité européen. Dans ce comité -allemand, où dominait l'esprit des princes de second ordre, on -manifestait de toutes les manières possibles la résolution de défendre -l'indépendance et l'existence des États germaniques, contre les -convoitises de confédérés trop puissants et trop ambitieux. - -[En marge: Zèle des Autrichiens dans la question de la Saxe, et forme -que prend ce zèle.] - -[En marge: Irritation des militaires autrichiens; ils voudraient la -guerre plutôt que de céder.] - -Enfin à tout ce zèle germanique s'ajoutait le zèle autrichien, qui, -dissimulé chez les membres du cabinet de Vienne par les raisons que -nous avons exposées, se manifestait sans retenue au sein de la nation, -de la cour et de l'armée. Dans l'état-major autrichien notamment, on -éprouvait et on exprimait une véritable colère contre le double projet -de la Prusse et de la Russie, car pour l'Autriche l'un était aussi -alarmant que l'autre. Les militaires autrichiens, qui avaient la -prétention d'avoir servi la cause européenne au moins autant que les -autres armées coalisées, car sans eux, disaient-ils, les Russes et les -Prussiens, acculés sur l'Oder par les défaites de Lutzen et de -Bautzen, eussent été bientôt rejetés sur la Vistule, les militaires -autrichiens demandaient si, pour prix de leur sang, on allait leur -créer une situation pire que sous la domination de Napoléon, et si -décidément on allait mettre autour des montagnes de Bohême, les Russes -à droite, les Prussiens à gauche, et livrer à ces communs ennemis les -défilés dont le grand Frédéric et Napoléon avaient montré la haute -importance. Bien que peu enclins à recommencer la guerre, ils -n'hésitaient pas à déclarer que puisqu'on était prêt, mieux valait la -faire tout de suite que plus tard, afin d'empêcher une double -usurpation désastreuse. L'Autriche avait en effet 250 mille hommes -pouvant entrer immédiatement en action, en Bohême, Moravie et -Gallicie; les autres États allemands étaient en mesure d'en donner 100 -mille, et l'Angleterre occupée en Amérique ne fournît-elle rien, le -secours de 150 mille Français étant assuré, le résultat était -infaillible suivant eux avec une force réelle de 500 mille hommes. - -[En marge: Tactique de M. de Metternich et de lord Castlereagh.] - -[En marge: Leur crainte de rallumer la guerre, et de ramener les -Français en Allemagne.] - -[En marge: Lord Castlereagh tendrait à sacrifier la Saxe pour -satisfaire la Prusse, et la séparer de la Russie.] - -Nous avions donc la certitude, en laissant fermenter tous ces -sentiments sans trop nous en mêler, d'être bientôt appelés à jouer un -grand rôle, un rôle décisif dans le sens de la politique adoptée par -la France. Toutefois les deux hommes qui étaient chargés de -débrouiller les fils si embrouillés de la politique européenne, lord -Castlereagh et M. de Metternich, l'un simple, sensé, ferme, mais -quelquefois maladroit, l'autre profond, infiniment adroit avec des -formes allemandes, voulaient dénouer ce noeud gordien sans y employer -l'épée d'Alexandre, car cette épée serait toujours celle de la France, -et rappeler eux-mêmes les armées françaises en Allemagne leur semblait -à la fois un singulier contre-sens et un grave péril. De plus, -d'accord sur le but, ils ne l'étaient pas sur les moyens. M. de -Metternich ne voulait céder ni à la Prusse ni à la Russie, tout en -mettant la plus extrême patience dans son opposition, afin d'éviter -une rupture. Lord Castlereagh au contraire aurait désiré contenter la -Prusse, l'attirer à lui, et se servir d'elle contre la Russie, ce qui -le conduisait à livrer la Saxe pour sauver la Pologne. Cette -disposition de lord Castlereagh tenait à une manière d'entendre les -intérêts britanniques particulière aux ministres de cette époque, -laquelle a besoin d'être expliquée pour être bien comprise. - -[En marge: Motif de cette disposition, puisé dans le système des -alliances anglaises.] - -Le blocus continental avait causé aux Anglais une telle terreur, -qu'ils tremblaient sans cesse de le voir renaître, sinon par les mains -de Napoléon, du moins par celles des Bourbons, ce qui n'était pas -mieux raisonné que ne le sont ordinairement les conceptions de la -peur. Dans cette préoccupation ils avaient confié le littoral du nord -à la maison d'Orange, en donnant à celle-ci la Hollande et la -Belgique, et de crainte qu'elle ne fût pas ainsi assez forte, ils lui -avaient ménagé pour alliés le Hanovre qu'ils se proposaient de -renforcer, et la Prusse elle-même, à laquelle ils avaient imposé en -quelque sorte les provinces rhénanes pour la rendre nécessairement -notre ennemie. Craignant même de n'avoir pas assez attaché la Prusse à -cette cause, ils étaient prêts à lui livrer la Saxe, se flattant de -pallier cet abandon auprès du Parlement en le motivant sur le système -des alliances britanniques. Mais comme ils désespéraient de faire -supporter à ce même Parlement le sacrifice de la Pologne, ils étaient -résolus de résister à la Russie, voulaient pour cela détacher d'elle -les Prussiens en leur cédant la Saxe, et se promettaient de l'isoler -ainsi tellement qu'elle fût obligée d'abandonner sa proie. - -[En marge: Déplaisir que cette disposition cause à M. de Metternich, -qui ne voudrait sacrifier ni la Saxe, ni la Pologne.] - -[En marge: Il se prête cependant à la politique de lord Castlereagh -par la conviction qu'il a de son insuccès, la Prusse ne pouvant être -satisfaite sans que la Russie le soit.] - -[En marge: M. de Metternich laisse lord Castlereagh s'engager contre -la Russie.] - -Cette politique assez compliquée déplaisait fort à M. de Metternich -qui avait un égal désir de défendre la Saxe et la Pologne. Mais on ne -ramène pas aisément les Anglais lorsqu'ils ont une fois entendu leurs -intérêts d'une certaine façon, et M. de Metternich sentant que lord -Castlereagh ne pourrait être éclairé que par une tentative -malheureuse, le laissa faire, convaincu qu'il suffisait de défendre -une seule des deux causes menacées pour assurer le salut des deux. En -effet Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étaient donné parole l'un à -l'autre pour la Saxe et la Pologne, et Frédéric-Guillaume ne pouvait -manquer à sa parole et à l'amitié jusqu'à accepter la Saxe, si la -Pologne n'était pas cédée à Alexandre; ajoutez que, dispensé du -sacrifice de Posen, si la Pologne n'était pas échue tout entière à la -Russie, il se serait privé du seul argument spécieux pour exiger la -Saxe. Refuser la Pologne c'était donc du même coup refuser la Saxe, et -sauver l'une c'était sauver l'autre. S'apercevant très-bien de cette -connexion, M. de Metternich au lieu de retenir lord Castlereagh, le -laissa marcher en avant, certain qu'on ne pouvait pas opposer à -Alexandre un plus redoutable adversaire. Indépendamment de son -caractère entier lord Castlereagh avait l'avantage de représenter la -puissance la plus désintéressée dans les distributions territoriales -du continent, et en outre celle qui payait toutes les autres. Or cette -supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit, perçait toujours -dans les relations de l'Angleterre avec ses alliés. Agissant donc à sa -façon, lord Castlereagh demanda un entretien à Alexandre, et l'obtint -sur-le-champ. - -[En marge: Alexandre un peu remis de sa première irritation, s'attache -à caresser tout le monde à Vienne.] - -Le czar avait alors un peu surmonté ses premiers mouvements de -surprise et de colère. Il était impressionnable mais fin comme un -Asiatique, de plus aimable et bon, et tellement dominé par son goût de -plaire, qu'il ne pouvait pas soutenir longtemps le rôle d'un homme -irrité. Obéissant à son caractère et aux circonstances il s'était mis -à caresser tout le monde à Vienne, spécialement les militaires, se -faisait conduire sur les divers champs de bataille où l'on avait -combattu pendant la campagne de Wagram, et bien qu'il fût avec les -vaincus, trouvait mille choses flatteuses à leur dire, allait presque -toujours à pied dans les rues, s'appuyant tantôt sur le bras d'un -diplomate, tantôt sur celui d'un officier, fréquentait les salons de -Vienne comme un simple particulier, se familiarisait avec toutes les -classes, mettait un grand soin à oublier son rang avec les princes qui -affluaient au congrès, s'attachait en un mot à séduire, et y -réussissait, car peu d'hommes en avaient le talent au même degré. On -remarquait beaucoup à cette époque son intimité avec le prince Eugène -dont il avait protégé la mère et la soeur à Paris, et qui était venu -solliciter la principauté qu'on lui avait promise par le traité du 11 -avril. Alexandre le présentait partout en vantant sa fidélité à -Napoléon, ce qui, dans le moment, lui nuisait moins que la difficulté -d'arracher une part à l'avidité universelle. Alexandre se donnait -ainsi beaucoup de mouvement pour plaire, et ce n'était pas trop de -tous ses efforts pour contre-balancer le fâcheux effet de sa -politique. - -[En marge: Lord Castlereagh ayant demandé une entrevue à l'empereur -Alexandre, celui-ci se rend chez le ministre anglais.] - -À peine avait-il reçu de lord Castlereagh la demande d'un entretien, -qu'il y répondit en se transportant lui-même chez le ministre -britannique. Ce dernier fort touché d'un pareil procédé, se montra -reconnaissant, respectueux autant qu'il devait l'être, mais demeura -Anglais, c'est-à-dire absolu, et en voulant tout ménager, ne ménagea -rien. - -[En marge: Long entretien de ces deux personnages.] - -[En marge: Lord Castlereagh fait d'abord valoir les services que -l'Angleterre a rendus à la Russie.] - -Il s'attacha d'abord à prouver au czar qu'en toutes choses -l'Angleterre avait cherché à lui complaire; qu'elle l'avait aidé en -1812 à conclure la paix de Bucharest avec les Turcs, et à faire -l'acquisition de la Bessarabie; qu'elle avait décidé la Perse à lui -concéder une meilleure frontière vers la mer Caspienne; qu'enfin, -malgré sa répugnance à livrer la Norvége à la Suède, elle y avait -consenti pour assurer définitivement à la Russie la conquête de la -Finlande. Après avoir ainsi établi ses titres à la gratitude de la -Russie, lord Castlereagh prit un à un les traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Toeplitz, conclus en février, juin, septembre 1813, -et montra qu'ils prescrivaient formellement aux trois puissances -continentales de partager entre elles le duché de Varsovie, ce qui ne -signifiait pas qu'une des trois le prendrait tout entier pour elle -seule. Puis il passa aux considérations générales, fit valoir les -inquiétudes que la Russie causait à toute l'Europe, insista sur le -trouble qu'elle avait déjà répandu parmi les alliés, et n'hésita pas à -dire que le congrès de Vienne, duquel on espérait faire dater le règne -de la modération et de la justice chez les nations civilisées, -n'offrirait bientôt, si on n'y prenait garde, qu'une scène d'ambition, -capable à elle seule de faire regretter Napoléon. Lord Castlereagh dit -tout cela avec ce langage simple et positif qui n'exagère rien sans -doute, mais qui n'adoucit rien non plus, et rend plus sensible la -gravité des choses en les présentant telles qu'elles sont. - -[En marge: Alexandre blessé de l'étalage des services de l'Angleterre, -répond ironiquement, en montrant l'intérêt que l'Angleterre avait à -les lui rendre.] - -[En marge: Il discute la valeur des traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Toeplitz, qui avaient prescrit le partage du -grand-duché de Varsovie entre les anciens possesseurs de la Pologne.] - -[En marge: Ses motifs pour reconstituer la Pologne, et réparer le -grand attentat du dernier siècle contre le droit public européen.] - -Malheureusement pas une des quatre puissances qui se disputaient les -lambeaux du continent européen ne pouvait donner une leçon de morale -aux autres, sans que celles-ci fussent en mesure de la lui renvoyer à -l'instant même, et Alexandre, s'il eût voulu tracer le tableau des -ambitions anglaises depuis l'occupation de Malte jusqu'à celle du Cap -et de l'île de France, aurait pu embarrasser cruellement le ministre -britannique. Il se contint, quoique vivement affecté. Cependant il ne -voulut pas rester sous le poids des services que l'Angleterre -prétendait lui avoir rendus, et avec infiniment de tact et de -persiflage, il fit remarquer à lord Castlereagh que la double paix de -la Russie avec la Perse, de la Russie avec la Turquie, avait été -facilitée il est vrai par l'Angleterre, mais pour que les armes russes -devinssent disponibles contre la France; que la Norvége avait été -accordée à Bernadotte, mais pour arracher ce dernier à ses engagements -envers Napoléon; que la Russie pouvait donc se sentir un peu soulagée -du poids de tant de bienfaits, en songeant aux motifs de bienfaiteur. -Passant ensuite aux traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz, -Alexandre montra qu'ils avaient été faits pour une situation à -laquelle ils n'étaient plus applicables; qu'à l'époque de ces traités -on espérait tout au plus opposer quelques bornes à la puissance -jusque-là illimitée de Napoléon, mais non pas le ramener au Rhin, et -surtout le précipiter du trône; qu'à cette prospérité inattendue des -armes communes l'Autriche avait gagné l'Inn, le Tyrol, l'Italie, que -l'Angleterre y avait gagné la Hollande et la Belgique, et qu'il -n'était pas juste que la Russie et la Prusse, qui avaient couru de -bien autres dangers que l'Angleterre, n'eussent aucune part de cet -accroissement inespéré de bonne fortune; que du reste il était engagé, -quant à la Saxe envers son ami le roi de Prusse, quant à la Pologne -envers les Polonais eux-mêmes. À ses yeux, dit Alexandre, le partage -de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences morales -n'avaient pas cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était honnête et -politique de réparer. Cette réparation la Russie seule en avait les -moyens, car elle possédait la plus grande partie des provinces -polonaises, ce qui n'était le cas, ni de la France qui avait essayé en -vain de reconstituer la Pologne, ni de la Prusse, ni de l'Autriche -qui n'y avaient jamais songé. La Russie en se dépouillant des -provinces qui étaient dans ses mains, pouvait avec un très-léger -sacrifice de la part de la Prusse, sacrifice dont la compensation -était déjà convenue, rétablir la Pologne, la rétablir en royaume -séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans l'usage -qu'elle en ferait, et opérer en un mot une oeuvre qui serait la gloire -de l'Europe et du congrès de Vienne. Il s'était proposé ce noble but, -il était à la veille de l'atteindre, et n'entendait pas y renoncer. Au -surplus, en entrant en Pologne, il avait fait des promesses aux -Polonais pour les détacher de Napoléon, et il avait la résolution de -les tenir. Il n'était pas de ces souverains qui prompts à donner leur -parole dans le besoin, la retiraient avec la même facilité quand le -besoin était passé. Il avait promis, il tiendrait, et croyait avoir -rendu d'assez grands services à l'Europe pour qu'elle eût à son tour -quelque condescendance envers lui. - -[En marge: Mélange de finesse et d'exaltation chez Alexandre, qui rend -difficile de démêler ses vrais sentiments.] - -Il y avait dans l'empereur Alexandre un mélange de finesse et -d'exaltation romanesque qui ne permettait pas toujours de faire chez -lui la part de la sincérité et celle de l'ambition. Il est bien vrai -que la gloire de rétablir la Pologne le touchait par les plus nobles -côtés de son âme, et il se persuadait presque qu'il faisait un -sacrifice en cédant la Lithuanie et la Volhynie pour construire un -royaume de Pologne, comme si ce royaume une fois constitué n'eût pas -été à lui, mais à un autre. Il s'indignait donc avec une certaine -bonne foi en voyant la résistance qu'il rencontrait. - -[En marge: Lord Castlereagh battu sur les traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Toeplitz, relève sans ménagement ce qu'il y a -d'illusoire dans le projet de reconstituer la Pologne.] - -Cette indignation ne toucha guère lord Castlereagh, et il revint à la -charge en se servant des raisons bonnes et mauvaises que lui -fournissait la situation. Il n'avait rien de bien solide à répliquer à -l'égard des trois traités de 1813, car ces traités avaient été conclus -en perspective de demi-succès, et la Russie avait droit, comme les -autres, au partage des immenses résultats sur lesquels on n'avait pas -compté. Lord Castlereagh, ne pouvait opposer à Alexandre que des -raisons de modération et d'équilibre, raisons excellentes, mais qui -n'auraient acquis de valeur dans sa bouche, que si l'Autriche avait -renoncé à l'Italie, et l'Angleterre à la Belgique. Mais quant à la -reconstitution de la Pologne, les arguments abondaient, et il les -donna tous avec beaucoup de force. - -Le partage de la Pologne, dit-il au czar, avait été un attentat, et ce -n'était pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui -soutiendrait jamais le contraire. Aussi était-elle disposée à -consentir au rétablissement de la Pologne, si on le voulait complet, -sincère, et avec les conditions convenables. Si par exemple l'Autriche -rendait tout ce qu'elle avait de la Pologne, si la Russie, la Prusse -se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à -part, sans dépendance d'aucun de ses voisins, si on lui donnait un roi -polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois -copartageants, si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment -monarchiques et libérales, l'Angleterre était prête à y applaudir, et -même à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais -les trois copartageants de la Pologne voulaient-ils sérieusement -faire à cette oeuvre les sacrifices nécessaires? Trouverait-on un roi -capable de cette belle tâche? Et enfin les Polonais réunis -sauraient-ils vivre ensemble, se comporter comme une nation sensée, et -digne de la liberté qu'on lui aurait accordée? Il était permis -non-seulement d'en douter, mais de n'en rien croire, et de regarder le -rétablissement dont on parlait, comme un pur rêve. Or au lieu de cette -réparation vraiment morale et européenne, rétablir une Pologne -incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la rendre la -plus grande possible, et qu'une fois agrandie de la sorte on -laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à -laquelle elle ne se prêterait jamais. - -[En marge: Lord Castlereagh fait valoir enfin les alarmes que cause à -l'Europe l'ambition de la Russie.] - -[En marge: Alexandre, pendant cet entretien, a la plus grande peine à -se contenir.] - -Lord Castlereagh parla ensuite à Alexandre des alarmes que son projet -excitait; il lui dit que sans la loyauté de son caractère, ces alarmes -seraient devenues telles que le congrès serait déjà dissous, et il le -supplia, pour le repos général et pour sa propre gloire, de renoncer à -une prétention inadmissible. Alexandre eut beaucoup de peine à se -contenir pendant cet entretien, car avec tous ses charmes il n'avait -aucune prise sur la solidité du ministre anglais, qui à son tour avec -sa gaucherie personnelle n'en avait aucune sur la nature fuyante et -impressionnable du czar. Ils se quittèrent fort mécontents, et sans -résultat obtenu de part ni d'autre. - -[En marge: Lord Castlereagh voulant prendre acte de ce qu'il a dit, -adresse une note à la Russie dans laquelle il reproduit tout son -entretien.] - -[En marge: M. de Talleyrand, pour mieux diviser la Russie et la -Prusse, adopte une politique assez semblable à celle de lord -Castlereagh, mais différente en cela qu'il veut sacrifier la Pologne -pour sauver la Saxe.] - -Le lendemain lord Castlereagh, craignant de n'avoir pas dit tout ce -qu'il y avait à dire, voulant de plus qu'il en restât trace dans la -mémoire de son auguste interlocuteur, et soucieux par-dessus tout de -préparer sa justification devant le Parlement britannique, rédigea une -longue note, l'accompagna d'une lettre confidentielle, et les adressa -au czar, pour prendre acte de sa résistance aux prétentions russes. Il -ne s'en tint pas là, et malgré le secret qu'on s'était promis à -l'égard de la France, il chercha auprès d'elle à se faire un mérite de -sa fermeté, en donnant connaissance de son entretien et de sa note à -M. de Talleyrand. Ce dernier fut enchanté de voir lord Castlereagh -s'engager aussi vivement, bien qu'il fût très-mécontent de trouver -l'Angleterre si facile à l'égard de la Saxe. Cette singulière tactique -de l'Angleterre lui inspira l'idée d'une tactique équivalente, mais en -sens opposé. Désirant autant que possible rétablir la balance au -profit de la Saxe sacrifiée par lord Castlereagh, et se servant pour -cela du prince Czartoryski, lequel était en communication fréquente -avec la légation française, il fit savoir à l'empereur Alexandre que -la France ne céderait jamais quant à la Saxe, et serait au contraire -assez disposée à céder quant à la Pologne. La manoeuvre était adroite, -car les uns refusant ce que les autres concédaient, tout accord qui -aurait consisté à satisfaire à la fois la Prusse et la Russie devait -devenir impossible. - -[En marge: Conduite et opposition des États allemands dans le comité -chargé de constituer l'Allemagne.] - -Pendant ce temps les princes allemands de second ordre continuaient -leur chaude opposition. Dans le comité où ils étaient réunis pour -s'occuper de la Constitution germanique, ils résistèrent à toutes les -combinaisons de la Prusse et de l'Autriche qui tendaient à dominer la -Confédération. Le titre antique d'empereur d'Allemagne que les -monarques autrichiens avaient porté si longtemps, et que François II -avait abdiqué en 1806, lorsque Napoléon avait institué la -Confédération du Rhin, ne pouvait guère être rétabli. L'Autriche l'eût -accepté sans doute, si on avait consenti à le rendre héréditaire sur -la tête de ses princes, mais elle ne pouvait le vouloir éligible, car -c'était se soumettre à une fâcheuse dépendance électorale, et -s'exposer d'ailleurs à le voir passer un jour sur une tête prussienne. -Ce dernier motif eût suffi pour lui faire repousser une pareille -offre. Le titre d'empereur, auquel était naturellement attachée la -direction de la Confédération, disparaissant, il fallait des États -directeurs, comme en Suisse, alternant les uns avec les autres, et la -Prusse y aurait adhéré en renfermant l'alternat entre l'Autriche et -elle. L'Autriche y était peu disposée, mais en tout cas la Bavière, le -Hanovre, le Wurtemberg déclarèrent qu'ils n'accepteraient l'alternat -que s'il n'était pas exclusivement renfermé entre les deux grandes -puissances allemandes. On préparait ainsi la solution qui a prévalu -depuis, celle d'une simple présidence de la Diète, déférée à -perpétuité à l'Autriche, comme image de l'ancienne autorité impériale -transmise dans sa maison, ayant de moins la majesté du titre, et de -plus la perpétuité, mais présentant le grave inconvénient de laisser -indécise l'importante question du commandement militaire. - -[En marge: Soin qu'ils mettent à garantir l'indépendance des États -secondaires.] - -[En marge: Ils finissent par ne plus vouloir délibérer, jusqu'à ce que -la question de la Saxe soit résolue.] - -Une question non moins importante que celle de la direction du corps -germanique, c'était le mode d'existence des États confédérés et la -nature de leurs relations avec les puissances européennes. Jusqu'ici -les États confédérés, quoique attachés les uns aux autres par un lien -fédératif, avaient joui de l'indépendance souveraine, c'est-à-dire -qu'ils avaient conservé le droit de légation et de guerre, qu'ils -pouvaient avoir des envoyés auprès de toutes les cours, posséder des -armées et en disposer. Cette double faculté les avait conduits souvent -à contracter des alliances, sinon contraires à la Confédération -elle-même, du moins aux deux puissances allemandes prépondérantes, et -s'il en était résulté quelquefois l'intervention de l'étranger, il en -était résulté aussi le salut de la commune indépendance. La Prusse -voulait absolument qu'on refusât aux confédérés le droit de légation -et de guerre. Elle était seule de son opinion, et elle rencontra dans -le comité une opposition absolue. Enfin, presque à chaque occasion les -trois royautés de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, déclarèrent -qu'elles n'émettraient d'avis sur les points en litige que lorsque le -sort de la Saxe serait complétement décidé. Elles menacèrent même -d'une protestation, signée par tous les États allemands, contre les -projets attribués à certaines puissances à l'égard de la Saxe. Le -comité finit par ne plus vouloir se réunir jusqu'à ce que cette grande -question eût été résolue. - -[En marge: La Bavière cherche à exciter la légation française, et -parle tout haut de guerre.] - -[En marge: M. de Talleyrand répond à la Bavière en disant que la -France ne peut apporter un secours qu'on ne lui demande pas.] - -Il ne fallait pas perdre beaucoup de temps pour arriver au 1er -novembre, la déclaration d'ajournement n'ayant été signée et publiée -que le 8 octobre. Il était donc à craindre qu'on n'atteignît ce terme -fatal sans s'être entendu. La Bavière, qui était la puissance la plus -active et la plus considérable parmi les États allemands de second -ordre, annonçait la résolution de recourir aux armes pour défendre la -Saxe. Elle avait recruté son armée et l'avait portée à 75,000 hommes; -elle stimulait M. de Metternich, dénonçait tout haut ce qu'elle -appelait sa faiblesse, offrait de fournir vingt-cinq mille hommes par -chaque centaine de mille que fournirait l'Autriche, allait de M. de -Metternich à M. de Talleyrand qu'elle n'avait certes pas besoin -d'exciter, demandait à ce dernier de ne pas se borner à des paroles, -d'en arriver à des menaces, surtout à des menaces effectives, de -déclarer, par exemple, l'intention du Roi de France d'employer la -force, si cela devenait nécessaire. Elle affirmait que lorsque M. de -Talleyrand aurait tenu ce langage, l'Autriche et l'Angleterre seraient -sans excuse, et même sans motifs de tergiverser, qu'elles finiraient -par se prononcer formellement, et qu'on sauverait ainsi l'indépendance -de l'Allemagne et de l'Europe. À cela M. de Talleyrand répondait que -la France était prête, qu'il n'était pas convenable cependant qu'elle -se chargeât à elle seule de la besogne des puissances les plus -intéressées dans la question, que c'était à celles-ci à s'expliquer, à -exprimer au moins un désir, et que le bras de la France serait à elles -au premier appel, mais qu'on daignait à peine adresser une parole à la -légation française, qu'on la tenait en dehors de toutes les -négociations, et qu'après tout elle ne pouvait imposer son secours à -des gens qui semblaient n'en pas vouloir. - -[En marge: Transmission de cette réponse à M. de Metternich.] - -[En marge: Ce ministre, qui ne voudrait rien précipiter, répond à son -tour que la France ne montre tant de zèle que pour tout brouiller, et -que d'ailleurs la France n'est plus en mesure d'agir.] - -[En marge: Le langage de M. de Metternich se retrouve dans la bouche -de tous les princes autrichiens.] - -La Bavière s'était hâtée de répéter ces propos à M. de Metternich, et -celui-ci refusant non pas d'agir, mais d'agir vite, avait allégué pour -excuser ses lenteurs, d'abord l'étrange tactique de l'Angleterre qui -pour sauver la Pologne commençait par sacrifier la Saxe, puis les -intentions de la France toujours suspectes d'ambition selon lui: -singulière raison à faire valoir en vérité, car en ce moment la seule -puissance qui à Vienne ne montrât point d'ambition c'était la France! -M. de Metternich ajouta que ce serait assumer une grande -responsabilité que d'introduire soi-même les armées françaises en -Allemagne, à si peu de distance du temps où elles y avaient été si -dominatrices, si onéreuses, et si détestées, que du reste ces armées -n'existaient plus, du moins pour les Bourbons qui étaient incapables -de les ramener au drapeau et de les conduire, que la France parlait -beaucoup, mais sans pouvoir et sans vouloir agir, qu'elle ne parlait -que pour tout brouiller, pour semer la zizanie, pour recouvrer sa -position par la mésintelligence des alliés qui l'avaient vaincue. Ces -réponses avaient été adressées au prince de Wrède qui nous les avait -immédiatement communiquées, et elles s'étaient trouvées non-seulement -dans la bouche du ministre dirigeant, mais dans celle de l'empereur et -de plusieurs archiducs, avec le désir visible qu'on nous les transmît, -ce qui était une sorte de provocation à nous expliquer. Enfin ce même -langage, que les Autrichiens tenaient avec regret et pour s'excuser, -prenait la forme de la jactance et de la raillerie dans la bouche des -Prussiens qui voulaient faire croire à l'impuissance de la France, et -dans la bouche des Russes qui voulaient faire croire à celle des -Bourbons. - -[En marge: Nécessité de répondre à un tel langage par des actes.] - -[En marge: M. de Talleyrand écrit à Louis XVIII pour lui demander de -faire des armements, et d'en avouer le motif.] - -Il n'était plus possible de traiter avec indifférence de tels propos, -et il fallait les faire tomber par des manifestations positives et -convaincantes. M. de Talleyrand déclara que la France avait la volonté -et le moyen d'agir, qu'elle en donnerait la preuve dès qu'on la -mettrait en position de la fournir, et que, dans tous les cas, elle -montrerait bientôt et ses résolutions et ses ressources. Il écrivit -sur-le-champ au Roi, chargea M. le duc de Dalberg d'écrire au cabinet, -et au cabinet comme au Roi proposa une double résolution, celle -d'armer, et celle de dire tout haut pourquoi on armait. Sachant que -Louis XVIII ne voulait pas la guerre, bien qu'un de ses neveux, le duc -de Berry, y fût fort disposé, sachant que le Conseil n'y avait pas -plus de penchant que Louis XVIII, il leur dit que la guerre n'était -point vraisemblable (ce qui était exact), mais qu'avec l'effroi que -chacun en avait, celui qui la ferait craindre aux autres les -dominerait; que les choses n'iraient pas à Vienne au delà de simples -démonstrations, mais qu'il fallait être en état de faire ces -démonstrations, et de les faire sérieuses; que la considération de la -France en dépendait, avec sa considération son influence, et -l'accomplissement de ses désirs, et que ce qu'elle désirait par -exemple en Italie tenait à ce qui se passerait en Allemagne, et -qu'elle ne serait puissante d'un côté qu'en se mettant en mesure de -l'être de l'autre. - -C'était prendre le Roi par son endroit sensible, et employer le vrai -moyen de s'en faire écouter que de lui parler de l'Italie, -c'est-à-dire de Naples et de Parme. Du reste le conseil était sage et -donné de très-bonne foi, quoiqu'un hasard étrange, comme on le verra -plus tard, ne dût pas le rendre profitable à la maison de Bourbon. - -[En marge: Accueil fait par Louis XVIII à la proposition de M. de -Talleyrand.] - -[En marge: Louis XVIII répugne à toute politique entreprenante, mais -il sent le besoin de faire tomber le reproche d'impuissance.] - -[En marge: Nécessité de relever l'état militaire de la France en ce -moment.] - -Lorsque ces dépêches, datées du milieu d'octobre, parvinrent à Louis -XVIII, elles ne laissèrent pas de l'émouvoir beaucoup. Ainsi que nous -l'avons dit, il tenait singulièrement à la paix, pour la France qui en -avait grand besoin, pour sa famille dont la paix était le titre -principal, pour lui enfin qui n'avait dans son âge, ses infirmités, la -nature de ses talents, que des raisons d'être pacifique. Il savait gré -à son représentant à Vienne de professer si haut le principe de la -légitimité, d'avoir déjoué le projet d'exclure la France des -délibérations communes, voyait avec joie qu'il y eût chance de -renverser Murat, et avec un certain plaisir qu'on pût sauver son -cousin de Saxe, mais trouvait la légation française beaucoup trop -remuante, et craignait qu'on ne l'engageât plus loin qu'il ne voulait -aller. Il délibéra sur ce qu'on lui proposait, en famille d'abord, -puis en plein Conseil. Il n'y avait pas à hésiter sur la résolution à -prendre, car toutes les raisons, grandes et petites, bonnes et -médiocres, se réunissaient en faveur de cette résolution. Il -s'agissait en premier lieu de l'attitude de la France à Vienne, et on -ne pouvait ni pour elle-même, ni pour les Bourbons, laisser établir -l'opinion qu'elle avait été frappée d'impuissance depuis la -restauration de l'ancienne dynastie. Le dommage d'un tel préjugé était -aussi grave pour le pays que pour la famille régnante. Secondement de -l'influence que nous aurions à Vienne devait résulter évidemment la -solution désirée en Italie, solution à laquelle Louis XVIII attachait -tant de prix, et à laquelle les ministres n'en devaient pas attacher -moins que lui, car la sécurité des Bourbons était devenue alors celle -de la France. Troisièmement le salut de la monarchie saxonne, une fois -qu'on avait renoncé à poursuivre des avantages territoriaux à Vienne, -était pour la France un résultat d'une certaine importance. Le roi de -Saxe, à tort ou à raison, passait pour victime de son attachement à -notre cause, et aux yeux de tous ceux qui dans notre pays se piquaient -de patriotisme, le sauver devait nous faire honneur. Il y avait donc à -y réussir la certitude de gagner quelque popularité, sans même tenir -compte des idées de légitimité. Enfin relever notre état militaire -était devenu urgent, car les limites financières imposées au ministre -de la guerre, les dépenses accessoires qu'on avait imprudemment -ajoutées à son budget, étaient cause qu'on avait laissé tomber l'armée -au-dessous même des proportions prévues. Les régiments ne présentaient -plus que des cadres vides qu'il était impossible de faire manoeuvrer. -On s'expliquera ce résultat si on songe que le modique effectif de 200 -mille hommes, qu'on avait cru pouvoir conserver avec un budget de 200 -millions, avait été d'abord réduit à 150 mille hommes, et bientôt les -ressources manquant à 130 mille. C'était renoncer à l'existence de la -France que se restreindre à un pareil effectif dans l'état des armées -européennes. Ces réductions étaient d'ailleurs l'une des causes du -mécontentement des militaires, et la politique intérieure conseillait -autant que la politique extérieure de remettre l'armée sur un meilleur -pied. Par toutes ces raisons les propositions de la légation -française furent prises en sérieuse considération, et elles se -présentèrent fort bien appuyées au Conseil du Roi. - -[En marge: Réunion et délibération du Conseil royal.] - -[En marge: M. Louis n'avait cessé de dire que si on l'aidait à relever -le crédit, il serait toujours prêt à fournir à tous les besoins de -l'État, quels qu'ils fussent.] - -La difficulté de cette question n'avait jamais été que financière. Le -Conseil étant assemblé, Louis XVIII fit appel au patriotisme du -ministre des finances. Celui-ci n'avait cessé de déclarer que, tout en -se montrant fort rigoureux dans la fixation des dépenses, et même -parce qu'il se montrait tel, il aurait toujours dans un cas urgent -cent millions à la disposition du Roi. Il s'était en effet ménagé une -large ressource en rétablissant le crédit public par la fermeté de sa -politique financière. Ses _reconnaissances de liquidation_ avaient -obtenu un plein succès, car elles avaient cours sur la place moyennant -un agio de 7 ou 8 pour cent. De plus, grâce à sa constance, les impôts -indirects commençaient à rentrer, et il n'était pas embarrassé de -faire face à une dépense imprévue d'une cinquantaine de millions. - -[En marge: Pris au mot, M. Louis consent à fournir les sommes -nécessaires.] - -M. Louis fut pourtant étonné d'être si promptement pris au mot et mis -en demeure de prouver l'étendue de ses ressources. Mais il n'entendait -pas moins la politique que la finance, et le ministre de la guerre -ayant déclaré qu'une quarantaine de millions suffiraient, il répondit -qu'il était prêt, et qu'il les donnerait au fur et à mesure des -besoins. On recueillait ainsi bien vite le prix de la bonne conduite -qu'on avait tenue à l'égard des finances, en suivant les conseils de -l'esprit droit et vigoureux qui en avait la direction. - -[En marge: On rappelle soixante-dix mille hommes sous les drapeaux, et -on se met en mesure d'en avoir bientôt trois cent mille.] - -Les fonds demandés pour l'armée étant assurés, restait à savoir -comment on les emploierait. Le ministre de la guerre (c'était encore -en ce moment le général Dupont) aurait voulu qu'on appliquât aux deux -cent mille vieux soldats revenus de l'étranger, et envoyés en congé -dans l'intérieur, le système de réserve qui consiste à laisser les -hommes chez eux, en les exerçant de temps en temps. L'introduction de -ce système devait être facilitée par l'existence de trente mille -officiers à la demi-solde, auxquels on procurerait ainsi un utile -emploi de leur activité, et un traitement supplémentaire. Ce système -n'avait pas été fort éprouvé encore, même en Prusse où il n'avait été -qu'une ruse administrative imaginée pour dépasser les limites imposées -par Napoléon à l'armée prussienne, et on ne savait pas ce qu'il -valait. On craignait de mettre en mouvement tant d'hommes, officiers -et soldats, de dispositions fort suspectes; de plus, l'opération -devait être longue, tandis qu'il fallait des résultats immédiats et -certains. Par tous ces motifs, et sur l'avis fort sage de M. le duc de -Berry, on préféra de rappeler soixante-dix mille soldats sous les -drapeaux, de manière à reporter l'effectif de 130 mille hommes à 200 -mille, et à remettre nos régiments sur un meilleur pied. On n'avait -pas besoin pour réunir ce nombre d'hommes de recourir à la -conscription, nominalement supprimée, et il suffisait, comme on doit -s'en souvenir, de tirer de chez eux une partie des militaires -considérés comme en congé, soit qu'on leur eût donné ce congé, soit -qu'ils l'eussent pris eux-mêmes en désertant. - -[En marge: Les ministres de la guerre et des finances écrivent des -lettres ostensibles à M. de Talleyrand, pour lui faire connaître le -bon état du trésor et de l'armée.] - -Aux dépêches officielles dans lesquelles on annonçait à M. de -Talleyrand les résolutions du gouvernement, les ministres des -finances et de la guerre durent ajouter des lettres particulières -qu'il pût montrer en confidence, et dans lesquelles on lui faisait -connaître le bon état des finances et de l'armée. Le ministre de la -guerre notamment était chargé de lui dire qu'il allait avoir 200 mille -hommes, qu'il en aurait 300 mille dans un mois, si on en avait besoin, -tous vieux soldats, et parfaitement disposés, ce qui était vrai s'il -s'agissait de combattre l'ennemi extérieur. Le Roi écrivit à M. de -Talleyrand pour lui exposer ses sentiments personnels. Il ne voulait -pas, lui dit-il, malgré son amour pour la paix, que la France restât -au-dessous de son rôle naturel, et se montrât incapable de soutenir la -cause du bon droit, mais il lui recommanda expressément de ne pas -l'engager dans une coalition dont l'Autriche et les petites puissances -allemandes feraient seules partie. Il désirait que l'Angleterre y fût -comprise, pour demeurer constamment uni à elle, et pour être plus sûr -du résultat d'une guerre, si on arrivait à cette regrettable -extrémité. Il lui désignait toujours comme les deux objets les plus -essentiels, l'expulsion de Murat du trône d'Italie, et la translation -dans l'une des Açores du prisonnier de l'île d'Elbe. - -[En marge: L'agitation des esprits continue à Vienne.] - -[En marge: Les princes allemands s'adressent au Prince régent -d'Angleterre pour qu'il prenne en main la cause de la Saxe.] - -[En marge: Lord Castlereagh persistant dans sa tactique, essaye de -séparer les ministres prussiens du roi de Prusse.] - -Tandis que de Paris on expédiait ces réponses aux demandes de M. de -Talleyrand, l'agitation avait continué à Vienne, et le débat était -resté engagé entre l'empereur Alexandre et lord Castlereagh, ce -dernier persistant dans ses efforts pour sauver la Pologne par le -sacrifice de la Saxe. On savait que le Prince régent d'Angleterre en -sa qualité de futur roi de Hanovre n'était point d'avis de ce -sacrifice, qu'il y était même très-opposé, et on avait fait agir -diverses influences auprès de lui pour qu'il exigeât la modification -des instructions données à lord Castlereagh. Mais en attendant lord -Castlereagh suivait son plan, dans l'espérance de détacher la Prusse -et d'isoler la Russie, et en isolant celle-ci de la réduire à céder. -Bien qu'il fût très-difficile de détacher Frédéric-Guillaume -d'Alexandre, il est vrai que les ministres prussiens paraissaient -moins inébranlables que leur roi, que plusieurs d'entre eux étaient -inquiets des progrès de la Russie vers le centre de l'Europe, du -mauvais effet que produirait chez les Allemands l'incorporation de la -Saxe à la Prusse, et qu'en un mot ils ne semblaient pas aussi engagés -que leur maître dans l'alliance russe. Lord Castlereagh s'étant aperçu -de cette différence entre Frédéric-Guillaume et ses ministres, s'était -flatté de rattacher la Prusse à l'Autriche, de se servir de ces deux -puissances pour forcer la Russie à s'arrêter derrière la Vistule, sans -recourir à la France que l'on continuerait ainsi à laisser en dehors -des grandes affaires européennes. Il espérait donc avec l'Angleterre, -la Prusse, l'Autriche et tous les États allemands, former en Europe -une masse centrale qui contiendrait la Russie, se passerait de la -France, et serait l'arbitre suprême des choses. - -[En marge: Note de M. de Metternich, dans laquelle il entre à un -certain degré dans la tactique de lord Castlereagh, et se montre prêt -à sacrifier la Saxe, mais en y mettant des conditions inacceptables -pour la Prusse.] - -M. de Metternich, forcé par le cri de l'Allemagne, par celui de -l'armée autrichienne, de se prononcer plus tôt peut-être qu'il ne -l'aurait voulu, mais abandonné par l'Angleterre sur la question de la -Saxe, avait été contraint de se prêter dans une certaine mesure à la -politique de lord Castlereagh, et avait remis à la Prusse une dépêche -dans laquelle il exprimait enfin les intentions de l'empereur François -et de son cabinet. Dans cette dépêche, datée du 22 octobre, quelques -jours avant l'époque assignée pour l'ouverture officielle du congrès, -M. de Metternich s'adressant à la Prusse dans les termes d'une entière -cordialité, rappelait que dès le commencement de 1813, même avant -d'avoir rompu avec Napoléon, l'Autriche avait posé en principe la -reconstitution complète de la Prusse, et en avait fait la condition -expresse de sa politique, qu'on ne pouvait dès lors la considérer -comme atteinte de cette vieille jalousie qui avait divisé jadis les -cabinets de Vienne et de Berlin; il la suppliait d'examiner si, dans -son propre intérêt, il ne serait pas plus sage de renoncer à cette -acquisition de la Saxe, payée si chèrement par l'établissement de la -Russie sur l'Oder, réprouvée par tous les Allemands, et tellement -odieuse à leurs yeux, que le cabinet autrichien pour y avoir consenti -serait peut-être aussi impopulaire que le cabinet prussien pour -l'avoir opérée. M. de Metternich demandait s'il ne serait pas mieux -entendu, en punissant le roi Frédéric-Auguste par quelques réductions -de territoire, de laisser exister le noyau du royaume de Saxe, de se -dégager des promesses funestes qu'on avait faites à la Russie -relativement à la Pologne, de donner ainsi satisfaction au sentiment -universel de l'Allemagne, et de tenir enfin une conduite plus conforme -à la politique réparatrice dont on se vantait aux yeux de l'Europe, et -qu'on ne pratiquait guère en ce moment. Après avoir exposé son -opinion sous la forme d'un conseil, M. de Metternich ajoutait que si -malgré son avis on était amené au sacrifice de la Saxe, il ne ferait -ce sacrifice qu'à diverses conditions, qui pour lui étaient des -conditions absolues du consentement de l'Autriche. Premièrement la -Prusse prendrait l'engagement de se séparer de la Russie dans la -question de la Pologne, et d'opiner comme l'Angleterre et l'Autriche -lorsqu'il s'agirait de résoudre cette question. Secondement, même avec -le désir de faire régner la plus parfaite cordialité entre les deux -cours de Berlin et de Vienne, il fallait cependant maintenir entre -elles un certain équilibre, et établir pour cela de justes proportions -entre la masse des États du Nord et celle des États du Midi, qui -composaient la clientèle de l'une et de l'autre. Or, l'Autriche -voulait que le Mein sur la droite du Rhin, et la Moselle sur la -gauche, fussent les limites territoriales qui sépareraient les États -du Nord de ceux du Midi, afin que Mayence n'appartînt point aux États -du Nord, c'est-à-dire à la Prusse. - -Dans la situation où le plaçait la singulière tactique de lord -Castlereagh, M. de Metternich ne pouvait se tirer plus habilement -d'embarras qu'il ne l'avait fait par cette note, car si les dernières -conditions posées à la Prusse relativement à la limite entre les États -du Nord et du Midi, étaient d'une acceptation facile, celle de se -séparer de la Russie dans la question polonaise était à peu près -inacceptable pour le roi Frédéric-Guillaume, et M. de Metternich, -quoiqu'en suivant la route tracée par l'Angleterre, n'en arrivait pas -moins à ses fins de sauver à la fois la Pologne et la Saxe. - -[En marge: Irritation qu'éprouve l'empereur Alexandre en voyant la -position prise par l'Autriche.] - -[En marge: Afin d'imposer au congrès, il livre la Saxe qu'il occupait -aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses forces en Pologne, de -manière à opérer la prise de possession des pays contestés.] - -La position que venait de prendre l'Autriche devait singulièrement -irriter l'empereur Alexandre, car il voyait tout le monde se tourner -contre lui, et tous les efforts tendre à le séparer de la Prusse. -Voulant imposer à l'opposition qu'il rencontrait, il imagina de faire -une manifestation décisive, et qui annonçât de sa part, ainsi que de -la part de la Prusse, une résolution irrévocable. Les troupes russes -occupaient encore la Saxe; il invita le roi de Prusse à la faire -occuper par les troupes prussiennes, et à entreprendre immédiatement -après l'organisation administrative et politique du pays. De son côté, -il dirigea sur la Pologne les troupes russes qui évacuaient la Saxe, -de manière à concentrer toutes ses forces sur la Vistule, et de -présenter une barrière de fer à ceux qui essayeraient de lui arracher -sa proie. En même temps il achemina sur Varsovie son frère le -grand-duc Constantin, qu'on disait destiné à devenir roi de Pologne, -pour commencer l'organisation du nouveau royaume. Il n'était pas -possible de braver plus ouvertement l'opinion et la dignité des -puissances réunies à Vienne, puisque même avant leur décision on -prenait possession des États dont elles seules pouvaient conférer la -souveraineté. - -[En marge: Indignation générale à Vienne contre la conduite arrogante -de la Russie et de la Prusse.] - -[En marge: Désir presque unanime de la réunion immédiate du congrès.] - -Aussi le cri fut-il unanime contre une manière de procéder si hardie -et si arrogante. Accusé de faiblesse par tous les Allemands, M. de -Metternich répondait que loin de s'affliger, il fallait se réjouir de -voir les Russes rentrer dans le Nord, et délivrer l'Allemagne de leur -présence. L'excuse n'était guère accueillie par la diplomatie, et on -disait que la France avait eu bien raison de réclamer la réunion du -congrès, car devant le congrès assemblé on n'aurait jamais osé pousser -l'audace si loin. Lord Castlereagh et M. de Metternich eux-mêmes ne -semblaient pas éloignés d'en convenir. Dans cette situation, beaucoup -de gens découragés prétendaient qu'on ne viendrait jamais à bout des -deux monarques de Russie et de Prusse, qu'il n'y avait qu'un moyen -d'en avoir raison, c'était de se séparer, de laisser les deux -usurpateurs seuls en présence de l'opinion de l'Europe, et de -convoquer un nouveau congrès qui revêtu d'un mandat spécial arriverait -fort du sentiment universel. Les esprits plus résolus disaient qu'il -ne fallait pas reculer, que l'unique parti à prendre c'était de rester -fidèle à la déclaration du 8 octobre, de convoquer le congrès au 1er -novembre, et qu'on verrait si les deux monarques dont l'arrogance ne -gardait plus de mesure seraient aussi hardis devant le congrès réuni. -Ce sentiment était le plus généralement partagé. On touchait du reste -au 1er novembre, et on n'avait pas beaucoup à attendre pour mettre à -l'épreuve l'efficacité du moyen proposé. - -[En marge: Projet d'Alexandre de faire un court voyage en Hongrie.] - -[En marge: Entretiens avant son départ avec M. de Talleyrand et M. de -Metternich.] - -L'empereur de Russie, toujours en représentation quoique très-simple -de sa personne, et contribuant ainsi à augmenter les dépenses -auxquelles la cour d'Autriche se livrait pour ses hôtes, avait demandé -à faire un voyage à Ofen en Hongrie, pour rendre un hommage funèbre à -sa soeur, morte épouse de l'archiduc palatin de Hongrie. Il voulait -s'y montrer en costume hongrois, et y avait appelé des provinces -limitrophes beaucoup de Grecs, laïques ou prêtres, car dans ce moment -il avait les yeux tournés autant à l'Orient qu'à l'Occident. -L'empereur d'Autriche et plusieurs princes s'étaient promis de -l'accompagner dans ce voyage qui exigeant quatre ou cinq jours, devait -remplir la fin d'octobre. Avant de partir il eut avec M. de Talleyrand -et M. de Metternich deux entretiens qui causèrent une grande -sensation, et qui ne contribuèrent pas peu à laisser définitivement -fixée au 1er novembre la réunion générale du congrès. - -On a vu que pour contre-balancer la tactique de lord Castlereagh, qui -se prêtait à sacrifier la Saxe afin de sauver la Pologne, M. de -Talleyrand avait fait insinuer par le prince Czartoryski à l'empereur -Alexandre, que la France au contraire tenait beaucoup plus à la Saxe -qu'à la Pologne, et sacrifierait celle-ci à l'empereur Alexandre, s'il -voulait contribuer à sauver celle-là. C'était en réalité ne rien -concéder à la Russie, le sort de la Saxe et celui de la Pologne étant -inévitablement liés l'un à l'autre. Pourtant c'était un point de vue -nouveau qui avait frappé M. de Nesselrode, et qui devint le motif -d'une conférence de M. de Talleyrand avec l'empereur Alexandre. M. de -Talleyrand consentit à solliciter une entrevue pour la forme -seulement, car au fond il ne le fit que d'après une insinuation -très-claire de M. de Nesselrode. Cette nouvelle entrevue du czar avec -le plénipotentiaire français était la seconde depuis un mois et demi -qu'on était à Vienne, et si, à la vérité, M. de Talleyrand avait -rencontré l'empereur Alexandre dans les fêtes, il n'en avait point -été reçu en audience particulière depuis la visite que nous avons -racontée. - -[En marge: Alexandre fait d'abord à M. de Talleyrand un accueil plus -amical que la première fois.] - -[En marge: L'entrevue ne tarde pas à redevenir orageuse.] - -[En marge: M. de Talleyrand tient tête à son auguste interlocuteur et -oppose à sa vivacité un sang-froid ironique.] - -L'empereur Alexandre se montra cette fois moins aigre envers le -représentant de la France. Il exprima le regret de ne pas voir M. de -Talleyrand plus souvent, à quoi celui-ci répondit avec gratitude et -dignité, puis sans perdre de temps il aborda le grand sujet de toutes -les préoccupations. Le czar voulut savoir ce qui se passait dans -l'esprit des Français, et ce qui pouvait faire qu'ils se montrassent à -l'égard de la Pologne si parfaitement indifférents.--Je vous avais -trouvé à Paris, dit-il à M. de Talleyrand, entièrement favorable au -rétablissement de la Pologne.--Assurément, Sire, répondit M. de -Talleyrand d'un ton respectueux mais ferme, j'aurais vu avec une joie -véritable, et tous les Français comme moi, le rétablissement de la -Pologne, mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit -nous intéresse médiocrement. Elle n'a plus que la valeur d'une -question de frontières entre vous et l'Allemagne, et c'est à la Prusse -et à l'Autriche à examiner s'il leur convient de vous laisser venir -jusqu'à l'Oder. Dans cet état des choses, nous ne pouvons, nous, -défenseurs constants du droit public européen, nous intéresser qu'à la -Saxe.--Alors Alexandre qui s'était d'abord contenu, s'écria en termes -amers et peu dignes de lui, que le droit, que les traités étaient de -vains mots dont chacun se servait suivant ses convenances, qu'il n'en -était pas la dupe, et qu'il n'était question là, ni de principes, ni -de droit, mais d'intérêts que chaque puissance entendait à sa -manière.--Alexandre ajouta qu'il avait promis la Saxe au roi -Frédéric-Guillaume, qu'il ne retirerait pas cette promesse, car il -tenait plus à sa parole qu'à ces prétendus traités qui n'étaient que -des mensonges, que le roi de Saxe était un traître qui avait déserté -la cause de l'Europe, qu'il irait finir prisonnier en Russie, et que -ce ne serait pas le premier prince saxon qui aurait expié ainsi ses -prétentions sur la Pologne. M. de Talleyrand, autant que le respect le -permettait, manifesta une sorte d'horreur pour de tels principes.--La -qualification de traître, dit-il à Alexandre, ne devrait jamais -s'appliquer à un roi (qui ne pouvait dans tous les cas être qu'un -vaincu), et ne devrait surtout jamais se trouver dans une bouche aussi -auguste que celle de Votre Majesté. Le droit est quelque chose de -très-réel, de très-sacré, qui fait que nous ne sommes point en état de -barbarie, et Votre Majesté y réfléchira davantage, je l'espère, avant -de froisser ainsi le sentiment unanime de l'Europe.--Là-dessus -Alexandre dit brusquement à M. de Talleyrand, que l'Angleterre, que -l'Autriche lui abandonnaient la Saxe, et que son ami le roi de Prusse -serait roi de Prusse et de Saxe, comme lui empereur de Russie et roi -de Pologne.--M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement lui -répondit qu'il en doutait fort, car rien n'était moins certain que le -consentement de l'Angleterre et de l'Autriche.--Alors abrégeant -l'entretien, Alexandre ajouta: Vous avez ici des intérêts qui vous -tiennent à coeur (il faisait allusion à Murat), la mesure de mes -complaisances pour la France dépendra de la mesure de ses -complaisances pour la Russie.--La France, répliqua M. de Talleyrand, -ne demande aucune complaisance, car elle ne soutient à Vienne que des -principes.--C'était dire assez qu'elle n'aurait point recours aux bons -offices du czar. - -La résistance qu'il rencontrait de la part de tout le monde avait un -peu calmé Alexandre à l'égard de la nôtre. Il manifesta donc cette -fois moins d'aigreur envers le plénipotentiaire français, mais il se -montra absolu, plus encore que la première fois, et affecta même dans -son langage la brièveté, la sécheresse d'une volonté désormais -inébranlable. En présence de cette volonté si prononcée M. de -Talleyrand, toujours aussi habile, avait su allier au respect un doute -légèrement ironique qui le dispensait de la prendre trop au sérieux. - -[En marge: L'entretien avec M. de Metternich est des plus orageux.] - -[En marge: Alexandre disant que c'est à la Russie à restaurer la -Pologne, M. de Metternich lui répond que l'Autriche y aurait autant de -titres.] - -[En marge: Réponse offensante d'Alexandre.] - -[En marge: Exaspération de M. de Metternich.] - -L'entrevue avec M. de Metternich fut bien autrement orageuse. Les -Prussiens avaient communiqué à l'empereur Alexandre la dépêche de M. -de Metternich exprimant les intentions de l'Autriche, et révélant -clairement les efforts de la diplomatie anglo-autrichienne pour isoler -la Russie au moyen des satisfactions accordées à la Prusse. Ce prince -bien qu'ayant résolu de se contenir, n'était plus maître de son -émotion. Son entretien avec M. de Metternich ne pouvant porter que sur -la Pologne, puisque la Saxe était momentanément concédée, il s'étendit -longuement sur ce sujet, revint à ses discours accoutumés sur l'odieux -de l'ancien partage de la Pologne, et sur l'utilité, la moralité d'une -restauration de ce royaume, comme si la reconstitution d'une Pologne -non pas indépendante mais sujette du plus dangereux des trois -copartageants, avait pu être prise pour une réparation faite à -l'Europe. Alexandre répétant que la Russie, par l'étendue de ses -possessions polonaises, était appelée à offrir cette réparation, M. de -Metternich lui fit la remarque fort simple, que l'Autriche aussi -possédait une portion considérable de l'ancien territoire polonais, et -qu'elle se chargerait tout comme une autre d'une réparation qui -coûterait si peu à la puissance réparatrice. À ces mots le czar -n'étant plus maître de lui, qualifia l'observation de fausse, -d'inconvenante même, et s'oublia jusqu'à dire à M. de Metternich, -qu'il était en Autriche le seul homme qui osât prendre avec la Russie -un pareil _ton de révolte_. Au génie près, M. de Metternich pouvait se -croire en présence de Napoléon, lorsque celui-ci à Dresde le menaça -pendant plusieurs heures de toute sa puissance, en essayant d'abord de -l'accabler de tout son esprit. M. de Metternich ne se laissa point -ébranler, mais profondément offensé du langage du czar, il lui déclara -que si tels devaient être à l'avenir les rapports des cabinets entre -eux, il allait prier son empereur de nommer un autre représentant de -l'Autriche au congrès. Il sortit de cet entretien dans un état -d'émotion où on ne l'avait jamais vu. - -[En marge: Grande rumeur à Vienne.] - -[En marge: L'empereur François va joindre l'empereur Alexandre en -Hongrie.] - -[En marge: Leçon pleine de convenance que le monarque autrichien donne -au monarque russe.] - -Le récit de cette scène étrange remplit Vienne de rumeur. On se -demanda pourquoi on s'était soulevé contre Napoléon, si c'était pour -retomber immédiatement sous un joug aussi dur que le sien, et plus -humiliant, car il manquait au nouveau joug cet ascendant prodigieux -qui avait été pendant dix ans l'excuse de l'Europe. L'empereur -François partit le jour même pour Ofen afin de joindre l'empereur -Alexandre en Hongrie. Il était à son égard dans la position la plus -étrange. Il l'avait dans son propre palais depuis plus d'un mois, -ainsi que les autres souverains présents à Vienne. Il éprouvait donc -envers lui toutes les gênes que l'hospitalité impose, et était obligé -souvent de lui montrer la satisfaction sur le visage, en ayant au fond -du coeur le plus amer déplaisir. Pourtant avec sa simplicité pleine de -finesse l'empereur François donna au czar sous la forme la plus douce -une leçon méritée.--Après une longue expérience, lui dit-il, j'ai pris -pour habitude de laisser conduire mes affaires par mes ministres. Je -crois l'habitude bonne, car nos ministres y mettent plus de liberté, -de suite, de calme, de connaissance des choses, que nous ne saurions -en mettre nous-mêmes. Ils agissent du reste par mes ordres, à leur -manière sans doute, mais toujours d'après mes intentions, et vous -pouvez en toutes circonstances regarder leur volonté comme la -mienne.--Il était impossible de mieux confirmer ce qu'avait fait M. de -Metternich, et de reprocher plus délicatement au czar l'inconvenance -de sa conduite. L'empereur François lui parla ensuite de la situation -en termes généraux mais pleins de tact.--Il se devait, dit-il, à ses -peuples. Il leur avait tout sacrifié, jusqu'à sa fille, et lorsqu'il -les trouvait pleins d'inquiétude, il était bien obligé de tenir compte -de leurs préoccupations, et d'essayer d'en faire cesser la -cause.--Alexandre ayant répondu à son allié que la loyauté connue et -éprouvée de son caractère devrait cependant rassurer le peuple -autrichien,--Oui, répliqua l'empereur François, la loyauté des -princes est assurément une garantie, mais une bonne frontière vaut -encore mieux.-- - -[En marge: Le sentiment général à Vienne est de convoquer le congrès -le 1er novembre, ainsi qu'on en a pris l'engagement par la déclaration -du 8 octobre.] - -Tandis que ces monarques accomplissaient leur voyage en Hongrie, -mêlant aux pompes funèbres les fêtes mondaines, tandis qu'Alexandre en -particulier prodiguait aux Hongrois et aux Grecs accourus à sa -rencontre des caresses qui n'étaient pas complétement désintéressées, -les diplomates restés à Vienne s'occupaient de remplir l'engagement -pris pour le 1er novembre. L'opinion générale se prononçait chaque -jour davantage pour la réunion du congrès, bien qu'on fût en grand -désaccord sur les questions les plus importantes. Mais les deux -souverains de Prusse et de Russie avaient montré tant d'audace soit -dans leurs actes, soit dans leur langage, qu'il fallait absolument -leur faire sentir l'autorité de l'Europe, et il n'y avait pas un moyen -de la leur faire sentir plus naturel, plus régulier, plus obligé même, -que d'assembler cette Europe dans la personne de ses représentants. -Sans doute on ne pouvait pas, comme nous l'avons déjà dit, les réunir -en une espèce de _constituante_ européenne, car ils n'avaient pas un -droit égal de connaître et de décider des affaires les uns des autres, -mais il y avait des affaires communes sur lesquelles on devait -rechercher leur avis à tous, il y en avait de spéciales sur lesquelles -il était convenable d'entendre les principaux intéressés, et possible -de les concilier. Enfin puisqu'on s'était donné rendez-vous à Vienne -pour le règlement des intérêts de l'Europe, il fallait bien, quelle -que fût la manière de conférer, appeler ceux qui la représentaient, -leur demander leurs pouvoirs, en opérer la vérification, se concerter -sur le mode de travail, et c'était là justement constituer le congrès, -c'était proclamer l'existence à Vienne d'une autorité légitime, -incontestable, européenne, dont l'ascendant moral pouvait en certaines -circonstances prévenir de dangereuses perturbations. - -[En marge: Réunion le 30 octobre, chez M. de Metternich, des huit -signataires du traité de Paris.] - -Le 30 octobre, M. de Metternich convoqua chez lui les huit signataires -du traité de Paris pour les consulter sur l'exécution de l'engagement -contenu dans la déclaration du 8 octobre. Il exposa que les questions -graves qui divisaient quelques cabinets n'étaient pas encore résolues, -que cependant on n'avait cessé de s'occuper de leur solution, qu'on -arriverait certainement à un accord, que sur la question si importante -de la constitution allemande le travail était assez avancé, et qu'on -espérait établir un équilibre germanique qui contribuerait beaucoup au -bon équilibre européen, mais qu'en attendant rien n'empêchait de -convoquer les représentants des puissances réunis à Vienne, de leur -demander leurs pouvoirs, de les vérifier, et de former ensuite des -comités, pour leur distribuer les principaux objets qui devaient être -soumis à leur examen. - -[En marge: On décide que les huit signataires du traité de Paris -prendront la direction du congrès, et qu'il sera formé pour chaque -question des comités composés d'intéressés et de puissances -conciliatrices.] - -Cet avis fut adopté universellement. Mais M. de Metternich ayant mis -un soin exagéré peut-être à répéter qu'il ne s'agissait pas de former -une assemblée unique, où l'on délibérerait en commun sur les intérêts -de tous, avec une autorité égale dérivant du seul droit de présence, -comme dans le parlement britannique par exemple, et ayant ajouté aussi -que les comités ne seraient que des intermédiaires chargés de -concilier les intéressés, M. de Talleyrand, qui n'aimait pas le -ministre autrichien et qui trouvait qu'il s'attachait trop à -restreindre la souveraineté du congrès, le contredit avec humeur, et -il se fit entre eux un échange de paroles assez aigres, qui étaient -tout profit pour les Russes et les Prussiens, mais non pas pour nous, -car dans la politique adoptée de résister à la Russie et à la Prusse -nous devions surtout ménager l'Autriche. Heureusement ces démêlés -individuels n'eurent pas de suite. On convint d'appeler l'un après -l'autre les plénipotentiaires des diverses cours, grandes et petites, -de leur demander leurs pouvoirs, et de soumettre ces pouvoirs à un -comité de trois puissances formé au sort. Le sort désigna la Russie, -l'Angleterre et la Prusse. Elles devaient, s'il y avait doute sur les -pouvoirs de l'un des plénipotentiaires, en faire rapport aux huit -puissances signataires du traité de Paris, qui, s'étant elles-mêmes -convoquées à Vienne, devaient naturellement se considérer comme -l'autorité dirigeante, et en accepter le rôle et la responsabilité. - -[Date en marge: Nov. 1814.] - -M. de Talleyrand s'abstint de reproduire son principe d'admission, qui -n'avait plus d'importance depuis que la conservation de la Saxe et -l'expulsion de Murat étaient devenues de graves sujets de négociation -qu'il n'était plus possible de résoudre d'une manière incidentelle, à -propos d'une simple question de forme. On décida seulement que les -plénipotentiaires dont les pouvoirs n'auraient point été acceptés, -assisteraient cependant aux conférences, seraient appelés dans les -comités, donneraient des renseignements, exprimeraient en un mot les -voeux de leurs commettants, mais ne seraient point autorisés à émettre -un vote efficace. - -[En marge: Les questions de préséance ajournées, mais la présidence du -congrès déférée à l'Autriche.] - -On décida en outre que les questions de préséance entre les diverses -cours pouvant faire naître des difficultés embarrassantes, toutes les -questions de ce genre seraient ajournées jusqu'à la fin du congrès, -que pendant sa durée le pêle-mêle serait admis, et que le prince de -Metternich, comme représentant du monarque chez lequel on s'était -réuni, exercerait les fonctions et les prérogatives de président du -congrès. - -[En marge: Formation des comités.] - -Les jours suivants on s'assembla afin d'arrêter la manière de procéder -sur chaque sujet. Pour tout ce qui concernait les convocations, la -distribution du travail, la composition des comités, les formes de -délibération, il était clair que les huit signataires du traité de -Paris ayant pris l'initiative de la réunion du congrès, devaient -rester l'autorité dirigeante, tandis que sur le fond même des choses, -les résolutions devant devenir des traités ou généraux ou -particuliers, ne pouvaient être que le résultat d'un accord libre -entre les parties intéressées. L'autorité des huit signataires du -traité de Paris étant universellement acceptée pour les questions de -forme, restait à composer les comités pour les questions de fond, et à -les composer non-seulement d'intéressés mais de médiateurs capables de -mettre d'accord les parties adverses. - -[Illustration: Congrès de Vienne (croquis).] - -[Illustration: Congrès de Vienne.] - -[En marge: Le comité allemand déjà formé reste chargé de la -constitution germanique.] - -Les affaires relatives à la future constitution de l'Allemagne -demeurèrent confiées au comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de -la Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, sauf l'adjonction ultérieure -d'autres représentants des princes souverains d'Allemagne, lorsque -le besoin de leur présence se ferait sentir. - -[En marge: Les grandes affaires européennes confiées aux cinq -principales puissances, la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie -et la Prusse.] - -Les grandes affaires territoriales de l'Europe étaient de deux, -sortes, celles du Nord, celles du Midi. Celles du Nord concernaient -particulièrement la Hollande, l'Allemagne, la Saxe, la Pologne, et -étaient de beaucoup les plus importantes et les plus litigieuses. On -ne pouvait en abandonner le soin qu'aux principales puissances de -l'Europe, les unes ayant un intérêt territorial direct dans les -questions soulevées, les autres ayant un intérêt d'équilibre et étant -dès lors en mesure d'exercer une autorité conciliatrice. On les confia -aux cinq plus grandes puissances européennes, la Russie, la Prusse, -l'Autriche, l'Angleterre et la France. Elles devaient décider les -questions de la Saxe, de la Pologne, et beaucoup d'autres se -rapportant aux Pays-Bas, au Hanovre, au Danemark, à la Bavière, etc. -Elles avaient par conséquent la mission la plus difficile, et si elles -parvenaient à se mettre d'accord, personne n'aurait ni motif ni moyen -de contester leurs décisions. - -[En marge: L'Espagne, l'Autriche, la France, la Russie et -l'Angleterre, chargées des affaires d'Italie.] - -Les affaires du Midi se rapportaient spécialement et presque -exclusivement à l'Italie. Les deux puissances territorialement les -plus intéressées aux affaires italiennes étaient l'Autriche et -l'Espagne, celle-ci revendiquant contre Marie-Louise le patrimoine de -la maison de Parme et contre Murat le royaume de Naples. La France -était aussi fort intéressée à ces affaires, principalement à cause de -Naples, et les autres grandes puissances européennes n'y étaient -point indifférentes. On imagina donc d'adjoindre à l'Espagne et à -l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, qui, affranchies de -toute prétention territoriale, pouvaient être moins contendantes et -plus médiatrices. - -[En marge: Comités pour la Suisse, la liberté des fleuves, la liberté -des noirs.] - -La Suisse intéressait l'Europe entière au plus haut degré. On chargea -un comité où l'on fit entrer l'Autriche, la France, la Russie, -l'Angleterre, d'écouter les cantons et de tâcher de les concilier. -Enfin on forma un comité pour les affaires de la liberté des fleuves, -où figuraient la France, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, et un -comité tout spécial pour la traite des nègres, exclusivement composé -des puissances maritimes. - -[En marge: Tandis que les négociations continuent à l'égard de la Saxe -et de la Pologne, on entame les affaires d'Italie.] - -Cette distribution du travail une fois opérée, on continua les -négociations déjà si vivement entamées pour la Saxe et la Pologne, et -on les commença pour l'Italie et pour la Suisse, dont on s'était -entretenu accidentellement, mais sans suite et sans pouvoirs. - -[En marge: Énumération des affaires d'Italie.] - -[En marge: Question du maintien de Murat sur le trône de Naples.] - -Les affaires d'Italie présentaient des difficultés de tout genre. Il -fallait opérer la réunion de Gênes au Piémont promise au roi de -Sardaigne, mettre d'accord la maison de Parme que l'Espagne soutenait, -avec Marie-Louise qu'appuyaient son père et l'empereur Alexandre, -rendre au Pape les Légations que Murat avait occupées, enfin -satisfaire à l'égard de Naples les deux maisons de Bourbon, celle de -France surtout attachant presque son salut au renversement du -beau-frère de Napoléon. - -[En marge: Personne ne désirait l'y laisser, mais M. de Metternich -voulait attendre une faute de sa part.] - -[En marge: Impatience de M. de Talleyrand, et fautes qu'elle lui fait -commettre.] - -Ce dernier sujet était le plus grave; il animait singulièrement M. de -Talleyrand qui avait reçu de Louis XVIII à cet égard une mission -spéciale, et qui était chaque jour stimulé par des lettres pressantes -de ce monarque. Toutes les puissances désiraient la chute de Murat, et -l'Autriche autant que les autres, parce qu'elle voyait bien qu'il ne -demeurerait jamais tranquille, que, dans l'inquiétude continuelle dont -il ne pouvait se défendre, il chercherait toujours à s'appuyer sur les -libéraux italiens, et serait ainsi en Italie une cause perpétuelle de -trouble. Pourtant M. de Metternich, personnellement engagé envers la -cour de Naples, voulait être dégagé par les fautes de cette cour, et, -de plus, comme il avait jugé utile de réunir 250 mille hommes en -Bohême et en Gallicie, il désirait bien n'être pas obligé d'en avoir -encore 150 mille en Italie. Aussi ne cessait-il de répéter au -représentant de Louis XVIII, devenu alors le plus impatient des -diplomates: Sachez attendre; quelques mois ne s'écouleront pas sans -que vos voeux soient accomplis. Vous soutenez ardemment, plus -ardemment que nous, la cause de la Saxe, laissez-nous la terminer, et -ne nous obligez pas à résoudre toutes les questions à la fois.--Ces -paroles étaient fort sages assurément, car dans l'état de l'Italie, -avec le mécontentement qui l'agitait, des Alpes Juliennes aux Calabres -(la Toscane exceptée), avec un personnage aussi téméraire que Murat, -disposant de quatre-vingt mille hommes, réconcilié à cette époque avec -Napoléon, ce n'était pas assez de cinquante mille Autrichiens en -Italie, et c'était cependant tout ce que l'Autriche pouvait y envoyer -en ce moment. M. de Talleyrand, ne tenant aucun compte de ces -raisons, prétendait que quelques mille Français suffiraient pour -terminer cette affaire. À cela M. de Metternich répliquait qu'au delà -du Rhin, contre des Prussiens ou des Russes, les soldats français -seraient toujours fidèles à leur drapeau; mais qu'en Italie, contre -Murat, contre Napoléon peut-être, il fallait moins compter sur leur -fidélité. Pour toute réponse, M. de Talleyrand se plaignait de la -faiblesse de M. de Metternich, remplissant Vienne de propos -désobligeants sur lui, sur les motifs qui le portaient à ménager la -cour de Naples, propos qui blessaient le premier ministre autrichien, -et nuisaient beaucoup aux intérêts de la légation française, et au -succès même de ses voeux les plus chers. - -[En marge: Question de la translation de Napoléon aux Açores.] - -[En marge: Alexandre est le seul obstacle à cette translation.] - -[En marge: Véritables motifs d'Alexandre pour s'y opposer.] - -Un autre sujet excitait vivement le zèle de M. de Talleyrand, en -proportion de l'importance qu'y attachait Louis XVIII, et ce sujet -c'était la translation de Napoléon aux Açores. Sur cette question, -comme sur celle de Naples, M. de Metternich, que ne gênait ici aucun -engagement, était au fond de l'avis de M. de Talleyrand, et formait -les mêmes voeux. En effet il avait toujours regardé comme -souverainement imprudent de placer Napoléon à l'île d'Elbe, à quatre -heures des côtes d'Italie, et à quarante-huit de celles de France. -Mais s'il n'était pas gêné par des engagements, il l'était par les -difficultés de la chose elle-même. L'empereur François ne s'était pas -laissé embarrasser dans sa politique par les liens de parenté, -pourtant il s'en fallait qu'il fût insensible aux affections de -famille, et bien qu'il n'aimât point son gendre, il n'aurait pas voulu -devenir son bourreau, en l'envoyant mourir dans un climat meurtrier. -Il n'aurait peut-être pas résisté à une mesure de prudence résolue par -ses alliés, mais il n'en eût pas pris l'initiative. L'Angleterre -pensait aussi qu'on ne pouvait pas laisser Napoléon si près des côtes -d'Europe, et lord Castlereagh s'en était exprimé sans détour; mais il -considérait le traité du 11 avril comme un embarras, à cause du -Parlement britannique, où il n'était pas facile de faire approuver un -manque de foi. Il voulait donc qu'on attendît quelque faute de -Napoléon ou de ceux qu'on supposait ses complices, pour être justifié -des précautions qu'on prendrait contre lui. Aussi ne cessait-il de -réclamer auprès de la France le payement des deux millions stipulés -par le traité du 11 avril, afin que les puissances européennes ne -fussent pas les premières à violer ce traité. Ses collègues à Vienne -adressaient les mêmes instances à M. de Talleyrand, qui les -transmettait inutilement à Louis XVIII. La Prusse n'avait aucune -objection à tout ce qu'on ferait contre la personne de Napoléon. Le -véritable obstacle était ailleurs, il était dans la générosité, -l'honneur, et, il faut le dire aussi, dans les calculs d'Alexandre. Ce -prince était le véritable auteur du traité du 11 avril, et on le lui -reprochait assez souvent pour qu'il lui fût impossible de l'oublier. -Sans se laisser ébranler par les reproches adressés à ce traité, il -attachait une sorte de point d'honneur à le faire observer, il en -demandait tous les jours la fidèle exécution, soit en réclamant une -dotation princière pour le prince Eugène, soit en appuyant le maintien -de Marie-Louise dans le duché de Parme, soit en blâmant amèrement le -refus du trésor français d'acquitter le subside de 2 millions. Ajoutez -qu'il n'était pas assez content de l'Autriche pour la vouloir -débarrasser du redoutable voisin qu'il lui avait donné, en plaçant -Napoléon à l'île d'Elbe. Son langage même à cet égard avait été fort -imprudent depuis sa récente irritation contre M. de Metternich.--On -déchaînera s'il le faut, disait-il, le monstre qui fait tant de peur à -l'Autriche et à d'autres.--Cette parole avait eu à Vienne un fâcheux -retentissement. Mais on calomnierait l'un des plus nobles caractères -des temps modernes, si on croyait que ce fût là l'unique motif -d'Alexandre pour s'opposer à une violence contre le prisonnier de -l'île d'Elbe. Par honneur, par générosité, il n'y aurait jamais -consenti, et on en était tellement certain que personne n'essayait de -l'entretenir d'un pareil sujet. C'était une mesure de prudence à -laquelle on pensait sans oser en parler, de peur de la rendre -impossible en l'ébruitant, mais à laquelle, sans avoir encore de parti -pris, on inclinait fortement, Alexandre seul excepté. C'était un de -ces points si nombreux sur lesquels M. de Metternich disait qu'il -fallait savoir s'en rapporter au temps. - -La dépossession de Murat, la translation du prisonnier de l'île d'Elbe -aux Açores, étaient donc les plus délicates des affaires d'Italie. -Aussi lorsque les puissances chargées des questions italiennes en -parlèrent pour la première fois, M. de Metternich en parut-il fort -embarrassé. Il ne manqua pas d'alléguer les complications qu'il -redoutait en Italie, si on n'y était pas très-prudent, ce qui lui -attira plus d'une réplique désagréable de M. de Talleyrand. Toutefois -en suivant l'ordre géographique, Naples venait la dernière des -questions italiennes, et cette classification fut la seule concession -qu'on obtint du plénipotentiaire français. En adoptant cet ordre, la -question de Gênes et du Piémont précédait toutes les autres. On la -traita donc la première. - -[En marge: Affaire de Gênes.] - -En général on était d'accord d'exécuter le traité de Paris, et -d'abandonner Gênes au roi de Sardaigne en compensation de Chambéry. -Mais les Génois n'étaient pas de cet avis. Ils avaient pour -représentant à Vienne M. le marquis de Brignole, personnage -très-considéré par sa naissance et ses qualités, auquel on témoignait -de grands égards, mais dont on n'avait pas admis les pouvoirs, parce -que c'eût été reconnaître à la république de Gênes une existence -politique qu'on ne voulait plus lui accorder. On disait à cette -ancienne république: Vous vous êtes donnée en 1805 à la France; la -France vous a acceptée, est devenue dès lors votre souveraine, et en -1814 elle use de son droit de souveraineté en vous donnant au Piémont. -Vous n'existez qu'à titre de province française que la France a pu -céder, et dont nous avons agréé et consacré la cession.--Gênes -contestait cette manière de raisonner, disait qu'elle s'était donnée à -la France et non pas au Piémont, et ajoutait, ce qui était vrai, -qu'elle n'avait ouvert les bras aux Anglais que sur la promesse -formelle de lord Bentinck qu'on lui rendrait son indépendance. Lord -Castlereagh eut beaucoup de peine à faire entendre raison aux Génois; -mais sans s'inquiéter s'ils étaient persuadés ou non, le comité -consacra leur adjonction à la couronne de Sardaigne, avec promesse de -stipuler des garanties pour leur liberté et pour leur commerce. La -question du territoire génois soulevait aussi des difficultés, parce -que le traité de Paris parlait de la ville et non de l'État de Gênes. -Mais on trancha ces nouvelles difficultés en vertu de l'autorité qu'on -s'arrogeait alors sur tous les peuples de l'Europe, et l'affaire de -Gênes fut terminée en deux ou trois séances par la commission chargée -de s'occuper de l'Italie. - -[En marge: Question de la succession au trône dans la maison de -Savoie.] - -Après cette question vint celle de l'ordre de succession dans la -maison de Savoie. Il était évident que le trône allait devenir vacant -si on ne l'assurait à la branche de Savoie-Carignan, puisque tous les -princes de la branche principale étaient sans héritiers. L'Autriche -seule aurait pu contester l'ordre de succession qu'on voulait établir, -dans l'espérance de faire arriver par mariage la couronne de Sardaigne -sur une tête autrichienne. Mais elle n'aurait pas osé avouer une telle -prétention dans un moment où elle venait de mettre la main sur la plus -grande partie de l'Italie. Personne ne contestant, le voeu de la -France fut accueilli sans difficulté, et la succession fut assurée à -la branche de Savoie-Carignan. - -[En marge: Réclamations de la maison de Parme contre l'attribution de -son duché à Marie-Louise.] - -La troisième question dans l'ordre adopté était celle des États de -Parme. L'Espagne appuyée par la France demandait qu'en conséquence de -la restauration universelle qui s'accomplissait en Europe, la maison -de Parme recouvrât ou son ancien duché, ou la Toscane qui, sous le -titre de royaume d'Étrurie, lui avait été donnée par le Premier -Consul à la prière de Charles IV, dont la fille avait épousé l'infant -de Parme. Il n'y avait rien à répondre à une réclamation aussi fondée. -Cependant l'Étrurie ayant été rendue en vertu du principe de -restauration universelle au grand-duc de Toscane, il ne restait qu'une -solution, c'était de restituer Parme et Plaisance à la reine -d'Étrurie. Mais que devenaient alors le traité du 11 avril, et -Marie-Louise, dont la dotation reposait sur ce traité? - -[En marge: Vie nouvelle que Marie-Louise s'était faite.] - -[En marge: Modestie de ses voeux.] - -Cette princesse, comme nous l'avons dit au commencement de ce livre, -était à Schoenbrunn, entendant des appartements qu'elle occupait le -bruit des fêtes consacrées à célébrer sa chute, et, le croirait-on, -presque fâchée de n'y pas assister, tant l'ennui dévorait déjà son âme -faible et frivole! Jetée à son insu au milieu du gouffre des -révolutions, dans l'espérance qu'on avait eue de le fermer en la -mariant à Napoléon, elle avait presque perdu dans cette redoutable -épreuve la mémoire, le sentiment, la force! La malheureuse était -brisée; elle n'avait plus que deux préoccupations, l'amour de son -fils, et l'ambition de posséder le duché de Parme où elle voulait se -retirer, et remplir loin des orages ses devoirs de mère. Un instant -elle avait songé à se transporter à l'île d'Elbe, mais on n'avait pas -eu de peine à l'en dissuader, en lui déclarant qu'elle n'y pourrait -pas conduire son fils, trop dangereux à laisser dans les mains de -Napoléon. Réduite à choisir entre le rôle de mère et celui d'épouse, -elle avait opté pour le premier sans hésitation, et avec un regret que -diminuait chaque jour la présence de M. de Neiperg, devenu, -avons-nous dit, le dépositaire de toute sa confiance. S'étant -entièrement soumise aux volontés de son père et à celles des -souverains coalisés, elle suppliait que pour prix de sa soumission, on -lui laissât le patrimoine promis à son fils, avec la permission -d'aller y vivre dans la paix et dans l'oubli du rêve brillant qui -avait un instant ébloui sa jeunesse. Sans doute on aurait pu souhaiter -des sentiments plus énergiques à l'épouse de Napoléon, mais si la -femme qu'il avait épousée par politique l'abandonnait par faiblesse, -il n'avait guère à se plaindre du sort, et il faut être indulgent pour -cette victime que rois et peuples avaient sans pitié immolée à leur -repos, tour à tour l'élevant sur le plus haut des trônes, ou l'en -précipitant pour leur avantage du moment, sans s'inquiéter de savoir -si elle sentait, si elle vivait, si une souffrance quelconque -déchirait son coeur, comme une fourmi qu'on écrase sous les pieds sans -lui accorder même un regard! Elle était donc à Vienne, demandant à son -père, qui demandait pour elle l'exécution des promesses contenues au -traité du 11 avril. - -[En marge: Pitié qu'elle inspirait.] - -[En marge: Disposition à restituer les Légations au Pape.] - -Cependant qui aurait pu ne pas éprouver de commisération pour cette -infortunée? Et quand M. de Metternich disait à la Russie, à -l'Angleterre, à la France, à l'Espagne, qu'on ne pouvait pas exiger de -François II qui avait déjà tant sacrifié à la politique commune, qu'il -spoliât encore sa propre fille, tous les assistants étaient -embarrassés, même les représentants de la France et de l'Espagne. La -Russie, c'est-à-dire Alexandre, voulait qu'on tînt les engagements -pris. L'Angleterre pensait qu'il était difficile de les violer -complétement. Quant à la France, Louis XVIII aurait tout concédé si on -lui avait promis l'expulsion de Murat, et quant à l'Espagne, Ferdinand -VII réclamait, par esprit de famille, bien plus que par attachement -pour une soeur qu'il n'avait jamais aimée, un lambeau quel qu'il fût -des États italiens. Dans cette disposition des esprits, on songeait à -un accommodement, c'était de rendre Parme et Plaisance à l'infante, -ancienne reine d'Étrurie, et de donner l'une des Légations à -Marie-Louise, avec réversibilité au Saint-Siége, qui aurait attendu -ainsi la mort de l'archiduchesse pour recouvrer le territoire dont il -était souverain légitime. Toutefois l'esprit catholique du temps, et -le désir d'assurer la prospérité du Saint-Siége qui ne pouvait se -passer des Légations pour rétablir ses finances, étaient opposés à -cette solution. Néanmoins on était, comme on le voit, près de -s'entendre sur la plupart des affaires d'Italie, même sur celle de -Murat qui par ses intrigues trop visibles avait d'abord été suspect, -commençait à paraître coupable, et allait bientôt devenir un condamné -pour la politique européenne. - -[En marge: Affaires suisses.] - -[En marge: Persistance de la querelle entre les anciens et les -nouveaux cantons.] - -La commission chargée des affaires suisses les avait trouvées dans -l'état que nous avons précédemment décrit. Dix cantons, les uns -nouveaux et formés de territoires autrefois sujets, les autres anciens -mais animés d'un esprit d'équité, demandaient le maintien des dix-neuf -cantons, et la confirmation des principes libéraux de l'acte de -médiation. Ils étaient en opposition avec neuf autres cantons -composant le parti de l'ancien régime, et dans lequel figuraient -pêle-mêle le canton aristocratique de Berne, et les cantons -démocratiques de Schwitz, d'Uri, de Glaris, car démocratie ne veut pas -toujours dire justice, et on a vu quelquefois la démocratie aussi -entêtée des préjugés du passé que l'aristocratie elle-même. Ces neuf -cantons, comme nous l'avons dit, après avoir refusé de reconnaître la -diète de Zurich, avaient fini par s'y rendre, et prétendaient qu'on -leur restituât les territoires qu'ils avaient jadis possédés, que par -suite on fît revenir les cantons de Vaud, d'Argovie, du Tessin, à -l'état de sujets. Les deux partis n'avaient pas cessé d'être en armes, -soit dans le territoire de Berne, soit dans celui de Vaud, d'Argovie -et de Thurgovie. - -D'abord on avait voulu exclure la France de cette négociation -épineuse, comme de toutes les autres, parce qu'on désirait annuler son -influence en Suisse autant qu'en Allemagne et en Italie. Mais, par une -bizarrerie de cette situation, Berne, le canton aristocratique par -excellence, Lucerne, Fribourg, les cantons où dominait le plus -l'esprit de réaction, étaient en même temps ceux où subsistait le plus -d'attachement pour la France, celle des Bourbons bien entendu. Cette -disposition était due au grand nombre de militaires suisses ayant -jadis servi en France, y ayant acquis des grades, des honneurs, de la -fortune, et conservant pour elle une véritable gratitude. Ils avaient -donc demandé très-positivement qu'un plénipotentiaire français fît -partie du comité chargé des affaires helvétiques, et il avait été -impossible de le leur refuser. M. le duc de Dalberg avait été désigné -pour représenter la légation française dans ce comité. - -[En marge: L'influence de la France sur les anciens cantons contribue -à amener un arrangement.] - -Cette intervention de la France avait eu des effets excellents. -Lorsque les cantons les plus prononcés pour le retour à l'ancien -régime, tels que Berne, Uri, Schwitz, Lucerne, Fribourg, avaient vu -MM. de Talleyrand et de Dalberg, quoique zélés pour eux, ne pas oser -soutenir qu'il fallût faire redescendre les pays de Vaud, d'Argovie, -du Tessin, à l'état de pays sujets, ou rétablir les distinctions de -classes dans un État républicain, ils en avaient été fort embarrassés, -et avaient regardé comme perdue la cause de leurs prétentions. Aussi, -l'empereur Alexandre fidèle à ses sentiments libéraux, insistant pour -que les dix-neuf cantons et les principes de l'acte de médiation -fussent maintenus, sauf quelques légers changements, et la France ne -contestant pas la justice d'une pareille conclusion, Berne et ses -associés avaient commencé à plier, et une sage solution était devenue -presque certaine. Il était admis que les dix-neuf cantons seraient -conservés, que les principes de l'égalité civile continueraient de -prévaloir dans le régime intérieur de la confédération, que quatre ou -cinq des principaux cantons seraient alternativement investis de -l'autorité fédérale, et que Berne serait dédommagé, soit dans le -Porentruy, soit dans l'évêché de Bâle (territoires enlevés à la -France), des sacrifices qu'on exigeait de sa part. Des compensations -pécuniaires devaient être accordées aux autres cantons réclamants, -pour les territoires qu'il n'était pas possible de remettre en état de -sujétion. - -[En marge: Toutes les questions tendent à une solution, excepté celle -de la Saxe et de la Pologne.] - -Les questions d'Italie et de Suisse étaient donc en voie de solution, -et la plupart même résolues, sauf celle de Naples, qu'on laissait à -Murat le soin de résoudre lui-même. Dans cet état de choses, la Saxe -et la Pologne restaient les seuls sujets de souci tout à fait -persistants, mais tellement aggravés qu'on semblait toucher à une -conflagration générale. - -[En marge: Les efforts de lord Castlereagh avaient cependant produit -un certain effet sur les ministres prussiens.] - -[En marge: Il leur avait fait sentir le danger d'abandonner, même au -pris de la Saxe, toute la Pologne à la Russie.] - -Lord Castlereagh avait continué ses efforts auprès des ministres -prussiens pour les détacher de leur roi et de l'empereur Alexandre. M. -de Metternich, obligé de se plier à la tactique de lord Castlereagh, -l'avait secondé avec regret, car le sacrifice de la Saxe, quoique -essentiellement conditionnel de sa part, lui coûtait beaucoup, et -déplaisait extrêmement aux Autrichiens qui le regardaient comme plus -dangereux que celui de la Pologne. Cependant les instances ardentes de -lord Castlereagh, et les froids conseils de M. de Metternich, avaient -obtenu un certain succès. On avait dit aux Prussiens que l'abandon de -la Pologne était pour tous les Allemands un malheur, et pour les -Prussiens en particulier, si voisins de la Russie, un péril des plus -graves; que le dernier partage en laissant au moins la Vistule comme -barrière entre l'Allemagne et la Russie, était de beaucoup le moins -dangereux; que permettre à la Russie de passer la Vistule, lui livrer -surtout Varsovie, tête et coeur de la Pologne, c'était lui fournir le -moyen de la ressusciter, non pour en faire une Pologne indépendante, -mais une Pologne soumise, qui serait dans les mains des czars un -esclave valeureux se battant bravement pour ses maîtres, qui tendrait -sans cesse à se rejoindre à ses membres épars, à reprendre la -Gallicie à l'Autriche, Dantzig, Graudentz et Thorn à la Prusse. On -leur avait dit que si le grand Frédéric s'était pressé d'occuper une -portion des provinces polonaises lors du premier partage, c'était pour -lier la Vieille-Prusse à la Silésie, lesquelles autrement seraient -restées complétement séparées, et auraient présenté deux côtés d'un -angle droit se touchant seulement à leur sommet; qu'établie sur la -Netze et la Wartha, entre Thorn, Bromberg, Posen, Kalisch, la Russie -n'avait qu'un pas à faire pour couper en deux la Prusse d'un seul -coup, lequel portant sur Berlin, jetterait d'un côté la Vieille-Prusse -et la Poméranie, de l'autre la Silésie, comme deux branches d'arbre -séparées de leur tronc; que tout ce qu'on donnerait sur l'Elbe à la -Prusse, de Wittenberg à Dresde, ne pouvait compenser l'inconvénient de -laisser la Russie à Posen, et que, dans leur intérêt même, ils -devaient s'y refuser; que du reste on ne leur contestait pas ce qu'ils -désiraient sur l'Elbe, que l'Angleterre, et l'Autriche elle-même leur -abandonnaient la Saxe, mais à la condition qu'ils se réuniraient à la -cause de l'Europe, et se sépareraient de l'ambitieux allié auquel ils -s'étaient si malheureusement attachés; qu'enfin cet attachement -consistait dans l'amitié du roi pour le czar, mais qu'on ne devait pas -faire dépendre le sort des États des affections des princes, et que -c'était aux ministres prussiens à éclairer Frédéric-Guillaume sur les -intérêts de sa nation, et à lui résister s'ils ne parvenaient pas à -l'éclairer. - -[En marge: Alexandre s'aperçoit de l'ébranlement produit chez les -Prussiens.] - -Ces considérations fort puissantes, particulièrement auprès des -militaires qui trouvaient bien dangereux l'établissement de la Russie -vers la basse Wartha, avaient produit une certaine impression sur -l'esprit des ministres prussiens, qui à leur tour n'avaient pas laissé -d'agir un peu sur le roi. Du moins Alexandre avait cru s'en -apercevoir, et il en avait été profondément affecté, car si on -parvenait à détacher de lui la Prusse, il allait se trouver seul -contre l'Europe, n'ayant même plus la ressource de la France, qui -était déjà engagée dans le sens des puissances allemandes, et à -laquelle il n'était plus temps de s'unir. Réduit alors aux limites de -l'ancien partage, il serait humilié aux yeux des Polonais, et réduit à -entendre dire par ses sujets qu'il n'avait rien gagné aux dernières -guerres, quoiqu'en les faisant il eût couru les plus grands périls. Il -est vrai qu'il pouvait citer les acquisitions de la Finlande et de la -Bessarabie, mais ces conquêtes, dues à l'alliance française, -devenaient précisément la condamnation de sa politique de coalition, -et étaient en outre pour l'ambition nationale ce qu'est pour un -estomac avide un repas terminé depuis longtemps. - -[En marge: Il a une explication avec le roi Frédéric-Guillaume.] - -[En marge: Vivacité de cette explication.] - -Dans cette fâcheuse situation il se ménagea une explication avec le -roi de Prusse au moyen d'un dîner en tête-à-tête, et là il déchargea -son coeur, en parlant à ce prince avec la dernière véhémence. Il lui -rappela les serments d'amitié qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre, -au commencement de 1813, au moment de leur réunion sur l'Oder, lorsque -après quelques années de froideur, rapprochés par un même péril, ils -s'étaient promis de succomber ensemble, ou de sauver ensemble leur -pays et l'Europe. Il lui rappela le dévouement que lui Alexandre, -malgré ses plus fidèles sujets qui lui conseillaient de rester sur la -Vistule et d'y traiter avec Napoléon, avait mis à tendre la main aux -Allemands et à les affranchir; il lui dit que sans ce dévouement -l'Allemagne serait encore esclave, et la Prusse réduite à cinq -millions de sujets; que c'était uniquement à leur union qu'un tel -changement de fortune était dû; que les puissances coalisées voulaient -toutes profiter de ce changement de fortune, à l'exclusion des Russes -à qui elles en étaient redevables; que confiner les Russes sur la -Vistule c'était laisser pour eux sans prix le sang qu'ils avaient -versé des bords de l'Oder à ceux de la Seine, car après le désastre de -Moscou Napoléon leur offrait la Vistule, et ils auraient pu rentrer -chez eux, sans s'exposer à de nouveaux hasards, sans sacrifier deux à -trois cent mille soldats pour continuer la guerre en 1813, après -s'être délivrés du grand-duché de Varsovie, et en restant nantis de la -Bessarabie et de la Finlande; mais que maintenant on semblait ne plus -penser à la grande résolution qu'ils avaient prise de passer la -Vistule, malgré le sage Kutusof; que ceux des coalisés, les -Autrichiens notamment, qu'il avait fallu violenter pour les entraîner -à cette croisade européenne, et qui n'avaient pas dépensé le quart du -sang répandu par les Russes, voulaient avoir seuls les fruits de la -victoire; que n'ayant pas eu un village brûlé, ils refusaient de -donner aux Russes le prix des ruines de Moscou; que les diplomates, en -agissant ainsi, faisaient leur métier, mais que des princes pleins -d'honneur, comme Alexandre et Frédéric-Guillaume, rapprochés par -l'âge, par les vicissitudes de leur vie, par de communs revers, de -communs succès, ne devaient pas permettre à l'ingratitude de les -brouiller; que toujours heureux lorsqu'ils avaient été unis, -malheureux lorsqu'ils s'étaient séparés, ils devaient avoir la -superstition de leur union, et pour le bonheur de leurs peuples, pour -leur bonheur privé, vivre et mourir alliés. - -Il y avait beaucoup de vérité dans ce langage, non du point de vue -européen, mais du point de vue prussien et russe, et il est certain -que si, en détachant la Prusse de lui, on avait réduit Alexandre à -rester sur la Vistule, il aurait dû regretter amèrement de l'avoir -passée à la fin de 1812, et de n'avoir pas traité avec Napoléon au -commencement de 1813, sauf il est vrai la gloire acquise d'être entré -dans Paris, et de s'y être conduit en vainqueur généreux et civilisé. - -[En marge: Les deux monarques se jettent dans les bras l'un de -l'autre, et se promettent d'être plus unis que jamais.] - -[En marge: M. de Hardenberg est appelé, et obligé de s'engager de -nouveau à la politique unie de la Prusse et de la Russie.] - -Frédéric-Guillaume était fort sensible aux considérations de droiture, -de constance en amitié, et il sentait d'ailleurs les obligations que -l'Allemagne avait à l'empereur Alexandre, car si ce dernier eût suivi -le conseil de Kutusof, et traité avec Napoléon après le passage de la -Bérézina, l'issue des événements eût été bien différente. Il fut -sensible aussi à la véhémence d'Alexandre, laquelle (d'après le propre -récit de M. de Hardenberg) fut vraiment extraordinaire. Touché -jusqu'au fond de l'âme, attachant en outre une sorte de superstition à -son amitié avec le czar, il se jeta dans ses bras, et jura de lui -rester fidèle. Mais Alexandre lui dit que la fidélité du roi ne -suffisait pas sans la fidélité des ministres, et qu'il avait lieu de -douter de celle-ci. Pour s'en éclaircir on appela M. de Hardenberg, et -l'explication commencée avec le roi s'acheva devant le premier -ministre. Elle fut tout aussi vive avec ce dernier qu'elle l'avait été -avec le roi lui-même. Ayant voulu présenter quelques-unes des raisons -que faisaient valoir les Anglais et les Autrichiens pour tenir les -Russes éloignés de la frontière prussienne, il fut violemment -repoussé, et après un vain essai de résistance il fut contraint de se -rendre, et de promettre de soutenir la politique à laquelle Alexandre -et Frédéric-Guillaume venaient de s'engager de nouveau de la manière -la plus solennelle. - -[En marge: Bases sur lesquelles on assoit la nouvelle constitution de -la Pologne.] - -L'arrangement qu'ils durent continuer de défendre en commun, c'était -l'abandon à la Russie de la plus grande partie des provinces -polonaises, moyennant la dévolution à la Prusse de la Saxe tout -entière. Dans son projet, à la fois romanesque et ambitieux, de -reconstituer la Pologne, Alexandre tenait surtout à posséder Varsovie, -que les derniers partages avaient assignée à la Prusse afin de séparer -la tête du corps, et de faire ainsi de cet infortuné pays un cadavre à -jamais privé de vie. - -[En marge: Dislocations produites par les divers partages.] - -En effet, les trois partages de 1772, de 1793, de 1795, avaient -successivement disloqué la Pologne de manière à ne pas lui permettre -de se reconstituer. Dans le premier (celui de 1772, imaginé et négocié -par Frédéric le Grand), chacune des puissances copartageantes ne -s'était attribué que ce qui lui était le plus nécessaire. La Prusse -avait pris les bouches de la Vistule et les deux bords de cette -rivière jusqu'à Thorn exclusivement, afin de faire disparaître les -territoires polonais interposés entre la Vieille-Prusse et la -Poméranie. L'Autriche avait pris la Gallicie, formant le pied des -Crapacks; la Russie avait pris l'espace tant disputé au moyen âge -entre les Moscovites et les Polonais, c'est-à-dire l'ouverture placée -entre Smolensk et Witebsk, entre les sources de la Dwina et celles du -Dniéper, et un territoire au delà, de Jacobstadt à Rogaczew, -c'est-à-dire la partie orientale de la Lithuanie. (Voir les cartes -n{os} 37 et 54.) - -En 1793 et 1795 on avait tout pris, en suivant chacun ses convenances, -mais en s'attachant surtout à séparer les membres de la malheureuse -Pologne, de façon à les mettre hors d'état de jamais se rejoindre. -Ainsi la Prusse s'était attribué le grand-duché de Posen, -indispensable pour lier la Silésie et la Vieille-Prusse; elle avait -ajouté à la Vieille-Prusse toute la partie de la Lithuanie qui s'étend -jusqu'au Niémen de Drogitchin à Kowno, et enfin Varsovie elle-même, -qu'on avait refusée à la Russie pour que celle-ci, destinée à avoir la -plus grande partie du corps, n'eût pas aussi la tête. L'Autriche avait -descendu la Vistule, à gauche jusqu'à la Pilica, à droite jusqu'au -Bug. La Russie avait eu tout le reste, c'est-à-dire la Lithuanie -entière, la Volhynie, la Podolie, etc. Lorsque Napoléon en 1807 et en -1809 avait songé à refaire la Pologne sous le nom de grand-duché de -Varsovie, dispensé alors de ménagements envers la Prusse, mais non -envers l'Autriche et la Russie, il avait repris d'abord à la Prusse -les bouches de la Vistule, Dantzig qu'il avait érigé en ville -soi-disant libre, le duché de Posen, le territoire à la gauche du -Niémen, Varsovie surtout. Il avait ensuite, en laissant à l'Autriche -la Gallicie, repris les deux rives de la haute Vistule jusqu'à la -Pilica et jusqu'au Bug; mais il n'avait rien retiré à la Russie, qu'il -ménageait encore plus que l'Autriche, puisqu'à cette époque il en -avait fait le pivot de sa politique. De ces diverses reprises il avait -composé le grand-duché de Varsovie, consistant spécialement dans le -bassin de la Vistule depuis sa naissance vers les Crapacks jusqu'à son -embouchure dans la Baltique, touchant presque à l'Oder d'un côté, -s'étendant jusqu'au Niémen de l'autre, mais laissant en dehors la -Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, la Gallicie, c'est-à-dire plus des -deux tiers du territoire polonais. (Voir la carte nº 54.) - -[En marge: Comment Alexandre voudrait tracer le nouveau territoire de -la Pologne.] - -La Russie en 1814, voulant à son tour reconstituer la Pologne, avait -sur Napoléon l'avantage de posséder une bien plus grande portion du -territoire polonais, mais si on la forçait de s'arrêter à la Vistule -même, elle ne devait avoir qu'un côté du bassin de cette rivière; elle -ne devait surtout pas avoir Varsovie, si on s'en tenait rigoureusement -au mode de partage résultant des traités de Kalisch, de Reichenbach, -de Toeplitz. Ce qu'Alexandre voulait donc, c'étaient les deux rives de -la Vistule, pour avoir Varsovie d'abord, c'est-à-dire la tête et le -coeur du corps qu'il projetait de ressusciter, et, sur la rive gauche, -assez de territoire pour que la capitale du nouvel État ne fût pas à -la frontière. (Voir les cartes n{os} 54 et 37.) Pour ces motifs il -désirait obtenir tout le duché de Posen, c'est-à-dire englober les -deux rives de la Wartha. Il aurait voulu aussi remonter la Vistule -jusqu'à Cracovie, rive droite et rive gauche comprises. Mais c'était -demander à l'Allemagne, et particulièrement à la Prusse, de laisser -arriver la Russie jusqu'à l'Oder, ce qui la plaçait bien près de -Dresde et de Berlin, et à l'Autriche de la laisser remonter bien près -des Crapacks, ce qui était l'abandon complet de la partie autrichienne -du grand-duché de Varsovie, qu'on avait pourtant promis de se partager -à peu près comme autrefois. Il est vrai qu'Alexandre disait que -lorsqu'on avait promis de partager ce duché, on n'avait reconquis ni -le Tyrol, ni l'Italie, ni la Hollande, ni la Belgique, et que -l'Autriche, si prodigieusement enrichie grâce à ces acquisitions, -pouvait bien lui abandonner toute sa part du grand-duché. - -[En marge: Concessions à offrir à l'Autriche, pour lui faire agréer -les frontières qu'on se propose d'adopter.] - -Les liens étant en ce moment resserrés avec la Prusse, il fut convenu -de nouveau que la Russie passerait la Vistule, et en aurait la rive -gauche en remontant aussi haut que possible. Toutefois, du côté de la -Prusse, elle devait s'étendre plus ou moins dans la direction de la -Wartha, selon que la Prusse obtiendrait plus ou moins au centre de -l'Allemagne, c'est-à-dire en Saxe. C'était un point à régler après -qu'on en aurait fini de la question de la Saxe, et en proportion du -succès qu'on aurait remporté dans cette négociation. À l'égard de -l'Autriche, Alexandre, en lui laissant la Gallicie qu'elle avait -invariablement possédée depuis le premier partage, entendait recouvrer -les portions de la Pologne qu'elle avait acquises dans le deuxième et -le troisième partage, ce qui comprenait la rive gauche de la Vistule -jusqu'à la Pilica, et la rive droite jusqu'au Bug, et dans ses vues -il avait raison, car sans ces portions de territoire, Varsovie au -levant se serait encore trouvée à la frontière. Mais c'était justement -demander à l'Autriche toute sa part du grand-duché, qu'on était -convenu de rendre aux anciens copartageants. À la vérité on pouvait, -en insistant sur l'acquisition du Tyrol et de l'Italie non prévue en -1813, adoucir le sacrifice exigé de l'Autriche par l'abandon des mines -de sel de Wieliczka, qui pour elle étaient de la plus grande -importance; on pouvait faire de Cracovie une ville libre, comme on -l'avait projeté pour Thorn et pour tous les points trop vivement -disputés; on pouvait enfin lui rétrocéder le district riche et peuplé -de Tarnopol, formant la Gallicie orientale, et donné par Napoléon à la -Russie en 1809. D'ailleurs il y avait à faire valoir la raison de -nécessité, car Varsovie n'avait pas même de banlieue, si on ne -s'arrondissait pas au levant en reprenant les pays situés entre le Bug -et la Pilica. - -[En marge: Attitude projetée de la Prusse dans la question polonaise, -calculée de manière à pouvoir dire à l'Autriche qu'on a rempli les -conditions mises par elle à l'abandon de la Saxe.] - -Quant aux arrangements à négocier entre l'Autriche et la Russie, la -Prusse devait être l'intermédiaire des concessions que la Russie -ferait à l'Autriche pour en obtenir la haute Vistule, et remplir ainsi -autant que possible l'une des conditions que M. de Metternich avait -mises au sacrifice de la Saxe, celle de s'unir aux puissances -occidentales dans la question polonaise. Nous venons de dire en effet, -qu'obligé de se prêter aux manoeuvres de lord Castlereagh, M. de -Metternich s'était montré disposé à livrer la Saxe à la Prusse, à -certaines conditions, qu'il espérait qu'on ne remplirait pas, c'est -que Mayence appartiendrait à la Confédération, c'est que le Mein et -la Moselle sépareraient les États allemands du Nord de ceux du Midi, -et qu'enfin, dans la question polonaise, la Prusse opinerait avec -l'Angleterre et l'Autriche. Décidée à concéder les points qui -concernaient l'Allemagne, la Prusse, en faisant semblant d'aider -l'Autriche dans le tracé des frontières polonaises vers la Gallicie, -pouvait dire qu'elle avait rempli les conditions mises à l'abandon de -la Saxe, et tenir dès lors le cabinet de Vienne pour engagé envers -elle. Le succès de cette espèce de comédie importait fort à Alexandre, -car la Russie s'avancerait dans le duché de Posen en proportion de ce -que la Prusse obtiendrait en Saxe. - -[En marge: M. de Hardenberg avoue à lord Castlereagh ce qui s'est -passé entre les deux souverains, et les nouveaux engagements qu'ils -ont pris l'un envers l'autre.] - -Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étant ainsi remis d'accord, n'en -furent que plus fermes dans leur ambition, et plus résolus dans leur -langage. Toutefois le prince de Hardenberg, que lord Castlereagh avait -espéré ébranler en lui procurant la Saxe aux conditions indiquées, ne -put guère dissimuler au représentant de l'Angleterre les nouveaux -liens qui venaient de rattacher la Prusse à la Russie. Il raconta -lui-même la scène qui s'était passée entre Frédéric-Guillaume et -Alexandre, en affirmant que jamais il n'en avait vu de pareille, et -que devant une telle scène toute résistance était devenue impossible. -Lord Castlereagh vit ainsi ses calculs trompés et M. de Metternich les -siens réalisés, car ce dernier n'avait fait semblant de sacrifier la -Saxe que parce qu'il était persuadé que la Prusse ne remplirait pas -les conditions auxquelles on la lui cédait. Lord Castlereagh adressa -de vifs reproches au prince de Hardenberg, lui dit qu'il aurait dû -donner sa démission plutôt que de se rendre, mais ne l'amena pas à la -donner, et la Prusse resta liée à la Russie plus fortement que jamais. - -Sur ces entrefaites, un incident imprévu fit ressortir davantage -encore le mécompte de la diplomatie anglaise, et provoqua même une -véritable crise. On a vu que la Russie et la Prusse avaient osé -prendre possession des territoires en litige, la Russie en évacuant la -Saxe pour la livrer aux troupes prussiennes, en concentrant par -conséquent ses forces sur la Vistule, et en expédiant le grand-duc -Constantin à Varsovie pour y organiser le nouveau royaume de Pologne; -la Prusse en occupant ostensiblement la Saxe tout entière, et en y -envoyant des officiers civils pour y établir l'administration -prussienne. Cette double démonstration avait paru fort inconvenante, -et n'avait pas peu contribué, comme nous venons de le raconter, à -décider la réunion immédiate du congrès. Une publication accidentelle, -suite inévitable des actes imprudents de la Russie et de la Prusse, -mit le comble au scandale, et poussa leurs adversaires au dernier -degré d'exaspération. - -[En marge: Proclamation du prince Repnin, gouverneur de la Saxe, -annonçant aux Saxons qu'ils vont passer sous l'autorité de la Prusse, -du consentement de toutes les puissances.] - -Le prince Repnin, gouverneur de la Saxe pour la Russie, en quittant -cette province qu'il avait sagement administrée, crut devoir adresser -ses adieux aux Saxons, et, dans une déclaration qui devint publique, -leur annonça formellement qu'ils allaient passer sous le gouvernement -de la Prusse, par suite d'un accord avec l'Angleterre et l'Autriche -elle-même. Il leur dit qu'au surplus leur pays ne serait point -morcelé, qu'ils resteraient, comme on le leur avait promis, sujets du -même souverain; que ce souverain, Frédéric-Guillaume, connu par ses -vertus, assurerait leurs droits et ferait leur bonheur, comme il -faisait déjà celui de ses nombreux sujets; que sans doute ils devaient -regretter le vieux roi, qui pendant quarante ans leur avait procuré le -plus doux repos, mais qu'une destinée supérieure avait prononcé, et -qu'après de justes regrets accordés à Frédéric-Auguste, ils seraient -fidèles à Frédéric-Guillaume, et se montreraient dignes de ses -bienfaits par leur soumission et leur dévouement. - -[En marge: Grand effet de cette proclamation sur les Allemands.] - -[En marge: Démentis donnés par l'Angleterre et l'Autriche, et rendus -par la Prusse et la Russie.] - -[En marge: Proclamation du grand-duc Constantin aggravant celle du -prince Repnin.] - -La bonne foi de cette déclaration, les excellents sentiments mêmes -qu'elle respirait, en rendirent l'effet plus grand, en prouvant à quel -point les choses étaient avancées. Elle produisit une impression -extraordinaire sur tous les Allemands réunis à Vienne. Lord -Castlereagh, M. de Metternich, furent assaillis de questions. On leur -demanda s'il était vrai que la Saxe fût, de leur consentement, devenue -une province prussienne, et qu'ainsi le congrès, solennellement -convoqué à Vienne, eût été réuni pour consommer une usurpation non -moins odieuse que toutes celles qu'on avait reprochées à Napoléon. -L'agitation des esprits devint extrême, et lord Castlereagh, craignant -qu'en Angleterre on ne comprît pas bien une politique qui pour -racheter la Pologne sacrifiait la Saxe, M. de Metternich, n'ayant -aucun doute sur le détestable effet de cette politique parmi les -Autrichiens, se hâtèrent de démentir les assertions du prince Repnin. -Ils les démentirent dans des conversations, dans des articles de -journaux, en affirmant que le gouverneur russe de la Saxe avait donné -pour réalisé ce qui n'était pas même résolu, et ce qui dépendait -encore de négociations fort difficiles, et fort éloignées d'une -conclusion. Les Russes et les Prussiens répondirent avec beaucoup -d'aigreur qu'on jouait sur les mots, que sans doute rien n'était -signé, mais que dans une note, formant engagement, l'Autriche avait -admis l'incorporation de la Saxe à la Prusse, à des conditions qui -étaient toutes accomplies, et que l'Angleterre n'avait jamais contesté -cette incorporation. À ces assertions les Autrichiens répliquèrent -qu'en s'exprimant de la sorte on trompait la bonne foi des légations -réunies à Vienne, que l'Autriche avait toujours considéré le sacrifice -de la Saxe comme un malheur pour l'Allemagne, et par suite pour -l'Europe, qu'elle avait sans cesse conseillé à la Prusse d'y renoncer -dans son intérêt même, et qu'en tout cas elle y avait mis des -conditions dont la principale restait inaccomplie, c'était que le -cabinet de Berlin se séparerait de la Russie dans le règlement de la -question polonaise. Au milieu de ces contradictions, de ces démentis, -un nouveau fait du même genre vint ajouter encore à l'irritation des -esprits. On lut une proclamation du grand-duc Constantin adressée aux -Polonais, et dans laquelle, au nom de son frère Alexandre, il les -appelait à se réunir tous autour du vieux drapeau de la Pologne, pour -défendre leur existence et leurs droits menacés. - -Cette dernière manifestation mit le comble à l'exaspération générale. -Les adversaires des Prussiens et des Russes pensèrent dès lors qu'il -fallait à tant de hardiesse opposer autre chose que des articles de -journaux ou des propos dans les salons de Vienne, et ils n'hésitèrent -plus à dire qu'il était urgent de préparer des forces, et de les -disposer de manière à contenir les ambitieux qui prétendaient partager -l'Europe à leur gré. C'étaient les Bavarois et les Autrichiens qui -montraient la plus grande animation, les premiers, parce que la -suppression d'un État aussi important que la Saxe était un exemple -effrayant pour tous les princes de la Confédération, les seconds, -parce que l'union intime de la Prusse et de la Russie, et -l'établissement de ces deux puissances au pied des montagnes de Bohême -et des Crapacks était une entreprise des plus inquiétantes pour leur -sûreté. Les Autrichiens en particulier étaient exaspérés de -l'arrogance des Prussiens et des Russes, et demandaient ce que les uns -et les autres seraient devenus, si, après les batailles de Lutzen et -de Bautzen, l'armée autrichienne n'était pas accourue à leur secours, -si à Dresde, à Leipzig, elle n'avait pas supporté le poids principal -de la guerre.--Si le salut de l'Europe, disaient-ils avec raison, -était, comme on avait l'insolence de le prétendre, l'ouvrage exclusif -d'une partie des coalisés, n'était-il pas plus juste de l'attribuer à -ceux qui, en se prononçant en 1813 au péril de leur existence, au -mépris même des liens de famille, avaient tout décidé, qu'à ceux qui, -réduits à eux seuls, n'avaient su défendre ni la Saale, ni l'Elbe, ni -l'Oder?-- - -[En marge: Langage fort rude du prince de Schwarzenberg envers -Alexandre.] - -Le prince de Schwarzenberg, entouré de la considération générale, et -ne cherchant pas habituellement à se faire valoir, mais devenant rude -et même dur lorsqu'on le poussait à bout, eut divers entretiens avec -Alexandre qui était du reste toujours pour lui soigneux et plein -d'égards. Il n'eut aucun ménagement pour l'empereur, et fortement -excité par les cris qui s'élevaient de tous côtés, il osa lui dire -qu'après avoir eu dans sa loyauté personnelle une foi aveugle, il en -était presque à se repentir de cette extrême confiance. Il ajouta que -s'il avait prévu tout ce qui arrivait, il n'aurait pas conseillé à son -souverain d'unir les armées de l'Autriche à celles de la Prusse et de -la Russie, qu'il n'aurait pas lui-même accepté le commandement de ces -armées, qu'il n'aurait pas tant prodigué son sang, tant dévoré -d'affronts, tant assumé de responsabilité, pour le succès de la cause -commune. Il lui rappela les instances, les supplications des coalisés -envers l'Autriche, avant qu'elle eût pris son parti, et leur -ingratitude après; il lui dépeignit le détestable effet de ces -audacieuses prétentions qui étaient la plus éclatante justification de -Napoléon, il lui montra enfin le danger d'ouvrir les yeux à l'Europe -en lui laissant voir qu'elle n'avait fait que changer de -maître.--Napoléon, dit le prince de Schwarzenberg, retiré dans son -île, était encore tout-puissant sur les esprits, et qu'adviendrait-il -si, au milieu des cours européennes donnant le spectacle scandaleux de -leur avidité et de leurs divisions, il apparaissait tout à coup dans -l'un ou l'autre camp?-- - -[Date en marge: Déc. 1814.] - -[En marge: Embarras d'Alexandre en écoutant le prince de -Schwarzenberg.] - -Le généralissime autrichien était hors de lui, et il embarrassa le -czar par la véhémence de son langage. Alexandre s'excusa beaucoup, -désavoua les idées ambitieuses qu'on lui prêtait, allégua de nouveau -sa loyauté, sa générosité connues, cita ses engagements à l'égard des -Polonais et des Prussiens, se montra fort étonné de la vivacité qu'on -témoignait au sujet d'un arrangement qui lui avait paru tout naturel, -et manifesta au surplus une sorte de regret de ce que les choses -eussent été poussées si loin, et de ce qu'il se fût si fort avancé. -Néanmoins, quoique prenant le ton de l'excuse et même du regret, il ne -parut pas avoir renoncé à ses idées. - -[En marge: Sur ces entrefaites, lord Castlereagh reçoit d'Angleterre -des instructions qui l'obligent à changer de tactique, et à défendre -la Saxe.] - -Quelque désir qu'on eût d'éviter la guerre, et de recourir à la -France, ce qui était inévitable dans le cas d'une rupture, il fallut -bien y penser. Lord Castlereagh venait de recevoir d'Angleterre des -instructions qui changeaient sa situation, et devaient aussi modifier -sa conduite. Jusqu'ici, se comportant à la manière des ministres -britanniques qui dans tous les temps faisaient bon marché des intérêts -hanovriens, plus chers à la famille régnante qu'à la nation anglaise, -il n'avait guère tenu compte des chagrins des princes allemands, et il -avait semblé oublier, dans la question de la Saxe, qu'il était -ministre d'un roi de Hanovre aussi bien que d'un roi d'Angleterre. Le -véritable motif de sa conduite, c'est qu'il avait supposé dans le -Parlement d'Angleterre beaucoup plus de chaleur pour la Pologne que -pour la Saxe. Pourtant il n'était pas possible qu'on lui laissât -longtemps suivre une tactique pareille. Une multitude de lettres -avaient été écrites de Vienne au régent d'Angleterre, surtout par les -princes de Cobourg. Ces princes pendant les dernières guerres -s'étaient attachés à la Russie, avaient servi dans ses armées, mais -n'avaient pas oublié leurs devoirs envers le chef de leur maison, le -roi de Saxe, qui les avait toujours protégés contre Napoléon, et ils -plaidaient en ce moment sa cause avec une honorable fidélité. L'un -était à Vienne, où il bravait tous les jours les colères et les -menaces d'Alexandre, l'autre était à Londres, où il se préparait, -disait-on, à épouser la princesse Charlotte d'Angleterre. Tous deux, -secondés par les ministres autrichiens, avaient fait sentir au Prince -régent, futur monarque de Hanovre et d'Angleterre, le danger de -sacrifier la Saxe, et le Prince régent à son tour avait insisté auprès -du cabinet britannique pour qu'on ordonnât formellement à lord -Castlereagh de la défendre. L'ordre avait été donné en effet, et était -parvenu à Vienne dans les premiers jours de décembre. - -[En marge: On se décide à l'emploi de la force, et par suite à -accepter les secours de la France.] - -Cet ordre ne pouvait arriver plus à propos. Il obligeait lord -Castlereagh à changer de conduite, et l'y aidait en lui fournissant un -motif tout naturel d'expliquer son changement. D'ailleurs, contrarié -peut-être si ses nouvelles instructions lui étaient arrivées quelques -jours plus tôt, lord Castlereagh en était satisfait maintenant, en -voyant qu'il avait été dupe de sa complaisance pour les Prussiens. En -conséquence il tomba d'accord avec M. de Metternich qu'il fallait -absolument refuser le sacrifice de la Saxe et de la Pologne, et -montrer aux deux monarques coalisés la détermination de leur résister -par tous les moyens. Le prince de Wrède, représentant toujours -très-actif et très-utile de la Bavière, poussait beaucoup à des -résolutions énergiques. Il offrait au nom de sa cour vingt-cinq mille -hommes par chaque centaine de mille hommes que fournirait l'Autriche, -et il voulait en outre qu'on s'entendît avec la France, car sans elle -la balance des forces resterait incertaine. L'Autriche en effet avait -300 mille hommes, dont elle pourrait employer activement 200 mille -contre la Russie et la Prusse; la Bavière n'en donnerait guère plus de -60 mille, bien qu'elle se promît d'en réunir davantage; les autres -princes allemands, placés en dehors de l'action des Prussiens et des -Russes, en fourniraient 40 mille environ, le royaume des Pays-Bas -autant peut-être; mais il ne fallait pas compter sur un plus grand -nombre, l'Angleterre ayant encore toutes ses troupes engagées dans la -guerre d'Amérique. C'étaient donc environ 350 mille hommes, ne -surpassant pas les forces de la Russie et de la Prusse, qui pouvaient -bien réunir l'une 200 mille combattants, et l'autre 150 mille. La -quantité étant égale, la qualité étant supposée l'être, le sort des -armes restait douteux, et on était exposé à s'égorger sans résultat -pendant des années, en présence de la France demeurée simple -spectatrice de ce conflit, si heureux pour elle. Afin de le rendre -décisif il fallait l'y engager elle-même, en acceptant 100 mille -Français, qui termineraient la querelle en se jetant sur la Prusse, -soit par les provinces rhénanes, soit par la Franconie. Sans doute on -pouvait craindre le prix dont il faudrait payer un tel secours, si on -était réduit à le demander, mais la légation française l'offrait -gratis sans qu'on le demandât, et accompagnait son offre des plus -vives instances pour le faire agréer. - -Ces raisons données en particulier par la Bavière, et se présentant -spontanément à l'esprit de tout le monde, étaient décisives. Il y -aurait eu folie à ne pas accepter le secours de la France, qui était -offert gratuitement, et qui devait être très-efficace, quoiqu'on eût -affecté d'en douter. En ce moment, le bruit de nos armements, -provoqués par M. de Talleyrand, était répandu de tous côtés, et la -ville de Vienne était remplie de lettres écrites de Paris, dans -lesquelles on rapportait ce qui s'y passait. Ces lettres parlaient de -l'état intérieur de la France, et du mécontentement excité par la -marche politique des Bourbons, mais toutes, en faisant mention du -mauvais esprit de l'armée, ajoutaient qu'elle s'augmentait -sensiblement, que jamais elle n'avait été composée de meilleurs -soldats, et qu'employée au dehors elle serait aussi redoutable que -dans les jours de sa plus brillante gloire. Les lettres adressées aux -Russes et aux Prussiens étaient moins bienveillantes pour la France, -et surtout pour les Bourbons, mais celles qui émanaient du duc de -Wellington et de M. de Vincent, ambassadeurs d'Angleterre et -d'Autriche à Paris, tout en convenant des fautes politiques de la -dynastie restaurée, étaient d'accord pour vanter l'armée française et -le parti qu'on pouvait en tirer. Elles vantaient aussi le bon état de -nos finances, dont on avait peine à s'expliquer le prompt -rétablissement, mais dont la puissance paraissait redevenue bien -grande à la facilité qui se manifestait dans tous les services. - -[En marge: Mais comme la France offre ses services sans qu'on les lui -demande, on se décide à ne lui rien dire, certain qu'on est de son -concours lorsqu'on en aura besoin.] - -[En marge: Plan de campagne pour le cas d'une rupture avec la Prusse -et la Russie; ce plan conçu par le prince de Schwarzenberg et le -maréchal de Wrède.] - -Il n'y avait donc plus à douter, comme avaient paru le faire lord -Castlereagh et M. de Metternich, de l'efficacité des secours que la -France était en mesure de fournir. On ne devait pas douter davantage -de l'empressement qu'elle mettrait à les donner, car les instances de -M. de Talleyrand pour avoir un rôle dans la croisade entreprise en -faveur de la Saxe, et les communications continuelles échangées entre -la légation française et la légation bavaroise, ne laissaient à cet -égard aucune incertitude. Pourtant on n'était pas pressé de faire des -confidences à la France, et de lui avouer que les alliés en étaient -venus à combiner des plans de campagne les uns contre les autres. Un -amour-propre de coalisés retenait encore lord Castlereagh et M. de -Metternich, et ils ne voulurent point s'ouvrir envers M. de -Talleyrand, certains qu'ils étaient de le voir accourir à la première -insinuation. On savait bien d'ailleurs que la Bavière lui en -apprendrait toujours assez pour qu'il se tînt prêt. En conséquence on -arrêta un plan exécutable au mois de mars 1815, et dans lequel, sans -avoir dit un mot à la France, on disposait de ses forces comme -assurées. En vertu de ce plan, combiné par le prince de Schwarzenberg -et le maréchal de Wrède, 320 mille Autrichiens, Bavarois, -Wurtembergeois, Badois, Saxons, etc., devaient agir en deux armées par -la Moravie et la Bohême. La première de ces deux armées, forte de 200 -mille hommes sous le prince de Schwarzenberg, se porterait par la -Moravie sur la haute Vistule, et la seconde, forte de 120 mille sous -le maréchal de Wrède, marcherait par la Bohême sur l'Oder, tandis que -50 mille Français entreraient en Franconie pour empêcher qu'on ne -tournât l'armée de Bohême, et 50 mille dans les provinces rhénanes -pour opérer en Westphalie de concert avec les Hollando-Belges. On ne -doutait pas que la Prusse ne fût accablée sous cette masse de forces, -et la Russie rejetée fort au delà de la Vistule. L'Angleterre jusqu'à -la fin de sa guerre avec l'Amérique serait dispensée de fournir des -soldats; mais elle soudoierait les nouveaux coalisés, les Français -exceptés, qui n'avaient pas plus besoin de l'argent que de l'épée -d'autrui. Tous ces plans, qu'on se proposait de mûrir davantage si on -en arrivait à l'exécution, devaient demeurer le secret des Anglais, -des Autrichiens, des Bavarois, et n'être communiqués aux Français que -par une indiscrétion officieuse de la Bavière. Provisoirement, et par -première précaution, l'Autriche fit marcher 25 mille hommes de renfort -en Gallicie, où elle en avait déjà 40 mille. - -[En marge: M. de Metternich se sentant appuyé s'explique enfin -catégoriquement, et déclare que la Prusse n'ayant point rempli les -conditions qu'on lui avait posées, n'aura point la Saxe.] - -Fort de ces combinaisons, M. de Metternich s'expliqua enfin -catégoriquement avec les Russes et les Prussiens, et dans une note -datée du 10 décembre, déclara que, vu l'opinion unanime de -l'Allemagne, vu les résolutions définitives de l'Angleterre exprimées -dans les nouvelles instructions qu'avait reçues lord Castlereagh, vu -l'opinion de toutes les grandes puissances européennes, et -spécialement celle de la France, vu enfin l'inexécution des conditions -posées à la Prusse dans un moment de condescendance à ses désirs, la -Saxe serait maintenue dans son état actuel, sauf quelques sacrifices -de territoire qui étaient jugés nécessaires pour mieux tracer la -frontière prussienne, et qui, en tout cas, seraient la punition des -fautes commises par le roi Frédéric-Auguste. - -[En marge: Grande émotion causée à Vienne par la note autrichienne, -datée du 10 décembre.] - -[En marge: Les Prussiens veulent éclater, mais Alexandre les -contient.] - -[En marge: Alexandre tente un effort auprès du prince de Schwarzenberg -et de l'empereur François, mais sans aucun succès.] - -[En marge: Il a une nouvelle entrevue avec M. de Talleyrand.] - -[En marge: Marché offert à M. de Talleyrand, et refusé.] - -[En marge: La France en ce moment aurait pu obtenir tout ce qu'elle -aurait voulu de la Russie.] - -Le langage de l'Autriche, très-positif cette fois, produisit à Vienne -une fort grande émotion. On ne pouvait parler ainsi qu'après un parti -bien arrêté d'en arriver aux dernières extrémités, qu'après avoir -calculé ses ressources, préparé ses moyens, et noué ses alliances. Du -reste, le seul aspect extérieur des choses semblait révéler que -l'Autriche, l'Angleterre, la France s'étaient mises d'accord, et -avaient pris la résolution d'agir en commun. C'est tout au plus si, -tous ensemble, on avait pu venir à bout de la France, mais que -ferait-on lorsqu'on serait la Prusse et la Russie seulement, contre -l'Autriche, l'Angleterre et la France? La partie n'était pas tenable -pour les deux puissances du Nord. Les Prussiens contre qui cette -manifestation était particulièrement dirigée, en ressentirent la plus -violente irritation. Il y avait alors à Vienne auprès du roi -Frédéric-Guillaume, l'entourant, l'obsédant de leurs exigences -orgueilleuses, les principaux chefs de l'armée prussienne, et -notamment le maréchal Blucher, lesquels tenaient le langage le plus -hautain, et prétendaient avoir été les seuls vainqueurs de Napoléon, -les seuls sauveurs de l'Europe. À les en croire on ne pouvait leur -rien refuser, et quiconque serait opposé à leurs prétentions, devait -s'attendre à rencontrer leurs épées. Les ministres prussiens mus par -les mêmes sentiments voulaient répondre immédiatement, et en quelque -sorte coup pour coup, à la dépêche autrichienne. Ils allaient le faire -avec toute la véhémence de leur état-major, et se préparaient même à -jeter à la tête de l'Autriche le reproche d'un manque de foi, lorsque -l'empereur Alexandre qui n'était pas disposé à pousser les choses -aussi loin, bien qu'il fût fort animé, les empêcha de suivre le -premier mouvement et surtout de se servir du langage qu'ils semblaient -prêts à employer dans leur réponse. Il les contint, et essaya des -moyens d'adresse, dans lesquels il excellait lorsqu'il n'était pas -jeté hors de son caractère. Il vit les Autrichiens d'abord, en -commençant par le prince de Schwarzenberg et l'empereur François. Il -trouva le premier non pas arrogant à la façon des Prussiens, mais -sévère et résolu, et fut même assez mécontent de lui pour s'en -plaindre à M. de Metternich, qu'il accusait d'avoir rempli de fausses -idées le chef de l'armée autrichienne. Il aborda ensuite l'empereur -François, chez lequel il trouva la politesse d'un hôte envers ses -hôtes, mais cette tranquille détermination qui souvent impose plus que -l'emportement. Il eut enfin une nouvelle entrevue avec M. de -Talleyrand. C'était la troisième, car depuis qu'Alexandre était à -Vienne il comptait les rencontres avec l'illustre diplomate, chez qui -cependant il avait à Paris consenti à prendre logement. Cette fois il -sollicita pour ainsi dire l'entrevue, et prenant M. de Talleyrand par -le bras dans l'un des salons de Vienne, il lui assigna lui-même un -rendez-vous. M. de Talleyrand s'étant présenté au jour indiqué, il -l'accueillit sinon avec le séduisant abandon des premiers temps, du -moins avec une bonne grâce amicale qui était une invitation à se -rapprocher, et traita avec une remarquable modération les sujets qui -peu auparavant lui ôtaient tout son sang-froid. Il demanda à M. de -Talleyrand comment il se faisait qu'après s'être montré à Paris -favorable au projet de reconstituer la Pologne, il s'y montrait -aujourd'hui si contraire, à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il était -encore partisan de la restauration de la Pologne, mais de la Pologne -libre, indépendante, ayant un caractère européen, et non pas de la -Pologne russe. Le diplomate français ajouta, conformément à la -tactique déjà employée, que du reste l'affaire de la Pologne ne -regardait plus la France; que dès qu'il ne s'agissait pas de refaire -une vraie Pologne, mais de tracer des frontières entre l'Allemagne et -la Russie, il leur abandonnait une besogne qui les intéressait -exclusivement, et que dans cette question la Russie ne rencontrerait -pas les Français sur son chemin. C'était une sorte de rapprochement -sans doute, mais ce n'était presque rien accorder au czar que de lui -concéder la Pologne, si on ne lui concédait la Saxe en même temps. Sur -ce dernier point M. de Talleyrand parut inflexible, et négligeant les -arguments tirés de l'équilibre européen, il s'efforça de démontrer à -l'empereur Alexandre que le repos du monde, la gloire de l'Europe, -tenaient désormais au rétablissement de la légitimité en toute chose -et en tout lieu. De telles idées n'avaient guère de crédit auprès du -czar surtout dans la bouche de M. de Talleyrand. Il ne parut pas -attacher grande importance à ces professions de foi de l'ancien -ministre de l'usurpateur, et il lui répéta qu'il était engagé à -l'égard des Prussiens, que sa politique à lui c'était la fidélité à sa -parole, et que si M. de Talleyrand pouvait décider les Prussiens à le -dégager de celle qu'il leur avait donnée, il n'insisterait pas.--M. -de Talleyrand répondit qu'il fallait s'adresser à d'autres que lui -pour se faire écouter des Prussiens, mais que l'empereur Alexandre -avait un moyen de changer leurs résolutions, c'était de leur rendre -leur part de la Pologne.--Vous voulez donc, repartit Alexandre, que je -me dépouille pour vous contenter?... je ne puis l'entendre ainsi. Mais -tenez, ajouta-t-il, faisons un marché. J'ai votre secret, je sais quel -est ici votre objet principal; vous poursuivez la chute de Murat. Eh -bien (en tendant la main à M. de Talleyrand), unissons-nous, je serai -avec vous dans cette question, et elle sera bientôt décidée suivant -vos voeux, si vous me concédez la Saxe.--Il y avait en ce moment sur -le visage d'Alexandre l'expression vive et caressante du désir, et il -était clair que si on avait autrement entendu à Vienne les intérêts de -la France, si on ne les avait pas fait consister uniquement dans le -salut de la Saxe, on aurait tout obtenu de la Russie. Mais M. de -Talleyrand dont le thème était arrêté, demeura insensible aux -séductions d'Alexandre, et lui répondit qu'il ne pouvait accepter une -semblable proposition, car c'était admettre l'usurpation sur un point -de l'Europe pour faire triompher la légitimité sur un autre, qu'il lui -fallait la légitimité partout, et il parla comme le pontife d'une -religion qui malheureusement faisait sourire Alexandre. - -Le marché n'ayant pu se conclure, le czar voulut au moins tirer -quelque chose de cette entrevue, et savoir de M. de Talleyrand ce -qu'étaient les armements de la France dont on s'entretenait beaucoup -à Vienne, et quel était l'usage qu'on se proposait d'en faire. Sans -paraître attacher d'importance à ses questions, mais approchant de M. -de Talleyrand sa bonne oreille (il en avait une de laquelle il -entendait difficilement), il lui demanda dans quel état se trouvait -l'armée française, et si on avait jugé utile de la réorganiser, ainsi -que le bruit en courait à Vienne.--Alors avec un art qu'il possédait -au plus haut degré, et avec une expression incomparable -d'indifférence, M. de Talleyrand raconta à l'empereur tout ce qu'on -avait fait, et tout ce qu'on faisait encore pour reconstituer l'armée -française, pour l'attacher au nouveau gouvernement, et surtout pour la -rendre aussi présentable que jamais à l'ennemi. Il dit négligemment -qu'on avait 200 mille hommes dans le moment, qu'on en aurait 300 mille -au mois de mars, tous vieux soldats revenus de l'étranger, et ayant -remplacé dans les cadres les conscrits de 1815. Il donna ces détails -comme ne songeant point à produire un effet, et comme ne s'apercevant -pas même de celui qu'il produisait. Alexandre dissimula ses -impressions moins bien que M. de Talleyrand, et ils se quittèrent avec -une politesse recherchée, mais le czar fort touché de ce qu'il avait -appris, car il ne doutait pas que ces nouvelles forces de la France ne -fussent au service de l'Angleterre et de l'Autriche, s'il y avait -guerre pour la question de la Saxe et de la Pologne. - -Cependant, afin de s'en mieux assurer, Alexandre envoya auprès de M. -de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de -la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de rapprocher -la Russie et la France. Le motif de la visite était une phrase de la -dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée l'opinion -des puissances européennes, et notamment celle de la France contre le -projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le véritable -sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel de -l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on voulait -savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus qu'il -n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition déjà -formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de manière -cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois -puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour -celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en -même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France -marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il -se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut -croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de -l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était -réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique -adoptée c'était l'essentiel. - -[En marge: Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de -la Russie et de la Prusse.] - -Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les -projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands, -ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne, -voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester -contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait -de cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de Wurtemberg, -celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui, soit avec -nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière brillante, -et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse Catherine qu'il -devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce prince, -habituellement peu d'accord avec son père, usa de son influence pour -empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits princes du -courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et réussit à les -arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité chargé des -affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux jusqu'à ce -que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que ses -résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait prises à -l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands s'intéressaient -presque autant qu'à eux-mêmes. - -[En marge: En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se -résigne à faire quelques concessions.] - -Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il -fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin, -quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première -exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais. -Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de -toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix, -ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin -de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte nº 54.) Il devait -avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire -suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir -refait une Pologne, et il avait à peu près gagné cette espèce de -gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par -amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc -prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé. - -[En marge: Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le -laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse -d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.] - -La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le -grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien -territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire -s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et -finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau. -(Voir les cartes n{os} 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur la -rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour -composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle -que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se -serait avancé en pointe jusqu'au coeur de la monarchie prussienne, ce -qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi ces -derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines -considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus -besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à -Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen, -c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur -cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus -rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une -assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant -effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu -au-dessous de Konin, et en tirant à partir de ce point une ligne -jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour limite, -puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui donnent -origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles ayant comme -frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable, dirigée -contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la frontière -polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore autour d'elle -un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et demi de -Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du -grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses -anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était -autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en -Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait -en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état -de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la -rétablir. - -[En marge: Les concessions sont moins faciles à l'égard de -l'Autriche.] - -[En marge: La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais -elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au -Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.] - -[En marge: Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol, -formant la Gallicie orientale.] - -À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce -qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les -prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant -bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de -couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit -du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever, -excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant -d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française. Son -entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la -tête polonaise la plus exaltée, même celle d'Alexandre, n'aurait pas -songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y avait les -provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à la Pilica -d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait acquises lors -du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises pour constituer -le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à l'Autriche, elle -aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux portes de Varsovie. -Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on avait refait une -Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était bien le cas de -lui rappeler que si les traités de Kalisch, de Reichenbach, de -Toeplitz, conclus dans l'hypothèse de succès restreints, exigeaient la -restitution des portions du grand-duché à leurs anciens possesseurs, -les succès inespérés de la coalition lui avaient tant profité en -Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait bien admettre qu'ils -profitassent également à la Russie. Or celle-ci n'avait de profits à -cueillir que sur la Vistule. Aussi ne craignait-on pas de sérieuses -objections de la part de l'Autriche. On avait au surplus à lui offrir -des concessions d'un certain prix, en lui laissant les mines de sel de -Wieliczka, en érigeant Cracovie en ville neutre (ainsi qu'Alexandre -songeait à le faire pour Thorn), enfin en restituant à la Gallicie le -beau district de Tarnopol, que Napoléon en avait détaché en 1809, pour -punir l'Autriche de la guerre qu'elle nous avait déclarée à cette -époque. - -[En marge: En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens -à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.] - -La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché -de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins -exigeante en Allemagne, et tâcha de s'entendre amiablement avec -l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le -conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à -l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales -sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais -certainement scandaleuse pour tous. - -[En marge: Note prussienne du 20 décembre.] - -[En marge: Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.] - -[En marge: Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du -Rhin.] - -Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus -conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche -relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg -d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du -10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement -raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce -le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de -l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à -l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en -quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions -posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse -admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites -entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la -destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général -l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la -Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour -que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet -de Vienne. Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en -faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus -fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées, mais -surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire qu'elle -avait supporté presque tout le poids des grandes journées des 16, 17, -18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous les -publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce droit -au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était pas -moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par -l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à -Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en -sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour -embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré -Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir -en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon -exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne -s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un -pays dans un autre. On avait de quoi lui composer sur la gauche du -Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une -discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le -peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière -de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné -sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des -provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle -ne les avait acceptées que _pour le bien général_, et pour se -conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet -abandon, il serait facile de ménager au roi de Saxe une situation -égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau, de Hesse. -On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on conserverait -ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel déplacement -de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire, Charles-Quint en -avait donné l'exemple dans la maison de Saxe elle-même, en -transportant la branche actuellement régnante d'un simple duché sur le -trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier siècle, pour -l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la maison de -Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un morcellement de -la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on accédait à l'idée de -n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une diminution de territoire. -D'abord on désolerait les Saxons, auxquels on avait promis de ne pas -les séparer les uns des autres, et on ferait de plus un mauvais -arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la moitié, ne -suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout de sa belle -capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un foyer de -mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant toujours la -reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête d'un prince -saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des dispositions -que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la Prusse dans sa -totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la gauche du -Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche le -voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car -dans son état actuel la Saxe était incapable de former entre les deux -grandes puissances germaniques une barrière de quelque solidité. Le -grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses guerres de -son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à Dresde, et pour -s'établir à Koenigstein, comme Napoléon lui-même venait de le prouver -encore tout récemment, et c'était toujours ainsi qu'agirait le -gouvernement prussien, si le malheur voulait que la Prusse et -l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur ce point -les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à l'un des -désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la ville de -Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de l'Europe -envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à laquelle -on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout à la -fois la même population qu'en 1805, et une meilleure configuration -géographique. Ce dernier point avait été formellement stipulé, car -tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa configuration, et en -l'obligeant à s'étendre de Koenigsberg à Aix-la-Chapelle pour un -intérêt qui n'était pas le sien, on aurait encore plus mal composé son -territoire, si en même temps on ne la renforçait pas considérablement -au centre en lui permettant de s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait -donc manqué envers elle à la gratitude, aux engagements pris, et à -l'équilibre européen, si intéressé à ce que la Prusse fût bien -constituée. Il fallait même l'avouer, l'ambition dont on l'accusait -n'avait eu qu'une cause, c'était le désir de réparer les défectuosités -de sa configuration géographique, et en lui accordant ce qu'elle -demandait aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement -pour toujours. - -Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais -elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient -données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à -s'entendre qu'à rompre. - -[En marge: L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.] - -[En marge: Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule -jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.] - -La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre -pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques -concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne -pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz, -elle eût été mal venue de contester à la Russie une augmentation -d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie ne pouvait la -trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait moins craint la -guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui de la part de la -France, elle eût peut-être contesté le principe même de la -reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une -Pologne russe. Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la -Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche -n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre -s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur. -Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant -concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la -Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la -prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche -consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant le cours -de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San devenait la -limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne frontière -gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel de -Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir -obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie -se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de -Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les -annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide, -et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle -abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de -Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été -promise, était une compensation des provinces dont la restitution -promise n'était pas effectuée. - -[En marge: L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.] - -Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait -du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande -de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se -montrer ferme à l'égard de la Saxe. - -[En marge: Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du -territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et -la Saxe suffisamment punie.] - -En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la -principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec -l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel -ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas -accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs -qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-coeur, -par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la -Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, car en supprimant la -Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre germanique, et on -offensait gravement le sentiment moral de l'Allemagne. De plus, -ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant changé d'avis, et -refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était plus permis de -songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce point donc -l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle n'accorderait -que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi -Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour -mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement -pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805. - -[En marge: Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.] - -Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que -la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du -sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon -4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions, -c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en -avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi -victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant -Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore -3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à -prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille -sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en -1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un -accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le -territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison -de Saxe-Weimar, 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui faisaient -avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille, c'est-à-dire -un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant en Pologne -au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les provinces à la -gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la droite, en -comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait donc plus -à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était facile de -médiatiser encore quelques princes secondaires, et de ramasser de la -sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire le sacrifice des -300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par conséquent plus à -chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire l'ambition prussienne, -et en les demandant à la Saxe dont la population s'élevait à 2 -millions 100 mille individus, on pouvait laisser à celle-ci sa -situation presque entière, car elle ne pèserait pas beaucoup moins -dans la balance germanique avec 1800 mille sujets qu'avec 2 millions -100 mille. - -[En marge: Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.] - -Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche, -tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les -peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de -la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se -livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à -contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de -prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de -populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne -différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces -têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs de -Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux qu'un Polonais -des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle, et surtout -qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne valait -incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn, contre -lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu compte -de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à l'une -ou à l'autre puissance. - -[En marge: Pour vider ces contestations on imagine de former une -commission d'évaluation.] - -On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de -toutes les questions de premier ordre, de former une commission -spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et -d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause. - -[En marge: Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission -à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la -Saxe comme une question de principes.] - -[En marge: M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la -France fera partie de la commission proposée.] - -Lord Castlereagh vint dans les derniers jours de décembre en parler à -M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission -comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces -évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la -question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de -chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de -cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire -britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la -sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres, -et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à -lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la -France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois -puissances s'engageraient à maintenir l'existence de la Saxe à titre -de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la Prusse. -Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement, recula de -plusieurs pas.--Vous me proposez là, dit-il à M. de Talleyrand, une -alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine ou probable. Or -la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y déciderons qu'à la -dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer, nous aviserons -alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui en seront la -conséquence.-- - -M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une -commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait. - -[En marge: La Prusse refuse l'admission de la France dans la -commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.] - -L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les -parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un -commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon -formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de -disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été -dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à -Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on -avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de -faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa -participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable. Mais -sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup -parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à -l'engagement secret d'agir exclusivement entre _quatre_. Il aurait -fallu que M. de Metternich et lord Castlereagh avouassent ici que, -dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la -France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment -l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse -montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui -allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre -publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut -décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission -d'évaluation. - -[En marge: M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera -Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la -commission d'évaluation.] - -[En marge: Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et -admettent la France.] - -Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de -Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre -d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec -beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand -qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne, -n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord -Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France -dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que -c'étaient sans doute les _alliés_ qui n'avaient pas voulu -d'elle.--Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des -_alliés_, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère -de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les _alliés de -Chaumont_, restez entre vous. Aujourd'hui même l'ambassade française -quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour -les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé, -la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et -l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue son -représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et la Pologne, -il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les sauver.--Ces -paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles préparaient une -situation fort difficile dans le Parlement britannique, émurent -singulièrement lord Stewart, et il courut avertir son frère de l'orage -qui se formait. Bien qu'on ne prît pas entièrement au sérieux les -menaces de M. de Talleyrand, cependant la crainte de ce qui pouvait en -résulter pour le repos de l'Europe, et plus encore pour le cabinet -britannique, lorsqu'il serait connu qu'on avait pu sauver la Saxe et -la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu, uniquement pour persister -dans un système ridicule d'exclusion à l'égard de la France, cette -crainte stimula lord Castlereagh et lui donna un courage qu'il n'avait -pas eu d'abord envers les _alliés_. Il les assembla de nouveau, leur -fit sentir le danger de provoquer un éclat qui pourrait mettre -l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il ne se chargerait pas d'une -responsabilité pareille aux yeux de l'Angleterre, fut fortement appuyé -par M. de Metternich, et l'admission du commissaire français fut -décidée malgré les Prussiens. Un billet courtois de lord Castlereagh -en fit part le soir même à M. de Talleyrand. - -[Date en marge: Janv. 1815.] - -[En marge: Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.] - -[En marge: La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la -Saxe, porte la parole pour les Prussiens.] - -[En marge: Propositions russes.] - -[En marge: La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.] - -M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission -d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le -représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la -Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire -avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche -relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de -Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la -question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux -puissances, et présenta les conclusions suivantes. La Prusse aurait -comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie -lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout -entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui -rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris -avec elle de mieux constituer son territoire. Le roi de Saxe serait -transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un -territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour -capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au -milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France, -préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la -Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée, -une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris -sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré -toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon -ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait -désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres -puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la -présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur -donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une -sorte d'indépendance civile, un régime conforme à leurs moeurs, et un -traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et agricoles. - -Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un -suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de -Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que -satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus -son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour -le développement et la discussion de ces diverses propositions. - -[En marge: Lord Castlereagh reçoit le 1er janvier 1815 la nouvelle de -la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles -toutes les forces anglaises.] - -Le lendemain 1er janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une -grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation. -L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et -elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent -européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y -avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui -laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était -maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille -hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la -nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la -Prusse et la Russie. - -[En marge: La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2 -janvier.] - -[En marge: À cette séance les Prussiens ont la parole.] - -Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour -discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de -l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux -Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de -le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était -leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus devant ce -tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que d'en -appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande -animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur -nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire -avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe, -que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la -Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig -dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur -disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que -soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient -pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient -ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque -agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui -ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein -notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout -ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui -et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne. - -[En marge: Arrogance de la légation prussienne excitée par les -militaires de sa nation.] - -[En marge: Elle menace de recourir aux armes.] - -[En marge: Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne -recevra la loi de personne.] - -[En marge: Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion, -lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche, -pour réprimer l'arrogance des Prussiens.] - -[En marge: Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de -Metternich pour la mûrir.] - -Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra -dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments. -Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions -tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se -calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le -poursuivrait au besoin par la voie des armes. À cette déclaration, -lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui était -surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant -favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et -dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour -recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux -armes elle opposerait les armes. Il sortit exaspéré, dans un état -d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion -là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment, -c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les -_alliés_ de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui -s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait -pas de telles insolences. Son coeur déchargé d'un poids énorme, celui -de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il se -montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de -céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit -interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et -lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est -qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et -l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et -russe.--Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et -M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette -invitation, prit la plume. À eux deux, retournant le sujet en divers -sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la -France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille -hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre -européen leur attirait des ennemis qu'on ne désignait point, mais qui -n'avaient pas besoin d'être désignés pour être universellement -reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet, promettant de -revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et s'être -concerté avec lui. - -M. de Talleyrand était au comble de ses voeux. Arrivé à Vienne avec la -crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à -jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont, -et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le -principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat -que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de -dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une -nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si -le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou -même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu -attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de -patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la -France. - -[En marge: Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le -projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement -défensif, retourne chez M. de Talleyrand.] - -[En marge: Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille -hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances -qu'on ne désigne pas.] - -Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre -les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous -les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de -Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés -d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des -alliés ingrats et cruellement exigeants. Après s'être entendu avec lui -sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter -à M. de Talleyrand le projet de la veille savamment élaboré. Lord -Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à lui -donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait, en -effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans aucune -vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre européen, l'une -des trois puissances contractantes encourait l'hostilité d'autres -puissances européennes, la France, l'Angleterre, l'Autriche, -s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la défense de -la partie attaquée. À ces stipulations développées en plusieurs -articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon lui, -était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne. Cette -stipulation était la suivante. - -[En marge: Article important par lequel la France s'engage à se -renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.] - -Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées -d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un -principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes -légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait -d'avance que, dans le cas où, _à Dieu ne plaise, la guerre -s'ensuivrait_, on se tenait _pour lié par le traité de Paris, et -obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les -frontières de chacun_. - -[En marge: Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les -deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su -faire payer les secours de la France en les laissant désirer.] - -[En marge: Le traité d'alliance signé le 3 janvier.] - -[En marge: M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule -même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par -Louis XVIII.] - -[En marge: Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le -Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité -d'alliance.] - -[En marge: Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la -conception d'un plan de campagne.] - -Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si -dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour -la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût -attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle -condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On -aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la -guerre, selon son résultat et selon les services de chacun. Mais -s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant gourmandé -tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas possible, -quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir toujours répété -que la France n'avait en vue que la cause des principes, d'avouer que, -dans certains cas, elle songerait aussi à ses intérêts! On lui eût -tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et incontinent on serait -allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en leur concédant ce -qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas été grand, car la -politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus désavantageuse pour -nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et nous l'aurions eue -pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en venir à un tel -résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec les Russes et -les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque manière, et qui ne -nous auraient pas demandé de faire la guerre pour eux, uniquement pour -avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après s'être si constamment -associé aux Anglais et aux Autrichiens, après les avoir tant pressés, -tant priés d'agir, il n'était plus temps de se montrer difficile et de -repousser la condition qu'ils exigeaient: et pourtant la condition -était dure! À la suite de vingt ans de guerres sanglantes, lorsque -nous étions à peine rentrés en possession de la paix, de la paix qui -était le titre le plus populaire des Bourbons, la compromettre si tôt, -nous exposer à verser encore des torrents de sang français, pour que -l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard de la Russie, l'Autriche -à l'égard de la Prusse, ce n'était pas en vérité la peine, et tandis -que les puissances pour lesquelles nous allions nous battre -conserveraient toutes nos dépouilles, et, grâce à nous, y ajouteraient -la sécurité, ne pas recouvrer la moindre de ces dépouilles, être -réduits à l'honneur de servir gratis ceux de nos vainqueurs qui -avaient le plus travaillé à nous ramener aux frontières de 1790, était -véritablement un sort assez triste! Mais, nous le répétons, il n'y -avait pas moyen de reculer, et après tout ce que nous avions dit et -fait, il fallait accepter la convention du 3 janvier avec l'article -qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous obligeait à prendre pour -base d'une paix future le traité du 30 mai. M. de Talleyrand signa -sans une observation et eut raison de n'en faire aucune, car l'article -n'était acceptable qu'à la condition de n'y pas prendre garde. Il -fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la face de ceux qui -l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce que fit M. de -Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour qu'on lui -promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus Louis -XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un moment -le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré par la -légation française dont il relevait l'importance, si peu utile à la -dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé dans la -nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret le plus -absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un motif -d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas donner -à tous les ennemis de la coalition la joie de la voir si -scandaleusement divisée. Pourtant on fit exception à ce secret en -faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont -l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près -assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte -de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la -Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence -de la convention fût le moins du monde divulguée. Un plan d'opérations -militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France, -qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de -la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français -capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception -de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous -l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en -Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer -dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M. -de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui -communiquant le traité qu'il venait de conclure. - -[En marge: Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution -dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les -Prussiens sont intimidés.] - -Bien que le secret de la nouvelle coalition fût scrupuleusement gardé, -pourtant il se manifestait un tel concert dans le langage des cours -d'Angleterre, de France et d'Autriche, qu'on ne pouvait douter de leur -accord, et de leur résolution de soutenir leur dire jusqu'à la -dernière extrémité. Un autre symptôme non moins significatif, c'était -l'attitude de la Bavière. Quoique tous les États allemands, même ceux -du Nord, partageassent ses sentiments, elle seule, grâce à la force -qu'elle avait acquise depuis quinze ans, et à sa situation -géographique qui la mettait à l'abri des coups de la Prusse, osait -manifester hautement sa manière de penser, et faire entendre des -propos de guerre. Les Prussiens avaient donc beau crier, menacer, soit -dans la commission, soit dans le public, on les laissait dire, et -personne ne faiblissait sur le point essentiel, celui de la -conservation de la Saxe, sauf quelques sacrifices pour arrondir le -territoire de la Prusse, et pour punir, disait-on, le roi -Frédéric-Auguste. Quand on parlait de punir ce prince infortuné, -c'était une pure concession de langage aux passions du moment, car -chacun savait bien que ce délit d'alliance avec Napoléon dans la vue -de s'agrandir, tout le monde l'avait commis, aussi bien parmi les -grandes puissances que parmi les princes allemands du dernier rang; -chacun savait que le malheureux roi de Saxe, surpris le dernier dans -notre alliance, n'avait agi que par contrainte, qu'entre l'Europe et -Napoléon il n'avait eu d'autre duplicité que celle de la faiblesse, et -qu'enfin, si pour racheter sa conduite, il fallait un acte mémorable -de défection envers la France, l'armée saxonne l'avait commis assez -éclatant pour obtenir le pardon de son souverain. - -[En marge: Alexandre en soutenant la Prusse dans son désir d'avoir la -Saxe, ne voulait cependant pas pousser l'insistance jusqu'à la -guerre.] - -[En marge: La Prusse ne l'aurait pas osé non plus, et elle laisse la -question se transformer en une question de chiffres.] - -Mais tout en accordant une certaine réduction des États du roi de -Saxe, personne n'en admettait la confiscation totale au profit de la -Prusse, et il y avait évidemment un parti pris qu'il eût été bien -grave de braver. Les chefs imprudents de l'armée prussienne y étaient -fort disposés, mais leur roi était loin de le vouloir, et Alexandre ne -les eût pas suivis dans cette témérité, ce qui équivalait à une -impossibilité. Alexandre en soutenant dans la commission d'évaluation -qu'il fallait annexer la Saxe entière à la Prusse, alors que pour -lui-même il avait consenti au sacrifice du duché de Posen, faisait -tout ce que son ami Frédéric-Guillaume pouvait attendre de son -dévouement; mais cet ami n'eût pas osé lui demander de pousser les -choses jusqu'à la guerre contre la France, l'Angleterre, l'Autriche, -et presque tout le corps germanique. On s'aperçut bientôt de cette -situation dans la commission elle-même, par l'attitude des diverses -légations. Les Prussiens et les Russes, tout en persistant à réclamer -en principe la Saxe entière, ne purent cependant s'empêcher d'entrer -dans les discussions de chiffres soulevées par l'Autriche. Celle-ci -s'était attachée à prouver qu'en tenant compte de toutes les -restitutions déjà obtenues en Pologne, en Westphalie, dans les -provinces rhénanes, la Prusse ne pouvait pas prétendre à plus de 3 à -400 mille habitants de la Saxe, pour se retrouver dans l'état de 1805, -qu'on avait promis de lui rendre. Les diplomates prussiens se laissant -engager dans cette controverse, opposèrent évaluation à évaluation, et -soutinrent qu'il leur faudrait plus de la moitié de la Saxe, -non-seulement en territoire mais en population. Dès qu'ils -consentaient à se placer sur ce terrain, ils s'avouaient presque -vaincus, car ils admettaient le principe de leurs adversaires, qui -était la conservation de la Saxe avec des sacrifices plus ou moins -étendus. Le traité du 3 janvier, en donnant aux antagonistes de la -Russie et de la Prusse un ensemble, une décision qui frappaient tous -les regards, avait, quoique tenu secret, contribué beaucoup à résoudre -la question au fond. Et en effet, du moment qu'on n'en était plus qu'à -des disputes de chiffres, on devait inévitablement s'entendre. - -[En marge: Le mois de janvier employé tout entier à discuter les -évaluations contradictoires de la Prusse et de l'Autriche.] - -[En marge: Lord Castlereagh pousse à une prompte conclusion, appelé -qu'il est à Londres pour répondre aux interpellations du Parlement.] - -[En marge: On aboutit à l'idée de conserver la Saxe en lui enlevant -une portion de son territoire.] - -Le mois de janvier fut consacré à des discussions de ce genre. Une -circonstance particulière contribua à les faire aboutir plus tôt à un -résultat définitif. Suivant son usage, le Parlement britannique devait -se réunir en février. Lord Castlereagh était rappelé par ses collègues -afin de justifier son oeuvre, obscure pour le public, et pour les gens -informés eux-mêmes entachée du reproche de versatilité, car avant de -défendre la Saxe il avait commencé par la sacrifier. Le duc de -Wellington devait quitter l'ambassade de Paris pour venir le remplacer -à Vienne. L'illustre secrétaire d'État britannique, certain désormais -de faire céder la Prusse sur le fond de la question, désirait la -dédommager de ce sacrifice par beaucoup de concessions de détail, la -rattacher ainsi à son système d'alliance favori, et en même temps -accélérer la fin du congrès par une extrême facilité à l'égard des -accessoires. Il ne voulait pas en effet quitter Vienne sans que les -principales questions fussent résolues, et sans avoir des résultats -positifs à communiquer au Parlement. Du reste son impatience était -universellement partagée. Les souverains, ceux qui recevaient -l'hospitalité comme celui qui la donnait (et à ce dernier il en avait -déjà coûté 25 millions), étaient las de ce mélange de fêtes frivoles -et de discussions amères. Ils venaient de passer deux années entières, -celles de 1813 et de 1814, dans les anxiétés d'une guerre épouvantable -et d'une diplomatie armée des plus agitées. Il leur tardait de rentrer -chez eux, d'y vaquer à leurs affaires, d'y jouir de la paix et d'en -faire jouir leurs peuples. C'est la fatigue bien plus que la raison -qui met ordinairement fin aux longues luttes. Aussi tout tendait-il à -un accord, après avoir tendu deux mois entiers à une rupture -éclatante, et à une nouvelle guerre pour le partage des fruits de la -victoire. - -[En marge: Cérémonie funèbre du 21 janvier à Vienne.] - -M. de Talleyrand soigneux des apparences au moins autant que du fond -des affaires, et tout en le dédaignant, s'appliquant à flatter le -parti imprudent qui dominait en France, avait persuadé à tous les -souverains actuellement réunis, de mêler à la suite non interrompue de -leurs fêtes une cérémonie funèbre en l'honneur de Louis XVI, laquelle -naturellement aurait lieu le 21 janvier. M. de Talleyrand y tenait -pour le double effet qu'elle devait produire à Vienne et à Paris, car -à Vienne elle serait un acte marqué de déférence envers la légation -française, à Paris elle plairait aux royalistes, et serait une preuve -de son influence sur les têtes couronnées. Une pareille proposition, -opportune ou non, une fois faite ne pouvait être repoussée, car nul -n'aurait voulu refuser ses hommages à l'auguste victime du 21 janvier, -et d'ailleurs c'était une nouvelle malédiction jetée à la face de la -révolution française, qui ne devait pas être désagréable aux -souverains réunis à Vienne. L'empereur Alexandre seul, sans opposer un -refus, fit une simple observation. Il dit que personne ne pouvait -douter des sentiments que l'Europe portait à l'infortuné Louis XVI, -mais que c'était là une scène de parti, qui, fort impolitique à Paris, -était à Vienne une imitation maladroite et peu digne, qu'au surplus, -si on persistait, il se rendrait à la cérémonie proposée, la légation -française étant seule juge de ce qui convenait à son gouvernement. - -Ainsi cette réunion de têtes couronnées, qui récemment avait encouru -quelque ridicule par l'excès de ses plaisirs et de son luxe, se -couvrit tout à coup de deuil, et le 21 janvier se transporta tout -entière à la belle cathédrale de Saint-Étienne, pour y assister à un -service solennel en l'honneur de Louis XVI. Rien ne manqua à la pompe -de cette cérémonie. Les souverains s'y montrèrent entourés de leur -cour; un prêtre français prononça l'oraison funèbre de Louis XVI et de -Marie-Antoinette, et après quelques heures de ce deuil politique, on -revint aux fêtes et aux affaires de ce congrès, qui est resté aussi -célèbre par les unes que par les autres. - -[Date en marge: Fév. 1815.] - -[En marge: Portions de territoire enlevées à la Saxe.] - -[En marge: On lui ôte un tiers de sa population, et presque une moitié -de sa superficie.] - -[En marge: Grande dispute pour Torgau, qui reste définitivement à la -Prusse.] - -MM. de Metternich, de Talleyrand et lord Castlereagh, voyant la Prusse -à peu près vaincue, se concertèrent sous la direction du prince de -Schwarzenberg, représentant des intérêts militaires autrichiens, pour -opérer une dislocation de la Saxe, qui, sans détruire entièrement ce -royaume, pût satisfaire les convoitises de sa voisine. D'abord ils -convinrent de lui ôter la plus grande partie de ce qu'elle avait sur -la droite de l'Elbe, et notamment la haute et la basse Lusace. La Saxe -véritable en effet était bien plus sur la gauche de l'Elbe, et la rive -droite se composait principalement de provinces annexées. Toutefois -en lui enlevant les haute et basse Lusace, on lui en conserva la -portion qui bordait les défilés de la Bohême, c'est-à-dire Bautzen et -Zittau. Puis sur la gauche de l'Elbe on convint de l'amoindrir vers la -Misnie et la Thuringe, c'est-à-dire vers le pays plat qui était le -plus étendu mais le moins peuplé, et on lui réserva le pays montueux -qui était non-seulement le plus industrieux, mais le plus intéressant -pour l'Autriche dont il longeait la frontière. On voulait d'abord ne -prendre que 4 à 500 mille âmes à la malheureuse monarchie placée sous -le scalpel des géographes du congrès, mais sur les instances de lord -Castlereagh qui tenait à reconquérir l'amitié des Prussiens, et -surtout à finir promptement, on consentit à un sacrifice de 700 mille -âmes sur 2 millions 100 mille, qui composaient l'ancien domaine de la -Saxe. On lui ôtait donc un tiers de sa population, avec une moitié à -peu près de sa superficie territoriale. Les positions sur l'Elbe -importaient plus encore que l'étendue du sol. Il y en avait une qui -fut vivement disputée, c'était celle de Torgau. Après avoir livré -Wittenberg, abandonner encore Torgau, qui d'après le conseil connu de -Napoléon, et son exemple décisif en cette matière, était devenue la -principale place du haut Elbe, était grave. Le prince de Schwarzenberg -et M. de Talleyrand voulaient résister, mais abandonnés par lord -Castlereagh, ils furent contraints de céder. On arrêta enfin un plan -qui transférait à la Prusse, outre les points importants de Wittenberg -et de Torgau, la moitié, avons-nous dit, du territoire saxon, et un -tiers de sa population. Il est vrai que les principales villes et le -territoire le plus riche de la Saxe restaient à Frédéric-Auguste. - -Ce plan, arrêté entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, pendant que -les commissaires discutaient, et souvent disputaient violemment, fut -présenté à la commission d'évaluation dans les premiers jours de -février. Il était évident que c'était un plan concerté, et que les -Russes et les Prussiens n'obtiendraient pas beaucoup plus, même en -courant la chance de se brouiller. Les engagements pris envers la -Prusse étaient remplis et au delà, car on avait opéré, ce qui était -encore une des formules du temps, sa reconstitution sur le pied de -1805, et en traçant infiniment mieux certaines parties de ses -frontières. Enfin on avait fait passer la Saxe du second rang au -troisième dans l'échelle des États germaniques. La Russie d'ailleurs, -ayant abandonné le duché de Posen et bravé la guerre pour la Prusse, -était au terme de son dévouement. La Prusse le sentit, et résolut de -céder. Toutefois il y avait un point qui lui tenait à coeur, parce que -les militaires prussiens y attachaient leur amour-propre, et les -commerçants prussiens leur intérêt, c'était la possession de la -célèbre ville de Leipzig. L'acquisition de Leipzig était pour -l'orgueil des Prussiens un dédommagement de l'humiliation qu'ils -allaient subir en évacuant la Saxe qu'on leur avait, disaient-ils, -laissé occuper, ce qui équivalait à la promesse de la leur attribuer -tout entière. - -[En marge: Note du 8 février, par laquelle la Prusse prononce pour la -première fois le mot d'acceptation, mais en demandant Leipzig.] - -En conséquence le 8 février la Prusse présenta une note dans laquelle -prononçant pour la première fois le mot d'acceptation à l'égard de la -transaction proposée, elle demandait qu'on lui accordât Leipzig, en -faisant valoir qu'on ne lui donnait de la Saxe que la portion la moins -riche, la moins peuplée, car elle ne contenait pas une seule ville -importante. Elle ajouta par forme d'insinuation, en termes du reste -très-modérés, que tandis qu'on la ramenait à l'état de 1805, -l'Autriche gagnait, au delà de ce qu'elle avait à cette époque, 1500 -mille âmes directement, et deux millions au moins indirectement au -profit de ses branches collatérales, établies à Florence, à Modène, à -Parme, etc. - -[En marge: Grands efforts de sa part pour avoir Leipzig.] - -[En marge: Leipzig est refusé à la Prusse; mais Alexandre, pour la -dédommager, lui abandonne Thorn.] - -[En marge: La Prusse adhère enfin aux arrangements proposés, et se -contente du démembrement de la Saxe.] - -Comme il arrive ordinairement, le dernier jour fut l'un des plus -agités. Le roi vit lord Castlereagh, dit à ce ministre qu'on voulait -le déshonorer, lui rendre le retour à Berlin impossible, en lui -faisant évacuer la Saxe après qu'il l'avait occupée, et que Leipzig -pouvait seul adoucir l'amertume d'un pareil sacrifice. Il était facile -de lui répondre que c'était sa faute si l'évacuation de la Saxe -devenait si amère, car il l'avait occupée par une sorte de coup de -tête impossible à soutenir, et ne devait s'en prendre qu'à lui-même de -ce déboire. Lord Castlereagh fit part à ses alliés des instances de -Frédéric-Guillaume; mais outre que les Anglais aimaient mieux, dans -leur intérêt commercial, que Leipzig appartînt à un petit État qu'à un -grand, le ministre britannique trouva une telle résistance sur ce -point qu'il ne crut pas devoir insister. Seulement on s'entendit pour -accorder encore quelque chose à la Prusse, qui marchandait -opiniâtrement, et mille âmes par mille âmes, les territoires disputés. -L'Angleterre pour le Hanovre fit un sacrifice de 10 mille âmes sur le -lot de 300 mille que la Prusse devait lui abandonner, un autre de 50 -mille sur le lot des Pays-Bas, et enfin Alexandre, voulant tout -pacifier, fit un sacrifice plus considérable encore. Il avait voulu -que Cracovie à cause de son importance morale, Thorn à cause de son -importance militaire, restassent villes libres et neutres. Il se -désista de cette dernière prétention, et consentit à céder Thorn à la -Prusse, qui eut ainsi toutes les places fortes de la basse Vistule, -Thorn, Graudenz, Dantzig, après avoir déjà obtenu toutes celles de -l'Elbe, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, etc. À ce prix Leipzig fut -conservé à la Saxe, et la Prusse adhéra enfin aux arrangements -proposés. Elle n'avait certes pas à se plaindre, et pourtant le -fougueux Blucher, se livrant à des exagérations de langage dont son -héroïsme aurait dû le garantir, s'écria qu'on ne pouvait plus porter -l'uniforme prussien. Il avait assez prouvé, et devait prouver encore -qu'on pouvait le porter avec honneur. - -Dès ce moment les principales difficultés du congrès étaient aplanies, -et si les questions qui restaient à résoudre exigeaient des efforts, -des sacrifices même, aucune n'était de nature à faire craindre la -guerre, et les souverains en jugeaient tellement ainsi qu'ils étaient -disposés à se retirer, pour laisser à leurs ministres le soin de les -vider. - -[En marge: Ces arrangements terminés, il s'agit d'obtenir le -consentement du roi Frédéric-Auguste.] - -[En marge: Ce prince était résolu à se laisser dépouiller sans jamais -donner son consentement.] - -[En marge: On lui rend sa liberté, et on l'amène à Presbourg où les -représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, qui -l'ont sauvé, sont chargés de lui demander son consentement.] - -Cependant à l'égard de la Saxe elle-même il y avait à vaincre une -dernière difficulté, qui n'était pas à mépriser, quelle que fût la -puissance des anciens coalisés, et elle consistait à obtenir le -consentement du roi Frédéric-Auguste. Ce prince doux et débonnaire, -prisonnier à Berlin, avait pris la détermination de ne jamais adhérer -à ce qu'on ferait contre lui, surtout si on voulait placer sa maison -ailleurs qu'en Saxe. Or d'après les principes posés alors et dans tous -les temps, il n'y avait de bien et irrévocablement acquis que ce que -le souverain légitime transférait à autrui par un consentement libre -et volontaire. Ces principes dont M. de Talleyrand s'était beaucoup -servi dans l'intention de les faire appliquer plus tard à Murat, -donnaient une véritable force morale au roi de Saxe, et à une époque -où l'on avait la passion du définitif, où l'on tenait à sortir de ce -qu'on appelait l'instabilité révolutionnaire pour entrer dans la -stabilité monarchique, tous les acquéreurs d'États nouveaux -recherchaient soigneusement le libre consentement des anciens -possesseurs. Pour avoir celui du roi de Saxe, on résolut de rendre à -ce prince sa liberté, de l'amener en Autriche, non pas à Vienne où il -rencontrerait ses défenseurs sans doute, mais ses spoliateurs aussi, -et de le conduire à Presbourg par exemple, où les trois principaux -ministres des cours qui l'avaient défendu, M. de Talleyrand, M. de -Metternich, le duc de Wellington (celui-ci remplaçant lord -Castlereagh), iraient user de leur crédit sur lui afin d'obtenir qu'il -se résignât. - -[En marge: Arrangements territoriaux concernant les autres États.] - -[En marge: Le duché de Luxembourg transféré au nouveau roi des -Pays-Bas; conversion des places de Luxembourg et de Mayence en places -fédérales.] - -À l'égard des autres arrangements européens on était presque d'accord, -excepté toutefois pour ce qui concernait l'Italie. Ainsi la fondation -du royaume des Pays-Bas, déjà stipulée par l'Angleterre à Chaumont et -à Paris, fut définitivement arrêtée à Vienne. Il fut décidé que le -prince d'Orange, représentant de cette maison, recevrait le titre de -roi des Pays-Bas, en réunissant sous son sceptre la Belgique et la -Hollande. Quelques autres dispositions territoriales s'ajoutèrent à -celle-là. On ne voulait point que Luxembourg et Mayence fassent des -places prussiennes. On transféra au futur roi des Pays-Bas le duché de -Luxembourg, avec la place elle-même qui dut rester fédérale, et on -dédommagea la Prusse, déjà nantie de tout ce que nous avions possédé -de ce côté, par les États héréditaires du prince d'Orange, dont elle -avait à se servir pour des échanges avec la maison de Nassau. Par -suite de ces mesures la France ne se trouva limitrophe de la Prusse -que dans une moindre partie, de sa frontière, c'est-à-dire de -Sarreguemines à Thionville, au lieu de l'être de Sarreguemines à -Mézières. - -[En marge: Délimitation des provinces rhénanes.] - -[En marge: Le Palatinat du Rhin attribué à la Bavière.] - -[En marge: Échanges pour assurer à la Prusse une continuité de -territoire du Rhin au Niémen.] - -On opéra encore divers échanges pour mieux constituer le territoire de -la Prusse. Elle eut sous le titre de provinces rhénanes, les anciens -électorats ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, et le duché de -Juliers, qui depuis 1803 avaient composé en grande partie le domaine -de la France sur la rive gauche du Rhin. Restait de nos possessions -sur cette rive, l'ancien Palatinat, dit Palatinat du Rhin, -c'est-à-dire le pays compris entre le Rhin et la Moselle, depuis -Lauterbourg jusqu'à Worms, depuis Rohrbach jusqu'à Kreuznach. Il n'y -avait pas grande difficulté à ce sujet, parce que l'Autriche et la -Prusse étaient convenues de prendre à peu près la Moselle pour -séparation entre les deux clientèles prussienne et autrichienne. On -céda le Palatinat du Rhin à la Bavière, et ce qui restait du -territoire de l'électeur de Mayence à la maison de Hesse-Darmstadt, -comprise naturellement dans cette restauration générale, en même -temps que la maison de Hesse-Cassel. Mayence donné à la maison de -Hesse-Darmstadt, devint une place fédérale, dans laquelle les -puissances allemandes devaient tenir garnison en commun. La maison de -Hesse-Darmstadt ainsi dotée fit cession à la Prusse de l'ancien duché -de Westphalie, de manière que la Prusse déjà pourvue du grand-duché de -Berg qui nous avait appartenu à la droite du Rhin, acquit du Rhin à -l'Elbe une continuité de territoire, interrompue seulement par de -petits princes allemands de sa dépendance. Par suite de cessions dont -elle venait de recevoir l'équivalent, elle abandonna au Hanovre outre -la principauté d'Hildesheim, l'Ostfrise à laquelle l'Angleterre tenait -à cause de la mer, et le Hanovre lui céda le duché de Lawenbourg, -situé à la droite de l'Elbe, non loin de Hambourg, duché dont la -Prusse songeait alors à faire un usage fort important pour elle, en -l'échangeant avec le Danemark contre la Poméranie suédoise. - -[En marge: Pénible situation du roi de Danemark.] - -[En marge: Injustice du traitement qu'on lui fait subir.] - -L'infortuné roi de Danemark n'était pas beaucoup mieux traité que le -roi de Saxe. Fidèle à la France, parce que ses principes maritimes le -liaient à elle contre l'Angleterre, il avait agi avec une parfaite -loyauté, et après nos défaites forcé de nous quitter, il l'avait fait -sans aucune duplicité. Mais mal récompensé de sa conduite honorable à -une époque de violence, on lui avait enlevé la Norvége, pour procurer -à Bernadotte, outre un dédommagement de la Finlande, une popularité -qui compensât ce qui lui manquait sous le rapport de l'origine. -Toutefois en dépouillant le Danemark on lui avait promis la Poméranie -suédoise, comprenant la place de Stralsund avec l'île de Rugen, reste -insignifiant de l'ancienne puissance suédoise sur le continent -germanique, et on lui avait fait espérer un complément d'indemnité. Le -roi était venu à Vienne réclamer l'accomplissement de cette promesse, -et bien qu'il s'y conduisît avec beaucoup de discrétion et de dignité, -et qu'il apportât une grande modération dans la défense de droits -incontestables, bien qu'on reconnût qu'il avait pleinement raison, on -ne s'était guère occupé de lui, et on n'avait pas même admis ses -ministres au congrès. La célèbre devise _Væ victis_ n'avait jamais été -plus complétement justifiée, et dans les 32 millions de sujets enlevés -à l'Empire français, on n'avait pas su trouver de quoi rendre à ce -prince une parcelle de ce qui lui avait été ravi, pour le bien -général, disait-on, car on regardait comme le bien général de donner -la Norvége à Bernadotte. De plus, cette misérable indemnité de la -Poméranie suédoise promise au roi de Danemark, on n'était pas certain -de la lui procurer, car Bernadotte la refusait, sous prétexte que -l'engagement pris par la coalition de lui céder la Norvége n'avait pas -été rempli, les Norvégiens s'étant défendus. - -[En marge: Le roi de Danemark est amené à échanger la Poméranie -suédoise contre le duché de Lawenbourg, et une indemnité pécuniaire.] - -L'iniquité même eût été probablement consommée en entier, sans le -désir que la Prusse avait de la Poméranie suédoise. En effet le -territoire de la Prusse que la nature n'avait pas formé, que -l'ambition de ses princes avait composé successivement de pièces et de -morceaux, était alors l'objet d'un remaniement général, dont le -moment était assurément bien choisi, car après une courte résistance -aux Prussiens, on en était revenu à leur laisser faire ce qu'ils -voulaient, l'Angleterre pour recouvrer leur alliance au profit des -Pays-Bas, la Russie par complaisance, l'Autriche pour qu'on la laissât -tranquille en Italie. La cour de Prusse était donc en quête d'échanges -pour s'assurer une continuité de territoire du Rhin au Niémen. C'est -ainsi qu'elle avait cédé, comme nous venons de le dire, le Luxembourg -à la maison d'Orange, pour que celle-ci lui abandonnât ses propriétés -héréditaires, et qu'avec ces propriétés elle pût obtenir de la maison -de Nassau divers enclaves en Hesse. C'est encore ainsi qu'elle avait -demandé une portion de l'ancien électorat de Mayence pour l'échanger -avec la maison de Hesse-Darmstadt contre le duché de Westphalie. Enfin -elle voulait la Poméranie suédoise, pour avoir plus complétement les -bouches de l'Oder et posséder les bords de la Baltique depuis le -Mecklenbourg jusqu'à Memel. En retour elle offrait au Danemark le -duché de Lawenbourg, qu'elle venait de se faire céder par le Hanovre, -et qui était contigu au territoire du Holstein. Mais le Danemark ne -trouvait là ni un équivalent de la Poméranie suédoise, ni surtout -l'accomplissement de la promesse solennellement faite d'un complément -d'indemnité pour la Norvége. La Prusse imagina d'y suppléer avec -quelques millions d'écus, car il lui fallait du territoire à tout -prix, même en le payant quand elle ne pouvait pas le prendre de force. -Le roi de Danemark, en désespoir de cause, jugeant qu'il valait mieux -un territoire contigu à ses États du Holstein, qu'un territoire -éloigné comme la Poméranie suédoise, et d'ailleurs peu assuré puisque -la Suède refusait de le livrer, se résigna enfin aux propositions de -la Prusse. Par les qualités de son souverain, par les qualités de son -peuple, par son honorable conduite, par sa position de gardien du Sund -qui le rendait plus nécessaire à l'équilibre européen que beaucoup -d'autres, le Danemark aurait mérité un meilleur traitement. Mais il -était du parti des vaincus, et si les vaincus, lorsqu'un seul homme -était le vainqueur, comme sous Napoléon, avaient quelque chance de -toucher sa générosité, ils n'en avaient aucune quand le vainqueur se -composait comme ici d'une collection de puissances, occupées -uniquement de leurs intérêts, pressées de prendre leur part en -courant, et n'ayant pas de coeur, pas même de pudeur, parce que dans -une collection chacun des membres rejette toujours sur l'ensemble les -actes dont il aurait à rougir. - -La Prusse enfin, pour compléter son travail d'échange, avait fait le -sacrifice de reconnaître à la Bavière qui l'avait cruellement -offensée, les principautés d'Anspach et de Baireuth, situées en -Franconie, et anciennes propriétés prussiennes, pour obtenir en retour -de la Bavière le grand-duché de Berg qui appartenait autrefois à -celle-ci. - -[En marge: Constitution définitive du territoire prussien, et nouvelle -configuration de ce territoire.] - -Grâce à tous ces arrangements, la Prusse était aussi bien constituée -qu'elle pouvait l'être. Elle s'étendait presque sans interruption des -bords de la Meuse à ceux du Niémen; elle était un peu élargie vers la -Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée -entre les provinces de Silésie et de Vieille-Prusse par la restitution -du duché de Posen, et pourvue surtout des principales places fortes -sur les fleuves qui la traversent: Thorn, Graudenz, Dantzig, sur la -Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau, Wittenberg, -Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin. Elle n'avait à -regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la gauche du Rhin, -non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas un motif -infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que devait faire -naître chez elle la possession d'un territoire possédé vingt ans par -la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens, qu'elle ne l'avait -pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par complaisance pour -l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la France pour le -plus long temps possible. Afin d'avoir la Saxe tout entière, elle eût -volontiers abandonné la gauche du Rhin, la France dût-elle en avoir la -meilleure partie. - -[En marge: Arrangements territoriaux de la Bavière avec l'Autriche.] - -Après la reconstitution de la Prusse, après le rétablissement des deux -maisons de Hesse, après l'injuste règlement de comptes avec le -Danemark, les arrangements territoriaux de la Bavière étaient l'oeuvre -la plus importante du congrès. Le principe en avait été posé à Paris -même. Il avait été entendu que la Bavière restituerait la ligne de -l'Inn, le Tyrol, le Vorarlberg à l'Autriche, et que celle-ci lui -céderait le grand-duché de Wurzbourg, devenu vacant par le retour en -Toscane de l'archiduc Ferdinand, la principauté d'Aschaffenbourg -enlevée au prince primat, président déchu de la Confédération du -Rhin, et enfin la plus grande partie de l'ancien Palatinat du Rhin, -que la Bavière avait jadis possédé. C'était, sous le prétexte de -rétablir chacun dans son ancienne place, un nouveau calcul des alliés -de Chaumont, voulant mettre la Bavière en défiance avec la France, -comme ils y avaient déjà mis la Prusse. Du reste la question de Saxe -et de Pologne, qui avait failli provoquer une nouvelle guerre, étant -résolue, une sorte de facilité générale semblait s'être introduite en -toutes choses, et, sous l'arbitrage de la France, alliée de l'Autriche -et de la Bavière depuis le traité du 3 janvier, ces deux cours étaient -à la veille de s'entendre. Ce qui les divisait, c'était l'ancien -évêché de Salzbourg qui devait se trouver partagé, la ligne de l'Inn -et de la Salza étant adoptée comme frontière. La Bavière en voulait -retenir au moins la prévôté de Berchtolsgaden, autrefois si disputée à -cause de ses salines. La France, pour n'avoir pas à se prononcer, les -poussait à s'entendre entre elles, et elles étaient sur le point d'y -réussir. - -[En marge: Nouvelle constitution germanique.] - -[En marge: L'Autriche convertit la couronne germanique en une -présidence perpétuelle de la Diète.] - -[En marge: Constitution de la Diète germanique.] - -On était donc d'accord sur tout ce qui concernait le nord de l'Europe. -Les principes de la nouvelle constitution germanique étaient arrêtés. -L'Autriche, qui dans tout ce qui la regardait avait fait preuve d'une -rare prudence, avait refusé le rétablissement de la couronne -germanique qu'on était prêt à admettre, de même qu'elle avait refusé -les provinces belges qui préféraient sa souveraineté à celle de la -Hollande, et que l'Angleterre lui aurait cédées volontiers pour -qu'elle se trouvât en contact avec la France, ainsi que l'étaient déjà -la Prusse et la Bavière. L'Autriche, consentant bien à ce que les -autres fussent compromis, et ne se souciant pas de l'être, avait -refusé les provinces belges, riches, belles, bien disposées, mais -lointaines et placées trop près de la France. Les provinces -vénitiennes et milanaises, moins industrieuses, mais aussi fertiles, -et mieux situées par rapport à elle, lui convenaient davantage. Quant -à la couronne germanique, elle en avait senti le poids, et elle n'en -voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait -élective. Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans -l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne -plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque -règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir -passer à la Prusse. Elle avait mieux aimé voir cette couronne abolie -et convertie en ce qu'elle avait de plus réellement utile, la -présidence perpétuelle de la Diète germanique. Il est vrai qu'on -laissait ainsi indécise une question des plus graves, et qui devait -être l'une des difficultés de l'avenir, celle du commandement -militaire de la Confédération. Mais, dans le moment, on ne songeait -qu'à s'établir pour la paix, car il semble qu'on ne puisse avoir à -chaque époque qu'une idée à la fois. - -L'ancienne Diète simplifiée, avec l'Autriche pour président perpétuel, -avait été généralement préférée. Au lieu de la division en plusieurs -ordres et du nombre infini des votants, on avait résolu de se -conformer aux indications du temps et de concentrer le vote comme on -avait concentré la souveraineté. On établit donc une assemblée -ordinaire de 17 confédérés, dans laquelle chacun d'eux n'avait qu'une -voix, quelle que fût sa puissance, Autriche ou Bade, Prusse ou -Mecklenbourg, sauf toutefois à réunir les trop petits princes en -divers groupes qui n'en auraient qu'une. Les anciennes villes libres -notamment, réduites à quatre, Francfort, Brême, Lubeck, Hambourg, -durent toutes ensemble n'avoir qu'une voix. Indépendamment de cette -assemblée ordinaire, siégeant perpétuellement à Francfort, résolvant -les affaires courantes, et décidant les cas de compétence, on en -établit une autre, dite générale, composée de 69 votants, où chacun -devait avoir un nombre de voix proportionné à son importance, -lorsqu'il s'agirait ou des lois fondamentales ou des grands intérêts -du pacte fédéral. - -Cette nouvelle représentation de la Confédération germanique était, il -faut le reconnaître, conforme à l'effacement des distinctions -sociales, et à la diminution du nombre des petites souverainetés, à la -simplification, en un mot, de la société moderne. Les confédérés -conservaient leur indépendance souveraine, pouvaient avoir leurs -armées, leurs représentants auprès des divers États de l'Europe, mais -ne pouvaient contracter d'alliance contraire ni au pacte fédéral, ni à -la sûreté de la Confédération, et étaient tenus, pour la défense de -ces grands intérêts, à fournir un contingent calculé d'après leur -force respective. - -[En marge: Presque toutes les questions sont résolues en février 1815, -sauf la rédaction qui est laissée aux différents ministres des -puissances.] - -Ces idées étaient saines, sauf l'application qu'on en ferait selon les -temps et les circonstances, et devaient être rangées parmi les -meilleures résolutions du congrès. Au mois de février ces diverses -stipulations étaient, ou déjà arrêtées par écrit, ou à peu près -convenues, car, à côté des grandes questions qui avaient failli amener -une conflagration universelle, un travail continuel avait préparé la -solution des questions secondaires. Après avoir consacré les résultats -obtenus dans des traités particuliers entre les parties le plus -directement intéressées, on avait le projet de prendre dans chacun de -ces actes ce qui serait d'un _intérêt général et permanent_, et d'en -composer un traité général, que les huit signataires de la paix de -Paris devaient revêtir de leur signature comme arbitres et garants, et -que tous les autres États représentés à Vienne devaient signer aussi -comme parties intéressées et personnellement engagées. C'est celui qui -a été publié depuis sous le titre d'_Acte final de Vienne_. - -[En marge: On s'occupe en attendant de terminer les affaires de Suisse -et d'Italie.] - -[En marge: Affaires suisses.] - -[En marge: Maintien des dix-neuf cantons, avec addition de trois -cantons pris à la France, et consécration des principes essentiels de -l'acte de médiation.] - -Ce travail de rédaction était entrepris en février 1815, mais ne -pouvait être terminé qu'au bout de quelques semaines. En attendant, on -s'efforçait de résoudre les dernières questions présentant encore -quelque doute. Celle de la Suisse était du nombre. Elle avait -fort occupé la commission spéciale qui en était chargée, et -particulièrement les trois puissances qui s'en mêlaient sous main, la -Russie, l'Autriche, la France. L'empereur Alexandre, par esprit -libéral, ne voulait pas avoir paru en Suisse pour y opérer une -contre-révolution extravagante; l'Autriche, peu soucieuse des -principes libéraux, cherchait ce qu'il y avait de pratiquement -raisonnable, et enfin la France, dont la clientèle était dans le -canton de Berne et les petits cantons démocratiques, voulait une -transaction qui ne lésât ni les uns ni les autres. De ce concours -d'intentions modérées il ne pouvait résulter que quelque chose d'assez -sage, et d'assez conforme à l'esprit du temps. On a déjà vu que les -trois principales puissances s'étaient opposées à ce qu'on ramenât les -nouveaux cantons à leur état de pays sujets, et avaient posé pour -principe le maintien des dix-neuf cantons constitués par l'acte de -médiation. La France, dont les Bernois et les gens de Lucerne, Uri, -Schwitz, Unterwalden, invoquaient le secours contre un tel principe, -était heureusement représentée par un esprit fort éclairé, M. le duc -de Dalberg, et avait réussi à leur faire comprendre qu'il n'y avait -que ce principe d'admissible, car il était impossible de ramener les -cantons de Vaud, d'Argovie, de Saint-Gall, etc., à leur ancien état -sans une guerre civile odieuse que l'Europe ne supporterait point. Le -principe des dix-neuf cantons avait donc été admis définitivement. -Toutefois, le canton de Berne avait été jadis si vaste et si riche, et -il l'était si peu aujourd'hui, qu'il y avait quelque justice et -quelque prudence à le dédommager. La France impériale dont les -dépouilles servaient alors à mettre tout le monde d'accord, avait -laissé vacants quelques fragments de territoire en deçà du Jura, -c'étaient le Porentruy et l'ancien évêché de Bâle. On avait trouvé là -une indemnité, qu'on s'était empressé d'offrir au canton de Berne, et -qu'il avait fini par accepter. On avait décidé en outre que les -nouveaux cantons payeraient une indemnité pécuniaire aux anciens, -qu'ils avaient appauvris en se séparant d'eux. Heureux de sauver leur -existence à ce prix, les nouveaux cantons avaient consenti à cette -compensation, et toutes les difficultés touchant aux intérêts -d'existence et de territoire avaient été ainsi aplanies. On avait -exigé de plus que, dans le pacte fédéral, les principes d'égalité -civile soit entre les cantons, soit entre les classes de citoyens, -fussent proclamés et consacrés. Enfin, on avait encore fait don à la -Suisse de quelques joyaux tombés de la couronne de France, et il avait -été stipulé que Neufchâtel, dotation du prince Berthier, que Genève, -récemment revenue à l'état de ville libre, que le Valais, demeuré en -suspens entre la France et l'Italie, formeraient trois nouveaux -cantons ajoutés aux dix-neuf. - -L'idée empruntée à l'acte de médiation, et consistant à faire passer -alternativement le gouvernement fédéral de l'un à l'autre des -principaux cantons, fut conservée. Seulement, Alexandre, toujours -inspiré par M. de Laharpe, voulait en exclure Berne. Mais la France, -par motif de clientèle et par justice, l'Autriche par goût pour le -parti aristocratique, résistèrent, et Berne, Zurich, Lucerne restèrent -les trois cantons chez lesquels devait alternativement se transporter -le gouvernement de la Confédération suisse. - -On renouvelait donc à peu près l'acte de médiation, avec quelques -réparations assez équitables à d'anciens intéressés, et avec un -accroissement de trois cantons détachés de la France. Ces résolutions, -communiquées à la Suisse, revêtues ensuite du consentement de tous les -cantons, devaient recevoir la sanction de l'Europe, avec l'ordinaire -garantie de la neutralité perpétuelle. - -[En marge: Questions de Naples et de Parme.] - -Restait l'Italie, à l'égard de laquelle il y avait encore à trancher -deux questions de la plus grande importance, celle de Parme et celle -de Naples, qu'on avait sans cesse ajournées dans l'espérance que le -temps en amènerait la solution. Ainsi que nous l'avons dit, on avait -résolu les questions qui concernaient la Sardaigne en réunissant Gênes -au Piémont, et en assurant à la branche de Carignan le droit de -succéder au trône. Quant à l'Autriche, elle n'avait abandonné à -personne le soin de décider celles qui la touchaient, et après s'être -adjugé la Lombardie jusqu'au Tessin et au Pô, elle avait mis -immédiatement en possession les branches collatérales de la famille -impériale des duchés de Toscane et de Modène. Il n'y avait donc plus à -s'entendre que sur Parme et sur Naples, que les deux maisons de -Bourbon réclamaient pour la reine d'Étrurie et pour Ferdinand IV. M. -de Talleyrand, d'abord si vif à l'égard de Murat, s'était laissé -tellement absorber par la question de la Saxe, qu'il n'avait presque -plus parlé de l'Italie à M. de Metternich, et qu'il n'avait pas même -exigé pour prix du secours donné dans les affaires du Nord la promesse -de voter avec la France dans l'affaire de Naples. Il s'était contenté -d'une réserve de peu d'importance, c'est que tous les votes émis sur -les affaires italiennes seraient provisoires jusqu'à ce qu'on se fût -entendu sur le trône des Deux-Siciles. La précaution n'était pas de -grande utilité, car les seuls points sur lesquels on eût arrêté -quelque chose se rapportaient à la Sardaigne, et nous étions -intéressés plus qu'aucune puissance à les rendre définitifs. M. de -Talleyrand dépendait donc au dernier moment de la bonne volonté du -congrès, et, dans l'impatience de partir qui était devenue générale, -il était fort à craindre qu'on s'en allât sans rien décider, ce qui -aurait sauvé Murat, lequel se trouvant en possession, n'avait besoin -que du silence pour gagner sa cause. - -[En marge: M. de Talleyrand n'ayant rien exigé en signant le traité du -3 janvier relativement à Naples, a la plus grande peine à obtenir un -peu d'attention pour cette question.] - -[En marge: L'arrivée de lord Wellington à Vienne est pour M. de -Talleyrand un utile secours.] - -[En marge: Bon langage de lord Wellington à l'égard de Louis XVIII et -de la France.] - -Pourtant Louis XVIII ne cessait de stimuler son plénipotentiaire sur -ce sujet, qui le touchait beaucoup plus que celui de la Saxe. Ce -monarque, dont les vues en matière de politique extérieure étaient peu -étendues mais sensées, ne désirait nullement que sa légation jouât un -rôle très-actif à Vienne. Fier, comme nous l'avons dit, de sa qualité -de Bourbon, heureux d'être réintégré sur le trône de France, il se -trouvait assez grand s'il parvenait à s'y tenir, et voulait seulement -qu'on le débarrassât de Murat, qu'il regardait comme le complice -secret de Napoléon, comme prêt à fournir à celui-ci les moyens de -rentrer en scène, soit par la France, soit par l'Italie, ce qui -révélait chez lui, il faut le reconnaître, beaucoup plus de prévoyance -que n'en montrait M. de Talleyrand en concentrant toute son ardeur sur -la question de la Saxe. Pourtant cette question de la Saxe une fois -tranchée, M. de Talleyrand, aiguillonné par Louis XVIII, avait -recommencé à parler de l'Italie à tous les membres du congrès; mais il -était désarmé, n'ayant pas pris ses précautions avec l'Autriche et -l'Angleterre. Qu'il eût donné du temps à M. de Metternich pour la -question de Naples, qui exigeait du temps pour être bien et facilement -résolue, rien de mieux; mais qu'il se fût allié gratuitement à -l'Angleterre et à l'Autriche, pour le seul plaisir de signer un -traité, sans rien stipuler à l'égard de Murat, c'était une manière de -procéder qui pouvait lui coûter cher, et qui faillit lui coûter cher -en effet. L'empereur de Russie auquel il essaya d'en parler, l'écouta -comme quitte de toute obligation envers la France; lord Castlereagh -comme un allié désireux de lui être agréable, mais dépourvu d'ardeur -dans les questions de légitimité, et fort gêné par les engagements -pris envers Murat; M. de Metternich, enfin, comme un rusé diplomate, -ayant très-bien su se servir de la France, mais ne se souciant guère -d'être reconnaissant, et craignant toujours de mettre le feu en -Italie. Heureusement pour M. de Talleyrand, le duc de Wellington -récemment arrivé à Vienne, lui avait apporté un précieux renfort. -Louis XVIII, qui avait acquis en Angleterre le goût des Anglais et -l'art de vivre avec eux, avait adroitement flatté le généralissime -britannique, et se l'était fortement attaché. Aussi, une fois à -Vienne, lord Wellington avait-il rendu de vrais services à Louis -XVIII, par sa manière de parler de lui et de son gouvernement.--On -commet beaucoup de fautes à Paris, avait-il dit, mais le Roi plus sage -que sa famille est généralement estimé. L'armée est plus redoutable -que jamais. Dangereuse à employer au dedans, elle serait au dehors -fidèle et terrible. Les finances sont déjà rétablies et même -florissantes. Ce qui manque, c'est un gouvernement: il y a des -ministres, il n'y a pas de ministère. Mais on peut y pourvoir. À tout -prendre, la France est parmi les puissances européennes la mieux -préparée à faire la guerre, et elle serait la moins embarrassée de -nous tous s'il fallait la recommencer. Il faut donc compter et -compter beaucoup avec elle.--Ces paroles avaient été plus utiles pour -nous que tous les mouvements que se donnait la légation française, et -dites, répétées au moment même où les Russes et les Prussiens avaient -eu à se décider, elles avaient exercé sur eux une singulière -influence. - -[En marge: Lord Wellington démontre qu'on ne peut guère laisser Murat -sur la trône de Naples sans danger de troubles prochains.] - -[En marge: Cependant, à la veille de quitter Vienne, personne ne veut -se créer des embarras pour l'affaire de Naples, et chacun cherche à se -décharger de cette affaire sur la France l'Autriche.] - -[En marge: Heureusement lord Castlereagh avait besoin de M. de -Talleyrand dans l'affaire de l'abolition de l'esclavage.] - -[En marge: Zèle ardent des Anglais pour l'abolition de la traite des -noirs.] - -Lord Wellington avait pleinement abondé dans les idées de M. de -Talleyrand, par rapport à Naples. Ce n'était pas par dévotion pour le -principe de la légitimité, car ainsi que l'écrivait spirituellement M. -de Talleyrand à Louis XVIII, les Anglais avaient sur ce sujet _formé -leurs idées morales dans l'Inde_, mais il avait été touché par des -considérations pratiques. Il avait compris que les Bourbons régnant à -Paris, à Madrid, à Palerme, la paix avec Murat, resté seul à Naples, -deviendrait prochainement impossible, que l'Europe serait troublée -avant six mois, que ce serait pour Napoléon une occasion de rentrer en -scène, et qu'il y aurait grande imprudence au congrès à se séparer -avant d'avoir pourvu à ce péril. Il avait exprimé cette opinion à -l'empereur Alexandre, au roi de Prusse, à l'empereur François, et plus -particulièrement à M. de Metternich, le moins disposé de tous à agir. -À ces observations fort justes on opposait, il est vrai, une objection -tout aussi juste, tirée de la difficulté d'exécution, car il faudrait -faire la guerre en Italie, et s'attendre à voir en feu cette contrée -tout entière. M. de Talleyrand répondait que la France et l'Espagne -prenaient sur elles tous les dangers de l'entreprise, que moyennant -une simple déclaration, portant que les puissances réunies à Vienne -ne reconnaissaient pour roi des Deux-Siciles que Ferdinand IV, la -France se chargerait d'en finir. À cela on répliquait, en alléguant -d'abord les engagements pris, puis en témoignant quelque incrédulité -relativement aux moyens d'exécution, non pas qu'on crût difficile à la -France de venir à bout de l'armée napolitaine, mais parce qu'on -doutait fort que l'armée française, en rencontrant Murat et -probablement Napoléon, restât fidèle aux Bourbons. Personne à Vienne -ne s'intéressait à Murat; on souhaitait sa chute au contraire, mais -heureux d'être soulagé du fardeau de l'affaire de Saxe et de Pologne, -heureux surtout d'avoir ce qu'il désirait, chacun faisait ses -préparatifs de départ, écoutant à peine ce qu'on lui disait de -l'affaire de Naples, sauf à émettre le dernier jour un avis conforme à -ce que l'Autriche et la France auraient décidé entre elles. Cependant -au milieu de cette indifférence générale, une circonstance -accidentelle était venue au secours de M. de Talleyrand. Lord -Castlereagh avait besoin de lui pour une question, celle de la traite -des noirs, qui tenait fort à coeur à la nation anglaise, mais qui -touchait médiocrement les divers cabinets européens, et présentait -cela de commun avec l'affaire de Naples, qu'on ne s'en occupait que -par complaisance pour autrui. Lord Castlereagh qui rentrait en -Angleterre avec la paix, avec l'humiliation si désirée de la France, -avec la création du royaume des Pays-Bas, avec la possession -définitive de Malte, du cap de Bonne-Espérance, de l'île de France, et -tant d'autres présents magnifiques, avait pourtant besoin de quelque -chose de plus, c'était d'apporter encore à sa nation la satisfaction -d'un voeu populaire, très-noble sans doute, car il s'agissait de -l'abolition de l'esclavage, mais ayant du voeu populaire l'irréflexion -et l'impatience. Les Anglais excités par de nombreuses et fréquentes -prédications, s'étaient pris d'une véritable passion pour -l'affranchissement des noirs, et cette passion était sincère, mais il -nous sera permis de dire qu'au mérite de la sincérité elle ne joignait -pas celui du désintéressement. Si l'affranchissement des noirs avait -dû bouleverser l'Inde, peut-être les Anglais eussent-ils été moins -pressés de réussir, mais comme elle ne devait bouleverser que -l'Amérique, ils pouvaient se livrer à toute la vivacité de leur -conviction sans en souffrir. Ils désiraient donc avec ardeur -l'abolition de la traite, et Louis XVIII, frappé de la passion qui les -animait à cet égard, avait assez finement conseillé à M. de Talleyrand -de faire arme de cette question, et de s'en servir sans aucun -scrupule. - -[En marge: M. de Talleyrand promet son appui à lord Castlereagh dans -cette affaire, à condition d'obtenir le sien dans l'affaire de -Naples.] - -Or, comme les puissances continentales n'avaient à ce sujet ni intérêt -ni opinion, que les puissances maritimes avaient seules un avis et une -autorité dans la matière, et qu'entre ces dernières qui étaient la -France, l'Espagne, le Portugal, la France seule était d'un grand -poids, M. de Talleyrand pouvait beaucoup, et avait promis tout son -appui à lord Castlereagh, en retour de celui qu'il recevrait dans -l'affaire de Naples. Ces deux questions, réservées pour la fin, -étaient ainsi devenues une pure affaire de condescendance de la part -du congrès à l'égard des cabinets peu nombreux qu'elles intéressaient. - -Lord Castlereagh réclamait d'abord l'abolition absolue et immédiate -de la traite sur les côtes d'Afrique, et il ne s'en tenait pas là, il -voulait que toutes les puissances maritimes eussent le droit de -surveillance les unes sur les autres, c'est-à-dire le droit de visite, -pour s'assurer qu'aucune d'elles ne faisait le commerce des esclaves, -et enfin il demandait que l'on repoussât les denrées coloniales des -nations qui n'entreraient pas dans cette ligue d'humanité. C'était -beaucoup exiger, car le droit de visite ainsi accordé ne devait être -exercé que par l'Angleterre, seule active dans la poursuite des -traitants. La négociation ne s'était passée dans le principe qu'entre -les puissances maritimes, mais lord Castlereagh se sentant isolé au -milieu d'elles, avait obtenu que les puissances continentales prissent -part aux conférences, et il avait trouvé alors un peu plus d'appui. Il -s'efforçait de démontrer à la France, à l'Espagne, au Portugal, que la -traite leur nuisait, qu'il était dangereux d'avoir dans les colonies -beaucoup de noirs contre peu de blancs, et qu'il valait mieux s'en -tenir aux noirs qu'on possédait, et aux enfants qui en naîtraient -lorsqu'on aurait pour eux les soins convenables. On avait répondu -qu'il pouvait avoir raison, mais que dans les colonies espagnoles et -portugaises, les noirs et les blancs étaient en nombre à peu près -égal, tandis que dans les colonies anglaises il y avait vingt noirs -contre un blanc, qu'ainsi les Anglais devaient garder le conseil pour -eux; que d'ailleurs, pendant la guerre maritime, ils avaient pris -leurs précautions, et rempli leurs colonies de noirs; que les -Espagnols, les Portugais, les Français n'avaient pu le faire, qu'il -leur fallait donc quelques années pour se procurer des bras, et -qu'alors seulement ils seraient en mesure d'abolir la traite. Après de -nombreux pourparlers, la France pour ce qui la concernait s'était -contentée du terme de cinq ans, et avait contribué à décider l'Espagne -et le Portugal à se contenter de celui de huit, terme après lequel la -traite devait être abolie. - -[En marge: Déclaration du congrès de Vienne relativement à l'esclavage -des noirs.] - -Lord Castlereagh aurait souhaité mieux, mais il n'avait pas été -écouté. Quant au droit réciproque de visite, cette prétention -manifestée pour la première fois, avait surpris et indisposé tous les -esprits. On avait maintenu le principe qu'en paix chaque nation avait -exclusivement la police de son propre pavillon. Quant à une mesure -commerciale répressive contre celle des nations maritimes qui -n'entrerait pas dans le système de l'Angleterre, on avait écarté la -difficulté, en la remettant au temps où la traite étant abolie -universellement, on devrait ajouter à cette abolition une sanction -pénale. Pour satisfaire lord Castlereagh qui voulait avoir quelque -chose de très-spécieux à présenter au Parlement britannique, on avait -consenti à faire au nom des puissances assemblées à Vienne une -déclaration, s'adressant à tous les peuples, condamnant moralement la -traite, la qualifiant d'attentat contre la civilisation et l'humanité, -et exprimant le voeu de sa plus prochaine abolition. Les alliés de -Chaumont, renforcés du représentant de la Restauration en France, -avaient donc rédigé une déclaration, vraie du reste, mais qui par le -style égalait au moins les documents les plus déclamatoires émanés de -l'Assemblée constituante. MM. de Nesselrode, de Metternich, de -Talleyrand avaient appuyé en cela lord Castlereagh, et tenu un langage -dont ils souriaient entre eux, car leur manière de se partager les -peuples de l'Europe prouvait assez le degré de chaleur qu'ils -pouvaient mettre à la liberté des noirs. - -[En marge: Principes posés pour la libre navigation des fleuves.] - -Dans ces derniers jours où le congrès, après avoir fait si largement -la part des intérêts, désirait donner quelque chose aux idées morales, -on adopta d'excellentes maximes à l'égard de la liberté de navigation -sur les grands fleuves du monde. On décida en effet, que le parcours -de tous les fleuves serait libre; que les riverains, maîtres de ne pas -recevoir chez eux telles ou telles marchandises, n'en pourraient -interdire le transit quand elles seraient destinées à d'autres; qu'ils -ne pourraient percevoir que des droits de tonnage, indépendants de -l'espèce et de la valeur des marchandises transportées, droits -affectés uniquement à l'entretien de la navigation; qu'enfin, -moyennant ces droits, ils seraient obligés de tenir toujours en bon -état les chemins de halage. Ces nobles principes, dictés par la -justice et le bon sens, et cette fois proclamés avec une parfaite -sincérité, ont fait un honneur durable au congrès de Vienne, et sont, -avec la neutralité de la Suisse et la condamnation de l'esclavage, la -seule partie de son oeuvre qui ait pris définitivement place dans le -droit public des nations. - -[En marge: On revient aux deux affaires de Naples et de Parme.] - -[En marge: On évite de rien résoudre relativement à la translation de -Napoléon aux Açores.] - -Tout était donc fini à Vienne, sauf rédaction, tout, excepté les -affaires de Parme et de Naples, qui étaient restées en suspens, et M. -de Talleyrand n'avait pu obtenir de lord Castlereagh, dont il avait -tant secondé les désirs dans l'affaire des noirs, que la promesse de -saisir le cabinet britannique de la question de Naples le jour même de -son arrivée à Londres. Quant à la question de laisser Napoléon à l'île -d'Elbe ou de le transférer aux Açores, on avait évité de s'expliquer -catégoriquement en présence du traité du 11 avril, auquel Alexandre -croyait son honneur attaché, et on avait considéré cette question -comme liée à celle de Murat.--Le jour où l'on résoudra l'une, avait-on -dit, il faudra résoudre l'autre, mais il est difficile de se prononcer -immédiatement.--On avait même insisté pour que les deux millions -promis par le traité du 11 avril fussent payés à Napoléon, et on avait -dit à M. de Talleyrand que le refus de les acquitter avait quelque -chose de mesquin, d'imprudent même, car c'était fournir à Napoléon le -prétexte légitime de se regarder comme libre de tous ses engagements -envers l'Europe. - -[En marge: Faute de Murat, qui fournit la solution cherchée contre -lui.] - -[En marge: Il somme le congrès de Vienne de s'expliquer à son égard, -et annonce qu'au besoin il prendra passage pour ses troupes dans -plusieurs États italiens.] - -Ainsi on allait se séparer, les dernières affaires qui intéressaient -tant les Bourbons restant sans solution. Lord Castlereagh devait -partir le 15 février, et l'empereur Alexandre, après plusieurs -remises, le 20, lorsque Murat, avec l'à-propos qui a caractérisé la -plupart des actes de sa vie, vint au secours de ceux qui voulaient le -détruire, mais qui n'en savaient pas trouver le moyen. Son ministre au -congrès était le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé d'admettre -par le même motif qui avait fait écarter les représentants de la Saxe, -du Danemark et de Gênes. Ce représentant, assez bien informé, l'avait -tenu au courant des efforts des deux maisons de Bourbon contre lui, -et de la probabilité d'un esclandre prochain amené par l'affaire de -Saxe. Le pauvre Murat, croyant l'occasion bonne, avait imaginé -d'expédier au duc de Campo-Chiaro une note dans laquelle, exposant -tout ce qu'on faisait contre lui au congrès, il demandait une -explication formelle, afin de savoir s'il était en paix ou en guerre -avec les deux maisons de Bourbon, et signifiait que dans le cas où il -serait réduit à se défendre, il aurait besoin de prendre passage sur -le territoire de plusieurs États italiens. Murat s'était flatté que -cette note, arrivant au moment d'une rupture entre les grandes -puissances, lui fournirait à la fois l'occasion et le droit d'agir -contre ceux qui en voulaient à son trône. Le pronostic de M. de -Metternich se trouvait ainsi réalisé, et il n'avait fallu qu'attendre -pour avoir un prétexte spécieux de se déclarer libre de tous les -engagements contractés envers cet infortuné. Du reste les lettres -saisies sur lord Oxford, dont nous avons raconté l'arrestation, et -d'autres papiers interceptés prouvaient suffisamment que Murat avait -la main dans tous les troubles qui se préparaient en Italie. On avait -donc de puissantes raisons à faire valoir auprès de ceux qui -hésiteraient encore à se tenir pour dégagés. - -[En marge: L'Autriche répond par la réunion publiquement annoncée de -150 mille hommes en Italie.] - -Lorsque le duc de Campo-Chiaro reçut la note en question, il en jugea -tout de suite l'inopportunité, car l'affaire de Saxe et toutes celles -qui avaient mis en péril la bonne intelligence des cabinets, étaient -réglées définitivement. Il se rendit auprès de M. de Metternich, lui -fit part de la pièce qu'il venait de recevoir, mais en le priant de la -considérer comme non avenue, car il prenait sur lui de la supprimer. -M. de Metternich n'en avertit pas moins le duc de Wellington et lord -Castlereagh qui en avertirent M. de Talleyrand, lequel le dit à tout -le monde. La pièce, destinée à des gens qui avaient besoin de se -procurer des griefs, fit autant d'effet que si elle avait été -officiellement communiquée, car on n'est jamais plus ému que lorsqu'on -veut l'être. M. de Metternich se concerta avec M. de Talleyrand et le -duc de Wellington, et après s'être mis d'accord, ils convinrent que -l'Autriche, délivrée désormais de tout souci du côté de la Saxe et de -la Pologne, réunirait cent cinquante mille hommes sur le Pô, en -annonçant par une déclaration publique que ces précautions avaient -pour objet de faire respecter son territoire et celui des princes de -la maison d'Autriche établis en Italie. C'était en termes à peine -couverts déclarer la guerre à Murat, et fournir à lord Castlereagh -l'occasion de déchirer au Parlement tous les voiles qui enveloppaient -encore cette affaire. Restait à la France le soin de porter le dernier -coup. M. de Talleyrand se tint pour satisfait d'une mesure qui à ses -yeux était presque la solution qu'il avait tant désirée, et qui avait -failli lui échapper. - -[En marge: Il ne reste plus à résoudre que la question de Parme.] - -[En marge: On renonce, après y avoir songé un moment, à donner l'une -des Légations à Marie-Louise.] - -[En marge: On imagine de rendre Parme à la reine d'Étrurie, en donnant -Lucques à Marie-Louise pour sa vie durant.] - -En même temps fut terminée la question de Parme. Cette question avait -subi de nombreuses vicissitudes. Sur les vives instances de la France -et de l'Espagne, la commission chargée des affaires d'Italie avait -reconnu qu'au milieu de la restauration universelle de tous les -anciens princes, il était difficile de refuser le rétablissement de la -maison de Parme. Mais on était gêné par le traité du 11 avril, dont -Alexandre demeurait le constant défenseur, et par les égards dus au -père de Marie-Louise. On ne savait donc comment sortir de ces -embarras. Un moment on avait imaginé de résoudre la difficulté aux -dépens du Pape, en donnant à Marie-Louise l'une des Légations, qui -ferait retour au Saint-Siége à la mort de cette princesse. Mais -aussitôt il avait fallu prêter l'oreille au représentant du -Saint-Siége, qui faisait valoir avec raison le droit du Pape sur les -Légations, droit égal à celui de tous les autres souverains -actuellement rétablis dans leurs États, et le besoin que ses finances -avaient de ces provinces, les plus riches de toutes celles qui -composaient le domaine de l'Église. On n'avait rien à répondre au -représentant du Saint-Siége, et M. de Metternich imagina alors un -autre moyen, c'était en rendant Parme à la reine d'Étrurie, de donner -Lucques à Marie-Louise, qui serait ainsi plus près de la mer et de -l'île d'Elbe, et d'y ajouter une pension que l'Autriche et la France -payeraient par moitié. À la mort de Marie-Louise, Lucques au lieu de -passer au fils de Napoléon, ferait retour à la Toscane, ce qui serait -une satisfaction pour la France fort offusquée de voir le fils de -Napoléon établi sur l'un des trônes d'Italie. Toutefois l'Autriche en -laissant passer Parme dans des mains qui n'étaient pas autrichiennes, -avait eu soin de stipuler qu'elle conserverait Plaisance, à cause du -pont sur le Pô. - -[En marge: Résistance imprévue de Marie-Louise.] - -Cette transaction jugée acceptable par la France et l'Espagne, n'avait -point été proposée encore à Marie-Louise. M. de Metternich fut chargé -de la lui soumettre. Il vit cette princesse, lui parla au nom des -puissances et de l'empereur son père, et s'efforça de lui faire -comprendre les difficultés de cette affaire. Mais à sa grande surprise -il en fut très-mal accueilli. Cette princesse, quoique faible -habituellement, défendit avec opiniâtreté dans le duché de Parme le -patrimoine de son fils et son propre douaire. Le comte de Neiperg qui -la conseillait habilement, lui avait inspiré l'idée de s'adresser à -l'empereur Alexandre et à l'empereur François, de les embarrasser l'un -et l'autre par l'énergie de sa résistance, et lui avait affirmé qu'en -agissant de la sorte elle triompherait. Elle avait suivi ce conseil, -avait touché son père, piqué d'honneur Alexandre, pris courage en -s'apercevant qu'elle était écoutée, et quand M. de Metternich revint -la voir, elle refusa net ce qu'on lui offrait, donna même une raison -qui étonna le ministre autrichien, et qu'il eût été de sa part plus -honorable de taire, c'est qu'elle était plutôt éloignée qu'attirée par -le voisinage de l'île d'Elbe dont elle jouirait à Lucques, étant, -disait-elle, tout à fait décidée à ne plus rejoindre son époux. -Évidemment elle avait déjà cherché dans d'autres liens le bonheur -privé qu'elle préférait à la gloire, à la grandeur, même à sa propre -dignité. - -Il fallut donc venir déclarer à la commission des affaires d'Italie -que l'arrangement proposé était rendu impossible par la résistance de -Marie-Louise. On ne savait plus comment s'y prendre, lorsque M. de -Metternich demanda tout à coup un répit de quelques jours à M. de -Talleyrand, lui promettant que sous peu il lui apporterait la solution -de cette dernière difficulté, de façon que M. de Talleyrand pût la -connaître avant de quitter Vienne. L'affaire de Naples de beaucoup la -plus importante étant à peu près terminée, M. de Talleyrand crut -pouvoir attendre pour celle de Parme, et il attendit en effet. Voici -la solution que M. de Metternich avait trouvée, et dont il avait fait -mystère à M. de Talleyrand. - -[En marge: On cède à cette résistance, et on se décide à faire -demander à Louis XVIII par lord Castlereagh, de consentir à ce que -Parme reste à Marie-Louise viagèrement, et que Lucques soit en -attendant la seule indemnité de la maison de Parme.] - -[En marge: Toutes les questions se trouvent ainsi résolues.] - -Lord Castlereagh partait pour Londres et allait traverser Paris. Il -devait voir Louis XVIII, et comme il avait sur ce prince beaucoup de -crédit en sa qualité de chef du cabinet britannique, on espérait qu'il -le déciderait en faveur de la combinaison imaginée, tandis qu'on ne -pouvait guère l'espérer de M. de Talleyrand, qui considérant l'affaire -de Parme comme toute dynastique, mettait un intérêt presque personnel -à la faire résoudre dans le sens de la maison de Bourbon. Les deux -cabinets de Londres et de Vienne étant plus unis que jamais, lord -Castlereagh se chargea de rendre ce service à la cour d'Autriche, et -de demander à Louis XVIII, au nom de l'empereur François, au nom des -sacrifices de famille que ce monarque s'était déjà imposés, de laisser -Parme à Marie-Louise sa vie durant. En attendant, la reine d'Étrurie -aurait Lucques et des pensions. À la mort de Marie-Louise, le duché de -Parme reviendrait à la reine d'Étrurie ou à ses enfants, et Lucques -ferait retour à la Toscane. - -Cet arrangement du reste fort acceptable, proposé directement à Louis -XVIII par le premier secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, au -nom de deux cours qui avaient en main la solution de l'affaire de -Naples, avait toute chance d'être accueilli. Tel était le motif du -secret gardé envers M. de Talleyrand, et du répit de quelques jours -qu'on lui avait demandé. - -[En marge: M. de Talleyrand, avant de quitter Vienne, est chargé de -dégager Louis XVIII envers la Russie, au sujet du mariage de M. le duc -de Berry avec la grande-duchesse Anne.] - -Au moment de quitter Vienne, Alexandre avait voulu savoir à quoi s'en -tenir sur une question de famille qu'il avait fort à coeur, c'était le -mariage projeté de sa soeur la grande-duchesse Anne avec M. le duc de -Berry. L'habile comte Pozzo, ainsi que nous l'avons dit, avait regardé -ce mariage comme également utile à la France qui devait y trouver une -alliance puissante, et à la Russie qui formerait ainsi un mariage -supérieur, sous le rapport de la naissance, à tous ceux qu'elle avait -jamais contractés. Alexandre, peu sensible à cette dernière -considération, aurait été fort heureux de lier la politique des deux -pays, et certes, si on se fût prêté à cette union, et qu'on eût adopté -le parti de la Prusse et de la Russie dans la question saxo-polonaise, -il est peu d'avantages qu'il eût refusés à la France. Sa mère, -princesse respectable, ayant toutes les opinions d'une émigrée -française, attachait beaucoup de prix à ce mariage, qui flattait -singulièrement son orgueil. La cour de France, moins empressée, aurait -fait toutefois comme ces familles nobles qui consentent à descendre de -leur rang pour conclure des alliances avantageuses, mais elle était -arrêtée par la religion, et, comme nous l'avons déjà dit, elle voulait -que la conversion fût opérée avant que la princesse arrivât en France. -Alexandre, qui craignait de paraître acheter cette alliance par une -apostasie, exigeait que la princesse sortît grecque de Russie, sauf à -la faire changer de religion où l'on voudrait. C'étaient de part et -d'autre d'assez mesquines raisons en présence des intérêts politiques -qui auraient conseillé cette union. Mais la question avait perdu à -Vienne beaucoup de son importance depuis que M. de Talleyrand s'était -si ouvertement brouillé avec Alexandre. Toutefois le mariage n'était -pas impossible encore, et avant la fin du congrès Louis XVIII avait -recommandé à son ministre de le débarrasser des recherches de la cour -de Russie, si définitivement il croyait qu'il fallût les repousser, et -de lui trouver dans ce cas un moyen convenable de se dégager. - -[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur ce mariage.] - -M. de Talleyrand, convaincu d'avoir par le traité du 3 janvier donné à -la France les meilleurs et les plus solides alliés, intéressé -d'ailleurs à faire considérer comme peu désirable une alliance à -laquelle il avait créé tant d'obstacles, écrivit à Louis XVIII une -lettre fort longuement motivée et caractérisant parfaitement la -politique de cette époque.--Si la cour de France, disait-il, dans les -premiers jours de la Restauration, lorsqu'elle était faible encore, -avait pu attacher quelque prix à s'unir fortement à la Russie, il n'en -était plus ainsi aujourd'hui. Elle avait les plus belles, les plus -fortes alliances, et elle était redevenue le centre de la politique -européenne. C'était aux autres à rechercher son appui, et elle était -dispensée d'en rechercher aucun. Quant à l'alliance de la Russie, elle -n'avait pas grand intérêt en ce moment. Alexandre était un prince -inconsidéré, imbu de folles opinions, avec lequel tout concert était -impossible. De plus, la famille régnante de Russie était, sous le -rapport de la naissance, trop au-dessous de celle de Bourbon pour -qu'il n'y eût pas à s'allier à elle une certaine dérogeance. La maison -d'Autriche serait plus digne de s'unir aux Bourbons, mais les mariages -contractés avec elle avaient été malheureux pour les deux pays, et il -conseillait sans aucune hésitation de chercher une princesse dans la -maison de Bourbon elle-même.-- - -Louis XVIII en recevant cette lettre avait trouvé que son ministre -pensait très-bien sur ces matières, qu'il appréciait sainement les -rangs des têtes couronnées, et qu'il fallait faire ce qu'il -conseillait. Il avait donc renoncé à l'union russe, en laissant le -soin à M. de Talleyrand de le dégager avec le tact que ce grand -négociateur apportait en toutes choses. - -[Date en marge: Mars 1815.] - -[En marge: Rupture du projet de mariage dans une conversation avec -Alexandre.] - -M. de Talleyrand s'était appliqué à éviter toute explication sur le -mariage projeté, tant qu'il restait quelque chose à faire à Vienne. -Cependant à la veille de la séparation générale il fut obligé de -sortir de cette réserve. Alexandre en effet dans un dernier entretien -lui dit avec une indifférence qui n'était qu'affectée: On me demande -ma soeur, je ne veux pas disposer de sa main sans m'expliquer -définitivement avec la cour de France, qui avait paru la désirer. Ma -mère verrait ce mariage avec plaisir, pour moi je le trouverais fort -honorable, mais je voudrais être fixé. J'ai fait des refus, et, -ajouta-t-il en souriant, avec un ton d'humilité qui lui coûtait peu, -j'en ai essuyé aussi. Ferdinand VII m'a demandé ma soeur, mais -apprenant qu'elle était grecque, il a retiré sa demande.--M. de -Talleyrand, souriant à son tour, et sans montrer plus d'embarras que -son auguste interlocuteur, lui répondit: La conduite de Sa Majesté -Catholique doit vous révéler les embarras de Sa Majesté -Très-Chrétienne...--Puis tournant en plaisanterie ce grave sujet, il -fit entendre au czar que le très-pieux Louis XVIII se montrait -inflexible sur la question de religion. Alexandre n'insista pas, et ne -parut attacher aucune importance à une affaire qui pourtant ne laissa -pas de le blesser profondément, car la cour de Russie tenait beaucoup -au mariage de la grande-duchesse Anne avec M. le duc de Berry. C'était -la destinée singulière de cette princesse de manquer deux fois des -mariages qui l'eussent associée aux vicissitudes de nos révolutions, -pour aller s'asseoir sur le trône des Pays-Bas, où elle ne devait pas -être étrangère à leurs contre-coups. - -Ce fut la dernière question d'un intérêt sérieux que M. de Talleyrand -eut à traiter, et la solution adoptée peignait autant que toutes -celles auxquelles il s'était si chaudement associé, son temps, sa -cour, et lui-même. - -[En marge: Le congrès allait se dissoudre, lorsque arrive subitement -la nouvelle de l'évasion de Napoléon, et de son débarquement au golfe -Juan.] - -[En marge: Effet prodigieux produit par cette nouvelle.] - -Le congrès avait donc achevé son immense tâche, et tous les souverains -allaient se retirer, laissant à leurs ministres le soin secondaire de -la rédaction, lorsque dans les premiers jours de mars éclata tout à -coup, et à l'improviste, une nouvelle qui bien qu'imprévue n'étonna -cependant personne, tant on en avait le pressentiment secret. On sut -par une dépêche du consul autrichien à Gênes que Napoléon échappé de -l'île d'Elbe avait débarqué au golfe Juan. Où allait-il? Quel était -son but? On se le demandait avec épouvante. Suivant M. de Metternich -il marchait vers Paris, et en effet c'était la supposition la plus -naturelle. Suivant M. de Talleyrand qui cherchait encore à se faire -illusion, Napoléon se dirigeait sur l'Italie. On flotta pendant -quelques jours entre ces deux conjectures, qui étaient loin d'offrir -une égale vraisemblance, et une agitation extraordinaire s'empara de -tous les esprits. Le sentiment général était la terreur, et après la -terreur la colère. Alexandre était l'objet d'un déchaînement inouï, -comme auteur du traité du 11 avril, qui avait assigné l'île d'Elbe à -Napoléon. Il s'en accusait lui-même avec une bonne foi parfaite, et -promettait de réparer les torts de sa générosité par des efforts -gigantesques contre l'évadé de l'île d'Elbe. Sur-le-champ tous les -départs furent contremandés, et il fut convenu qu'on ne se quitterait -pas avant d'être sorti de cette nouvelle crise. - -[En marge: Toutes les résolutions du congrès maintenues, et le départ -de tous les souverains contremandé.] - -Du reste, toutes les résolutions prises furent maintenues, et bien que -leur consécration dans le grand acte final de Vienne fût retardée de -quelques mois, elles n'en demeurèrent pas moins définitives, et leur -origine doit être reportée aux six derniers mois de l'année 1814 dont -nous venons de retracer le tableau. On peut donc regarder le congrès -de Vienne comme terminé dès cette époque, sous le rapport de la -délimitation et de la constitution des États, et c'est le moment de -prononcer un jugement sur l'établissement européen qu'il a fondé, et -qui a été l'un des plus durables qu'on ait encore vus, car sauf -quelques changements il s'est maintenu déjà pendant près d'un -demi-siècle. - -[En marge: Appréciation du congrès de Vienne.] - -Si on considère le congrès de Vienne sous le double rapport de la -justice et de la politique, voici, selon nous, ce qu'on en peut dire, -en dépouillant toute animosité nationale, comme c'est le devoir de -l'histoire, qui ne doit être d'aucun pays, d'aucun siècle, pour -approcher le plus possible de la vérité éternelle. - -[En marge: Conduite du congrès sous le rapport de la justice.] - -À entendre les hommes lorsqu'ils souffrent d'un vice chez autrui, à -écouter leur indignation généreuse contre ce vice, contre ceux qui s'y -abandonnent, on dirait que jamais ils ne s'y livreront eux-mêmes. -Langage de la veille, hélas! qui ne devient pas toujours la conduite -du lendemain! Toutes les puissances européennes avaient souffert de -l'ambition de Napoléon, avaient maudit cette ambition désordonnée, et -on aurait dû croire que si elles étaient à leur tour maîtresses des -existences, la justice et la modération régneraient sur la terre. On -vient de voir à quel point les résultats répondirent aux paroles. La -seule différence de conduite qu'on put apercevoir entre les puissances -coalisées et Napoléon, c'est qu'elles étaient quatre au lieu d'une, et -qu'il fallait bien que chacune s'arrêtât où commençait l'ambition des -trois autres. Quant à la France, on la traita en vaincue, et c'était -sinon juste, au moins naturel. La France, ou, pour mieux dire, l'homme -qui la gouvernait, avait abusé de la victoire, et nos vainqueurs en -abusaient à leur tour. Se plaindre dans ce cas est puéril, plaider la -cause de sa grandeur au tribunal de ses rivaux est ridicule. C'est de -soi et non des autres, c'est de son courage et de sa prudence qu'on -doit attendre sa grandeur; et quand on ne veut pas avoir à subir la -conséquence de ses fautes, il ne faut ni en commettre, ni en laisser -commettre pour soi. - -[En marge: Comment la France fut traitée.] - -On nous permettra de dire cependant, sans aveuglement national, -qu'après avoir justement blâmé les excès de Napoléon, la coalition -européenne les égalait, et qu'après les divers partages de la Pologne -et les sécularisations germaniques qui avaient tant agrandi les -puissances du continent, après l'invasion de toutes les colonies qui -avait si démesurément étendu la domination maritime de l'Angleterre, -ramener la France seule aux proportions qu'elle avait à la fin du -dix-huitième siècle, n'était ni équitable, ni conforme à l'équilibre -général. On nous permettra de dire que si la France, par la fécondité -de son génie, de son sol, de sa révolution, n'avait trompé bientôt -tous les calculs, et n'était devenue aussi grande par la paix qu'elle -l'avait été par la guerre, elle eût manqué à l'Europe, qui ne saurait -sans danger pour son indépendance se passer d'aucune des puissances -dont elle se compose, et de la France moins que de toute autre, car -c'est tantôt l'Angleterre qui a besoin de la France contre la Russie, -tantôt la Russie qui en a besoin contre l'Angleterre, la Prusse contre -l'Autriche, l'Autriche contre la Prusse, l'Allemagne contre ces deux -dernières, et enfin il y a un intérêt qui en a besoin toujours, c'est -celui de la civilisation. - -[En marge: Comment furent traités la plupart des États européens qui -n'intéressaient pas les quatre puissances principales.] - -Mais trêve, nous le répétons, trêve aux plaintes inutiles pour un -traitement que nous nous étions attiré. Parlons d'autrui! Tout ce qui -n'était pas des _quatre_, ou ne les intéressait pas directement, fut -partagé comme butin trouvé au milieu d'une ville prise d'assaut. -Petits princes allemands, villes libres, biens de l'Ordre Teutonique, -biens de l'Ordre de Malte, principautés ecclésiastiques, anciennes -républiques, furent engloutis sans pitié, pour constituer le -territoire des vainqueurs ou de leurs clients. S'agissait-il de calmer -la jalousie d'un voisin, de solder un confédéré utile, de mieux tracer -la frontière de l'un des _quatre_, de lui procurer du littoral ou une -enclave à sa convenance, sur-le-champ on médiatisait un prince -allemand, on incorporait une ville libre, on supprimait une ancienne -république, ou l'on sécularisait un bien de l'Église germanique. -L'Autriche prenait Venise, le Piémont prenait Gênes, sans qu'il -s'élevât une seule objection. Malheur à qui n'intéressait pas vivement -l'un des _quatre_! Le Danemark qui n'intéressait que la liberté des -mers, considérée alors comme une affaire purement française, le -Danemark était dépouillé de la Norvége pour assurer la popularité du -prince Bernadotte en Suède. On lui donnait en compensation la -Poméranie suédoise; mais la Prusse désirait cette province pour se -ménager une continuité de littoral de Stralsund à Memel, et on -enlevait au Danemark cette faible indemnité, qu'on lui payait avec une -indemnité plus illusoire encore, le duché de Lawenbourg, et quelques -milliers d'écus. La malheureuse Saxe, qui nous avait abandonnés pour -se rattacher aux coalisés sur le champ de bataille de Leipzig, et qui -à ce titre aurait dû rencontrer quelque indulgence chez les -vainqueurs, était défendue parce que sa conservation importait à -l'Autriche et à l'Allemagne; mais quoique défendue elle perdait la -moitié de son territoire au profit de la Prusse, qui pendant dix -années s'était plainte amèrement des coups portés à l'existence des -États allemands. La Pologne était défendue aussi par la jalousie de -l'Autriche et de l'Angleterre envers la Russie; mais elle était livrée -à l'empereur Alexandre sous un prétexte qui servait à colorer -l'ambition de l'un, la faiblesse des autres, celui de reconstituer ce -royaume, et de le placer sous l'autorité d'un seul maître: triste -illusion qui ne pouvait pas être de longue durée, car la Pologne en -recouvrant avec cette demi-indépendance le désir et le moyen de -secouer le joug russe, devait s'insurger bientôt, devenir en punition -de sa révolte simple province de l'empire des czars, et l'Europe de -son côté devait apprendre qu'elle avait tout simplement agrandi la -Russie de la Pologne tout entière. L'Autriche désirait l'Italie, qui -ne pouvait intéresser que la France dont on se souciait peu, et on -livrait à l'Autriche, à ses princes, à son influence, l'Italie -entière, fardeau accablant dont le cabinet de Vienne devait un jour -sentir et regretter le poids. Quant à l'Angleterre, on ne comptait pas -avec elle. À Gibraltar elle voulait ajouter Malte, les îles Ioniennes, -le Cap, l'île de France, une partie des Antilles, et ce n'était pas -l'occasion d'une seule difficulté. Elle désirait les bouches de -l'Escaut et du Rhin, pour constituer contre nous le royaume des -Pays-Bas, et sans avoir égard à l'antipathie des Belges pour les -Hollandais, ses voeux étaient satisfaits à l'instant même. Quelquefois -cependant l'un ou l'autre de ces quatre copartageants du monde, frappé -non de son avidité personnelle mais de celle de ses trois associés, -était prêt à la leur reprocher, mais le reproche expirait sur ses -lèvres, tant une leçon de modération eût paru étrange dans l'une de -ces quatre bouches! - -Ce n'est pas un ressentiment vulgaire qui nous arrache ces réflexions, -mais après avoir relevé les torts de Napoléon, nous avons le droit de -relever les torts de ceux qui succédèrent à sa domination, et qui, -sous prétexte de venger l'Europe, ne firent que se la partager. C'est -le devoir de l'histoire de signaler les excès de tous, sans -distinction, et on nous permettra de rappeler que les nôtres étaient -ceux d'un homme et non ceux de la France elle-même, qu'en entrant chez -elle on lui avait solennellement promis de faire cette différence et -de lui en tenir compte, promesse, hélas! bientôt oubliée, comme on a -pu le voir au traité de Paris. - -[En marge: Esprit du congrès sous le rapport politique.] - -Après avoir considéré le congrès de Vienne sous le rapport de la -simple équité, il faut le considérer sous le rapport de la politique. -De politique il n'en eut qu'une, celle d'accumuler les précautions -contre la France. Au lieu d'être replacée sous le sceptre des -Bourbons, la France aurait été encore dans les mains du conquérant -redoutable contre lequel on avait tant de représailles à exercer, tant -de précautions à prendre, qu'on n'aurait pas autrement agi envers -elle. À cet égard on n'eut qu'à laisser faire l'Angleterre, et elle -n'y négligea rien. Toute pleine du souvenir du blocus continental, -elle tenait surtout à nous opposer des barrières le long du littoral -de la mer du Nord et de la Méditerranée, et elle voulait que jamais -nous ne pussions reprendre le chemin d'Anvers ou de Gênes. C'est dans -cette vue qu'elle avait édifié le royaume des Pays-Bas, et c'est dans -cette vue aussi qu'elle favorisa tant le rétablissement du royaume de -Piémont. Elle avait bien choisi en choisissant pour nous les opposer -les maisons d'Orange et de Savoie, car outre les griefs récents de ces -deux maisons, l'une avait fait sa grandeur en luttant contre la -France, l'autre en se servant d'elle, et en la trahissant après s'en -être servie. - -Elle leur confia donc Anvers et Gênes. Elle ne s'en tint pas là: -recueillant une idée de M. Pitt, elle obligea la Prusse à recevoir les -provinces rhénanes, afin de la mettre à jamais en défiance à notre -égard. Ce n'était pas encore assez de précautions à son gré; elle -voulut placer la Bavière dans la même position, et d'accord avec -l'Autriche elle lui rendit le palatinat du Rhin. L'Autriche, non par -haine mais par calcul, entra dans ces vues, à condition toutefois, en -compromettant les autres avec la France, de n'être pas compromise -elle-même, car jamais par exemple elle ne prêta l'oreille à la -proposition de reprendre la Belgique. La Prusse, quoique fort irritée -contre nous, s'aperçut du rôle qu'on voulait lui faire jouer, s'en -plaignit à l'Angleterre, insista pour avoir la Saxe au lieu des -provinces rhénanes, mais n'ayant pu avoir la Saxe finit par accepter -ce qu'on lui donnait. Alexandre discerna bien tous ces calculs, en -sourit plus d'une fois, nous aurait volontiers tendu la main pour nous -aider à y échapper, mais nous voyant les alliés obstinés et -inexplicables de l'Angleterre et de l'Autriche en ce moment, il -s'écarta de nous en exprimant son mépris pour la sottise de notre -politique. - -[En marge: Politique dite de la _Sainte-Alliance_.] - -En accumulant ainsi autour de nous les intérêts défiants, les -royaumes ennemis, le congrès de Vienne a été l'origine de cette -politique de _Sainte-Alliance_, qui a régi l'Europe près d'un -demi-siècle; politique destinée dans l'intention de ses auteurs à être -éternelle, mais qui a cédé, comme toutes choses, à l'action lente et -successive du temps, car le royaume des Pays-Bas fondé sur l'union de -deux peuples incompatibles s'est brisé, l'Angleterre autrefois -l'ennemie opiniâtre des révolutions a semblé depuis les regarder d'un -autre oeil, la maison de Savoie après quarante ans d'hostilité aveugle -contre la France est revenue tout à coup à la politique de se servir -d'elle, et l'Autriche accablée de son fardeau italien en a déposé une -partie; politique affaiblie par conséquent et presque évanouie, mais -que les jalousies de l'Europe et les imprudences de la France peuvent -toujours faire renaître, et qu'il est désirable pour toutes deux de -voir disparaître à jamais, car pour l'Europe elle a le grave -inconvénient de lui faire négliger tous ses intérêts pour un seul, -celui de nous contenir, de la constituer en quelque sorte l'adversaire -de l'esprit humain, la protectrice des abus du passé, souvent la -patronne de mauvais gouvernements, et par-dessus tout de donner à la -démagogie la redoutable alliance de la France; politique qui n'est pas -moins funeste pour la France elle-même qu'elle isole entièrement, -qu'elle condamne à être en contradiction permanente avec l'Europe, à -voir ses desseins les plus légitimes repoussés parce qu'ils viennent -d'elle, à n'avoir d'alliés ni dans la guerre ni dans la paix, à se -faire la triste complice de la démagogie, à être l'effroi du monde -dont elle pourrait être l'amour; politique dont il serait coupable et -insensé à elle de provoquer le retour en alarmant l'Europe, et en la -réduisant à chercher son salut dans l'union de toutes les nations -contre nous! - -[En marge: Quelques principes du congrès de Vienne restés dans le -droit public.] - -Du reste, à l'époque dont nous parlons, cette politique était -naturelle, elle résultait forcément d'une longue et effroyable lutte, -et il ne faut pas la reprocher trop amèrement aux diplomates qui, en -échafaudant cette politique d'antagonisme contre la France, se -croyaient en état de défense légitime. Il ne faut pas non plus oublier -que les personnages qui dirigeaient le congrès, quoique ennemis de la -France, surtout de la Révolution française qu'ils avaient combattue -vingt-cinq ans, et entraînés par une réaction violente, s'efforcèrent -cependant de contenir cette réaction dans de certaines limites. En -beaucoup de choses ils se conduisirent en esprits parfaitement sages, -car ils étaient après tout les premiers hommes de leur siècle, les -plus habiles, les plus éclairés, et quoique à la tête de la -contre-révolution européenne, ils se montrèrent plus raisonnables -que les contre-révolutionnaires allemands, suisses, italiens, -espagnols, français, ne l'étaient chez eux. Pouvant arrêter les -contre-révolutionnaires suisses ils le firent, et réduits à ne donner -que des conseils à ceux d'Espagne et de France, ils leur en donnèrent -d'excellents. Enfin en écoutant chacun l'ambition de leur pays dans le -tracé des frontières des États, ils laissèrent néanmoins dans les -traités de cette époque, sur l'abolition de l'esclavage, sur la -liberté des fleuves, des principes dignes de la Révolution française, -dont ils étaient par naissance et par devoir les ennemis inflexibles. - -[En marge: Conduite du gouvernement français au congrès de Vienne.] - -Maintenant, après avoir parlé de l'Europe victorieuse et de sa -conduite à Vienne, parlons de nous, parlons de la conduite de notre -gouvernement, et précisons le plus possible le jugement qu'on en doit -porter. - -Trois occasions se présentèrent pour régler le sort de la France: -l'armistice du 23 avril, le traité de paix du 30 mai, et le congrès de -Vienne. - -[En marge: Armistice du 23 avril trop sévèrement jugé.] - -Une longue impopularité a pesé et pèse encore sur l'armistice du 23 -avril, par lequel le négociateur français abandonna d'_un trait de -plume_, comme on l'a dit, toutes les grandes places de l'Europe avec -un immense matériel de guerre. Cette impopularité, dont M. le comte -d'Artois et M. de Talleyrand ont porté le poids, nous semble tout à -fait imméritée. Un cri unanime et violent demandait l'évacuation du -territoire français; ce cri, qui était celui de la souffrance, était -irréfléchi. Quoi qu'on fît, il était impossible d'obtenir avant deux -mois la retraite des troupes coalisées, et dans cet intervalle de -temps la paix pouvait être signée, et fut signée en effet. Il aurait -donc fallu ajourner l'armistice à la paix elle-même, ce qui était sans -inconvénient, puisque l'effusion du sang avait cessé de fait partout, -et alors on eût peut-être obtenu quelque compensation pour la remise -des places européennes. Mais le cri qui réclamait l'évacuation de -notre territoire était si naturel et si puissant, qu'y résister était -pour ainsi dire au-dessus des forces humaines, et qu'on fut fort -excusable d'y céder. Or, en demandant l'évacuation de notre -territoire, on faisait naître aussitôt la demande d'évacuation des -territoires étrangers que nous occupions encore, et l'une de ces -demandes rendait l'autre irrésistible. À la vérité on peut dire qu'en -abandonnant Magdebourg, Hambourg, le Texel, Bréda, Berg-op-Zoom, il -eût été possible de retenir Anvers, Luxembourg, Mayence. Mais si nous -l'avions tenté les négociateurs adverses auraient vu dans nos efforts -l'arrière-pensée de conserver la ligne du Rhin, et jamais ils ne s'y -seraient prêtés. Ainsi le désir passionné d'obtenir l'évacuation du -territoire français rendait inévitable l'évacuation du territoire -étranger, et l'armistice du 23 avril en découlait forcément. Le cri -populaire qui a condamné cet armistice après l'avoir impérieusement -réclamé, est donc tout à fait injuste, et il faut absoudre, si on veut -être équitable, le prince et le négociateur qui le signèrent. - -[En marge: La faute véritable du gouvernement fut de conclure à Paris -la paix définitive.] - -Mais l'armistice signé, rien n'obligeait à traiter de la paix tout de -suite, à Paris même, et de joindre à la précipitation de l'armistice -la précipitation du traité définitif. À Paris, nos adversaires étaient -unis pour nous dépouiller; à Vienne, ils devaient être divisés pour se -partager nos dépouilles. Il fallait donc attendre d'être à Vienne pour -régler notre sort. Il n'y avait pas une bonne raison de se hâter, car -l'armistice avait créé pour tout le monde un état supportable. Le sang -ne coulait nulle part; les puissances étaient en possession des places -qu'elles avaient si ardemment désirées; les Prussiens avaient -Magdebourg, les Anglais Anvers, les Allemands Luxembourg et Mayence. -Nous étions à la ligne des frontières de 1790, par conséquent le -temps qui s'écoulait ne créait en notre faveur aucun préjugé qu'on pût -craindre. En outre, les puissances ne voulant décider séparément du -sort d'aucune d'elles, ne pouvaient adopter pour nous un principe -différent. Enfin l'armistice tant attaqué venait de nous rendre 300 -mille hommes, qui nous permettaient d'avoir une volonté, et notre -refus de signer eût suffi pour tout arrêter. Ce qui prouve la vérité -de ce que nous avançons ici, c'est que les négociateurs de la -coalition, depuis la remise des places, avaient cessé d'être -pressants. Pressants, hélas, c'est nous qui l'étions, par imprévoyance -d'abord, car, seul dans le conseil, le général Dessoles aperçut -l'avantage que nous aurions d'arriver libres à Vienne, et ensuite par -impatience, impatience de signer, de publier et de célébrer la paix -qui était le titre essentiel, la gloire, le bienfait éclatant des -Bourbons! - -C'est par ces deux motifs, imprévoyance et impatience, qu'après une -première faute de précipitation fort excusable, celle de signer -l'armistice du 23 avril, nous en commîmes une seconde, celle-ci tout à -fait inexcusable, de conclure à Paris avec nos adversaires encore -unis, la paix du 30 mai, qu'il n'aurait fallu conclure qu'à Vienne, -avec nos ennemis infailliblement divisés. - -[En marge: Une autre faute fut de prendre trop tôt son parti à Vienne, -et de ne pas le prendre dans le plus grand intérêt de la France.] - -La paix de Paris signée, il était difficile de changer notre sort à -Vienne. Pourtant toute ressource n'était pas perdue, à condition de ne -pas opter trop vite entre les deux partis qui allaient partager -l'Europe, et de ne pas ajouter à la chaîne déjà bien lourde du traité -de Paris, la chaîne plus lourde encore de résolutions prématurées. -Rien ne pressait, en effet, quant au choix à faire entre les -puissances dont les divisions étaient déjà frappantes. Nous nous -trouvions placés entre la Prusse et la Russie d'un côté, voulant à -tout prix la Saxe et la Pologne, prêtes même à se relâcher de leur -hostilité contre nous si nous servions leurs désirs, et l'Angleterre -et l'Autriche de l'autre, qui n'avaient qu'un but, celui de nous -enchaîner, et d'organiser l'Europe entière contre nous. Il semble à ce -simple exposé des faits, que le choix n'aurait pas dû être douteux, -car si l'intérêt que nous avions à Dresde, à Posen, était un intérêt -européen, celui que nous avions sur l'Escaut, sur le Rhin, sur les -Alpes, était un intérêt exclusivement français. Or, la Saxe à Leipzig, -l'Europe à Paris, nous avaient autorisés par leur conduite à préférer -les intérêts français à tous autres. Et en supposant qu'il fallût se -défier également de ces ambitions contraires, c'était alors une raison -de plus d'attendre, de réfléchir avant de nous prononcer. Si en -arrivant à Vienne, M. de Talleyrand, moins impatient de faire un choix -dont le mérite était fort contestable, de professer dogmatiquement le -principe de la légitimité, moins pressé enfin d'avoir aux grandes -affaires une part qui ne pouvait lui échapper, se fût contenté de -dire, avec le flegme déconcertant dont il possédait si bien le secret, -que la France traitée sans ménagement en mai 1814, trompée même, car -on lui avait promis une augmentation de territoire et de population -qu'on lui avait ensuite déniée, était libre de n'écouter désormais -que ses convenances, qu'elle ne troublerait plus le monde pour son -ambition, mais que lorsque le monde serait troublé par l'ambition des -autres, elle prendrait le parti que lui conseillerait sa politique, et -qu'ensuite elle eût attendu sans se prononcer la recherche dont elle -n'aurait pas manqué d'être l'objet de la part des intérêts divisés, -son rôle eût considérablement changé. Alexandre et Frédéric-Guillaume -étaient si ardents, si peu contenus, qu'ils lui eussent tout offert, -et comme sur le Rhin, sur l'Escaut, sur les Alpes, il n'y avait que -des intérêts anglais ou autrichiens, ils nous auraient concédé de ce -côté ce que nous aurions voulu, et eussent proportionné leurs offres à -notre lenteur à nous décider. Le conflit étant poussé jusqu'à la -guerre, il est incontestable qu'on nous aurait rendu une partie au -moins de la rive gauche du Rhin. Au contraire, les choses n'allant pas -aussi loin, l'Angleterre et l'Autriche effrayées de nous voir unis à -la Russie et à la Prusse, cédant aux prétentions de celles-ci, nous -aurions obtenu sans guerre un résultat bien préférable à celui qui -prévalut, au lieu de la Prusse nous aurions eu la maison de Saxe sur -le Rhin, où elle eût remplacé ces voisins si doux, si commodes, si -regrettables, les électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trêves et -de Cologne, que nous avions jadis, et dont la place est aujourd'hui -occupée par les puissances les plus militaires de la Confédération, la -Bavière et la Prusse. Ainsi, quoi qu'il arrivât, guerre ou paix, notre -sort était meilleur: guerre, nous avions chance d'obtenir une -frontière plus avantageuse, paix, nous avions le plus pacifique des -voisinages. Mais il n'en fut point ainsi. Le cabinet de Paris, sans -unité et sans prévoyance, ne s'occupant que de ce qu'on mettait -directement sous ses yeux, le roi Louis XVIII, spirituel mais -distrait, éprouvant pour la politique extérieure une assez grande -indifférence, et regardant comme un fatal héritage de Napoléon d'être -trop mêlé aux affaires du dehors, laissèrent à M. de Talleyrand toute -liberté d'agir comme il l'entendrait, s'en fiant à son habileté, à son -expérience, à son autorité sur la diplomatie européenne. Celui-ci -arrivé à Vienne avec la résolution de se donner pour le représentant -de la légitimité en Europe, trouvant les _quatre_ décidés à tout faire -entre eux, fut tellement irrité de cette prétention, si flatté au -contraire de l'empressement que lui témoignèrent les petites cours -allemandes, qu'il n'y tint pas, se mit à la tête de ces petites cours, -devint ainsi le défenseur obligé de la Saxe, prit dès lors parti pour -l'Autriche et l'Angleterre, qui étaient irrévocablement résolues à -nous enfermer dans le traité de Paris, contre la Prusse et la Russie -qui étaient prêtes à améliorer notre sort, et déclara bien haut que la -France ne voulait rien pour elle-même, rien que le triomphe des -principes, c'est-à-dire de la légitimité. - -[En marge: Triste résultat du traité du 3 janvier s'il eût reçu son -exécution.] - -Dès ce jour il n'y avait plus rien d'utile à faire. Nous étions sans -doute en bonne compagnie en nous trouvant avec l'Autriche et -l'Angleterre, bien que la compagnie de la Prusse et de la Russie ne -fût point à dédaigner. Mais ce qui pouvait nous arriver de plus -heureux dans cette alliance, c'était de nous égorger de nouveau avec -les Prussiens et les Russes, pour que l'Autriche eût toute l'Italie, -pour que l'Angleterre eût Malte, Corfou, le Cap, l'île de France, pour -que les royaumes des Pays-Bas et de Piémont demeurassent comme de -grosses forteresses construites à nos portes, pour que la Prusse et -l'Autriche séparées par la Saxe fussent moins jalouses l'une de -l'autre, pour que l'Allemagne eût la Russie moins près d'elle, et si -nous étions vainqueurs pour le compte de nos maîtres, de rester, nous, -enfermés dans les traités de 1815! En vérité ce n'était pas la peine -en vue de tels résultats, de risquer sitôt les bienfaits de la paix si -récemment rétablie. - -Mais ce n'est pas tout; même en prenant ce parti, qui assurément -n'était pas le meilleur, encore fallait-il ne pas tant se presser -d'offrir nos secours, et attendre au moins qu'on nous les demandât. -Mais piqué au vif, M. de Talleyrand commit la faute qui lui était la -moins naturelle, une faute de précipitation. Certain, s'il avait su -attendre, d'être bientôt admis partout, compté pour tout ce que valait -la France, il se fit solliciteur de sollicité qu'il aurait pu être, et -en apportant le secours de cent cinquante mille Français, il se donna -le rôle de l'obligé au lieu de se donner celui de l'obligeant, et -consentit, pour le cas de guerre, à l'inqualifiable condition de -rester sous la loi du traité de Paris! Dans son impatience même d'être -de quelque chose avec les grandes puissances, il oublia de stipuler -l'expulsion de Murat, seule affaire que Louis XVIII eût à coeur, et si -Murat n'avait fourni lui-même la solution qu'on avait tant de peine à -découvrir, on aurait quitté Vienne sans l'avoir trouvée! Négociateur -incomparable, plein de dignité, de hauteur, d'esprit d'à-propos, -quand il fallait réprimer les saillies de vainqueurs insolents, mais -politique moins prévoyant que négociateur habile, M. de Talleyrand eut -le tort, après avoir signé trop tôt la paix à Paris, de prendre trop -tôt son parti à Vienne, et son parti pris de se prononcer pour les -puissances dont nous n'avions rien à obtenir, contre celles dont nous -avions quelque amélioration à espérer, et en choisissant ainsi ses -alliés, de ne se réserver que l'honneur de les servir gratuitement, -pour le triomphe de ce qu'on appelait alors le principe de la -légitimité. Sans aucun doute, si en temps ordinaire, dans un ordre de -choses régulier, au milieu de l'Europe tranquille, où chaque prince se -serait trouvé à la place marquée par le temps et les traités, on était -venu nous proposer de supprimer un royaume comme celui de Saxe, même -avec de grands avantages pour la France, la justice et la vraie -politique auraient dû nous porter à nous y opposer, car tout -bouleversement qui n'est pas inévitable, toute dépossession qui n'est -pas commandée par la plus évidente équité, ou par l'irrésistible -marche du temps, est inhumaine, imprudente et dangereuse, et M. de -Talleyrand en soutenant la Saxe eût servi à la fois la cause du bon -droit et de la vraie politique. Mais au milieu du naufrage de l'ancien -monde, dans un moment où le sort d'aucun État n'était fait, où celui -de tous était à faire, et où chacun cherchait à faire le sien avec les -dépouilles de la France, dans un moment où les puissances du continent -après avoir dévoré la Pologne n'éprouvaient aucun scrupule à dévorer -encore Venise, Gênes, les villes libres, les princes médiatisés -d'Allemagne, où l'Angleterre envahissait toutes les positions -maritimes du globe, et où les petits États eux-mêmes n'étaient pas -moins avides que les grands, où chacun en un mot ne songeait qu'à soi, -il était permis à la France de songer à elle, et de ne pas faire -consister toute sa politique dans la conservation d'un État allemand, -qui intéressait d'autres qu'elle, et qui avait perdu ses titres à -notre dévouement. En d'autres temps défendre la Saxe aurait été la -politique non-seulement la plus généreuse, mais la plus sage; à une -époque où tous les droits établis avaient succombé avec les traités -dans une effroyable guerre de vingt-deux années, et où tous les droits -étaient à créer à nouveau, M. de Talleyrand négligea trop la France -pour la Saxe, et sa conduite qui autrement serait incompréhensible, ne -s'explique que par l'impatience de jouer un rôle, et de professer -hautement un principe que les puissances ne pouvaient pas prendre au -sérieux, car les diplomaties autrichienne, anglaise, française, qui le -défendaient si chaudement à Dresde, le sacrifiaient à Venise, à Gênes, -à Malte, à Stockholm, et en cent principautés d'Allemagne! - -[En marge: Voeu pour la formation d'une véritable politique de -gouvernement, indépendante des intérêts de parti et de dynastie.] - -Ainsi deux fois en deux ans, le sort de la France fut décidé par les -plus frivoles motifs. À Prague, en 1813, Napoléon pouvant conserver à -la France bien au delà de sa grandeur désirable, ne le fit point, -aveuglé qu'il était par une ambition insensée! En 1814, les Bourbons, -pouvant recouvrer quelques parcelles de notre grandeur perdue, en -laissèrent passer l'occasion, par impatience de publier la paix dont -ils faisaient leur titre principal, par inattention, par inexpérience, -par goût de professer et de laisser professer à Vienne un principe qui -flattait l'orgueil de leur sang. Triste sort de notre pays, livré à -tous les vents des révolutions, d'avoir tantôt dépendu de la folie -d'un homme, et tantôt de la maladresse d'un parti! Heureusement la -grandeur matérielle n'est pas tout, et la France par sa grandeur -morale a retrouvé le rôle que les événements lui avaient fait perdre; -mais en présence des spectacles affligeants que nous venons de -retracer, faisons des voeux pour qu'il se forme en France une vraie -politique de gouvernement, qui, sans intérêt de dynastie ou de parti, -sans entraînement du moment, sans goût dominant pour la paix ou pour -la guerre, sans préoccupation exclusive en un mot, conduite par la -seule raison d'État, dirige les affaires du pays dans l'unique vue de -sa sûreté et de sa grandeur! Dieu veuille nous accorder ce bienfait, -et alors la France aura ce qu'elle n'a jamais eu, au moins d'une -manière durable, un sort proportionné à son esprit, à son courage, à -l'immense effusion de son sang! - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME ET DU DIX-HUITIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-HUITIÈME. - - -LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME. - -RESTAURATION DES BOURBONS. - - Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses - parties de l'Europe. -- Campagne du général Maison en Flandre, et - défense d'Anvers par le général Carnot. -- Reddition d'Anvers, et - conditions de cette reddition. -- La désertion s'introduit parmi - les troupes françaises. -- Fermeté du général Maison en présence - d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. -- Longue et - mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. -- Conditions - auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un - riche matériel. -- Noble conduite du prince Eugène en Italie. -- - L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. -- - Événements aux Pyrénées. -- Les nouvelles de Paris étant arrivées - trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les - Français en viennent aux mains une dernière fois. -- Sanglante - bataille de Toulouse. -- Armistice sur toutes les frontières. -- - Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. -- Question - de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume. - -- Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général - qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la - Constitution. -- Irritation de M. le comte d'Artois et de ses - amis. -- Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est - adopté. -- Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte - d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration - par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet - l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale. - -- Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. -- Le - gouvernement provisoire converti en conseil du prince. -- - Composition du ministère. -- Envoi de commissaires - extraordinaires dans les diverses parties de la France. -- - Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on - s'efforce de leur procurer. -- Nouveaux cantonnements assignés - aux armées françaises. -- La conscription de 1815 libérée. -- - Mesures financières de M. Louis. -- Sa ferme résolution de payer - toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et - spécialement les droits réunis. -- Rapidité avec laquelle le - crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce - ministre et de la paix. -- Changements transitoires apportés à - nos tarifs commerciaux. -- La souffrance des provinces occupées - va croissant. -- On entame précipitamment une négociation pour - obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. -- - On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans - provoquer une demande semblable à l'égard des provinces - étrangères occupées par nos troupes. -- Dans l'impossibilité de - refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril - à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons, - Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus - importantes de l'Europe. -- On ne s'aperçoit pas d'abord de - l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet - d'amers reproches. -- Mouvement rapide qui s'opère dans les - esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. -- La masse de - la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se - donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti - royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et - provoquent de la part des uns et des autres de vives - récriminations. -- M. le comte d'Artois commet certaines - imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte - arrivée du Roi. -- Divers messages adressés à Louis XVIII, et - peinture qu'on lui fait de l'état de la France. -- Sur ce qu'on - lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas - indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine - lentement vers la France. -- Son séjour à Londres. -- - Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. -- - Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est - à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. -- Débarquement de - Louis XVIII à Calais. -- Son voyage à travers les départements du - nord, et son arrivée à Compiègne. -- Empressements dont il est - l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait - l'accueil le plus flatteur. -- Impatience qu'on a de le - connaître. -- Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et - différences remarquables entre les deux frères. -- Entrevue de M. - de Talleyrand avec le Roi. -- Soins de ce dernier à éluder tous - les engagements. -- Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne, - et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils. - -- Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution, - même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de - maintenir entier le principe de son autorité. -- Il est convenu - qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une - déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, et - destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale. -- - Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2 mai - 1814. -- Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. -- La population - parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. -- Louis XVIII se - saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal. -- Première - séance de ce conseil, dans laquelle on touche sommairement à - toutes les questions. -- Vues générales sur l'armée, la marine, - les finances. -- M. Louis persiste dans ses deux principes: - respect des dettes contractées, et maintien des impôts - nécessaires. -- Proclamation royale relativement aux droits - réunis. -- Ajournement de la question de la conscription. -- - Louis XIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison - militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. -- - Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente - résolution. -- Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances - des provinces occupées. -- On s'aperçoit que la convention du 23 - avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour - le départ des armées coalisées. -- Les monarques alliés - promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis - XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales - de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. -- - Impatience de conclure la paix. -- M. de Talleyrand reçoit - mission de la négocier. -- Nouvelle faute de précipitation - semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23 - avril. -- Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé - qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances, - parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de - l'appui. -- M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt - qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la - France, et à remettre la solution des questions européennes au - congrès général qui doit se réunir à Vienne. -- Le gouvernement - royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se - faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure - immédiatement. -- Le retour aux frontières de 1790 posé en - principe irrévocable. -- Cette frontière adoptée, avec quelques - additions. -- L'île de France exceptée de la restitution de nos - colonies. -- Noble résistance du Roi à toute contribution de - guerre. -- Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le - gouvernement déploient en cette circonstance. -- Conservation des - musées. -- Traité de Paris du 30 mai 1814. -- Tandis qu'on - négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. -- Le Roi - ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare - avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. -- Ses vues - libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes - subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution - émanera exclusivement de l'autorité royale. -- Diverses questions - élevées. -- Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel - il tient étant accordé. -- Le projet de Constitution soumis à - deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. -- - Titre de CHARTE CONSTITUTIONNELLE donné à la nouvelle - Constitution. -- Les souverains étrangers ne voulant pas quitter - Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen, - on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la - Charte. -- Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette - séance. -- Proclamation de la Charte, départ des souverains - étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons. - 1 à 195 - - -LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME. - -GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII. - - Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et - de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se - rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et - chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France - du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui, - tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques. - -- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur - abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord - satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les - bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour - à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de - Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages - dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la - capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. -- - État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se - remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et - inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux. - -- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les - Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. -- - Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille, - Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les - provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à - leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes - qui viennent des garnisons lointaines et des prisons - d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération - et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a - livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de - faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager - toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont - hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis - contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux - finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des - finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de - payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits - réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la - guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation - pour l'armée; conservation de la garde impériale, et - rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. -- - Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout - d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur, - avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements - militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil - fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris - d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de - fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont - froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le - rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes - attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. -- - Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges - Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens - nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte, - les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission - à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la - révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la - restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend - obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. -- - Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le - gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait - indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres - assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie. - -- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et - libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. -- - M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les - fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse - quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des - députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi - sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il - fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue - la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les - discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu - que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse - n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte - les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est - sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission - spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits - contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la - Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau - et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites - nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis - présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce - bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose - l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des - impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen - d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. -- - L'opposition royaliste se prononce contre les projets du - ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye - les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve - quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant - pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M. - Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de - toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui - deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures - commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre - à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres - de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de - fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. -- - Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à - l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du - corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi. - -- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans - l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de - Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux - Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni - moduler ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces - livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. -- - Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux - Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au - lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse - Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il - reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se - transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des - Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans - l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son - voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de - M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il - promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert - de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon - l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses - imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme - des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de - leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse - dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon, - Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de - l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son - voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de - M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince - irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à - des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en - août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les - voyages des princes, et par les mesures imprudentes du - gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion - d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des - Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures. - -- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. -- - Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement - de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout. - -- Grand effet produit par la proposition de restituer aux - émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure - est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les - esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi - avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti - dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font - peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. -- - La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la - simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte - d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de - Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M. - Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une - représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot - contre la famille royale, et on prend des précautions - extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal - Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre - le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi - cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre - de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur - général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot - par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et - des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en - décembre 1814. 196 à 395 - - -LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME. - -CONGRÈS DE VIENNE. - - Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. -- Mécontentement - des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants, - et maltraitées par les armées étrangères. -- État de confusion - dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. -- Les peuples y - attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits - États craignent d'être absorbés par les grands. -- Conflagration - en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les - nouveaux cantons. -- Triste situation de l'Italie. -- Mauvais - gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par - le gouvernement pontifical. -- Révocation du Concordat français à - peu près consentie, mais différée. -- Étonnement de Murat d'être - encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y - voir. -- État de l'Espagne. -- Conduite perfide et cruelle de - Ferdinand VII. -- Il abandonne le pacte de famille dans le désir - de complaire aux Anglais. -- Pendant que l'Europe est ainsi - tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des - fêtes brillantes. -- Ils renouvellent la promesse de rester unis, - sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. -- Le - congrès de Vienne remis au mois de septembre. -- Dispositions - qu'on y apporte. -- Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre - et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement - unis. -- Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et - veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. -- - L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le - découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans - rompre l'union européenne. -- Avantages que cette situation eût - offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à - Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. -- Liberté - laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. -- Le Roi ne - lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de - Naples. -- Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg. - -- Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de - fonder sa politique à Vienne sur le principe de la _légitimité_. - -- Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de - l'Autriche. -- Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre - l'empereur François dans le palais de Schoenbrunn. -- Les - prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et - de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les - entretiens. -- Soulèvement des princes allemands contre ces - prétentions. -- Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche, - inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. -- Plus - leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se - promettent de la maintenir. -- Accord secret de l'Autriche, de - l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les - affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances - que pour la forme. -- Cet accord, bientôt dévoilé, devient un - nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent - que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. -- La légation - française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets - d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe - contre les vues de la Russie et de la Prusse. -- La Prusse se - venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin. - -- Protestations de désintéressement auxquelles la légation - française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite - précipitée. -- Irritation d'Alexandre dirigée en particulier - contre M. de Talleyrand. -- Entrevue de ce monarque avec le - plénipotentiaire français. -- Après quelques semaines perdues en - pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour - réclamer la convocation du congrès. -- Les _quatre_, c'est-à-dire - l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le - danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai - d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1er novembre, - sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les questions. -- - M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. -- Il demande - que sans plus tarder on réunisse le congrès en assemblée - générale, et veut profiter de l'occasion pour faire décider - l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du - représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de - résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du - moment. -- Vive résistance de la part des _quatre_. -- Après - quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1er - novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque, - et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on - appelle _le respect du droit public_. -- Après avoir déjoué les - projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre - avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se - prononce toujours plus fortement. -- Les Russes et les Prussiens - se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. -- - Activité des petits États et surtout de la Bavière. -- Liaisons - de celle-ci avec la légation française. -- Embarras croissant de - l'Autriche et de l'Angleterre. -- Lord Castlereagh craignant de - se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à - l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver - la Pologne. -- M. de Metternich, qui désirerait au contraire - sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette - tactique, et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne - réussira pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour - satisfait si Alexandre ne l'est point. -- Lord Castlereagh se met - résolûment en avant. -- Ses vifs entretiens avec Alexandre, - suivis de notes fermes et amères. -- La Bavière, toujours la plus - active, n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche - qu'il faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier - avec elle. -- M. de Metternich qui craint la désunion, répond que - la France n'a plus d'armée. -- La Bavière reporte ces propos à la - légation française pour la piquer d'honneur. -- M. de Talleyrand - demande à Louis XIII de faire des armements. -- Délibération sur - ce sujet dans le Conseil royal. -- Le ministre des finances - consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre - l'armée française sur un pied convenable. -- Grande satisfaction - de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements - de la France. -- Pendant ce temps la lutte est toujours aussi - vive à Vienne. -- M. de Metternich obligé de se prêter à la - tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son - propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui - livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère - accepter. -- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il - livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et - concentre toutes ses forces sur la Vistule. -- Irritation à - Vienne, et voeu général de réunir le congrès au 1er novembre. -- - Violente altercation d'Alexandre avec M. de Metternich. -- - Réunion du congrès à l'époque annoncée. -- Les huit signataires - du traité de Paris, la France, l'Angleterre, l'Autriche, la - Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent - l'initiative des convocations et des résolutions. -- Division du - congrès en comités. -- Comité pour la vérification des pouvoirs. - -- Comité dit des _six_, composé de la France, de l'Espagne, de - l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les - grandes affaires européennes. -- Comités pour les affaires - allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les affaires - suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des fleuves, - etc., etc. -- Il est convenu que lorsque les principaux - intéressés dans chaque question se seront abouchés au sein des - comités, les _huit_ interviendront pour achever de les mettre - d'accord, et pour consacrer leurs résolutions. -- Travail dans - tous les comités. -- Affaires italiennes. -- Questions de la - réunion de Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de - Savoie. -- Questions de Parme et de Naples. -- Sages motifs de M. - de Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. - -- Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens - et les nouveaux cantons. -- L'influence de la France sur le - canton aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques - d'Uri, Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. -- - Tandis que les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une - solution, celles de Saxe et de Pologne s'aggravent. -- Efforts de - lord Castlereagh pour détacher la Prusse de la Russie. -- - Alexandre s'en aperçoit, et provoque une explication de la part - de Frédéric-Guillaume. -- Les deux souverains après s'être - expliqués, se jettent dans les bras l'un de l'autre, et se - promettent d'être plus unis que jamais. -- Proclamation du prince - Repnin, gouverneur temporaire de la Saxe, qui annonce que ce - royaume va passer sous la souveraineté du roi de Prusse, du - consentement de l'Angleterre et de l'Autriche. -- Violents - démentis donnés par ces deux puissances. -- En ce moment les - instances des princes allemands auprès du Prince régent - d'Angleterre font modifier les instructions de lord Castlereagh. - -- Celui-ci change de tactique, et s'unit à M. de Metternich pour - défendre résolûment la Saxe et la Pologne. -- Tendance des choses - à la guerre. -- Plan de campagne arrêté par le prince de - Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France, - sans lui rien dire. -- Projet de faire entrer au printemps 200 - mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, - et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. -- M. de - Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il - retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la - Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des - conditions exigées par l'Autriche. -- Les Prussiens exaspérés - veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir. - -- Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le - czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti - de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques - sacrifices. -- Il se décide en gardant toute la Pologne à - abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait - moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de - s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la - frontière russe en Gallicie. -- D'après les conseils d'Alexandre - la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. -- Réplique de - l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la - Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre - son état de 1805 serait rempli. -- La Prusse entre dans ces - calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu - jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. -- - Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la - France, après avoir voulu l'en exclure. -- Les questions de - quantité se débattent vivement dans cette commission. -- La - nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend - à lord Castlereagh toute son énergie. -- Une scène violente ayant - eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh - exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. -- Ce dernier profite de - l'occasion et offre au ministre britannique une alliance - offensive et défensive. -- Convention du 3 janvier 1815 par - laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et - promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire - triompher leur politique. -- Triste condition imposée à M. de - Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du - traité de Paris. -- Envoi d'un général français pour la - discussion du plan de campagne. -- La convention du 3 janvier, - tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre, - aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. -- - Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à - l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre - eux, se décident à transiger. -- On enlève à la Saxe la moitié de - son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à - la Prusse. -- Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui - est définitivement laissée à là Saxe. -- Le roi Frédéric-Auguste - mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. -- La grande - question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh - étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. -- - Solution des questions pendantes. -- Constitution définitive du - royaume des Pays-Bas. -- Rétablissement des maisons de - Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. -- Ces maisons abandonnent la - Westphalie à la Prusse moyennant échange. -- Travail de la Prusse - pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au - Niémen. -- Conduite injuste envers le Danemark. -- Le Luxembourg - échoit au royaume des Pays-Bas. -- Mayence devient place - fédérale. -- La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché - de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à - l'Autriche. -- Constitution germanique. -- L'Autriche refuse la - couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la - diète. -- Organisation de la diète fédérale. -- Solution des - difficultés en Suisse due surtout à la France. -- Les nouveaux - cantons conservent leur existence en payant une indemnité - pécuniaire. -- Berne obtient une indemnité territoriale dans le - Porentruy et l'évêché de Bâle. -- La constitution suisse prise - presque en entier dans l'acte de médiation. -- Difficultés de la - question italienne. -- M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour - prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est - menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples. - -- Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en - adressant une sommation imprudente au congrès. -- L'Autriche - répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150 - mille hommes en Italie. -- Résolution générale d'en finir avec - Murat. -- Difficultés de l'affaire de Parme. -- On voudrait sur - la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine - d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques. - -- Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la - tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. -- Lord - Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier - à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII, - pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la - reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. -- Il - est décidé que les Légations seront rendues au Pape. -- - Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des - fleuves navigables. -- Toutes les questions étant résolues en - février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs - ministres le soin de la rédaction. -- On décide qu'il y aura un - instrument général, signé par les huit puissances qui ont été - parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions - d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités - particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne - spécialement. -- Au moment de se séparer, la nouvelle du - débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits. - -- On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle - crise. -- Tous les arrangements européens précédemment adoptés, - sont maintenus. -- Caractère véritable du congrès de Vienne, et - jugement qu'on peut porter sur son oeuvre, qui, sauf quelques - changements, a duré près d'un demi-siècle. 396 à 644 - - -FIN DE LA TABLE DU DIX-HUITIÈME VOLUME. - - - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les lettres supérieures inhabituelles ont été entourées de -parenthèses.] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE -(18/20) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Thiers.</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover-page.jpg" /> - -<style type="text/css"> -<!-- - -body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} - -h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em;} -h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} - -a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} -a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } - -sup {line-height: 0em;} - -p {text-indent: 1em;} -p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} - -.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} -.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} -.smaller {font-size: smaller;} -.small {font-size: 70%;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.right {text-align: right;} -.slim {margin-left: 20%; margin-right: 20%; text-indent: 0em;} - -.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} -.toc p {text-indent: 0em;} -.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em; - text-indent: -2em; font-size: 95%;} -.quote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 95%;} -.date {text-align: right; margin-right: 10%;} -.sig {text-align: right; margin-right: 20%;} -.footnote p {text-indent: 0em;} - -.sidedate {width: auto; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-left: 1em; - float: right; clear: right; margin-top: 1em; - font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: left; text-indent: 0em;} -.sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-right: 1em; - float: left; clear: left; margin-top: 0.3em; - font-size: 80%; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: center; text-indent: 0em;} - -.pagenum {visibility: hidden; - position: absolute; right:0; text-align: right; - font-size: 10px; - font-weight: normal; font-variant: normal; - font-style: normal; letter-spacing: normal; - color: #C0C0C0; background-color: inherit;} - -.ralign {position: absolute; right: 5%; text-align: right; top: auto;} - -.figcenter {text-align: center;} -.caption {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} - ---> -</style> -</head> - -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (18/20), by Adolphe Thiers</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (18/20) ***</div> - -<p class="p4 center">HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</p> - -<p class="p2 center">TOME XVIII</p> - -<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne.</p> -<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 3 décembre 1860.</p> - -<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> - - -<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</b></p> - -<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br /> - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p> - -<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p> - -<p class="p4 center smaller">TOME DIX-HUITIÈME</p> - -<div class="figcenter"> -<a id="img001" name="img001"></a> -<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" /> -</div> - -<p class="p4 center small">Paris<br /> - PAULIN, LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> - 60, RUE RICHELIEU<br /> - 1860</p> - -<div class="chapter"> -<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br /> -DU CONSULAT<br /> -ET<br /> -DE L'EMPIRE.</h1> - -<h2>LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.<br /> -<span class="smaller">RESTAURATION DES BOURBONS.</span></h2> - -<p class="resume"> - Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses - parties de l'Europe. — Campagne du général Maison en Flandre, et - défense d'Anvers par le général Carnot. — Reddition d'Anvers, et - conditions de cette reddition. — La désertion s'introduit parmi - les troupes françaises. — Fermeté du général Maison en présence - d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. — Longue et - mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. — Conditions - auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un - riche matériel. — Noble conduite du prince Eugène en Italie. — - L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. — - Événements aux Pyrénées. — Les nouvelles de Paris étant arrivées - trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les - Français en viennent aux mains une dernière fois. — Sanglante - bataille de Toulouse. — Armistice sur toutes les frontières. — - Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. — Question - de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume. - — Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général - qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la - Constitution. — Irritation de M. le comte d'Artois et de ses - amis. — Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est - adopté. — Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte - d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration - par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet - l'adoption des principales bases de la (p.~2) Constitution - sénatoriale. — Premiers actes de l'administration du comte - d'Artois. — Le gouvernement provisoire converti en conseil du - Prince. — Composition du ministère. — Envoi de commissaires - extraordinaires dans les diverses parties de la France. — - Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on - s'efforce de leur procurer. — Nouveaux cantonnements assignés - aux armées françaises. — La conscription de 1815 libérée. — - Mesures financières de M. Louis. — Sa ferme résolution de payer - toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et - spécialement les droits réunis. — Rapidité avec laquelle le - crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce - ministre et de la paix. — Changements transitoires apportés à - nos tarifs commerciaux. — La souffrance des provinces occupées - va croissant. — On entame précipitamment une négociation pour - obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. — - On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans - provoquer une demande semblable à l'égard des provinces - étrangères occupées par nos troupes. — Dans l'impossibilité de - refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril - à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons, - Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus - importantes de l'Europe. — On ne s'aperçoit pas d'abord de - l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet - d'amers reproches. — Mouvement rapide qui s'opère dans les - esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. — La masse de - la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se - donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti - royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et - provoquent de la part des uns et des autres de vives - récriminations. — M. le comte d'Artois commet certaines - imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte - arrivée du Roi. — Divers messages adressés à Louis XVIII, et - peinture qu'on lui fait de l'état de la France. — Sur ce qu'on - lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas - indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine - lentement vers la France. — Son séjour à Londres. — - Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. — - Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est - à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. — Débarquement de - Louis XVIII à Calais. — Son voyage à travers les départements du - nord, et son arrivée à Compiègne. — Empressements dont il est - l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait - l'accueil le plus flatteur. — Impatience qu'on a de le - connaître. — Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et - différences remarquables entre les deux frères. — Entrevue de M. - de Talleyrand avec le Roi. — Soins de ce dernier à éluder tous - les engagements. — Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne, - et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils. - — Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution, - même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de - maintenir entier le principe de son autorité. — Il est convenu - qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une - déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, - et destinée (p.~3) à consacrer les bases de la Constitution - sénatoriale. — Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen - datée du 2 mai 1814. — Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. - — La population parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. - — Louis XVIII se saisit du pouvoir, et constitue le Conseil - royal. — Première séance de ce conseil, dans laquelle on touche - sommairement à toutes les questions. — Vues générales sur - l'armée, la marine, les finances. — M. Louis persiste dans ses - deux principes: respect des dettes contractées, et maintien des - impôts nécessaires. — Proclamation royale relativement aux - droits réunis. — Ajournement de la question de la conscription. - — Louis XVIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison - militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. — - Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente - résolution. — Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances - des provinces occupées. — On s'aperçoit que la convention du 23 - avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour - le départ des armées coalisées. — Les monarques alliés - promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis - XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales - de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. — - Impatience de conclure la paix. — M. de Talleyrand reçoit - mission de la négocier. — Nouvelle faute de précipitation - semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23 - avril. — Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé - qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances, - parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de - l'appui. — M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt - qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la - France, et à remettre la solution des questions européennes au - congrès général qui doit se réunir à Vienne. — Le gouvernement - royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se - faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure - immédiatement. — Le retour aux frontières de 1790 posé en - principe irrévocable. — Cette frontière adoptée, avec quelques - additions. — L'île de France exceptée de la restitution de nos - colonies. — Noble résistance du Roi à toute contribution de - guerre. — Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le - gouvernement déploient en cette circonstance. — Conservation des - musées. — Traité de Paris du 30 mai 1814. — Tandis qu'on - négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. — Le Roi - ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare - avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. — Ses vues - libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes - subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution - émanera exclusivement de l'autorité royale. — Diverses questions - élevées. — Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel - il tient étant accordé. — Le projet de Constitution soumis à - deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. — - Titre de <span>Charte constitutionnelle</span> donné à la nouvelle - Constitution. — Les souverains étrangers ne voulant pas quitter - Paris avant l'entier accomplissement des promesses de (p.~4) - Saint-Ouen, on fixe au 4 juin la séance royale où doit être - proclamée la Charte. — Séance royale du 4 juin; effet heureux de - cette séance. — Proclamation de la Charte, départ des souverains - étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Avril 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Dernières opérations des troupes françaises répandues en -Europe.</span> -Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait débarrassé les Bourbons -de la présence d'un redoutable ennemi, qui, bien qu'abattu, effrayait -encore les puissances victorieuses. Mais si la tête avait été enlevée -au monstre, ainsi qu'on appelait alors le gouvernement impérial, le -corps restait, et ses fragments épars agitaient l'Europe de leurs -mouvements convulsifs. De nombreux détachements de troupes, qui -n'avaient point encore reçu les nouvelles de Paris ou qui refusaient -d'y croire, se trouvaient répandus en Flandre, en Hollande, en -Westphalie, en Italie, en Dauphiné, en Languedoc, en Espagne. Le -premier soin du gouvernement provisoire avait été de leur dépêcher des -agents pour les informer de l'entrée des coalisés dans Paris, de -l'abdication de Napoléon, et du rétablissement des Bourbons sur le -trône de France. On attendait leurs réponses avec une certaine -anxiété, car le gouvernement provisoire n'aurait pas voulu ordonner, -et les alliés n'auraient pas voulu être obligés d'exécuter des siéges -tels que ceux de Strasbourg, de Mayence, de Lille, d'Anvers, de -Flessingue, du Texel, de Hambourg, de Magdebourg, de Wurzbourg, de -Palma-Nova, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, de Gênes, de Lérida, -de Tortose, etc... Ce ne fut pas en effet sans peine qu'on fit -entendre la voix de la raison aux vieux soldats qui gardaient ces -postes lointains, et à la tête desquels Napoléon (p.~5) avait placé -des chefs énergiques, dévoués à sa cause et à celle de la France. -Leurs derniers actes en 1814 méritent l'attention de l'histoire, et -caractérisent parfaitement la situation que laissait Napoléon, et que -venaient recueillir les Bourbons. Nous allons les retracer rapidement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Défense d'Anvers par le général Carnot.</span> -L'illustre Carnot défendait Anvers, tandis que le brave et habile -général Maison remplissait de son activité et de son audace l'étendue -de pays comprise entre Anvers, Lille et Valenciennes. On se souvient -sans doute que Carnot, resté volontairement étranger à l'Empire et à -l'Empereur, dès qu'il avait vu nos frontières envahies, avait discerné -avec son cœur plus encore qu'avec son esprit le danger qui menaçait -la cause de la révolution et de la France, et avait écrit à Napoléon -pour lui offrir <em>son bras sexagénaire</em>, disait-il, non comme secours, -mais comme exemple. Napoléon avait dignement accueilli cette offre -patriotique, et avait confié à Carnot la tâche dont il était le plus -capable, celle de défendre Anvers, Anvers la plus magnifique création -de l'Empire, le dépôt de nos richesses maritimes, le boulevard de -notre frontière sur l'Escaut. Carnot avait établi l'ordre dans la -place, inspiré à la garnison un sentiment de dévouement absolu, et ôté -à l'ennemi tout espoir d'enlever autrement que par un siége régulier -et fort long cet objet de toutes les haines de l'Angleterre. Restait -aux assiégeants le moyen barbare du bombardement. Carnot, de concert -avec l'amiral Missiessy, s'y était préparé. On avait couvert l'escadre -de terre et de fumier, blindé les magasins et les ouvrages les plus -menacés, puis, (p.~6) avec une impassibilité héroïque, on avait -supporté pendant plusieurs jours une pluie continue de bombes et -d'obus, en ayant soin d'éteindre à l'instant même les flammes qui -s'élevaient çà et là. Les assaillants, après avoir épuisé leurs -munitions, s'étaient vus réduits à un simple blocus, et Carnot, muni -de vivres suffisants, leur avait montré clairement qu'on ne lasserait -pas plus sa patience que son courage.</p> - -<p>Les troupes actives enfermées dans Anvers par le mouvement des armées -envahissantes faisaient faute au général Maison, qui n'avait pas plus -de 6 mille hommes pour occuper la Flandre. Dans le nombre des troupes -demeurées à Anvers était comprise une excellente division de jeune -garde, forte de quatre mille hommes et de quelques centaines de -chevaux, laquelle eût été d'un grand secours pour la défense de la -frontière. Aussi Carnot et Maison s'étudiaient-ils à trouver, l'un le -moyen de s'en priver, l'autre le moyen de la rallier à lui à travers -une nuée d'ennemis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne du général Maison en Flandre.</span> -Le général Maison après avoir jeté à la hâte quelques bataillons de -dépôt et quelques vivres dans les places de Berg-op-Zoom, d'Ostende, -de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge, de Condé, de Lille, -courait avec cinq à six mille hommes de l'une à l'autre de ces places, -dégageant tantôt celle-ci, tantôt celle-là, détruisant de temps en -temps de gros détachements ennemis, et occupant par une guerre -d'embuscades le prince de Saxe-Weimar, qui, avec quarante à cinquante -mille hommes, n'était pas parvenu à nous déloger du labyrinthe (p.~7) -de nos forteresses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Tandis que le général Maison exécutait ainsi de -véritables prodiges de hardiesse et d'activité, plusieurs de nos -commandants se couvraient de gloire, en résistant avec une poignée -d'hommes à des attaques formidables. Le général Bizanet, réduit à -défendre avec 2,700 hommes la place de Berg-op-Zoom, qui aurait exigé -une garnison de douze mille hommes, n'avait pu empêcher les soldats de -Graham, favorisés par un mouvement populaire, de s'élancer à -l'escalade, et d'entrer victorieux dans la ville. Mais, sans se -troubler, il avait fondu sur les colonnes anglaises, les avait -culbutées l'une après l'autre, leur avait tué 1500 hommes, et leur en -avait pris 2,500. Le prince de Saxe-Weimar ayant fait une semblable -tentative sur Maubeuge, défendue par le colonel d'artillerie Schouller -à la tête d'un millier de gardes nationaux et de douaniers, avait vu -son artillerie démontée, ses soldats rejetés hors des ouvrages, et son -entreprise déjouée de la manière la plus humiliante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Belle opération de ce général pour tirer d'Anvers la -division Roguet.</span> -Le général Maison qui cherchait le moyen d'attirer à lui la division -Roguet, saisit l'occasion que lui offrait la tentative manquée contre -Maubeuge, pour se porter sur Anvers à travers les masses ennemies. -Réunissant les deux divisions Barrois et Solignac fortes de 6 mille -fantassins, la division de cavalerie Castex comprenant 1100 chevaux, -il sortit de Lille (p.~8) sous le prétexte d'aller au secours de -Maubeuge, culbuta les détachements qui occupaient Courtray, feignit de -les poursuivre sur Oudenarde et Bruxelles, puis se dirigea brusquement -sur Gand qu'il enleva, et s'arrêta en avant de cette ville pour -attendre le général Roguet qu'il avait fait prévenir de son approche. -Carnot, informé à temps, fit sortir d'Anvers la division Roguet, -laquelle rejoignit le général Maison à Gand, et lui amena près de cinq -mille hommes de toutes armes. Le général Maison disposant alors de -douze mille combattants, vit les nombreuses colonnes de l'ennemi se -détourner du blocus des places pour marcher sur lui, et notamment le -prince de Saxe-Weimar qui s'apprêtait à lui fermer la retraite avec -une masse de trente mille hommes. Il ne perdit pas un instant, revint -sur Courtray, passa sur le corps de Thielmann, auquel il tua ou prit -environ 1,200 hommes, et à la suite d'une expédition de six jours -rentra victorieux dans Lille, après s'être formé une petite armée, -toute pleine de son esprit, et prête à recommencer les courses qui lui -avaient si bien réussi. -<span class="sidenote" title="En marge">L'armée de Flandre, en apprenant les événements de Paris, -accepte le gouvernement des Bourbons.</span> -C'est dans cette position que le général -Maison reçut les nouvelles de Paris, mandées officiellement par le -gouvernement provisoire. Ce général, ancien aide de camp de -Bernadotte, vieux soldat de l'armée du Rhin, avait peu d'attachement -pour Napoléon; mais exempt d'intrigue, bien que fort actif de -caractère et d'esprit, il était incapable de se prêter à de sourdes -menées. Aussi, quoique entouré par les agents de Bernadotte, il les -écarta en menaçant de les faire fusiller s'ils revenaient. Cependant -le destin ayant (p.~9) prononcé, il accepta ses arrêts, fit connaître -à ses troupes les événements désormais irrésistibles qui s'étaient -accomplis en France, et leur proposa d'y adhérer. Ses généraux -partagèrent unanimement son avis, mais ce ne fut bientôt qu'un cri -dans les rangs inférieurs de l'armée contre les traîtres qui, -disait-on, avaient livré la capitale. Les soldats ne pouvaient se -persuader que Paris eût succombé naturellement, par le seul effet des -événements de la guerre, et la nouvelle vaguement répandue d'une -grande défection venait encore exciter leur folle défiance. Ils -étaient persuadés que la France et Napoléon avaient été les victimes -de la trahison la plus noire. Les vieux soldats par colère, les -nouveaux par indiscipline, s'ameutèrent, en disant qu'il fallait -quitter des drapeaux souillés par la trahison. Ce mot imprudent: <cite>Plus -de conscription, plus de droits réunis</cite>, prononcé par M. le comte -d'Artois, avait pénétré jusqu'au fond des provinces.— -<span class="sidenote" title="En marge">La désertion s'introduit dans les rangs de l'armée.</span> -Allons-nous-en, -rentrons chez nous, était le langage qu'on entendait dans la bouche de -tous les soldats. On vit en effet des centaines d'hommes quitter les -drapeaux en quelques heures. Le général Maison sentait que, quel que -fût le gouvernement, il fallait une armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts du général Maison pour arrêter un mal qui menace -l'armée de dissolution.</span> -Il assembla ses soldats, -qui d'abord parurent sensibles à ses énergiques représentations, mais -qui bientôt recommencèrent à s'en aller par bandes. Alors il convoqua -ses officiers, et fit appel à leur patriotisme. Ceux-ci entendirent sa -voix, et s'adressant à leur tour aux sous-officiers et aux vieux -soldats, parvinrent à s'en faire écouter. On forma ainsi un noyau -d'hommes fidèles, et avec leur (p.~10) secours le général Maison -braquant son artillerie aux principales portes de Lille, annonça qu'il -tirerait à mitraille sur la première bande qui se présenterait pour -déserter. Cette démonstration vigoureuse imposa aux mutins, qui -rentrèrent dans l'ordre. L'armée de Flandre avait perdu environ deux -mille hommes sur douze mille, mais le reste était ferme, et on pouvait -y compter.</p> - -<p>L'exemple donné par le général Maison était nécessaire, car la -désertion devenait une sorte de contagion. Profitant de l'irritation -des anciens soldats contre ce qu'ils appelaient les traîtres, et -cherchant à l'augmenter pour en profiter, les conscrits s'en allaient -en masse, en disant qu'on n'avait plus rien à faire au drapeau, et -finissaient par entraîner leurs vieux camarades, qui commençaient à -être atteints du désir de revoir leur village. Dans la grande armée -que Napoléon avait laissée à Fontainebleau, cette contagion de -désertion s'était propagée d'une manière désastreuse, et on courait le -risque de se trouver sans autres soldats que les soldats étrangers, ce -qui était une déplorable situation pour traiter de la paix. Beaucoup -de gens autour de M. le comte d'Artois regardaient la dispersion des -troupes impériales comme un bonheur, mais les maréchaux lui firent -sentir le danger de n'avoir bientôt plus de force publique. Marmont, -le principal auteur de cette débandade, voulant faire excuser sa -conduite par son zèle pour les intérêts de l'armée, se montra des plus -ardents à adresser au gouvernement d'utiles représentations, et on -décida M. le comte d'Artois à une manifestation significative. Il -écrivit (p.~11) en effet au général Maison une lettre qu'on publia à -l'instant même, et dans laquelle le remerciant de sa noble conduite, -il lui annonçait qu'il allait la signaler à Louis XVIII comme un titre -à l'estime et à la confiance du souverain.</p> - -<p>Tandis que l'armée de Flandre se ralliait ainsi au nouveau -gouvernement, Carnot, quelque répugnance qu'il éprouvât pour les -Bourbons, ne pouvait tenir que la conduite d'un bon citoyen. Il -sentait qu'il fallait subir la loi des événements, et accepter les -Bourbons, puisque leur gouvernement était le seul possible. -<span class="sidenote" title="En marge">Reddition d'Anvers.</span> -Mais les -Bourbons acceptés et reconnus, il restait les devoirs envers la -France, et de ce qu'on ouvrait les portes d'Anvers aux envoyés de -l'ancienne dynastie, ce n'était pas une raison pour les livrer à -l'ennemi. Bernadotte s'étant adressé à Carnot pour lui faire part des -événements de Paris, et l'engager à rendre Anvers aux alliés, Carnot -répondit que les faits n'étaient pas encore assez démontrés pour que -le fidèle commandant d'une ville assiégée dût les considérer comme -certains, et que du reste en les tenant pour vrais, il ne remettrait -les clefs de la place dont il était dépositaire qu'aux envoyés du Roi -de France. Quelques jours s'étant écoulés, et les événements ne -présentant plus de doute, Carnot en donna connaissance à la garnison, -lui fit prendre la cocarde blanche, et continua de tenir ses portes -fermées jusqu'à la réception des ordres de Louis XVIII.</p> - -<p>Pendant que les généraux français placés sur l'Escaut et sur le Rhin -se distinguaient par une conduite aussi sage que patriotique, un -homme de (p.~12) guerre illustre s'honorait en Westphalie par des -prodiges de constance et de fermeté, afin de conserver intact le dépôt -qui lui était confié. -<span class="sidenote" title="En marge">Établissement du maréchal Davout à Hambourg.</span> -On doit se rappeler comment le maréchal Davout -s'était trouvé investi dans Hambourg, à la tête du corps d'armée qu'il -commandait. Chargé de ramener à la soumission les provinces insurgées -du nord de l'Allemagne, et d'assurer la défense de l'Elbe, il n'avait -exercé contre les personnes aucune des rigueurs prescrites par -Napoléon, s'était borné à convertir les peines encourues en -contributions de guerre, avait envoyé à la grande armée sous Dresde -les ressources en vivres et argent dont elle avait vécu, et, après la -désastreuse bataille de Leipzig, ne voyant venir à lui ni la garnison -de Dresde, ni aucune autre, s'était solidement établi dans Hambourg, -déterminé à s'y défendre contre les soldats de toute l'Europe, et à -sauvegarder ce poste important, qui était un précieux objet de -compensation dans les négociations de la paix future, le lien avec le -Danemark, et le dépôt d'un immense matériel créé par la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures qu'il prend pour s'y maintenir, malgré tous les -efforts des armées européennes.</span> -Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le mois de -novembre privé de toute communication avec la France, le maréchal -Davout était demeuré inébranlable, résolu à tenir, tant qu'il aurait -des soldats, des munitions et des vivres. Vers la fin de novembre une -communication obscure, moitié en lettres ordinaires, moitié en -chiffres, lui avait prescrit d'aller au secours de la Hollande, s'il -le pouvait, sinon de rester à Hambourg, d'y garder cette place, et -d'y occuper le plus d'ennemis (p.~13) qu'il pourrait. Toutes les -routes de la Hollande et de la France étant interceptées, c'est le -dernier parti qu'il avait pris.</p> - -<p>Le maréchal avait près de 40 mille hommes de toutes armes, devenus -dans ses mains des soldats excellents, mais desquels il fallait -défalquer sept à huit mille malades. Il s'était procuré des munitions -de bouche et de guerre, et, conformément aux ordres de Napoléon, il -avait, au moyen d'ouvrages en terre, de palissades, de bastions -rapidement restaurés, embrassé Hambourg, Harbourg et les îles de -l'Elbe dans un vaste système de défense, où il aurait fallu cent mille -hommes et d'habiles ingénieurs pour le forcer. Ne reculant point -devant le mal nécessaire, mais n'allant jamais au delà, il avait -ajourné jusqu'à l'investissement de la place la destruction des -bâtiments nuisibles à la défense, avait averti les habitants de la -terrible lutte qu'il s'apprêtait à soutenir, les avait invités à se -pourvoir de vivres, et leur avait annoncé que toute famille dépourvue -de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de Hambourg. -L'ennemi s'étant enfin montré, il avait fait évaluer les maisons à -démolir, les avait immédiatement sacrifiées à la sûreté de la place, -et de plus avait renvoyé vingt mille habitants sur quatre-vingt mille, -pour ne s'être pas munis de vivres. Du reste ces malheureux n'avaient -qu'une porte à franchir pour se trouver dans Altona, ville danoise et -neutre, à moitié hambourgeoise, où de nombreux secours leur étaient -assurés. -<span class="sidenote" title="En marge">Sept à huit mille Russes succombent devant Hambourg sans -pouvoir l'enlever.</span> -Le maréchal s'était ensuite mis en défense, et dans divers -combats avait tué sept à huit mille hommes au général Benningsen, -(p.~14) qui avait fini par le laisser en repos. Il avait passé ainsi -tout l'hiver de 1813 à 1814, n'ayant aucune nouvelle du gouvernement -français, mais en recevant de nombreuses par l'ennemi, les unes -fausses, les autres vraies et désastreuses, ne tenant compte ni des -unes ni des autres, et résolu à résister jusqu'à ce que l'Europe se -tournât tout entière contre lui pour l'accabler.</p> - -<p>Toujours rigoureux, mais exact et probe, il avait résolu de payer les -vivres qu'il prenait, les travaux qu'il ordonnait, les démolitions -qu'il faisait exécuter, et de les payer sur la contribution de guerre -à laquelle la ville de Hambourg avait été condamnée pour sa rébellion -de 1813. Ayant la force en main, il aurait pu sans doute, à l'exemple -de tant d'autres commandants de places assiégées, se dispenser de -payer les dommages qu'il causait en prenant des vivres, en abattant -des maisons, en requérant des bras. Quelques individus auraient ainsi -supporté pour tous les malheurs de la guerre. Mais il répugnait à sa -probité de faire peser sur quelques-uns des charges qui devaient être -le fardeau de tous, et une contribution de guerre ayant été -régulièrement frappée l'année précédente, il trouvait plus juste de -l'employer à dédommager ceux dont on prenait les bras ou le bien. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout s'empare des fonds de la banque de -Hambourg pour payer les frais de la défense.</span> -Les -Hambourgeois refusant d'acquitter la contribution de guerre depuis les -revers de l'armée française, il assembla le commerce, lui déclara -qu'il avait besoin de fonds pour acquitter les services exigés des -habitants, et que si on ne payait pas ce qu'on devait, il s'emparerait -des valeurs métalliques de la Banque sur (p.~15) laquelle étaient -tirées les traites représentatives de la contribution de guerre. Cette -déclaration n'ayant point reçu de réponse, il tint parole, prit la -réserve de la Banque sur procès-verbal en règle, consacra les 13 -millions qu'il y trouva à tous les services publics, sans en détourner -un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque, et continua de se -maintenir avec une ténacité indomptable au milieu des boulets de -l'ennemi et des calomnies des Hambourgeois, qui s'indignaient contre -ce qu'ils appelaient les crimes des Français, oubliant ce que -faisaient en Portugal les Anglais qui brûlaient les moissons, les -arbres, les maisons, et forçaient les Portugais, sous peine de mort, à -les brûler eux-mêmes.</p> - -<p>Dans cette formidable attitude, le maréchal Davout, assailli par les -armées russes et allemandes, tint huit mois entiers sans recevoir ni -un ordre ni une nouvelle de son pays. -<span class="sidenote" title="En marge">Négociations entamées pour amener la reddition de Hambourg, -en faisant connaître au maréchal Davout la révolution opérée à Paris.</span> -Vers les premiers jours d'avril -le général Benningsen lui fit savoir par l'intermédiaire des Danois -les événements de Paris, et le somma d'ouvrir ses portes. Le maréchal -répondit par l'article du décret relatif aux places assiégées, article -qui défend de croire aux bruits répandus par l'ennemi, et ajouta que -son souverain pouvait avoir essuyé des revers, mais que les revers ne -dégageaient pas un homme d'honneur de ses devoirs. Le général -Benningsen ordonna alors une nouvelle attaque, qui fut exécutée au nom -des Bourbons et avec le drapeau blanc. Le maréchal tira sur le drapeau -blanc comme sur le drapeau russe, et culbuta les assaillants après -leur avoir fait essuyer une (p.~16) perte considérable. Battu, le -général Benningsen eut de nouveau recours aux négociations, toujours -par l'intermédiaire des Danois, nos anciens alliés. Le maréchal ne -refusa pas de s'y prêter, et offrit d'envoyer le général Delcambre en -France, pour aller y chercher des nouvelles authentiques, promettant -de les tenir pour vraies, et de s'y conformer lorsqu'elles -proviendraient d'une source française. Le général Benningsen y -consentit, mais à condition qu'on lui livrerait un des ouvrages -importants de Hambourg. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal ne se rend qu'à un ordre du nouveau -gouvernement français.</span> -Le maréchal s'y refusa de nouveau. Enfin un -envoyé appartenant à sa famille étant arrivé avec des communications -officielles du gouvernement provisoire, il assembla le 28 avril son -armée qui était encore de 30 mille hommes valides, bien armés, bien -vêtus, bien disposés, lui annonça la restauration des Bourbons, lui -fit prendre la cocarde blanche, et lui déclara, ce qui fut approuvé et -applaudi, qu'il ne rendrait la place que sur un ordre de Louis XVIII. -Le maréchal Davout, par cette défense mémorable, avait conservé à nos -négociateurs un précieux objet de compensation, et il avait sauvé à la -France trente mille hommes, un immense matériel, et l'honneur du -drapeau. Les calomnies que des intéressés allaient répandre dans toute -l'Europe, et notamment en France, ne pouvaient obscurcir de tels -services. En tout cas, c'est à l'histoire à les consacrer dans son -impartiale justice.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance du prince Eugène en Italie.</span> -En Italie, le prince Eugène avait vaillamment tenu tête au maréchal -Bellegarde, et persisté à refuser toutes les propositions que lui -faisaient parvenir les puissances alliées par le roi de Bavière, son -(p.~17) beau-père. Napoléon, comme on l'a vu, après lui avoir ordonné -de ramener l'armée en France, ordre qui, exécuté à temps, aurait pu -changer le destin de la guerre, lui avait malheureusement prescrit, -après les succès de Montmirail, de Champaubert, de Montereau, de -rester en Italie, et le prince s'y était maintenu avec succès jusqu'au -moment où Murat était venu le prendre à revers. Il avait alors détaché -la division Maucune pour arrêter les Napolitains au passage du Pô. Le -brave Maucune les avait en effet culbutés toutes les fois qu'ils -s'étaient présentés, seuls ou en compagnie des Autrichiens, et était -occupé à les contenir, lorsque la connaissance certaine des événements -de Paris parvint à Milan. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince ne se rend qu'après la certitude acquise des -événements de Paris.</span> -Le prince Eugène consentit dès ce moment à -entrer en pourparlers avec le maréchal Bellegarde, et le 16 avril -signa un armistice dont les bases étaient les suivantes. Les troupes -françaises disséminées dans les diverses parties de l'Italie devaient -rentrer en France avec les honneurs de la guerre, et en emportant leur -matériel. L'armée italienne, sous les ordres du prince Eugène, devait -rester sur le Pô, et continuer de garder les places fortes jusqu'à ce -que les puissances alliées eussent décidé du sort de l'Italie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Évacuation de l'Italie par les Français.</span> -Après la signature de cet armistice, le noble prince devenu, grâce aux -événements extraordinaires du siècle, prince étranger, sans cesser -d'être soldat français, adressa de touchants adieux à l'armée dont il -allait se séparer pour toujours, et en reçut les témoignages les plus -expressifs d'attachement et de regret. L'armée française s'achemina -(p.~18) ensuite vers les Alpes sous les ordres du général Grenier, -recueillant en route les garnisons qui évacuaient les places d'Italie, -et éprouvant une patriotique tristesse en quittant cette contrée où -elle avait répandu tant de sang, acquis tant de gloire, et fondé si -peu de chose.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Reddition de Gênes.</span> -À Gênes quelques mille conscrits sous les ordres du général Frezia, -avaient disputé la place aux Anglais, et au peuple génois lui-même qui -se flattait follement de recouvrer son indépendance en s'insurgeant -contre nous. Obligés de céder, ils abandonnaient également l'Italie en -longeant le pied des Alpes maritimes.</p> - -<p>En Dauphiné le maréchal Augereau, qui n'avait su défendre ni la -Franche-Comté, ni Lyon, ni sa dignité, s'était replié sur l'Isère, -pendant que le général Marchand, après avoir beaucoup mieux défendu -Genève et Chambéry, s'était retiré à Grenoble. La nouvelle de la -capitulation de Paris, bientôt parvenue dans cette partie de la -France, y avait fait cesser les hostilités en vertu d'un armistice -local. Il en devait être autrement au pied des Pyrénées, à cause de la -distance et des forces engagées, et même après que le canon s'était tu -partout, une sanglante bataille allait signaler dans cette région les -derniers jours de la guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Suchet rentre en France, après avoir rendu -Ferdinand VII aux Espagnols, et se dispose à rejoindre le maréchal -Soult.</span> -Le maréchal Suchet, comme on l'a vu, s'était privé de la meilleure -partie de son armée au profit d'Augereau qui n'en avait rien su faire. -Réduit à quelques mille hommes, il s'était tenu d'abord en avant de -Figuières, essayant de recouvrer ses garnisons de la Catalogne -moyennant la remise de Ferdinand (p.~19) VII qu'il offrait en échange. -N'ayant pu obtenir que les Espagnols écoutassent ses propositions, il -avait fini par se dessaisir de Ferdinand VII, sur l'ordre exprès de -Napoléon, et avait été obligé de s'en fier pour la fidèle exécution du -traité de Valençay à la parole peu sûre du nouveau roi d'Espagne, et à -la générosité des Espagnols fort altérée par la haine qu'ils nous -portaient. Le maréchal était ensuite rentré en France, décidé à -rejoindre le maréchal Soult, si les événements lui en laissaient le -temps et le moyen.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Soult sur Toulouse.</span> -Ce dernier après la bataille d'Orthez, à laquelle il n'avait manqué -qu'un peu de ténacité pour être une bataille gagnée, s'était retiré -sur Toulouse, se flattant d'attirer lord Wellington à sa suite, et de -couvrir ainsi Bordeaux par une simple manœuvre. Lord Wellington ne -s'était guère soucié de suivre un adversaire qu'il était sûr de -retrouver, avait pris Bordeaux, ouvert cette ville aux Bourbons, et -cela fait, s'était remis à la poursuite du maréchal Soult, en -remontant la rive gauche de la Garonne.</p> - -<p>Le général anglais avait 60 mille hommes, parmi lesquels beaucoup -d'Espagnols et de Portugais animés par la victoire, et, sous -l'influence de l'exemple et du succès, s'approchant du mérite des -troupes anglaises quoique ne leur ressemblant en aucune manière. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de s'y défendre.</span> -Le -maréchal Soult ne comptait que 36 mille soldats, mais de la première -qualité, et remplis en ce moment d'une véritable fureur patriotique. -Malheureusement le maréchal, affecté par les événements, n'avait plus -confiance ni en lui-même ni dans (p.~20) la fortune. Il s'était replié -sur Toulouse, et s'y était savamment fortifié.</p> - -<p>Cette ville considérable, qui partage avec Bordeaux et Marseille -l'influence morale dans le midi de la France, était précieuse à -conserver sous tous les rapports, militaires et politiques. Elle est -située en entier, sauf le faubourg Saint-Cyprien, sur la rive droite -de la Garonne, et il fallait, pour qu'elle fût attaquée, que le -général anglais, opérant actuellement sur la rive gauche, exécutât -devant nous le passage d'une rivière forte et rapide. Circonspect dans -ses mouvements, ayant des soldats peu marcheurs, et chargé d'un -immense convoi de vivres, lord Wellington ne pouvait guère déjouer par -de promptes manœuvres la vigilance d'un adversaire qui aurait voulu -l'empêcher de franchir la Garonne. Néanmoins le maréchal Soult, -mettant exclusivement sa confiance dans la position qu'il avait -choisie autour de Toulouse, ne songea point à lui disputer le passage -de la rivière qui les séparait, et lui laissa la liberté d'en -parcourir les bords au-dessous et au-dessus de Toulouse afin d'y jeter -un pont. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts du duc de Wellington pour franchir la Garonne.</span> -Lord Wellington poussa ses recherches jusqu'au-dessus du -confluent de l'Ariége et de la Garonne, entra même à Cinte-Gabelle, -soit qu'il espérât trouver à cette hauteur un passage plus facile, -soit qu'il se flattât, en menaçant les communications du maréchal -Soult avec le maréchal Suchet, de décider les Français à quitter leur -position. Cependant lord Wellington se sentant un peu hasardé à cette -distance, redescendit le cours de la Garonne, et résolut de la -traverser au-dessous de Toulouse, c'est-à-dire à Grenade.</p> - -<p>(p.~21) <span class="sidenote" title="En marge">Il la passe à Grenade.</span> -Le 4 avril, jour de la première abdication de Napoléon, le général -anglais réussit, malgré le courant, à jeter un pont de bateaux près de -Grenade, et transporta sur la rive droite le corps du maréchal -Béresford. Ce corps était à peine au delà de la Garonne, qu'une crue -subite et violente, comme on en voit souvent en cette saison, -assaillit le pont et l'eut bientôt emporté. Quinze mille Anglais, -composant la meilleure partie de l'armée ennemie, étaient donc livrés -à nos coups, et une fois détruits l'armée anglaise tout entière était -exposée à un véritable désastre. La cavalerie du général Soult, frère -du maréchal, fut témoin de cet heureux accident; le général comte -d'Erlon en eut aussi connaissance, et ils firent part, l'un et -l'autre, au général en chef de cette faveur inattendue de la fortune, -si rigoureuse pour nous depuis deux années. Le maréchal, déconcerté -par ses revers, ne voyant sa sûreté que dans la forte position -défensive de Toulouse, n'osa pas la quitter pour aller chercher les -Anglais, qu'il aurait pu atteindre en vingt-quatre heures et -précipiter dans la Garonne. Les Anglais restèrent quatre jours dans -cette fausse position, mais les eaux ayant baissé, lord Wellington -rétablit le passage, et réunit toutes ses forces sur la rive droite. -Le 9 il parut devant Toulouse, et résolut d'attaquer les Français le -lendemain, ayant soin de se faire suivre par son pont de bateaux à -mesure qu'il remontait le cours de la Garonne, pour s'assurer en cas -de revers un moyen de retraite.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Description de la position de Toulouse.</span> -La position adoptée par le maréchal Soult présentait de grands -avantages. La Garonne qui descend (p.~22) d'abord perpendiculairement -des Pyrénées, tourne brusquement à droite en arrivant à Toulouse, et, -formant là un coude, coule ensuite presque parallèlement aux montagnes -jusqu'à la mer. Quoique l'ennemi ayant passé la Garonne, menaçât la -rive droite plus que la gauche, le maréchal Soult avait naturellement -songé à défendre Toulouse sur les deux rives. À la rive gauche, -c'est-à-dire dans le coude intérieur que forme la Garonne et que -remplit le faubourg Saint-Cyprien, il avait élevé des bastions en -terre, et une forte rangée de palissades, qui s'appuyait par ses deux -extrémités au cours de la rivière. En arrière de cette première ligne -d'ouvrages, le mur du faubourg, crénelé, flanqué de tours et hérissé -d'artillerie, formait un second obstacle presque impossible à vaincre. -Enfin, en supposant qu'on fût forcé dans le faubourg Saint-Cyprien, on -n'avait qu'à passer le pont de pierre qui joint ce faubourg à la ville -elle-même, et, en faisant sauter ce pont, on réduisait l'ennemi à -rester confiné sur la rive gauche, après avoir perdu beaucoup de monde -dans une attaque inutile. Une bonne division suffisait pour nous -protéger de ce côté, et pour y rendre vains tous les efforts de -l'armée britannique.</p> - -<p>Il n'était donc pas probable que la principale attaque se dirigeât sur -la rive gauche, où il y avait uniquement un faubourg à conquérir, et -elle était bien plus à craindre sur la rive droite, où la proie qui -s'offrait était la ville elle-même. Mais de ce côté l'abord n'était -guère plus facile. Le canal du Midi, enveloppant Toulouse, et venant -rejoindre la (p.~23) Garonne au-dessous de la ville, présentait une -première ligne de défense qu'on pouvait vivement disputer, en ayant la -ressource du mur d'enceinte pour prolonger la résistance. Tous les -bords du canal avaient été soigneusement fortifiés; ses ponts avaient -été couverts d'ouvrages et minés. Le canal couvrait ainsi tout le nord -de Toulouse. En tournant à l'est, et se portant au sud, la position -devenait encore plus forte, parce qu'en avant du canal se trouvait une -ligne de hauteurs, s'étendant de la Pujade au Calvinet, et partout -hérissée de redoutes et d'artillerie. C'était là que le maréchal Soult -avait établi la masse de ses forces, et il n'était pas possible en -effet que l'ennemi songeât à attaquer sérieusement une partie -quelconque de l'enceinte, tant qu'il n'aurait pas délogé l'armée -française des hauteurs. Il aurait fallu qu'il descendît au sud, -prêtant le flanc à l'armée française pendant ce mouvement, et que -passant le canal sur sa droite et ses derrières, il vînt attaquer la -ville par le faubourg Saint-Michel. Mais de ce côté encore les -précautions du maréchal étaient prises, et il avait couvert ce -faubourg d'ouvrages et d'artillerie.</p> - -<p>Le maréchal Soult avait établi la division Maransin, détachée du corps -du général Reille, à la rive gauche, dans le faubourg Saint-Cyprien. -C'était assez, comme on vient de le voir, pour cette partie de la -défense. Il avait rangé le gros de son armée sur la rive droite. La -division Darricau, du corps de Drouet d'Erlon, logée derrière le -canal, au pont de Matabiau, défendait le nord de la ville. La division -Darmagnac, du même corps, occupait l'intervalle (p.~24) entre le -canal et les hauteurs. Les divisions Harispe et Villatte, du corps de -Clausel, occupaient les hauteurs mêmes. Et enfin, en arrière des -hauteurs et en réserve, se trouvait la division Taupin formant le -reste du corps du général Reille.</p> - -<p>Lord Wellington résolut de livrer bataille le 10 avril au matin. Il -chargea le général Hill, avec les divisions Murray, Stewart et -Morillo, d'attaquer les Français sur la rive gauche de la Garonne, -devant le faubourg Saint-Cyprien, et c'était plus qu'il n'en fallait -pour une opération qui ne pouvait être que secondaire. Il porta le -reste de son armée sur la rive droite. Le général Picton, avec la -division écossaise, avait mission de forcer le canal au nord de la -ville, tandis que la division légère Alton lierait cette attaque avec -celle que les Espagnols devaient tenter contre les hauteurs de la -Pujade. Enfin le maréchal Béresford, avec les divisions Clinton et -Cole, devait longer le pied des hauteurs, en se dirigeant du nord au -sud, tâcher d'enlever la position du Calvinet, et puis se présenter -par le sud devant le faubourg Saint-Michel. Il avait avec lui une -notable partie de la cavalerie britannique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Toulouse.</span> -Dès le matin du 10 le général Hill, sur la rive gauche, attaqua la -division Maransin en avant du faubourg Saint-Cyprien, mais avec -circonspection, l'effort décisif ne devant pas s'opérer de ce côté. Il -y rencontra une forte résistance, et comprit que ce serait chose -sérieuse que de vouloir pousser plus loin sa tentative. À la rive -droite, sur le véritable théâtre de la bataille, le général Picton -aborda le canal avec audace. Le brave Darricau, l'ancien colonel du -32<sup>e</sup>, (p.~25) qui s'était illustré à Diernstein, à Hall, et récemment -en Espagne, défendait avec sa division les bords du canal. Disposant -habilement ses soldats derrière cette ligne de défense, et leur -donnant lui-même l'exemple, il repoussa tous les efforts des Anglais -pendant plusieurs heures, et couvrit la ligne du canal d'Écossais -morts ou blessés. Pendant ce temps le général Freyre essaya d'enlever -avec ses Espagnols les hauteurs de la Pujade, qui se liaient à la -partie du canal défendue par le général Darricau. Les Espagnols, -accueillis par un feu violent d'artillerie et de mousqueterie, -s'avancèrent hardiment jusqu'au pied des retranchements. Mais arrivés -là ils furent assaillis dans leur flanc gauche par le général Harispe, -dans leur flanc droit par le général Darmagnac, ne purent tenir contre -cette double attaque, et laissèrent sur le terrain un nombre -considérable d'entre eux. Ils auraient même été complétement détruits -sans la division légère Alton accourue à leur secours. À midi les -Anglais avaient perdu près de trois mille hommes, sans avoir obtenu -d'autre résultat que d'être partout repoussés, soit sur la rive -gauche, soit sur la rive droite, le long du canal, comme devant les -hauteurs de la Pujade.</p> - -<p>À cette heure le maréchal Béresford offrait au général français une -heureuse occasion de terminer la journée par un succès décisif. Ce -maréchal, se portant du nord au sud, le long des hauteurs qui -couvraient l'est de notre position, opérait devant nous un mouvement -de flanc, périlleux mais nécessaire, car il fallait indispensablement -qu'il descendît au sud pour s'approcher de Toulouse. (p.~26) Le -danger de son mouvement était d'autant plus grand, que si, dans ce -moment, on se fût jeté en masse sur lui, on l'aurait précipité dans le -lit fangeux d'une petite rivière, celle de l'Ers, qui coule -parallèlement à la ligne des hauteurs. La fortune nous souriait une -seconde fois depuis huit jours, mais c'était sa dernière faveur. Les -généraux Clausel, Harispe, Taupin, réunis autour du général en chef, -le pressèrent de saisir l'à-propos, et de jeter la masse de ses forces -dans le flanc du téméraire Béresford, qui, sentant le péril de sa -position, se hâtait de terminer son mouvement. Le maréchal Soult, -plein du souvenir des fautes qu'on avait commises devant les Anglais, -en quittant mal à propos des positions défensives pour aller à leur -rencontre, craignit d'en commettre une semblable en cette occasion, -hésita plus de deux heures, et ne prit le parti d'arrêter la marche de -Béresford que lorsque déjà celui-ci avait cessé de prêter le flanc, et -que bien formé il marchait de front, contre l'extrême droite de nos -positions, vers le point du Calvinet. La division Taupin, lancée trop -tard, perdit inutilement l'appui d'un village où elle aurait pu se -défendre longtemps, aborda l'ennemi impétueusement, fut reçue avec la -vigueur ordinaire aux Anglais, et malheureusement vit tomber son -général au moment le plus important. Elle demeura quelques instants -sans chef et sans direction, et les Anglais profitèrent de son -embarras pour s'emparer des redoutes du Calvinet. On voulut en vain -les leur reprendre. Le général Harispe y fut mis hors de combat, et le -maréchal Béresford franchissant alors la ligne des (p.~27) hauteurs -sur notre extrême droite, vint se présenter au sud de la ville. Il y -eut un peu de désordre dans la retraite, ce qui mit un moment Toulouse -en péril. Par bonheur un capitaine de grenadiers du 118<sup>e</sup>, nommé -Larouzière, réunissant sa compagnie derrière le remblai du canal, -surprit les Anglais par un feu à bout portant, les arrêta, et donna à -la division Darmagnac le temps de se rallier. L'ennemi fut contraint -de borner là ses entreprises. Bien que sur tout le reste de la ligne -on eût repoussé les Anglais aussi vaillamment que le matin, la -position étant tournée par le sud n'était plus tenable.</p> - -<p>Il aurait fallu se replier sur les murs de Toulouse avec toute -l'armée, et prendre le parti de s'y défendre à outrance. Les -trente-deux mille hommes qui restaient au maréchal Soult auraient été -difficilement forcés dans cette position. Mais c'était une situation -sans issue, et on aurait d'ailleurs exposé la ville de Toulouse aux -plus cruelles extrémités. En se repliant au contraire sur Carcassonne, -le maréchal Soult avait la certitude d'être rejoint par le maréchal -Suchet, et tous deux ils devaient présenter au prudent Wellington une -masse de forces devant laquelle celui-ci ne pouvait plus rien tenter. -Il prit donc le parti fort sage de traverser Toulouse pour se retirer -sur Villefranche. -<span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille de Toulouse.</span> -Il avait tué ou blessé environ 5 mille hommes aux -Anglais, et en avait perdu 3 mille cinq cents. Comme toujours l'armée -d'Espagne avait été malheureuse mais héroïque.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tardive arrivée de M. de Saint-Simon au camp des armées -françaises.</span> -Enfin la nouvelle des événements de Paris arriva sur les lieux. Avec -plus d'activité le gouvernement provisoire aurait pu épargner la vie -de huit mille (p.~28) braves gens, sacrifiés sans utilité pour une -question déjà résolue ailleurs. C'est le 8 avril seulement que le -gouvernement provisoire avait songé à envoyer un émissaire aux deux -armées qui luttaient au pied des Pyrénées, et c'est à elles qu'il -aurait dû songer d'abord, car c'étaient celles qui offraient le plus -de chances d'une rencontre sanglante. M. de Talleyrand avait fait -choix pour cette mission de M. de Saint-Simon, qui était parti -accompagné d'un officier anglais, afin de pouvoir traverser les rangs -de l'armée ennemie. Cet officier, destiné à le servir auprès des -troupes anglaises, le rendit suspect aux troupes françaises, qui -s'obstinaient à voir des traîtres partout. Retardé à Orléans, puis à -Montauban par les Français, et enfin à Toulouse par les Anglais, M. de -Saint-Simon n'arriva que le 14 au camp du maréchal Soult. Ce maréchal -avait choisi à Villefranche une position inexpugnable; il y attendait -les troupes de l'armée de Catalogne, et se flattait de prendre bientôt -une revanche sur les Anglais. M. de Saint-Simon lui causa donc en -arrivant tous les genres de déplaisir, car outre les affreuses -nouvelles qu'il lui apportait, il l'arrêtait au moment où une victoire -n'était pas impossible. La présence de M. de Saint-Simon produisit de -plus une vive émotion parmi les troupes, qui ressentaient plus encore -que les autres armées l'exaspération des vieux militaires. Inspiré par -tous ces motifs, le maréchal Soult se défendit tant qu'il put contre -les communications qu'on lui apportait de Paris. Se figurant même que -ces communications pouvaient être un piége de l'ennemi, il voulut -retenir M. de Saint-Simon. Mais (p.~29) celui-ci parvint à se dérober, -et se rendit au camp du maréchal Suchet. -<span class="sidenote" title="En marge">Armistice sur cette frontière comme sur toutes les autres.</span> -Ce maréchal reconnut bientôt -la véracité de M. de Saint-Simon, et se montra disposé à obéir aux -ordres du gouvernement provisoire, mais à condition d'en attendre la -confirmation définitive. Cette confirmation arriva bientôt, et un -armistice, tout local, comme on l'avait fait ailleurs, suspendit les -hostilités entre les maréchaux français et les forces ennemies qui -avaient envahi la frontière des Pyrénées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin de la longue résistance opposée par les armées -françaises.</span> -Tandis que dans les régions les plus éloignées nos armées défendaient -encore l'Empire dont elles ignoraient la chute, sur nos frontières, et -aux portes mêmes de Paris de braves gens combattaient pour le pays -jusqu'au dernier moment. Le comte Marmier, quoiqu'il n'eût jamais -servi, avait formé et équipé à ses frais une légion de gardes -nationaux mobiles, s'était établi dans Huningue, et avait héroïquement -défendu la place pendant cinq mois entiers. De son côté le brave -Daumesnil, si célèbre sous le nom de la <em>jambe de bois</em>, s'était -enfermé dans Vincennes, résolu de soustraire à l'ennemi l'immense -matériel qui s'y trouvait. Menacé des rigueurs de la guerre s'il -n'ouvrait ses portes, il avait répondu par la menace de se faire -sauter si on insistait, et on n'avait pas osé l'attaquer. Comme tous -les autres il ne s'était rendu qu'à l'évidence de la révolution opérée -à Paris, et au gouvernement régulier qui en était sorti. Ainsi avait -fini depuis Anvers jusqu'à Hambourg, depuis Hambourg jusqu'à Milan, -depuis Milan jusqu'à Toulouse, depuis Toulouse jusqu'à Vincennes, la -résistance obstinée que nos soldats, dispersés en cent (p.~30) lieux, -n'avaient cessé d'opposer à l'Europe coalisée. Dès lors le nouveau -gouvernement, débarrassé de la présence de Napoléon, l'était aussi de -la résistance de ses lieutenants, tous disposés maintenant à -reconnaître les Bourbons.</p> - -<p>Mais si la résistance des armées avait cessé, celle des passions -allait commencer, et à celle-là il n'y avait qu'une force efficace à -opposer, la sagesse. Pouvait-on l'attendre des princes de Bourbon et -de leurs amis, les uns et les autres rentrant dans leur pays après -vingt-cinq ans de proscription et de malheurs? Telle était la -redoutable question qui naissait de la chute même de l'Empire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation et manière d'être de M. le comte d'Artois depuis -son entrée à Paris.</span> -M. le comte d'Artois, introduit dans Paris depuis deux ou trois jours -(il y était entré le 12 avril), était comme emporté par un tourbillon -qui aurait troublé une tête beaucoup plus ferme que la sienne. Établi -aux Tuileries, ne se tenant pas de joie en se voyant dans un tel -séjour, il aurait voulu communiquer à tout le monde le contentement -qu'il éprouvait, et il cherchait à persuader aux partisans de l'Empire -que rien ne serait changé, aux émigrés au contraire qui rentraient -avec lui après vingt-cinq ans de souffrances, qu'ils auraient pleine -satisfaction, pourvu qu'ils sussent attendre. Mais dès le premier jour -il put s'apercevoir que les paroles bienveillantes ne suffiraient pas -pour vaincre les difficultés d'une telle situation. Il lui fallait des -aides de camp, et il s'agissait de savoir où on les choisirait. Les -amis qui étaient venus de l'étranger avec le Prince, ou qui de -l'intérieur avaient couru à sa rencontre, auraient désiré qu'en -laissant les (p.~31) hautes fonctions politiques aux hommes de -l'Empire, on leur réservât au moins à eux-mêmes les places auprès des -personnes royales. Mais comment prendre des aides de camp ailleurs que -parmi les militaires, et comment prendre des militaires ailleurs que -dans les armées impériales? C'était difficile, et M. de Vitrolles, -appréciant mieux l'état vrai des choses, conseilla à M. le comte -d'Artois de choisir quelques-uns de ses aides de camp parmi les -officiers distingués de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Choix de ses aides de camp.</span> -Le prince suivit ce conseil, et -nomma MM. de Nansouty et de Lauriston, qui convenaient parfaitement, -car, honorés dans l'armée, ils avaient de l'affinité avec l'ancienne -noblesse. Ces choix causèrent une vive rumeur parmi les amis du -Prince, valurent de grands reproches à M. de Vitrolles, et révélèrent -tout de suite les dispositions que les hommes de l'ancien et du -nouveau régime apporteraient les uns envers les autres en se -réunissant autour des Bourbons. M. le comte d'Artois, tout entier aux -félicitations, aux visites, aux entrevues avec les souverains, ne -donna pas beaucoup d'attention à cet incident, et continua de -manifester sa joie en prodiguant les serrements de main et les -promesses. Pourtant il fallait s'occuper d'une affaire grave et qu'on -ne pouvait arranger avec de la facilité de caractère, celle du titre -que le Prince prendrait pour gouverner. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de recourir au Sénat pour donner un titre légal à -son autorité.</span> -Le titre de lieutenant général -du royaume, exerçant l'autorité royale en l'absence du Roi, était -naturellement indiqué. Mais comment oser se revêtir de ce titre en -présence du Sénat, seule autorité reconnue en ce moment, se tenant à -part depuis qu'il avait déposé (p.~32) Napoléon, n'ayant voulu figurer -dans aucune des dernières cérémonies, et indiquant par son attitude -ainsi que par le langage individuel de ses membres, qu'il -n'investirait ni M. le comte d'Artois, ni le Roi lui-même du pouvoir -royal, sans un engagement formel envers la Constitution décrétée? -<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat ne veut conférer la lieutenance générale du -royaume à M. le comte d'Artois qu'à la condition que ce Prince prendra -un engagement envers la Constitution.</span> -On -avait peine à faire comprendre cette difficulté, soit à M. le comte -d'Artois, soit à ses amis, tant il leur semblait qu'à la seule -présence du souverain légitime, ou de son représentant, toute autorité -devait disparaître devant la sienne, et tant ils étaient peu élevés à -croire qu'en dehors du droit royal il pût y avoir un droit quelconque -dérivant de la nation, ou remontant à elle. M. de Vitrolles, qui leur -servait d'intermédiaire auprès du gouvernement provisoire, averti de -la difficulté, et sachant qu'on ne pouvait la traiter légèrement, en -informa le Prince, qui lui laissa le soin de la résoudre le mieux -possible, en s'entendant avec ceux qui étaient chargés des affaires -sérieuses.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité actuelle de se passer du Sénat, et en même -temps danger pour ce corps d'être universellement abandonné.</span> -Bien que le public continuât de poursuivre le Sénat de ses railleries, -il le considérait néanmoins comme la seule autorité actuellement -existante, et s'il avait supposé que les Bourbons ne voulaient pas -recevoir de lui l'investiture, afin de rentrer en princes absolus, il -se serait mis derrière le Sénat, l'armée aurait suivi son exemple, et -les souverains alliés se seraient joints au public et à l'armée, par -fidélité à leur parole, par bon sens, même par conviction, car -l'empereur Alexandre en particulier approuvait hautement l'intention -de ne rappeler l'ancienne dynastie qu'au prix d'une constitution -(p.~33) libérale. On ne pouvait donc sans folie songer à contester -l'autorité du Sénat. Le Sénat, de son côté, ne laissait pas d'avoir -d'assez grands embarras. L'opinion publique une fois convaincue de la -convenance et de la nécessité du rappel des Bourbons, se portait vers -eux avec une sorte d'entraînement. -<span class="sidenote" title="En marge">Il résulte de cette double situation le besoin réciproque -de transiger.</span> -Ce mouvement, produit de la raison -et d'une sensibilité vraie chez les masses, de l'ambition, et parfois -de la bassesse chez les individus, allait toujours croissant. Le -succès personnel de M. le comte d'Artois y contribuait aussi, et le -Sénat était exposé à se trouver seul sous peu de jours. Il était donc -sage de transiger pour les uns autant que pour les autres. Mais, -suivant l'usage, avant de transiger, on se plaçait aux termes -extrêmes, et ce n'était pas M. de Talleyrand, éludant sans cesse les -difficultés par paresse et ennui de la controverse, qui pouvait amener -à une conciliation nécessaire les parties opposées. Il les laissait -disputer, attendant tranquillement de leur fatigue réciproque une -solution quelle qu'elle fût.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le duc d'Otrante prend occasion des difficultés survenues -pour se donner un rôle dont il avait été privé par son absence.</span></p> - -<p>Il y avait un personnage dont nous avons déjà mentionné l'arrivée à -Paris, le duc d'Otrante, qui cherchait la peine au lieu de la fuir, -qui aimait par-dessus tout le mouvement, l'intrigue, l'importance, et -regrettait amèrement d'avoir, par suite de son absence, laissé -échapper le premier rôle. Depuis son retour, il avait manifesté sa -présence en jetant les hauts cris contre le traité du 11 avril, et il -avait vu avec une véritable joie, dans la question actuellement -soulevée, un champ tout trouvé pour son activité brouillonne et -hardie. Il était bien d'avis que le (p.~34) Sénat s'appliquât à lier -les Bourbons, car en sa qualité de régicide il en avait plus besoin -qu'un autre, mais il sentait l'embarras de ce corps, voulait l'en -tirer, et rendre en même temps aux Bourbons un service dont il pût se -prévaloir auprès d'eux. Il était d'ailleurs plus propre que M. de -Talleyrand à surmonter la présente difficulté, parce qu'il était plus -fertile en expédients, parce qu'il craignait moins de se mettre en -avant, et qu'il maniait mieux l'intrigue au sein du Sénat. -S'introduisant partout, il s'était presque établi au sein du -gouvernement provisoire comme un de ses membres, et M. de Talleyrand, -pour le ménager et s'en servir, n'avait eu garde de s'y opposer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion au sein du gouvernement provisoire sur la -manière de conférer une autorité régulière à M. le comte d'Artois.</span> -Le gouvernement provisoire s'était transporté de la rue -Saint-Florentin aux Tuileries, à la suite du comte d'Artois, sans -avoir beaucoup mieux fermé ses portes, et en continuant à les laisser -ouvertes aux officieux, aux donneurs de conseils, aux solliciteurs, -même aux oisifs. Il était occupé à discuter avec un certain nombre de -sénateurs la question importante du moment, celle du titre à donner à -M. le comte d'Artois, et M. de Vitrolles, pour le compte du Prince, -faisait valoir les droits de la royauté légitime, lorsque M. Fouché, -avec un mélange de vulgarité, d'assurance et de bon sens, se leva -brusquement, et, disant assez clairement à M. de Vitrolles qu'il ne -comprenait guère ce dont il s'agissait, déclara qu'il fallait en effet -que M. le comte d'Artois fût revêtu du titre de lieutenant général, -mais qu'il le reçût du Sénat, qui le lui décernerait lorsque ce -Prince aurait contracté un engagement (p.~35) quelconque envers la -Constitution sénatoriale. M. de Vitrolles objecta le défaut de -pouvoirs, car M. le comte d'Artois n'avait pas eu le temps de se faire -autoriser à accepter la Constitution. M. Fouché traita cette objection -fort légèrement. Il dit que la difficulté dont M. de Vitrolles se -montrait embarrassé n'était pas sérieuse, que M. le comte d'Artois -connaissait sans douta son frère Louis XVIII, et sa manière de penser, -qu'il pouvait dès lors se porter fort pour lui, et déclarer -qu'instruit de ses intentions, il était certain qu'il accepterait la -Constitution, sinon dans tous ses termes, du moins dans ses bases -principales. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché propose un moyen de transaction, c'est de -conférer la lieutenance au compte d'Artois, pourvu qu'il prenne des -engagements au nom de son frère.</span> -M. Fouché ne s'en tint pas là, il imagina sur-le-champ -une rédaction qui, sauf les termes qu'on était libre de modifier plus -ou moins, contenait un véritable engagement moral à l'égard de la -Constitution, sans soulever la difficulté du défaut d'autorisation -royale. D'après son plan, le Sénat se transporterait aux Tuileries, le -comte d'Artois lui lirait la déclaration convenue, et après cette -lecture le Sénat investirait le Prince de la lieutenance -générale.—Mais, dit M. de Vitrolles, qui peut affirmer que le Sénat -acceptera cet arrangement?—Moi, répondit M. Fouché avec son assurance -accoutumée.—M. de Vitrolles qui n'avait jamais vu M. Fouché, semblait -demander des yeux à tous les assistants quel était le personnage si -sûr de lui-même et des autres avec lequel il discutait. L'ayant appris -de ses voisins, il s'expliqua la présomption de son interlocuteur, et -ne douta plus du résultat, sans paraître trop effrayé pour son Prince -de devenir l'obligé d'un régicide. On tomba d'accord (p.~36) sur -l'expédient proposé, et on alla chacun de son côté y préparer les -parties intéressées. M. de Talleyrand laissa faire M. Fouché, selon -l'usage ordinaire de la paresse de se laisser dépouiller par -l'activité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois n'est pas d'abord contraire à ce -moyen, qui est peu goûté de ses amis.</span> -M. de Vitrolles étant retourné auprès du comte d'Artois, fit part à -lui et à ses amis de l'arrangement imaginé par M. Fouché. Le plus -irrité ne fut pas le Prince. Enivré de ses succès, des -applaudissements qui accueillaient partout sa présence, il était -disposé à considérer les difficultés qu'on lui suscitait comme des -subtilités de peu d'importance, dont le temps ferait justice, et il -était prêt à consentir à tout, pourvu qu'on lui conférât immédiatement -le titre de lieutenant général. Mais ses amis, moins distraits de -leurs préjugés par la satisfaction personnelle, étaient révoltés de ne -pas voir l'autorité légitime reconnue, et adorée en quelque sorte, dès -qu'elle se montrait, de la voir au contraire marchandée par un pouvoir -qui semblait se considérer comme supérieur à elle, sous le prétexte -qu'il représentait la nation. Ces prétentions du Sénat les -indignaient, et ils étaient d'avis de ne les souffrir à aucun prix. -Comme ils avaient triomphé des <em>couleurs tricolores</em>, ils se -flattaient de triompher aussi facilement de ce qu'ils appelaient les -<em>principes révolutionnaires</em>. M. de Vitrolles, après avoir soulagé son -cœur avec eux, ne voulait cependant pas les pousser à des -imprudences dont il sentait la folie, et il comprenait qu'il fallait -conclure. Or, que faire en cette occurrence? Rester à Paris sans -autorité légale n'était pas possible; en prendre en face du Sénat, -(p.~37) et malgré lui, ne l'était pas davantage, à moins de briser ce -corps, en prononçant sa dissolution, et en fermant la salle de ses -séances. Mais une telle résolution, comment l'exécuter? On était huit -ou dix tout au plus dans Paris, on n'y connaissait personne, pas même -un agent de l'administration à qui donner un ordre. On ne disposait -d'aucune force organisée, car les soldats de Marmont, les seuls qui se -fussent détachés de Napoléon, appartenaient au gouvernement -provisoire. La garde nationale avait adopté la cocarde blanche avec -une répugnance visible, et les soldats alliés étaient dans la main du -trop libéral Alexandre. Dans un pareil dénûment, essayer de briser le -Sénat et le gouvernement provisoire, eût été de la démence, et on se -serait exposé à un immense ridicule, probablement à un désaveu de -Louis XVIII, peut-être même à un retour universel des esprits vers la -régence de Marie-Louise, si cette tentative contre-révolutionnaire fût -devenue sérieuse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois amène ses amis à accepter la -transaction proposée.</span> -Le comte d'Artois, disposé actuellement à bien prendre les choses, dit -qu'il ne pouvait pas sans ordre de son frère, sans son approbation -formelle, exposer à des chances si périlleuses la cause de la royauté -miraculeusement gagnée; qu'il fallait accepter l'investiture des mains -du Sénat, aux conditions les moins mauvaises qu'on pourrait, se saisir -de l'autorité royale le plus tôt possible, et puis quand on l'aurait, -l'exercer de son mieux jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, qui, une fois -assis sur son trône, jugerait de ce qu'il aurait à faire. Les -conseillers improvisés de M. le comte d'Artois, le voyant enclin -(p.~38) à se soumettre, n'osèrent pas résister davantage, et ils -furent d'avis de céder, en modifiant toutefois la déclaration dont M. -Fouché avait donné l'idée, en atténuant surtout l'engagement exigé du -Prince, et en ne mentionnant que les bases les plus générales de la -constitution future. Ce travail achevé, M. de Vitrolles revint auprès -de M. Fouché, qui se montra peu inquiet de ces changements de forme, -pourvu que le fond restât, et qui alla ensuite préparer le Sénat à -l'adoption de l'arrangement convenu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre fait signifier à M. de Vitrolles qu'il -la faut accepter.</span> -Tandis qu'on était occupé de ces soins, l'empereur Alexandre, informé -des difficultés qu'opposait le conseil du comte d'Artois aux -conditions du Sénat, chargea M. de Nesselrode de voir M. de Vitrolles, -et de lui faire connaître les intentions des souverains alliés. Dans -la matinée du 14, pendant que le Sénat allait s'assembler, M. de -Nesselrode eut avec M. de Vitrolles un entretien clair et concluant. -Le ministre russe, dont en général le langage était simple, modéré, -mais positif, déclara à M. de Vitrolles, au nom de son maître et des -souverains alliés, qu'on devait tout au Sénat, et la déchéance de -Napoléon, et le rappel des Bourbons; que sans ce corps on n'aurait pas -trouvé une seule autorité avec laquelle on pût traiter; que, tout -attaqué qu'il était, le Sénat contenait les hommes les plus éclairés, -les plus expérimentés qui existassent dans le pays; que ce n'était pas -avec quelques émigrés, ignorant la France, l'Europe et le siècle, -qu'on parviendrait à dominer une nation aussi redoutable que la nation -française; qu'il fallait donc se soumettre aux conditions du Sénat, -lesquelles, après tout, n'avaient (p.~39) rien de déraisonnable; qu'au -surplus, il n'existait que deux forces véritables dans le moment, -l'armée de Napoléon, et les deux cent mille baïonnettes des souverains -alliés; que l'armée de Napoléon ne voulait que le Roi de Rome, et que -les deux cent mille baïonnettes des alliés ne serviraient pas à faire -un dix-huit brumaire contre le Sénat, qu'elles serviraient plutôt à -l'empêcher; que c'était là une résolution arrêtée, qu'il n'était pas -chargé de discuter, mais de signifier.—</p> - -<p>M. de Vitrolles, ainsi qu'il l'avait déjà fait, se retira indigné -contre l'influence étrangère qu'il était cependant allé chercher à -Troyes, et vint porter au Prince les communications dont on l'avait -chargé. On se récria fort contre <em>ce fou d'Alexandre</em>, comme on -appelait alors l'empereur de Russie, et on attendit avec une -résignation forcée la résolution du Sénat.</p> - -<p>Ce corps assemblé dans la journée même, écouta les propositions de M. -Fouché, appuyées de toute l'influence de M. de Talleyrand. Ce n'était -pas au moyen de bonnes raisons produites en séance publique qu'on -dirigeait le Sénat, mais au moyen de paroles dites à l'oreille de -chaque membre par des meneurs actifs et adroits. En fait de meneurs il -n'y en avait pas de plus remuant que M. Fouché. Il dit aux sénateurs -qu'il fallait sortir de cette impasse, et investir M. le comte -d'Artois de la lieutenance générale, en maintenant toutefois les -conditions précédemment stipulées, c'est-à-dire la Constitution -sénatoriale, et le serment du Roi à cette Constitution.</p> - -<p>Décidé par ce que lui dirent MM. Fouché et de Talleyrand, le Sénat -vota séance tenante la résolution (p.~40) qui suit, laquelle cette -fois faisait honneur à sa fermeté, et ne donnait aucune prise au -ridicule.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat adopte la résolution imaginée par M. Fouché.</span> -«Sur la proposition du gouvernement provisoire, et le rapport d'une -commission spéciale de sept membres.</p> - -<p>»Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R. -Mgr le comte d'Artois, sous le titre de Lieutenant général du Royaume, -en attendant que Louis-Stanislas-Xavier, appelé au trône des Français, -ait accepté la Charte constitutionnelle.</p> - -<p>»Le Sénat arrête que le décret de ce jour sera présenté ce soir par le -Sénat en corps à S. A. R. Mgr le comte d'Artois.</p> - -<p>»Délibéré à Paris le 14 avril.»</p> - -<p>Revenu aux Tuileries, M. de Talleyrand y rencontra M. de Vitrolles, et -lui dit, en jetant négligemment sur une table le texte de la -résolution du Sénat, qu'il fallait s'en contenter, car le Sénat -viendrait le soir même recevoir la déclaration du Prince, et lui lire -son décret. -<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois, blessé par les termes de la -déclaration du Sénat, veut d'abord résister, et finit par se rendre.</span> -M. de Vitrolles, retournant auprès du Prince, le trouva -cette fois moins accommodant que la veille. L'orgueilleuse netteté des -termes dans lesquels on lui déférait un pouvoir provisoire et -conditionnel, le remplit de courroux. Il repoussa violemment la pièce -qu'on lui avait remise, s'écria qu'il n'avait que faire de messieurs -les sénateurs, qu'il ne les connaissait point, qu'il ne les recevrait -pas, et qu'il serait lieutenant général du royaume en vertu de son -droit, et non en vertu de leur déclaration.—Ainsi, le Prince plus -raisonnable que ses amis le jour précédent, l'était beaucoup moins -(p.~41) aujourd'hui, et chacun délirait à son tour. Mais la nécessité -qui avait vaincu les amis de M. le comte d'Artois, devait le vaincre -lui-même. On n'était pas plus fort le 14 avril que le 13, on n'avait -pas l'armée qui obéissait à Napoléon, la garde nationale qui obéissait -au Sénat, les soldats étrangers qui obéissaient à l'empereur -Alexandre. On avait bien songé à se servir du Corps législatif, plus -populaire que le Sénat, mais moins autorisé. On avait sondé -quelques-uns des personnages influents qui le composaient, et ils -n'avaient fait que des réponses timides, et peu encourageantes. Ce -corps d'ailleurs comptait en ce moment si peu de ses membres à Paris, -qu'il était impossible de le réunir. Il était tard enfin, le Sénat -allait arriver, et il ne restait pas même le temps d'une esclandre. On -relut la déclaration exigée du Prince, on atténua autant que possible -les engagements, mais en laissant subsister le fond des choses, et ce -fond c'était la royauté rappelée à condition de donner les garanties -qui ont reçu depuis le titre de <cite>Charte constitutionnelle</cite>, -c'est-à-dire, à condition d'admettre la révolution française dans ce -qu'elle avait de plus légitime et de plus respectable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat se transporte aux Tuileries, et confère la -lieutenance générale à M. le comte d'Artois.</span> -À huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en -tête son président M. de Talleyrand.</p> - -<p>Ce personnage, si bien fait pour les représentations où il fallait -tempérer la fermeté par une exquise politesse, s'approcha du Prince, -et, selon sa coutume s'appuyant sur une canne, la tête penchée sur -l'épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il -expliquait la conduite du Sénat (p.~42) sans l'excuser, car elle -n'avait pas besoin d'excuse.</p> - -<p>«Le Sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au -trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire -avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste -division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du -bonheur et des intérêts de tous.</p> - -<p>»Le Sénat persuadé que les principes de la Constitution nouvelle sont -dans votre cœur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de -vous présenter, le titre de Lieutenant général du royaume, jusqu'à -l'arrivée du Roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne -peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos -ancêtres.</p> - -<p>»Monseigneur, le Sénat en ces moments d'allégresse publique, obligé de -rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en est -pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira -dans nos cœurs à travers la retenue même de notre langage......» M. -de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les -protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches, -il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans -presque toutes.</p> - -<p>Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue. -«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel -qui rappelle au trône de France le Roi mon auguste frère. Je n'ai -point reçu de lui le pouvoir d'accepter la Constitution, (p.~43) mais -je connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être -désavoué <cite>en assurant en son nom qu'il en admettra les bases</cite>...» -Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases -elles-mêmes, c'est-à-dire, la division des pouvoirs, le partage du -gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des -ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse, -la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des -juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales, -de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli -des votes et actes antérieurs, etc.—J'espère, ajouta le Prince, que -l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les -garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la -France.—Cette allocution ayant réussi, le Prince enhardi par le -succès, parla heureusement, d'abord au Sénat, puis à divers sénateurs -qu'il entretint familièrement.—L'un d'eux ne put même s'empêcher de -s'écrier: Oui, c'est bien le sang d'Henri IV qui coule dans vos -veines.—Son sang coule en effet dans mes veines, repartit le Prince; -je désirerais avoir ses talents, mais à défaut de ses talents, j'aurai -son cœur et son amour pour la France.—Ces paroles provoquèrent des -acclamations chaleureuses, et le Sénat et le Prince parurent deux -pouvoirs tout à fait réconciliés. Après le Sénat vint le Corps -législatif, pressé de donner son adhésion à l'acte qui se consommait -sous ses yeux. Le Prince lui adressa quelques paroles qui indiquaient -une certaine préférence, car il le complimentait d'avoir résisté à la -tyrannie, compliment (p.~44) qu'il ne pouvait adresser au Sénat. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel de M. le comte d'Artois.</span> -Cette -petite flatterie, vivement sentie par le Corps législatif, mais à -peine aperçue par le Sénat, disparut au milieu du contentement -général.</p> - -<p>Le Prince avait obtenu un succès complet, et il en était extrêmement -satisfait. L'idée de paraître devant un grand corps, composé des -personnages les plus considérables de France, n'avait pas laissé de -lui inspirer une certaine timidité. Il était ravi de s'en être bien -tiré, et avec sa vivacité ordinaire il parut avoir oublié sa récente -colère.—Ma foi, dit-il à ses intimes, l'engagement est pris; il -faudra le tenir franchement, et puis, si après quelques années on -s'aperçoit que les choses ne peuvent pas marcher, on verra comment s'y -prendre pour les arranger autrement<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pour la première fois, M. le comte d'Artois songe à -recourir à l'autorité de Louis XVIII, afin d'obtenir l'approbation de -tout ce qui s'est fait depuis quinze jours.</span> -Dès ce moment le Prince pouvait se considérer comme légalement saisi -de l'autorité royale, et il avait traversé assez adroitement l'une des -plus graves difficultés de la situation. Tout à coup il se rappela que -depuis quinze jours, emporté par le torrent des choses, il avait -toujours agi à sa tête, ou d'après l'impulsion de ses amis, et qu'il -n'avait pas songé à Louis XVIII. Il n'était certes coupable ni de -négligence, ni d'usurpation, car il n'avait pas eu une heure de libre -pour la donner à l'obéissance envers le Roi, et en chaque occurrence -il n'avait fait que céder à la nécessité. Mais il craignait son frère, -spirituel, jaloux et caustique. S'apercevant donc que dans tout ce -qu'il avait fait depuis Nancy, il n'avait pas pensé une fois à -consulter ce frère, qui pour (p.~45) lui était roi sans condition, il -en fut presque épouvanté.—Et mon frère! s'écria-t-il, nous n'avons -pas songé à lui, nous ne lui avons rien mandé. Que va-t-il dire?—M. -de Vitrolles un peu surpris de ce remords si naïf et si peu fondé, lui -répondit que d'abord il avait, au milieu de ce chaos, saisi la -couronne, que c'était là un premier service dont Louis XVIII serait -bien obligé de lui tenir compte, que d'ailleurs le temps avait manqué -absolument pour en référer à Londres, qu'il y avait innocence -démontrée dans la conduite qu'on avait tenue, qu'au surplus le moment -était venu d'envoyer, et que Louis XVIII verrait bien que ce moment -était le premier dont on avait pu disposer.—Un peu remis de sa -frayeur, M. le comte d'Artois choisit le comte de Bruges pour -l'expédier en Angleterre, afin d'exposer à Louis XVIII ce qu'on avait -fait, de lui en donner les raisons, et de prendre ses ordres royaux -relativement à ce qui restait à faire, et aux préparatifs de son -voyage en France.</p> - -<p>M. le comte d'Artois étant investi de l'autorité royale, il fallait -mettre un terme à l'existence du gouvernement provisoire, sans -toutefois éloigner ni les hommes qui l'avaient composé, ni leur -influence. Ingratitude à part, l'imprudence eût été trop grande de se -séparer d'eux si vite et si brusquement. Le moyen de satisfaire à -toutes les convenances était clairement indiqué, c'était de faire du -gouvernement provisoire le conseil de M. le comte d'Artois, car ce -prince, lors même qu'il eût été plus au courant des hommes et des -choses qu'il ne l'était, ne pouvait se passer d'un conseil. -<span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement provisoire converti en conseil royal -délibérant avec le comte d'Artois.</span> -Le gouvernement (p.~46) provisoire fut donc converti en conseil de -gouvernement, délibérant avec le Prince sur toutes les affaires de -l'État. Les ministres, déjà parfaitement choisis pour la plupart, et -quelques-uns dignes de gouverner la France en tout temps, devinrent -ministres du Roi, en attendant que Louis XVIII, rentré en France, les -confirmât dans leur poste.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques personnages ajoutés à ce conseil.</span> -Cependant le conseil du Prince, uniquement composé du gouvernement -provisoire, eût été trop incomplet sous plus d'un rapport. Il y -manquait des représentants de l'armée, car on ne pouvait prendre pour -tel le vieux Beurnonville, bon officier jadis, mais depuis si -complétement oublié, que les glorieuses phalanges qui avaient parcouru -l'Europe pendant vingt années ne pouvaient se reconnaître en lui. On -songea d'abord à deux personnages, au maréchal Suchet, à cause de ses -talents d'homme de guerre et d'homme de gouvernement, et au maréchal -Marmont, à cause du service signalé qu'il avait rendu à la royauté. M. -de Talleyrand ne voulut pas auprès de lui d'un personnage aussi -considérable que le maréchal Suchet, et personne n'eut ni le courage -ni le goût de s'adjoindre le maréchal Marmont. Cet infortuné qui avait -cru s'acquérir le premier rang en passant du côté du gouvernement -provisoire, était devenu odieux à ses anciens camarades, et importun à -ses nouveaux amis. -<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité d'y adjoindre le maréchal Marmont.</span> -Les militaires attribuant à la défection du 6<sup>e</sup> -corps plus d'influence qu'elle n'en avait eu sur le résultat de la -guerre, se plaisaient à penser, et surtout à dire, que la trahison -seule avait pu les vaincre, et au moment où ils abandonnaient -Napoléon pour les Bourbons, ils prenaient grand (p.~47) soin -d'établir une distinction bien tranchée entre l'acte de <em>trahir</em> et -celui de <em>se rallier</em>. Aussi plus ils étaient ralliés, plus ils -étaient sévères pour Marmont, qui était ainsi devenu le traître par -excellence. Le malheureux, en s'apercevant de l'abîme où il était -tombé sans s'en douter, se révoltait de l'injustice du sort. Plus il -souffrait, plus il s'agitait, allait, venait, tantôt pour se donner de -l'importance, tantôt pour rendre à l'armée des services dont elle lui -sût gré, ce qui notamment lui avait inspiré tant d'ardeur pour -défendre la cocarde tricolore, et pour provoquer des mesures contre la -désertion. Mais sans réussir à se faire absoudre par ses anciens -camarades, il s'était déjà rendu singulièrement incommode à ceux qu'il -avait servis, par les mouvements auxquels il se livrait, par les -prétentions excessives qu'il affichait, par le reproche d'ingratitude -toujours près de s'échapper de sa bouche quand on ne faisait pas ce -qu'il voulait. Sa vanité, sa légèreté, son courage même, ajoutaient -encore aux inconvénients de son rôle, et il était devenu un pesant -fardeau pour le parti dont il avait assuré le triomphe: terrible -exemple pour tous ceux qui dans les révolutions sont tentés de sortir -de la ligne des devoirs clairs et simples découlant de leur position. -Le choisir comme membre du conseil suprême était réellement -impossible, et on n'y songea que pour se dire qu'il n'y fallait pas -songer. -<span class="sidenote" title="En marge">Adjonction des maréchaux Oudinot et Moncey, et du général -Dessoles.</span> -On prit de braves gens, justement estimés dans l'armée, mais -incapables d'exercer une influence politique, les maréchaux Moncey et -Oudinot, qui avaient été des premiers à se rallier. Ces nouveaux -collègues convenaient (p.~48) à M. de Talleyrand, auquel ils ne -pouvaient porter ombrage. On fit encore un choix d'une tout autre -valeur, celui du général Dessoles, qui n'affichait pas non plus de -prétentions importunes. On savait depuis longtemps que ce chef -d'état-major de Moreau était un homme distingué. On en fut convaincu -bien davantage après quelques jours passés avec lui. Il montrait un -esprit fin, cultivé, étendu, un caractère indépendant, et les -convictions honnêtes de cette époque, c'est-à-dire la persuasion -très-sincère qu'il fallait chercher désormais sous les Bourbons la -paix et une sage liberté. De plus, le général Dessoles avait su en -quelques jours acquérir la faveur de la garde nationale, qui, recrutée -dans la bonne bourgeoisie de Paris, ayant ses opinions saines et -tempérées, allait être pour le nouveau gouvernement une force des plus -secourables, entre l'armée impériale déjà dévorée de regrets, et -l'armée des alliés obéissant à des volontés étrangères. Le général -Dessoles fut donc pour la garde nationale et pour lui-même appelé à -faire partie du conseil royal.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Prétention de M. de Vitrolles de remplacer le duc de -Bassano.</span> -Il y avait un personnage qui, après avoir servi d'intermédiaire entre -les puissances du jour, et couru même pour la cause royale de -véritables dangers, avait la prétention de n'être pas mis de côté -comme un instrument désormais inutile; ce personnage était M. de -Vitrolles. Devenu l'agent spécial et presque l'ami de M. le comte -d'Artois, il aspirait à jouer sous la royauté des Bourbons le rôle de -M. de Bassano sous l'Empire. C'était se tromper étrangement, car le -rôle de M. de Bassano, (p.~49) recueillant les volontés d'un maître -absolu, et les signifiant à des ministres commis, avait disparu avec -Napoléon. Néanmoins M. de Vitrolles s'installa spontanément dans les -fonctions de secrétaire du Conseil royal, pour tenir note des -délibérations de ce conseil, ce qui déplut fort à M. de Talleyrand, -lequel pensait avec raison que ce qu'il faut enregistrer dans un -conseil de gouvernement, ce sont les volontés définitives, et non ces -mille volontés fugitives, souvent contradictoires, par lesquelles -passent les hommes même les plus fermes avant d'arriver à leurs -dernières résolutions. M. de Vitrolles prit donc ce rôle de tenir la -plume dans le Conseil royal, bien qu'on lui enjoignît plusieurs fois, -non pas de s'en aller, mais de ne pas écrire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abbé de Pradt nommé grand chancelier de la Légion -d'honneur.</span> -Cependant on n'avait pas satisfait ainsi toutes les ambitions qui -s'agitaient autour du nouveau gouvernement. Restait par exemple l'abbé -de Pradt, qui s'imaginait être aussi utile qu'il était pétulant, dont -personne n'aurait songé à faire un ministre, ni aimé à faire un -collègue, et que par ce motif on plaça dans un brillant isolement, en -le nommant grand chancelier de la Légion d'honneur. Il était un autre -personnage, longtemps familier de Napoléon, dont il avait été -condisciple, et qui ayant perdu sa confiance depuis plusieurs années, -lui payait par une haine furieuse la disgrâce qu'il avait encourue, -c'était M. de Bourrienne, qu'on avait dans le premier moment appelé à -l'administration des postes. On l'y laissa, parce qu'il y était, et -qu'on aurait été embarrassé de lui trouver un autre emploi.</p> - -<p>Au milieu de tous ces choix on ne voyait pas encore (p.~50) figurer -beaucoup de membres de cette émigration qui, rentrée à des époques -anciennes ou récentes, regardait le règne des Bourbons non-seulement -comme son triomphe, mais comme son patrimoine. -<span class="sidenote" title="En marge">Conseil particulier de M. le comte d'Artois.</span> -Déjà quelques-unes -étaient arrivés d'Angleterre ou des provinces, et se pressaient autour -du comte d'Artois, qui, ne pouvant leur donner place dans le -gouvernement de l'État, se réduisait à en composer son gouvernement -particulier, et en quelque sorte sa clientèle personnelle. Nous avons -parlé de MM. de Montciel et de la Maisonfort, venus, l'un de -Franche-Comté, l'autre d'Angleterre, gens de mérite, et de savoir, ne -devant pas être confondus avec la tourbe des empressés qui cherchent à -profiter de toutes les révolutions. M. le comte d'Artois les établit -aux Tuileries, pour former près de lui une espèce de conseil secret, -qui aurait toute sa confiance. Si M. le comte d'Artois n'eût admis -auprès de lui que des hommes pareils, bien que les doubles influences -soient toujours dangereuses dans un gouvernement, le mal eût été en -partie corrigé par la qualité des choix. Mais tandis que son frère -Louis XVIII, par prudence, paresse, dédain, avait constamment tenu à -distance les agents du royalisme, qui venaient sans cesse de la Vendée -ou de Paris en Angleterre, apportant de fausses informations et de -fausses espérances, M. le comte d'Artois, par besoin de se mêler de -tout, et par facilité d'humeur, s'en était toujours entouré, et déjà -il en était assailli, autant du moins que le temps l'avait permis. -<span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de M. le comte d'Artois à l'égard des agents -subalternes du royalisme.</span> -Les Tuileries commençaient en effet à se remplir d'hommes lui rappelant -qu'ils avaient fait ceci ou cela, qu'ils (p.~51) avaient été chargés -de telle ou telle commission, fort périlleuse à les entendre, et -s'offrant à rendre de nouveaux services de quelque genre qu'ils -fussent. Les uns proposaient d'aller dans les départements pour mettre -hors de fonction les préfets ou sous-préfets récalcitrants de -l'Empire, ou de courir après les membres de la famille Bonaparte pour -leur arracher les richesses qu'ils emportaient, disait-on. D'autres -offraient même, si on voulait, de débarrasser la France du tyran, qui, -bien que détrôné, ne la laisserait jamais en repos si on le laissait -en vie. M. le comte d'Artois, sans écouter, sans examiner surtout ce -qu'on lui proposait, accueillait ces officieux, prenait la main à -tous, ne contestait à aucun ses prétendus services, ne disait à aucun -qu'il ne se souvenait pas de l'avoir vu, recevait les offres des uns -et des autres, leur prodiguait en retour les promesses avec une -abondance de cœur et de paroles qui tenait à sa bonté autant qu'à -sa légèreté, n'avait qu'un souci, c'était de les renvoyer contents, -traitait exactement de même d'honorables royalistes, fidèles à leur -foi sans l'avoir jamais souillée d'aucun méfait, et des hommes -couverts de crimes pendant la guerre civile. À tous sans exception il -disait qu'il fallait prendre patience, que chacun aurait la récompense -de ses œuvres, pourvu qu'il ne fût pas trop pressé, qu'on avait été -obligé dans les premiers moments de s'entourer des <em>gens de -Bonaparte</em>, lesquels d'ailleurs avaient rendu des services dont il -convenait de tenir compte, mais que le tour des purs royalistes -viendrait, et qu'ils n'auraient pas en vain souffert, aimé, attendu -pendant vingt-cinq années.</p> - -<p>(p.~52) Incapable de vouloir sciemment ce qui était mauvais, mais -très-capable de le laisser faire, M. le comte d'Artois était donc, dès -les premiers jours, devenu le centre de deux gouvernements, l'un -régulier, composé d'anciens fonctionnaires de l'Empire qui lui avaient -mis le pouvoir dans la main, l'autre, irrégulier et on dirait -clandestin, s'il n'eût été universellement connu, composé des -royalistes opprimés sous la révolution, annulés sous l'Empire, les uns -ayant traversé honnêtement la guerre civile, les autres ayant -contracté les vices qu'elle engendre. Il s'agitait entre l'un et -l'autre, faisant bon visage à tous deux, rêvant de les concilier, et -d'en tirer utilité pour sa cause, double rôle auquel aurait succombé -l'homme le plus ferme et le plus sage.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation déplorable dans laquelle la guerre avait laissé -la France, et nécessité d'y pourvoir d'urgence.</span> -Pourtant l'état de la France était lamentable, et il était urgent d'y -porter remède. Dans la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la -Champagne, la Bourgogne, la Flandre, régnaient la désolation et la -stupeur. Les troupes ennemies, et particulièrement les troupes -prussiennes, commettaient des atrocités dont les armées françaises, -quoique ayant souvent commis de déplorables excès en pays conquis, ne -s'étaient jamais rendues coupables, du moins au même degré. Leurs -monarques, à Paris, prescrivaient de bonne foi la discipline et -l'humanité, mais leurs officiers, croyant qu'on pouvait désobéir à de -tels ordres, et qu'en tout cas cette désobéissance resterait inconnue -ou impunie, ne se refusaient rien, ni à eux-mêmes ni à leurs soldats. -Ils prenaient ce qui leur convenait, et laissaient détruire encore -davantage. En Champagne notamment, (p.~53) où la guerre avait été des -plus actives, les villages étaient en cendres, les populations en -fuite, les communications interrompues, les ponts coupés, les routes -défoncées et infectées de cadavres. Les paysans pleins de rage -égorgeaient sans pitié les soldats étrangers qui leur tombaient sous -la main. Les autorités impériales avaient été remplacées par les -individus qui s'étaient offerts, ou qu'on avait pris sur les lieux, et -qui servaient à lever sur le pays ce dont l'ennemi avait besoin, genre -d'extorsion préférable cependant au pillage. À ce spectacle désolant -s'en ajoutait un autre, qui était de nature à exciter de vives -inquiétudes. Les armées françaises, surtout celles qui avaient été le -plus fortement engagées, étaient en face et très-près des armées -coalisées. Leur premier sentiment avait été une sorte de satisfaction -de voir finir une guerre horriblement meurtrière; le second avait été -le regret, et ce regret s'était bientôt converti en une colère -furieuse contre les <em>traîtres</em>, auxquels elles imputaient le malheur -de nos armes. Dans leur effervescence, elles n'étaient pas loin de se -jeter de nouveau sur l'ennemi, et elles n'échappaient à cette -disposition que par la désertion, devenue, avons-nous dit, une -contagion générale. Aussi les routes étaient-elles couvertes de -militaires s'en allant en troupes, avec armes, bagages et chevaux, de -manière qu'on était menacé ou de n'avoir plus de soldats, ou d'en -avoir de trop fidèles, tout prêts à recommencer spontanément la -guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incertitude et trouble des autorités dans les provinces.</span> -Dans les provinces où l'invasion n'avait pas pénétré, les autorités, -incertaines, inquiètes, craignant (p.~54) à la fois ou de quitter -Napoléon trop tôt, ou de rejoindre les Bourbons trop tard, avaient une -conduite équivoque, et n'étaient pas capables de contenir les -populations émues. Dans le centre de la France, pays ordinairement -paisible, l'inconvénient n'était pas grand, et on en était quitte pour -des hésitations dont s'amusait la malice publique. Mais dans la -Vendée, dans le Midi, partout où les royalistes et les -révolutionnaires se trouvaient en présence, la faiblesse des autorités -devenait un véritable péril. -<span class="sidenote" title="En marge">Refus d'acquitter les impôts indirects dans le Midi.</span> -Enfin l'impôt était aussi réprouvé que la -conscription. À l'exemple de M. le comte d'Artois, MM. les ducs -d'Angoulême et de Berry avaient paru, l'un en Gascogne, l'autre en -Normandie, au cri: <cite>Plus de conscription, plus de droits réunis!</cite>—On -voulait que la seconde de ces promesses se réalisât sur-le-champ, et -de Marseille à Bordeaux on refusait d'acquitter les impôts indirects. -<span class="sidenote" title="En marge">Invasion des produits étrangers à la suite des armées -ennemies.</span> -Pour compléter ce triste tableau, il faut ajouter que les Anglais, -fidèles à la coutume d'introduire leurs marchandises à la suite de -leurs armées, avaient couvert le littoral de la Manche, de l'Océan et -de la Méditerranée, de sucres, cafés, tissus de coton, fers, offerts à -vil prix, ce qui menaçait de ruiner nos négociants et nos -manufacturiers, car les uns n'avaient en magasin que des denrées -coloniales ayant subi le tarif de 50 pour cent, et les autres ne -pouvaient livrer aux consommateurs que des produits fabriqués avec des -matières premières d'une excessive cherté. Une catastrophe commerciale -pouvait donc se joindre à toutes les calamités d'une affreuse guerre. -Enfin le Trésor n'avait pas un million disponible. Dans les (p.~55) -provinces envahies les caisses avaient été vidées par l'ennemi, et -dans les provinces où les troupes étrangères n'avaient pas pénétré, -l'impôt avait cessé d'être perçu.</p> - -<p>Quand on voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement -nouveau surgi d'une révolution, on est effrayé, et il semble qu'il ne -puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais -nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté -générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement -d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments -les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement commence par envoyer des commissaires -extraordinaires dans les provinces.</span> -On envoya d'abord dans les provinces des commissaires extraordinaires, -chargés d'y porter ce qu'on appelait alors les <cite>actes du Sénat</cite>, de -les y faire connaître, accepter et exécuter, de délivrer les prêtres -ou royalistes détenus, de mettre un terme aux vexations qui avaient la -conscription pour cause, de faire un examen attentif des autorités -locales, préfets, sous-préfets, maires, de les rallier à la cause des -Bourbons, ou de les destituer. -<span class="sidenote" title="En marge">Choix de ces commissaires, pris parmi les hommes de -l'ancien et du nouveau régime.</span> -On choisit ces commissaires dans des -vues de conciliation, et on leur donna des instructions fort sages. -Leur choix fut un mélange de <em>gens de Bonaparte</em> (c'est ainsi qu'on -appelait les hommes qui avaient appris les affaires à l'école de -Napoléon, et qui avaient su le quitter à temps), et de grands -seigneurs d'autrefois, modérés et bienveillants, comme on l'est -ordinairement dans la première joie du triomphe. On y voyait -confondus le maréchal Kellermann, envoyé dans la (p.~56) 3<sup>e</sup> division -militaire (Metz); le comte Dejean dans la 11<sup>e</sup> (Bordeaux); le duc de -Plaisance, neveu de l'architrésorier Lebrun, dans la 14<sup>e</sup> (Caen); M. -Otto, l'ancien diplomate, dans la 21<sup>e</sup> (Bourges); le général Marescot, -le compagnon d'infortune du général Dupont, dans la 20<sup>e</sup> (Périgueux); -le comte Jules de Polignac dans la 10<sup>e</sup> (Toulouse); le comte Roger de -Damas dans la 4<sup>e</sup> (Nancy); le comte Auguste de Juigné, neveu de -l'ancien archevêque de Paris, dans la 7<sup>e</sup> (Grenoble); le comte Bruno -de Boisgelin dans la 8<sup>e</sup> (Toulon); le chevalier de la Salle, fils de -l'ancien gouverneur de l'Alsace, dans la 5<sup>e</sup> (Strasbourg); le comte -Alexis de Noailles dans la 19<sup>e</sup> (Lyon), etc... Ces personnages si -divers se mirent en route immédiatement pour porter dans les -départements la bonne nouvelle du retour des Bourbons, de la paix, de -la liberté constitutionnelle, et pour rallier tous les esprits à cette -révolution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux cantonnements assignés aux armées françaises pour -prévenir les collisions avec l'ennemi.</span> -On se hâta de répartir le mieux possible l'armée que Napoléon avait -concentrée autour de Fontainebleau, et de changer les commandants qui -inspiraient des craintes. On dispersa la garde impériale qui formait -par sa réunion un foyer redoutable, et on la distribua entre les -départements où son esprit ne pouvait devenir dangereux. On laissa la -vieille garde à Fontainebleau, mais on envoya la jeune à Orléans. La -cavalerie de la garde fut cantonnée à Bourges, Saumur, Angers; -l'artillerie à Vendôme. Le 6<sup>e</sup> corps qui, sous l'impulsion du maréchal -Marmont et de ses généraux divisionnaires, s'était séparé de la cause -impériale, fut établi à Rouen et dans les environs. Le 7<sup>e</sup> corps, -celui d'Oudinot, composé en (p.~57) grande partie de troupes tirées -d'Espagne, fut dirigé sur Évreux, avec la cavalerie du comte de Valmy. -Le 11<sup>e</sup> corps, celui de Macdonald, fut envoyé avec la cavalerie de -Milhaud à Chartres. Le 2<sup>e</sup> corps, celui du général Gérard, fut envoyé -à Nevers avec la cavalerie Saint-Germain. Ce qui restait de Polonais -fut réuni à Saint-Denis, pour être mis à la disposition de l'empereur -de Russie. Dans la même intention on réunit les Croates à Dijon, pour -les restituer au prince de Schwarzenberg, et les Belges à -Saint-Germain, pour les restituer au prince d'Orange. Dans ces -cantonnements les collisions entre les troupes françaises et -étrangères n'étaient plus à craindre. Le général Maison, qui venait de -s'honorer par la campagne de Belgique, et par sa fermeté à maintenir -la discipline, fut laissé à la tête des troupes de Flandre. Le -maréchal Davout passait pour un partisan obstiné de l'Empire. Sa -résistance à Hambourg avait exaspéré les monarques alliés; son nom -faisait trembler en Allemagne tous les ennemis de la France; il -n'avait pas hésité à tirer sur le drapeau blanc, parce qu'on le lui -avait montré à côté du drapeau russe, et c'étaient là des actes qui, -même sans une grande intolérance, le rendaient inacceptable pour le -nouveau gouvernement. Le général Gérard fut envoyé à Hambourg pour le -remplacer. On laissa le général Grenier ramener l'armée d'Italie, sans -rien prescrire à son égard, et Augereau commander pendant la paix les -troupes du Dauphiné qu'il avait si mal commandées pendant la guerre, -mais qu'il ne semblait pas disposé à rendre à Napoléon, à en juger du -moins par sa récente (p.~58) proclamation. Enfin, à l'égard des -maréchaux Soult et Suchet, on se décida sous l'impression des rapports -qu'on venait de recevoir. D'après ces rapports, le maréchal Suchet -avait paru calme et modéré, le maréchal Soult, récalcitrant, hostile, -attaché à l'Empire au delà de toute mesure. On prescrivit à ce dernier -de céder son commandement au maréchal Suchet, qui réunit ainsi dans sa -main les anciennes armées d'Aragon et de Castille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Libération de la classe de 1815, et ajournement de la -question de la conscription.</span> -Après ces mesures d'urgence il restait, relativement à l'armée, une -résolution grave à prendre. Il s'agissait de prononcer sur la -conscription, institution nécessaire, mais alors universellement -détestée. On adopta la sage détermination, malgré les imprudentes -promesses des Princes, de ne rien statuer quant à présent, et -d'ajourner ainsi, sous prétexte de les réserver respectueusement à la -royauté encore absente, toutes les questions d'une haute importance. -Seulement, comme il fallait faire à la désertion sa part nécessaire, -on décida que les conscrits de 1815, levés en 1814, selon la coutume -impériale de devancer les conscriptions d'une année, pourraient rester -chez eux, s'ils n'avaient pas encore rejoint les drapeaux, ou y -retourner s'ils avaient déjà quitté leurs communes. Ce n'était que -légaliser en quelque sorte un fait accompli presque partout. On -comptait avec raison que les hommes qui rentraient en grand nombre -d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Russie, d'Angleterre, à titre de -garnisons rendues ou de prisonniers élargis, procureraient à l'armée -une masse de soldats excellents, et en fourniraient même beaucoup -plus qu'on ne pourrait en payer.</p> - -<p>(p.~59) <span class="sidenote" title="En marge">Les finances constituent la principale difficulté -du nouveau gouvernement.</span> -Payer allait devenir en effet une des principales difficultés du -nouveau gouvernement. Napoléon, dans les derniers jours de son règne, -avait fait vivre le Trésor en lui prêtant de l'argent, qu'il prenait -dans les économies de sa liste civile, depuis que le domaine -extraordinaire était épuisé. Des 150 millions environ qu'il avait -économisés sur ses diverses listes civiles, il lui restait, comme on -l'a vu, 18 millions en janvier 1814, et on en avait trouvé encore 10 à -Orléans, avec sa propre vaisselle, qu'on avait arrachés des mains de -Marie-Louise. Les auteurs de cette expédition avaient voulu conduire -aux Tuileries les fourgons contenant les 10 millions, comme une -portion recouvrée du domaine public, dont ils désiraient faire hommage -à M. le comte d'Artois. Et, effectivement, le dépôt avait été conduit -intact jusqu'à la porte du Prince.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fermeté que le ministre, M. Louis, met à faire rentrer les -10 millions trouvés à Orléans.</span> -Lorsque le baron Louis, ministre des finances, connut le fait, il en -fut irrité au plus haut point. C'était, avons-nous dit, un esprit -ardent, mais supérieur, imbu des principes financiers les plus sains, -connaissant toutes les ressources qu'on pouvait tirer du crédit, et -seul capable dans les circonstances où l'on se trouvait, d'en faire -l'essai, et d'y réussir. À la hauteur, à la profondeur des vues, il -joignait un amour de la règle poussé jusqu'à la passion. Il avait -épousé la cause des Bourbons avec chaleur, non par conformité de -sentiments avec l'émigration, mais par désir sincère d'une sage -liberté qu'il n'espérait que des Bourbons. Néanmoins, malgré son -dévouement au gouvernement nouveau, en apprenant qu'on avait -transporté aux Tuileries les dix (p.~60) millions dont il avait un -besoin indispensable, il fut courroucé de la privation et de -l'irrégularité. Il assembla les principaux personnages composant le -ministère et le conseil du Prince, leur dénonça le fait, et déclara -que si les dix millions n'étaient à l'instant renvoyés au Trésor, il -donnerait sa démission motivée. On s'efforça de le calmer, on lui -conseilla d'aller chez le Prince, de lui faire connaître avec -modération et convenance les règles établies depuis 1789 dans la -gestion de la fortune publique, et on lui promit qu'il aurait -satisfaction.</p> - -<p>Le ministre un peu apaisé se rendit chez le comte d'Artois, le -surprit, sans lui déplaire, par la vigueur de son langage, et le -trouva facile à rendre un bien qu'il ne songeait nullement à -s'approprier, et dont il aurait usé tout au plus en faveur de ses amis -malheureux, si on ne lui avait pas dit que c'était le bien de l'État, -indispensable d'ailleurs à l'acquittement des services publics. Les 10 -millions furent rendus à 500 mille francs près, qui étaient -nécessaires pour l'entretien de la maison du Prince.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferme résolution du ministre des finances de payer toutes -les dettes de l'État, et de maintenir les impôts existants.</span> -Ce secours arrivait fort à propos, et, obtenu en valeurs métalliques, -il n'en avait que plus de prix. Aucun homme peut-être n'a aussi bien -compris que M. Louis, que le secret du crédit est dans la ponctuelle -exactitude à tenir ses engagements. Le penchant des partis, presque à -toutes les époques, est d'attacher peu d'importance aux engagements de -leurs prédécesseurs, et il ne manquait pas alors de royalistes qui -étaient tout prêts à traiter comme peu respectables les dettes de -l'Empire et de la Révolution. Mais M. Louis dit hautement, que tout -disposé (p.~61) qu'il était à défendre les deniers du Trésor, il ne -les défendrait pas jusqu'à frustrer les créanciers de l'État de ce qui -leur était dû, que par conséquent les dettes antérieures, quelle qu'en -fût la cause ou l'origine, seraient rigoureusement acquittées, et il -ajouta, ce qui pouvait seul rendre sa déclaration sérieuse, qu'il -était résolu à maintenir les impôts existants, malgré les clameurs des -partis et des masses populaires. Quelques mots irréfléchis, proférés -par les Princes dans un premier moment, ne devaient pas être, selon -lui, une raison de s'écarter des véritables principes financiers. Les -droits réunis et la conscription étaient nécessaires, car à tout -gouvernement il fallait des hommes et de l'argent, et on devait par -conséquent avoir le courage de les maintenir.—La présence du comte -d'Artois, qui avait été le plus prodigue des princes en fait de -promesses imprudentes, n'imposa nullement au courageux ministre, et il -déclara que si on ne prononçait pas sur-le-champ le maintien de toutes -les contributions ordinaires et extraordinaires déjà votées pour 1814, -il serait impossible de faire le service, et que quant à lui il ne -s'en chargerait pas. -<span class="sidenote" title="En marge">Le conseil royal appuie le ministre, et le comte d'Artois -le laisse faire.</span> -On lui donna satisfaction, en ajoutant que -lorsque le Roi serait arrivé, on procéderait à un examen approfondi et -définitif des impôts existants. M. Louis fit donc maintenir -provisoirement les droits réunis, sauf quelques changements de forme -concédés à la passion du jour. Ainsi le droit dit <cite>de détail</cite>, établi -sur les boissons spiritueuses, a toujours été le plus odieux aux -masses populaires, parce qu'il est perçu au cabaret. M. Louis en le -maintenant accorda que pour les (p.~62) villes qui avaient un octroi, -ce droit <cite>de détail</cite> pouvait être converti en une augmentation sur le -droit <cite>d'entrée</cite>. Il accorda également quelques simplifications dans -le droit dit <cite>de mouvement</cite>, qui se perçoit au moment du déplacement -des boissons. Sauf ces légères concessions, M. Louis resta -inébranlable sur le principe même de l'impôt, et mit tout le Conseil -de son avis. M. de Talleyrand et ses collègues souriaient de la fougue -du ministre des finances, mais tout en souriant, ils donnaient à M. le -comte d'Artois l'exemple de respecter cette passion si rare du bien -public, et d'y condescendre. M. le comte d'Artois, à la fois ignorant -et facile, oublieux d'ailleurs de ses promesses, laissa faire le -conseil et le ministre, étant encore très-disposé à écouter des hommes -qui passaient pour savoir ce que lui et ses compagnons d'infortune -ignoraient absolument.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapide confiance inspirée par M. Louis, et prompte -naissance du crédit.</span> -Les intérêts ont le tact fin et prompt, et ils donnent rapidement leur -confiance à qui la mérite. On sut bientôt qu'on avait un ministre des -finances qui voulait payer sans exception les dettes légitimement -constatées, et qui, pour y suffire, ne craignait pas de maintenir les -impôts nécessaires, se souciant peu d'être impopulaire, pourvu qu'il -établît le crédit de l'État. Ce crédit en effet fut créé comme par -enchantement, grâce à la paix désormais assurée, grâce à un ministre -dont les principes étaient si fermes et si hautement professés. Les -gens d'affaires, premiers organes de la confiance publique, se -montrèrent empressés à seconder M. Louis, et celui-ci put tout de -suite recourir à une mesure qui auparavant eût été impossible, celle -de créer des effets (p.~63) à courte échéance, c'est-à-dire des bons -royaux.</p> - -<p>L'usage a consacré dans les États modernes deux sortes de dette, la -dette fondée dont les effets sont sans échéance, ou à échéance -très-éloignée, et la dette flottante dont les effets sont à échéance -rapprochée, et dont l'intérêt varie selon la situation du crédit. -Ainsi en Angleterre et en France, il existe les titres de la rente -perpétuelle, et les bons de <cite>l'Échiquier</cite> ou du <cite>Trésor</cite>. Le -discrédit, résultat de la banqueroute, avait été si grand après le -Directoire, que pendant l'Empire Napoléon n'avait jamais pu émettre -des bons du Trésor, et qu'il lui avait fallu dissimuler le principal -engagé, c'est-à-dire le Trésor lui-même. Ainsi on avait eu recours -d'abord aux bons des receveurs généraux, puis, M. Mollien ayant -sagement créé la Caisse de service, on avait converti les bons des -receveurs généraux en bons de la Caisse de service. C'étaient en -réalité des bons du Trésor, sauf qu'on n'osait pas leur donner leur -nom véritable. En 1814 la Caisse de service était tellement obérée, -qu'on n'aurait pu ajouter un seul effet à ceux qu'elle avait déjà en -circulation. -<span class="sidenote" title="En marge">Création de dix millions de bons royaux.</span> -M. Louis n'hésita pas à créer une nouvelle dette -flottante, en émettant 10 millions de bons royaux, à courte échéance, -et à intérêt proportionné aux circonstances. Ces dix millions, grâce à -la confiance que le ministre inspirait, furent accueillis sans -répugnance. On avait reçu d'Orléans dix millions en espèces -métalliques; les impôts maintenus, quoique non acquittés dans -certaines provinces, avaient procuré quelques ressources, et on put, -pour le premier mois, distribuer aux divers ministères 50 millions, -(p.~64) acquittés comptant, ce qui permit de mettre au courant tous -les services. Les affaires en reçurent sur-le-champ une heureuse -impulsion, qui contribua beaucoup à ranimer le crédit dont l'État -allait vivre désormais. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche régulière de tous les services.</span> -Tandis que M. Louis commençait ainsi à fonder -le crédit, il apporta une égale fermeté à maintenir l'ordre, qui avait -été le principal mérite des finances impériales, et il fit continuer -la coutume de présenter tous les mois au Conseil le tableau des -besoins du mois suivant, pour les connaître et y adapter les -ressources nécessaires.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État commercial de la France.</span> -Les finances, qui étaient la tâche la plus difficile du nouveau -gouvernement, étaient donc tirées de leur premier embarras, grâce au -ministre habile et vigoureux qui en avait assumé le fardeau. Il -fallait encore dans cette partie de l'administration pourvoir à la -grave difficulté qui naissait de la situation extraordinaire du -commerce, et que nous avons déjà sommairement indiquée. Si par le -blocus continental Napoléon, faute de patience, n'avait pas réussi à -vaincre l'Angleterre, il avait au moins jeté les fondements de notre -industrie. La filature et le tissage soit du coton, soit de la laine, -le traitement et les emplois nombreux du fer, avaient fait des progrès -remarquables. L'extraction du sucre des matières végétales propres à -l'Europe, la coloration des étoffes au moyen des agents chimiques, -avaient fait des progrès non moins étonnants. Nos produits pouvaient -déjà se présenter sur tous les marchés, en état d'infériorité quant au -prix, mais d'égalité et quelquefois de supériorité quant à la -perfection, comparativement aux produits britanniques. (p.~65) -Seulement Napoléon en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à -l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser -les produits manufacturés des Anglais, il avait également prohibé les -matières premières apportées par le pavillon britannique, telles que -les cotons bruts, les indigos, les bois de teinture, les sucres, les -cafés, etc. Puis à la prohibition il avait substitué en 1810 le fameux -tarif de 50 pour cent, que toutes ces matières avaient payé. Néanmoins -nos manufactures avaient pu supporter cette charge, garanties qu'elles -étaient contre la concurrence anglaise par des prohibitions absolues. -On comprend, sans qu'il soit besoin d'explications, quelle -perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque -invasion des produits britanniques. -<span class="sidenote" title="En marge">Changements provisoires apportés à nos tarifs commerciaux.</span> -Ainsi les sucres, les cafés, les -tissus de coton, etc., si ardemment désirés par les populations du -continent, répandus en abondance dans toute l'Allemagne dès l'année -1813, avaient fait irruption en France en 1814, à la suite des armées -coalisées. Ils avaient passé le Rhin, l'Escaut, la Meuse, et suivi pas -à pas les soldats de la coalition, ou bien débarqué tout simplement -sur le littoral, car nos ports s'étaient hâtés, avant tout ordre de -Paris, d'admettre le pavillon britannique. Il en résultait que nos -toiles de coton étaient obligées de lutter avec les toiles anglaises, -qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient celui de -n'avoir pas acquitté le droit de 50 pour cent sur les matières -premières; que le café anglais coûtant à Londres 28 sous, et revenant -dans nos ports à 38, se trouvait en présence (p.~66) du café français, -qui à ce prix devait ajouter un droit de 44 sous payé au Trésor, et -devenait dès lors invendable, puisqu'il aurait fallu exiger de -l'acheteur plus de 4 francs. Il en était de même pour le sucre, et -pour toutes les denrées coloniales. Si on avait eu la paix sans -l'invasion étrangère, la manière de procéder la plus naturelle eût été -de supprimer ces droits graduellement, afin de laisser aux -marchandises qui en étaient chargées le temps de s'écouler. Mais la -double invasion des soldats et des produits étrangers s'étant -accomplie simultanément, il fallait subir la conséquence de ce double -fait, et ne pas prolonger le mal en prolongeant l'existence de tarifs -désormais inapplicables. Il fallait par exemple affranchir les cotons -bruts de tout droit, pour que nos manufactures eussent cette charge de -moins à supporter dans leur lutte contre les produits britanniques. -Sur le café, le sucre et les matières coloniales en général, il -fallait diminuer sensiblement les droits, pour que le commerce -français pût les fournir en concurrence avec le commerce anglais. -Ainsi les cafés coûtant 28 sous la livre à Londres, pouvaient bien -supporter un droit de 6 sous qui les élevait à 34 sous, et permettait -au commerce de les donner à 38, prix courant à Paris depuis l'entrée -des étrangers. Sans ces mesures nos marchés auraient été exclusivement -approvisionnés par les fraudeurs, qui vendaient aux prix les plus bas -les marchandises introduites en France à la suite de l'ennemi.</p> - -<p>Ces motifs clairement exposés servirent de préambule à une ordonnance -qui modifia provisoirement (p.~67) les tarifs. Par cette ordonnance le -ministre supprima les droits sur les cotons et diverses matières -premières, réduisit des sept huitièmes environ les droits sur les -sucres et les cafés, promit de rétablir les lignes de douanes aussitôt -que les armées coalisées auraient évacué le territoire, et annonça -pour cette époque l'établissement de nouveaux tarifs, qui -protégeraient suffisamment nos manufacturiers contre les -manufacturiers étrangers, sans leur faire payer trop cher les matières -premières, et ne grèveraient les denrées coloniales, cotons, sucres, -cafés, etc., que des droits dont le Trésor avait un besoin -indispensable.</p> - -<p>Sans doute ces mesures, quoique fort sages, ne rassurèrent pas -complétement nos villes manufacturières, qui redoutaient sous des -princes venus d'Angleterre une extrême faveur pour le commerce -britannique, mais elles atténuèrent les souffrances présentes, -diminuèrent aussi les inquiétudes, et donnèrent lieu d'espérer un -régime prudemment calculé, dès que les circonstances permettraient -d'appliquer au commerce et à l'industrie une législation définitive.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement des ponts, des routes, et de l'ordre -matériel dans les provinces.</span> -À ces mesures d'intérêt général s'ajoutèrent des mesures de détail -dans les provinces ravagées par la guerre. On envoya des agents pour -relever les ponts détruits, réparer les routes impraticables, faire -enterrer les cadavres, réorganiser le service des postes, rétablir -l'ordre en un mot dans les choses usuelles et matérielles. De toutes -parts les populations, affligées des malheurs du pays, mais consolées -par la paix, commençant à espérer dans (p.~68) les Bourbons, se -prêtaient à ce qu'on leur demandait, et fournissaient même leurs bras -pour l'exécution des ordres venus de Paris. Cependant si on parvenait -à triompher des principales difficultés du moins dans les provinces -qui avaient cessé d'être occupées, il en était autrement dans celles -où l'ennemi séjournait encore. Dans celles-là on trouvait l'obstacle -des troupes étrangères, entendant exercer une autorité absolue, et -commettant des excès de toutes sortes. Elles ne se bornaient pas à -piller les châteaux, à ravager les chaumières, à outrager les femmes, -elles s'emparaient des propriétés de l'État, et essayaient de vendre à -leur profit les bois, les magasins de sel, les métaux contenus dans -nos arsenaux. C'était une spoliation universelle, privée et publique, -qui, outre qu'elle ruinait le pays, exaspérait les populations, et les -rendait peu favorables au nouveau gouvernement, considéré injustement -comme allié et complice de l'étranger.</p> - -<p>Aussi demandait-on à grands cris la retraite des armées coalisées. -Elles étaient venues, avaient dit leurs généraux en passant le Rhin, -non pour humilier la France, mais pour la délivrer. Napoléon étant -vaincu, désarmé et parti, les Bourbons étant universellement acceptés, -quelle raison avaient-elles de rester en France?—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La souffrance des provinces occupées par l'ennemi, fait -naître le désir ardent de l'évacuation du territoire.</span> -Ce raisonnement si juste, rendu plus frappant par les souffrances -qu'on éprouvait, avait pénétré dans tous les esprits, et un vœu -unanime parvenu aux ministres, des ministres au prince dépositaire de -l'autorité royale, réclamait l'évacuation immédiate du sol de la -France. Ce vœu si naturel, si général, (p.~69) si respectable, -était pourtant irréfléchi. En effet, pouvait-on parler d'évacuation de -territoire aux souverains étrangers, sans provoquer aussitôt de leur -part une demande d'évacuation à l'égard des territoires que nous -occupions encore? Or, ces territoires, c'étaient des places telles que -Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue, Berg-op-Zoom, Anvers, -Mons, Luxembourg, Mayence, Lérida, Tarragone, Figuières, Girone, -remplies d'un matériel considérable, et quelques-unes de flottes -magnifiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Imprudence et danger de ce désir.</span> -Était-il possible de demander aux Autrichiens, aux -Russes, aux Prussiens, aux Anglais, de quitter la Champagne, la -Lorraine, l'Alsace, le Languedoc, sans qu'ils nous demandassent -d'abandonner en même temps des places de premier ordre, qui n'étaient -pas destinées à nous appartenir? Il devait en résulter le grave -inconvénient de se dessaisir de gages d'une extrême importance dans la -négociation de la paix future. Sans doute, les conditions de cette -paix ne pouvaient pas beaucoup varier, car le principe des frontières -de 1790 était tellement admis que l'épée victorieuse de Napoléon -aurait pu seule le faire modifier. Mais en consentant à abandonner les -provinces rhénanes et la Belgique, c'est-à-dire le Rhin et l'Escaut, -il restait entre ces fleuves et nos limites de 1790 une belle et -solide frontière à ménager à la France, comme on le verra bientôt, -frontière qu'on aurait pu obtenir en négociant avec fermeté et -patience, au nom des Bourbons, au nom de la bienveillance qu'ils -inspiraient, au nom du désir qu'on éprouvait de les rendre populaires. -Un moyen de réussir, c'eût été assurément la possession (p.~70) de -gages tels que ceux dont on allait se démunir, car il est facile -d'imaginer l'embarras qu'auraient éprouvé les souverains alliés, s'il -leur avait fallu recouvrer par la force Hambourg, Magdebourg, Anvers, -Mayence, etc. Mais était-il possible, nous le répétons, de réclamer -l'évacuation de la France, sans provoquer à l'instant la même -réclamation à l'égard des territoires que nous occupions au delà de -nos anciennes frontières? Évidemment non, et aucun négociateur -n'aurait été écouté s'il avait élevé l'une de ces prétentions sans -accueillir l'autre.</p> - -<p>On aurait pu à la vérité accorder l'évacuation des places les plus -éloignées, telles que Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue au -nord, Lérida, Tarragone, Figuières au midi, en essayant de retenir -Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, comme plus rapprochées. Mais les -puissances y auraient vu l'intention de contester le principe des -frontières de 1790, et elles n'auraient pas plus écouté l'offre d'une -évacuation partielle que le refus absolu d'évacuation.</p> - -<p>Ce qu'il aurait donc fallu, c'eût été de patienter encore un ou deux -mois, en demandant à l'empereur Alexandre et à ses alliés des ordres -précis pour qu'on traitât moins cruellement nos malheureuses -provinces. Si même, au milieu des souffrances qu'on endurait, on eût -été capable de réfléchir, on n'aurait pas manqué de calculer que les -armées étrangères, signassent-elles sur-le-champ une convention -d'évacuation, ne seraient pas parties avant deux mois, surtout à cause -de leurs prétentions sur quelques-uns de nos magasins, et qu'avant -deux mois, (p.~71) comme l'événement le prouva, la paix pouvait être -signée. Le Roi, il est vrai, était absent, mais son absence, qui -n'empêchait pas de livrer les premières places de l'Europe, n'aurait -pas dû empêcher non plus de commencer tout au moins à discuter les -bases de la paix. Mais la douleur ne raisonne pas, et un vœu aussi -impérieux qu'unanime obligea le gouvernement à entamer des pourparlers -pour une évacuation qui devait nécessairement être réciproque. -Ajoutons encore afin d'être juste, que les points qu'il s'agissait -d'abandonner, Hambourg, Magdebourg, le Texel, Lérida, Tarragone et -autres, étaient autant de témoignages d'une politique follement -ambitieuse, qui était universellement réprouvée à cette époque, et -dont on ne tenait nullement à conserver les restes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand chargé de négocier l'évacuation du -territoire.</span> -M. de Talleyrand, naturellement chargé de conduire la négociation, fut -écouté par les représentants des puissances avec empressement, et avec -une feinte bienveillance pour la France, qu'on avait hâte, disait-on, -de débarrasser de l'occupation étrangère. En réalité, on était fort -impatient d'obtenir la restitution des places que nous détenions. Sans -doute la Prusse était assurée, un peu plus tôt ou un peu plus tard, -d'avoir Magdebourg et Hambourg, l'Angleterre Anvers, l'Autriche -Mayence: mais il y a dans le désir ardent une impatience qui ne se -satisfait que par la possession immédiate de l'objet désiré. -<span class="sidenote" title="En marge">Conditions de cette évacuation.</span> -On promit -donc d'évacuer la France sans aucun retard, à condition que nos -garnisons évacueraient les points qui viennent d'être énumérés. Il ne -fut pas même possible d'essayer de retenir (p.~72) Anvers, Mayence, -Luxembourg, en restituant Hambourg, Magdebourg, etc. Pourtant les -monarques alliés avaient promis de traiter la France sous les Bourbons -mieux que sous les Bonaparte. Leurs ministres ne le niaient pas, et en -restant fermement attachés au principe de la frontière de 1790, ils -parlèrent d'une extension territoriale au delà des limites de 1790, -qui pourrait s'exprimer par l'addition d'un million d'âmes. Dans -l'impossibilité d'obtenir mieux, M. de Talleyrand fut obligé de se -payer de cette promesse. Restait la question grave du matériel contenu -dans les places qu'on allait restituer. Dans ces places, il y avait, -outre l'artillerie de campagne, un vaste matériel de tout genre, qu'on -aurait pu sinon sauver, du moins disputer. On ne s'en occupa guère, -tant on était de part et d'autre pressé de conclure. On se contenta de -stipuler que nos troupes sortiraient avec armes et bagages, et trois -pièces de campagne par mille hommes. À la vérité, ce n'était qu'une -perte d'argent, de trente, de quarante millions peut-être, fort peu -comparable à la perte de territoire; mais enfin, c'était une perte. On -ne fit attention qu'aux flottes magnifiques que nous avions -construites, dans certaines places maritimes, et cette partie du -matériel fut réservée pour devenir un objet de négociation, lorsqu'on -traiterait de la paix définitive.</p> - -<p>En conséquence, on convint que les troupes étrangères évacueraient le -territoire français (celui de 1790), à mesure que s'effectuerait -l'évacuation des places lointaines que nous occupions, celles du Rhin -en dix jours, celles du Piémont et d'Italie en quinze, (p.~73) celles -d'Espagne en vingt. Les plus éloignées devaient être livrées le 1<sup>er</sup> -juin. Il était entendu en outre que les prisonniers de toutes les -nations, dans quelques lieux qu'ils se trouvassent, seraient -réciproquement et immédiatement rendus.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Convention du 23 avril, laquelle n'est d'abord le sujet -d'aucune objection.</span> -Cette convention signée par M. de Talleyrand le 23 avril, fut le même -jour soumise à M. le comte d'Artois et à son conseil. Chose -singulière, et qui prouve l'influence ordinaire des préoccupations du -moment, elle n'y fut l'objet d'aucune observation, parce qu'elle -répondait à un vœu universel, celui de l'évacuation du -territoire<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Le malheureux prince sur lequel elle devait faire peser -plus tard une impopularité fort peu méritée, incapable d'en prévoir -les suites, crut de bonne foi qu'il délivrait la France de la présence -des soldats étrangers, et il la signa avec joie. On la fit publier à -l'instant même, et le premier jour, elle n'excita pas dans le public -beaucoup plus de remarques que dans le conseil royal. Mais la critique -devait s'élever bientôt, et grâce au nouvel état des esprits devenir -aussi acerbe qu'universelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Changement opéré dans les esprits depuis la déchéance de -Napoléon.</span> -Un changement considérable en effet s'était produit dans les esprits, -depuis la déchéance de Napoléon, c'est-à-dire depuis un mois. De la -soumission absolue, du silence presque complet qui avaient régné -pendant l'Empire, on avait passé tout à coup à une singulière vivacité -de sentiments et de langage. Tandis que dans la masse du public l'idée -d'abord nouvelle, et un peu surprenante, du retour des Bourbons, -commençait à se propager, et à paraître sage (p.~74) et nécessaire, -tandis que les Bourbons commençaient à devenir populaires par leurs -malheurs et leurs vertus, une querelle vive et amère s'élevait tout à -coup entre les partis subitement réveillés. La presse avait recouvré -une certaine liberté de fait, non de droit, car les règlements -impériaux sur la librairie avaient été maintenus. On s'était borné à -rendre leur bien aux propriétaires de journaux dépossédés -arbitrairement par Napoléon, et on avait exigé d'eux la désignation -d'un rédacteur principal qui répondrait des actes de chaque feuille. -<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de liberté de la presse.</span> -La liberté de la presse avait ainsi pris naissance sous cette forme -équivoque, qui la faisait dépendre du directeur de la librairie. Comme -d'usage elle était devenue la vive expression de la passion du jour, -et cette passion c'était la haine de l'Empire, de ses guerres -incessantes, de son gouvernement arbitraire. Il régnait donc un -affreux déchaînement contre Napoléon, contre sa famille, contre ses -ministres et tout ce qui lui avait appartenu. Bientôt, remontant en -arrière, de l'Empire on avait passé à la Révolution, et elle n'avait -pas été l'objet de moins de colères que Napoléon lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Usage que les royalistes en font contre les hommes de -l'Empire, et contre ceux de la révolution.</span> -Bien que le -comte d'Artois en entrant dans Paris eût parlé d'oubli, bien que le -Sénat en eût fait une condition expresse du rappel des Bourbons, cet -oubli, plus facile à promettre qu'à tenir, n'était pratiqué par -personne. On revenait sur la mort cruelle du duc d'Enghien, et plus -violemment encore sur la mort inique de l'infortuné Louis XVI. Sous ce -rapport le déchaînement était devenu tel, qu'on avait négligé un -moment Napoléon pour s'occuper exclusivement des régicides, et pour -verser (p.~75) sur eux un torrent d'injures. Assurément il eût fallu -que la génération présente eût perdu toute mémoire, tout sentiment de -justice et d'humanité, pour ne pas être saisie d'une pitié profonde en -se rappelant le supplice infligé par des fanatiques à l'un de nos rois -les meilleurs, et cependant pour le repos de la France, pour le -développement de ses destinées, ce cri de la conscience publique était -une souveraine imprudence. Le clergé, plus inconsidéré encore, s'il -est possible, que le parti royaliste, et moins fondé dans ses -emportements, avait aussi ses antipathies, et c'est le cardinal Maury -qui en était l'objet principal. Des prêtres, dont bien peu avaient osé -défendre la cause de l'Église pendant la révolution, dont pas un -n'avait refusé les faveurs de l'Empire, ne pardonnaient pas au -cardinal Maury, le défenseur le plus éloquent et le plus courageux de -son ordre, d'avoir accepté le diocèse de Paris. On avait commencé par -l'abreuver d'outrages, puis on avait déclaré le diocèse vacant, nommé -des vicaires capitulaires, et fait tout ce qu'il fallait pour obliger -le cardinal-archevêque à abandonner son poste. Poursuivi avec cette -violence, il avait quitté Paris, et cédé la place à ses ennemis -acharnés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les révolutionnaires et les partisans de l'Empire, attaqués -simultanément, commencent à se rapprocher.</span> -Quand on recherche ainsi les partis, on les retrouve bien vite. Il -avait suffi en effet de quelques jours pour ranimer et rallier tous -les hommes que les royalistes attaquaient de la sorte. Dans le premier -moment ces hommes, divisés et consternés, s'étaient tus. Les -révolutionnaires, vengés de l'Empire par sa chute, avaient même -éprouvé un instant de joie. Les (p.~76) fonctionnaires civils, les -militaires, pressés d'assurer leur existence, n'avaient songé d'abord -qu'à donner leur adhésion aux Bourbons, et l'avaient donnée en -maudissant le Sénat qui avait détrôné Napoléon, et en applaudissant -aux railleries des royalistes contre lui. Mais après quelques jours de -réflexion, révolutionnaires, fonctionnaires civils, militaires, -avaient senti que leur sort était commun, et que si le Sénat les avait -frappés en frappant Napoléon, il les défendait aussi en stipulant des -garanties constitutionnelles. Ils commençaient donc à se ranger -derrière lui. En lisant dans les journaux du parti triomphant, les -seuls qui usassent alors de la liberté de la presse, des déclamations -furieuses contre tout ce qui s'était fait depuis 1789, en voyant -surgir autour des princes, autour des commissaires extraordinaires -tous les hommes d'autrefois, ils sentaient que sous le nouvel ordre de -choses ils ne pouvaient manquer d'être en péril, ou au moins en -défaveur. -<span class="sidenote" title="En marge">Affluence des militaire à Paris.</span> -Les militaires notamment (nous voulons parler des -officiers), quittant les rangs à l'exemple des soldats, s'étaient -transportés en masse à Paris. On ne rencontrait qu'eux dans les rues -et les lieux publics, où ils venaient prendre part à l'agitation -générale, et chercher à savoir ce qu'ils deviendraient. Le ministre de -la guerre, le général Dupont, avait rendu une ordonnance pour leur -prescrire de retourner à leur corps, seul lieu, disait cette -ordonnance, où ils connaîtraient la destination qui leur était -réservée. -<span class="sidenote" title="En marge">Commencement d'inquiétude et d'irritation chez eux.</span> -Au milieu de la confusion régnante, presque aucun de ces -officiers n'avait obéi. Ils continuaient de remplir la capitale, où -la présence des soldats (p.~77) étrangers les irritait profondément, -et provoquait de leur part les propos les plus dangereux. Ils aimaient -surtout à se déchaîner contre les <em>traîtres</em>, qui avaient livré, -disaient-ils, Napoléon et la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La convention du 23 avril, d'abord accueillie comme -naturelle, devient l'objet d'un déchaînement universel.</span> -La convention du 23 avril, dont nous venons d'exposer les conditions -inévitables, d'abord reçue comme naturelle, et même comme -très-désirable puisqu'elle stipulait l'évacuation du territoire, fut -bientôt jugée autrement par ces esprits mal disposés. Bien -qu'Hambourg, Magdebourg, Lérida, n'intéressassent guère la vraie -grandeur de la France, ces noms pourtant rappelaient des souvenirs -immortels, et d'ailleurs en voyant s'ajouter à la liste de ces postes -lointains, ceux de Mayence, de Luxembourg, de Wesel, de Flessingue, -d'Anvers, qu'on s'était habitué à regarder comme français, en voyant -toutes ces forteresses cédées d'un trait de plume, sans aucune -garantie de dédommagement, les militaires éprouvèrent une douleur -sincère. Le public lui-même, le public raisonnable, désintéressé, -malgré la joie de la paix, malgré la prévention très-fondée contre les -conquêtes lointaines, finit par ressentir une profonde tristesse de -l'abandon de tant de places importantes, ne cria pas à la trahison -comme les militaires, mais sentit bien qu'on était sous la main de fer -des étrangers, et que tout en flattant la France pour la rendre plus -maniable, ils ne lui laisseraient de sa grandeur que ce qu'ils ne -pourraient pas lui ôter.</p> - -<p>Néanmoins une vive et universelle satisfaction de la paix était -toujours le sentiment dominant, et si on entendait un blâme amer, -c'était dans la bouche (p.~78) des hommes dont l'existence était mise -en question par le changement de gouvernement, ou qui étaient troublés -dans leur retraite par le déchaînement des passions royalistes. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. le comte d'Artois pour plaire à tout le -monde.</span> -Le comte d'Artois, du reste, faisait ce qu'il pouvait pour contenter tout -le monde, et surtout pour gagner l'armée. Il invitait à dîner les -maréchaux, les généraux, les colonels présents à Paris, déployait afin -de leur plaire tout ce qu'il avait de bonne grâce, mais il était clair -à leurs yeux qu'ils n'étaient aux Tuileries que des invités, et non -des commensaux. Les hôtes véritables de ce palais, que tant de -générations, diverses d'origine, d'esprit, de sentiments, avaient -traversé et devaient traverser encore, les hôtes véritables étaient -les royalistes, qui commençaient à affluer en grand nombre soit de la -province, soit de l'émigration. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa complaisance imprudente pour ses amis.</span> -Moins caressés, moins flattés sans -doute que les chefs de l'armée, mais évidemment plus chéris, ils -jouissaient seuls d'une réelle intimité. Ils entraient à toute heure, -et quand M. le comte d'Artois ne pouvait pas les accueillir lui-même, -il chargeait ses familiers de ce soin. On recevait, comme nous l'avons -déjà dit, leurs témoignages, leurs offres de service; on recevait de -plus leurs rapports, on les laissait se constituer en une sorte de -police, qui simplement officieuse aujourd'hui, prétendrait bientôt à -un autre rôle. -<span class="sidenote" title="En marge">Licence accordée aux hommes de main.</span> -Nous avons parlé déjà de ces hommes de main, que M. le -comte d'Artois avait la faiblesse d'admettre auprès de lui, et à qui -on avait l'imprudence de donner, ou de laisser prendre des -commissions. -<span class="sidenote" title="En marge">Outrage commis envers la princesse Catherine de -Wurtemberg.</span> -Quelques-uns de ces hommes s'étaient chargés de courir -après la princesse Catherine, (p.~79) femme du prince Jérôme Napoléon. -Cette princesse, fille du roi de Wurtemberg, objet par ses qualités -personnelles d'un respect mérité, fut arrêtée près de Fossard, tandis -qu'elle cherchait à se rendre en Allemagne. On la dépouilla -complétement. Les hommes qui l'avaient arrêtée, se disant munis d'une -commission officielle, dont le prétexte était de faire rentrer au -Trésor les valeurs appartenant à l'État, vinrent apporter aux -Tuileries les coffres à bagages qu'ils avaient enlevés, et qui, en -apparence du moins, semblaient intacts. À peine l'acte était-il -consommé, que l'empereur de Russie, informé et indigné de ce qui -s'était passé, envoya son ministre se plaindre, et demander réparation -de l'outrage fait à une princesse respectable, couverte par le traité -du 11 avril, et de plus, sa proche parente. On se hâta pour première -satisfaction de rendre les coffres, qui furent trouvés vides. Les -diamants de la princesse, estimés à environ 1,500,000 francs, avaient -disparu. Les hommes qui l'avaient arrêtée se défendirent en niant ce -qu'on leur reprochait, et menacèrent, si on les poursuivait, de -compromettre le gouvernement provisoire en déclarant de quelle -commission ils étaient chargés. Cette commission, ils n'en faisaient -pas mystère, avait été d'assassiner Napoléon.</p> - -<p>La chose assurément était fort douteuse, mais au milieu de ce chaos, -il était évident que beaucoup d'imprudences de langage avaient été -commises, et que si on continuait de la sorte, les incidents fâcheux -pourraient se multiplier. -<span class="sidenote" title="En marge">On commence à désirer l'arrivée de Louis XVIII, même parmi -les amis du comte d'Artois.</span> -M. le comte d'Artois était à Paris depuis -une vingtaine de jours, et déjà (p.~80) on désirait que Louis XVIII -arrivât pour prendre en mains les rênes de l'État. C'était le vœu -des amis éclairés du Prince, c'était le vœu du Prince lui-même, -qui, bien qu'aimant à se mêler de tout, était cependant effrayé de la -responsabilité qu'il assumait chaque jour sur sa tête. C'était, en -effet, tantôt sur le sort des impôts, tantôt sur le sort du commerce -ou du territoire lui-même, qu'il fallait prononcer, en l'absence d'un -frère que M. le comte d'Artois craignait, qui était roi, et fort -jaloux de son autorité. Ses deux fils l'avaient rejoint. Le duc -d'Angoulême, prince modeste, courageux, peu spirituel mais sage et -sensé, était depuis plus d'un mois descendu à Bordeaux. Le duc de -Berry, doué d'esprit naturel, de sentiments généreux mais emportés, -avait pénétré en France par la Bretagne et la Normandie. On était allé -recevoir aux portes de Paris, avec beaucoup de pompe et de grandes -démonstrations de joie, ces deux jeunes princes, qui avaient amené à -leur suite un nouveau contingent de royalistes ardents, et ce n'était -pas une garantie de plus d'unité et de sagesse dans le gouvernement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de divers personnages pour prévenir louis XVIII -dans le sens de leurs propres idées.</span> -La présence du Roi était donc justement désirée, parce qu'on espérait -en sa prudence, et parce qu'on était impatient de voir résoudre le -plus tôt possible une foule de questions laissées en suspens jusqu'à -son arrivée. Comment ce monarque accueillerait-il les conditions que -le Sénat prétendait lui imposer? Quelle valeur accorderait-il aux -engagements pris en son nom par le comte d'Artois? C'étaient là des -doutes auxquels il importait de mettre un terme, et en attendant -chacun avait cherché à prévenir (p.~81) Louis XVIII en faveur de ses -idées et de ses intérêts. Le comte d'Artois avait fait dire à son -frère qu'on ne l'avait engagé que d'une manière très-générale, que par -conséquent il restait absolument libre à l'égard du texte même de la -Constitution sénatoriale, plus libre encore à l'égard du serment -exigé; qu'il n'y avait d'obligation véritable, et même avec réserve de -la volonté royale, que relativement aux bases générales de la -Constitution, ce qui laissait une grande latitude. Évidemment M. le -comte d'Artois, pour se justifier d'avoir beaucoup pris sur lui, -cherchait à atténuer les engagements contractés envers le Sénat. M. de -Talleyrand, qui avait d'abord envoyé auprès de Louis XVIII M. de -Liancourt (lequel n'avait été ni accueilli, ni écouté, comme on le -verra bientôt), et puis d'autres personnages moins dignes de cette -mission, M. de Talleyrand, au lieu de tenir le langage de la raison, -avait fait entendre celui de la complaisance, et voulant lui aussi -persuader au nouveau roi qu'on avait ménagé son autorité, lui avait -fait dire que moyennant des flatteries aux maréchaux, et une -déclaration générale conforme aux idées régnantes, publiée au moment -de son entrée en France, on satisferait à toutes les nécessités du -jour. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'écrivent à Louis XVIII, M. le comte d'Artois, M. de -Talleyrand, et M. de Montesquiou.</span> -M. de Montesquiou, tout en restant à son point de vue personnel, -avait été plus véridique et plus ferme. Il avait montré en écrivant à -Louis XVIII beaucoup d'irritation contre le Sénat et contre la -prétention de ce corps d'imposer des conditions à la royauté, mais il -n'avait dissimulé ni la gravité des engagements pris, ni la force que -conservait le Sénat. Il (p.~82) avait dit que la France n'était pas -aussi royaliste qu'on se plaisait à le supposer; que beaucoup de gens -regrettaient l'Empire; que d'autres, fort attachés encore aux idées de -la révolution, n'étaient pas décidés à en faire bon marché; que -l'armée surtout était généralement hostile à la dynastie légitime; que -ces mécontents de tout genre, ayant la force matérielle de leur côté, -étaient prêts à se mettre derrière le Sénat et à donner à ce corps une -puissance redoutable; qu'il fallait donc compter avec lui, quelque -désagrément qu'on y trouvât; qu'on pourrait bien tirer quelque parti -de la jalousie du Corps législatif, mais que ce corps était faible, -incomplet, que le Sénat restait l'autorité principale, et qu'il -fallait prendre dans sa Constitution ce qu'il y avait de moins -mauvais, pour en composer un acte qui émanerait de l'autorité royale -seule; que d'ailleurs la situation des finances était impérieuse, -qu'elle exigerait probablement un emprunt considérable, et que, sans -l'intervention des grands corps de l'État, on ne trouverait pas de -prêteurs. Bien que ces notions fussent incomplétement vraies, elles -représentaient plus exactement l'état des choses que celles qu'avaient -fait parvenir M. le comte d'Artois et M. de Talleyrand. Du reste, les -unes comme les autres furent à Hartwell un sujet de surprise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Louis XVIII en Angleterre, et sentiments qu'il -éprouve en apprenant les événements de Paris.</span> -Louis XVIII, qui, après la mort de Louis XVII, fils infortuné de -l'infortuné Louis XVI, était devenu roi légitime, d'après les -principes de l'hérédité monarchique, résidait depuis plusieurs années -à Hartwell en Angleterre, où ses goûts studieux, son immobilité -naturelle, l'avaient fixé. Il s'était pour ainsi (p.~83) dire endormi -dans la paisible uniformité de son exil, lorsque les événements -terribles de 1812 vinrent éveiller en son cœur l'espérance presque -éteinte. Aussi eut-il soin de faire certaines déclarations un peu -moins vagues que les précédentes, et contenant promesse de réformer -les anciens abus, d'oublier le passé, de respecter l'aliénation des -biens nationaux, ce qui constituait alors tout le programme de -l'émigration la plus libérale. Ces déclarations répandues en Europe -n'avaient guère pénétré en France. -<span class="sidenote" title="En marge">Il est porté d'abord à admettre la Constitution du Sénat.</span> -Lorsque Louis XVIII apprit les -actes du Sénat, il en ressentit une joie tout aussi vive que celle -qu'avait éprouvée M. le comte d'Artois, quoique moins expansive, et -dans le premier moment il ne songea pas plus que son frère n'y avait -songé à Nancy, à disputer sur les conditions de son rappel au trône. -En conséquence M. de Blacas, devenu son homme de confiance et -l'exécuteur de toutes ses volontés, reçut l'ordre de préparer l'acte -de son adhésion à la Constitution sénatoriale. Il ne lui semblait pas -en effet que ce fût acheter trop cher son retour en France, que -d'accepter une forme de gouvernement qui, depuis qu'il était à -Hartwell, se pratiquait sous ses yeux au grand avantage de -l'Angleterre, et sans autre inconvénient que des désagréments -quelquefois assez sérieux pour les ministres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les communications qu'il reçoit du comte d'Artois, de M. de -Talleyrand et de M. de Montesquiou changent ses premières -dispositions, et il se décide à attendre.</span> -Ce fut dans ces dispositions que le trouvèrent les émissaires de M. le -comte d'Artois, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou. Fort -accommodant, comme on le voit, pour les choses, il le fut beaucoup -moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux -unes qu'aux autres. Les choses (p.~84) n'ont pas de visage, les -personnes au contraire en ont un, qui souvent réveille des impressions -pénibles ou des rancunes implacables. Le respectable M. de Liancourt, -odieux à l'ancienne noblesse pour avoir montré du bon sens dans les -premiers jours de la Révolution, et chargé par M. de Talleyrand de se -rendre à Hartwell, y fut accueilli avec une telle froideur qu'il -repartit immédiatement, n'étant pas d'humeur à humilier devant des -émigrés, de quelque rang qu'ils fussent, sa haute naissance, ses -lumières et son honorable vie. L'accueil fut différent pour les autres -messagers de M. de Talleyrand, et pour ceux notamment du comte -d'Artois et de M. de Montesquiou. Dès que Louis XVIII eut appris par -eux qu'on avait sauvé le principe essentiel de la légitimité royale, -tel que l'entendaient les rigoristes du royalisme, qu'il pouvait -non-seulement conserver les couleurs de l'antique royauté, mais ne -point subir de condition, ne point prêter de serment, et qu'il -suffirait d'une déclaration générale de principes pour satisfaire aux -exigences de la situation, il se hâta de mettre de côté son acte -d'adhésion, et de prendre une attitude tout à fait royale. -<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII prend le parti de voyager lentement pour se -rendre en France.</span> -On lui avait conseillé de marcher lentement en quittant l'Angleterre, pour -recueillir sur sa route les hommages des populations, et de faire une -station dans l'un des châteaux de l'ancienne royauté, celui de -Compiègne par exemple, magnifiquement restauré par Napoléon. Là il -pourrait voir, entendre tout le monde, faire connaissance avec les -hommes et les choses, avant d'entrer dans Paris et de prendre des -engagements qui cette fois (p.~85) seraient personnels et -obligatoires. Il agréa ce conseil, et il décida qu'après avoir visité -à Londres l'hôte auquel il était redevable d'une si noble hospitalité, -le Prince régent d'Angleterre, il se rendrait par Calais à Compiègne, -pour y recevoir un premier hommage de ses sujets.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Séjour de Louis XVIII à Londres.</span> -C'est le 20 avril que Louis XVIII fit son entrée à Londres. On devine, -sans qu'il soit besoin de le dire, quels sentiments devaient éprouver -les Anglais en voyant rétablie sur le trône de France la maison de -Bourbon. Tandis que toutes les puissances de l'Europe avaient, l'une -après l'autre, reconnu ce qu'on appelait l'usurpateur, et avaient même -expulsé les Bourbons de chez elles, l'Angleterre seule n'avait jamais -reconnu Napoléon en qualité d'empereur, avait accueilli les princes -proscrits, et les avait couverts de son inviolable hospitalité. Au -fond, bien que ses ministres le niassent au Parlement, elle avait -toujours poursuivi le rétablissement des Bourbons, comme ce qui la -vengerait le plus complétement de Napoléon et de la Révolution -française. Quoiqu'elle eût plus d'une fois désiré la paix, quoiqu'elle -eût été plus d'une fois prête à la conclure, et qu'elle n'en eût été -empêchée que par l'obstination de Napoléon à l'égard de l'Espagne, -elle oubliait actuellement ces heures de faiblesse, ne songeait qu'au -dernier triomphe de la coalition, et s'en attribuait tout le mérite. -Ce n'était pas, à l'entendre, aux généraux prussiens, autrichiens, ou -russes, qui avaient eu affaire à Napoléon dans les terribles campagnes -de 1813 et de 1814, qu'on était redevable (p.~86) du succès -définitif, c'était à lord Wellington, qui cependant avait eu à se -mesurer non pas avec Napoléon mais avec le maréchal Soult. Personne -n'eût effacé ces idées de l'esprit des Anglais, en proie à une -véritable ivresse de joie et d'orgueil. Il est certain qu'ils avaient -eu au résultat une part considérable, et qu'ils étaient appelés à -recueillir la plus grande part du profit. Ils se figuraient surtout, -et beaucoup plus que cela ne devait être, que les princes de Bourbon, -pénétrés de reconnaissance, formés à leurs mœurs, imbus de leur -esprit, seraient les appuis les plus constants de la politique -britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil enthousiaste que les Anglais font à Louis XVIII.</span> -Aussi résolurent-ils de faire à Louis XVIII un accueil -magnifique. Pendant les trois jours que ce prince passa dans la ville -de Londres, tous les Anglais portèrent la cocarde blanche à leur -chapeau, et il fut reçu avec autant d'acclamations qu'il aurait pu -l'être dans sa propre capitale. Il entra dans le palais du Prince -régent, ayant à sa droite ce prince sur le bras duquel il s'appuyait, -ayant à sa gauche le duc d'York, et alla ainsi occuper le fauteuil -royal, comme roi et comme hôte. À peine assis, entouré des deux -familles royales, et d'un immense concours de seigneurs anglais, il -écouta dans l'attitude la plus fière le discours du Prince régent, qui -le félicita de son retour sur le trône de France, et l'en félicita -comme d'un événement heureux non-seulement pour la France, mais pour -l'Angleterre, pour l'Europe, pour le monde entier, événement dont les -Anglais, en particulier, éprouvaient une vraie joie de famille. -<span class="sidenote" title="En marge">Remercîment à l'Angleterre dans un langage trop peu -réfléchi.</span> -Louis XVIII répondit à ce discours en remerciant le Prince de (p.~87) ses -témoignages d'amitié, de sa généreuse hospitalité, et ajouta ces -paroles, tristement mémorables, que c'était <em>à ses sages conseils, à -ses nobles efforts, à l'infatigable persévérance de sa nation, qu'il -attribuerait toujours, après la Providence, le rétablissement de sa -famille sur le trône de France</em>.</p> - -<p>De telles paroles, répondant si à propos aux prétentions des Anglais, -et même à leurs espérances, furent accueillies par eux avec transport. -Propagées à l'instant avec la promptitude de la publicité britannique, -elles produisirent un effet extraordinaire. Louis XVIII en les -prononçant n'avait-il songé qu'à ses hôtes, auxquels il voulait -témoigner sa juste gratitude dans les termes les plus propres à les -toucher? ou bien avait-il songé au Sénat, qui prétendait le rappeler -conditionnellement au trône, aux souverains du continent qui -appuyaient le Sénat, et qui se fondant eux aussi sur les services -rendus à la maison de Bourbon, prétendaient lui donner et lui faire -écouter leurs conseils? Voulait-il dire aux uns comme aux autres qu'il -n'était l'obligé que de Dieu et de l'Angleterre? On ne sait; mais il -est probable qu'il n'avait été dominé que par un pur sentiment de -courtoisie envers la nation dont il se croyait l'obligé plus que -d'aucune autre. Quoi qu'il en soit de ces paroles, l'effet, ainsi -qu'il arrive souvent, devait être plus grand que la cause.</p> - -<p>Fêté à Londres pendant trois jours, applaudi avec frénésie partout où -il paraissait, Louis XVIII avant de partir remit au Prince régent le -cordon bleu, distinction la plus éclatante que pût accorder la -royauté française, et qui supposait le rétablissement (p.~88) de -l'ordre du Saint-Esprit, puis quitta Londres le 23 avril, arriva le -même jour à Douvres, accompagné du Prince régent, de la plupart des -princes anglais, et des premiers personnages de l'aristocratie. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Calais.</span> -Le lendemain 24 il s'embarqua, et fit voile vers Calais, escorté d'une -flotte de huit vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates, et d'une -multitude de bâtiments légers. La population de Douvres et des -environs, portant la cocarde blanche au chapeau, agitant des mouchoirs -blancs, et ayant à sa tête le Prince régent lui-même, salua le -monarque français de ses cris, de ses vœux, et n'abandonna le -rivage qu'après l'avoir perdu de vue. Le duc de Clarence accompagna -Louis XVIII jusqu'à la côte de France, et le quitta au bruit du canon -des deux nations, qui n'avait pas retenti en ces lieux depuis le camp -de Boulogne! Quel contraste! quels changements! Hélas, dans notre -siècle agité, il a suffi souvent d'une ou deux années pour assister -aux spectacles les plus contraires et les plus étranges!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi reçu presque à genoux par les premières populations -qu'il rencontre.</span> -En arrivant à Calais le Roi trouva une multitude considérable qui -l'attendait pour ainsi dire à genoux. Une fois les esprits faits à -l'idée du rétablissement des Bourbons, c'était à qui chercherait à -jouir, à profiter, à s'émouvoir de leur présence. D'ailleurs toute -ville de province qui reçoit le souverain, ravie de l'honneur qu'on -lui accorde, vivement frappée d'un spectacle nouveau et rare pour -elle, éprouve des transports d'amour, sincères mais pas aussi durables -qu'elle le croit, qu'elle le dit, et qu'on voudrait l'espérer. Ce -n'est pas avec de la joie, mais avec des larmes que Louis XVIII fut -accueilli, car (p.~89) l'empire des souvenirs exerçait en cette -occasion une immense influence, et en songeant à la longue et -sanglante tragédie commencée en 1789, terminée en 1814, les Français -pouvaient certainement répandre des larmes qui n'étaient pas feintes. -La flatterie s'ajoutant comme toujours à l'émotion, on devine toutes -les démonstrations dont Louis XVIII devint l'objet. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Compiègne.</span> -Après avoir -consacré une journée à la population de Calais et des environs, il -alla coucher le 26 à Boulogne, le 27 à Abbeville, le 28 à Amiens, -savourant lentement l'encens brûlé devant son autorité légitime, et le -29 enfin il fit son entrée à Compiègne, où l'attendaient ce que la -France et l'Europe contenaient alors de plus grand et de plus -illustre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impatience générale qu'on éprouve de connaître Louis -XVIII.</span> -L'impatience de voir le Roi, de le connaître, était extrême, car au -stimulant de la curiosité se joignait celui de l'intérêt. À quel -maître auraient affaire ces nouveaux sujets, les uns originaires de la -Révolution et de l'Empire, les autres de l'émigration? À quel allié -auraient affaire ces monarques du continent, qui venaient de rétablir -la maison de Bourbon sur le trône, et qui déjà entendaient contester -leurs services? Telles étaient les questions que tout le monde -s'adressait. À juger par l'attitude et les premières paroles de Louis -XVIII, on aurait été tenté de le considérer comme le plus haut, le -plus orgueilleux, le moins sage des émigrés. En effet, ses paroles au -Prince régent avaient déjà fort inquiété les hommes qui avaient prêté -la main à la dernière révolution, désagréablement affecté l'armée qui -détestait l'Angleterre plus qu'aucune autre des puissances, (p.~90) -et enfin désobligé les souverains alliés eux-mêmes, qui n'admettaient -pas que l'Angleterre eût tout fait, et fût presque l'égale de la -Providence dans les derniers événements. Pourtant on eût été injuste -envers Louis XVIII si on l'eût jugé d'après ces premières -manifestations.</p> - -<a id="img090" name="img090"></a> -<div class="figcenter"> -<img src="images/img090.jpg" width="400" height="520" alt="" title="Louis XVIII." /> -<p class="smcap">LOUIS XVIII.</p> -</div> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère et aspect physique du nouveau monarque.</span> -L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on -connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême -différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de -grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le -comte de Provence, devenu Louis XVIII, montrait d'embarras et de -pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge -dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec -peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec -d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise, -et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes -infirmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et -fière une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de -celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout -remarquable par un œil vif et dominateur qui aurait pu convenir à -un homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité -et d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y -avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit -différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M. -le comte d'Artois, profitant de ses avantages personnels, avait jadis -cherché et trouvé les (p.~91) plaisirs du monde, avait mené ainsi -une vie frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis l'heure du malheur -arrivant s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne -manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au -contraire, privé des avantages physiques de son frère, avait cherché -des dédommagements dans l'étude, s'y était appliqué, avait tâché de -devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait -fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien -entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire, -Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang, -avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis les -mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte d'Artois, avait en -philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des -opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et -les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par -modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes -et les autres pour se distinguer de son puîné, qu'il n'approuvait pas, -qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du cœur, -bien qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu -égoïste, recherchant par dessus tout le repos que ses infirmités lui -rendaient nécessaire, tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au -principe de son autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun -monarque au monde, toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait -devant elle, détestant les affaires, les fuyant avec empressement -pour le commerce de ses auteurs favoris qui étaient (p.~92) les -Latins, qu'il citait souvent et à propos, bel esprit couronné en un -mot, infiniment propre par ce qu'il avait et par ce qui lui manquait à -ce rôle peu actif de roi constitutionnel, dont les souverains -d'Angleterre ont si heureusement pris l'habitude pour eux et pour leur -pays, Louis XVIII était garanti par ses défauts autant que par ses -qualités, des excès dans lesquels son frère était menacé de tomber. -Tel était ce prince, tel l'impartiale histoire doit, ce nous semble, -le présenter aux générations futures.</p> - -<p>On n'aurait pas fait connaître Louis XVIII tout entier, si on ne -parlait d'un personnage qui passait alors pour exercer sur lui la plus -grande influence; c'était M. de Blacas. -<span class="sidenote" title="En marge">Rôle et caractère de M. de Blacas.</span> -Les hommes atteints -d'infirmités physiques, princes ou non, ont besoin d'intimité beaucoup -plus que les autres. Ce besoin augmente, si, comme Louis XVIII qui -était veuf sans enfants, ils n'ont pas de famille, et si, de plus, ils -occupent un trône, ils ont le moyen de composer cette intimité d'amis -assidus, obséquieux, soumis, qu'on nomme quelquefois des favoris, et -auxquels, à tort ou à raison, on s'en prend volontiers de toutes les -fautes du règne. Louis XVIII avait eu longtemps auprès de lui M. -d'Avaray, et celui-ci étant mort, il l'avait remplacé par M. de -Blacas. Issu d'une noble famille de Provence, émigré de bonne heure, -partageant tous les sentiments de l'émigration française, y apportant -au lieu de fougue une froide obstination, honnête homme, hautain, de -grande taille, roide de corps et de caractère, ayant tout le bon sens -compatible avec l'esprit de parti, du reste plus (p.~93) soucieux de -dominer dans l'intérieur du Prince que dans l'État, ayant en outre -comme son maître une utile distraction des affaires dans un goût -délicat pour les arts, M. de Blacas pouvait être dans les mains d'un -premier ministre habile qui aurait su plier la cour aux desseins du -gouvernement, un instrument précieux, car il eût été un moyen de faire -parvenir au pied du trône la vérité qu'il aimait quand il avait su la -discerner. Quoi qu'il en soit, après avoir salué et flatté Louis -XVIII, c'était à M. de Blacas que les courtisans de tous les régimes -allaient bientôt apporter leur fade et grossier encens.</p> - -<p>Lorsque Louis XVIII, amenant avec lui madame la duchesse d'Angoulême, -sa nièce qu'il appelait sa fille, les deux Condé, père et grand-père -du duc d'Enghien, affectant ainsi de s'entourer des grandes victimes -de la révolution, approcha de Compiègne, la foule des courtisans, ceux -qui ne pouvaient être autre chose, et ceux qui auraient pu être -beaucoup mieux, les maréchaux par exemple, se précipitèrent au-devant -de lui avec un empressement inouï, et s'ils l'avaient osé, si le -prince l'avait permis, se seraient jetés à ses genoux. -<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux vont au-devant du Roi.</span> -Les maréchaux -avaient confié à Berthier, à cause de son âge, de sa situation, de son -esprit, le soin de parler pour eux, et lui, brisé par les événements, -préoccupé de l'avenir de ses enfants, avait accepté ce rôle, dont au -fond du cœur il sentait l'inconvenance. Sans proférer une parole -offensante pour le grand homme dont il avait partagé la gloire, il -débita les banalités qui se trouvaient alors dans toutes les -bouches.— -<span class="sidenote" title="En marge">Discours du prince Berthier.</span> -Les maréchaux représentants de l'armée, accouraient, -(p.~94) disait-il, au-devant d'un père, que la France avait eu le -malheur de méconnaître trop longtemps, mais auprès duquel, éclairée -par l'expérience et l'infortune, elle revenait avec des transports de -joie, bien sûre d'y retrouver le repos, la prospérité, la gloire même, -dont elle avait joui sous le sceptre d'Henri IV et de Louis XIV. Les -chefs de l'armée s'empressaient d'offrir à ce père leur cœur et -leur épée, qui n'ayant jamais appartenu qu'à la France, étaient dus -surtout au souverain légitime de cette France restaurée et -régénérée.—Si ce n'est le texte même, c'est du moins le sens de la -harangue prononcée par Berthier, sens qu'il faut reproduire parce -qu'il était celui de tous les discours du moment.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Flatteries du Roi à l'égard des maréchaux.</span> -Le Roi bien averti que les maréchaux étaient de tous les hommes de la -révolution ceux qu'il était le plus utile et le plus facile de -flatter, adoucit par la grâce la plus parfaite tout ce que le rang et -la nature lui avaient donné de hauteur. Il leur tendit la main, leur -dit que dans son exil il avait applaudi à leurs exploits, que ces -exploits avaient été pour son cœur paternel une douce consolation -des maux de la France, qu'il était heureux de les rencontrer les -premiers en rentrant dans le patrimoine de ses ancêtres, qu'il voulait -s'appuyer sur eux, qu'il leur apportait la paix, bien précieux dû à sa -famille, mais que si jamais cette paix pouvait être troublée, tout -vieux, tout infirme qu'il était, il marcherait à leur tête sous la -bannière du vieil honneur français. -<span class="sidenote" title="En marge">Scènes au château de Compiègne.</span> -Puis aux paroles conformant le -geste, Louis XVIII prit le bras de deux des maréchaux pour se mouvoir -dans les vastes appartements de Compiègne, distribua (p.~95) des -saluts affectueux à la foule des empressés qui l'entouraient, revint -toujours de préférence aux maréchaux, adressa à chacun d'eux un mot -adapté à sa vie, parla de goutte au vieux républicain Lefebvre qui -était goutteux, parla au malheureux Marmont de la blessure qu'il avait -reçue à Salamanque, les présenta tous l'un après l'autre à sa nièce, à -ses cousins, les retint à dîner, pendant le repas but à l'armée avec -une liqueur anglaise, et ne les quitta pas sans les avoir charmés par -un mélange de bonne grâce et de dignité, qui n'avait rien de commun -avec l'amabilité du comte d'Artois, ni avec la brusquerie de Napoléon, -dure mais pleine d'attrait.</p> - -<p>Les esprits observateurs remarquèrent avec peine chez cette auguste -famille des habitudes étrangères dont elle ne semblait pas même -s'apercevoir; ils remarquèrent le costume tout anglais de madame la -duchesse d'Angoulême, ainsi que sa froideur que le respect inspiré par -ses malheurs faisait aisément excuser; mais les esprits observateurs -sont rares, surtout en pareille circonstance. -<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme des invités de Compiègne pour la famille -royale.</span> -La masse des assistants -fut ravie, et il faut avouer qu'il y avait dans ce qu'on voyait de -quoi toucher vivement les imaginations, car on y rencontrait deux -grands prestiges bien rarement réunis, l'antiquité la plus vénérable -et la nouveauté. En présence de cette antique famille, les hommes -anciens se retrouvaient à leur place, les hommes nouveaux se croyaient -confirmés dans celle qu'ils avaient acquise. Si, à l'arrivée de M. le -comte d'Artois, on avait fait des comparaisons désavantageuses pour -l'Empire, ce fut bien pis à Compiègne! À entendre les hôtes réunis -dans ce château, (p.~96) on savait enfin ce que c'était que la -<em>majesté</em>, dont jusqu'ici on n'avait pas même eu l'idée. Et pourtant -la plupart de ces hommes avaient eu l'honneur d'approcher le génie -dans ce qu'il avait de plus grand et de plus saisissant! Avouons-le -néanmoins, s'ils avaient voulu dire qu'entre l'autorité d'un prince -destiné au trône par sa naissance, joignant à l'éclat de son origine -l'esprit, le savoir, la noblesse du visage, entre cette autorité -calme, sereine, ne doutant jamais d'elle-même, et le commandement -impérieux, inégal, préoccupé, souvent dur et brusque du génie, il y a -une différence très-réelle, ils auraient eu raison. Mais bien peu -d'entre eux avaient le tact assez fin pour discerner ces différences, -et il était singulier d'entendre Marmont, Ney, Kellermann, Oudinot, -Moncey, Berthier, ne parler que de la <em>majesté</em> du roi Louis XVIII, et -répéter à tout venant qu'ils n'avaient rien vu de pareil. C'est là -l'éternelle comédie humaine, que les hommes ne se lassent jamais de -jouer, l'eussent-ils jouée cent fois, et sur laquelle il faut passer -rapidement, car on aura beau mettre et remettre ce miroir sous leurs -yeux, on ne parviendra point à les corriger de leur idolâtrie pour la -puissance qui s'élève! Il devait y avoir à Compiègne quelque chose de -plus sérieux que les réceptions officielles, c'étaient les entrevues -de Louis XVIII avec les grands personnages ayant dans les mains les -ressorts qui faisaient mouvoir les choses.</p> - -<p>Déjà le Roi, pendant son voyage fort lent de Calais à Compiègne, avait -envoyé M. de Blacas à Paris, pour s'informer auprès du comte d'Artois -et des royalistes les plus sûrs de tout ce qu'il avait intérêt -(p.~97) à savoir. M. le comte d'Artois lui-même avait couru se jeter -dans les bras de son frère, et avait été reçu plus affectueusement que -de coutume par Louis XVIII, dont la joie attendrissait le cœur. -D'ailleurs, ce qu'il lui apprenait avait de quoi le satisfaire. -D'heure en heure les Bourbons étaient plus forts et le Sénat plus -faible, et depuis le jour où ce corps, sur le conseil du duc -d'Otrante, avait transigé en se contentant d'une promesse vague et -générale, la royauté légitime n'avait cessé de gagner du terrain. -Cependant il était impossible de contester le fond des choses, et bien -que les purs royalistes eussent horreur de tout ce qui portait le nom -de Constitution, on ne pouvait se dispenser d'en donner une. -<span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction que le Roi éprouve en apprenant qu'on ne l'a -pas trop engagé.</span> -La -France, à chaque changement de régime, avait contracté une telle -habitude de rédiger par écrit les conditions de son nouvel état, que -cette fois encore on était forcé de prendre la plume, et un -gouvernement analogue à celui d'Angleterre, avec deux chambres parlant -et votant sur les affaires publiques, avec des journaux libres, avec -une justice indépendante, avec le maintien des ventes nationales, de -la Légion d'honneur, de la nouvelle noblesse, était inévitable. M. le -comte d'Artois, M. de Montesquiou, tous les hommes enfin qui depuis un -mois avaient mis la main à l'œuvre, étaient obligés d'en convenir. -Mais on avait gagné les points auxquels Louis XVIII attachait le plus -d'importance. Il n'était pas astreint à accepter le texte même de la -Constitution sénatoriale, il était dispensé du serment, de tout ce qui -avait l'apparence, en un mot, d'une Constitution imposée. Cette -Constitution il pouvait la donner lui-même, (p.~98) la faire sortir -spontanément de son autorité royale, ce qui sauvait le principe de la -souveraineté légitime, telle que l'entendait le pur royalisme. De -plus, il pouvait, quant au personnel, prendre seulement une portion du -Sénat, celle qui lui déplairait le moins, la compléter avec une partie -de l'ancienne noblesse, garder le Corps législatif dont on était plus -content que du Sénat, et composer ainsi un gouvernement plus à son -goût. Enfin, pour mieux marquer la différence entre cette manière -vraiment royale de procéder, et celle que le Sénat avait d'abord voulu -exiger, le Roi entrerait dans Paris sans donner de Constitution, en -faisant une simple déclaration générale, à peu près semblable à celle -de M. le comte d'Artois, ce qui laisserait le temps de bien peser les -termes de la Constitution nouvelle.</p> - -<p>Ces points désormais acquis répondaient parfaitement aux vues de Louis -XVIII. Il n'avait aucune horreur pour ce genre de gouvernement, qui -consiste en deux Chambres tourmentant les ministres et laissant le Roi -tranquille, car il avait vu cet ordre de choses marcher -très-convenablement en Angleterre. Mais son autorité, celle qui avec -son sang coulait dans ses veines, qui lui venait de Louis XIV, d'Henri -IV, de saint Louis, d'Hugues Capet, cette autorité était reconnue, et -pour lui c'était le point capital. Accorder ce qu'on appelait des -garanties écrites, les écrire dans tel style qu'on voudrait, pourvu -qu'il fût supposé les avoir écrites lui-même, recevoir des serments et -n'en prêter à personne, voilà ce qui convenait à son orgueil royal, et -ce qui lui suffisait. Il laisserait ensuite gouverner dans un sens ou -dans un autre, (p.~99) pourvu toutefois qu'on ne sortît pas de -certaines bornes, et que, relativement à sa personne, on ne l'empêchât -point de s'entourer des gens qui lui plairaient. Son frère, ayant -sauvegardé tout cela, était le bienvenu, et pour la première fois, -selon lui, n'avait pas commis de faute. -<span class="sidenote" title="En marge">Après les réceptions officielles commencent les entrevues -avec les personnages importants, et le Roi s'y prépare.</span> -Bien fixé sur ces points par -les renseignements que M. le comte d'Artois, que M. de Blacas, que M. -de Montesquiou lui avaient apportés, il savait quelle attitude prendre -avec chacun, et on allait le voir causant avec les uns, écoutant avec -les autres, digne avec tous, ne promettant rien, mais laissant tout -espérer de sa libre sagesse, et bien résolu à ne permettre à qui que -ce fût des conseils ressemblant à des conditions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance de sa première entrevue avec M. de Talleyrand.</span> -Le personnage essentiel, et avec lequel la première entrevue qu'aurait -le Roi devait être de grande importance, était M. de Talleyrand, qui -pour quelque temps encore était l'acteur principal de la scène -politique. Louis XVIII et M. de Talleyrand avaient fort étudié leur -rôle, car ils aimaient la représentation, et y excellaient. M. de -Talleyrand avait le rôle le plus difficile, non qu'il fût, sous le -rapport de l'esprit, le moindre des deux interlocuteurs, mais parce -qu'il l'était sous le rapport de la situation. Les hommes à principes -sont dispensés de réussir: le succès est au contraire pour les habiles -une condition obligée. Jusqu'ici, entre les personnages qui avaient -refusé tout pacte avec la révolution, et ceux qui avaient transigé -avec elle, l'avantage avait paru être à ces derniers, car ils -semblaient avoir compris où était la force du (p.~100) temps, et -s'être associés à elle pour la diriger, tandis que les autres, -aveugles et obstinés, n'avaient su que pousser à l'échafaud leur roi -et leurs amis. Tout à coup l'aspect du monde avait changé, et -c'étaient les entêtés n'ayant voulu se prêter à aucun accommodement, -qui se trouvaient avoir deviné juste, et qui, si le dernier mot de -notre longue révolution était dit (et l'on croit ordinairement que le -mot du jour sera le dernier), semblaient avoir eu raison, et avoir été -les habiles. Entre Louis XVIII revenant de l'exil, et M. de Talleyrand -ayant servi tour à tour la République et l'Empire, pour retourner -après vingt ans aux pieds de la légitimité, l'avantage de la situation -était donc au premier. M. de Talleyrand, à la vérité, pouvait se -vanter d'avoir contribué au revirement récent des choses, mais les -services de cette espèce sont bientôt oubliés. Ces services -d'ailleurs, aux yeux des purs royalistes, n'étaient qu'un aveu, une -tardive réparation aux vrais principes, et pour le moment Louis XVIII -était le vainqueur, M. de Talleyrand le vaincu, bien que celui-ci eût -aidé à se vaincre lui-même. Cependant en fait de hauteur d'attitude M. -de Talleyrand valait son royal interlocuteur. Il avait de plus un tact -exquis, une connaissance parfaite des choses, l'art de les toucher -d'un mot, l'art surtout de flatter sans s'abaisser, et de n'être nulle -part le second, même en présence des princes et des rois. Louis XVIII -et M. de Talleyrand pouvaient donc se rencontrer sans désavantage, et -ils s'étaient au surplus fort préparés à une entrevue dont ils -sentaient tous deux l'importance.</p> - -<p>(p.~101) <span class="sidenote" title="En marge">Première entrevue de Louis XVIII avec M. de -Talleyrand.</span> -Louis XVIII reçut M. de Talleyrand avec une extrême courtoisie, le -remercia de ses services en prince qui croyait tout devoir à son -droit, lui fit entendre que ceux qui revenaient de l'exil n'avaient -été, après tout, ni les moins avisés, ni les moins habiles, mais passa -rapidement sur ce sujet pour en arriver à la situation présente. Au -fond, le Roi et son futur premier ministre étaient d'accord, puisque -des deux côtés l'essentiel était convenu. C'était d'une part une -Constitution écrite, et de l'autre spontanéité dans la manière de la -donner. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi s'applique à la rendre polie, mais peu -significative.</span> -Dès lors on ne pouvait se parler que pour échanger sur chaque -chose un assentiment empressé.—Accordez ces deux Chambres qu'on ne -peut refuser, et caressez les militaires qu'il suffira de flatter, car -ils ne songent et ne s'entendent nullement à gouverner, tel est le -langage que tint M. de Talleyrand, et le seul auquel le Roi n'eût -aucune objection à opposer. De son côté, Louis XVIII fit entendre à M. -de Talleyrand qu'un homme comme lui, maître dans l'art de traiter avec -les puissances, et revêtu encore de l'éclat du grand Empire, que Louis -XVIII sentait sans l'avouer, serait toujours son représentant auprès -de l'Europe. C'était tout ce qu'il fallait à M. de Talleyrand. -<span class="sidenote" title="En marge">Contentement affecté de M. de Talleyrand.</span> -Le Roi -et le ministre se séparèrent donc après une entrevue que la politesse -royale avait rendue suffisamment longue, le Roi étant réellement -satisfait, et M. de Talleyrand affectant de le paraître. Pourtant on -pouvait supposer que ce dernier ne l'était pas complétement, car il ne -dit à personne quels motifs il avait de l'être, et il garda sur les -incidents de son entrevue une discrétion qui ne lui était pas -ordinaire, (p.~102) et qui prouvait l'insignifiance au moins de -l'entretien. Il se contenta de dire à ceux qui l'interrogeaient, que -le Roi était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de cet esprit -surtout dont la tradition était perdue depuis la fin du dix-huitième -siècle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre songe à se rendre à Compiègne, pour -donner quelques conseils à Louis XVIII.</span> -Cependant on annonçait une visite encore plus importante, celle de -l'empereur de Russie. Jouant à Paris, avec sincérité et succès, un -rôle de générosité, l'empereur Alexandre s'était mêlé de notre sort -futur avec une chaleur et une bonne volonté qui auraient dû lui valoir -la gratitude des Français, s'il n'était toujours fâcheux de devoir -même son bonheur à des mains étrangères. Le roi de Prusse et -l'empereur d'Autriche ne se créaient pas de tels soucis. Le roi de -Prusse, pourvu qu'il revînt à Berlin avec une bonne paix et de grosses -contributions de guerre, l'empereur d'Autriche pourvu qu'il retournât -à Vienne avec l'Italie et le Tyrol, s'inquiétaient peu de ce qui -adviendrait en France. Les Bourbons s'en tireraient plus ou moins -bien, c'était leur affaire et celle des Français. Pourvu que ceux-ci -ne songeassent plus à passer le Rhin ou les Alpes, on ne leur -demandait pas autre chose. Quant à Napoléon, on l'aurait mieux aimé -aux Açores ou à Sainte-Hélène qu'à l'île d'Elbe; mais il y était, on -ne s'en occupait plus, du moins pour le moment. Alexandre pensait -autrement. Libéral, peu exposé sans doute en fait de liberté à être -pris au mot par ses sujets, sincère néanmoins, il aurait trouvé plus -digne de sa gloire de laisser les Français libres, et plus sûr aussi -de les laisser contents. Fréquentant les hommes (p.~103) qui -souhaitaient de sages institutions, notamment M. de Lafayette, qui, à -la première espérance d'un gouvernement libre, avait quitté sa -retraite de Lagrange, il s'entretenait avec eux de la future -Constitution, se confirmait ainsi dans ses tendances généreuses, -s'engageait par ses paroles, et avait pris en quelque sorte à tâche de -défendre les idées et les intérêts du Sénat, dont il aimait à se dire -l'obligé, car c'était à ce corps que les souverains alliés devaient la -déchéance de Napoléon. Mécontent, non pas de M. le comte d'Artois, -mais de l'émigration accourue à Paris d'Angleterre et des provinces, -Alexandre avait envoyé le comte Pozzo di Borgo à Compiègne, pour -parler à Louis XVIII le langage de la raison. Mais, quoique fort -habile, le comte Pozzo n'était pas parvenu à saisir ce roi, si lourd -de corps, si agile d'esprit, se couvrant pour échapper aux étreintes -des gens sérieux d'une légèreté à la fois réelle et feinte, et n'avait -pu entrer avec lui dans aucune explication satisfaisante. Alexandre -avait alors imaginé de se rendre en personne à Compiègne, démarche -hardie, car ni le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche n'y étaient -allés, mais démarche que l'âge, l'activité du jeune empereur, -expliquaient, et qui ne pouvait après tout que flatter infiniment -Louis XVIII. Alexandre voulait lui faire entendre qu'il fallait -non-seulement donner une Constitution, mais s'entourer des hommes de -l'Empire et de la Révolution, renoncer à dater son règne de la mort de -Louis XVII, concéder beaucoup aux choses du temps, prendre bien garde -surtout à l'armée. Louis XVIII, averti de cette (p.~104) visite, -résolut de recevoir l'empereur Alexandre en conséquence, et de s'en -tirer à son égard comme à l'égard de tous ceux qui prétendaient lui -apporter des conseils, avec de la grâce, de la dignité et des -professions de foi infiniment générales.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil adroit et entièrement évasif fait par Louis XVIII à -l'empereur Alexandre.</span> -À peine Alexandre fut-il annoncé que la foule s'empressa de s'effacer, -pour laisser en présence le chef de la coalition européenne et le chef -de la vieille dynastie française. Flatté d'une telle visite, et -voulant paraître pénétré de gratitude, Louis XVIII ouvrit ses bras au -jeune empereur, le reçut en père, mais en père que son âge, son rang, -plaçaient au-dessus des souverains de son temps. Tout en le remerciant -de l'appui prêté à sa famille, il affecta de reporter les prodigieux -événements auxquels on assistait à des causes providentielles et -supérieures, et particulièrement à la puissance du grand principe dont -il était le représentant. Il parut aussi n'avoir rien à apprendre -quand le czar lui parla de l'état nouveau de la France, écouta par -politesse, mais en homme à qui un jeune prince n'avait rien à -enseigner, ne contesta rien, n'accorda rien, indiqua sur chaque chose -des résolutions arrêtées, conformes à son autorité qui ne relevait de -personne, à sa sagesse qui n'avait pas besoin de conseils, laissa -entrevoir quelles étaient ces résolutions sans les préciser, et en un -mot resta presque insaisissable avec le monarque comme il l'avait été -avec son ambassadeur. -<span class="sidenote" title="En marge">Mauvaise conduite du Corps législatif.</span> -Une circonstance acheva de déconcerter -l'empereur Alexandre, ce fut l'arrivée du Corps législatif à -Compiègne, venant par députation complimenter le Roi, tandis que le -Sénat, recommençant (p.~105) avec Louis XVIII son rôle d'abstention et -de silence, s'était dispensé de paraître. En voyant accourir au-devant -du monarque, et se prosterner devant son autorité légitime avant qu'il -eût rien promis, un corps qui avait la prétention de représenter la -nation, et qui avait acquis quelque popularité par sa récente -résistance à Napoléon, l'abstention du Sénat perdait beaucoup de sa -force, et Alexandre devait sembler un conseiller importun. -<span class="sidenote" title="En marge">Mécontentement du czar.</span> -Ce prince -renonça donc à toute insistance trop vive, et revint fort déçu quoique -comblé de politesses, n'ayant pu dire que bien peu de paroles, en -ayant encore moins obtenu de son auguste interlocuteur, pas plus -content que M. de Talleyrand, mais l'avouant plus franchement. -Disposant de deux cent mille soldats, et malheureusement maître de la -France, il y avait plus de grâce à lui que de confusion à se donner -pour éconduit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII songe à se transporter à Saint-Ouen, et à y -faire une dernière station avant d'entrer à Paris.</span> -Après avoir employé trois ou quatre jours à se reposer à Compiègne, et -à y acquérir une première notion des hommes et des choses, Louis XVIII -résolut de se rendre à Saint-Ouen, aux portes de Paris, où il ferait -une dernière et courte station avant d'entrer à Paris même. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet d'une déclaration générale qui doit tenir lieu des -engagements exigés par le Sénat.</span> -Il était -convenu avec son frère, avec les membres du gouvernement provisoire, -qu'en publiant une déclaration générale, énonciative des principales -garanties constitutionnelles, on en serait quitte avec le Sénat, qu'on -obtiendrait même sa visite, et que tout serait dit à ce sujet. Trois -semaines auparavant les hommes qui voulaient procurer à la France une -liberté solide sous l'ancienne dynastie, auraient pu, en s'appuyant -(p.~106) sur Alexandre, barrer le chemin à Louis XVIII jusqu'à ce -qu'il eût accordé tout ce qu'on lui demandait. Mais l'entraînement -était devenu tel en quelques jours, qu'on ne pouvait plus l'arrêter, -et que si on avait voulu l'essayer on aurait semblé s'appuyer sur -l'étranger pour arrêter un mouvement tout national. La France, en -effet, après avoir mis quelques instants à se rappeler les Bourbons, -avait bientôt compris qu'eux seuls étaient possibles, et une fois -cette nécessité reconnue, l'attendrissement des uns, la bassesse des -autres, avaient donné une telle impulsion aux esprits, que depuis la -prise de la Bastille et le retour du général Bonaparte d'Égypte on -n'avait rien vu de pareil. Le Sénat, qui s'était affaibli en cédant -peu à peu, perdait chaque jour du terrain. Cependant s'il était battu -quant à ses intérêts, il ne l'était pas quant aux principes dont il -s'était fait le soutien. Il avait voulu une Constitution, et il était -certain d'en avoir une, avec les clauses essentielles. Seulement il ne -pouvait plus obtenir qu'elle émanât d'un accord réciproque de la -nation et du Roi, ce qui aurait imprimé à cette Constitution une force -et une inviolabilité qui auraient pu en assurer la durée; et sous ce -rapport les Bourbons en croyant avoir gagné leur cause l'avaient -perdue, car ils avaient fait prévaloir ce principe de l'<em>octroi -royal</em>, duquel ils devaient tirer un jour un coup d'État et leur -chute!</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Mai 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">La rédaction de cette déclaration abandonnée à MM. de -Vitrolles, de la Maisonfort, Terrier de Montciel, sous la surveillance -de M. de Blacas.</span> -On était donc convenu de s'en tenir à une simple déclaration générale, -et tous les travailleurs de M. le comte d'Artois étaient à l'œuvre, -M. de Vitrolles, qui était devenu son principal instrument, (p.~107) -aussi bien que MM. de la Maisonfort et Terrier de Montciel, qui -formaient un second conseil dans l'entre-sol des Tuileries. Le Roi les -laissait faire, dédaignant fort ce genre de littérature, et s'en fiant -à M. de Blacas du soin de surveiller et de réviser leur travail. La -question entre ces divers rédacteurs était de savoir quelle part on -ferait au Sénat, quelle étendue de gratitude on lui témoignerait, et à -quel point, tout en faisant ce qu'on voulait, on se donnerait l'air de -céder à ses vœux. On remit à s'entendre définitivement à Saint-Ouen -même. Le Roi était tout entier d'ailleurs à la joie de rentrer dans sa -capitale, et au plaisir de respirer cet encens royal qui n'avait pas -depuis tant d'années brûlé devant lui, et dont on l'enivrait -aujourd'hui sans mesure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Saint-Ouen le 1<sup>er</sup> mai.</span> -Il partit pour Saint-Ouen, où il arriva le 1<sup>er</sup> mai. Dans cette -dernière station le flot des empressés déborda de nouveau, et remplit -la demeure royale. -<span class="sidenote" title="En marge">Présentation du Sénat à Louis XVIII.</span> -Le Sénat n'avait pas encore paru devant Louis -XVIII. Il fallait faire cesser pourtant cet état de séparation entre -le Roi et le corps constituant qui avait rappelé les Bourbons, des -mains duquel M. le comte d'Artois avait reçu la lieutenance générale, -et que, tout en le détestant, en le méprisant même, personne n'aurait -osé dissoudre ou annuler, car ce corps avait derrière lui les -fonctionnaires, l'armée, et les souverains alliés. Mais la transaction -étant à peu près convenue, c'est-à-dire, étant admis qu'il y aurait -une Constitution, que cette Constitution émanerait de l'autorité -royale, et que les sénateurs composeraient en grande partie la -Chambre haute, il n'y avait véritablement (p.~108) pas de raison pour -le Sénat de s'abstenir plus longtemps. Il consentit donc à venir -visiter le Roi, et M. de Talleyrand le présenta à Saint-Ouen à Louis -XVIII, comme il l'avait présenté aux Tuileries à M. le comte d'Artois. -Le discours de M. de Talleyrand, soigneusement rédigé, exprimait les -idées qui avaient cours universellement.—Ce n'était plus le Sénat, -disait-il, mais la nation entière, qui, éclairée par l'expérience, se -portait au-devant du Roi, et le rappelait au trône de ses pères. Le -Sénat, partageant les sentiments de la nation, accourait avec elle -saluer le monarque. Celui-ci, de son côté, guidé par sa sagesse, -allait donner des institutions conformes aux lumières de la raison -moderne. Une Charte constitutionnelle réunirait tous les intérêts à -ceux du trône, et fortifierait la volonté royale du concours de toutes -les volontés. Or le Roi savait mieux que personne que de telles -institutions, longtemps et heureusement éprouvées chez un peuple -voisin, offraient des appuis et non des obstacles aux monarques amis -des lois et pères de leurs peuples, etc...—</p> - -<p>Le Roi fit à ce discours une réponse gracieuse, et qui emportait un -plein assentiment aux idées émises par le président du Sénat. Chose -singulière, le Corps législatif dont la conduite en ces circonstances, -dictée par une puérile jalousie, fut peu honorable et assez nuisible, -voulut se présenter une seconde fois au Roi, bien qu'il lui eût déjà -porté ses hommages à Compiègne. Il répéta les banalités du moment, et -après lui, les principaux corps de l'État recommencèrent à défiler et -à haranguer. (p.~109) La journée du 2 fut consacrée aux réceptions, et -il ne resta guère de temps pour les affaires sérieuses. La déclaration -qui devait précéder l'entrée du Roi dans Paris, et qui était en -réalité la condition de cette entrée, n'était pas même rédigée à la -fin de la journée du 2, où pour mieux dire elle l'était trop, car il y -avait cinq ou six projets, un de M. de Vitrolles, un de M. de la -Maisonfort, et d'autres encore. Mais le Roi, fatigué et ne tenant -guère aux termes dans lesquels on lui ferait dire des choses convenues -depuis plusieurs jours, chargea M. de Blacas de veiller à la rédaction -définitive de la pièce qu'on allait publier le lendemain. -<span class="sidenote" title="En marge">Rédaction de la déclaration de Saint-Ouen dans la nuit du 2 -au 3 mai, sans que le Roi la lise avant sa publication.</span> -M. de Blacas -assembla les divers rédacteurs, passa une partie de la nuit du 2 au 3 -avec eux, reçut quelques donneurs de conseil qui apportaient chacun -une phrase ou une idée, prit soin de les éconduire presque tous, et -ensuite, les expressions qui sentaient trop la gratitude ou la -dépendance à l'égard du Sénat étant suffisamment atténuées, adopta le -projet de déclaration. M. de Vitrolles, qui en était le principal -rédacteur, ayant demandé si on ne le soumettrait pas au Roi, M. de -Blacas répondit qu'il ne fallait pas troubler un repos dont le -monarque avait grand besoin à la veille d'une journée aussi fatigante -que celle qui se préparait, et le texte de la fameuse déclaration de -Saint-Ouen fut daté du 2 mai, envoyé à l'imprimerie royale, puis -répandu le matin du 3 à un grand nombre d'exemplaires.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Préambule de cette déclaration.</span> -Voici le préambule de cette déclaration:</p> - -<p>«Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé -par les malheurs de la nation (p.~110) que nous sommes destiné à -gouverner, notre première pensée est d'invoquer cette confiance -mutuelle si nécessaire à notre repos, et à son bonheur.</p> - -<p>»Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le -Sénat, dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les -bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portant -l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils -ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de -l'État.</p> - -<p>»Résolu d'adopter une Constitution libérale, voulant qu'elle soit -sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu'il est -indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin -de la présente année le Sénat et le Corps législatif, nous engageant à -mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une -commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour -base à cette Constitution les garanties suivantes...»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Garanties qu'elle annonce.</span> -Après ce préambule venait l'énonciation des garanties sur lesquelles -on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de -l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant -elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté -des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français -aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le -maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...—Sauf -la question fondamentale de l'origine, qui, (p.~111) au lieu d'un -contrat, faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris -de la donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était -pris envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de -ce corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf -une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins -que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être -engagée de manière à n'en pouvoir revenir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.</span> -Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire -son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures -du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il -était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés -madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé, -à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le -duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les -maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le -comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les -yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques -compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à -Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public -regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par -vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie -contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs -maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la -France qui volait en ce (p.~112) moment à d'autres destinées. Au -milieu des cris ardents et unanimes de <cite>Vive le Roi!</cite> se firent -souvent entendre des cris de <cite>Vive la Garde</cite>, cris expressifs, qui -prouvaient la sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos -guerres héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes -leur tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Excellent accueil que lui fait la population parisienne.</span> -L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde -émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait -été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce -qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait -convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de -rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et -un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes -moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement. -Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite -réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non -contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le -peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent -vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La -noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule -visible dans cette voiture où son corps disparaissait, (p.~113) plut -à tous ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix, -comme on l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince -appelé à régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du -public se prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors, -d'un vieux père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse -d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs -fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le -malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt -général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent -jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la -famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par -le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV, -vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour -soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais -d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du -Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle -l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses -pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement -établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est -qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières -du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le -souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces -infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de -les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu (p.~114) -habitée, et encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans. -<span class="sidenote" title="En marge">Attitude de la garde impériale.</span> -Les grenadiers -de la garde impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen, -avaient gardé le Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près -de lui, occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour, -hommes et femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout -celle de la famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante. -Ils allèrent chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui -demandèrent s'il avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse -existence du Roi à de telles mains? -<span class="sidenote" title="En marge">On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du -ministre de la guerre.</span> -Le général, habitué à la fidélité -du soldat français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui -disait. Il voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena -malgré lui à ce qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir -même, sans aucun égard pour ces braves soldats, qui, le cœur plein -de Napoléon, auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout -venant, on l'obligea de les congédier, et de les renvoyer -outrageusement dans leurs casernes. Et voilà quels étaient les -cœurs qu'il fallait rapprocher, fondre dans un même amour pour la -même dynastie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> - -<p>Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la -famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes -alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au -balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de -l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant -ainsi prouver à la (p.~115) France la considération qu'ils portaient à -son Roi et à elle-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe -enfin du gouvernement.</span> -Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait -enfin mettre la main à l'œuvre si laborieuse de réconcilier le -passé et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes -frappées d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne -voulait être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à -travers vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste, -pour en composer le système du gouvernement, œuvre bien difficile, -bien près d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée -ne se rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou -chez un de ses ministres capable de prendre sur la cour et le -gouvernement un ascendant décisif! Ce phénomène heureux se -réaliserait-il? Telle était la question, et elle était alors -profondément obscure.</p> - -<p>Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte -d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté -que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il -fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les -choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé -sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince -de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains -ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant -appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était -une combinaison bizarre, et fort peu appropriée (p.~116) à la forme de -gouvernement qu'on se disposait à donner à la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition du premier ministère de Louis XVIII.</span> -Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des -assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la -promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même -temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les -intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous -les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques -de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les -fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous -leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même, -avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si -désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence -de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en -situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire -concourir toutes les lumières du pays à l'œuvre commune, ce qui est -le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui -semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en -apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements. -Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres -intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs, -démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des -résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage -ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814 -l'expérience ne nous avait rien appris encore sur (p.~117) ces graves -sujets, et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que -par réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la -pratique existait en Angleterre, et la théorie nulle part.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit <cite>conseil -d'en haut</cite>.</span> -Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances, -c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu, -que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du -lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non -de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations -définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles, -ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites. -Voici quels furent ses choix.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme -ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.</span> -Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en -quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé -ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant -suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué -malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la -peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions -contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue -disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet, -honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au -Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter -le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou. -<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du -ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de -l'intérieur.</span> -M. de Talleyrand, -bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait -seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger -celle (p.~118) de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des -affaires étrangères, en restant après les princes le membre le plus -important du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler -le <cite>Conseil d'en haut</cite>.</p> - -<p>M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne -voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il -voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait -volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix -à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M. -de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui -allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait -pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité -sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres; -il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais -il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de -caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer -le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le -monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un -meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère -de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On -dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le -département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre -de <cite>direction générale</cite>, équivalant presque à un ministère.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.</span> -M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit -l'administration de la justice. On voulait (p.~119) à la tête de la -magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on -choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence -étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable, -avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M. -Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du -gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de -Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le -ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge -de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour -qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs -anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait -déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour -le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille, -qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du -fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité -collective des ministres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré -ses collègues.</span> -Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre -de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le -souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un -maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en -même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût -tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour -lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec -le Roi, et ils avaient (p.~120) déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles -pour intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et -légitime dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne -restait donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle -de tenir le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce -procès-verbal les membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M. -de Montesquiou, M. de Talleyrand, disaient avec raison qu'un -procès-verbal gênerait la liberté des délibérations, car la certitude -de voir toutes leurs paroles enregistrées, exactement ou non, -empêcherait de parler avec une entière franchise les hommes de -gouvernement les plus sincères et les plus courageux. Dès lors n'étant -pas intermédiaire du travail avec le Roi, ne devant point tenir de -procès-verbal, le secrétaire d'État n'avait plus aucune fonction à -remplir. Ses collègues firent ce qu'ils purent pour exclure M. de -Vitrolles du Conseil royal, en le dédommageant au moyen d'une charge -de cour. Mais il s'obstina, fut défendu par les princes, et resta dans -le Conseil, ayant pour unique emploi de tenir note des résolutions -adoptées, et de correspondre soit avec le <cite>Moniteur</cite>, soit avec le -Télégraphe, peu aimé de ses collègues, les aimant encore moins, -brouillé surtout avec M. de Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute -d'arrogance envers un personnage dont il dédaignait le rang, -méconnaissait l'esprit, et niait les services<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> - -<p>(p.~121) On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de -ministre d'État chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit, -écrivain peu adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des -royalistes extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce -qu'était M. Beugnot dans celle de la police, un directeur général, -ayant presque rang de ministre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.</span> -Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom -de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus -considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports -avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus -important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports -avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne -devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin -devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni -par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal -supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux, -uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef. -C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené -par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables, -fort exigeantes et fort agitées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.</span> -Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil -royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en -outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi -tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié, -poli, affectueux. -<span class="sidenote" title="En marge">Discours du Roi.</span> -Il parla d'une voix (p.~122) claire, avec hauteur et -infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez -superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot -sur chaque chose. -<span class="sidenote" title="En marge">On touche sommairement à toutes les affaires.</span> -Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir, -l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la -dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner -à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont -on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de -ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il -était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes -promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il -importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était -pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop -humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus -tard le 10 juin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.</span> -Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait -se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti -raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir -la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était -plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire, -et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer -d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent -cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers, -tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins, -et plus de quarante mille officiers, (p.~123) au sort desquels on -serait obligé de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il -pourrait, les dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux -cents millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi -payer la moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la -marine il fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si -ce nombre était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à -Trieste, et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été -extravagant avec la France réduite aux frontières de 1790.</p> - -<p>On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre -de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que -possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse -temporaire des finances. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet de grandes réductions dans la marine.</span> -On autorisa le ministre de la marine à -préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix -avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par -un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort -sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les -noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs -révolutionnaires, en laissant à <em>l'Austerlitz</em>, au <em>Friedland</em> par -exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires. -<span class="sidenote" title="En marge">Idées du ministre des finances en ce qui concerne son -administration.</span> -Il questionna -enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer -de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe -qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût -l'origine, même celles qu'on appelait <em>les dettes de Buonaparte</em>, et -qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres -folles. Mais que (p.~124) l'argent provenant de ces dettes eût été -bien ou mal employé, elles avaient été contractées au nom de la -France, et il serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans -cette scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on -n'aurait pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât, -les impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait -satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y -parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il -fallait pour le mériter. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de -l'État, et de maintenir les droits réunis.</span> -Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on -devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de -Bordeaux, en s'intitulant <em>la ville du 12 mars</em>, entendait ne pas -acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes -les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant -qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage -très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de -l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le -langage du ministre.</p> - -<p>Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les -droits réunis.—Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous -avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse -vaut l'autre.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre -des finances.</span> -Le Roi, qui n'était jamais fâché de mettre ses neveux, et -particulièrement son frère, dans leur tort, donna un plein assentiment -aux paroles de M. Louis; il déclara que, sans ôter toute espérance -d'adoucissement aux populations égarées par des promesses -irréfléchies, il était prêt à leur adresser (p.~125) une proclamation -pour les faire rentrer dans le devoir, et leur rappeler que l'impôt -était comme la loi, égal pour tous, et que de bonnes opinions, quelque -bonnes qu'elles fussent, ne devaient jamais être une dispense -d'acquitter les charges de l'État. Il fut convenu que cette -proclamation serait immédiatement rédigée, revêtue de la signature -royale, et publiée.</p> - -<p>Après avoir mis en présence un seul instant les ministres des -finances, de la guerre et de la marine, il était évident que -l'économie allait devenir une loi rigoureuse pour le nouveau -gouvernement, car sans économie il serait impossible de suffire aux -divers services, et notamment d'assurer le sort de l'armée, qu'il -importait au plus haut point de s'attacher. Ce n'était donc pas le cas -de songer à des dépenses, ou de luxe ou de parti, qui ne seraient pas -d'une impérieuse nécessité. -<span class="sidenote" title="En marge">Malgré le besoin d'économie, Louis XVIII annonce -l'intention de rétablir l'ancienne maison militaire du Roi.</span> -Pourtant Louis XVIII, du ton le plus -simple et le plus arrêté, parla de l'ancienne maison militaire du Roi, -comme d'une institution définitivement rétablie. Déjà, dit-il, les -anciens titulaires des compagnies de gardes du corps avaient repris -leurs titres. C'étaient MM. d'Havré, de Grammont, de Poix, de -Luxembourg. Mais ce n'était pas assez, il voulait augmenter le nombre -des compagnies, pour nommer deux nouveaux titulaires choisis dans -l'armée impériale. Il voulait de plus rétablir les compagnies rouges. -Son parti à cet égard était pris, car selon lui, c'était faute d'une -maison militaire fortement constituée, que la royauté en 1789 avait -essuyé tant de malheurs, et la France avec elle.—</p> - -<p>(p.~126) Pour comprendre ce qu'il y avait d'imprudent dans le rétablissement de -cette ancienne maison militaire, il faut savoir qu'il s'agissait, sous -le nom de <em>compagnies rouges</em>, de réunir deux ou trois mille -gentilshommes, les uns fort âgés, les autres au contraire à peine -adolescents, incapables non pas de courage, il s'en fallait, mais d'un -service militaire effectif; de leur donner à tous des uniformes -somptueux, un grade d'officier qui ne serait guère au-dessous de celui -de capitaine; de réunir en outre, sous le nom de gardes du corps, -trois mille jeunes gens, qui auraient le grade de sous-lieutenants de -cavalerie, d'y ajouter en artillerie et infanterie encore quatre mille -hommes, ce qui ferait environ dix mille, coûtant comme quarante ou -cinquante mille, dans un moment où on serait peut-être obligé de -rejeter hors des rangs de l'armée deux cent mille soldats, avec trente -mille officiers éprouvés, couverts de blessures, et condamnés à tomber -dans la misère. -<span class="sidenote" title="En marge">Immense dépense de l'ancienne maison militaire, -devant comprendre près de dix mille hommes.</span>La maison du Roi ainsi constituée ne devait pas coûter -moins de 20 millions, et, la Liste civile en payât-elle une partie, -c'était une grande imprudence que de distraire une pareille somme du -budget de la guerre, et de donner à l'armée, fort peu disposée à -interpréter favorablement les suppressions qu'elle allait subir, -l'occasion de comparer sa misère à l'opulence de la maison du Roi. -Louis XVIII indiqua bien qu'on respecterait la situation de la garde -impériale, mais comment concilier toutes ces choses, comment surtout -suffire à la dépense des unes et des autres?</p> - -<p>Ainsi les princes de Bourbon arrivaient avec des (p.~127) -déterminations prises d'avance sur les sujets les plus graves. Ils -voulaient dans ce cas-ci fournir de l'emploi à des gentilshommes -pauvres (seule excuse spécieuse pour une telle faute), et ils en -étaient à croire que six mille gentilshommes, bien armés, auraient -arrêté la révolution française, opinion qu'ils n'étaient pas du reste -les seuls à professer. Cette auguste famille devait bientôt éprouver -ce qu'on peut faire contre une révolution, même avec les gentilshommes -les plus braves! -<span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal, par divers motifs, n'ose pas s'opposer au -rétablissement de la maison militaire.</span> -En présence d'une résolution qui semblait -irrévocable, aucun membre du Conseil n'osa élever d'objection. Le -ministre des finances lui-même garda le silence. Il donnait l'argent -qu'il pouvait donner, mettait son énergie à n'en pas accorder -davantage, et s'en rapportait, quant à l'emploi, au ministre de la -guerre, plus intéressé que lui dans la question. Ce dernier se serait -bien gardé de se brouiller avec la noblesse française, qui voulait -rentrer par cette voie dans la carrière militaire. M. de Talleyrand, -M. de Montesquiou, étaient assez puissants pour ne pas la craindre, -mais le premier aimait à la ménager, le second était de son avis en -cette occasion, et de la sorte il n'y eut aucune résistance opposée à -une mesure qui devait être fatale à la dynastie. Comme témoignage de -sollicitude envers l'armée, comme preuve de l'attention avec laquelle -on veillerait à ses intérêts, le Roi annonça qu'il formerait un -Conseil supérieur de la guerre, composé des princes, de plusieurs -maréchaux, et de quelques lieutenants généraux les plus distingués de -chaque arme. Il ajouta qu'il le présiderait lui-même.</p> - -<p>(p.~128) <span class="sidenote" title="En marge">On parle aussi dans cette première séance des -souffrances des provinces occupées, et on songe aux moyens d'y mettre -un terme.</span> -Après ce sujet on parla des souffrances des provinces occupées. On -pouvait déjà s'apercevoir que la convention du 23 avril avait été pour -nous une insigne duperie. Les troupes étrangères qui auraient dû se -retirer au fur et à mesure de la remise des places que nous avions -promis d'évacuer, ne s'étaient pas même ébranlées. Les chefs -entendaient faire vendre à leur profit le matériel contenu dans les -magasins et arsenaux dont ils s'étaient emparés. Ils poussaient même -leurs prétentions jusqu'à vouloir prendre des magasins de sel, jusqu'à -vouloir opérer pour leur compte des coupes de bois, et cherchaient -dans ces contestations un nouveau motif de retarder leur départ. Les -sacrifices qu'on avait faits en évacuant tant de postes lointains de -la plus haute importance, restaient donc sans compensation, et le -soulagement immédiat qu'on avait espéré de la convention du 23 avril -était reconnu tout à fait illusoire.</p> - -<p>Le Roi s'exprima très-vivement sur ce point, et le duc de Berry, -toujours fougueux dans ses sentiments, dit qu'il ne fallait pas -souffrir qu'on dévastât la France sous des prétextes désormais sans -fondement, Napoléon étant déjà rendu à l'île d'Elbe, et tous les -commandants des armées françaises s'étant soumis au nouvel ordre de -choses. M. de Talleyrand fut chargé de s'aboucher avec les souverains -et leurs ministres, et de s'expliquer avec eux de la façon la plus -catégorique. On le chargea également d'aborder l'important sujet de la -paix, et enfin, quant à la Constitution, le Roi, comme nous l'avons -annoncé déjà, n'en dit rien ou presque rien. Toutefois il était -(p.~129) urgent de tenir l'engagement pris envers le Sénat et le Corps -législatif, convoqués pour le 10 juin. De leur côté les souverains -alliés témoignaient le désir de quitter la France, rappelés chez eux -par leurs propres affaires, et pressés aussi de se faire leur part des -dépouilles arrachées au grand empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII, sans parler au Conseil du travail de la -Constitution, témoigne le désir de le hâter, et fixe au 31 mai au lieu -du 10 juin, la réunion du Sénat et du Corps législatif.</span> -Ils tenaient donc à la prochaine -conclusion de la paix, et ils insinuaient souvent, Alexandre plus que -tous les autres, qu'ils ne regarderaient leurs engagements comme -entièrement remplis envers la France, et particulièrement envers ceux -qui les avaient délivrés de Napoléon, que lorsque la question de la -Constitution serait vidée. Pour ces divers motifs, Louis XVIII -manifesta l'intention d'avancer le jour de la convocation du Sénat et -du Corps législatif, laquelle fut fixée au 31 mai au lieu du 10 juin, -ce qui entraînait l'obligation de hâter d'autant la rédaction de la -Constitution nouvelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel du Roi dans cette première séance.</span> -Dans cet examen tout préliminaire des grandes affaires de l'État, -Louis XVIII parut à ses conseillers digne, bien disant, peut-être un -peu superficiel à ceux qui comme M. de Talleyrand, M. Louis, le -général Dessoles, étaient capables de pénétrer au fond des choses. -Néanmoins les membres du Conseil furent satisfaits, et suivant l'usage -affectèrent de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient réellement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réclamations de M. de Talleyrand contre les excès commis -par les troupes étrangères.</span> -À l'égard de tous les sujets qu'on avait abordés, il y avait urgence. -M. de Talleyrand, à qui le ministre de l'intérieur avait fait -connaître les horribles exactions commises dans nos provinces, en -entretint les monarques alliés et leurs ministres. Il suffisait -d'exhiber le texte de la convention du 23 avril pour (p.~130) les -mettre dans leur tort, car il était dit qu'à la date de cette -convention, les réquisitions cesseraient, que les troupes alliées -commenceraient leur mouvement de retraite, et que les territoires -traversés leur devraient seulement la nourriture pendant le trajet. -Bien que les articles de la convention pussent dans leur application -occasionner des abus, ce qu'on se permettait était si exorbitant, si -odieux, qu'il n'y avait pas d'excuse à faire valoir. Alexandre en -parut sincèrement indigné, assura qu'il avait envoyé des ordres, et -qu'il allait les renouveler. Le roi de Prusse, avare, et aimant les -petits profits pour son armée, fut réellement embarrassé, et promit -aussi de donner de nouvelles instructions. Le prince de Schwarzenberg -tint un bon langage, mais d'une sincérité douteuse. M. de Talleyrand -dit aux ministres alliés, que puisqu'on était d'accord sur l'injustice -de tout ce qui se passait, on ne trouverait pas mauvais que le Roi -dans une proclamation qu'il adresserait à ses sujets, leur enjoignît -de refuser tout concours aux exactions commises journellement, tant -réquisitions que ventes d'objets appartenant à l'État. Ils n'osèrent -pas contredire, car c'eût été s'avouer complices de la conduite de -leurs subordonnés, et sur-le-champ on rédigea une proclamation -conforme aux vérités qu'ils reconnaissaient, et qui fut portée au -Conseil royal. On y porta en même temps celle qui avait rapport à la -perception des droits réunis, toujours fort difficile, avons-nous dit, -dans les provinces du Midi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation aux provinces occupées pour les autoriser à -résister aux réquisitions illégales des généraux étrangers.</span> -La proclamation destinée aux provinces occupées leur rappelait la -convention du 23 avril, dont l'intention (p.~131) avait été de faire -jouir la France d'une paix anticipée. Elle engageait les habitants de -ces provinces à en remplir fidèlement les conditions, à bien traiter -par conséquent les armées alliées, et à leur fournir pendant leur -retraite les vivres dont elles auraient besoin. Mais elle leur -rappelait aussi l'obligation contractée envers la France de ne plus -lever de contributions de guerre, de respecter les propriétés privées -et publiques, leur enjoignait de se refuser à toute exigence illégale, -et leur défendait d'acheter les objets qui seraient mis en vente par -les armées étrangères, comme bois, sels, objets mobiliers, déclarant -d'avance ces ventes irrégulières et de nul effet. La précaution était -bonne, car pour les bois par exemple, l'abattage, l'enlèvement, -exigeant plusieurs mois, la déclaration de nullité empêcherait les -acheteurs de se présenter, vu qu'ils seraient certains de ne pas -obtenir livraison de ce qu'ils auraient payé. Il est triste de penser -qu'on eût besoin de semblables moyens pour empêcher des Français de -concourir à la spoliation du territoire, mais cette triste nécessité -existant, la précaution, nous le répétons, était bien imaginée. Elle -était de plus annoncée dans un langage digne, ferme, et nullement fait -pour blesser les souverains, quoique sévère à l'égard de leurs -généraux.</p> - -<p>La proclamation fut adoptée et immédiatement publiée. Celle qui -concernait les droits réunis fut moins unanimement appuyée, et -rencontra beaucoup d'opposition de la part des princes. On était, -quand il s'agissait de ce sujet, toujours en présence des engagements -pris par le comte d'Artois et par ses fils. (p.~132) Ce prince en -effet revint à la charge, rappela les promesses faites aux -populations, et allégua l'excellent esprit des provinces -récalcitrantes. Mais M. Louis ne se laissant point ébranler par ces -considérations, répéta qu'en fait de finances il n'y avait de bien -pensants que ceux qui payaient exactement les impôts, et qu'il était -indispensable que tout le monde se soumît aux lois, sans quoi il -faudrait renoncer à faire le service, et quitter la place pour la -laisser à ceux qui se chargeraient de gouverner au milieu d'une -pareille anarchie. Le Roi importuné d'entendre sans cesse parler des -promesses faites par son frère et par ses neveux, fatigué de ce -royalisme qui se manifestait par des refus d'impôt, dit que les -Vendéens étaient aussi royalistes que les Bordelais, et qu'ils -acquittaient cependant les charges publiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Proclamation aux provinces méridionales pour leur -recommander l'acquittement des droits réunis.</span> -Si le Roi eût été mieux -informé, il aurait su que les Vendéens, à l'égard de l'impôt sur le -sel, ne se comportaient pas mieux que les Bordelais à l'égard de -l'impôt sur les vins. Pourtant l'argument restait bon pour d'autres -que les Vendéens, et le ministre des finances, appuyé par le Roi et -ses collègues, obtint la proclamation dont il s'agissait: elle fut -publiée avec celle qui était destinée aux provinces envahies.</p> - -<p>Le Roi s'adressant dans cette proclamation aux départements vinicoles, -leur disait qu'il voudrait comme Henri IV, comme Louis XII, être -appelé le Père du peuple, et pouvoir supprimer tous les impôts -onéreux; mais que ces impôts, dont on avait déjà fort adouci la forme, -étaient indispensables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le moyen de les -remplacer, ou de s'en passer; qu'il y avait envers les créanciers -(p.~133) de l'État, envers l'armée, des devoirs sacrés qu'on serait -dans l'impossibilité de remplir si les finances étaient désorganisées; -qu'il fallait d'ailleurs donner l'exemple du respect des lois, si on -ne voulait pas tomber dans une affreuse anarchie; qu'il espérait donc -que ses sujets des provinces méridionales, qui lui prodiguaient tous -les jours les témoignages de leur amour, lui en donneraient une preuve -effective, en se soumettant à des nécessités dont on tâcherait -d'abréger la durée; qu'il aimait mieux les avertir que les punir, mais -que si après avoir averti, sa voix n'était pas écoutée, il serait -obligé de sévir, et sévirait en effet, pour empêcher à la fois la -désorganisation des finances, le renversement des lois, et la ruine de -l'État.</p> - -<p>Ces deux proclamations n'étaient sans doute que des paroles, mais -très-utiles à faire entendre, surtout par la bouche du chef de la -maison de Bourbon. Les généraux ennemis, placés en présence du désaveu -de leurs souverains, et de celui des Bourbons dont ils étaient les -alliés, exposés de plus à rencontrer la résistance des populations, -devaient être moins audacieux dans leurs exactions, et astreints à -beaucoup plus de ménagements. Quant aux provinces révoltées contre -l'impôt, le langage affectueux du monarque n'était pas capable -assurément de les convertir, mais la résolution très-nette exprimée à -l'égard de l'exécution des lois, devait prêter aux autorités une force -morale qui leur avait manqué jusqu'ici, et hâter le moment où la -perception pourrait être rétablie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir expédié les affaires d'urgence, on s'occupe de -la paix et de la Constitution.</span> -Ces affaires d'urgence une fois expédiées, il restait (p.~134) à -s'occuper de la paix, à s'occuper de la Constitution, pour procurer à -la France un état régulier et définitif, soit par rapport à l'Europe, -soit par rapport à elle-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand est le négociateur principal de la paix.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Deux ordres de questions: celles qui concernent -spécialement la France, et celles qui concernent l'équilibre -européen.</span> -Naturellement M. de Talleyrand devait être le principal agent du -gouvernement dans l'importante négociation de la paix, et la tâche, -même pour lui, n'était pas facile. On s'était beaucoup entretenu de ce -sujet dans les conversations de chaque jour, avant d'arriver à des -termes précis. Mais il y avait deux espèces de questions à résoudre, -celles qui concernaient particulièrement la France, et celles qui -concernaient l'Europe tout entière. Ainsi, bien que les principales -puissances belligérantes fussent fixées dans leurs désirs, et -tacitement déterminées à se donner licence les unes aux autres de -prendre ce qui leur conviendrait; bien que l'Angleterre, notamment, -eût résolu de s'attribuer la Belgique pour l'adjoindre à la Hollande -et créer ainsi une forte monarchie qui nous éloignât de l'embouchure -des grands fleuves; bien que l'Autriche, indépendamment de l'Italie, -voulût une partie des bords du Rhin pour les céder à la Bavière en -échange du Tyrol; bien que la Russie et la Prusse convoitassent la -Pologne et la Saxe pour en trafiquer à elles deux, ce qui les décidait -toutes quatre à nous ôter la frontière du Rhin, afin de rendre -possibles ces divers arrangements, cependant, même en se permettant -réciproquement ces spoliations, il restait tant de questions -subsidiaires à trancher, et quant à la proportion à mettre dans les -partages, et quant aux combinaisons à adopter pour qu'il subsistât -une sorte (p.~135) d'équilibre européen, et pour que les petits États -ne fussent pas entièrement sacrifiés aux grands, que l'accord n'était -pas facile, et qu'il y avait même certitude de ne l'obtenir qu'après -de longs et pénibles efforts. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs des puissances de remettre à un congrès général et -ultérieur toutes les questions qui les concernent, et de décider -immédiatement les questions qui regardent la France.</span> -On reconnut donc au premier aspect que, -sans supposer les lenteurs du congrès de Westphalie (lequel avait duré -plusieurs années), il faudrait au moins quelques mois pour concilier -tous les intérêts, et ces quelques mois on ne voulait point les passer -à Paris. On avait une autre raison de ne pas débattre ces nombreuses -questions à Paris même, c'était de ne pas fournir à la France -l'occasion de s'en mêler. Quelque envie qu'on eût d'être d'accord, on -avait à peu près la certitude de ne pas l'être, de se brouiller par -conséquent plus d'une fois avant de parvenir à une entente définitive, -et on ne voulait pas donner à la France l'immense avantage d'assister -à ces brouilleries. C'eût été, outre un triomphe moral, lui offrir -l'occasion facile de reprendre une forte position, en se mettant avec -les uns contre les autres, et en se ménageant ainsi de puissantes -alliances. Bien qu'on affectât de vouloir la traiter mieux qu'à -Châtillon, au fond on ne s'en souciait guère, et sous les Bourbons -comme sous Napoléon, on tenait à la réduire strictement à ses -anciennes limites, et de plus à l'exclure autant que possible des -grands arrangements européens. Sous les Bourbons il y avait -l'irritation de moins, mais il y avait de moins aussi la peur -qu'inspirait Napoléon, et l'une compensait à peu près l'autre. M. de -Metternich, depuis son arrivée, avait repris la principale influence -sur les négociations, et grâce (p.~136) à sa profonde et redoutable -sagacité, il avait vu qu'il fallait d'abord fixer les rapports avec -nous, et qu'ensuite on en aurait moins de peine à régler les rapports -des États de l'Europe entre eux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette pensée prévaut, et on décide qu'on traitera tout de -suite à Paris de la paix avec la France, et qu'on remettra toutes les -questions européennes à un congrès qui doit se tenir à Vienne.</span> -Cette fine pensée avait bientôt pénétré l'esprit des cours alliées, et -elles avaient décidé qu'elles concluraient à Paris les arrangements -avec la France, et réserveraient pour un congrès, tenu dans une des -grandes capitales du continent, les arrangements généraux qui devaient -constituer le nouvel équilibre européen. Une extrême déférence étant -accordée en ce moment à l'Autriche, qui avait assuré le salut -universel en s'unissant à la coalition malgré sa répugnance et malgré -la voix du sang, on était convenu que le futur congrès se tiendrait à -Vienne.</p> - -<p>Communiquées aux négociateurs français, les dispositions qui précèdent -ne rencontrèrent de leur part aucune opposition. Au premier aspect en -effet, elles paraissaient simples, et dépourvues de malice, car ce qui -importait avant tout c'était de mettre fin à la guerre, et par -conséquent de traiter d'abord avec la France, contre laquelle on avait -pris les armes. Rien n'empêchait ensuite de réserver les questions -nombreuses que soulèverait le nouvel ordre de choses à établir en -Europe, pour une assemblée postérieure, tenue dans un lieu central, -après que les divers monarques auraient eu le temps de rentrer chez -eux, de mettre ordre à leurs affaires les plus pressantes, et de se -rendre ainsi plus libres pour donner aux arrangements définitifs -intéressant le monde entier, l'attention qu'ils méritaient. Il eût été -difficile d'objecter quelque chose à un plan aussi (p.~137) spécieux, -aussi fondé en apparence. Effectivement on n'objecta rien, car de -notre côté nous avions hâte de nous faire honneur de la paix, qui -devait produire un si heureux contraste entre le gouvernement des -Bourbons et celui de Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions possibles de la paix avec la France.</span> -Ces résolutions furent donc adoptées, et il fut établi qu'on réglerait -d'abord et immédiatement ce qui concernait la France. La question des -frontières était la première, et sans comparaison la plus grave. On -nous avait dit bien souvent qu'on entendait traiter la France sous les -Bourbons tout autrement que sous les Bonaparte. On avait mieux fait -que de le dire, on l'avait écrit, et on avait rempli de cette promesse -une foule de proclamations publiques. -<span class="sidenote" title="En marge">On avait promis à M. de Talleyrand un million de sujets au -delà des frontières de 1790.</span> -Depuis, dans les entretiens dont -la convention du 23 avril avait été l'occasion, on avait parlé -d'ajouter environ un million de sujets à notre état territorial de -1790, mais d'une manière vague, et sans engagement bien précis. Quant -au principe lui-même des frontières de 1790, on ne s'en était jamais -départi, ni directement, ni indirectement, et aucun négociateur au -monde, si ce n'est Napoléon victorieux, n'aurait, sous ce rapport, -obtenu une concession. En effet, pour l'Angleterre la création du -royaume des Pays-Bas, pour l'Autriche la restitution du Tyrol et de -l'Italie, pour la Russie l'acquisition de la Pologne, pour la Prusse -celle de la Saxe, en dépendaient, puisqu'il était impossible de leur -procurer ces satisfactions sans tout ce qu'on allait nous ôter à la -gauche du Rhin. Il aurait donc été déraisonnable d'essayer de faire -changer ce principe. C'eût été dépenser en pure perte une ténacité -(p.~138) de caractère qui pouvait être mieux employée ailleurs. En -conséquence on se garda de disputer sur un point aussi arrêté, et on -porta son effort sur la manière de tracer cette frontière de 1790, -dont l'amélioration nous avait été sérieusement annoncée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal recommande à M. de Talleyrand de se -procurer le million d'augmentation au nord, et non au midi.</span> -On avait donné à M. de Talleyrand, en plein conseil royal, certaines -instructions. On lui avait recommandé très-particulièrement de -chercher à obtenir au nord de la France le million de sujets promis, -et de ne point l'accepter au sud-est, c'est-à-dire en Savoie. La -maison de Savoie, qui allait être restaurée en même temps que celle de -Bourbon, était pour Louis XVIII une maison parente et amie, dont il -lui aurait répugné de recueillir les dépouilles. Ajoutons que notre -ancienne frontière avait bien plus besoin de se fortifier au nord -qu'au midi. On avait en outre prescrit à M. de Talleyrand d'exiger la -restitution intégrale de nos colonies, et de ne consentir à aucune -contribution de guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">D'après ces instructions, nos négociateurs proposent un -tracé nouveau et excellent pour la frontière française.</span> -L'idée de chercher au nord et non au midi l'augmentation promise, -quoique inspirée en partie par des idées de famille, était du reste -fort sage. On pouvait effectivement, sans dépasser la limite indiquée -d'un million d'âmes, améliorer singulièrement notre frontière, et sans -la rendre ni aussi riche en territoire, ni aussi forte à l'égard de -nos voisins, que celle du Rhin, la rendre presque aussi défensive. En -la portant un peu en avant, et en la faisant passer par les points -suivants (voir la carte n<sup>o</sup> 61), Nieuport, Ypres, Courtray, Tournay, -Ath, Mons, Namur, Dinant, Givet, Neufchâteau, Arlon, Luxembourg, -Sarrelouis, Kaisers-Lautern, Spire, on pouvait nous assurer (p.~139) -une frontière non-seulement plus étendue, mais plus solide, puisqu'à -la belle ceinture de places fortes que nous possédions déjà, elle -aurait joint la ceinture des places fortes belges. À la célèbre -forteresse de Luxembourg nous aurions ajouté l'importante position de -Kaisers-Lautern dans les Vosges, et la place de Landau sur le Rhin. -C'était un certain dédommagement de la ligne du Rhin, et une immense -amélioration par rapport à notre état territorial de 1790. Une telle -frontière aurait valu à elle seule qu'on livrât plus d'une bataille -pour l'obtenir.</p> - -<p>Les deux négociateurs qui assistaient M. de Talleyrand pour les -détails, MM. de Laforest et d'Osmond, avaient dessiné avec beaucoup -d'intelligence ce nouveau tracé sur la carte. Ils le proposèrent dans -la première réunion des négociateurs, à laquelle M. de Talleyrand -n'assistait point, parce qu'il se réservait pour l'action personnelle -à exercer sur les monarques et les ministres alliés, et ils -l'appuyèrent au moyen d'un mémoire très-solidement raisonné. Dans ce -mémoire ils rappelaient qu'on avait publiquement et itérativement -promis de laisser la France grande et forte, qu'on avait formellement -parlé de lui accorder un accroissement d'un million de population, et -ils soutinrent que si on ne voulait pas détruire tout équilibre, il -fallait qu'en présence des agrandissements que s'étaient adjugés à -elles-mêmes toutes les puissances de l'Europe depuis le partage de la -Pologne, la France ne fût pas seule condamnée à rester ce qu'elle -était à la fin du dernier siècle.</p> - -<p>À peine les commissaires étrangers eurent-ils entendu cette lecture, -et jeté les yeux sur la carte, (p.~140) qu'ils se récrièrent vivement -contre nos prétentions, et en parurent surpris comme d'une chose tout -à fait inattendue, et qu'ils n'auraient jamais pu prévoir. -<span class="sidenote" title="En marge">Étonnement affecté des négociateurs adverses quand on leur -soumet le tracé proposé.</span> -On ne leur -avait parlé, disaient-ils, que des frontières de 1790. Ils ignoraient -si, de vive voix, il avait été question d'une augmentation quelconque; -quant à eux, ils en entendaient parler pour la première fois, et n'en -trouvaient aucune trace dans leurs instructions. Le commissaire -anglais seul, entrant un peu dans le fond des choses, fit remarquer -qu'on disloquerait ainsi la Belgique, ce qui serait contraire aux -engagements pris envers les Belges de ne pas morceler leur territoire, -et de ne pas les donner à divers maîtres. Nos négociateurs répondirent -que si les Belges, sous la domination de Napoléon, n'avaient pas grand -désir d'appartenir à la France, à cause de la conscription et des -droits réunis, il en serait autrement sous les Bourbons; -qu'aujourd'hui ils étaient totalement changés, et que ceux qui -seraient laissés à la France ne songeraient nullement à réclamer; -qu'il n'y aurait de réclamations que de la part de ceux qui seraient -livrés à la Hollande, assertion devenue rigoureusement vraie depuis -que les Belges avaient eu chez eux les troupes allemandes et -anglaises, et qu'ils avaient réfléchi à ce que serait leur sort sous -une puissance protestante. Nos adversaires ne répliquèrent rien, et ne -donnèrent pas même la seule raison qui eût quelque valeur, c'est que -la France aurait ainsi, outre la ceinture de ses places fortes, celle -des places belges, et que le futur royaume des Pays-Bas se trouverait -sans frontières. Ils ne se défendirent (p.~141) que par un immense -étonnement, et en disant que nos prétentions étaient si nouvelles, si -peu prévues, qu'il leur était impossible de les discuter, personne n'y -étant préparé. Évidemment il fallait se séparer pour en référer chacun -à ses supérieurs respectifs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'augmentation promise est contestée.</span> -Les commissaires français firent part à M. de Talleyrand de -l'impression produite par leur première proposition, et celui-ci dut -alors s'aboucher avec les personnages essentiels, monarques ou -ministres, qui décidaient souverainement des affaires européennes. On -lui avait bien fait des promesses au moment de la convention du 23 -avril, lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'évacuation des positions -fortifiées les plus importantes, mais des promesses vagues, et si -elles étaient contestées, il ne lui restait guère de moyens de -réclamer contre un manque de foi, dont l'allégation seule -ressemblerait fort à un outrage. De plus, tirant toute sa force contre -l'émigration de la faveur des monarques étrangers, M. de Talleyrand -n'était pas complétement à l'aise pour leur parler avec la dernière -énergie, comme il aurait fallu le faire pour avoir chance d'être -écouté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand s'adresse à lord Castlereagh, à M. de -Nesselrode, à M. de Metternich.</span> -M. de Talleyrand eut diverses entrevues avec lord Castlereagh, M. de -Nesselrode, M. de Metternich, les trois personnages qui pouvaient -seuls exercer quelque influence dans cette contestation. Lord -Castlereagh représentait la puissance à laquelle Louis XVIII avait -témoigné le plus de gratitude et de laquelle on aurait dû attendre un -peu de retour. Il n'en fut rien. M. de Talleyrand trouva le ministre -anglais simple, amical, mais entier comme le sont (p.~142) les -Anglais lorsqu'il s'agit de leurs intérêts. L'Angleterre voulait -constituer fortement la monarchie des Pays-Bas, et tout au plus -croirait-elle atteindre son but en lui adjoignant la Belgique entière, -et assurément elle n'aurait pas contribué à l'affaiblir en lui ôtant -ses places fortes. Elle avait toujours présent le souvenir du blocus -continental, et elle s'appliquait à nous fermer l'accès du littoral. -Ajoutez que, sans le dire, elle voulait dédommager aussi la Hollande -des colonies qu'elle s'apprêtait à lui prendre, et notamment du cap de -Bonne-Espérance. -<span class="sidenote" title="En marge">Refus absolu de lord Castlereagh.</span> -Lord Castlereagh se montra donc absolu avec des -formes polies, et se prononça de manière à ne pas laisser la moindre -espérance. -<span class="sidenote" title="En marge">Froideur de M. de Nesselrode, provenant évidemment des -mécontentements de l'empereur Alexandre.</span> -Le recours à M. de Nesselrode, à M. de Metternich, n'en -laissait pas beaucoup plus, bien que l'un et l'autre n'eussent aucun -intérêt dans cette affaire, car ni la Russie ni l'Autriche -n'attachaient de l'importance à borner notre territoire du côté des -Pays-Bas. Mais M. de Talleyrand trouva M. de Nesselrode peu zélé, et -reflétant assez exactement les dispositions de son maître. La hauteur -de Louis XVIII, son peu d'empressement à satisfaire la Russie dans -diverses choses qu'elle avait demandées, l'esprit surtout qui semblait -animer les Bourbons, avaient singulièrement déplu à l'empereur -Alexandre. Ainsi, tandis que Louis XVIII s'était hâté de conférer le -cordon bleu au Prince régent d'Angleterre, il n'avait pas même songé à -l'offrir à l'empereur de Russie, qui cependant était le principal -auteur de la chute de Napoléon et de la restauration des Bourbons. -Alexandre aimait avec chaleur M. de Caulaincourt, et lorsqu'il avait -cherché, (p.~143) sans sollicitation du reste de ce noble personnage, -à appeler sur lui la faveur royale, Louis XVIII avait à peine écouté. -Il avait été question d'unir le duc de Berry avec la grande-duchesse -Anne, celle qui avait dû être mariée à Napoléon, et la famille -restaurée ne paraissait pas mettre à cette union le moindre zèle, bien -qu'on en parlât de temps en temps. Aussi Alexandre était-il devenu -froid, et disait-il volontiers à ses alliés qu'il n'était pas bien -assuré qu'on eût pris, en rappelant les Bourbons, le parti le meilleur -pour la France et pour l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de l'Autriche, toute dévouée à l'Angleterre, et -refus qu'elle fait de nous aider.</span> -Il n'y avait donc que froideur à attendre du côté des Russes, et c'est -effectivement ce qu'on rencontra chez eux. Du côté des Autrichiens -nous aurions pu espérer mieux. Si en effet dans la nouvelle cour de -France on aimait à dire qu'Alexandre, avec tout son esprit, n'avait -pas le sens commun, qu'il était même beaucoup trop prodigue de ses -conseils, on se louait au contraire de la sagesse et de la réserve de -l'empereur d'Autriche, lequel n'était ni libéral, ni pressé de -conseiller les gens qui ne s'adressaient pas à lui, et approuvait fort -qu'on ne donnât aux Français que le moins de liberté possible. Aussi, -depuis quelque temps, Louis XVIII s'entendait-il mieux avec le -beau-père de Napoléon qu'avec aucun des monarques alliés. M. de -Metternich se montra doux, amical, très-bien disposé pour les Bourbons -qu'il fallait, disait-il, se garder de dépopulariser. Néanmoins il -parut extrêmement embarrassé. L'Autriche s'était de nouveau et -intimement unie à l'Angleterre son ancienne et constante amie, -surtout depuis que la (p.~144) Russie avait acquis tant de -prépondérance. Elle était en tout d'accord avec elle, et en attendait -pour les affaires d'Italie un concours sans réserve. Or l'Angleterre -ayant annoncé la volonté formelle de nous ramener aux frontières de -1790, elle ne pouvait avoir sur ce point un avis différent. M. de -Metternich laissa bien voir que son maître n'avait aucune raison -personnelle de nous refuser une extension territoriale vers la -Belgique, ou vers les provinces rhénanes, mais il laissa voir aussi -que la volonté de l'Angleterre serait de tout point celle de -l'Autriche. Il ne nia pas absolument le million d'augmentation promis, -mais il dit que c'était là une manière de parler, que le million -pouvait ne signifier que cinq cent mille âmes; qu'il fallait y faire -figurer les enclaves, comme Avignon et la principauté de Montbéliard, -ajoutés au territoire de 1790; qu'on pouvait sans doute prendre -quelque chose au nord, mais qu'on devait surtout s'étendre vers la -Savoie, et que lorsqu'on aurait ramassé çà et là cinq cent mille âmes -de plus, rien n'empêcherait de dire que c'était un million; que ce -n'était pas pour les puissances une affaire d'amour-propre, qu'elles -ne démentiraient pas le gouvernement français, si, pour populariser -les Bourbons, il annonçait publiquement qu'il avait acquis un million -de sujets au delà des frontières de 1790.</p> - -<p>Il était évident que nous allions nous trouver sans appui, car la -Prusse ne se mêlerait pas de cette question, ou s'en mêlerait contre -nous. Elle se préparait à soulever des questions d'argent, auxquelles -elle était particulièrement sensible, et elle ne voulait (p.~145) -refroidir, en les contrariant, aucun de ses alliés. Il n'y avait donc, -pour le moment du moins, rien à espérer de nos vainqueurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand a recours au Conseil royal pour lui faire -connaître la situation.</span> -Il ne restait qu'à en référer au Conseil du Roi pour lui faire -connaître cette situation, et prendre ses ordres. Déjà, depuis quelque -temps, un déchaînement universel, et, il faut le reconnaître, injuste, -s'était produit contre la convention du 23 avril, par laquelle nous -avions abandonné la plupart des grandes places européennes. -<span class="sidenote" title="En marge">On s'en prend de tout le mal à la convention du 23 avril.</span> -À la -vérité nous nous étions trompés, et en voulant faire cesser un peu -plus tôt les maux de la guerre, nous n'avions pas abrégé d'un jour les -souffrances des provinces occupées. -<span class="sidenote" title="En marge">Injustice à l'égard de cette convention.</span> -Mais l'intention avait été loyale, -et de plus partagée par tout le monde, et on n'en tenait pas plus -compte dans le public impartial que dans le public prévenu et -mécontent. Mais ce qui est plus étrange, ces sentiments avaient envahi -le Conseil lui-même, et lorsque M. de Talleyrand exposa l'espèce de -manque de foi dont il avait à se plaindre, presque tous les assistants -semblèrent s'en prendre à la convention du 23 avril, qui nous avait -démunis de tous nos gages, comme si on n'avait pas été universellement -d'avis alors de la conclure. Le duc de Berry, avec son impétuosité -accoutumée, s'écria, sans songer qu'il accusait son propre père, qu'on -recueillait là le prix de la faute qu'on avait commise, en signant si -précipitamment ce funeste armistice. Le Roi regarda malicieusement son -frère et son neveu, et parut approuver les paroles de ce dernier. Le -comte d'Artois, vivement affecté, dit qu'on parlait bien à l'aise -aujourd'hui de cette convention, (p.~146) que, dans les premiers -instants, le gouvernement avait fait comme il avait pu, et que ceux -qui le blâmaient n'auraient probablement pas mieux fait à sa place. Ce -prince aurait pu ajouter que l'idée de hâter l'évacuation du -territoire dominait alors tellement les esprits, qu'il ne s'était pas -élevé une seule objection le jour de la signature de cette convention, -ni dans le Conseil ni ailleurs. Il se contenta de témoigner une vive -affliction, l'affliction d'un excellent homme qui reçoit le mal sans -le rendre, et il resta établi qu'on avait tout perdu en signant trop -tôt, et sans compensation, la convention du 23 avril. M. de -Talleyrand, qui en était l'auteur, ne répondit aux attaques dont elle -était l'objet que par un silence froid et dédaigneux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de ne pas appeler au futur congrès de Vienne du -manque de parole commis envers nous.</span> -Pourtant ceux qui critiquaient la convention du 23 avril allaient -commettre une faute à peu près semblable, c'est-à-dire une faute de -précipitation. Dès qu'on ne pouvait rien obtenir de ce qui avait été -promis, il ne restait qu'un recours possible, c'était de s'adresser au -congrès lui-même, qui devait sous quelques mois résoudre à Vienne les -grandes questions européennes. L'armistice suffisait pour le présent, -car il traçait une frontière temporaire, celle de 1790; il exigeait -que chacun se retirât sans combattre à cette frontière; il nous -rendait 300 mille hommes qu'on pouvait tenir prêts, et si les -puissances étaient pressées de trancher les questions qui nous -concernaient, elles n'avaient aucune raison à alléguer pour tout -décider à notre égard, en ne décidant rien à l'égard d'elles-mêmes. -Nous, au contraire, nous avions une raison sans réplique à (p.~147) -faire valoir, c'est que les sacrifices exigés de la France auraient -une portée toute différente suivant l'usage qu'on ferait des -territoires abandonnés par elle; c'est qu'en ce genre tout se -réduisant à des questions d'équilibre, il fallait, avant d'accepter la -situation qu'on lui destinait, qu'elle connût celle qu'on destinait -aux autres. On n'avait rien à opposer à un tel argument, et la France -avait un immense avantage à se présenter à Vienne sans que son sort -fût fixé, car au milieu des divisions qui allaient inévitablement se -produire entre ses oppresseurs, elle devait trouver des alliés qui -l'aideraient à obtenir mieux qu'on ne lui offrait. Ce même motif, il -est vrai, devait porter les puissances à vouloir régler tout de suite -ce qui la concernait; mais le motif était difficile à avouer, et avec -de la fermeté on aurait probablement obtenu que tout fût ajourné à -Vienne. En tout cas il suffisait que la France ne voulût pas signer, -pour qu'on fût dans l'impossibilité de la contraindre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aucun membre du Conseil royal, excepté le général Dessoles, -ne songe à la ressource d'un appel au congrès de Vienne.</span> -Un seul homme dans le Conseil royal comprit bien la conduite qu'il -aurait fallu tenir en cette circonstance, et cet homme fut le général -Dessoles.—Pourquoi, dit-il, conclure aujourd'hui? Nous ne serons pas -plus faibles à Vienne, parce que nous y arriverons sans un acte qui -fixe irrévocablement notre sort. On ne sera pas d'accord certainement -sur la part que chacun voudra se faire, on aura besoin de nous, et -nous trouverons alors des alliés. Il y a donc quelques chances pour -qu'on nous traite mieux, et il n'y en a pas une seule pour qu'on nous -traite plus mal.—Cette remarque pleine de sagacité ne fut (p.~148) -saisie de personne, parce que lorsqu'une préoccupation exclusive -domine les esprits, elle les obstrue au point de n'y pas laisser -pénétrer les idées les plus simples. Conclure la paix, la publier, en -faire jouir le pays, s'en faire honneur, était la passion du moment, -comme un mois auparavant régnait celle d'obtenir l'évacuation du -territoire. Et pourtant, s'il restait un moyen de réparer la faute de -précipitation du 23 avril, c'était une sage lenteur dans la -conjoncture actuelle, et le courage de remettre à six mois une -conclusion qu'on désirait amener à l'instant même. -<span class="sidenote" title="En marge">On renonce à la ligne qui nous aurait procuré les places -belges.</span> -On ordonna donc à -M. de Talleyrand de subir la nécessité, et de se départir du plan de -délimitation imaginé par nos commissaires. Une fois la ligne en avant -des places belges abandonnée, la question de frontière perdait presque -toute son importance. Il ne s'agissait plus que de quelques -rectifications, qui pouvaient procurer à notre frontière un tracé un -peu plus régulier, et nous donner quelques cent mille sujets -d'augmentation, avec une ou deux places fortes de troisième ordre, -mais rien qui eût la valeur de Mons, de Namur, de Luxembourg.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques rectifications de frontières accordées du côté de -Maubeuge, de Landau, de Chambéry.</span> -Après plusieurs jours de discussion, on nous concéda ces -rectifications de peu d'importance, qui cependant n'étaient pas à -dédaigner. Entre Maubeuge et Givet notre frontière de 1790 formait un -rentrant, qui laissait Givet tout à fait en pointe. (Voir la carte n<sup>o</sup> -61.) De ce point de Maubeuge à celui de Givet on traça une ligne -légèrement convexe qui supprimait le rentrant, et nous donnait deux -places de plus, Philippeville et Marienbourg. En laissant (p.~149) -Luxembourg en dehors, on alla joindre la Sarre de manière à nous -conserver Sarrelouis. Enfin, sans atteindre le point important de -Kaisers-Lautern, on prit un moyen terme entre la ligne que nous -demandions, et celle de 1790, et on adopta le cours de la Queich, ce -qui nous procurait une rectification de quelque valeur, car Landau, au -lieu de rester isolé comme jadis au milieu du territoire allemand, se -trouvait parfaitement relié à notre territoire.</p> - -<p>Avec ces augmentations, avec les enclaves de Montbéliard et d'Avignon, -qu'on ne voulait rendre ni à l'Empire germanique, ni à Rome, nous -n'avions pas encore la moitié de ce million d'augmentation, dont il -nous était permis de parler, à condition d'y renoncer. On chercha le -complément à l'est et au midi, c'est-à-dire en Suisse et en Savoie. On -nous donna quelques parties du pays de Gex autour de Genève, puis -traçant une limite qui coupait la Savoie en deux, on nous attribua -Chambéry et Annecy. Cette frontière valait beaucoup moins que celle -qu'avaient demandée nos commissaires, et qu'on aurait pu nous accorder -en dédommagement de tout ce que nous avions perdu; mais telle quelle, -après tout, elle valait un peu mieux que celle de 1790, à laquelle -nous avons été ramenés depuis, en punition des événements de 1815. Ces -difficultés ayant disparu grâce à notre résignation, il en pouvait -naître d'autres au sujet des arrangements généraux européens, auxquels -on avait voulu nous laisser étrangers par le traité de Châtillon, mais -desquels on ne pouvait plus avoir la prétention de nous exclure -depuis le rétablissement des Bourbons. (p.~150) -<span class="sidenote" title="En marge">Certains principes généraux vaguement énoncés, relativement -au futur équilibre européen.</span> -Sans doute on ne le -désirait pas moins, mais on n'aurait plus osé l'avouer. On imagina -donc quelques expressions générales, qui constituaient des garanties -fort vagues relativement au futur équilibre européen. Ces expressions -étaient les suivantes:</p> - -<p>Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien -fédératif.</p> - -<p>La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, -recevra une augmentation de territoire. Elle ne pourra jamais passer -sous la souveraineté d'un prince étranger.</p> - -<p>La Suisse indépendante continuera de se gouverner elle-même.</p> - -<p>L'Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l'Autriche, sera -composée d'États souverains.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les principaux partages de territoire entre les vainqueurs -consignés dans des articles secrets.</span> -Mais dans ces arrangements européens, énoncés d'une manière si -sommaire, il y avait une chose qu'on se serait gardé de faire -connaître tout de suite au public, c'étaient les proportions dans -lesquelles les territoires enlevés à la France seraient distribués aux -principaux copartageants. On nous laissa le triste honneur de recevoir -cette confidence, mais dans des articles secrets, bien plus destinés à -nous lier qu'à consacrer notre influence. Voici quels étaient ces -articles.</p> - -<p>«La Hollande recevra les pays cédés par la France entre la mer, la -frontière française de 1790, et la Meuse.»</p> - -<p>«Les pays cédés par la France sur la rive gauche du Rhin serviront à -des compensations entre les États allemands.»</p> - -<p>(p.~151) «Les possessions autrichiennes en Italie seront limitées par -le Pô, le Tessin, le lac Majeur.»</p> - -<p>«Le roi de Sardaigne sera dédommagé de la portion de la Savoie cédée à -la France par le territoire de l'ancienne république de Gênes.»</p> - -<p>Ainsi, d'après ces bases, la Belgique tout entière devait revenir à la -Hollande; la Bavière devait recevoir une partie des anciens électorats -ecclésiastiques, en échange du Tyrol restitué à l'Autriche; l'Autriche -devait acquérir, outre ses anciens États, tout le territoire de la -république de Venise; enfin le royaume de Sardaigne devait absorber -Gênes, et la liste des États indépendants allait ainsi se trouver -considérablement diminuée. Il n'était pas dit un mot de la Saxe ni de -la Pologne, car c'était un sujet auquel personne encore n'osait -toucher, tant on prévoyait d'avidité d'un côté, de résistance de -l'autre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions relatives aux colonies.</span> -Restait à s'entendre sur les colonies. Là il semblait que nous -obtiendrions le dédommagement de nos sacrifices sur le continent -européen, et que si nous ne recevions pas d'agrandissement, nous -n'essuierions pas au moins de diminution. La restitution de nos -colonies devait, pour ainsi dire, couler de source. Mais nous n'étions -pas au terme de nos sacrifices, et, comme le dit l'un de nos -négociateurs, M. de Laforest, <cite>on nous versait l'absinthe goutte à -goutte</cite>.</p> - -<p>On parla d'abord de la Martinique, de la Guadeloupe (celle-ci allait -être retirée à la Suède pour nous être rendue); on parla également de -Bourbon dans la mer des Indes, on en parla avec aisance et (p.~152) -comme de possessions dont la restitution n'était pas douteuse. -Pourtant on ne disait rien de l'île de France, cette Malte de l'océan -Indien. Qu'en voulait-on faire? On nous le laissait ignorer. Enfin on -s'expliqua. -<span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre veut nous enlever l'île de France.</span> -La puissance qui avait pris le cap de Bonne-Espérance à -son alliée la Hollande, qui, par un vrai manque de foi, avait pris -Malte à l'Europe, déclara qu'outre le Cap et Malte, il lui fallait -l'île de France, parce que c'était la route des Indes. On voulait bien -nous laisser l'île Bourbon, qui était tout ouverte, mais l'île de -France, la grande forteresse de ces mers, on entendait la garder -absolument. Qu'opposer à une telle prétention, quand nous n'avions pas -un seul allié, quand le seul que nous aurions pu nous ménager, -l'empereur de Russie, nous l'avions blessé, mécontenté dans les -grandes et les petites choses? Renoncer à traiter actuellement, -renvoyer avec indignation ces nombreux dénis de justice à l'Europe -assemblée à Vienne, à l'Europe mieux éclairée par l'examen approfondi -de toutes les questions, et surtout par le débordement effronté de -toutes les ambitions, eût été la seule ressource. Malheureusement on -n'y songeait même pas.</p> - -<p>On fit part de ces nouvelles exigences au Conseil royal, et la -consternation y fut générale. On sentit alors ce que c'était que de -dépendre de l'étranger, et de sa générosité. Les Anglais avaient -exprimé aussi l'intention de nous enlever quelques-unes de nos -Antilles, comme Sainte-Lucie et Tabago, ce qui était peu de chose en -comparaison de l'île de France. -<span class="sidenote" title="En marge">Résistance de Louis XVIII.</span> -Louis XVIII ne pouvant pas prévoir -alors ce que le développement du commerce apporterait de valeur -(p.~153) à l'île Bourbon, dit avec une apparence de raison: Mais que -veut-on que nous fassions de Bourbon sans l'île de France? C'est comme -si on nous donnait une place sans la citadelle qui la commande. Qu'on -prenne Bourbon avec l'île de France, si on le veut, et qu'on nous -laisse tout ce qui nous appartient dans les Antilles.—Ces réflexions -avaient un certain degré de justesse, mais à qui les adresser, à qui -surtout les faire entendre? Il n'y avait qu'à se soumettre, ou à se -livrer aux inspirations du désespoir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Obstination de lord Castlereagh.</span> -Nous eûmes recours aux communications particulières avec le personnage -qui disposait de tout dans les affaires maritimes, et de presque tout -dans les affaires continentales, avec lord Castlereagh. M. de -Talleyrand le trouva calme, et même doux, mais absolu, inébranlable -comme un roc. Il n'en obtint rien. M. de Vitrolles, moins réservé, eut -un entretien orageux avec ce ministre, et ne provoqua de sa part qu'un -aveu presque cynique de l'ambition britannique.— -<span class="sidenote" title="En marge">Obligation de céder l'île de France.</span> -Toute position sur la -route de l'Inde doit nous appartenir, dit lord Castlereagh, et nous -appartiendra.—M. de Vitrolles rappela les belles déclarations qu'on -avait faites en traversant le Rhin, et plus récemment encore en -franchissant les murs de Paris, déclarations qui promettaient de -respecter la France et sa grandeur, de lui ôter uniquement ce qu'elle -avait pris aux autres, et ce qui, dans ses mains, menaçait la sûreté -générale. Lord Castlereagh eut l'air de penser que les puissances -remplissaient leurs promesses en ne traitant pas la France comme on -avait traité jadis la Pologne.</p> - -<p>Il fallait se soumettre encore, car il n'y avait pas (p.~154) moyen -de résister à ces ambitions déchaînées, et toutes liguées contre nous. -Il n'y aurait eu qu'une réflexion à faire à l'aspect de tels actes, -réflexion dont nos oppresseurs ne tenaient aucun compte, c'est qu'on -rendait, en agissant ainsi, Napoléon beaucoup moins coupable aux yeux -du monde, et les Bourbons moins populaires aux yeux de la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grave question des contributions de guerre.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse demande une contribution énorme.</span> -Il ne restait à résoudre qu'une question, question grave aussi, mais -surtout humiliante si elle était résolue contre nous, celle des -contributions de guerre. Une seule des puissances belligérantes avait -à cet égard des prétentions, c'était la Prusse, ce qui nous laissait -quelques chances de nous soustraire à son avidité. Toutes les -puissances de l'Europe avaient reçu depuis vingt ans la visite de nos -armées, et subi les inconvénients attachés à la présence de l'ennemi, -mais la Prusse, il faut l'avouer, plus que les autres. Elle entendait -être dédommagée non seulement des contributions que Napoléon lui avait -imposées, mais des effets de notre présence sur son territoire pendant -la campagne de 1812. Elle demandait donc, outre la restitution des -titres représentatifs des contributions de guerre non acquittées, et -s'élevant à 140 millions déposés dans le domaine extraordinaire, une -indemnité de 132 millions, ce qui n'excluait pas ce qu'elle réclamait -pour sa part dans la vente de nos arsenaux et de nos magasins. Certes -la Prusse avait beaucoup souffert pendant nos longues guerres, mais si -on se rappelle qu'en 1792 elle avait pris l'initiative de l'agression, -uniquement pour se mêler de nos affaires intérieures, qu'en 1806 elle -s'était livrée à des passions folles (p.~155) contre la France, et que -tout récemment pendant l'invasion la conduite de ses soldats avait été -odieuse, on conviendra que les torts entre elle et la France étaient -fort partagés. Aussi devions-nous être moins disposés à céder à ses -exigences qu'à celles d'aucune autre puissance. Son roi, honnête mais -avare, tenait aux demandes d'argent qu'il avait faites, comme -l'Autriche aux provinces italiennes, comme l'Angleterre aux provinces -maritimes. On nous présenta donc son compte avec invitation de -l'examiner, et sinon avec sommation de l'acquitter, du moins avec un -langage qui en approchait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Refus péremptoire de M. de Talleyrand.</span> -M. de Talleyrand repoussa péremptoirement ces demandes, et déclara -qu'on ne voulait ni ne pouvait y souscrire. Il en référa immédiatement -au Conseil royal. Pour le coup personne n'y tint, et on ressentit -enfin le mouvement de désespoir auquel plus d'une fois on avait été -près de se livrer. -<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII et ses neveux déclarent qu'ils préfèrent la -guerre.</span> -Le Roi manifesta une indignation que tout le monde -partagea, et dit qu'il aimait mieux dépenser trois cents millions à -faire la guerre à la Prusse, que d'en dépenser cent à la satisfaire. -Il ajouta qu'il savait combien la France attachait de prix à la paix, -que ce désir de la paix était entré pour beaucoup dans l'accueil fait -à sa famille; mais qu'elle ne voudrait certainement pas endurer -l'excès d'humiliation qu'on prétendait lui infliger; qu'elle ne lui -saurait donc pas mauvais gré de résister aux étrangers qui abusaient -ainsi de la faculté avec laquelle on les avait reçus, et que pour lui, -loin de se croire ingrat envers les cabinets européens, c'est eux -qu'il croyait ingrats envers lui, car ils avaient eu autant besoin -des Bourbons pour (p.~156) pénétrer en France, que les Bourbons -avaient eu besoin d'eux pour y revenir. En conséquence il déclara -qu'il refuserait tout net la nouvelle charge qu'on voulait imposer à -ses sujets.</p> - -<p>Le Conseil tout entier applaudit à cette résolution, en déplorant de -nouveau la malheureuse convention du 23 avril. Le duc de Berry s'écria -qu'on allait avoir avec les garnisons et les prisonniers rentrés 300 -mille hommes, qu'il fallait se mettre à leur tête, se jeter sur les -coalisés qui n'étaient que 200 mille, et que sa famille serait à -jamais rétablie dans le cœur des Français, après cet acte de -patriotique désespoir. M. de Talleyrand ne dit pas non, et se contenta -d'ajouter que ces 300 mille hommes, avec lesquels on voulait se ruer -sur les coalisés, on les devait à la convention du 23 avril si -amèrement attaquée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand trouve appui auprès de l'Angleterre, de -l'Autriche, de la Russie, et la contribution de guerre est écartée.</span> -M. de Talleyrand, tout en repoussant nettement les exigences de la -Prusse, sentait néanmoins que le moyen des 300 mille Français jetés -sur les 200 mille étrangers, était bien grave, le général qui savait -si bien se servir des Français étant à l'île d'Elbe, et il songea à -faire parler la raison. Il vit lord Castlereagh, l'empereur de Russie, -M. de Metternich. Il leur dit que le Roi et les Princes étaient -résolus à faire échouer le traité de paix sur cette question, quoi -qu'il pût en arriver; que c'était d'ailleurs pour une misérable -affaire d'argent compromettre non-seulement le grand œuvre de la -restauration de la paix, mais celui de la restauration de l'ordre en -Europe, car il n'y avait pas un souverain qui ne fût fortement -intéressé à la sûreté de Louis XVIII sur son trône; qu'humilier ainsi -les (p.~157) Bourbons, les dépopulariser, c'était aller contre le but -qu'on se proposait d'atteindre, et que sacrifier de si hauts intérêts -à l'avarice de la Prusse n'était ni sensé, ni digne, ni honorable. -Lord Castlereagh, toujours raisonnable quand il ne s'agissait plus du -royaume des Pays-Bas, du cap de Bonne-Espérance, ou de l'île de -France, M. de Metternich, toujours prêt à juger sans illusion -flatteuse la conduite de la Prusse, donnèrent raison à M. de -Talleyrand. L'empereur Alexandre, dont la délicatesse rougissait de -l'avarice de son ami Frédéric-Guillaume, fut du même sentiment, et -tous ensemble ils forcèrent le roi de Prusse à céder. L'esprit -d'économie était chez ce roi une vertu qui finissait par dégénérer en -vice, et il était capable de manquer de sagesse, pour satisfaire un -penchant qui chez lui avait la sagesse seule pour origine.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Liquidation modérée relativement à la vente des magasins de -l'État.</span> -La contribution particulière à la Prusse fut donc écartée. Restait la -contribution commune, fondée sur le droit de conquête appliqué aux -arsenaux, aux magasins et à certaines propriétés de l'État. D'après la -convention du 23 avril les armées étrangères devaient, le jour même de -la signature de cette convention, se dessaisir de l'administration des -provinces occupées, ne plus lever de contributions, ne plus détenir -enfin aucune de nos propriétés publiques. Mais elles prétendaient que -pour effets militaires, pour magasins conquis, pour contributions -arriérées, pour coupes de bois qu'elles avaient ordonnées dans les -forêts de l'État, il leur était dû une somme qu'elles ne rougissaient -pas d'évaluer à 182 millions. La Prusse avait dans cette (p.~158) -somme la part la plus considérable, et l'Angleterre aucune, car cette -dernière puissance, si elle avait été âpre en fait de territoire, -était d'une facilité remarquable en fait d'argent. Par exemple, les -troupes du duc de Wellington se comportaient dans le Midi avec une -discipline parfaite, et un respect absolu des propriétés particulières -et publiques. On voyait bien qu'avec les Anglais on avait affaire à -une grande nation, ambitieuse mais point avare.</p> - -<p>Sur cette autre contribution de guerre mal dissimulée, le Conseil du -Roi se montra également absolu. Lord Castlereagh et M. de Nelsserode -donnèrent appui à M. de Talleyrand; deux commissaires français, le -général Dulauloy et le baron Marchand, chargés de cette liquidation, -défendirent énergiquement les intérêts français, et on finit par -s'arrêter à une somme de 25 millions, qui d'après les principes du -droit de la guerre étaient à peu près dus.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Partage des flottes construites dans les ports étrangers.</span> -On avait ajourné à la négociation de la paix définitive le partage du -matériel naval contenu dans les ports cédés par la France. Il est -certain que tout ce matériel consistant en 26 vaisseaux de ligne à -flot et 20 sur chantiers, en un nombre considérable de moindres -bâtiments, et en grands approvisionnements, répartis dans les ports de -Hambourg, Brême, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Flessingue, Ostende, -Gênes, Livourne, Corfou, Venise, que tout ce matériel avait été créé -avec l'argent de la France, que les lieux de construction n'avaient -fourni que les bras et les matériaux qu'on leur avait payés -très-exactement, ce qui avait été pour eux un avantage et non pas une -charge, puisqu'on avait (p.~159) occupé la population, et ouvert un -débouché aux produits du pays. Il n'y avait en dehors de cette -catégorie que la flotte hollandaise, construite avant la réunion à -l'Empire, et qui devait revenir de droit à la monarchie des Pays-Bas. -Il fut donc stipulé que cette flotte serait rendue purement et -simplement, mais que pour les 46 vaisseaux et autres bâtiments de rang -inférieur répandus dans les ports précités, deux tiers -appartiendraient à la France, et un tiers aux diverses localités -maritimes qui les contenaient. Cette décision n'était pas complétement -juste, mais la perte était peu regrettable, la France ayant déjà dans -ses propres ports beaucoup plus de matériel naval qu'elle ne pouvait -en employer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conservation des musées formés avec les chefs-d'œuvre -conquis par nos armées.</span> -Une dernière question restait à régler, celle de nos musées. Il n'en -fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués -à les visiter journellement, à les admirer tels que Napoléon les avait -formés, c'est-à-dire avec les richesses de L'Europe civilisée, et ils -se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils -avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient -témoigné une vive admiration. De plus il s'agissait particulièrement -en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne qui n'inspiraient -qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de -l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nous laissa donc -les chefs-d'œuvre conquis par nos armées, on nous les laissa par -prétérition, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler. Mais dans -les entretiens particuliers on ne manqua pas d'insister sur la -concession importante qu'on nous faisait, et elle (p.~160) était -effectivement d'un intérêt moral considérable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le traité de paix signé le 30 mai.</span> -Ce travail fut terminé le 30 mai, qualifié traité de Paris, et -renfermé dans des instruments, identiques mais séparés, signés avec -l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, lesquelles -s'engagèrent pour toute l'Europe. On joignit à ces signataires la -Suède, à cause de la Guadeloupe qu'elle avait un moment possédée, le -Portugal, à cause des portions de la Guyane qu'on nous restituait. La -paix avec l'Espagne dut se traiter à part, cette puissance n'ayant -aucun représentant à Paris, ce qui s'expliquait par la situation de -Ferdinand VII qui n'avait pas encore fait son entrée à Madrid. Du -reste la paix avec l'Espagne était, grâce aux Pyrénées, la plus facile -de toutes à conclure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractères essentiels de ce traité.</span> -Bien qu'on dût regretter l'excellente frontière que nous aurions pu -avoir du côté des Pays-Bas en dédommagement de celle du Rhin, et qu'on -aurait probablement obtenue, soit en ne se pressant pas de souscrire -l'armistice du 23 avril, soit en renvoyant à Vienne la conclusion de -la paix définitive, ce traité, dit de Paris, n'était pas aussi -malheureux qu'on l'avait craint d'abord. Nous étions exempts de -contribution de guerre, nous conservions les immenses richesses en -objets d'art acquises au prix de notre sang, nous gagnions sur l'état -de 1790 Philippeville et Marienbourg vers les Pays-Bas, le reliement -de Landau à notre territoire vers le Rhin, enfin une moitié de la -Savoie vers les Alpes. L'île de France était la seule perte grave, et -dans les ports cette perte ne pouvait manquer d'être profondément -sentie. Le traité de Paris ne devenait douloureux (p.~161) qu'en le -comparant à ceux de Campo-Formio et de Lunéville, qui, sans être -menaçants pour la sûreté de l'Europe, semblaient nous avoir acquis à -jamais nos frontières géographiques, et en songeant que cette -acquisition aurait pu, sans les fautes de l'Empire, devenir -définitive, la douleur des Français devait être universelle et -profonde. On verra tout à l'heure quelle impression le traité du 30 -mai produisit sur les esprits.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Travail de la Constitution.</span> -On se proposait de publier les conditions de la paix en même temps que -la Constitution elle-même, à laquelle on n'avait cessé de travailler -pendant le cours des négociations. Les monarques alliés, pressés de -retourner dans leurs États, tenaient à voir toutes les affaires de la -France terminées à la fois, et insistaient pour que Louis XVIII -acquittât les promesses de Saint-Ouen, dont ils se considéraient comme -responsables à un certain degré, particulièrement envers les hommes -qui s'étaient livrés à eux dans l'espérance d'être garantis contre les -passions des émigrés. On travaillait donc à cette Constitution avec -beaucoup d'activité, et même avec un esprit libéral, ce qui de la part -de Louis XVIII était vraiment méritoire, surtout si on se reporte aux -opinions du parti royaliste à cette époque.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Idées du parti royaliste à l'égard de la Constitution -future.</span> -L'esprit ne manquait pas à ce parti plus qu'aux autres, mais l'étude, -et les lumières naissant de l'étude, lui manquaient absolument. Il -fallait descendre dans les derniers rangs du parti révolutionnaire -pour trouver des préjugés aussi étroits, et aussi opiniâtres. Dans la -vieille noblesse militaire, on ne rencontrait qu'une haine aveugle de -tout ce (p.~162) qui s'était fait depuis trente années en France, et -la conviction qu'il fallait tout ramener par la force à l'ancien -régime. Dans la noblesse parlementaire, plus instruite mais pas -beaucoup plus éclairée, on ne comprenait qu'une constitution, celle -des anciens parlements, contredisant quelquefois les rois et ne les -arrêtant jamais. Chez les esprits distingués du parti royaliste, que -le malheur et l'inaction avaient portés à l'étude, l'amour du passé, -l'aversion du présent s'étaient systématisés, et il s'était formé des -théories singulières, sous l'influence de M. de Bonald, écrivain -excellent mais paradoxal, ayant le mérite assez rare de rendre en un -style sain des idées fausses. Ces théories, réaction inévitable et -méritée contre les exagérations de la révolution française, -consistaient surtout dans un mépris profond pour les constitutions -écrites, qu'elles considéraient comme l'une des vanités les plus -impertinentes de l'esprit moderne. -<span class="sidenote" title="En marge">Mépris des constitutions écrites.</span> -Il est certain qu'à voir le sort -des nombreuses constitutions qu'on a mises par écrit depuis -soixante-dix années, on ne peut s'empêcher d'éprouver à leur égard le -sentiment que manifestaient alors les royalistes. Pourtant ce -sentiment, poussé au delà d'une certaine mesure, avait bien aussi sa -vanité et son impertinence. Ainsi les disciples de M. de Bonald -prétendaient que les constitutions ne s'écrivaient pas, que, filles du -temps et non des hommes, elles se formaient peu à peu, comme les -grandes œuvres de la nature, et se composaient quelquefois de lois -écrites, mais plus souvent d'usages, de traditions, d'habitudes, et -que tout cet ensemble constituant la manière d'être d'une (p.~163) -nation, était sa vraie constitution, la seule qui ne passât point -comme un rêve. -<span class="sidenote" title="En marge">Chimère de l'ancienne Constitution française.</span> -Partant de ce point, ils soutenaient que l'ancienne -France avait sa constitution, laquelle avait duré des siècles, tandis -que les constitutions imaginées depuis 1789 s'étaient succédé comme -les flots d'une mer en furie. Leur embarras était extrême quand on -leur demandait de définir cette constitution, consistant dans une -royauté sans limites, contrariée quelquefois par les parlements dont -elle se délivrait par des lits de justice ou par la Bastille, -convoquant une fois par siècle les États généraux qu'elle était -obligée de congédier aussitôt après les avoir réunis, et pouvant si -peu se servir de ces institutions quand elle avait à surmonter des -difficultés politiques ou financières, que c'était pour avoir voulu en -user en 1789 qu'elle en était arrivée aux bouleversements qu'on -déplorait. Et effectivement cette constitution tant vantée, mise en -œuvre en 1787 par la convocation des notables, en 1789 par celle -des États généraux, avait donné, quoi? la révolution française.</p> - -<p>C'était donc une assez singulière prétention que celle d'invoquer une -constitution qui avait abouti à de tels résultats. Mais la confusion -de ses admirateurs eût été bien grande, si on leur avait proposé d'y -recourir de nouveau. Où étaient la noblesse, le clergé, les -parlements, le tiers état, la nation de 1789? Au lieu d'une noblesse -riche, jouissant de nombreux priviléges, et ayant l'armée dans ses -mains, une noblesse dispersée, à moitié ruinée, destinée à ne -redevenir riche que par les conséquences de la révolution française, -étrangère à l'armée, (p.~164) ne l'aimant pas, n'en étant point aimée -(nous parlons de 1814), n'ayant plus en un mot aucune influence; au -lieu d'un clergé propriétaire, noble, éloquent, habile, et tellement -distingué alors qu'il donnait les ministres les plus éminents, un -clergé exproprié, fonctionnaire, sorti de toutes les classes de la -société, et entièrement dépendant du pouvoir; au lieu d'une -magistrature opulente, héréditaire, jugeant comme la noblesse -combattait, par privilége, et jugeant bien, une magistrature sortie -presque tout entière de la bourgeoisie, de fortune médiocre, nommée -comme les autres fonctionnaires par le pouvoir exécutif, intègre mais -incapable d'opposer d'autre résistance que celle d'une rigoureuse -observation des lois civiles; et enfin au-dessous de tout cela, une -nation entièrement transformée, arrivée à une sorte d'unité absolue, -n'admettant plus ni distinctions de classes, ni priviléges, ayant le -même esprit, les mêmes mœurs, les mêmes ambitions, telle était la -France en 1814, et les systématiques du royalisme eussent été -cruellement embarrassés, si, les prenant au mot, on les avait chargés -de refaire l'ancienne constitution. Ils eussent été aussi embarrassés -qu'un architecte ayant toute liberté quant à ses plans, mais condamné -à faire usage de matériaux qu'on ne trouverait plus nulle part.</p> - -<p>Aussi toutes ces théories n'étaient-elles au fond que des satires de -la révolution française, satires souvent justes, éloquentes même, -quand elles s'adressaient à ses excès, mais vaines comme la plainte ou -le regret de ce qui n'est plus, quand elles tendaient au -rétablissement d'un passé qu'aucune (p.~165) puissance au monde -n'aurait pu tirer du néant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lorsqu'il fallait conclure, tout le monde en arrivait à peu -près au même résultat.</span> -Parmi ces adversaires des constitutions écrites, ceux qui étaient les -moins dépourvus d'esprit pratique, quand on les sommait de conclure, -et de mettre la main à l'œuvre, en arrivaient comme tout le monde à -la royauté, éclairée, contenue, fortement influencée par les Chambres, -qu'on appelle la royauté anglaise, à cause de l'antériorité de -l'Angleterre dans l'emploi de cette forme de gouvernement. Seulement -ils auraient voulu qu'on ramassât dans les immenses décombres du vieil -édifice, un certain nombre d'anciens matériaux, plus ou moins -reconnaissables, pour les faire figurer dans l'édifice nouveau. Ainsi -ils auraient désiré que, reconstituant l'ancienne noblesse et l'ancien -clergé, on en composât la Chambre des pairs, et que prenant les -anciennes professions qui formaient jadis le tiers état, et les -laissant classées par métiers, on en composât la chambre basse. Là, et -point au delà, allaient les prétentions de ceux qu'on forçait à sortir -de leurs perpétuelles lamentations sur la ruine du passé. Or c'eût été -s'imposer la peine de retrouver et de reconstituer des éléments -détruits, présentant avec la société moderne un contraste ridicule, -rompant cette grande unité nationale qui fait la force de la France -moderne, et révoltant inutilement l'esprit actuel d'égalité pour un -résultat absolument nul, car les chambres ainsi composées n'auraient -pas eu une prétention de moins que les autres, et n'auraient pas moins -engagé avec la royauté une lutte d'influence, tout aussi fatale si, -dans cette lutte, la royauté s'était conduite comme elle l'a fait. Ce -qu'ils (p.~166) voulaient se serait réduit en réalité à un édifice -moderne, ayant extérieurement quelques ornements du moyen âge, sans -influence réelle sur la distribution et la destination du monument.</p> - -<p>Il n'y avait donc rien de sérieux dans ces théories, qui n'étaient que -les préjugés du passé, systématisés après coup par certains esprits -distingués et mélancoliques. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Bourbons en 1814 plus libéraux que leur parti.</span> -Il faut reconnaître toutefois que le Roi -et ses neveux, obligés d'être plus pratiques que leur parti, et -revenant heureusement d'Angleterre, au lieu de revenir de l'un des -États du continent, ne partageaient pas ces fausses doctrines, ou du -moins se conduisaient comme ne les partageant pas. Sans reconnaître -complétement, et sans aimer surtout l'empire de l'opinion publique, -ils étaient bien résolus à ne pas la froisser dans les points vraiment -essentiels. Or il y avait deux points sur lesquels aucune puissance au -monde n'aurait amené l'opinion publique à fléchir, premièrement -l'égalité civile, qui consiste à avoir les mêmes droits et les mêmes -devoirs, à payer les mêmes impôts, à fournir le même service -militaire, à être jugés d'après les mêmes lois, par les mêmes juges, à -parvenir aux mêmes emplois, quelles que soient la naissance, la -fortune, la religion des individus: secondement la royauté -constitutionnelle, c'est-à-dire la royauté contenue, dominée plus ou -moins par deux chambres. Le dix-huitième siècle avait formé la -première de ces manières de penser, le despotisme de Napoléon la -seconde, et l'une et l'autre étaient invincibles.</p> - -<p>Il ne s'agissait plus dès lors que de questions de (p.~167) forme ou -de rédaction. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi n'était formel que sur le principe de l'octroi -royal.</span> -Sur la forme, les Bourbons en rentrant en France, -avaient, comme on l'a vu, apporté une sorte de préjugé presque -insurmontable. Prétendant être rappelés à régner, non en vertu d'un -acte du Sénat, mais en vertu de leur droit, ils voulaient <em>octroyer</em>, -et non pas subir une constitution, et sur ce point le public, ne -prévoyant pas plus que la dynastie elle-même le danger de ce principe -absolu, lequel emportait la faculté de modifier arbitrairement la -constitution <em>octroyée</em>, était prêt à admettre une prétention qui ne -semblait qu'une subtilité de théorie, ou une affaire d'amour-propre. -Pourvu que les dispositions essentielles de la constitution fussent -accordées, on ne s'inquiétait guère qu'elle vînt du Roi ou du Sénat, -d'en haut ou d'en bas. Arrivées à ce terme les choses devaient presque -couler de source.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La rédaction de la nouvelle constitution confiée à MM. de -Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot.</span> -Le roi avait confié à MM. de Montesquiou et Ferrand le soin de rédiger -la Constitution, certain que le principe de suprématie monarchique, -qui seul lui tenait à cœur, ne serait pas en péril dans les mains -de ces vieux royalistes. Quant au reste, il s'en fiait encore plus à -eux qu'à lui, car il ne s'en souciait guère. Il leur adjoignit M. -Beugnot, qui avait la rédaction ingénieuse et facile, et qui était -fort capable de trouver les expédients de langage propres à concilier -les opinions diverses. Mais il recommanda à M. Beugnot le secret le -plus absolu envers M. de Talleyrand. Bien que disposé à laisser ses -ministres gouverner, plus que les rois n'y sont disposés -ordinairement, Louis XVIII ne voulait cependant pas d'un personnage -principal ayant la main à tout. Il entendait que (p.~168) M. de -Talleyrand se renfermât dans les affaires étrangères, M. de -Montesquiou dans les affaires intérieures, M. de Blacas dans les -affaires de cour, et croyait diminuer ainsi leur importance en la -divisant. Il ne voulait pas non plus que M. de Talleyrand, en cas de -difficulté, appelât l'empereur Alexandre à son secours, et par ces -divers motifs, il tenait à le laisser absolument étranger au travail -de la Constitution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La rédaction, ébauchée par M. de Montesquiou, est renvoyée -à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif.</span> -La rédaction une fois ébauchée par MM. de Montesquiou et Ferrand fut -soumise à Louis XVIII, qui sans y rien reprendre, ou presque rien, la -renvoya à deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps -législatif, conformément à la déclaration de Saint-Ouen. La commission -du Sénat fut composée de MM. Barthélemy, Serurier (le maréchal), -Barbé-Marbois, de Fontanes, Germain Garnier, de Pastoret, de -Sémonville, Boissy d'Anglas, Vimar. La commission du Corps législatif -fut composée de MM. Lainé, Félix Faulcon, Chabaud-Latour, Bois-Savary, -Duhamel, Duchesne de Gillevoisin, Faget de Baure, Clausel de -Coussergues, Blanquart de Bailleul. Il n'y avait rien à objecter au -choix de ces personnages, qui répondaient aux idées modérées et -libérales du temps. Le Roi recommanda de faire autant que possible le -travail d'accord avec eux, et se réserva de décider les points -contestés, plus encore pour l'honneur de sa prérogative que pour le -fond des choses.</p> - -<p>Le chancelier exposa le sujet devant les deux commissions réunies à la -chancellerie, donna ensuite lecture du projet, et ouvrit la discussion -sur la série des articles.</p> - -<p>(p.~169) <span class="sidenote" title="En marge">Les principes essentiels sur lesquels repose la -royauté non mentionnés dans la Constitution, pour éviter toute -rédaction qui pourrait les atténuer.</span> -On avait pris soin, dans la rédaction du projet, d'employer des -expressions desquelles il résultât bien que la nouvelle Constitution -émanait de la royauté seule, de la royauté éclairée sur les besoins du -temps, et agissant par l'impulsion de sa propre sagesse, comme elle -avait fait jadis en affranchissant les communes, en instituant les -parlements, en réformant la législation civile. Aussi avait-on -soigneusement évité de parler du retour des Bourbons au trône, des -causes de ce retour, de la nature du principe monarchique, de ses -conditions héréditaires de mâle en mâle et par ordre de primogéniture, -toutes choses consignées dans la constitution du Sénat. M. Boissy -d'Anglas en fit la remarque, et se plaignit de cette omission comme -d'une lacune regrettable dans l'intérêt même de la royauté. On lui -répondit sur-le-champ, et sans hésitation, que ces omissions étaient -volontaires, que le droit des Bourbons au trône n'avait pas besoin -d'être énoncé, qu'il était préexistant à tout autre droit, que même -absents et matériellement remplacés en France par l'usurpation, ils -n'avaient pas cessé d'y régner; que le principe et le mode de -l'hérédité n'avaient pas besoin non plus d'être exprimés, car ils -subsistaient avec l'ancienne constitution de la monarchie française; -qu'il s'agissait seulement ici de modifier certaines parties de cette -constitution, d'accorder aux Français des droits qui autrefois ne leur -étaient pas reconnus; que par conséquent il suffisait d'énoncer les -dispositions nouvelles, sans s'occuper de celles qui, au milieu de -toutes les vicissitudes du temps, n'avaient pas cessé (p.~170) -d'exister virtuellement. M. de Fontanes, jaloux de faire oublier ses -complaisances envers Napoléon par ses complaisances envers les -Bourbons, s'empressa d'appuyer cette doctrine, en disant qu'il fallait -laisser dans l'ombre l'origine des pouvoirs, afin de leur conserver -leur antiquité vénérable, et qu'en voulant s'en approcher de trop près -on détruisait leur prestige! Comme si on pouvait refaire à volonté, et -par convention réciproque, des prestiges évanouis! On ne répliqua -rien, et on eut raison. Sans doute, si c'eût été possible, on aurait -dû, dans l'intérêt même de la dynastie, insister sur les omissions -dont on se plaignait, afin de lui ôter tout moyen de briser un jour le -contrat qui l'unissait à la nation. Mais comment lui dévoiler -l'avenir, que personne ne voyait alors, pas plus ses contradicteurs -qu'elle-même?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Articles de la Constitution contenant les garanties -générales.</span> -On passa ensuite à l'examen des articles. Les premiers avaient trait à -ce qu'on appelait les droits publics des Français, consistant dans -l'égalité devant la loi, dans l'équitable répartition des charges -publiques, dans la liberté individuelle, la liberté des cultes, la -liberté de la presse, dans le respect des propriétés de toute origine, -dans la forme du service militaire, et enfin dans l'inviolabilité -assurée aux actes et aux opinions depuis 1789. Sur la plupart de ces -points on était d'accord. Pourtant sur quelques-uns il y eut -discussion, et même changement de rédaction. Après avoir admis pour -chaque culte une égale protection, le projet ajoutait que la religion -catholique était la religion de l'État. MM. Boissy d'Anglas, -Chabaud-Latour, voulurent (p.~171) qu'on précisât le sens de ces mots, -et demandèrent ce qu'ils signifiaient, si, par exemple, ils -n'emportaient pas quelque avantage de position pour le culte -catholique, et si par suite de cet avantage les autres cultes ne -seraient pas replacés dans une sorte de dépendance. -<span class="sidenote" title="En marge">Article qui déclare la religion catholique la religion de -l'État.</span> -Il fut répondu que -la France était catholique, et qu'il fallait oser le dire. C'était -donc purement et simplement un acte de condescendance envers le culte -catholique, pour s'excuser auprès de lui de l'égalité effective -accordée aux autres. On n'insista pas, car les opposants n'auraient -rien gagné à insister. Sur la liberté individuelle, sur la liberté de -la presse, il n'y eut presque pas de contestation. -<span class="sidenote" title="En marge">Intention de l'article relatif à la liberté de la presse.</span> -Quant à la liberté -de la presse tout le monde fut d'avis qu'il fallait l'accorder, mais -en réprimant les excès auxquels elle n'est que trop disposée à se -livrer. À cette époque personne, faute d'expérience, ne pensait aux -distinctions qui ont été admises plus tard entre les journaux et les -livres, et on ne songeait à soumettre ni les uns ni les autres à un -examen préalable, c'est-à-dire à la censure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opposition à l'article qui garantit les biens nationaux.</span> -Le respect promis aux propriétés de toute origine souleva la question -la plus grave de cette époque. Il s'agissait, comme on le devine, des -biens dits <cite>nationaux</cite>, confisqués sur les émigrés ou enlevés à -l'Église, vendus à diverses époques de la révolution, payés plus ou -moins bien selon les temps, et possédés actuellement par quelques -millions de Français. Les inquiétudes des possesseurs étaient -naturelles à l'aspect des émigrés, fiers de leur triomphe, confiants -dans leur force, et fort irrités (p.~172) contre les détenteurs de -leurs biens, qui les avaient souvent acquis à vil prix, pour une -poignée d'assignats sans valeur, quelquefois même par des moyens -odieux. Mais au maintien de ces ventes tenait le repos de l'État, et -ni le Roi ni les princes n'avaient de doute à cet égard. Leur désir de -voir les émigrés remis en possession de leur patrimoine était aussi -grand que pouvait l'être le désir des émigrés eux-mêmes; mais la -certitude d'un bouleversement immédiat les arrêtait, et le Roi avait -consenti à cette rédaction claire et positive: <cite>Toutes les propriétés -sont inviolables, sans aucune exception de celles qu'on appelle -nationales, la loi ne mettant aucune différence entre elles.</cite></p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Intention secrète du parti royaliste à l'égard des biens -nationaux, révélée par M. Lainé.</span> -Une pareille manière de s'exprimer était parfaitement suffisante, et -on n'en pouvait souhaiter une meilleure. Mais elle parut trop -significative à certains membres de la commission, qui dévoilèrent en -cette occasion les secrets desseins du parti royaliste, et surtout la -ruse au moyen de laquelle ce parti voulait échapper à la nécessité qui -pesait sur les Bourbons, et qui était la condition principale de leur -retour. M. de Fontanes, dans la voie d'expiation où il était entré, -s'éleva beaucoup contre la rédaction proposée. Selon lui les mœurs -établissaient une différence marquée entre les propriétés -patrimoniales, et celles qui portaient le titre de nationales, et si -cette différence existait dans la réalité, comment la loi osait-elle -déclarer qu'il n'en fallait faire aucune? Jusqu'ici les lois de la -révolution elle-même s'étaient bornées à proclamer le maintien des -propriétés d'origine nationale, mais elles (p.~173) n'avaient jamais -poussé le zèle jusqu'à s'efforcer de leur rendre une valeur morale qui -leur manquait. Comment donc pouvait-on choisir le jour même où les -Bourbons rentraient en France, pour empirer la condition des -infortunés qui avaient été dépouillés de leur patrimoine?—</p> - -<p>Il était facile de répondre que ces infortunés, non pas tous sans -doute, mais un grand nombre, avaient porté la guerre dans leur pays, -que l'intérêt qu'ils inspiraient ne devait donc pas être sans mélange, -et que le retour des Bourbons réveillant naturellement leurs -espérances, il fallait choisir le moment même de ce retour pour -renforcer les garanties données aux acquéreurs de biens nationaux. -Pourtant les auteurs du projet se turent, comme pour faire entendre -qu'ils cédaient à une nécessité du temps, en la maudissant au fond du -cœur. Mais M. Lainé déchira tous les voiles. Il avait vivement -épousé la cause de la liberté vingt ans auparavant, et, comme beaucoup -d'autres, il avait été violemment ramené en arrière par les excès de -la révolution, jusqu'à éprouver presque les sentiments de l'émigration -elle-même.—Parlons franchement, s'écria-t-il, nous reconnaissons -qu'il faut ménager les acquéreurs de biens nationaux, mais tout en les -ménageant nous désirons que les biens dont ils sont détenteurs -reviennent à leurs anciens propriétaires. Ainsi le veulent la morale, -la justice et le véritable esprit monarchique. Or cela ne peut -s'opérer que par des transactions entre les anciens propriétaires et -les nouveaux. Ces transactions commencent à s'effectuer en plusieurs -endroits, et ce (p.~174) qui les amène c'est l'empire de l'opinion sur -les nouveaux propriétaires. Pourquoi donc travailler à rendre moins -forte l'opinion morale qui les porte à restituer?—</p> - -<p>C'était déclarer tout simplement qu'on voulait par la crainte amener -les nouveaux propriétaires à céder aux anciens, et à vil prix, les -biens qu'ils avaient acquis. Parmi eux en effet beaucoup les avaient -achetés presque pour rien; mais beaucoup aussi les avaient payés en -argent, et à un taux approchant du prix réel. D'ailleurs des milliers -de transactions avaient déjà fait passer une grande partie de ces -biens dans des mains nouvelles, et à peu près sur le pied de leur -valeur véritable. Le projet qu'on nourrissait de les faire revenir aux -anciens propriétaires était donc moralement injuste, outre qu'il était -politiquement insensé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot fait maintenir l'article attaqué.</span> -Les auteurs du projet de constitution persistaient à se taire, lorsque -M. Beugnot, ministre d'État, chargé de la police, et rédacteur de -l'article en discussion, prit la parole pour le défendre. Il savait, -par les rapports qui lui arrivaient journellement, à quel point les -espérances indiscrètes des émigrés étaient devenues des menaces -sérieuses pour les acquéreurs de biens nationaux, et il fit de l'état -des choses un tableau qui alarma fort les deux commissions réunies. -Pourtant il ne l'aurait pas emporté encore, s'il n'eût usé d'un -subterfuge. La série des garanties générales renfermait l'article qui -disait: <cite>L'État peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause -d'intérêt public légalement constaté, mais avec une indemnité -préalable.</cite> Il plaça cet article immédiatement après (p.~175) celui -qui était contesté, et il le présenta ainsi placé comme pouvant donner -ouverture plus tard à une indemnité, que l'État payerait lui-même aux -anciens propriétaires. Ce subterfuge, prétexte pour les uns, raison -pour les autres, termina la discussion, et la rédaction proposée fut -adoptée.</p> - -<p>À cette série des droits et des devoirs généraux on avait joint ce qui -était relatif au service militaire dû par tous les citoyens. On adopta -l'expédient déjà employé de l'abolition de la conscription, en -annonçant une loi destinée à fixer ultérieurement le mode de -recrutement, ce qui devait amener le rétablissement de l'institution -abolie, sauf l'abus, qui tiendrait toujours bien moins à l'institution -elle-même qu'au caractère du gouvernement appelé à s'en servir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Formes du gouvernement du Roi.</span> -Les droits généraux une fois consacrés, venaient les formes du -gouvernement royal. À ce sujet il n'y avait pas une seule divergence -dans les esprits, quand on ne les prenait à aucune des extrémités de -l'opinion. Un roi inviolable, chargé de toute la puissance exécutive, -représenté par des ministres responsables devant deux chambres -d'origine différente, était universellement admis. Tandis que les -émigrés nourrissaient des pensées extravagantes, les hommes de la -révolution, émigrés d'une autre espèce, n'avaient pas de leur côté des -idées plus justes, et demeurés adorateurs fervents de la constitution -de 1791, ils auraient désiré une chambre unique. Il n'y avait pas dans -les deux commissions, et parmi les gens éclairés, un seul homme de cet -avis. Il n'y eut donc pas de discussion à cet égard. (p.~176) -<span class="sidenote" title="En marge">Sens véritable de l'article 14.</span> -L'article 14 qui attribuait au Roi le droit de faire des règlements -pour l'exécution des lois, fut pris dans son sens naturel et simple, -et bien qu'on ajoutât ces mots: <cite>pour la sûreté de l'État</cite>, on ne -voulait pas dire que le Roi se servirait du pouvoir réglementaire pour -se mettre au-dessus du pouvoir législatif, et pour renverser la -Constitution quand il lui plairait. Personne n'eut d'autre pensée que -d'accorder à la royauté l'initiative de toutes les mesures de défense -au dedans et au dehors qui lui appartient nécessairement, et d'ajouter -le pouvoir réglementaire au pouvoir exécutif, ce qui n'est pas moins -indispensable, les lois, quelque complètes qu'elles soient, laissant à -régler une foule de détails, qu'il faut abandonner forcément à -l'autorité chargée de les exécuter. La dictature ne fut donc pas -cachée perfidement dans l'article 14, parce que, nous le répétons, on -agissait simplement et de bonne foi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'initiative législative.</span> -Il y avait une question, celle de l'initiative législative, qui alors -avait beaucoup plus d'importance qu'elle n'en aurait aujourd'hui, -parce que l'expérience n'avait point encore appris que pour le pays la -vraie initiative consiste dans la faculté de porter au ministère des -hommes de son choix. Les ministres nommés de la sorte présentent les -lois dont le pays sent le besoin. -<span class="sidenote" title="En marge">Manière indirecte et suffisante de l'assurer.</span> -À cette époque on tenait beaucoup à -l'initiative, les royalistes pour le Roi, les libéraux pour les deux -Chambres. Priver absolument les Chambres d'initiative, comme on le -proposait, les réduire purement et simplement à adopter ou à rejeter -les propositions royales, parut, même aux auteurs du projet de -constitution, bien rigoureux. (p.~177) Pour sortir de l'embarras que -tout le monde, jusqu'aux commissaires royaux eux-mêmes, semblait -éprouver, une transaction fut proposée. Elle consistait à donner aux -Chambres la faculté de s'adresser au Roi, en le suppliant de présenter -les projets de loi désirés, avec la précaution, du reste fort sage, -d'exiger que la supplique ne pût être transmise à la couronne que -lorsqu'elle aurait réuni l'assentiment des deux Chambres. C'était -l'initiative elle-même sous une forme infiniment respectueuse, qui ne -diminuait ni sa valeur, ni son autorité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Droit d'amendement.</span> -On apporta aussi quelques modifications au droit d'amender les lois -soumises aux délibérations des Chambres, droit qui devait ne s'exercer -qu'après discussion dans les bureaux, et après consentement des -ministres ou commissaires royaux. Dans tous les cas la sanction de la -loi devait appartenir au Roi. Ces précautions contre le droit -d'amendement étaient excessives, car la discussion des lois, sans la -faculté de les modifier, n'est qu'une agitation stérile. Placer les -Chambres entre le rejet ou l'adoption pure et simple, c'est les -réduire aux résolutions extrêmes, et détruire l'esprit de transaction -qui doit être le véritable esprit des pays libres. D'ailleurs la -sanction définitive laissée à la couronne garantit à cet égard toute -l'étendue de la prérogative royale.</p> - -<p>Naturellement les changements apportés par les deux commissions au -projet de constitution devaient être soumis à Louis XVIII lui-même, et -ne prendre place dans la série des articles qu'après son consentement. -Les quatre commissaires royaux lui présentèrent ces amendements, et -il les admit sans (p.~178) difficulté, disant qu'il voulait, à moins -d'impossibilité démontrée, que le projet réunît l'unanimité des deux -commissions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Institution de la pairie.</span> -On adopta ensuite pour chambre haute, au lieu d'un sénat, une pairie, -ce qui répondait mieux à l'ancienne monarchie française, étant bien -entendu que le Roi choisirait dans le Sénat, non pas tous ses membres, -mais ceux qui par leurs services, leur renommée ou leur situation, -pourraient figurer sans inconvenance dans le nouvel ordre de choses, -et que leurs dotations seraient conservées à ceux même qui ne -figureraient pas dans les rangs de la pairie. Il fut établi que les -princes seraient pairs par le seul droit de leur naissance. Sur la -proposition de M. de Sémonville qui, pour plaire apparemment, désigna -clairement M. le duc d'Orléans, il fut décidé que les princes ne -siégeraient qu'avec la permission expresse du Roi. Le projet ne -contenant point cette précaution, il fallut recourir à Louis XVIII qui -l'adopta simplement, sans aucune observation désobligeante pour le -prince qu'on avait en vue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Organisation de la Chambre des députés.</span> -La seconde chambre reçut le titre de Chambre des députés. Elle dut -pour le présent, et jusqu'à son renouvellement, être composée du Corps -législatif tout entier, duquel on était fort satisfait, comme on l'a -vu, parce qu'il était jaloux du Sénat, et qu'il s'était montré plus -empressé envers les Bourbons. Il fut décidé que les députés seraient -élus dans des colléges d'arrondissement, par des électeurs payant 300 -francs de contribution, et qu'ils seraient tenus de payer eux-mêmes -1000 francs d'impôt. À ce sujet (p.~179) plusieurs questions avaient -surgi. D'abord fallait-il exiger un cens de la part des électeurs et -des éligibles, et quelle devait être la quotité de ce cens?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cens électoral et cens d'éligibilité.</span> -Quant aux électeurs, il n'y eut d'hésitation dans l'esprit de -personne. Pour les éligibles il s'éleva des doutes. M. Félix Faulcon, -homme respectable et respecté, siégeant depuis vingt-cinq ans dans nos -assemblées, combattit le cens pour les éligibles, et se cita lui-même -comme exemple des inconvénients qui pouvaient résulter d'une condition -pareille, car il ne payait pas le cens exigé. Avec tous les égards qui -lui étaient dus, on repoussa ses observations, et on dit qu'en donnant -au pays la liberté, il fallait chercher ses sûretés dans la grande -propriété, et mettre dans les mains de celle-ci cette liberté si -nouvelle et si étendue dont on allait faire le périlleux essai. Ces -raisons prévalurent. Restait la nature du cens. On trouvait que le mot -<em>contribution foncière</em> était un peu trop étroit, et on demanda -d'ajouter <em>mobilière</em>, parce que la contribution désignée par ce -dernier mot avait beaucoup d'analogie avec l'autre. Après discussion -on substitua au mot <em>contribution foncière</em> celui de <em>contributions -directes</em>, sans se douter qu'on changeait ainsi les destinées de -l'ordre de choses, en introduisant parmi les électeurs la classe des -<em>patentables</em>, qui payent non pour les propriétés qu'ils ont, mais -pour la profession qu'ils exercent. On ne mit pas même en question la -publicité complète des séances des Chambres.</p> - -<p>Enfin, relativement à la manière de former la seconde chambre, M. de -Montesquiou, agissant ici pour son propre compte, aurait voulu qu'on -attribuât (p.~180) à la royauté le pouvoir qui appartenait au Sénat -dans la constitution impériale, et qui consistait à choisir les -membres du Corps législatif sur une liste de candidats dressée par les -colléges électoraux. Pour prouver qu'une telle assemblée ne serait pas -plus dépendante qu'une autre, il cita l'assemblée des notables, qui en -1787 avait rejeté toutes les propositions de la royauté. Mais il ne -trouva personne pour l'appuyer. La proposition de M. de Montesquiou -avait l'inconvénient d'ôter à la chambre la plus populaire, à celle -qui était censée représenter le pays, l'apparence de l'indépendance, -qui importe autant que l'indépendance elle-même, et la citation qu'il -avait faite prouvait que dans les jours de révolution la désignation -par le Roi n'était pas une garantie, tandis que dans les temps -ordinaires elle avait tous les inconvénients qu'on lui reprochait, et -qui faisaient dire qu'on redonnait à la France la constitution -impériale. Cette pensée, propre à M. de Montesquiou, n'eut pas de -suite.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attributions des deux Chambres.</span> -Sans contestation aucune on attribua à la chambre basse l'initiative -en fait de lois financières, et à la chambre haute le pouvoir -judiciaire dans certains cas spéciaux, lorsqu'il faudrait, par -exemple, juger les ministres. La Chambre des pairs, laissée à la -nomination du Roi, devait être en général héréditaire, sauf les cas où -le Roi ne voudrait accorder aux pairs nommés qu'un titre viager. Pas -une voix ne s'éleva contre l'hérédité, que tout le monde regardait -comme une garantie d'indépendance autant que de stabilité.</p> - -<p>Il fut stipulé ensuite que le Roi convoquerait les (p.~181) Chambres -tous les ans, pourrait dissoudre celle des députés avec obligation -d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois, et que toute pétition -destinée à l'une ou à l'autre Chambre serait toujours présentée par -écrit. Ces points réglés on passa à l'ordre judiciaire, constitué -d'après les principes d'indépendance qui depuis 1789 n'ont pas varié -en France, et enfin aux garanties, transitoires de leur nature, qui -concernaient le maintien de la dette publique, de la Légion d'honneur, -des grades et pensions de l'armée, des deux noblesses, etc....</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Facilité du Roi sur toutes les questions, le principe de -son autorité étant sauf.</span> -On fut presque toujours d'accord sur ces divers sujets, et sur -certains points qui avaient entraîné des amendements, et exigé le -recours au Roi, on trouva celui-ci d'une facilité extrême, le principe -monarchique étant sauvé à ses yeux dès qu'il donnait la Constitution -et ne la subissait pas. Il consentit même à ce qu'il fût dit que les -rois, dans la solennité de leur sacre, jureraient d'observer -fidèlement la Constitution, ce qui n'était pas un contrat avec la -nation, comme nous l'avons vu depuis, mais un engagement envers Dieu, -dont l'engagé ou son confesseur restaient juges. Pendant qu'on vidait -les questions l'une après l'autre dans le sein des commissions, le Roi -n'en dit presque rien au Conseil royal, se bornant à répéter que le -travail avançait, et qu'il était content de l'esprit dans lequel il se -faisait. Seulement sur deux ou trois points, tels que la conscription -et l'initiative législative, il soumit la difficulté au Conseil, mais -en peu de mots, comme chose qui le regardait essentiellement et -presque exclusivement.</p> - -<p>(p.~182) <span class="sidedate" title="En marge">Juin 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains alliés insistent pour que la séance royale -reste fixée au 4 juin.</span> -On avait accordé quatre jours au delà du terme d'abord fixé, -c'est-à-dire jusqu'au 4 juin, pour la promulgation de la Constitution, -et M. Beugnot demandait quatre jours de plus, c'est-à-dire jusqu'au 8, -pour mettre les articles en ordre, donner un dernier poli à la -rédaction, préparer le préambule, et surtout formuler quelques -principes généraux qui serviraient de base à la loi électorale, -laquelle restait à faire. Il allait les obtenir, lorsque les monarques -alliés, pressés de partir depuis que la paix était conclue (elle -l'avait été le 30 mai), exprimèrent le désir que tout fût fini le 4 -juin au plus tard. Ainsi qu'on a pu le voir, ils se regardaient comme -engagés d'honneur à faire donner cette Constitution, sans laquelle les -hommes qui leur avaient témoigné confiance seraient sans garantie, -l'émigration sans frein, et la France, c'est-à-dire l'Europe, exposée -à de nouveaux orages. M. de Metternich dit que des affaires urgentes -les rappelaient chez eux, que leurs troupes d'ailleurs ne gagnaient -rien à séjourner en France, que leurs officiers s'y ruinaient, et -qu'ils ne pouvaient attendre plus longtemps. On informa de cette -exigence le Conseil du Roi, qui en parut surpris et offensé.—Qu'ils -s'en aillent donc, s'écria vivement M. le duc de Berry; nous n'avons -pas besoin d'eux pour constituer le gouvernement de la France, et -s'ils sont partis, les concessions que le Roi va faire au pays n'en -auront qu'un caractère plus élevé d'indépendance.—Ce prince témoigna -surtout le désir d'être débarrassé de l'empereur de Russie, qui était -le plus gênant des souverains alliés. Mais les ministres étrangers -déclarèrent (p.~183) qu'ayant gardé le moins de troupes possible dans -la capitale, ils n'en retireraient les dernières que le jour même où -la séance royale serait fixée, et l'accomplissement des promesses de -Saint-Ouen hors de doute. Il fallut se rendre, et laisser la séance -royale fixée au 4 juin.</p> - -<p>Ce qu'il y avait encore à faire importait peu aux yeux du Roi. Les -articles relatifs au mode d'élection des députés pouvaient être -renvoyés à la loi électorale elle-même; la révision des articles, la -rédaction du préambule, étaient des détails à expédier dans une nuit, -et ordre fut donné à M. Beugnot d'être prêt pour le jour désigné. Deux -questions restaient à résoudre, la date de la nouvelle Constitution, -et son titre. -<span class="sidenote" title="En marge">La nouvelle Constitution datée de la 19<sup>e</sup> année du règne, -et qualifiée du titre de <cite>Charte constitutionnelle</cite>.</span> -Quant à la date, Louis XVIII n'admit pas de discussion. -Suivant lui il avait commencé à régner le jour même où était mort le -fils de Louis XVI, il avait régné même lorsque Napoléon, élevé à -l'empire par le vœu de la nation française, remportait les -victoires d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, et signait -les traités de Presbourg, de Tilsit, de Vienne. Ce n'étaient là que -les divers incidents de l'usurpation qui disparaissaient devant -l'immuable principe de la légitimité. En conséquence Louis XVIII -voulut que la Constitution fût datée de la dix-neuvième année de son -règne. Quant au titre il écouta l'avis de chacun. D'après M. Dambray -il fallait qualifier la nouvelle constitution du titre d'<em>ordonnance -de réformation</em>, comme les ordonnances que les rois rendaient jadis -pour réformer certaines parties de la législation française. Ce titre -plut d'abord à Louis XVIII. Cependant M. Beugnot en (p.~184) proposa -un autre. Lorsque les rois de France avaient accordé une existence -légale soit aux communes, soit à divers établissements civils ou -religieux, ils leur avaient délivré un titre qui s'était appelé -<cite>Charte</cite>, d'un mot emprunté au latin. Il y avait entre ce qu'on allait -faire et ce qu'avait fait Louis le Gros, par exemple, une analogie qui -plaisait à l'esprit autant qu'à l'orgueil royal de Louis XVIII, et il -adopta le mot, devenu si fameux depuis, de <cite>Charte</cite>, en y ajoutant -l'épithète de <em>constitutionnelle</em>, pour mieux caractériser son objet. -Ces deux questions résolues, M. Beugnot n'avait plus qu'à s'occuper de -détails de rédaction, et on s'en remit à sa facilité pour en avoir -fini dans quelques heures. Le Roi avait écrit lui-même le discours -qu'il voulait prononcer, l'avait appris par cœur, afin de le mieux -débiter, et rien, excepté ce discours, ne paraissait l'occuper. Après -lui le chancelier Dambray devait faire un exposé des principes de la -Charte, et M. Ferrand en lire le texte. On devait ensuite promulguer -plusieurs ordonnances royales en présence des deux grands corps, -convoqués pour l'inauguration des institutions nouvelles. Ainsi on -devait lire la liste des pairs, qui comprenait 83 anciens sénateurs, -une quarantaine d'anciens ducs, et quelques maréchaux qui n'étaient -pas membres du Sénat. Il y avait 55 sénateurs exclus de la pairie, -dont 27 comme étrangers et 28 comme régicides ou trop signalés pendant -la Révolution et l'Empire. Les anciens sénateurs, compris ou non dans -la Chambre des pairs, conservaient leurs dotations à titre de -pensions. Le Corps législatif devait être converti en (p.~185) -Chambre des députés, et siéger jusqu'à son renouvellement successif.</p> - -<p>Le 4 au matin un important déploiement de troupes françaises, et -surtout de gardes nationales, précéda la séance royale où allait être -accomplie la grande promesse de Saint-Ouen. La majeure portion des -troupes étrangères était déjà en route. Le reste s'apprêtait à partir -dans la journée, et les jours suivants. L'empereur Alexandre, pressé -de rendre visite au prince de Galles avant de retourner dans ses -États, n'avait pas attendu la séance royale pour quitter Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ des souverains étrangers.</span> -Le -jour même de son départ il avait exigé que les enfants de la reine -Hortense, dont il s'était fait le protecteur, reçussent le duché de -Saint-Leu avec une dotation assez considérable. Il aurait voulu aussi -une situation convenable pour le prince Eugène, mais cette question -avait été renvoyée au congrès de Vienne. Il était parti, charmé des -Français qu'il avait séduits par sa grâce et sa bonté, mais peu -satisfait de la famille royale à qui la tournure de son esprit avait -déplu. Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, avaient quitté Paris -presque en même temps. Le matin même de la cérémonie, il y eut grand -trouble à la cour. On y répandit le bruit d'un complot ayant pour but -de faire sauter la famille royale au moyen d'une forte explosion de -poudre. Les agents officieux qui s'étaient empressés d'offrir leurs -services au comte d'Artois, et qui commençaient à composer autour de -lui une sorte de police volontaire, sous MM. Terrier de Montciel et de -la Maisonfort, avaient aperçu sur le quai de la Seine des amas de -poudre qui leur (p.~186) paraissaient suspects. Sur-le-champ ils s'en -étaient émus, et avaient rempli le château de leurs rumeurs. On alla -troubler M. Beugnot, qui se hâtait en ce moment de rédiger le -préambule de la Charte, et on le somma de quitter la plume pour vaquer -à ses devoirs de directeur de la police. Mais après examen, il fut -reconnu que c'était l'artillerie russe qui chargeait ses poudres sur -le quai de la Seine pour se mettre ensuite en route.</p> - -<p>Cette émotion calmée on se réunit aux Tuileries. M. Beugnot voulut -communiquer au Roi le préambule de la Charte. Mais ce prince tout -occupé de se répéter à lui-même le discours qu'il allait prononcer -devant les Chambres, refusa de l'écouter, disant qu'il s'en fiait à -lui de cette rédaction. On partit donc pour le Palais-Bourbon, -traitant légèrement des sujets bien graves, parce qu'on n'avait point -encore appris par l'expérience d'un gouvernement libre l'influence des -mots sur les esprits. À la crainte des poudres maintenant dissipée, en -avait succédé une autre. On appréhendait que, soit dans le Sénat, soit -dans le Corps législatif, il ne s'élevât quelque réclamation contre la -forme dans laquelle la Charte allait être promulguée. Le chancelier -avait ordre de retirer la parole à l'imprudent qui la prendrait, mais -c'eût été une scène désagréable, fâcheuse pour la dignité royale, et -qu'on avait raison de considérer comme très-regrettable si elle avait -lieu. Cependant étourdi par les apprêts de la cérémonie, on se mit, -sans plus penser à toutes ces éventualités, sur la route du -Palais-Bourbon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Séance royale du 4 juin.</span> -Le Roi, en voiture, entouré des princes et des (p.~187) maréchaux, -traversa le jardin des Tuileries, et arriva au Palais-Bourbon vers -trois heures. Il y fut reçu avec l'ancienne pompe royale, et entra -appuyé sur le bras du duc de Grammont. Il prit place sur le trône, -ayant à sa droite et à sa gauche, sur des siéges inférieurs, le duc -d'Angoulême, le duc de Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé. Il -ne manquait à cette séance que le comte d'Artois, malade d'une attaque -de goutte et d'un chagrin dont nous dirons bientôt la cause. Le -public, rassasié des grands spectacles militaires auxquels il avait -tant de fois assisté, et commençant à prendre goût aux spectacles -politiques, était accouru en foule. On avait admis dans l'intérieur de -la salle tout ce que Paris renfermait de plus considérable, et sur les -bancs des deux Chambres, d'abord les pairs nommés, puis le Corps -législatif tout entier. Dès que le Roi parut il fut accueilli avec des -acclamations unanimes, et pendant quelques instants il entendit les -cris de <cite>Vive le Roi</cite> se renouveler avec une sorte de passion. Touché -et rassuré tout à la fois, comptant sur un auditoire bienveillant, il -prit la parole, et prononça de la voix la plus sonore et avec un art -infini, le discours qui suit, adapté avec beaucoup de tact à la -présente solennité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours du Roi.</span> -«Messieurs, dit le Roi, lorsque pour la première fois je viens dans -cette enceinte m'environner des grands corps de L'État, et des -représentants d'une nation qui ne cesse de me prodiguer les plus -touchantes marques de son amour, je me félicite d'être devenu le -dispensateur des bienfaits que la divine Providence daigne accorder à -mon peuple.</p> - -<p>(p.~188) »J'ai fait avec l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la -Prusse, une paix dans laquelle sont compris leurs alliés, c'est-à-dire -tous les princes de la chrétienté. La guerre était universelle; la -réconciliation l'est pareillement.</p> - -<p>»Le rang que la France a toujours occupé parmi les nations n'a été -transféré à aucune autre, et lui demeure sans partage. Tout ce que les -autres États acquièrent de sécurité accroît également la sienne, et, -par conséquent, ajoute à sa puissance véritable. Ce qu'elle ne -conserve pas de ses conquêtes ne doit donc pas être regardé comme -retranché de sa force réelle.</p> - -<p>»La gloire des armées françaises n'a reçu aucune atteinte; les -monuments de leur valeur subsistent, et les chefs-d'œuvre des arts -nous appartiennent désormais, par des droits plus stables et plus -sacrés que ceux de la victoire.</p> - -<p>»Les routes du commerce, si longtemps fermées, vont être libres. Le -marché de la France ne sera plus seul ouvert aux productions de son -sol et de son industrie. Celles dont l'habitude lui a fait un besoin, -ou qui sont nécessaires aux arts qu'elle exerce, lui seront fournies -par les possessions qu'elle recouvre. Elle ne sera plus réduite à s'en -priver ou à ne les obtenir qu'à des conditions ruineuses. Nos -manufactures vont refleurir, nos villes maritimes vont renaître, et -tout nous promet qu'un long calme au dehors, et une félicité durable -au dedans, seront les heureux fruits de la paix.</p> - -<p>»Un souvenir douloureux vient toutefois troubler (p.~189) ma joie. -J'étais né, je me flattais de rester toute ma vie le plus fidèle sujet -du meilleur des rois, et j'occupe aujourd'hui sa place! Mais, du -moins, il n'est pas mort tout entier; il revit dans ce testament qu'il -destinait à l'instruction de l'auguste et malheureux enfant auquel je -devais succéder! C'est les yeux fixés sur cet immortel ouvrage, c'est -pénétré des sentiments qui le dictèrent, c'est guidé par l'expérience -et secondé par les conseils de plusieurs d'entre vous, que j'ai rédigé -la Charte constitutionnelle dont vous allez entendre la lecture, et -qui assoit sur des bases solides la prospérité de l'État.</p> - -<p>»Mon chancelier va vous faire connaître avec plus de détail mes -intentions paternelles.»</p> - -<p>Ce discours simple, digne, adroit, aussi bien prononcé que bien écrit, -et consacré à la paix non moins qu'à la Charte, écouté d'abord avec un -religieux silence, fut ensuite couvert d'applaudissements. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès personnel du Roi, et plaisir qu'il en éprouve.</span> -Le Roi -parut enchanté d'un succès qui n'était pas seulement politique mais -personnel. Après lui le chancelier lut un discours dans lequel il -donnait les motifs de la Charte, avec l'intention évidente de la -recommander aux royalistes comme inévitable, et de bien constater -qu'elle émanait de la pleine et entière puissance royale. Puis M. -Ferrand lut le texte de la Charte d'une voix un peu sourde, et, autant -qu'on en pouvait juger à une lecture rapide, elle satisfit même les -esprits difficiles, car sauf l'origine qui était devenue exclusivement -royale, elle reproduisait à peu près la constitution du Sénat. Cette -lecture terminée, le chancelier admit au (p.~190) serment les pairs et -les députés, au milieu d'un silence profond, et d'une vive curiosité -excitée tantôt par les grands noms de l'ancienne monarchie, qu'on -n'avait pas entendu prononcer depuis longtemps, tantôt par les grands -noms de l'Empire, qui avaient retenti tant de fois dans les glorieux -bulletins de Napoléon, et qui venaient tout à coup s'inscrire sur -cette liste d'inviolable fidélité aux Bourbons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Heureux effet de cette séance royale.</span> -La cérémonie s'accomplit dans un ordre parfait, et sans aucun des -incidents qu'on avait redoutés. Louis XVIII rentra aux Tuileries, -bruyamment applaudi par les deux Chambres, et individuellement -félicité par tous ceux à qui le respect permettait d'adresser un -compliment au Roi. Dans cette cérémonie si solennelle il ne vit qu'une -chose, son discours; il ne fut sensible qu'à un résultat, son succès -personnel. C'est quelquefois une grande habileté aux peuples que -d'applaudir les princes, comme c'en est une aussi de savoir se taire -devant eux. Cette fois les applaudissements des Chambres et du public -furent du plus heureux à-propos, et rendirent le Roi aussi content de -la Charte que si elle avait été pour lui un ouvrage de prédilection. -<span class="sidenote" title="En marge">À qui doit revenir le mérite d'avoir donné la Charte.</span> -Il y avait consenti sans répugnance, ce qui était beaucoup, et il -était prêt à l'exécuter de même, ce qui était encore davantage. Mais, -pour être juste, il faut reconnaître qu'elle était principalement -l'œuvre du Sénat, c'est-à-dire des vieux représentants de la -révolution française, retrouvant leurs opinions véritables le jour de -la chute de Napoléon, et ne voulant pas que la ruine de cet homme -(p.~191) prodigieux fût celle des principes de 1789. Il faut ajouter -que la Charte était à quelque degré aussi l'œuvre des monarques -alliés, n'aimant pas sans doute les constitutions, mais mettant une -sorte de point d'honneur à tenir parole au Sénat pour prix de ses -services, craignant la folie de l'émigration, et croyant utile de lui -mettre un frein, non-seulement dans l'intérêt de la France mais dans -celui de l'Europe. De tout cela nous concluons que la Charte, comme -les œuvres qui ne sont pas la fantaisie passagère d'un parti, était -l'ouvrage de tout le monde.</p> - -<p>Pourtant les apparences (trompeuses ou non) doivent souvent être -prises pour la réalité, et on faisait bien d'attribuer la Charte à -Louis XVIII, qu'il y eût plus ou moins de part. On lui en sut gré, et -tous les hommes éclairés lui en tinrent grand compte. Le Sénat, -quoique exclu en partie de la pairie, n'avait pas à se plaindre, car -ceux de ses membres qui avaient été exclus ne pouvaient guère figurer -dans le nouvel ordre de choses, à part cependant certains personnages -dont l'omission était fort regrettable, comme le maréchal Masséna, -omis parce qu'il était né à une lieue de la frontière de 1790 -(circonstance qu'il aurait fallu feindre d'ignorer), et le maréchal -Davout, parce que sa défense de Hambourg avait révolté les puissances. -Du reste, exclus et admis, conservaient leurs anciennes dotations. -Quant au Corps législatif, il était recueilli tout entier jusqu'au -renouvellement par cinquième. La Charte enfin (en mettant de côté la -question d'origine, qui alors semblait une pure querelle de mots), la -Charte contenait tous les principes de la (p.~192) vraie monarchie -représentative, et elle ne déplut qu'aux royalistes extrêmes. Elle -reçut l'approbation du meilleur des juges, du moins suspect, car il -était du nombre des sénateurs exclus, de Sieyès, qui n'hésita pas à -dire qu'avec cette Charte, la France, si elle le voulait, pourrait -être libre, et que rien de ce qui était bon de la révolution n'avait -péri dans la catastrophe de l'Empire, excepté toutefois nos -frontières, la seule perte vraiment grave, et digne de longs regrets.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Publication du traité de paix.</span> -Le traité de Paris, publié en même temps que la Charte, n'obtint pas -le même succès. Certes on ne pouvait pas aimer la paix plus que la -France ne l'aimait alors, et elle avait pour sentir ainsi de bonnes -raisons; mais le traité du 30 mai qu'on venait de publier, n'était pas -la paix elle-même dont on jouissait depuis le 23 avril, il en était le -prix, et ce prix était douloureux. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce traité réussit moins que la Charte.</span> -Aussi la lecture de ce traité -produisit-elle un effet des plus pénibles, non-seulement parmi les -hommes que la dernière révolution venait d'atteindre, mais parmi les -classes impartiales et désintéressées de la nation. On reconnut la -main cruelle de l'étranger, surtout dans le tracé de nos frontières. -On ne s'était pas flatté sans doute de conserver nos limites -géographiques, on n'avait pas espéré que l'Europe victorieuse, arrivée -jusqu'à Paris, nous laissât la frontière du Rhin; pourtant, en -entendant répéter sans cesse que la France sous les Bourbons serait -beaucoup plus ménagée que sous les Bonaparte, on avait fini par se -faire quelques illusions. Mais en voyant tout à coup apparaître la -triste réalité, en voyant la France, seule (p.~193) entre les -puissances, ramenée à l'état de 1790, en voyant surtout nos colonies, -dont la restitution devait être le prix de ce que nous abandonnions -sur le continent, disparaître en partie, on conçut une irritation -profonde, particulièrement dans les ports, où cependant la paix était -encore plus désirée qu'ailleurs. -<span class="sidenote" title="En marge">Regrets qu'inspire la perte de l'île de France.</span> -La perte de l'île de France fut la -plus sentie, et on s'en prit à l'Angleterre, qu'on accusait de vouloir -empêcher la renaissance de notre commerce. On se répandit en propos -amers contre cette éternelle rivale. Après l'Angleterre la puissance -la plus maltraitée dans les malédictions de la nation fut l'Autriche. -La conduite de l'Autriche, si facile à justifier du point de vue de la -politique, mais si peu du point de vue de la nature, avait jeté sur -cette puissance une immense défaveur. On était toujours prêt à lui -attribuer la plus mauvaise influence, et on le témoignait à son -souverain qu'on recevait partout avec une froideur extrême.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiment du pays à l'égard des limites naturelles.</span> -Le mieux assurément eût été de ne pas remonter à la cause plus ou -moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui -nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux -se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères -récriminations. -<span class="sidenote" title="En marge">Injustice des récriminations que les partis s'adressent les -uns aux autres en cette occasion.</span> -Les hommes de la Révolution et de l'Empire -reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de -ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les -royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de -l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui -par son ambition lui avait ouvert les portes de la (p.~194) France, -les royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et -incontestable vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs -patriotiques qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant -pas. Ils se moquaient des frontières naturelles, de ce but -fantastique, disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si -elles le poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se -proposaient pas toutes un certain but territorial, plus ou moins -légitime, plus ou moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou -moins de prudence, d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est -le mobile constant de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas -toujours travaillé à confondre en un seul les trois royaumes -britanniques, sans parler des Indes, et de toutes ses autres -ambitions! Comme si la Russie n'avait pas toujours aspiré à se -procurer la Finlande, la Bessarabie, la Crimée; l'Autriche à s'assurer -le cours du Danube et les bords de l'Adriatique; la Prusse à s'étendre -au centre de l'Allemagne, l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la -plus grande partie possible de la Péninsule! Les royalistes disaient -encore que si nous avions perdu certains territoires, nous aurions au -moins une véritable paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage -incontestable de tous les procès perdus; que nous serions débarrassés -de ces Français aux allures gauches, à l'accent étranger, venant nous -disputer les emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des -Français tels que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le -mathématicien Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils -disaient que si on avait perdu des terres (p.~195) à blé on allait -acquérir des terres à sucre, à café, à coton, qui n'étaient pas moins -nécessaires. Ils se riaient du commerce de l'Empire, condamné à -cheminer péniblement sur des charrettes à travers la vaste étendue du -continent, et ils lui comparaient avec orgueil ce commerce maritime, -qui avait des ailes, et qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi -le tort de railler de nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies -de parti, comme on avait tort de leur reprocher des désastres qui -étaient l'œuvre de Napoléon et non point la leur. On aurait dû se -dire que si Napoléon nous avait amoindris en voulant nous faire trop -grands, il nous restait une gloire immense, notre unité puissante, les -progrès de tout genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire, -enfin le vivace génie de la France, et qu'avec quelques années de paix -et d'un gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la -supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous -appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province. -C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais -ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus -que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les -console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur -laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils -disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les -balances de l'histoire.</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2>(p.~196) LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.<br /> -<span class="smaller">GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.</span></h2> - -<p class="resume"> - Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et - de mai. — Renaissance des partis. — Les royalistes extrêmes se - rangent autour de M. le comte d'Artois. — Ce prince, malade et - chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. — Rentrée en France - du duc d'Orléans. — Les amis de la liberté espèrent en lui, - tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques. - — Grande réserve de ce prince. — Les bonapartistes; leur - abattement et leur dispersion. — Les révolutionnaires d'abord - satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les - bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. — Retour - à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de - Staël, et formation du parti constitutionnel. — Sages - dispositions de la bourgeoisie de Paris. — Les opinions de la - capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. — - État de la Vendée et de la Bretagne. — Les anciens insurgés se - remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et - inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux. - — Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les - Vendéens. — État de la ville de Nantes. — Situation du Midi. — - Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille, - Lyon. — La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les - provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à - leurs yeux l'énergique défenseur du sol. — Rentrée des troupes - qui viennent des garnisons lointaines et des prisons - d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. — Exaspération - et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a - livré la France à l'ennemi. — Embarras des Bourbons, obligés de - faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager - toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont - hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis - contre leurs amis. — Premières résolutions relatives aux - finances, à l'armée, à la marine, etc. — Le ministre des - finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de - payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits - réunis. — Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la - guerre et de la marine à se renfermer. — Projet d'organisation - pour l'armée; conservation de la garde impériale, et - rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. — - Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout - d'en soutenir la dépense. — Maintien de la Légion d'honneur, - avec un changement dans l'effigie. — Grands (p.~197) - commandements militaires assignés aux principaux maréchaux. — - Mauvais accueil fait par l'armée à la nouvelle organisation. — - Réunion à Paris d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde - et de fonctionnaires sans emploi. — Tandis que les militaires - sont froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le - rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes - attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. — - Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges - Cadoudal. — Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens - nationaux. — Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte, - les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. — Mission - à Rome pour cet objet. — Tandis qu'on demande au Pape la - révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la - restitution d'Avignon. — Ordonnance de police qui rend - obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. — - Effet produit par cette ordonnance. — En quelques mois le - gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait - indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres - assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie. - — La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et - libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. — - M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les - fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse - quotidienne sous le régime de la censure. — La Chambre des - députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi - sur ces deux objets. — Le Roi se rend au vœu de la Chambre; - il fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui - institue la censure. — Animation des esprits. — Goût naissant - pour les discussions politiques. — Après de longs débats il est - reconnu que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la - presse n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. — Le Roi - accepte les amendements présentés, et sanctionne la loi telle - qu'elle est sortie de la Chambre des députés. — On renvoie à une - commission spéciale la question des fêtes et dimanches. — - Plusieurs écrits contre les ventes nationales ayant été dénoncés - aux Chambres, la Chambre des députés condamne ces écrits, et - confirme de nouveau et solennellement l'inviolabilité des - propriétés dites nationales. — Projets de loi relatifs aux - finances. — M. Louis présente le bilan financier de l'Empire. — - Inexactitude de ce bilan, mais excellence des principes du - ministre. — Il propose l'acquittement intégral des dettes de - l'État, le maintien des impôts indirects, et la liquidation de - l'arriéré au moyen d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 - pour cent. — L'opposition royaliste se prononce contre les - projets du ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut - qu'on paye les créanciers de l'État avec des rentes au pair. — - Elle trouve quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, - ne comprenant pas les projets du ministre, s'élève contre - l'agiotage. — M. Louis, par son énergie et une éloquence - inculte, triomphe de toutes les résistances, et fait adopter ses - projets, qui deviennent l'origine du crédit en France. — Sages - mesures commerciales (p.~198) destinées à opérer la transition de - l'état de guerre à l'état de paix. — Quoique les libéraux - accusent les Chambres de timidité, elles acquièrent par un - mélange de modération et de fermeté le respect du gouvernement et - la confiance du public. — Leurs délibérations produisent un - certain apaisement. — Fête à l'hôtel de ville en l'honneur de - Louis XVIII. — Les gardes du corps disputent à la garde - nationale l'honneur d'entourer le Roi. — Effet de cette fête. — - Défaut de direction dans l'administration de l'intérieur, par la - faute de M. de Montesquiou. — Ce ministre spirituel, ayant l'art - de plaire aux Chambres, malheureusement incapable de travail, ne - sait ni modifier ni diriger le personnel administratif. — Les - provinces livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions - locales. — Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits - aux Bourbons. — Danger de ces voyages, qui exaltent les passions - au lieu de les calmer. — Voyage de M. le duc d'Angoulême en - basse Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. — Accueil - qu'il reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. — Ce - prince se transporte au centre de la Vendée. — Sentiments et - conduite des Vendéens du Bocage. — Bordeaux. — Changement opéré - dans l'esprit de ses habitants. — Retour du prince par Angers. - — Son voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. — - Départ de M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. - — Il promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont - souffert de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à - Dijon l'intolérance de la petite église. — Son séjour et ses - imprudences à Lyon. — Son arrivée à Marseille. — Enthousiasme - des Marseillais. — Leur désir ardent d'obtenir la franchise de - leur port. — Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse - dans un véritable état d'ivresse. — Son voyage à Nîmes, Avignon, - Grenoble, Besançon. — Conduite inconvenante à l'égard de - l'archevêque Lecoz. — Retour du comte d'Artois à Paris. — Son - voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. — Voyage de - M. le duc de Berry dans les provinces frontières. — Ce prince - irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à - des emportements fâcheux. — Après un moment d'apaisement en - août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les - voyages des princes, et par les mesures imprudentes du - gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion - d'honneur et des écoles militaires. — L'intervention des - Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures. - — Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. — - Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement - de l'affaire du général Exelmans. — Disgrâce du maréchal Davout. - — Grand effet produit par la proposition de restituer aux - émigrés leurs biens non vendus. — Le principe même de la mesure - est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les - esprits. — Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi - avec divers amendements. — Au milieu de ces agitations, le parti - dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font - peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. — - La police (p.~199) officielle s'efforce de réduire ces complots à - la simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte - d'Artois s'attache à les grossir. — Fatigue et perplexité de - Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. — Rôle de M. - Fouché en ces circonstances. — Le Roi devant assister à une - représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot - contre la famille royale, et on prend des précautions - extraordinaires. — Affectation de zèle de la part du maréchal - Marmont, commandant les gardes du corps. — Déchaînement contre - le ministre de la guerre et le directeur de la police. — Le Roi - cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre - de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur - général de la police, par M. d'André. — Il dédommage M. Beugnot - par le ministère de la marine. — Grande confiance de la cour et - des royalistes extrêmes dans ce palliatif. — État des choses en - décembre 1814.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">État des esprits depuis la chute de Napoléon.</span> -Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et -la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle -avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet, -au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes -s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable -frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de -Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et -bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les -autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions, -de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et -renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps -en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous -leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de -fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme leur -situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires une -demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin -l'étourdissement d'un choc soudain et (p.~200) violent. Ces sentiments -eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première -satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de -l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à -qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la -renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration -n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine -contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux -révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les -bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se -défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé -soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été -reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et -philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats -de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se -mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le -gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple -d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Renaissance des partis.</span> -D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour -elle-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.</span> -M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé -sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la -convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses -promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts -(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à -Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses -(p.~201) amis former un groupe de mécontents, autour duquel se -ralliaient tous ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions -à la révolution. On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était -une espèce de jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues -dans sa jeunesse. -<span class="sidenote" title="En marge">Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes -extrêmes.</span> -La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue -des charges de cour, aurait voulu avoir encore celles de l'État -qu'elle était réduite à partager avec les hommes de l'Empire, était -loin de se montrer satisfaite. Elle se rencontrait dans un même -mécontentement avec la noblesse de robe peu habituée cependant à -sympathiser avec elle, mais offensée de ce qu'on ne lui avait pas -donné à rédiger la nouvelle Constitution, qu'elle aurait voulu faire -suivant ses idées et à son profit. Aussi les membres survivants des -anciens parlements avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation -secrète contre la Charte. La noblesse de province, du moins celle qui -n'était pas riche, était venue en foule à Paris, pour demander la -restitution de ses biens, et solliciter en attendant des places de -tout genre et de toute valeur. Mais accueillie brutalement par le -ministre des finances qui entendait laisser les emplois à ceux qui -avaient l'expérience, fort dédaigneusement par le ministre de -l'intérieur qui la trouvait ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du -comte d'Artois, disant qu'on livrait le gouvernement aux -révolutionnaires, et que si on se conduisait de la sorte quelque temps -encore, la royauté et la France seraient de nouveau perdues.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la -participation du duc d'Orléans.</span> -Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes -<em>plus royalistes que le roi</em>, comme (p.~202) on disait alors, il se -formait au Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune -participation du personnage qui devait en être le chef, et ce parti -était celui de M. le duc d'Orléans. -<span class="sidenote" title="En marge">Caractère et attitude de ce prince.</span> -Ce prince, ancien et vaillant -soldat de la République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli -dans une vie agitée une expérience précoce, connaissant bien les -émigrés, s'en moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était -si heureux de revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière, -une grande fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait -qu'à se garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente -contre lui qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il -s'occupait uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur -patrimoine dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les -royalistes lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur -haine, et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les -révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait -déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à -gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne -recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis -que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite des hommes de l'Empire.</span> -Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux -qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas -voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec -beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile. -<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.</span> -C'étaient M. de Caulaincourt, (p.~203) que l'empereur de Russie -n'avait pu faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart, -fort affecté des revers de la France et des calomnies dont il était -l'objet à l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince -Cambacérès, plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa -table quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui; -les ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes -Mollien et Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à -laquelle ils avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise -aux vaincus les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec -beaucoup de ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y -défendre, sous la protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de -ses enfants. -<span class="sidenote" title="En marge">La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.</span> -Cette princesse avait perdu depuis peu sa mère, -l'impératrice Joséphine, morte d'un refroidissement auquel elle -s'était exposée en recevant l'empereur Alexandre à la Malmaison, -universellement regrettée de ceux qui l'avaient connue à cause de sa -grâce et de sa bonté, regrettée du public lui-même qui voyait dans sa -mort une ruine de plus au milieu de tant de ruines. -<span class="sidenote" title="En marge">Mort de Joséphine.</span> -En effet, des deux -épouses qu'avait eues le prisonnier de l'île d'Elbe, l'une venait de -mourir d'épuisement et de chagrin, l'autre s'en allait sans couronne, -et avec un enfant sans patrimoine dans les États de son père, à peine -reconnue princesse quoique archiduchesse d'Autriche par sa naissance, -et déjà prête à oublier l'époux avec lequel elle avait partagé le -sceptre du monde!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour -par divers motifs.</span> -À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son -commandement, fort irrité de la préférence (p.~204) accordée au -maréchal Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne -lui était pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les -injustices de Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé -d'être traité comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il -devînt Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et -n'allant guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à -tous les maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à -Hambourg, s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les -généraux ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était -retiré, un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une -audacieuse franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement -de ses devoirs militaires.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière -d'être.</span> -À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les -révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée, -vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits -un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils -commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus -compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez -Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la -liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques -rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien -que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses -vieux sentiments au fond du cœur, et sous l'habit doré de maréchal -cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les -faubourgs (p.~205) un certain nombre de gens du peuple sympathisant -avec eux, les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins -audacieux qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous -l'influence des événements et des discussions politiques. Au-dessus et -à part, se trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien -traités d'abord par Napoléon, puis séparés de lui par leurs -convictions ou leur faute, la plupart sénateurs exclus de la pairie -pour avoir voté la mort de Louis XVI, et par ce motif nommés les -votants. -<span class="sidenote" title="En marge">Les votants.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.</span> -Les deux plus importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le -premier toujours morose, solitaire, approuvant la Charte, mais doutant -de son exécution; le second, au contraire, toujours actif, -infatigable, fréquentant tous les partis, s'efforçant d'être dans la -confidence de tous, et quoique mal récompensé des services qu'il avait -rendus au comte d'Artois, recherchant en particulier ses amis, -s'appliquant à leur persuader que lui seul, au milieu des écueils de -la situation, était capable de guider et de sauver les Bourbons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin -Constant, madame de Staël.</span> -Cependant la France n'était pas exclusivement composée d'hommes de -parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres -regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches -traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé, -soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles -impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant -leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts -d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les -fautes de l'Empire avaient (p.~206) ramenés parmi nous, ce qui n'était -pas à regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre -avec la France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez -madame de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse -défiance de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle, -car elle était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons -vaincus et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive -éloquence qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la -liberté britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et -s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière -sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa -retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans -plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et -disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les -membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce -que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable -par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis -appelé le parti constitutionnel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la bourgeoisie.</span> -Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne -bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant -pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant -familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur -retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant -avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher -les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie (p.~207) de Paris -faisait des vœux pour les Bourbons, était prête à leur donner même -un appui efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en -grande partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses -opinions, ses sentiments, sa dignité. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.</span> -Issue de la Révolution, ne s'y -étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables -habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que -l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la -plus vraie, la meilleure, la plus générale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments et situation des provinces.</span> -En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et -avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises. -<span class="sidenote" title="En marge">État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.</span> -En -basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément -tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire. -<span class="sidenote" title="En marge">Les chouans.</span> -Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient -remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui -étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils -en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux -adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans -leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux -qu'on désignait sous le nom de <em>bleus</em>, et s'étaient emparés -violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se -tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun -danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais -de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou -ambitionnant des emplois, leur affirmaient (p.~208) qu'il ne fallait -pas croire les préfets, et que les princes au contraire désiraient -qu'on se tînt prêt. -<span class="sidenote" title="En marge">Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de -biens nationaux.</span> -Leur agitation était particulièrement dirigée -contre les acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans -les grandes villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui -avaient acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe -très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789 -à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme -des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs -biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en -valeur. -<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de ces acquéreurs.</span> -Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans -les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et -pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités, -ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de -les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans -être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des -horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec -les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on -appelait les <em>bleus</em> par opposition aux <em>blancs</em>. -<span class="sidenote" title="En marge">Les <em>bleus</em> et les <em>blancs</em>.</span> -Quant à ces -derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande, -refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette -denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits. -<span class="sidenote" title="En marge">Conduite imprudente du clergé.</span> -À toutes -ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus -imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à -l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les (p.~209) -prêtres <em>assermentés</em> et les prêtres <em>non assermentés</em> venait de -renaître sous une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la -résistance au Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la -Rochelle par exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa -démission à la demande du Pape en 1802, et étant demeuré en -Angleterre, on refusait obéissance au titulaire actuel nommé par -l'Empereur, et institué par le Pape. La Touraine, le Mans, le -Périgord, offraient plusieurs cas de ce genre. -<span class="sidenote" title="En marge">Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de -biens nationaux.</span> -Le Concordat y était -foulé aux pieds et dénoncé comme une œuvre révolutionnaire. On -versait la défaveur sur les prêtres qui lui étaient soumis, lesquels -en général avaient été assermentés, et on disait que ce n'était pas -étonnant qu'ayant accepté la constitution civile du clergé, ils -trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on annonçait publiquement -la restitution des biens d'église. Le clergé et la noblesse répétaient -partout et tout haut que si les Bourbons en rentrant n'avaient pu leur -rendre immédiatement justice, ils le feraient bientôt, et qu'en tout -cas, le comte d'Artois, ses fils, le voulaient fortement, et -finiraient par y amener le Roi lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation des grandes villes dans l'ouest.</span> -Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie, -même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens -nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public, -et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien -régime. -<span class="sidenote" title="En marge">Nantes.</span> -Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que -Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et -aux Bourbons, (p.~210) était devenue, à cause de la <em>chouannerie</em> qui -l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration. -<span class="sidenote" title="En marge">Bordeaux.</span> -En -descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12 -mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc -d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses -prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général. -D'abord elle refusait absolument d'acquitter les <cite>droits réunis</cite>, -prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se -retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce -qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment -contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif -enthousiasme. -<span class="sidenote" title="En marge">Toulouse.</span> -À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes -dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville -on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y -était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y régnait -une haine violente de classe à classe, de royalistes à -révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante -dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y -était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie. -<span class="sidenote" title="En marge">Nîmes.</span> -Dans le -reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les -mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de -religion. -<span class="sidenote" title="En marge">Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.</span> -Les catholiques avaient les protestants en aversion, se -disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages -attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux -dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à (p.~211) -les empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour -protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des -flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides -de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres -par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité -elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient -lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps -mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la -Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les -environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens -nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient -réinstallés de force dans leurs biens<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marseille.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Passions et prétentions de cette grande ville.</span> -Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons -de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus -acquitter les <cite>droits réunis</cite>, mais en outre elle prétendait qu'on lui -rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de -la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on -la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde -entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la -protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait -l'accomplissement de ce vœu devait être brisé comme œuvre de -l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à -ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il -(p.~212) ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre -institution d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la -Charte, et avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île -de France. En réunissant les folies que le royalisme triomphant -débitait en Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait -difficilement égalé les extravagances qui se débitaient dans cette -ville de Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée -alors dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses -souffrances.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Avignon.</span> -En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence, -avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient -été commis les forfaits de <cite>la Glacière</cite>. -<span class="sidenote" title="En marge">Changement d'esprit en remontant vers l'est.</span> -Plus haut sur notre grand -fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se -transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en -effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du -siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu -ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde -nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le -souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la -prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés, -et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies -confirmaient dans leurs dispositions. -<span class="sidenote" title="En marge">État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de -la Champagne, de la Bourgogne.</span> -Plus haut encore, en -Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne, -provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le -patriotisme horriblement froissé se transformer (p.~213) en -<em>bonapartisme</em>. Dans ces provinces, plus calmes en général que celles -du centre et du midi de la France, on s'était garanti pendant la -Révolution des opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées -saines de 1789. -<span class="sidenote" title="En marge">Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes -de la guerre.</span> -Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de -la France, le vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses -erreurs, et on n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le -voyant en 1814 lutter avec tant de génie et de constance contre la -coalition européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les -souffrances de la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On -avait pris en horreur les armées étrangères et on était froid pour les -Bourbons, parce qu'ils étaient revenus avec elles.</p> - -<p>Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une -véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle -désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi. -<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des troupes rentrées en France.</span> -À tous ces éléments -fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse -des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de -l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation -des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une -vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une -dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente -et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz, -Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient -évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, -etc. Il en était (p.~214) débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne, -Dieppe, le Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant -survécu aux horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un -nombre considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie, -l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à -leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur -faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du -cœur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils -l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent -été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le -représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et -dans les Bourbons, tout le contraire. -<span class="sidenote" title="En marge">Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de -l'étranger.</span> -L'idée qui s'était enracinée -dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques -nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse -pour la France et pour l'armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Injustice de ce sentiment.</span> -Cette idée les remplissait d'une -véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement, -créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en -apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons -déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient -à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à -eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute. -On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons -passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les -alliés de la coalition européenne.</p> - -<p>On comprend dès lors la peine que le gouvernement (p.~215) royal -devait avoir pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient -en France. -<span class="sidenote" title="En marge">Insubordination des soldats et des officiers revenant de -l'étranger.</span> -À Strasbourg, des officiers assistant à une représentation -de circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les -chants royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres -villes ils avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux -processions de la <em>Fête-Dieu</em>. Sur le littoral où ils avaient débarqué -d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire -disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux -officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe -Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec -une extrême modération. Partout où il y avait des marchands -d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les -caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas -même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient -entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque -impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des -branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe -triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui -les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât -une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation -offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en -campagne, qui allait du reste leur être interdit.</p> - -<p>La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement -souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde -depuis six, (p.~216) douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non -pas à l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne -s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils -l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.</span> -Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la -calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier, -Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à -la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les -plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la -personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces -honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable -sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour -eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient -nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il -avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse -renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant -les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de -perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs -eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des -soldats.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les -ordres du ministre de la guerre.</span> -Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient -rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir -de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres -réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à -leurs régiments, et les menaçant (p.~217) même de la perte de leurs -droits si les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient -demeurés sans exécution. -<span class="sidenote" title="En marge">Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.</span> -Ces officiers profitaient du désordre général -pour rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux -publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays -ci-devant français.</span> -À -côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces -lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des -commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire, -pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans -lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement -ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se -servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et -respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils. -On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée -pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des -jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux -qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à -l'avenir, non au passé, le bonheur de la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation -pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.</span> -On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de -tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les -difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il -était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui -faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de -l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore -d'un immense établissement militaire à un établissement (p.~218) -militaire fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions -douloureuses, s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses -privations ni à mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration. -Il fallait ne pas blesser les révolutionnaires, dont la présence -rappelait tant de calamités, car on courait le danger en les blessant -de les rejeter vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient -pas encore réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens -nationaux, composant une partie notable des propriétaires du sol, et -n'en pas faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté -fidèle aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui -était le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat, -sa seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes, -prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables, -regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la -bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des vœux modérés, -était le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût -compter, ne pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon -sens, sa justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables, -quelle tâche cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec -eux! Il fallait donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux -soldats de Condé, les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis, -quelquefois leurs bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci -dans la misère! Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui -s'étaient soumis à la Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu -pactiser avec elle; il fallait (p.~219) qu'ils sussent si bien feindre -à l'égard des classes nouvelles formées en leur absence, qu'ils -parussent faire d'elles autant de cas, parce qu'elles étaient riches -et spirituelles, que de la noblesse avec laquelle ils avaient vécu à -la cour dans leur jeunesse, en exil dans leur âge mûr! Pour tout dire -en un mot, il fallait qu'ils s'arrachassent la mémoire, le cœur, -pour paraître à la France les hommes qu'ils n'étaient pas! On doit -donc en relevant sévèrement leurs fautes, se dire qu'il était bien -difficile pour eux de ne pas les commettre. Révolution, -contre-révolution, choses, hélas! bien redoutables, bien loin du vrai, -du juste, du possible! L'une dépasse le but, l'autre veut revenir en -deçà, aucune ne s'arrête au point juste. Mais pour l'excuse de l'une -et de l'autre il faut dire que si la première a le mérite d'être dans -le sens du temps, la seconde a celui d'obéir aux plus nobles -sentiments de l'âme humaine, le respect du passé, la fidélité aux -souvenirs!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.</span> -Ce qui pressait le plus c'était de s'occuper de l'armée. On songea -d'abord à lui payer sa solde arriérée, qu'elle avait grand besoin de -toucher, et que des agioteurs lui avançaient quelquefois en achetant -ses titres à 50 pour cent de leur valeur, à la porte du ministre de la -guerre. Même en voulant faire honneur à tous les engagements de -l'État, comme c'était l'intention du ministre des finances, on ne -pouvait avoir la prétention d'acquitter l'arriéré sur les ressources -courantes, lesquelles suffisaient à peine aux services les plus -urgents, et on avait composé de cet arriéré un total, qu'on se -préparait à solder avec des moyens de crédit (p.~220) nécessairement -dilatoires. -<span class="sidenote" title="En marge">On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.</span> -Cependant on avait fait exception pour la solde, et M. -Louis avait résolu d'y consacrer tout de suite 30 ou 40 millions -d'argent comptant. Aussi avait-il ouvert au ministre de la guerre les -crédits indispensables, mais deux raisons retardaient l'emploi de ces -crédits: premièrement la difficulté de faire venir des lieux les plus -éloignés les pièces de la comptabilité des corps, secondement la -difficulté de réorganiser le ministère de la guerre. Trop pressé de -rendre à son ancien possesseur l'hôtel de ce ministère, qui était un -bien d'émigré non vendu, le général Dupont avait déplacé ses bureaux, -et ce déménagement, joint à de nombreux changements d'employés, à la -réunion en un seul des deux départements du personnel et du matériel, -séparés sous l'Empire, avait occasionné dans l'administration un -trouble momentané qui retardait ses travaux. Pourtant le général -Dupont avait fait de son mieux pour payer quelques acomptes aux corps -qui arrivaient des garnisons éloignées, et quelques secours aux -prisonniers qui affluaient de tous les pays.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Depuis la rentrée des garnisons et des prisonniers, ce -n'est plus le manque d'hommes, mais le manque d'argent qui constitue -la difficulté principale.</span> -Ce premier soin donné à l'armée, il fallait procéder à son -organisation définitive, et la ramener à des proportions plus -assorties à notre territoire et à nos finances. Un moment, grâce à la -désertion, on avait pu craindre de n'avoir plus de soldats. On avait, -comme nous l'avons dit, autorisé les conscrits de 1815 à rester ou à -retourner dans leurs foyers, et quant aux conscrits des classes -antérieures qui avaient déserté en masse, on avait imaginé, pour -n'avoir pas à sévir contre eux, et pour (p.~221) conserver le droit de -les rappeler au besoin, de les considérer comme étant en congé limité. -Bientôt la rentrée des garnisons et des prisonniers avait dissipé la -crainte de manquer d'hommes, car elle devait en procurer 400 mille de -toutes armes, lesquels dispensaient pour assez longtemps de recourir à -la conscription, et permettaient de la déclarer provisoirement abolie, -en remettant à plus tard la confection d'une loi sur le recrutement. -En laissant une partie de ces hommes, les plus fatigués par exemple, -en congé limité, et en retenant les autres au drapeau, on pouvait -avoir une armée superbe, formée des soldats les plus aguerris qu'il y -eût au monde. Mais pourrait-on la solder, et surtout assurer un sort à -quarante ou cinquante mille officiers, glorieux débris de nos longues -guerres?</p> - -<p>Cette question fut vivement agitée dans le Conseil royal où -siégeaient, comme on l'a vu, les membres de l'ancien gouvernement -provisoire et les ministres. On somma le général Dupont de présenter -son plan, et celui-ci renvoya la sommation au baron Louis, pour que ce -dernier fît connaître le chiffre des ressources qu'il était disposé à -consacrer à l'armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Le ministre des finances déclare ne pouvoir pas consacrer -plus de 200 millions au budget de la guerre.</span> -Le ministre des finances déclara ne pouvoir -répondre tant qu'il n'aurait pas obtenu le budget des autres -départements, et tant qu'il n'aurait pas réussi à rétablir la -perception des impôts. Le duc de Berry, le plus jeune, le plus actif -des princes de la famille royale, mettant à s'occuper de l'armée un -goût sincère, un calcul légitime, pressa vivement le ministre des -finances de s'expliquer, et celui-ci ne promit jamais plus de 200 -millions. Pour (p.~222) un personnel militaire qui allait être de plus -de 400 mille hommes, soldats et officiers, c'était bien peu, quoiqu'un -soldat ne coûte point, et surtout ne coûtât point mille francs à cette -époque<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de suffire à tous les besoins avec une -pareille somme.</span> -Avec beaucoup d'économie, on aurait pu conserver 200 mille -hommes sous les drapeaux; mais avec les charges inévitables résultant -du passage de l'état de guerre à l'état de paix, c'était presque -impossible, et c'est tout au plus si on pourrait en retenir 150 mille. -Il fallait donc une économie rigoureuse, et ne rien donner ni au luxe, -ni aux satisfactions de parti.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Est-il sage, avec des ressources aussi modiques, de -conserver des corps d'élite?</span> -La première question qui se présentait était relative à la garde -impériale. Qu'en faire? La dissoudre semblait bien difficile, et bien -dangereux: la conserver pour ne pas lui confier la personne du -souverain, et la tenir dans une espèce de demi-disgrâce, était plus -dangereux encore. -<span class="sidenote" title="En marge">On se décide néanmoins à conserver la garde impériale.</span> -Pourtant le général Dupont, et avec lui les princes, -crurent avoir trouvé une solution à la fois prudente et convenable, -(p.~223) en conservant la vieille garde comme corps d'élite, avec sa -haute paye, ses priviléges, et un titre honorifique, sans lui confier -toutefois la garde du Roi, qui était réservée à la maison militaire. -La jeune garde ayant été presque dissoute par la guerre, et ne -consistant plus que dans un simple cadre sorti de la vieille garde et -pouvant y rentrer, on réunit tout ce qui restait de l'une et de -l'autre dans deux régiments d'infanterie, à quatre bataillons chacun, -l'un de grenadiers, sous le titre de <cite>grenadiers de France</cite>, l'autre -de chasseurs à pied, sous le titre de <cite>chasseurs à pied de France</cite>. On -fit de même pour la cavalerie, qu'on distribua en quatre régiments, un -de cuirassiers, un de dragons, un de chasseurs, un de lanciers, avec -les mêmes avantages, et sous le même titre de <cite>cuirassiers</cite>, -<cite>dragons</cite>, <cite>chasseurs</cite>, <cite>lanciers de France</cite>. Quant à la réserve -d'artillerie, elle fut dissoute et renvoyée aux corps dont elle avait -été tirée. Le total pouvait s'élever à huit mille hommes, infanterie -et cavalerie, qui coûterait comme quinze ou dix-huit mille. -<span class="sidenote" title="En marge">On lui ôte la garde du souverain en lui laissant le titre -et les avantages d'un corps d'élite.</span> -C'est une -grave question de savoir si dans un grand État il convient d'avoir des -corps d'élite, mais les hommes qui gouvernaient alors donnèrent, comme -on va le voir, une solution singulière de cette question, en créant -deux de ces corps, l'un pour garder le souverain, l'autre pour ne rien -garder du tout, si ce n'est l'ombre du glorieux monarque qu'il avait -servi, et qu'il devait rappeler sans cesse aux autres et à lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle organisation de l'armée de ligne.</span> -Venait ensuite l'armée de ligne, dont il fallait, autant que -possible, comprendre le total dans une (p.~224) organisation à -laquelle nos finances pussent suffire. Le ministre proposa 90 -régiments d'infanterie de ligne, à trois bataillons de six compagnies -chacun, et 15 régiments d'infanterie légère, ce qui ferait 105 -régiments d'infanterie, capables de contenir 300 mille fantassins sur -le pied de guerre. Ces 300 mille fantassins existaient actuellement, -et on allait les avoir réunis lorsque tout ce que nous avions de -soldats au dehors seraient rentrés. Pouvant tout au plus en payer la -moitié, on devait envoyer le surplus en congé illimité, et là les -hommes seraient exposés à mourir de faim s'ils n'embrassaient pas une -profession, et s'ils en adoptaient une, finiraient par se détacher de -l'armée qui serait ainsi privée de soldats sans pareils. Le sort à -faire aux officiers présentait des difficultés plus sérieuses encore.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Trente mille officiers restés sans emploi.</span> -D'après l'organisation proposée il devait en rester trente mille -environ sans emploi. Le conseil de la guerre s'en préoccupa vivement. -M. le duc de Berry insista pour qu'on trouvât une manière quelconque -de les employer, et il ne vint à la pensée de personne qu'en -s'épargnant la dépense de la garde impériale et de la maison militaire -du roi, on aurait peut-être la possibilité de conserver 60 ou 80 mille -soldats de plus sous les drapeaux, et d'étendre alors les cadres à -proportion. -<span class="sidenote" title="En marge">Création de la <cite>demi-solde</cite> pour leur fournir les moyens -d'exister.</span> -On adopta pour les officiers, comme on l'avait fait pour -la garde impériale, un parti moyen: on laissa à la suite des régiments -ceux qui ne pouvaient être compris dans l'organisation proposée, et on -leur assura demi-solde avec droit aux deux tiers des places vacantes. -C'était à la fois créer une classe de mécontents fort dangereux, et -interdire (p.~225) presque tout avancement aux officiers maintenus -dans les cadres. Le mal sans doute était à peu près inévitable, mais -on n'aurait pas dû l'aggraver par des dépenses inutiles.</p> - -<p>On procéda de même pour la cavalerie, en la traitant un peu moins -étroitement. On admit 56 régiments de cavalerie à quatre escadrons, -dont 14 de grosse cavalerie, 21 de cavalerie moyenne, et 21 de -cavalerie légère, devant former un effectif d'à peu près 36 mille -cavaliers. On conserva 12 régiments d'artillerie, dont 8 à pied, 4 à -cheval, comprenant 15 mille artilleurs, et 3 régiments du génie, -d'environ 4 mille hommes en tout. Pour ces armes comme pour -l'infanterie on accorda aux officiers non employés la demi-solde à la -suite des régiments, avec droit aux deux tiers des places vacantes.</p> - -<p>Le total des diverses armes devait s'élever à environ 206 mille -hommes, 214 mille avec la garde impériale, et entraîner une dépense -que le ministre évaluait à 200 millions. Ce ministre, faute -d'expérience administrative, s'abusait étrangement, comme on le verra -bientôt, et ne pouvait pas à ce prix garder 150 mille hommes sous les -drapeaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement, organisation, et dépense de la maison -militaire du Roi.</span> -Ce n'était donc pas le cas de rétablir, comme on en avait le -projet, l'ancienne maison militaire du Roi, et de créer ainsi un corps -de noblesse à cheval et à pied, qui coûterait autant que cinquante -mille hommes sous le drapeau, et fournirait par son luxe des termes de -comparaison affligeants avec la misère du reste de l'armée. Mais on -avait de vieux gentilshommes dévoués et malheureux auxquels un emploi -était nécessaire; on en avait de jeunes, (p.~226) pleins de feu, qui -voulaient par cette voie rentrer dans l'état militaire; on croyait que -quelques mille braves gens de la noblesse seraient un préservatif -infaillible contre les révolutions futures; on avait d'ailleurs laissé -chacun reprendre le titre et le grade qu'il avait jadis dans la maison -du Roi, et il n'y avait plus à discuter, il ne restait qu'à chercher -les moyens d'accomplir une résolution déjà prise. Au surplus on se -disait que la liste civile prendrait à sa charge une partie de la -dépense, ce qu'elle était en mesure de faire assurément, car elle -devait s'élever à 33 millions, qui en valaient bien 45 d'aujourd'hui. -Mais c'était là une faible excuse, car si elle pouvait s'imposer un -tel sacrifice, il fallait ou la réduire d'autant, ou, ce qui valait -mieux, mettre à sa charge la garde impériale, qui serait demeurée -fidèle si on avait pris soin de se l'attacher, et qui, transportée -d'un chapitre de dépense à l'autre, aurait procuré un grand -soulagement au budget de l'armée. Aucune de ces idées si simples ne -s'était fait jour dans l'esprit fermé de ceux qui s'occupaient de ces -graves matières.</p> - -<p>Le général Beurnonville, qui avait servi avant et après la Révolution, -fut chargé du travail relatif à l'organisation de la maison du Roi. Il -s'en acquitta en copiant fidèlement le passé. -<span class="sidenote" title="En marge">Les compagnies rouges.</span> -On rétablit les -anciennes compagnies rouges, sous les noms de <cite>mousquetaires gris</cite>, -<cite>mousquetaires noirs</cite>, <cite>gendarmes</cite> et <cite>chevaux-légers</cite>, destinées à -comprendre trois ou quatre cents gentilshommes chacune, pourvus du -rang d'officier, ne faisant qu'un service d'honneur dans les jours de -cérémonie, et commandés par les (p.~227) plus grands seigneurs de la -cour. -<span class="sidenote" title="En marge">Les gardes du corps.</span> -À leur suite on rétablit les compagnies de gardes du corps, qui -jadis étaient au nombre de quatre, et qu'on porta à six, parce que MM. -d'Havré, de Grammont, de Poix, de Luxembourg, titulaires des -anciennes, ayant repris leur commandement, on voulait en avoir deux à -confier à des maréchaux de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux Berthier et Marmont nommés capitaines des -gardes du corps.</span> -Les deux maréchaux choisis furent -Berthier, à cause de sa grande situation, et Marmont, qu'il fallait -récompenser d'une manière quelconque du service qu'il avait rendu. -L'infortuné se trouvait déjà bien assez déçu dans ses espérances, et -c'eût été donner raison à ceux qui le condamnaient sans pitié, que de -le laisser tout à fait à l'écart.</p> - -<p>Les commandants des six compagnies de gardes du corps étaient chargés -de les composer en prenant dans les royalistes de province, dans les -gardes d'honneur licenciés, et même dans l'armée, des sujets jeunes, -vaillants, joignant autant que possible de bons services à de bons -sentiments politiques, et attirés par le grade de sous-lieutenant qui -leur était assuré. Ces six compagnies, fortes de 3 à 400 hommes -chacune, devaient faire un service effectif auprès du Roi, en se -partageant les douze mois de l'année. On rétablit la compagnie des -grenadiers à cheval, qui fut donnée à M. de La Rochejaquelein; on -rétablit également les gardes de la porte, les gardes de Monsieur, -etc... On devait en outre ajouter à ces troupes de cavalerie un corps -d'infanterie d'environ quatre mille hommes, avec cinquante ou soixante -bouches à feu. Ce cadre, s'il eût été rempli, n'aurait pas compris -moins de neuf (p.~228) à dix mille hommes, ayant le grade d'officier -dans la cavalerie, et de sous-officier au moins dans l'infanterie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet de ces créations sur l'esprit de l'armée.</span> -On devine ce qu'un corps pareil devait par son luxe, par son orgueil, -inspirer de déplaisance à la masse de l'armée, surtout en comparant la -prodigalité dont il allait devenir l'objet, à la parcimonie avec -laquelle il faudrait traiter nécessairement tout ce qui ne serait pas -corps d'élite. Il ne fallait pas beaucoup de rencontres fortuites -entre les officiers de la maison militaire et ceux de l'armée, pour -amener des collisions malheureuses et des haines implacables. Si on -ajoute à cette restauration celle des Suisses, qui sous l'Empire -n'avaient existé que nominalement, et dont le rétablissement réel -était du reste à souhaiter, car c'était le seul moyen d'associer à nos -destinées une brave nation obligée par le droit public à demeurer -neutre, on aperçoit tout de suite quelle quantité de griefs le -gouvernement allait accumuler, les uns inévitables sans doute, les -autres créés volontairement pour de pures satisfactions de parti.</p> - -<p>On introduisit quelques autres changements dans l'armée afin de lui -rendre les formes extérieures qu'elle avait avant 1789, et de faire -oublier autant que possible l'Empereur et l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Tous les numéros des régiments changés.</span> -Il y avait des -numéros vacants dans la série des régiments, parce que plusieurs -d'entre eux avaient été détruits par la guerre, et administrativement -dissous: on profita de l'occasion pour changer leur numéro à tous, en -faisant prendre le numéro vacant au régiment le plus proche, le -numéro ainsi abandonné au régiment (p.~229) suivant, ce qui devait -amener un déplacement général dans la série, et entraîner pour tous -les régiments la perte du numéro sous lequel ils s'étaient illustrés. -C'était attenter à leur gloire, pour effacer chez eux et chez autrui -des souvenirs ineffaçables. -<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement des anciennes dénominations de <cite>régiment du -Roi</cite>, <cite>régiment de la Reine</cite>, <cite>régiment du Dauphin</cite>, etc.</span> -Dans l'intention de les rattacher à la -monarchie au moyen de certains titres honorifiques, on attribua au -premier régiment de ligne celui de <cite>régiment du Roi</cite>, au second celui -de <cite>régiment de la Reine</cite>, au troisième celui de <cite>régiment du -Dauphin</cite>, et ainsi de suite, autant qu'il y avait de princes du sang -dont le nom pouvait être donné à des régiments. -<span class="sidenote" title="En marge">Les princes nommés colonels généraux de chaque arme.</span> -Afin de fournir à ces -princes un motif de se mêler des affaires militaires, on maintint, en -les leur conférant, les titres de colonels généraux des diverses -armes. M. le comte d'Artois fut nommé colonel général des gardes -nationales et des Suisses, M. le duc d'Angoulême colonel général des -cuirassiers et dragons, M. le duc de Berry colonel général des -chasseurs et lanciers. Le vieux prince de Condé devint colonel général -de l'infanterie de ligne, le duc de Bourbon colonel général de -l'infanterie légère, et enfin le duc d'Orléans colonel général des -hussards. Ces titres avaient été accordés par Napoléon aux lieutenants -généraux les plus distingués de chaque arme, et ceux-ci ne pouvaient -manquer d'être fort blessés d'une telle dépossession. Pour diminuer -leur mécontentement on leur laissa les appointements et les fonctions -de la dignité dont ils étaient privés, en les chargeant d'être les -premiers inspecteurs des diverses armes dont les princes devenaient -colonels généraux.</p> - -<p>(p.~230) <span class="sidenote" title="En marge">Réduction considérable dans la marine, et -application du régime de la demi-solde aux officiers de mer.</span> -Ce n'était pas seulement l'armée qu'il fallait réduire pour la -proportionner à notre territoire et à nos finances, mais la marine, et -dans cette partie du service public les réductions devaient être -encore plus considérables et plus sensibles. Au lieu des cent -vaisseaux de ligne et des deux cents frégates que Napoléon s'était -appliqué à construire, et qu'avec son immense étendue de côtes il -aurait pu, en deux ou trois ans de paix, armer convenablement, à peine -pouvions-nous, dans l'état de nos finances, conserver en temps de paix -deux ou trois vaisseaux, huit ou dix frégates sous voile, et il -fallait dès lors réduire dans cette proportion le matériel et le -personnel de notre marine. Quant aux constructions il n'y avait plus à -s'en occuper de longtemps, car les vaisseaux construits dans -l'ancienne France, et ceux qu'on allait retirer de la France -impériale, devaient plus que suffire même à un armement de guerre. -Pour les matelots, pour les ouvriers, il restait la ressource du -commerce maritime qui ne pouvait manquer de leur fournir de l'emploi. -Mais les officiers et les ingénieurs maritimes allaient se trouver -dans une situation difficile et douloureuse. On établit pour eux comme -pour les officiers de terre le régime de la demi-solde, avec droit aux -deux tiers des vacances. On leur accorda en outre la faculté de servir -à bord des bâtiments de commerce sans perdre leurs droits et leur rang -dans la marine royale. Mais c'étaient là des palliatifs peu efficaces, -et qui n'étaient guère propres à soulager la misère des deux armées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Maintien de la Légion d'honneur, et questions qui naissent -de ce maintien.</span> -Il restait à prononcer sur l'un des intérêts les plus (p.~231) chers -aux militaires, sur la Légion d'honneur. La Charte en avait décidé le -maintien, et personne n'aurait osé en proposer la suppression. Mais il -y avait à concilier son existence avec celle d'autres ordres anciens -ou nouveaux, sur lesquels il était nécessaire de prendre un parti. -L'archevêque de Malines, M. de Pradt, devenu grand chancelier de la -Légion d'honneur, voulait qu'on créât un ordre nouveau dit <cite>de la -Restauration</cite>. Cet ordre qui serait en peu de jours devenu aussi -ridicule que celui du Lis, déjà conféré à près de cinq cent mille -individus, fut tout d'une voix repoussé par le Conseil royal. Une -question plus sérieuse était celle que faisait naître l'ordre de -Saint-Louis, ordre respectable, créé sous Louis XIV pour récompenser -spécialement le mérite militaire, et figurant encore à cette époque -sur la poitrine de vieux officiers qui avaient honorablement servi -dans les guerres du dernier siècle. Il n'était guère possible aux -Bourbons de l'abolir. M. de Blacas proposa de le confondre avec la -Légion d'honneur, et de composer avec les deux un ordre nouveau, dont -Louis XVIII serait le créateur, le patron, le législateur. M. le -chancelier Dambray fit remarquer avec beaucoup de sincérité que ce -serait violer la Charte, qui avait prescrit le maintien pur et simple -de la Légion d'honneur. Le Conseil royal partagea cette opinion. -<span class="sidenote" title="En marge">L'ordre de Saint-Louis maintenu et conféré à un grand -nombre de militaires de l'Empire.</span> -On -décida que les deux ordres existeraient simultanément, et que pour -rajeunir la croix de Saint-Louis on la donnerait aux officiers les -plus distingués de l'armée impériale, qui auraient ainsi deux croix au -lieu d'une, et obtiendraient la consécration de leur gloire nouvelle -(p.~232) en recevant le signe justement honoré de la gloire ancienne.</p> - -<p>On décida en outre que sans proscrire la croix de la Réunion, qui -représentait un souvenir vain et même funeste, celui des réunions de -territoires qui sous Napoléon avaient tant révolté l'Europe, on ne la -conférerait plus à personne, moyen certain d'amener sa fin prochaine, -et que l'ordre de la Couronne de fer, appartenant désormais aux -souverains de la Lombardie, ne serait, comme les ordres étrangers, -porté en France qu'avec l'autorisation du Roi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Changement dans la décoration de la Légion d'honneur.</span> -En maintenant la Légion d'honneur, il fallait en modifier la -décoration, car on ne pouvait obliger Louis XVIII et les princes de sa -famille à placer sur leur poitrine l'effigie de Napoléon. M. de -Talleyrand fut le premier dans le Conseil à prendre la parole sur ce -sujet. Traité ordinairement par Louis XVIII avec une politesse où il -n'entrait pas la moindre nuance de gratitude, il sentait que pour se -soutenir il aurait besoin de plaire, et, malgré sa grandeur -personnelle, il ne dédaignait pas de s'en donner la peine. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand propose de substituer l'effigie de Louis -XVIII à celle de Napoléon.</span> -Il proposa -donc de substituer l'effigie de Louis XVIII à celle de Napoléon sur la -plaque de la Légion d'honneur. Le maréchal Oudinot s'empressa -naïvement de se ranger de cet avis. Les autres membres du Conseil, -ayant de graves objections à faire à une telle proposition, mais ne -l'osant pas devant le Roi, se turent. Ce silence devint bientôt -embarrassant pour le flatteur qui trouvait si peu d'appui, et le fût -devenu pour le flatté lui-même, si Louis XVIII avec un sourire assez -malicieux n'avait paru jouir de l'embarras des assistants, loin -(p.~233) de le partager. Il se tut donc à l'exemple de ses -conseillers. Pour mettre un terme à la gêne de cette scène muette, le -général Beurnonville demanda le renvoi de la question à une commission -spéciale choisie dans le sein du Conseil. Cette demande de renvoi ne -mit pas fin au silence, et on continua de se faire, comme si on avait -eu à énoncer des choses impossibles à exprimer devant le Roi. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Berry repousse cette proposition, et fait adopter -l'effigie de Henri IV.</span> -Un -membre du Conseil qui semblait ne jamais éprouver d'embarras, et le -seul que le Roi ménageât, par goût ou par crainte, M. le duc de Berry, -prit hardiment la parole, et ne se fit pas scrupule de dire que tout -le monde trouverait singulier de voir l'image de Louis XVIII sur un -ordre créé par Napoléon, pour des services rendus sous Napoléon, et -proposa l'effigie de Henri IV, qui pouvait, sans craindre aucune -comparaison, succéder à toutes les effigies. La hardiesse et le bon -sens du prince délièrent les langues, et M. Ferrand, avec une -franchise qu'on devrait toujours rencontrer chez ses amis, adopta et -soutint l'avis du duc de Berry. M. de Blacas alors proposa non pas une -effigie de roi, ce qui établissait une comparaison peu agréable pour -Louis XVIII, mais l'effigie de la France elle-même. La proposition -rappelait un peu trop les idées républicaines. Louis XVIII rompit -enfin le silence qu'il avait gardé jusque-là, remercia beaucoup son -neveu, dit qu'il n'était pas de ces princes qui voulaient des statues -de leur vivant, que s'il était capable d'une telle faiblesse, -l'exemple de celui dont on cherchait à remplacer l'effigie suffirait -pour l'en corriger, et qu'après avoir bien pesé la proposition de M. -le duc (p.~234) de Berry et celle de M. de Blacas, il se prononçait -pour l'effigie du roi Henri IV. L'habile flatteur qui avait cherché à -plaire vit donc sa flatterie universellement repoussée, même par celui -à qui elle était adressée, mais il n'était pas homme à s'embarrasser -pour si peu. Il adhéra comme les autres à l'avis du Roi, et il demeura -convenu que sur un côté de la plaque qui sert d'insigne à la Légion -d'honneur, on placerait l'image de Henri IV, et sur l'autre trois -fleurs de lis. Il fut convenu aussi que, dès que le changement aurait -été opéré, tous les princes de Bourbon porteraient sur leur poitrine -la croix de la Légion d'honneur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impression fâcheuse produite sur les troupes par les -dernières mesures.</span> -Les diverses mesures que nous venons de rapporter, la plupart dictées -par une impérieuse nécessité, auraient cruellement froissé l'armée, -quand même elles n'auraient fourni aucun prétexte à la malveillance. -Mais avec tout ce que les princes de Bourbon y avaient ajouté par -complaisance envers leurs amis, avec l'irritation qui régnait chez les -militaires, avec l'injustice que cette irritation leur inspirait, -elles devaient être fort mal prises, provoquer partout des critiques -amères, et souvent même de dangereuses résistances. La garde impériale -n'avait pas cessé de résider à Fontainebleau. Elle sut qu'elle serait -conservée, mais que privée de la garde du souverain, elle n'aurait -plus la résidence de la capitale, si ambitionnée par les troupes en -général. Le bruit se répandit même, ce qui était vrai, qu'on la -trouvait trop rapprochée à Fontainebleau, que l'infanterie serait -envoyée en Lorraine, la cavalerie en Flandre, en Picardie, en -(p.~235) Touraine. Cette nouvelle produisit dans ses rangs la plus -vive émotion, et une partie des soldats parcourut les rues de -Fontainebleau en criant: <cite>Vive l'Empereur!</cite></p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc de Berry, spécialement chargé de s'occuper de -l'armée, va visiter la garde impériale à Fontainebleau.</span> -M. le duc de Berry était le prince que la dynastie réservait pour le -mettre en rapport avec les troupes, et qui par ses allures convenait -le mieux à ce rôle. Il se rendit à Fontainebleau afin de voir la -garde, qui n'avait été honorée encore de la présence d'aucun des -membres de la famille royale. Des officiers dont on avait flatté -l'ambition s'étaient efforcés de lui préparer les voies. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil froid et respectueux fait à ce prince.</span> -Il fut reçu -avec silence et respect. Quelques cris de: <cite>Vive le Roi!</cite> poussés par -des hommes choisis, restèrent sans écho. Cependant le prince, -accompagné par le maréchal Oudinot qui commandait l'infanterie de la -garde, par le maréchal Ney qui en commandait la cavalerie, montra de -l'aisance, de la familiarité, et caressa beaucoup les vieux soldats. -Les soins qu'il prit n'aboutirent qu'à faire rentrer dans le fond des -cœurs les sentiments qui en jaillissaient quelquefois imprudemment, -mais sans les changer à aucun degré. Peut-être, en confiant -franchement sa personne à la garde impériale, en lui réservant -exclusivement les avantages et le titre de corps d'élite, le Roi -serait-il parvenu à se l'attacher, et en tout cas il se la serait -attachée assez pour être en sûreté dans ses mains. Mais en -rétablissant son ancienne maison militaire, et en se confiant à -celle-ci, il avait inévitablement rendu la garde impériale à Napoléon.</p> - -<p>Depuis le départ des troupes étrangères on avait mis beaucoup de soin -à composer la garnison de (p.~236) Paris avec les régiments favorisés -de titres nouveaux, tels que les régiments du Roi, de la Reine, de -Monsieur, etc. Ces précautions ne firent pas qu'un meilleur esprit -régnât dans les casernes. -<span class="sidenote" title="En marge">Cris de <cite>Vive l'Empereur</cite> proférés dans les casernes.</span> -On y criait chaque jour: <cite>Vive l'Empereur</cite>. -Le duc de Berry se donna la peine de les visiter fréquemment, mais -cette attention ne lui épargna pas le désagrément d'entendre -quelquefois de ses propres oreilles des cris séditieux. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse spirituelle du duc de Berry à un vieux soldat.</span> -Ne manquant ni -de présence d'esprit, ni d'à-propos quand il savait se contenir, il -s'approcha, dans l'une de ces visites, d'un soldat qui avait crié -<cite>vive l'Empereur</cite>, et lui demanda pourquoi il proférait ce cri.—Parce -que Napoléon nous a conduits cent fois à la victoire, répondit le -soldat questionné.—Beau miracle, répliqua le prince, avec des braves -comme toi!—La réplique eut du succès, et courut les casernes. Elle -valut quelques compliments au prince, mais ne changea guère les -sentiments de l'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les soldats refusent le salut militaire à la maison du -Roi.</span> -Ce fut bien autre chose quand parurent dans les rues de Paris les -jeunes gens de la maison militaire. On leur avait donné de beaux -uniformes, qu'ils montraient naturellement avec plaisir, et comme ils -jouissaient du rang d'officier, ils avaient droit au salut militaire. -Plus d'une fois les soldats leur refusèrent ce salut, et les peines -disciplinaires n'y purent rien. Ce qui fut plus grave, la garde -nationale elle-même se mit de la partie. Dès que la première compagnie -des gardes du corps fut organisée, elle remplaça la garde nationale -dans l'intérieur du château, et ne lui laissa que les postes -extérieurs. C'était en quelque sorte mettre celle-ci à la porte du -palais, (p.~237) et il fallait lui tout ôter, ou lui tout laisser. -Mais un accident fortuit aggrava cette exclusion de l'intérieur des -Tuileries. -<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de brouille entre la garde nationale et les -gardes du corps.</span> -Le jour où les gardes du corps entrèrent en fonctions, ils -se rendirent au poste qu'ils devaient occuper à une heure où la -plupart des gardes nationaux s'étaient absentés pour prendre leur -repas. Ils s'emparèrent du poste purement et simplement, en mettant -dehors les armes des absents. Quand ceux-ci revinrent, ils trouvèrent -la place prise, et leurs armes à la porte du poste, sans avoir obtenu -aucun des égards que les troupes ont les unes pour les autres quand -elles se transmettent le service. Ils se récrièrent fort, et allèrent -communiquer leur mauvaise humeur aux détachements voisins. Bien qu'il -y eût seulement de la maladresse, et nulle intention offensante dans -ce qui s'était passé, néanmoins l'émotion fut générale dans les rangs -de la garde nationale. La légion qui ordinairement était placée aux -Tuileries déclara qu'elle ne monterait plus la garde, ni au dedans ni -au dehors du palais, et l'effet produit fut tel que M. de Blacas dut -écrire au général Dessoles une lettre dans laquelle il remerciait au -nom du Roi la garde nationale de ses services, et lui adressait les -choses les plus flatteuses. On organisa même un banquet entre les -gardes du corps et un certain nombre de gardes nationaux choisis, mais -tout ce qu'on fit ne contribua qu'à ébruiter le désaccord sans -l'apaiser.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Redoublement de caresses envers les maréchaux, le maréchal -Davout excepté.</span> -Le Roi, de son côté, continua de témoigner les égards les plus -empressés aux chefs de l'armée. Il reçut le maréchal Masséna, le -complimenta beaucoup sur ses grands faits d'armes, et lui annonça sa -(p.~238) prochaine naturalisation au moyen d'une proposition aux -Chambres. Il reçut également Carnot en qualité de premier inspecteur -de l'arme du génie, et l'amiral Verhuel comme officier de marine resté -au service de France, sans paraître se souvenir que le premier fût -régicide, et que le second eût défendu le Texel jusqu'à la dernière -extrémité. Cependant, après avoir fait tant d'efforts sur eux-mêmes, -il semblait que les Bourbons eussent besoin de soulager leur cœur -aux dépens de l'un des grands militaires du temps. Le maréchal Davout -fut la victime dévouée aux ressentiments du royalisme. Sa résistance à -Hambourg, comme nous l'avons dit, avait révolté les souverains -étrangers, et, comme nous l'avons dit aussi, ce maréchal avait tiré -sur le drapeau blanc en le voyant associé au drapeau russe. Par ces -divers motifs on était fort irrité contre lui, et on le croyait -d'ailleurs le séide de Napoléon, ce qui prouve combien on était mal -informé, car le maréchal se trouvait en disgrâce depuis 1812. Il fut -donc le seul des maréchaux que le Roi ne voulut point recevoir. -<span class="sidenote" title="En marge">Disgrâce de ce maréchal.</span> -Le -ministre de la guerre fut chargé de lui annoncer qu'ayant compromis le -nom français au dehors, il faudrait qu'il expliquât sa conduite avant -d'être admis à la cour. Le maréchal accueillit assez froidement cette -communication, et continua le Mémoire qu'il avait entrepris pour faire -connaître à la France et à l'Europe sa conduite à Hambourg.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Subit enthousiasme des militaires pour lui.</span> -À partir de ce moment, le maréchal Davout, jusque-là très-respecté -mais peu aimé des militaires, devint soudainement leur idole. Il y -avait une espèce de forum pour les officiers qui avaient quitté leurs -(p.~239) corps, et qui ne se pressaient pas d'y retourner malgré les -ordres réitérés du ministre de la guerre, c'était le boulevard dit des -Italiens et le Palais-Royal. -<span class="sidenote" title="En marge">Affluence des officiers à la demi-solde dans la capitale.</span> -Les uns ayant de l'aisance et consommant -à Paris l'argent qu'ils recevaient de leurs familles, les autres n'en -ayant pas et dévorant en quelques jours leur solde arriérée, aimaient -mieux rester dans la capitale pour s'y livrer à leur dépit, que de -rentrer à leurs régiments, pour y être ce qu'on appelait officiers à -la demi-solde. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur conduite imprudente et provocatrice.</span> -Ils faisaient donc foule au Palais-Royal et au -boulevard, interprétaient à leur façon les actes du gouvernement, -poursuivaient de leurs railleries le Roi impotent, comparaient sa -pesanteur aux vives allures de l'homme dont ils maudissaient naguère -l'activité diabolique, se moquaient de la maison du Roi, et surtout -des vieux émigrés qui journellement se rendaient en députation aux -Tuileries et ne donnaient que trop souvent prise au ridicule. Tantôt -en effet, c'étaient des députations de l'une des armées vendéennes, ou -de l'armée de Condé qui avait servi si longtemps sur le Rhin; tantôt -c'étaient des représentants du fameux camp de Jalès, arrivant avec le -costume de leur province et de leur temps, visitant le Roi, visitant -Monsieur, s'épanchant volontiers avec ce dernier, remettant des -placets, rapportant de leur visite la décoration du Lis ou la promesse -d'une pension. C'étaient là pour nos jeunes officiers des sujets -continuels de moquerie, et on en avait vu quelques-uns, se livrant à -la folie de leur âge, emprunter le costume des militaires de l'ancien -régime, et se promener dans Paris, suivis d'une foule de leurs -camarades (p.~240) que ce déguisement faisait rire aux éclats. Les -scènes n'étaient pas toujours si plaisantes, car il y avait -quelquefois des duels, mais heureusement assez rares, peu de gens -osant chercher querelle aux officiers de l'armée impériale, et les -princes en empêchant ceux qui l'auraient osé. La tristesse, et une -tristesse qui n'était que trop justifiée, se mêlait à ces folles -plaisanteries. -<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse misère des nombreux fonctionnaires revenus des -départements ci-devant français.</span> -Nous avons déjà parlé de ces milliers d'employés de -tout genre, douaniers, percepteurs des impôts, officiers de police, -qui avaient suivi l'armée à son retour, en partageant ses dangers et -son héroïsme, et qui mouraient de faim à Paris avec leurs femmes et -leurs enfants. Naturellement ils se joignaient aux groupes des -officiers mécontents, et à la gaieté de ceux-ci ajoutaient le -spectacle désolant de leur misère. Le baron Louis, plus soucieux de -rétablir les finances que de soulager leur infortune, avait le tort de -leur refuser des secours qui sans beaucoup charger le budget auraient -fait cesser des souffrances imméritées, et on en avait vu plusieurs -terminer leur détresse par un suicide. Ce mélange de scènes, les unes -burlesques les autres navrantes, produisait un effet peu favorable sur -les esprits, et commençait à les inquiéter vivement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands commandements imaginés pour disperser et satisfaire -les maréchaux.</span> -L'un des moyens imaginés pour rétablir la discipline militaire, et -pour fournir de grands emplois aux maréchaux qui n'avaient pas obtenu -des charges de cour, fut de les placer dans les principales divisions -militaires, avec des pouvoirs étendus et de riches émoluments. -Premièrement on trouvait un certain avantage à les disperser; -secondement on (p.~241) savait bien que s'ils n'étaient pas toujours -contents d'une cour dans laquelle ils se sentaient étrangers quoique -très-caressés, ils ne désiraient pas le retour de Napoléon, et que -transportés dans les provinces, ils chercheraient à exercer leur -autorité sur les troupes, et à les ramener au devoir. On prit donc le -parti de les y envoyer. À Paris, le commandement de la division était -trop près de l'autorité souveraine pour avoir beaucoup d'importance. -Pourtant il y fallait un homme ferme, et on choisit le général Maison, -qui à Lille avait fait preuve de la plus rare énergie, et ne passait -pas pour ami de Napoléon. Ailleurs, au contraire, on mit des -maréchaux. On plaça le maréchal Jourdan là même où il avait fait -arborer le drapeau blanc, c'est-à-dire à Rouen; le maréchal Mortier en -Flandre, le maréchal Oudinot en Lorraine, le maréchal Ney en -Franche-Comté (ces trois derniers dans le pays où ils étaient nés); le -maréchal Kellermann en Alsace, où il avait toujours été occupé des -dépôts; le maréchal Augereau à Lyon, où il venait de commander; le -maréchal Masséna en Provence, où la Restauration l'avait trouvé; le -maréchal Macdonald en Touraine, le maréchal Soult en Bretagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Soult, rentré en grâce, est mis à l'essai en -Bretagne.</span> -Ce dernier, disgracié à la suite des événements de Toulouse, s'était -montré d'abord fort irrité, puis cédant aux bons conseils du général -Dupont s'était calmé peu à peu, et avait même fait parvenir au Roi les -assurances d'un sincère royalisme. Il avait ainsi obtenu le -commandement de la province la plus royaliste de France, où l'on avait -cru pouvoir sans danger le mettre à l'essai. On verra bientôt quel -fut le succès (p.~242) de ces brillants commandements, desquels on -concevait dans le moment d'heureuses espérances.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir déplu aux militaires, on s'expose à blesser les -hommes les plus modérés de la Révolution.</span> -Tandis qu'on réussissait si peu auprès des militaires, en faisant -cependant tant d'efforts pour conquérir leurs chefs, on réussissait -moins encore auprès d'autres classes d'hommes qu'il aurait fallu -ménager avec soin pour n'en pas faire les alliés des militaires. À -peine rentrée la famille royale avait songé à célébrer un service -funèbre pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, et les victimes -augustes dont la tête était tombée sur l'échafaud. Certainement aucun -des événements de la Révolution ne devait inspirer de plus douloureux -sentiments que la mort de l'infortuné Louis XVI, payé de ses nobles -intentions par la condamnation la plus inique, et il était simple de -rendre hommage à son malheur. Mais dans les temps de partis, ce que -les uns font simplement, les autres le font malicieusement, et le -public prend surtout garde à ces derniers. Il était donc à craindre -que cet hommage si mérité à une grande infortune ne devînt une -nouvelle occasion de discordes. -<span class="sidenote" title="En marge">Services funèbres en l'honneur de Louis XVI, de -Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth.</span> -Quoi qu'il en soit, on choisit le 16 -mai, jour anniversaire de la mort de Henri IV, et on célébra dans les -églises de Paris un service funèbre en l'honneur des victimes royales -immolées en 1793. Pour se conformer à la doctrine de l'oubli, on lut -le testament de Louis XVI, dans lequel, à la veille de mourir, il -pardonnait en termes si touchants à tous ses ennemis. Mais en province -l'exemple, suivi quant à la cérémonie, ne le fut pas quant à la -manière de la célébrer. Le clergé prononça des oraisons funèbres, et -fit entendre à cette (p.~243) occasion un langage incendiaire. La -révolution tout entière fut présentée comme un long crime, où tout -était coupable, hommes et choses, où tout était à condamner, même les -principes de justice au nom desquels la révolution avait été faite, et -qui venaient d'être consacrés par la Charte. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage imprudent de la presse royaliste à l'occasion des -honneurs funèbres rendus à d'augustes victimes.</span> -La presse royaliste -envenima encore la querelle, en répondant à ceux qui invoquaient -l'oubli promis par la Charte, qu'on avait promis de tout oublier, en -ce sens que les auteurs des forfaits révolutionnaires ne seraient -jamais recherchés judiciairement, mais qu'on n'avait pas promis de -faire taire la conscience publique à leur égard, de regarder comme -indifférent ce qui était atroce, de sécher dans les yeux de la France -les larmes qu'elle devait à de nobles victimes; que si ces témoignages -de douleur blessaient les auteurs de certains crimes, il n'y avait pas -à s'occuper de leur susceptibilité; qu'ils devraient se tenir pour -heureux de promener sur le sol de la France leur impunité effrontée, -mais qu'on ne pouvait leur garantir ni l'estime ni le silence des -honnêtes gens; et que si des journées consacrées à la douleur publique -leur étaient pénibles, ce n'était pas à l'expiation mais au crime à se -cacher durant ces journées d'ailleurs si courtes et si rares. On -devine l'effet d'un tel langage et sur les hommes directement -attaqués, et sur ceux qui leur étaient attachés non par la communauté -des actes, mais par celle des principes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Services funèbres pour Moreau, Pichegru, Georges Cadoudal.</span> -Une fois entré dans la voie des souvenirs inopportuns, on ne s'arrêta -point. Après Louis XVI et Marie-Antoinette, vinrent madame Élisabeth, -le duc d'Enghien, Moreau, Pichegru, et, le croirait-on, (p.~244) -Georges Cadoudal lui-même, qui, devant les tribunaux, avait avoué le -projet de frapper le Premier Consul sur la route de la Malmaison. On -rechercha le prêtre qui l'avait assisté dans ses derniers moments, et -on le chargea d'officier dans la cérémonie funèbre. On fit plus, on -commit l'imprudence d'annoncer que le Roi payerait les frais de la -cérémonie. C'était compromettre bien gratuitement Louis XVIII auprès -des libéraux modérés, qui se plaisaient à le regarder comme plus sage -que sa famille et son parti. -<span class="sidenote" title="En marge">Profonde irritation de l'armée.</span> -L'effet de cette cérémonie fut grand -surtout chez les militaires, qui firent à cet égard éclater une telle -indignation que la police alarmée crut devoir en prévenir le Roi.</p> - -<p>S'y prendre de la sorte, c'était unir du lien le plus étroit les -révolutionnaires, même les plus modérés, aux militaires et à tous les -partisans de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Attaques contre les acquéreurs des biens nationaux, -dirigées surtout par le clergé.</span> -On ne ménagea pas davantage les acquéreurs de -biens nationaux et les prêtres assermentés. Au fond les princes -étaient désolés, en rentrant en France, de ne pouvoir pas rendre leurs -biens aux émigrés, et de s'entendre dire, que rétablis aux Tuileries, -ils ne songeaient plus à ceux qui mouraient de faim pour s'être -dévoués à leur cause. Il ne fallait pour penser et sentir de la sorte -qu'être des princes bons et reconnaissants. Mais la politique, sans -être ni ingrate ni immorale, et uniquement parce qu'elle est la raison -appliquée à la conduite des États, est souvent condamnée à de pénibles -sacrifices. Or en considérant que les biens d'église avaient pu être -légitimement aliénés, en considérant que beaucoup de biens d'émigrés -avaient pu (p.~245) l'être aussi, car ces émigrés avaient fait la -guerre à leur patrie, et la confiscation, justement abolie depuis, -mais existant alors dans les lois, avait pu être appliquée à l'acte -dont ils s'étaient rendus coupables, en considérant surtout qu'un -bouleversement général de la propriété aurait suivi la révocation des -ventes dites nationales, la politique qui n'était pas tenue de -raisonner et de sentir comme les Bourbons, avait eu raison de -consacrer ces ventes d'une manière irrévocable. Cependant les princes -pensaient comme M. Lainé, et ils auraient voulu que les acquéreurs, -garantis par la loi, mais vaincus par l'opinion, restituassent leurs -biens aux anciens propriétaires, moyennant quelques arrangements -pécuniaires. En pensant de la sorte, ils devaient naturellement -encourager ou souffrir tout ce qui était entrepris dans ce sens.</p> - -<p>Les prêtres, plus imprudents encore que les émigrés, commencèrent dans -les provinces à tenir en chaire un langage des plus dangereux. Ils -prêchèrent publiquement contre le Concordat, contre la vente des biens -d'église, contre celle des biens d'émigrés, et poussèrent la témérité -jusqu'à refuser les sacrements à des acquéreurs qui mouraient sans -avoir <em>restitué</em>, suivant une expression qui devint alors usuelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaques contre les prêtres assermentés.</span> -Ils ne bornèrent pas leurs attaques aux acquéreurs de biens nationaux, -ils les étendirent au clergé modéré, à celui que le Concordat avait -institué, et rallumèrent la discorde dans le sein de l'Église. -<span class="sidenote" title="En marge">Omission regrettable du Sénat au sujet du Concordat, et -projet de revenir sur ce traité parce qu'il n'est pas garanti par la -Charte.</span> -Malheureusement le Sénat, dans son projet de constitution, n'avait -pas songé à garantir le maintien (p.~246) du Concordat, et si quelque -chose peut donner une idée du service que ce corps avait rendu en -consacrant de nouveau les principes sociaux et politiques de la -Révolution française, c'était le bouleversement dont on était menacé -dans l'ordre religieux, parce qu'il avait négligé de mentionner le -Concordat. Il ne s'agissait de rien moins en effet que de revenir sur -tous les changements que la Révolution avait produits dans l'Église, -et qui avaient été consacrés par le temps, par la législation, par le -suffrage des hommes éclairés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de grave à vouloir toucher au Concordat.</span> -On se rappelle sans doute dans quelle situation le Premier Consul -avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres -s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par -amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution -offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule -religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui -avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du -culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du -gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers -pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable -solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une -nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des -<em>assermentés</em>, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes -de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait -pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés -vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir -(p.~247) temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants -sincères ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient -occasion de mépriser également <em>assermentés</em> et <em>non assermentés</em>, et -même de les proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque -dite <cite>la terreur</cite>. Enfin tandis que la Convention proscrivait les -prêtres, le royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter, -entretenir, fomenter la guerre civile. -<span class="sidenote" title="En marge">Confusion dans laquelle on était exposé à tomber en -essayant de rétablir l'ancien état de l'Église.</span> -Tel était l'état de l'Église la -veille du Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans -tache, de son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir -sur l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce -qu'il y avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à -changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des -circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui -était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à -accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats -par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le -Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux -accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils, -l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens -de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État -protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement -convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui -appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le -désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier -Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien (p.~248) -personnel de l'Église française, pour le constituer de nouveau, en -choisissant parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui -était honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le -grand traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au -général Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au -pays et à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de -Lunéville, de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, œuvres -de la victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de -l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré -les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en -France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une -religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.</span> -S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et -eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le -Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code -civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les -Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils -l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de -Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher -beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur -demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce -nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du -Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune -autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux -siéges (p.~249) dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis, -avaient été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis -sur un siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien -obstinés à ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs, -vivants et non démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient -encouru le titre ridicule et mérité de <em>petite Église</em>, parce qu'il -répondait à son étendue et à son importance dans le monde religieux.</p> - -<p>Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son œuvre -la plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet, -les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue <cite>la -Charte</cite>, étaient obligés en politique, en administration, à respecter -certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on -avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière -rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des -princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs -sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les -exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se -défendre la ressource d'un article de la Charte. -<span class="sidenote" title="En marge">Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.</span> -Ajoutez qu'ils -détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur -avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore -pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient -comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire -grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses -œuvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les -conséquences d'une entreprise (p.~250) pareille, c'est-à-dire le Pape -révoquant les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes, -demandant une seconde fois leur démission à tous les prélats pour -replacer ceux qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un -clergé dans un esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux -anciennes distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant -l'Église en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion, -et tandis que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se -serait proclamé le plus faillible des princes, l'Église aurait -revendiqué, l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que -les Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs? -Il fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se -jeter dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans -d'inextricables embarras et d'immenses dangers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus -d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien -titulaire existait encore.</span> -Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils -commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout -rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son -siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être -reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal -Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une -position régulière. Mais une semblable résolution était prise à -l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que -les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des -siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en -1802 refusé leur démission (p.~251) au Pape. Ces évêques non -démissionnaires s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à -Paris où on leur avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du -projet de revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en -instruire le clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où -deux titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé. -Ainsi, à la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par -Napoléon en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par -conséquent la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant -pour antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu -s'opérer dans son clergé une sorte de rébellion. -<span class="sidenote" title="En marge">Scandale à la Rochelle.</span> -La plupart des -prêtres méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle -de l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme -avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne, -la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la -Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité -religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions -étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat, -contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on -ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes -celles du zèle religieux. -<span class="sidenote" title="En marge">Scandale à Besançon.</span> -À une autre extrémité de la France, dans la -Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique, -était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre -un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est -possible. L'archevêque (p.~252) de Besançon, Lecoz, ancien prélat -constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé -par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté -comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double -institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son -troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son -diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni -vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à -son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant -refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé -contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser -l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui -n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le -voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient -trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le -premier à donner cet exemple déplorable.</p> - -<p>Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait -presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait -les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le -gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le -Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se -mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la -méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en -attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il -fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses -existantes, (p.~253) sous peine de tomber dans une véritable anarchie, -car dans diverses parties de la France on était prêt à chasser -violemment certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens -nationaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir -l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.</span> -M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences -d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit -autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la -double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle -on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son -diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner -leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités -séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas -défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette -lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité -comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût -changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force -purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre, -écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune -utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en -signaler au Roi la complète inefficacité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Négociation à Rome pour obtenir la révocation du -Concordat.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette -négociation.</span> -Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi -avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de -Pressigny, et (p.~254) l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur -extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les -suivantes. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses instructions.</span> -En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison -de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir -doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation, -qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses -malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de -son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et -déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours, -depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité -pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence -immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au -nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient -refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la -cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour -la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer -dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On -demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église -elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder -ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la -démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en -douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite -lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et -scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont -l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à (p.~255) des -princes qui tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient -découler le droit royal!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il -demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.</span> -Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas -beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier -le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église -romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au -moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer. -Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement -de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus -grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne -pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à -Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la -liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en -biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres -puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations, -Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui -devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui -était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII, -disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de -rendre au Saint-Siége!</p> - -<p>Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans -tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les -contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne -le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant -Louis XVIII demander l'abolition (p.~256) du Concordat au Pape qui lui -redemandait Avignon!</p> - -<p>Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des -chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée -dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière -religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise -part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse -d'Angoulême.</span> -Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été -blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y -voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques -ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au -soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés -qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui -revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de -trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de -l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à -M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale -révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes -légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant -d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le -rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux -édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république -fort soigneuse de faire respecter les <em>décadis</em>, et y découvrit des -dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre. -<span class="sidenote" title="En marge">Les princes provoquent une ordonnance de police sur -l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.</span> -En conséquence, le 7 juin il rendit (p.~257) une ordonnance de police -prescrivant la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête. -En vertu de cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le -dimanche, du matin au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient -être abandonnés; toute voiture destinée à porter des fardeaux devait -cesser de circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être -accessibles que l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il -n'était permis qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs -portes ouvertes toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites -sous des peines sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la -saisie des objets en contravention.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette -ordonnance.</span> -C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais -de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore -que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures -faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée -à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans -les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte -qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un -spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un -gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et -heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient -supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on -voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se -fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient -ouverts une (p.~258) grande partie du jour, arrêter des voitures sous -prétexte de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines -assez graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir -pour cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de -manières pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était -guère praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée -elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la -population remuante et laborieuse.</p> - -<p>L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le -gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles, -d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les -frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien -davantage de sa dévotion. -<span class="sidenote" title="En marge">Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de -l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.</span> -L'impression fut assez forte pour troubler -le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de -Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait -soldatesque.—Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des -<em>bigots</em>, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous -dépopulariser en France.—Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la -destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette -occasion bien prompt, et au moins imprudent.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion -publique dans les points les plus essentiels.</span> -Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà, -sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses -amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans -doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de -la maison militaire (p.~259) du Roi; on avait, par des cérémonies -pieuses et dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais -accompagnées d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à -la Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils -étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré, -de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre -les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la -classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les -prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des -biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux -Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police -irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être -impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être -religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On -allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des -intérêts et des lumières, mais des mœurs, des goûts, des travers -même du temps et du pays.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La réunion des Chambres était un moyen prochain et -salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.</span> -Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un -tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser -dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées -par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies -le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure -d'entreprendre leurs travaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par -s'occuper de leur règlement.</span> -Elles n'avaient pas cessé depuis de -s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement, -qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il -fallait nécessairement (p.~260) qu'elles déterminassent la forme de -leurs délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues, -et avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus -propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions. -<span class="sidenote" title="En marge">Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue -des assemblées.</span> -Le terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais -odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines -parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique -extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y -exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme -il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque -question dans le calme des réunions particulières, les Chambres -adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui -devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les -affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission -nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à -l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le -règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu, -et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la -tyrannie des partis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme -président de la Chambre des députés.</span> -Leur règlement terminé, les deux Chambres s'étaient constituées, et en -avaient fait part à la royauté. La Chambre des députés, ci-devant -Corps législatif, avait présenté cinq candidats, entre lesquels le Roi -devait, d'après la Charte, choisir un président. Le Roi choisit M. -Lainé, qui avait réuni le plus grand nombre de voix, et qui était -redevable de cette double préférence à un talent élevé, (p.~261) à un -caractère sérieux, et au rôle qu'il avait joué en décembre précédent, -lorsque, rapporteur du Corps législatif, il avait excité à un si haut -point la colère de Napoléon. La Chambre des députés ainsi constituée, -commença immédiatement ses travaux.</p> - -<p>Au milieu du réveil de toutes les passions politiques étouffées si -longtemps, c'était une circonstance grave que l'entrée en fonctions -des deux Chambres, ne voulant à aucun prix ressembler aux assemblées -de l'Empire quoiqu'elles fussent ces mêmes assemblées, l'une continuée -aux deux tiers, l'autre en entier, et bien résolues à ne pas retomber -dans la soumission qu'on leur avait tant reprochée. -<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des Chambres en 1814.</span> -Heureusement elles -étaient composées d'hommes sages, expérimentés, et imbus de l'esprit -dont le gouvernement aurait dû être pénétré lui-même. Ces hommes -n'avaient pas désiré les Bourbons, mais Napoléon devenu impossible, -ils les avaient rappelés comme nécessaires, et souhaitaient de bonne -foi que ces princes fussent conciliables avec la France, telle qu'une -immense révolution l'avait faite. Ils ne voulaient rien précipiter, -ils étaient même décidés à tolérer beaucoup de fautes, mais à -condition que la direction générale du gouvernement serait sensée, et -tournée vers le véritable but auquel on devait tendre.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1814.</span> -Le gouvernement de son côté, voyant le règlement terminé, ce qui avait -pris le mois de juin, et sentant que divers actes fort irréfléchis -allaient trouver auprès des Chambres des juges sévères, s'était -demandé quelle conduite il convenait de tenir envers elles. -<span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Montesquiou sur la manière de se conduire -envers les Chambres.</span> -M. de Montesquiou, qui avait la mission comme (p.~262) ministre de -l'intérieur, et la prétention comme ancien membre de la Constituante, -de se présenter aux Chambres et de s'y faire écouter, avait conseillé -de se renfermer dans une extrême réserve à leur égard, de leur -proposer peu de chose, d'éluder autant que possible ce qui viendrait -de leur initiative, et le budget obtenu, le système des finances -arrêté, de les ajourner pour leur donner du repos et en prendre -soi-même. Il s'était fondé sur l'opinion plus fausse que vraie, mais -très-répandue, que n'ayant pas les moyens de patronage qui existent en -Angleterre, on ne pourrait pas conduire aisément les Chambres -françaises, et que n'étant pas assez puissant, il fallait être prudent -avec elles. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette opinion bientôt déjouée par le résultat.</span> -M. le duc de Berry se récria fort contre une manière -d'agir qui devait annuler ou amoindrir l'autorité royale, mais on le -laissa dire, habitué qu'on était à ses saillies, et on accorda plus de -confiance aux conseils de M. de Montesquiou, sauf à modifier selon les -événements le plan de conduite imaginé par ce ministre.</p> - -<p>Mais les Chambres allaient, quoi qu'on fît, obliger le gouvernement à -se produire, à se manifester, en se manifestant vivement elles-mêmes. -À peine la Chambre des députés était-elle constituée, que les -propositions s'y succédèrent rapidement. -<span class="sidenote" title="En marge">Première proposition de M. Bouvier-Dumolard assez -froidement accueillie.</span> -Un ancien préfet impérial, -membre autrefois de diverses assemblées, homme de sentiments honnêtes -et chaleureux, mais ami du bruit, et ayant le goût de parler plus -qu'on n'avait alors celui d'écouter, M. Bouvier-Dumolard proposa -d'adresser une supplique au Roi, pour réclamer une loi par laquelle -on déclarerait que les deux Chambres étaient le vrai (p.~263) -parlement de France, et le seul ayant droit de porter ce titre. M. -Bouvier-Dumolard voulait par ce moyen assurer immédiatement aux deux -Chambres françaises le rôle et le titre des chambres anglaises, et de -plus répondre à une protestation dont on s'entretenait beaucoup, et -qu'on disait avoir été faite contre la Charte par les membres -survivants des anciens parlements. La proposition trop vague de M. -Dumolard n'eut pas de suite, mais elle en aurait eu si la protestation -dont on parlait avait présenté un caractère plus sérieux. Deux autres -propositions suivirent celle-là, et obtinrent beaucoup plus de -retentissement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Proposition de M. Durbach, relative à l'ordonnance sur la -presse, et à l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.</span> -Un député de l'Alsace, M. Durbach, dépourvu de prétentions -personnelles, mais animé de sentiments très-ardents, et fréquentant -beaucoup les hommes de la Révolution, attaqua, comme contraires à -l'esprit de la Charte, l'arrêté de police sur les fêtes et dimanches, -et l'ordonnance royale qui avait placé la presse sous les règlements -de librairie de l'Empire. Il soutint qu'un directeur de la police -n'avait pas le droit de prononcer des pénalités, sous prétexte qu'on -les empruntait à d'anciens édits, et que la Charte ayant promis la -liberté de la presse, il n'était conforme ni à son texte ni à son -esprit, de laisser la presse quotidienne sous l'autorité des censeurs. -Effectivement, les journaux et les brochures étaient soumis à une -inspection préalable, qui au surplus s'exerçait avec beaucoup de -ménagement, car on avait mis à la tête de la librairie un professeur -de philosophie illustre, appelé à devenir l'un des personnages les -plus considérables de l'époque, (p.~264) et destiné à rester un -écrivain du premier ordre, M. Royer-Collard, partisan décidé des -Bourbons, mais esprit fier, indépendant et libéral. Il n'aurait -certainement pas couvert de son nom un exercice tyrannique de la -censure. Pourtant elle existait; le directeur de la police mandait -quelquefois les principaux rédacteurs des journaux, et en se bornant à -leur donner des conseils, les maintenait dans une certaine mesure qui -n'empêchait pas les feuilles royalistes de se permettre souvent un -langage des plus violents. M. Durbach dénonça l'ordonnance relative à -la presse, et l'arrêté sur la célébration des fêtes et dimanches, avec -une rudesse de langage à laquelle on n'était pas accoutumé, et qui lui -valut le rejet de ses propositions. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette proposition repoussée à cause de la violence de la -forme, est adoptée quelques jours après, lorsqu'elle est reproduite -par M. Faure en termes modérés.</span> -Toutefois on sentait que ces -propositions étaient fondées, et on était généralement disposé à les -accueillir lorsqu'elles seraient présentées et soutenues avec plus de -modération. Quelques jours après, M. Faure, suscité par une partie -notable de la Chambre, déposa une nouvelle proposition relative à la -presse seulement, et tendant à supplier le Roi de faire préparer une -loi sur l'exercice du droit d'écrire. C'était dire assez clairement -qu'on regardait comme illégale l'ordonnance qui avait replacé ce droit -sous la police de l'ancienne librairie. La proposition de M. Faure fut -votée à l'unanimité.</p> - -<p>Quant à l'arrêté relatif à l'observation des fêtes et dimanches, on -était embarrassé de prendre un parti, car c'était une matière sur -laquelle il était difficile d'adopter des prescriptions absolues. À -faire une loi, il n'était guère possible d'y insérer d'autres -(p.~265) dispositions que celles qui étaient contenues dans l'arrêté -de M. Beugnot, car on ne pouvait pas déclarer officiellement que le -dimanche ne serait qu'à demi observé, et on ne pouvait pas non plus -reproduire des prescriptions qui avaient causé dans le public -l'impression la plus fâcheuse. N'osant donc ni les abroger, ce qui eût -semblé l'abolition du dimanche, ni les maintenir, ce qui eût froissé -plus vivement encore l'opinion fortement indisposée, on renvoya la -question à une commission pour l'examiner sérieusement et en silence.</p> - -<p>Cette promptitude des députés à se saisir des sujets qui occupaient -l'attention publique, prouva bientôt combien on s'était abusé en -croyant qu'il serait aisé de mesurer aux Chambres leur participation -aux affaires, qu'il suffirait par exemple d'un peu de réserve pour les -tenir à distance, comme on fait avec un indiscret dont on se -débarrasse en ne lui parlant pas de ce dont il est le plus pressé de -parler. Lorsqu'on se décide à introduire les assemblées dans le -gouvernement, il ne faut pas le faire à moitié, car elles forcent les -portes qu'on ne voudrait qu'entr'ouvrir. Il faut, si on les admet, les -admettre franchement, agir à leur égard avec confiance et résolution, -et on parvient ainsi à les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce -qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent -de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les -assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se -passionnent pour lui, et, d'obstacles qu'elles étaient, deviennent une -force véritable.</p> - -<p>Le gouvernement comprit qu'il était impossible (p.~266) d'éluder la -difficulté, et que la Chambre des députés s'appuyant sur l'article 8 -de la Charte, lequel déclarait la presse libre moyennant la répression -légale de ses abus, ne pouvait pas être éconduite, comme l'auteur -d'une proposition sans écho dans le pays. La première proposition, -celle de M. Durbach, ayant été rejetée à cause de sa forme, la -seconde, celle de M. Faure, présentée dans des termes modérés, ayant -été votée à l'unanimité, il était évident que le vœu d'une loi sur -la presse reviendrait sans cesse, que ce vœu serait accueilli par -la Chambre des pairs, et qu'il arriverait irrésistible au pied du -trône.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi reconnaît qu'il faut se rendre aux vœux -manifestés par la Chambre des députés, et fait préparer un projet de -loi sur la presse.</span> -Le Roi le sentit, et le Conseil ayant été convoqué à cette occasion, -il lui dit: La première proposition a été repoussée parce que <cite>Durbach -a cassé les vitres</cite>, mais la seconde, exposée avec modération, a été -adoptée à l'unanimité. Il faut donc nous rendre de bonne grâce, si -nous ne voulons avoir la main forcée.—On suivit l'avis fort sage du -Roi. Il y avait d'ailleurs une manière de s'y prendre qui lui -convenait fort, c'était de faire consacrer par une loi le régime -existant. Ce régime était celui de l'Empire; il soumettait les livres -à la censure, et quant aux journaux, les livrait comme chose vulgaire -à la surveillance de la police, qui, pendant le règne de Napoléon, -n'avait guère tourmenté leur insignifiance. Cependant, depuis la chute -de l'Empire, les passions s'étant réveillées, et les journaux, qui en -étaient l'expression quotidienne, ayant acquis une importance que les -brochures partageaient selon leur degré d'à-propos, la police avait -été obligée de (p.~267) s'en occuper beaucoup plus qu'elle ne l'avait -jamais fait. Elle avait cherché, sans y réussir, à modérer la presse -royaliste, elle avait traité avec assez d'indulgence la presse -libérale, qui était encore fort timide, et dans l'un et l'autre cas -elle avait été obligée d'intervenir souvent. C'était assez pour que -cette intervention, fréquemment exercée, devînt incommode, et presque -insupportable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions essentielles du nouveau projet.</span> -M. de Montesquiou, chargé de rédiger le projet de loi, n'hésita pas à -prendre pour base les règlements impériaux. Il établit une distinction -en faveur des livres, qu'il proposa de traiter autrement que les -brochures et les journaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Il distingue les livres des journaux, et en accordant la -liberté pour les livres, propose la censure pour les journaux.</span> -Pour distinguer les livres des brochures et -journaux, il eut recours au volume des écrits, et adopta pour la -limite qui les séparerait le terme de trente feuilles d'impression -(480 pages in-octavo). Tout écrit de cette étendue était considéré -comme livre, et à ce titre affranchi de l'intervention préalable de -l'autorité, à cause du travail qu'il supposait, des lecteurs plus -sérieux et moins nombreux auxquels il s'adressait. Les autres (ceux -qui auraient moins de 480 pages), périodiques ou non, devaient être -soumis à un examen préalable, c'est-à-dire à la censure, et ajournés, -si on jugeait que leur publication immédiate offrît des inconvénients. -Afin d'adoucir la rigueur de cet examen préalable, il fut dit que la -défense de publier ne serait que suspensive, et qu'à l'ouverture de -chaque session, une commission de trois pairs et de trois députés -examinerait comment avait été exercée la censure des écrits. Ce -tempérament était de peu de valeur, car pour les articles de journaux -et pour (p.~268) les brochures, un ajournement de quelques mois -équivalait à l'interdiction absolue. De plus les imprimeurs étaient -soumis à la police administrative, et en cas de délit pouvaient être -privés de leur brevet, ce qui les constituait eux-mêmes censeurs -préalables des écrits qu'ils étaient chargés d'imprimer.</p> - -<p>La loi n'eût soulevé aucune difficulté sérieuse, si elle eût été -annoncée comme temporaire, et demandée en raison des circonstances qui -étaient à la fois nouvelles et graves. Mais vouloir faire considérer -la censure comme une institution fondamentale, contenue dans la -Charte, était une prétention téméraire, que le présomptueux abbé de -Montesquiou pouvait seul concevoir. Il se fit fort de réussir, et fut -autorisé à présenter le projet de loi dont nous venons d'exposer les -bases.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet porté à la Chambre des députés par MM. de -Montesquiou, de Blacas et Ferrand.</span> -Il le porta à la Chambre des députés accompagné de M. de Blacas, -ministre de la maison du Roi, et de M. Ferrand, ministre d'État. M. de -Blacas était là comme l'homme du Roi, M. Ferrand comme le publiciste -du parti royaliste. On ne pouvait donc accorder au projet une escorte -plus considérable. La Chambre des députés fut très-flattée de voir la -couronne se rendre si vite à ses vœux, et même avant que ces -vœux eussent été confirmés par la pairie. Elle accueillit gravement -et respectueusement le projet de loi, qu'elle envoya tout de suite à -une commission.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive et heureuse animation produite dans les esprits par le -projet présenté.</span> -À peine connu, ce projet imprima aux esprits une commotion des plus -vives. Jusque-là on n'avait été occupé que des querelles suscitées par -la transition d'un régime à l'autre. C'étaient des militaires -(p.~269) se plaignant de la partialité qu'on manifestait pour les -soldats de Condé ou de la Vendée, des révolutionnaires s'offensant des -récriminations des royalistes, des acquéreurs de biens nationaux -s'alarmant des attaques auxquelles était en butte toute une classe de -propriétés; et par contre on entendait des officiers de l'ancien -régime, des prêtres, des émigrés, se plaindre de ce qu'on était trop -caressant pour les militaires de l'Empire, trop indulgent pour des -révolutionnaires couverts de sang, trop protecteur pour des détenteurs -de biens usurpés. Enfin on était saisi d'une question de principe qui -ne touchait ni aux intérêts ni aux passions des partis. Elle excita, -nous le répétons, une animation d'esprit fort vive, mais non pas -orageuse, et elle occupa particulièrement les hommes éclairés, qui -étaient pressés d'entrer dans les voies ouvertes par la Charte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Disposition des esprits en 1814 à l'égard de la liberté de -la presse.</span> -La manière d'envisager les questions dépend beaucoup des impressions -du moment. La liberté de la presse, qui en France a eu des fortunes si -diverses, était alors jugée plus favorablement qu'elle ne le serait -même aujourd'hui, parce qu'au lieu d'être au lendemain des agitations -de la République, on était au lendemain du despotisme de l'Empire. On -venait d'apprendre ce qu'un pouvoir non contredit était capable de -faire, et on se disait que s'il y avait eu quelque liberté de langage -dans les corps de l'État ou dans les journaux, un conquérant aveuglé -n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million -de Français, nos frontières, et lui-même. En remontant en arrière, il -est vrai, on trouvait les désordres de la Révolution. Mais ces -(p.~270) désordres on ne pouvait guère les imputer à la presse. En -effet, tandis que de nos jours nous avons vu la presse, au milieu d'un -pays calme et peu passionné, soulever des tempêtes, en 1792 et 1793 le -pays mu par ses propres passions n'avait dû ses égarements qu'à lui -seul, et avait même rencontré dans la presse quelque résistance à ses -fautes quand elle avait été libre. Les souvenirs soit de l'Empire, -soit de la révolution n'étaient donc pas contraires à la liberté de la -presse. De plus les grands événements qui venaient de s'accomplir, -étaient un argument puissant en faveur de tous les genres de liberté. -On avait vu effectivement la Révolution française partant des idées -les plus simples et les plus justes arriver bientôt aux plus étranges -conceptions, parcourir successivement le cercle entier des égarements -humains, puis revenir aux vérités qui avaient été son point de départ, -et pousser même le repentir jusqu'au rappel de la dynastie dont le -chef avait été envoyé à l'échafaud. En présence d'un tel spectacle on -se disait qu'après tout, en laissant la vérité et le mensonge aux -prises, la vérité finissait par l'emporter, et on avait dans la -liberté une confiance, hélas! bien altérée aujourd'hui.</p> - -<p>Nous ne parlons ici ni des émigrés qui apercevaient dans toute -institution libre un retour au régime de 1793, ni des révolutionnaires -que l'aspect seul des Bourbons remplissait d'une sorte de fureur. Nous -parlons de la masse paisible, impartiale, et en particulier des hommes -intelligents, qui voulaient pousser la France dans les voies où -l'Angleterre a trouvé la liberté avec la grandeur. Quant à ceux-là -(p.~271) ils étaient assez confiants, et ne songeaient guère à -enchaîner la presse. Les ennemis qu'elle avait se rencontraient plutôt -parmi les hommes de gouvernement, qui, au nom de l'expérience, -demandaient qu'on mît des bornes à son action. Mais ces derniers, -issus en général de la Révolution et de l'Empire, semblaient plutôt -défendre leur situation personnelle que soutenir un principe. Beaucoup -de royalistes même étaient assez bien disposés pour la presse -quotidienne, dont ils se servaient avec avantage contre les -révolutionnaires, et on entendait de jeunes hommes, à la fois -royalistes et constitutionnels, dire qu'il ne fallait pas sacrifier la -plus précieuse des libertés du pays pour protéger quelques parvenus -qui n'avaient d'autre souci que d'assurer leur importance et leur -repos.</p> - -<p>Dans les nombreux salons de la capitale, qui prenaient à la politique -un intérêt tout nouveau, la question fut vivement agitée, et en -général dans un sens favorable à la presse. -<span class="sidenote" title="En marge">Défense de la presse par M. Benjamin Constant et par <cite>le -Journal des Débats</cite>.</span> -M. Benjamin Constant la -défendit avec autant d'esprit que de force d'argumentation. Un journal -qui s'était acquis une grande popularité sous l'Empire par le seul -mérite alors possible, celui d'une excellente critique littéraire, et -qui était ardemment voué à la cause des Bourbons, le <cite>Journal des -Débats</cite>, soutint la liberté de la presse avec une extrême chaleur, et -de ce point de vue, que la presse devait être particulièrement chère -aux royalistes, car si elle avait été libre sous l'Empire et sous le -comité de salut public, un million de Français n'auraient pas succombé -dans des guerres folles ou sur l'échafaud.</p> - -<p>(p.~272) <span class="sidenote" title="En marge">Examen de la loi par la commission des députés.</span> -La commission de la Chambre des députés examina la loi dans cet -esprit, et ne lui fut pas favorable. Prétendre trouver la censure dans -l'article 8 de la Charte, parut une prétention peu sincère. Si on -était venu dire franchement que l'auteur de la Charte avait entendu -donner la liberté de la presse, qu'il l'entendait encore, mais que -dans l'intérêt d'un ordre de choses tout nouveau, on demandait une -suspension momentanée de cette liberté; si on était venu ainsi avouer -qu'on regardait la censure non comme un régime permanent, mais comme -la simple suspension temporaire d'un droit reconnu, on eût été écouté. -Au contraire on blessa, on inquiéta la commission en soutenant que la -Charte avait voulu instituer la censure par ces mots de l'article 8: -<cite>Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs -opinions, en se conformant aux lois gui doivent réprimer les abus de -cette liberté.</cite> -<span class="sidenote" title="En marge">Discussion des mots <em>prévenir</em> et <em>réprimer</em>.</span> -C'était d'abord vouloir faire considérer la censure -comme un principe de la Charte, c'était dès lors inspirer du doute sur -la bonne foi qui présiderait à l'interprétation de cette Charte, -c'était se livrer à une subtilité bien puérile que de soutenir, ainsi -qu'on le fit, que par <em>réprimer</em> on avait voulu dire <em>prévenir</em>. En -effet, suivant les défenseurs du projet, toute loi qui se bornerait à -punir les délits, et ne songerait pas à les empêcher, aurait -uniquement pour but la vengeance, et non la sécurité publique. -<em>Réprimer</em>, dans la véritable langue législative, signifiait donc -<em>prévenir</em>. Cette subtilité irrita par son défaut de franchise. On -répondit que toute loi prévenait, par cela seul qu'elle réprimait; -qu'en punissant les délits passés (p.~273) elle empêchait les délits -futurs par la crainte du châtiment; qu'elle n'avait pas une autre -manière de prévenir; qu'elle laissait accomplir chaque acte avant de -rechercher s'il était bon ou mauvais, qu'autrement il faudrait arrêter -toutes les actions humaines avant leur accomplissement de peur -qu'elles ne devinssent coupables, il faudrait empêcher l'homme -d'aller, de venir, de vivre pour ainsi dire, si on entendait exercer -l'autorité de la loi non sur l'acte accompli, mais sur l'acte -possible. Laissant d'ailleurs de côté ces arguties, on demanda ce -qu'était la censure, si elle n'était pas exactement la négation de la -liberté de la presse; si en tout pays où cette liberté était inconnue, -le régime ne se bornait pas purement et simplement à soumettre les -écrits à l'autorité avant leur publication, pour obtenir la permission -de les publier; si donc, en imposant l'examen préalable, on ne -refusait pas cette liberté de la presse, liberté fondamentale et -presque inséparable de celle de la tribune, et si on ne venait pas, -deux mois après la publication de la Charte, retirer un de ses -articles les plus essentiels, et cela quand rien de nouveau ne s'était -passé dans le pays, rien dont on pût justement s'effrayer, et si au -contraire il ne s'y passait pas quelque chose de très-heureusement -nouveau, c'est que malgré beaucoup d'intérêts froissés, malgré -beaucoup d'imprudences du parti dominant, la France, d'abord étonnée -du retour des Bourbons, revenait à eux et s'attachait à leur -gouvernement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Répugnance invincible à admettre que la censure soit dans -la Charte.</span> -Ces arguments avaient une grande force, et c'était précisément -l'obstination à soutenir que la censure (p.~274) se trouvait dans la -Charte, qui blessait les membres de la commission, car indépendamment -du mensonge, on faisait ainsi de la censure un principe, et une -institution perpétuelle. On les eût apaisés sur-le-champ par l'aveu -sincère de ce qu'on désirait, et par la demande d'une suspension -momentanée de la liberté de la presse. Il y avait dans la commission -un homme âgé, mais vert, plein d'esprit, de vivacité méridionale, de -bonne foi, de courage, et jouissant d'une brillante renommée -littéraire, c'était M. Raynouard. -<span class="sidenote" title="En marge">Rôle de M. Raynouard dans cette discussion.</span> -Il avait partagé avec M. Lainé -l'honneur de la résistance à Napoléon, dans la session du mois de -décembre précédent, et il avait tenu en cette occasion un langage -aussi ferme qu'élevé. Il était de ces hommes éclairés, si nombreux -alors, qui voulaient la monarchie tempérée par la liberté, les -Bourbons liés par une constitution sage. Il était de plus écrivain, et -en cette qualité fort attaché au droit d'écrire. Il exerça une grande -influence sur la commission, et en punition de l'entêtement qu'on -mettait à soutenir le projet tel qu'il était, il en proposa le rejet. -Une partie de la commission, reconnaissant qu'il avait raison, mais -craignant d'infliger au gouvernement un échec trop grave, proposa de -faire ce que le ministère aurait dû faire lui-même, c'est-à-dire -d'avouer que la liberté de la presse était en principe dans la Charte, -mais de déclarer qu'en raison des circonstances on prenait le parti de -la suspendre momentanément. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Raynouard fait rejeter le projet par la commission à la -majorité d'une voix.</span> -M. Raynouard ne se contenta pas d'une -concession pareille, insista sur sa proposition, fit adopter le rejet -pur et simple du projet à la majorité d'une voix, et fut (p.~275) -nommé rapporteur de cette résolution. La minorité proposa au contraire -l'adoption de la loi, avec les trois amendements qui suivent: -<span class="sidenote" title="En marge">La minorité de la commission l'accepte avec des -amendements.</span> -1<sup>o</sup> La limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la censure -serait changée, et il suffirait qu'un écrit eût 20 feuilles au lieu de -30 feuilles (320 pages au lieu de 480), pour être dispensé de l'examen -préalable; 2<sup>o</sup> la censure ne durerait que jusqu'à la fin de 1816; 3<sup>o</sup> -enfin les opinions des membres des deux chambres ne seraient point -soumises à la censure.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Août 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Affluence à la Chambre des députés le jour où M. Raynouard -fait son rapport.</span> -Le jour où M. Raynouard présenta son rapport, l'affluence au palais de -la Chambre fut considérable. On n'avait jamais vu pour les séances du -Corps législatif un pareil empressement. Le public qui accourait ainsi -était un public à mille nuances, comme la France depuis trois mois. -C'était dans l'émigration la portion instruite, acceptant la Charte -par nécessité, mais ayant pour les choses de l'esprit un goût aussi -ancien que la noblesse française; c'étaient parmi les amis de la -liberté, des hommes nouveaux, acceptant les Bourbons comme les autres -la Charte, par nécessité, mais très-disposés à recevoir la liberté de -leurs mains, et résolus à leur être fidèles s'ils étaient sincères; -c'étaient dans les partis mécontents, les révolutionnaires, les -militaires, les partisans de l'Empire, se déguisant en amis de la -liberté, et le devenant sans s'en apercevoir. Les uns et les autres -étaient attirés par des motifs divers, ceux-ci par l'intérêt qu'ils -portaient au gouvernement, ceux-là par le plaisir de le voir -contredire, beaucoup par zèle pour la question soulevée, tous enfin -par la curiosité, et il faut le dire par un (p.~276) goût tout nouveau -pour la discussion éloquente des affaires publiques, qui venait de se -développer dans notre pays. -<span class="sidenote" title="En marge">Goût naissant en France pour l'éloquence de tribune, et -pour les discussions politiques.</span> -Il suffit chez une nation vive qu'un goût -l'ait longtemps dominée, pour qu'elle soit prête à en éprouver un -autre. Si la France avait ressenti le goût des scènes militaires, elle -avait eu, hélas, le temps de le satisfaire! Dix-huit ans de suite, -elle avait eu les yeux fixés sur un seul homme, et au signal de cet -homme elle avait vu le sang couler à flots, sans autre résultat final -que sa propre ruine! Il fallait désormais d'autres tableaux à son -patriotisme et à son esprit. Le spectacle d'hommes remarquables par le -caractère, l'intelligence, le talent, pensant différemment les uns des -autres, se le disant vivement, rivaux sans doute, mais rivaux pas -aussi implacables que ces généraux qui en Espagne immolaient des -armées à leurs jalousies; occupés sans cesse des plus graves intérêts -des nations, et élevés souvent par la grandeur de ces intérêts à la -plus haute éloquence; groupés autour de quelques esprits supérieurs, -jamais asservis à un seul, offrant de la sorte mille physionomies, -animées, vivantes, vraies comme l'est toujours la nature en liberté, -ce spectacle intellectuel et moral commençait à saisir et à captiver -fortement la France. Les militaires fatigués eux-mêmes de donner le -spectacle de leur propre sang versé à flots, n'étaient pas les moins -pressés d'assister à ces luttes, et de s'y mêler. On ne connaissait -pas encore de grands talents; on les cherchait, on les espérait, on y -croyait, par l'habitude de voir la France produire toujours ce dont -elle a besoin. Elle n'avait pas manqué de généraux (p.~277) en 1792, -on était certain qu'elle ne manquerait ni d'hommes d'État ni -d'orateurs en 1814! Le rapport de M. Raynouard, un peu diffus, un peu -académique, n'ayant pas encore la simplicité et le nerf du langage des -affaires, que la pratique pouvait seule donner à l'éloquence -française, fut écouté avec une religieuse attention. Il contenait du -reste toutes les raisons, les médiocres et les bonnes, et il fit -effet. Le soir on n'avait pas dans Paris d'autre sujet de -conversation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La discussion remise au 5 août.</span> -La discussion avait été remise au 5 août. Ce jour-là les tribunes se -trouvant pleines, le public s'était introduit dans la salle même des -délibérations, et avait envahi les siéges réservés aux députés. Sous -l'impression restée très-vive des scènes de la Révolution, on avait, -par un article du règlement, interdit à tout individu qui n'était pas -membre de la Chambre l'entrée de l'intérieur de la salle. L'article -fut invoqué par quelques députés alarmés du spectacle qu'offrait le -palais de la Chambre, et le président ordonna la sortie des étrangers. -Cet incident fit remettre la séance au lendemain, au grand déplaisir -des nombreux assistants accourus pour être témoins de scènes si -nouvelles, si recherchées des curieux.</p> - -<p>Le lendemain 6 les débats s'ouvrirent. L'éloquence de tribune, alors -inexpérimentée, ne pouvait pas encore se passer de discours écrits, et -ne savait pas soutenir une discussion, en suivre toutes les évolutions -imprévues, avec l'élocution prompte et inspirée du moment. Chacun -apportait le développement écrit de son opinion, le lisait, et -obtenait l'attention qu'on accorde à une lecture faite en (p.~278) -commun. Mais enfin, quel que soit le mode de discussion adopté, toutes -les raisons pour et contre parviennent à se produire, et avec de la -patience un sujet finit toujours par s'éclaircir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arguments des adversaires du projet de loi.</span> -Les adversaires de la loi repoussèrent durement, et de manière à ne -pas leur permettre de reparaître, les arguties dont les mots -<em>réprimer</em> et <em>prévenir</em> avaient été l'occasion. Ils insistèrent sur -cet argument que la liberté de la presse était bien réellement -contenue dans l'article 8 de la Charte, que la censure en était la -négation absolue, et qu'il était étrange de l'apporter un mois après -la promulgation de la Charte. Ils demandèrent ce qu'il pouvait être -survenu de nouveau, pour qu'on retirât si vite un droit spontanément -accordé au pays par la royauté! Après ces observations empruntées à -l'esprit et au texte de la Charte, la raison le plus souvent mise en -avant par les orateurs du parti libéral, c'est que tout avait été dit -depuis vingt-cinq ans, c'est que toutes les folies imaginables -s'étaient produites, qu'on n'en pouvait pas concevoir une qui n'eût vu -le jour, soit à la tribune des clubs, soit dans les journaux; que si -l'esprit public avait pu tomber en démence il y serait tombé, qu'il -était resté pourtant sage et sensé, et que la preuve c'était le retour -actuel à tout ce qu'il y avait de vrai dans les opinions monarchiques -et libérales de 1789, c'était l'adhésion presque universelle aux -Bourbons et à la Charte. Ils soutinrent donc qu'il fallait se confier -à la liberté, et n'être pas toujours à la craindre; que d'ailleurs -dans les temps qu'on avait traversés la liberté de la presse, -lorsqu'elle avait existé, avait servi de frein aux excès de la -(p.~279) démocratie et du despotisme; que si elle avait été libre elle -eût résisté à Robespierre comme à Napoléon; qu'en Angleterre même elle -était une limite à l'omnipotence du parlement, omnipotence redoutable -qui n'avait pas d'autre contre-poids possible, et qu'en France, au -moment de se donner cette forme de gouvernement, il était sage de lui -opposer ce puissant correctif, le seul qu'on pût imaginer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arguments de ceux qui veulent admettre la loi en lui -faisant subir des amendements.</span> -Toute cette argumentation, en un mot, était fondée sur l'opinion que -la révolution était finie, qu'on était au lendemain non à la veille de -ses égarements. Les partisans du gouvernement se rangèrent derrière la -minorité de la commission, qui n'osait soutenir le projet de loi qu'à -condition de l'amender, et firent valoir sans beaucoup d'effet les -raisons ordinairement données contre la liberté de la presse, contre -cette faculté continuelle, disait-on, d'agiter les esprits et de les -pousser à toutes les exagérations. Ils ne produisirent une sensation -véritable qu'en alléguant l'intérêt des personnes, et en présentant à -cet égard des arguments auxquels la presse malheureusement n'a encore -répondu, sous aucun régime, par une conduite équitable et modérée. Qui -est-ce qui protégerait, demandait-on, les personnes contre le -débordement de la presse, si on ne la soumettait à l'examen -bienveillant d'hommes sages, connus, soumis eux-mêmes au jugement -d'une commission des deux Chambres? Fallait-il donc, pour exister en -repos, être réduit à savoir se défendre avec la plume ou avec l'épée? -Supposez, dit un député, supposez un pamphlétaire du talent de -Beaumarchais, faudra-t-il, pour se soustraire à (p.~280) ses attaques, -avoir son talent empoisonné? Supposez un écrivain spadassin, et il -s'en trouvera, faudra-t-il être un maître d'armes éprouvé pour se -faire respecter? Une décision des tribunaux est un faible -dédommagement quand il s'agit de sa femme ou de sa fille, ou bien, -quand il s'agit de soi, de ces accusations personnelles dont -l'allégation seule désole l'âme, et y laisse des souvenirs -ineffaçables!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La majorité de la Chambre, par des raisons fort sages, -incline à voter la loi avec des amendements.</span> -Ces fortes raisons auxquelles il n'y a d'autre réponse que l'habitude -qu'on acquiert avec le temps de mépriser la calomnie, habitude que -personne ne pouvait avoir acquise alors, et qui du reste ne s'acquiert -qu'au prix de cruelles douleurs, ces raisons produisirent un certain -effet, mais furent impuissantes devant une idée entrée dans tous les -esprits, c'est que la liberté de la presse était dans la Charte, que -la censure n'y était pas, qu'il fallait par conséquent ne faire qu'une -loi de circonstance. La majorité de la Chambre, conciliante de sa -nature, ne voulant pas donner tort à la majorité de la commission qui -avait raison, ne voulant pas non plus faire subir un échec à la -royauté dans sa première proposition de loi, appréciant aussi à un -certain degré le danger de déchaîner tout à coup la presse à une -époque où beaucoup de passions étaient encore en présence, la majorité -inclinait visiblement vers l'avis de la minorité de la commission, -lequel consistait à adopter la loi après l'avoir amendée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Roi, aussi sage que la majorité de la Chambre, admet les -amendements désirés.</span> -C'est ce que tous les amis du gouvernement déclarèrent aux ministres, -qui en instruisirent le Roi. En effet, deux ans de censure étaient, -après tout, une assez grande ressource pour passer les premiers -(p.~281) moments, et représentaient un espace de temps bien long dans -notre siècle agité. C'était, de plus, une sorte de conciliation qui -épargnait au gouvernement un échec grave. Le Roi, avec une modération -dont il fallait lui savoir gré, car dans notre pays la royauté n'a pas -souvent montré autant de sagesse, le Roi consentit aux amendements -proposés par la minorité de la commission, et admit ainsi que la loi -tomberait de droit en 1816, si les Chambres ne la renouvelaient point; -que la limite entre les écrits affranchis ou non affranchis de la -censure serait reportée de 30 feuilles à 20; enfin, que les opinions -des membres des Chambres seraient exemptes de tout examen préalable. -<span class="sidenote" title="En marge">Discours de M. de Montesquiou sur la presse.</span> -M. de Montesquiou, prenant la parole, après une discussion de cinq -jours, commença par annoncer l'adhésion du Roi aux amendements de la -minorité de la commission, puis, dans un discours facile, modéré, -débité de mémoire et avec aisance, éluda la difficulté principale, -celle de savoir si la censure était ou n'était pas dans la Charte; -revendiqua, dans le doute, la faculté d'interprétation pour la -royauté; affirma que le gouvernement voulait la liberté, mais -demandait seulement quelque prudence dans la manière de la dispenser, -et finit par donner pour cette censure temporaire des raisons de -circonstance assez plausibles. -<span class="sidenote" title="En marge">La loi, rendue temporaire, et améliorée dans diverses -dispositions, est adoptée à une grande majorité.</span> -Le ministre de l'intérieur eut en cette -occasion un véritable succès pour le gouvernement et pour lui. Le -projet amendé étant devenu celui des ministres, fut adopté par 137 -voix contre 80 sur 217 votants, et obtint ainsi une majorité de 57 -suffrages.</p> - -<p>Ce résultat était satisfaisant pour toutes les opinions (p.~282) -raisonnables. La liberté de la presse était sauvée en principe; sa -suspension était temporaire, et motivée d'ailleurs par les -circonstances. Une majorité indépendante, ne voulant ni affaiblir le -pouvoir, ni sacrifier la liberté, s'était manifestée. Le pouvoir avait -été contenu, sans être humilié. Les partis avaient détourné les yeux -de leurs sanglantes blessures pour les porter sur les intérêts -généraux, et on avait senti naître chez eux une disposition commune à -en référer à un arbitre équitable, ferme, indépendant, celui qui -résidait dans les Chambres, lequel, ne partageant aucune de leurs -colères, aucun de leurs vœux extrêmes, leur servirait à tous de -modérateur, et ferait aboutir leurs différends à des transactions, non -à des batailles.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet de ce vote.</span> -Ce vote, suivi de plusieurs autres inspirés par le même esprit, -produisit dans les opinions un certain apaisement qui malheureusement -ne devait être que momentané. -<span class="sidenote" title="En marge">Confiance naissante envers la Chambre.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Avis de la commission chargée d'examiner l'ordonnance -relative aux fêtes et dimanches.</span> -La commission chargée d'examiner -l'ordonnance de police sur la célébration des fêtes et dimanches fit -son rapport, et, balançant les raisons pour et contre avec beaucoup de -sagesse, n'admettant pas l'usage imprudent qu'on voulait faire de -l'article de la Charte qui proclamait la religion catholique religion -de l'État, n'admettant pas que cet article autorisât à soumettre tous -les cultes aux pratiques d'un seul, reconnaissant en même temps qu'il -fallait dans la semaine un jour de repos, qu'il était naturel de -l'emprunter à la religion de la majorité des citoyens, mais qu'il -fallait de grands ménagements pour donner aux usages religieux et -sociaux un caractère obligatoire, décida (p.~283) que la loi, la loi -seule, et une loi nouvelle, conçue tout à fait dans l'esprit du temps, -devrait régler cette matière si délicate.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Écrits de MM. Dard et Falconnet contre le maintien des -ventes nationales.</span> -Deux avocats connus au barreau, MM. Dard et Falconnet, ardemment -dévoués à la cause de l'émigration, avaient publié des écrits contre -le maintien des ventes dites <em>nationales</em>. Ces écrits, rédigés avec -une extrême violence et beaucoup de subtilité, prétendaient que le Roi -n'avait pu déclarer irrévocables que les ventes faites régulièrement, -mais que presque pas une ne l'avait été de la sorte; qu'en tout cas il -y avait des choses que le Roi ne pouvait pas promettre, parce que -lui-même n'aurait pas le pouvoir de les faire; qu'il n'avait point, -par exemple, le pouvoir de dessaisir un de ses sujets de sa propriété, -d'où il résultait que l'article de la Charte relatif aux ventes -nationales était nul faute d'être fondé en droit. L'une et l'autre de -ces brochures dévoilaient la vraie ruse de l'émigration, laquelle -consistait à amener des transactions individuelles entre les anciens -propriétaires et les nouveaux, en obligeant par la crainte ceux-ci de -restituer à ceux-là, au moindre prix possible, les biens que l'État -avait aliénés. Mais ces écrits, accueillis avec transport par -l'émigration, avec inquiétude par la masse du public, avec colère par -les intéressés, furent dénoncés aux Chambres dans de nombreuses -pétitions. -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution manifestée par la Chambre de faire respecter les -ventes nationales.</span> -La Chambre des députés, appelée la première à se prononcer, -déclara nulles et de nul effet toutes les atteintes qu'on essayerait -de porter à l'irrévocabilité des ventes dites nationales, et se -montra, par sa résolution unanime, fortement décidée à (p.~284) faire -respecter l'article de la Charte. Pourtant des interpellations aux -ministres étaient annoncées sur ce grave sujet, et le directeur de la -police fit arrêter et poursuivre MM. Dard et Falconnet, comme accusés -d'avoir troublé la paix publique, et mis diverses classes de citoyens -en guerre les unes avec les autres. C'était une démonstration qui -devait rester vaine, mais qui pour le moment dégageait la -responsabilité du gouvernement, et était de nature à rassurer les -intérêts alarmés. Presque immédiatement les questions de finances -furent soumises à la Chambre des députés, et ce fut pour celle-ci une -nouvelle occasion de manifester sa fermeté, sa justice et ses -lumières.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion financière.</span> -On n'avait cessé dans le Conseil royal de presser M. Louis d'apporter -son budget, et de faire connaître les combinaisons à l'aide desquelles -il espérait suffire aux charges de l'État. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis fonde toutes ses propositions sur le double -principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, et du -maintien de tous les impôts existants.</span> -L'intrépide ministre, -appelé à l'honneur d'être en France le créateur du crédit, avait -communiqué son budget et son système dès que ses collègues lui avaient -remis le tableau de leurs besoins. D'abord aidé de M. de Montesquiou, -qui, chargé des rapports avec les Chambres, appréciait mieux leur -susceptibilité en matière de finances, il refusa d'accroître le budget -des deux ministères les plus dispendieux, et s'obstina à renfermer -l'administration de la guerre dans une dépense de 200 millions, et -celle de la marine dans une dépense de 51. En ce point seul il avait -tort, et il eût mieux valu braver les plus grandes difficultés -parlementaires, que de s'astreindre à un chiffre évidemment -insuffisant, car c'était compromettre à (p.~285) la fois la puissance -de l'État, et la popularité de la dynastie dans l'armée. Il ne -s'agissait, il est vrai, que du budget de 1815, tandis que le budget -de 1814, celui de l'année courante, restait ouvert à tous les besoins -imprévus. Quoi qu'il en soit, le ministre des finances, les yeux -toujours attachés sur son objet principal, qui était l'établissement -du crédit, se montra inflexible, et maintint pour les deux grands -ministères les sommes qu'il avait fixées comme un terme impossible à -dépasser. -<span class="sidenote" title="En marge">Budget de 1815.</span> -On diminua ensuite les appointements de la diplomatie, on -réduisit le ministère de l'intérieur à ce qui était indispensable pour -l'entretien des routes, on attribua 33 millions à la liste civile, ce -qui était excessif vu les valeurs du temps, mais ce qui s'expliquait -sans qu'on le dît, par la dépense de la maison militaire du Roi, et -par la bienfaisance des princes de Bourbon envers leurs anciens -compagnons d'infortune. Le budget total de l'année 1815 fut arrêté au -chiffre de 618 millions, frais de perception laissés en dehors. Dans -ces 618 millions se trouvaient compris 70 millions pour l'<em>arriéré</em>, -c'est-à-dire pour cette portion inacquittée des dépenses publiques de -1813 et de 1814, telle que la solde, les vivres, l'habillement des -troupes, qui ne pouvait se payer avec des moyens de crédit, et qu'il -fallait solder argent comptant.</p> - -<p>La partie la plus importante des projets financiers du ministre avait -trait à l'acquittement général des dettes de l'État, quelle qu'en fût -l'origine. M. Louis avait fait prévaloir, avec une rare fermeté de -principes, le maintien de toutes les perceptions, et l'acquittement -(p.~286) intégral de toutes les dettes antérieures, qu'elles vinssent -ou ne vinssent pas de <em>Buonaparte</em>, comme on disait alors. -<span class="sidenote" title="En marge">Système financier de M. Louis.</span> -Souvent par -les emportements auxquels il se livrait dès qu'on essayait de le -contredire, il avait provoqué les sourires du Roi, en obtenant -d'ailleurs sa constante approbation.— -<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation du ministre.</span> -Il ne s'agit pas ici, disait le -ministre, il ne s'agit pas de pures théories sur lesquelles les -économistes disputent sans fin et sans conséquence. Ici les effets -suivront immédiatement vos résolutions. Je ne puis suffire à tous les -services sans crédit, car je ne vis, et vous ne vivez que du crédit -que je suis parvenu à me créer, les recettes étant fort au-dessous des -besoins journaliers; or je ne puis soutenir ce crédit tout provisoire, -et le convertir en crédit définitif, que par deux moyens: la -perception inflexible des impôts, et l'acquittement intégral des -dettes de l'État. Sans cette double condition, je suis obligé de -fermer les caisses publiques, et de laisser mourir de faim à la porte -du Trésor, les fonctionnaires de tout ordre, le clergé, la -magistrature, l'armée elle-même.— -<span class="sidenote" title="En marge">Quelques objections de M. le comte d'Artois et de M. le duc -d'Angoulême.</span> -En réponse à ces énergiques -déclarations de principes, M. le comte d'Artois et le duc d'Angoulême, -toujours embarrassés des promesses qu'ils avaient faites aux -populations en rentrant en France, essayèrent de revenir sur la -question des droits réunis. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. le duc de Berry à ces objections.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi se range à l'avis de M. le duc de Berry et du -ministre des finances.</span> -Mais ils furent combattus par le ministre -d'abord, poussant la véhémence aussi loin que le respect le -permettait, par le Roi, qui s'inquiétait peu des promesses de son -frère et de son neveu, par le duc de Berry lui-même, qui se -constituant le défenseur de l'armée, et trouvant (p.~287) toujours -quand il parlait pour elle l'obstacle de la détresse financière, ne -voulait à aucun prix diminuer les ressources du Trésor. Ce prince dit -tout uniment qu'il fallait répondre à coups de fusil aux royalistes du -Midi qui voudraient abolir les droits réunis. Sauf quelques -modifications illusoires, les droits réunis furent donc maintenus -définitivement. Le monopole des tabacs qui commençait à donner des -produits considérables, déplaisait aussi dans certaines provinces, et -on le qualifiait là d'<em>œuvre révolutionnaire</em>. Le baron Louis -s'obstina également à le maintenir, et réussit par les mêmes -arguments. Pour les contributions directes, il proposa purement et -simplement de convertir en lois les décrets par lesquels Napoléon les -avait augmentées en janvier dernier d'un certain nombre de centimes -additionnels. Ajoutés pour la guerre, il était naturel que ces -centimes durassent comme l'une des conséquences de la guerre, même -après la conclusion de la paix. Les droits réunis devaient peser sur -les villes, les centimes additionnels sur les campagnes. C'était une -leçon commune enseignant à tous qu'il faut éviter les grandes fautes, -mais qu'il faut aussi, quand on les a commises ou laissé commettre, -savoir en supporter les conséquences inévitables.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bilan du déficit laissé par l'Empire.</span> -Quant à l'exact acquittement des dettes de toute origine, les apôtres -d'une banqueroute ne se trouvaient pas dans le Conseil royal. Le -sentiment de la nécessité du crédit était trop fort chez tous ses -membres pour qu'il s'élevât parmi eux un seul doute. Mais en -reconnaissant ces dettes la question consistait uniquement dans les -moyens de les payer. (p.~288) M. Louis avait établi le bilan de ses -prédécesseurs, MM. de Gaëte et Mollien, dont il avait recueilli les -deux portefeuilles (celui des finances et celui du Trésor), comme on -fait le bilan des gouvernements tombés, c'est-à-dire avec peu de -justice, non pas quant aux chiffres matériels, mais quant à leur -appréciation morale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Exagération de ce bilan par M. Louis.</span> -Il avait évalué le déficit à 1308 millions, en convenant que sur cette -somme il n'y avait que 818 millions qu'on dût considérer comme -<em>exigibles</em>. Cet aveu seul suffisait pour prouver l'exagération, -vraiment peu digne de lui, avec laquelle M. Louis avait présenté la -charge laissée par ses prédécesseurs. Il avait en effet porté à -l'arriéré 244 millions, que depuis dix ans le domaine extraordinaire -avait successivement fournis au trésor de l'État, et qu'il lui devait -assurément, car le domaine extraordinaire ayant été formé avec les -bénéfices de la guerre, il était naturel que par compensation il en -supportât les pertes. De plus, le domaine extraordinaire appartenant à -l'État, c'était l'État qui devait à l'État, et il n'y avait aucune -raison de comprendre cette somme dans le total de la dette <em>exigible</em>. -Une autre somme de 246 millions y avait été tout aussi indûment -ajoutée. C'était celle des cautionnements, laquelle depuis bien des -années avait été considérée comme une portion de la dette perpétuelle, -car chaque comptable qui se retirait était immédiatement remplacé par -un autre qui versait un cautionnement équivalent. On n'était donc -jamais obligé d'en rembourser le capital, et on n'en payait qu'un -intérêt fort au-dessous de l'intérêt ordinaire. On ne (p.~289) -pouvait raisonnablement comprendre dans l'arriéré <em>exigible</em> que les -cautionnements dus aux comptables des territoires devenus étrangers, -et leur chiffre était minime.</p> - -<p>L'arriéré exigible se réduisait donc à 818 millions, dont il fallait -encore déduire 12 millions en numéraire trouvés dans les caisses de -l'État, et 70 millions inscrits aux budgets de 1814 et 1815 parce -qu'ils faisaient partie de l'arriéré favorisé qu'on voulait payer -comptant. -<span class="sidenote" title="En marge">Chiffre véritable du déficit immédiatement exigible.</span> -Restaient donc 736 millions immédiatement exigibles, et -encore un examen attentif devait-il faire retrancher de ce total plus -d'une somme qu'on y avait injustement comprise. C'est tout au plus si -on pouvait considérer comme charge à laquelle l'administration -précédente avait négligé de pourvoir, une somme de 700 millions -environ, et si on considère que cette administration n'avait voulu -augmenter les impôts qu'à la dernière extrémité, au moyen de centimes -additionnels dont elle n'avait presque rien perçu à l'époque de sa -chute, on ne saurait être étonné que deux guerres comme celles de 1813 -et de 1814 laissassent un déficit de 700 millions. Il faut même, tout -en déplorant la politique qui avait amené l'Europe à Paris, admirer le -génie administratif capable de limiter dans de telles bornes la -dépense d'une lutte affreuse, et reconnaître que l'ordre le plus -rigoureux n'avait pas cessé d'être maintenu dans nos finances, au -milieu des horreurs de la guerre.</p> - -<p>C'est ce que M. Louis, grand administrateur mais homme de parti, -n'avait pas voulu reconnaître, songeant plus à sa gloire qu'à celle -de ses prédécesseurs. (p.~290) Quoi qu'il en soit, il fallait pourvoir -à un déficit de 700 millions environ que les liquidations, successives -de leur nature, ne devaient pas rendre exigibles avant deux ou trois -années, et auxquels on pouvait aisément faire honneur avec 250 -millions par an.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens de faire face au déficit.</span> -Il y avait deux moyens d'y faire face, ou la rente perpétuelle, ou une -création d'effets à courte échéance, comme les bons royaux par -exemple, dont le ministre avait déjà émis quelques millions avec -succès. L'emploi de la rente perpétuelle soulevait une question grave. -Donnerait-on aux créanciers la rente au pair, ou au cours du jour? Au -pair, on les aurait frustrés de 35 pour cent de leur créance, la rente -cinq pour cent valant 65 francs le jour même où l'on délibérait: au -cours, on aurait exposé l'État à payer plus qu'il ne devait, par -l'élévation des effets publics qu'on pouvait certainement espérer de -la paix, et du rétablissement du crédit. On aurait en outre condamné -l'État à supporter à perpétuité un intérêt d'environ huit pour cent, -sans compter l'inconvénient de jeter sur la place une masse de rentes -qui, à cette époque, dépassait de beaucoup les forces du marché -français. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis propose des effets à courte échéance, et à un taux -d'intérêt déterminé par les circonstances.</span> -Il y avait une combinaison infiniment meilleure, et beaucoup -mieux adaptée à la situation, c'était d'émettre des effets à échéance -déterminée, remboursables en trois ans, avec un intérêt proportionné -aux exigences actuelles des capitalistes, et s'élevant à 8 pour cent -environ. Ces effets, à la faveur de la paix et de la confiance -inspirée par le ministre, avaient chance (p.~291) de se soutenir assez -près du pair, et on avait le loisir, dans un intervalle de trois ans, -de pourvoir à leur remboursement. M. Louis voulait aliéner peu à peu -300 mille hectares de bois (l'État en avait encore 1,400 mille); il -comptait, de plus, sur la rentrée successive de quelques sommes -provenant de la vente des biens communaux. En mettant de la constance -à appliquer ces diverses ressources, à mesure de leur réalisation, au -rachat des nouveaux effets, on avait la certitude d'en maintenir la -valeur aux environs du pair, et dans trois ans le crédit de l'État -s'étant relevé, il deviendrait possible d'émettre des rentes à un taux -avantageux, et d'acquitter par conséquent à des conditions peu -onéreuses la portion non remboursée de l'arriéré. Le ministre partait -ainsi d'un principe, qu'il a eu l'honneur de poser le premier d'une -manière parfaitement nette, et de vérifier par une belle expérience, -c'est que lorsque le taux de l'argent est très-élevé, il vaut mieux -emprunter en effets à courte échéance, qu'en rentes perpétuelles, car -on ne fait supporter à l'État la surélévation de l'intérêt que pendant -un temps très-limité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les effets proposés par M. Louis sont intitulés -<cite>reconnaissances de liquidation</cite>, doivent porter un intérêt de 8 pour -cent, et être remboursés en trois ans.</span> -M. Louis proposa donc de créer des bons temporaires, qualifiés du -titre de <cite>reconnaissances de liquidation</cite>, et remboursables en trois -ans, de leur allouer un intérêt de 8 pour cent, de les émettre au fur -et à mesure des liquidations, et de leur donner pour gage une -aliénation de 300 mille hectares de bois, plus ce qui restait à -percevoir sur le prix des biens communaux. Il n'exclut pas -complétement la ressource des rentes perpétuelles, et il proposa -(p.~292) d'en accorder à ceux des créanciers de l'État qui en -voudraient au pair, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, lorsque par -suite du rétablissement du crédit la rente parviendrait à des cours -élevés. La combinaison attestait chez le ministre qui l'avait conçue -un coup d'œil sûr et exercé. M. Louis avait déjà fait accepter par -le public quelques bons royaux à 8 pour cent, mais lorsque par la -présentation de son projet financier on annoncerait la résolution de -payer intégralement les créanciers de l'État, lorsqu'on ajouterait -comme garantie des valeurs émises pour les payer l'aliénation de 300 -mille hectares de bois, aliénation facile en trois années, on devait -inspirer une grande confiance, ce qui permettrait d'attendre le moment -où un emprunt en rente serait possible à des conditions avantageuses. -C'était une habile transition pour arriver au rétablissement du -crédit, qu'on aurait compromis en voulant y recourir trop tôt, car on -l'aurait ébranlé par un manque de foi si on avait forcé les créanciers -à recevoir des rentes au pair, on l'aurait rendu onéreux si on les -leur avait données au cours, et dans tous les cas on l'aurait retardé -par l'émission simultanée d'une quantité de rentes trop considérable. -Il était une dernière considération, celle-là toute politique, que le -ministre s'était bien gardé de faire valoir auprès du Roi et des -princes, c'est que l'aliénation des 300 mille hectares de bois, -consistant en bois de l'ancien clergé, était de nature à rendre -confiance aux acquéreurs de biens nationaux, et à faire cesser, ou à -diminuer au moins beaucoup l'une des inquiétudes qui (p.~293) -nuisaient le plus au gouvernement des Bourbons. Tout était donc -supérieurement calculé dans le plan du ministre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Montesquiou appuient le plan du -ministre des finances.</span> -Communiqué à M. de Talleyrand, qui avait en finances des notions -justes, à M. de Montesquiou, qui, sans s'y connaître, avait cependant -assez d'esprit pour apprécier la sagesse des vues de M. Louis, le plan -fut fort appuyé au Conseil royal. Le Roi, absolument étranger aux -questions financières, voyant qu'on approuvait en général le projet, -et résolu d'ailleurs de s'en rapporter à ses ministres pour les choses -qu'ils savaient mieux que lui, accorda son approbation. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Blacas le combat.</span> -M. de Blacas -seul éleva quelques objections. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qu'il fait valoir.</span> -Il était, quoique très-galant homme, -l'un de ceux qui voyaient dans l'arriéré le résumé des dettes de la -Révolution et de l'Empire, qui à ce titre ne mettaient pas grand -intérêt à y faire honneur, et qui, sans vouloir d'une banqueroute, -auraient été charmés de payer <em>les créanciers de Buonaparte</em> avec tout -autre chose que de l'argent. La rente au pair lui semblait bien -suffisante pour de tels créanciers, et il la proposa. M. Louis s'anima -fort à ce sujet, répondit avec raison que faire banqueroute pour la -totalité ou pour une partie de la dette, c'était toujours faire -banqueroute; qu'on était ainsi rangé parmi ceux qui donnaient -cinquante pour cent à leurs créanciers, au lieu de ne leur rien donner -du tout; que quant à lui, il ne voulait être ni des uns ni des autres; -que si on agissait de la sorte, la rente tomberait à l'instant par -deux causes, le manque de foi, et la quantité imprudente de -l'émission, et qu'au lieu de rétablir (p.~294) le crédit, on le -ruinerait irrévocablement. M. de Blacas répliqua que la baisse qu'on -voulait éviter sur les rentes se produirait sur les bons de nouvelle -création, et qu'on n'aurait changé que la nature du mal. Mais cette -manière de raisonner, qui prouvait que M. de Blacas, étranger aux -finances, n'avait pas bien saisi l'ensemble du plan, et le secours que -chacune de ses parties apportait à l'autre, ne fut d'aucun effet. -<span class="sidenote" title="En marge">Le plan est adopté et envoyé à la Chambre des députés.</span> -Le plan de M. Louis fut adopté, puis présenté à la Chambre des députés, -avec l'appui d'un bon exposé de motifs, mais moins bon que le plan -lui-même, car ce ministre habile était plus capable de concevoir que -d'exposer ses idées, bien que dans certaines occasions, lorsqu'on le -poussait à bout, il devînt éloquent, en trouvant pour rendre sa pensée -des expressions à la fois énergiques et pittoresques.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet produit par ce plan.</span> -Ce plan fut renvoyé aux bureaux de la Chambre, et des bureaux à une -commission. Il était attendu avec impatience, et il produisit un grand -effet. On y vit d'abord la véritable étendue des charges de l'État, et -bien qu'elle fût considérable pour le temps, elle n'était pas -au-dessus des forces de la France; on y vit la possibilité de mettre -les dépenses du budget en rapport à peu près exact avec ses -ressources, la résolution franche et sincère du gouvernement de payer -ses dettes, et des ressources suffisantes pour le faire; on y vit -enfin un ministre énergique, habile, connaissant à fond sa tâche, n'en -étant pas effrayé, et ayant la conviction de pouvoir y suffire. Le -jour de la présentation du projet, la rente cinq pour cent était aux -environs de 65; quelques (p.~295) jours après elle était à 70, et -montait bientôt à 75. Il était évident que le ministre avait bien jugé -les dispositions de la place et la manière de lui inspirer confiance, -et on peut affirmer que les moyens détournés d'agir sur les fonds -publics, bien que souvent employés, ne furent pour rien cette fois -dans la hausse rapide des valeurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il est renvoyé à une commission.</span> -La commission examina le projet sous toutes ses faces, sans aucune -complaisance pour le gouvernement, et avec le désir naturel aux -commissions qui représentent les assemblées, de trouver mieux que ce -qu'on leur propose. Mais après examen attentif et du budget de 1815, -et de la liquidation de l'arriéré, elle fut obligée de reconnaître que -ce qu'on avait imaginé était le moyen le plus assuré et le moins -coûteux de tirer le Trésor de ses embarras. Sauf un ou deux détails de -rédaction, le budget du ministre et son plan de finances furent -adoptés intégralement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport et discussion.</span> -Le rapport fut soumis à la Chambre et discuté dans les derniers jours -d'août. L'intérêt témoigné par le public ne pouvait pas être le même -que pour la loi sur la presse, car la matière inspirait des passions -moins vives, se prêtait moins à de brillants débats, et en outre était -assez abstraite. Pourtant elle touchait fortement les gens d'affaires -et les hommes politiques, qui appréciaient toute l'importance du -sujet. Il y eut dans les tribunes de la Chambre des députés moindre -affluence de gens de parti, plus grande affluence d'esprits sérieux. -M. de Montesquiou accompagna M. Louis dans toutes les séances qui -eurent les finances pour objet, (p.~296) afin de lui prêter l'appui de -son influence personnelle, et au besoin celui de sa parole. La -discussion dura une douzaine de jours, et fut fort animée, fort -soutenue de part et d'autre, quoique se ressentant de l'inexpérience -d'hommes qui étaient pour la première fois appelés à traiter -d'intérêts aussi graves, dans une assemblée vraiment libre. On -commença par une démonstration de zèle pour la royauté, et on mit à -part la liste civile, qui fut portée à vingt-cinq millions pour le -Roi, à huit pour les princes. Ensuite, par une sorte d'élan spontané, -on offrit de payer les dettes contractées par la famille royale -pendant l'émigration, et on accorda trente millions pour cette -dépense, qui était purement accidentelle. Après ce témoignage de -royalisme, on entra en matière, et on s'occupa du budget lui-même dans -toutes ses parties.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'attention se porte d'abord sur le budget lui-même.</span> -On parla d'abord du budget de 1815, car celui de 1814 était livré à -tous les hasards d'une liquidation laborieuse, dont le résultat devait -rester inconnu quelques mois encore. D'ailleurs l'arriéré chargé de -solder cet exercice 1814 pouvait seul en être affecté, et 50 millions -de plus ou de moins dans les 6 ou 700 qu'il fallait se procurer par le -crédit, n'étaient pas à prendre en considération sous le rapport des -ressources. -<span class="sidenote" title="En marge">Le budget critiqué en sens inverse de la vérité.</span> -On s'occupa donc exclusivement du budget de 1815, qui -représentait l'avenir, et qui était le seul sur lequel on pût agir. -Suivant l'usage des assemblées peu instruites encore des affaires de -l'État, on se récria contre l'énormité de la dépense. Il y eut des -députés comme M. de Flaugergues, homme d'esprit, constitutionnel -très-sincère (p.~297) et très-honnête, qui se plaignirent de ce que ce -budget de 618 millions était presque aussi considérable que celui de -l'Empire en temps de paix, de l'Empire qui comptait cent trente -départements. -<span class="sidenote" title="En marge">On se plaint de l'énormité de la dépense, tandis qu'il -aurait fallu se plaindre de sa dissimulation.</span> -La plainte était peu fondée, car si on excepte ce qui -concerne l'armée, quelques départements de plus ou de moins ne -pouvaient pas apporter une différence bien sensible dans la dépense -d'un grand État. Si les hommes de ce temps avaient eu la connaissance -des affaires publiques, qui ne s'acquiert en tout pays que par la -liberté, ils auraient critiqué le budget présenté tout autrement -qu'ils ne le firent, car le reproche à lui adresser, c'était -l'insuffisance des crédits affectés aux principaux ministères. -Effectivement les deux ministres de la guerre et de la marine, mis à -la gêne par le ministre des finances, avaient fini par se persuader -qu'ils suffiraient à leurs divers services, l'un avec 51 millions, -l'autre avec 200, ce qui était une complète illusion, due non pas à -leur intention de tromper, mais à leur inexpérience. Il n'y avait pas -moins de 100 millions de dépenses involontairement dissimulées dans ce -budget. Mais peu importait dans le moment: l'essentiel était de -rétablir la confiance par une discussion publique des finances, et par -un tableau des ressources qui ne fût pas désespérant. Les années -suivantes devaient amener des appréciations plus exactes et plus -conformes à la réalité des choses. Le budget fut donc critiqué en sens -inverse de la vérité, et du reste ces critiques ne produisirent aucun -effet, parce qu'elles ne touchaient pas au sujet essentiel, celui qui -remuait les passions, c'est-à-dire au plan (p.~298) de crédit. Il fut -dit quelques mots sur les recettes. Certains députés, représentant les -départements vinicoles, réclamèrent, mais sans trouver d'écho, contre -les contributions indirectes. La Chambre, quoique formée plusieurs -années avant la Restauration, avait essentiellement, comme on le verra -tout à l'heure, l'esprit de la grande propriété, et elle était bien -plus préoccupée de la charge des contributions directes que de celle -des contributions indirectes. Elle fit taire en ne les écoutant pas -les représentants du Midi, et elle ne se montra sensible qu'aux -centimes additionnels, ajoutés par simple décret dans les trois -derniers mois de l'Empire, et convertis en loi dans le budget de M. -Louis. Le total de ces centimes soit pour les dépenses -départementales, soit pour les dépenses générales, s'élevait à 60. La -Chambre se montra disposée à les réduire, et remit à s'en expliquer -définitivement au jour des amendements.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discussion du plan de crédit.</span> -L'impatience des esprits les porta ensuite vers la grave question de -l'arriéré, et du moyen imaginé pour y faire face. Le projet devait -rencontrer deux espèces d'adversaires, les députés en petit nombre qui -inclinaient vers les sentiments de l'émigration, et qui auraient voulu -qu'on payât les créanciers de l'État avec du papier, non avec des bois -appartenant au clergé, et les libéraux extrêmes, comme M. Durbach, qui -avec de bonnes intentions, mais sans aucun discernement, prenaient -pour de l'agiotage les moyens de crédit proposés, et ne voyaient pas -qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'agiotage que de payer -exactement ses dettes. Les uns et les (p.~299) autres débitèrent donc -avec emphase des considérations puériles contre le plan du ministre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections des royalistes.</span> -Les premiers, ceux qui inclinaient vers les sentiments de -l'émigration, n'osèrent pas proposer la banqueroute. Il faut dire pour -l'honneur de ce temps, que les idées de probité financière avaient -déjà fait assez de progrès pour que personne ne se permît de nier le -principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, quelle qu'en -fût l'origine. Il faut même ajouter, pour l'honneur du Corps -législatif, qu'il ne l'aurait pas souffert. Mais on prit des voies -détournées, et on soutint que payer les créanciers avec des rentes au -pair était bien suffisant, qu'on les traiterait ainsi comme la masse -des porteurs de la dette publique, et qu'il n'y aurait pas à les -plaindre. On insinuait d'ailleurs qu'il y avait parmi ces créanciers -beaucoup de fournisseurs qui avaient assez fraudé le Trésor, pour -qu'on fût certain, en les payant avec cette monnaie, de leur donner -plus qu'il ne leur était dû. Les opposants de cette catégorie -s'élevèrent ensuite contre l'aliénation de 300 mille hectares de bois. -Ils reproduisirent les arguments qu'on a souvent fait valoir contre la -destruction des bois, et ils se gardèrent d'énoncer celui qui les -touchait le plus, c'est que les biens qu'on se proposait de vendre -provenaient du clergé. Ils dirent qu'on allait avilir la propriété -forestière en mettant en vente une aussi grande quantité de bois, -qu'on allait surtout singulièrement diminuer la masse des bois du -domaine, car l'État possédait en tout 1400 mille hectares de forêts, -qu'il en aurait 400 mille à rendre aux anciens propriétaires si on -restituait aux émigrés (p.~300) leurs biens non vendus, qu'il en -resterait par conséquent un million tout au plus, et que si on en -vendait 300 mille, il n'en resterait que 700, que la propriété -domaniale serait donc réduite de moitié, ce qui constituerait un -véritable dommage pour le sol, car il n'y avait que les bois -appartenant à l'État dont la conservation fût assurée. Tout cela fut -dit avec un certain accent d'irritation, et assez peu de franchise. Le -Corps législatif au surplus discerna très-bien les sentiments qui -inspiraient les auteurs de cette argumentation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections des libéraux extrêmes.</span> -Quant aux libéraux extrêmes, ils s'élevèrent contre la création d'un -papier nouveau, et surtout contre l'intérêt de 8 pour cent, qui, à les -entendre, était excessif. Ils oubliaient que le ministre avait déjà -créé ce papier, qu'il en avait émis une somme de quelques millions -sous le titre de <cite>bons royaux</cite>, qu'il avait eu le bonheur de le faire -accueillir, grâce aux principes qu'on lui connaissait, grâce à un -intérêt de 7 pour cent; que cet intérêt de 7 alloué à des effets à -trois ou à six mois, supposait au moins 8 pour des effets à trois ans; -qu'il était bien heureux après tout qu'un pareil choix eût été fait, -et eût réussi, car le Trésor n'avait pas reçu 200 millions par -l'impôt, et était parvenu à en solder plus de 350, à l'aide des -combinaisons que le ministre avait imaginées. Ignorant ou négligeant -ces faits, n'ayant ni le désir de les savoir, ni le talent de les -rechercher, ils disaient ce que disent souvent les députés des -provinces, qu'on allait multiplier les moyens d'agiotage, et sacrifier -la substance du peuple aux spéculateurs de la capitale.</p> - -<p>(p.~301) <span class="sidenote" title="En marge">Plan consistant à donner 5 pour cent d'intérêt, et -3 pour cent d'amortissement.</span> -Un seul opposant proposa quelque chose de moins vain, c'était la -délivrance aux créanciers de l'État de bons portant un intérêt de 5, -avec un amortissement de 3 pour cent, qui devait rendre la libération -plus prompte, et soutenir ce nouvel effet fort au-dessus de la rente, -dont l'amortissement n'était que de 1 pour cent. Mais cette -combinaison en favorisant en apparence le Trésor, qui, moyennant une -dépense égale, devait se trouver déchargé plus tôt de sa dette, -n'allait à rien moins qu'à faire échouer le plan financier du -ministre. En effet, par la conversion d'une partie de l'intérêt en -amortissement, elle réduisait l'intérêt à 5, et le fixait par -conséquent au-dessous du taux commercial qui était 7 pour les valeurs -à trois et à six mois d'échéance, ainsi que le démontrait le cours des -bons royaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce plan peu accueilli.</span> -C'était donc un effort puéril pour se soustraire à la loi -commune du commerce, qui est de payer les choses ce qu'elles valent. -Du reste, le plan dont il s'agit, assez subtil en lui-même, et appuyé -sur des arguments plus subtils encore, ne rencontra pas grande faveur, -et ne fut pas sérieusement soutenu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet du ministre chaudement défendu.</span> -Le projet de M. Louis eut pour défenseurs la commission et beaucoup de -députés éclairés qui présentèrent d'excellentes raisons, mais par -écrit, la plupart du temps sans suite, sans liaison, et pourtant pas -sans effet, parce que les bonnes raisons finissent par pénétrer dans -les esprits quelle que soit la forme employée pour les faire valoir. -Le meilleur défenseur du plan ministériel fut le ministre lui-même, -qui dans un discours écrit et substantiel, discuta toutes les parties -de son système, (p.~302) de manière à porter la lumière dans les -intelligences les moins ouvertes. Mais lorsqu'on en vint aux détails -la discussion étant devenue plus vive, dès lors plus sérieuse et plus -efficace, et chacun laissant de côté les discours écrits, le ministre -produisit encore plus d'impression sur la Chambre. -<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation du ministre.</span> -Quoique dépourvu du -talent de la parole, et s'exprimant avec une sorte de bégayement qui -était un effet de son extrême vivacité, il avait cependant une énergie -de langage qui tenait à la force de sa pensée, et agissait puissamment -sur ses auditeurs. Il commença par déclarer qu'il n'avait rien négligé -pour réduire la dépense, et qu'on était arrivé en fait d'économies au -dernier terme possible. Quant aux impôts, traitant dédaigneusement les -orateurs qui s'apitoyaient avec affectation sur les charges des -contribuables, il dit que le premier des devoirs était de suffire aux -besoins de l'État, qui représentaient les besoins les plus impérieux -des individus eux-mêmes, car on ne pouvait pas plus se passer de -soldats, de juges, de routes, que de pain; que les impôts directs et -indirects étaient indispensables dans leur assiette et leur quotité -actuelles, et qu'il fallait les subir, la France étant d'ailleurs l'un -des pays les moins chargés de l'Europe; qu'enfin il fallait savoir -payer ses malheurs, et que c'était le moyen le plus sûr de s'en -relever. Passant à l'arriéré et au plan de crédit, le ministre soutint -qu'en principe il fallait payer ses dettes, les payer intégralement, -que c'était d'abord le devoir d'honnêtes gens, et ensuite la conduite -de gens habiles; qu'au lieu de s'appauvrir on s'enrichissait en -agissant de la sorte, car on rétablissait le (p.~303) crédit public, -par le crédit public le crédit privé, et avec le crédit privé la vie -des affaires; qu'au surplus il n'y avait personne dans le gouvernement -qui pensât autrement, et que le Roi entendait solder intégralement -l'arriéré, n'importe l'auteur et l'étendue de cet arriéré. Cela dit -avec toute l'énergie d'une profonde conviction, le ministre ajouta que -ne pouvant payer ce qu'on devait avec les impôts actuels, ne voulant -pas non plus les augmenter puisqu'on les trouvait déjà excessifs, il -ne lui restait que les moyens de crédit; que ces moyens il en était -sûr, les ayant éprouvés récemment, mais à deux conditions toutefois, -c'est qu'on se montrerait digne d'avoir du crédit en faisant honneur à -ses engagements, et que de plus on consentirait à payer l'argent ce -qu'il valait; que si on prétendait s'acquitter envers les créanciers -de l'État en leur donnant des rentes au pair, on les frustrerait de -25, de 30, de 40 pour cent, que si au contraire on consentait à leur -donner des rentes au cours, on exposerait l'État à leur payer plus -qu'il ne devait, qu'on lui ferait supporter en outre un intérêt de 8 -pour cent à perpétuité, et qu'enfin on écraserait les cours par la -quantité des émissions; que dès lors mieux valaient des effets -temporaires, qui sans doute coûteraient 8 et même 9 pour cent, mais -passagèrement, et ne frustreraient ni l'État ni les créanciers, car -sous cette forme on débourserait exactement le capital qu'on devait; -que ces effets n'étaient pas une chimère, mais une réalité, car il en -avait déjà émis qui s'étaient soutenus avec un intérêt de 7 et 7-½ -pour une échéance de trois et six (p.~304) mois, ce qui supposait 8 -environ pour une échéance de deux ou trois ans; que les bois demandés -étaient bien plus une garantie qu'une aliénation effective du domaine -forestier, car lorsqu'on en aurait vendu pour cent millions par -exemple, et qu'on aurait retiré pour cent millions des effets émis, le -crédit serait tellement rétabli qu'un emprunt en rentes serait -possible, qu'alors on liquiderait le reste de l'arriéré avec les -produits de cet emprunt, qu'il n'était donc pas probable qu'on vendît -plus du tiers des bois dont l'aliénation était proposée; que sous le -rapport de la propriété forestière, on avait choisi les bois de petite -contenance, difficiles à administrer par l'État, et faciles à -administrer par les particuliers; que les bois intéressant la marine -et la conservation du sol resteraient au domaine, et que les craintes -qu'on avait conçues ou exprimées à cet égard étaient absolument -chimériques; que les moyens imaginés formaient un tout fortement lié -dans ses diverses parties, qu'en retrancher un seul, c'était les faire -crouler tous; qu'enfin il ne savait pas une autre manière de s'y -prendre, et n'en voulait quant à lui essayer aucune autre, étant -certain, pour l'avoir déjà expérimentée pendant cinq mois, de -l'efficacité de celle qu'il proposait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès de l'argumentation du ministre.</span> -Ces raisons reproduites plusieurs fois suivant les occurrences de la -discussion, avec une sorte de trépignement de la voix et du visage qui -révélait chez le ministre toute l'ardeur de sa conviction, -persuadèrent la Chambre. Voyant qu'elle avait en sa présence un homme -de tête qui savait parfaitement ce qu'il faisait, elle ferma le -débat, malgré (p.~305) les cris des opposants de diverses nuances. On -passa ensuite à l'examen des articles, lequel fut remis à une séance -suivante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de consentir à un amendement pour assurer -l'adoption du plan ministériel.</span> -Après avoir consulté les véritables dispositions de la Chambre, les -deux ministres avaient reconnu qu'il fallait faire une concession, non -pas sur le budget ni sur le plan financier, mais sur les centimes -additionnels. L'esprit de la propriété foncière, qui dominait cette -Chambre, exigeait un sacrifice au profit des impôts directs. Il fallut -consentir à réduire de 60 à 30 les centimes additionnels, mais sans -diminuer le chiffre total du budget, qui restait fixé à 618 millions, -ce qui supposait que la Chambre s'engageait à parfaire ce total -l'année suivante, par un moyen ou par un autre. La chose convenue, -l'amendement fut proposé à la séance finale, et accepté par M. de -Montesquiou. Le ministre des finances sortit en ce moment, pour n'être -pas responsable d'une concession qui répugnait à l'inflexibilité de -ses principes, car il n'admettait pas qu'on votât la dépense, sans -voter à l'instant même les ressources destinées à y faire face. -L'amendement fut mis aux voix et adopté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts des opposants afin de réduire de 8 à 6 pour cent -l'intérêt des effets de nouvelle création.</span> -Restait un dernier différend à vider. Tous les opposants avaient réuni -leurs forces sur un amendement qui consistait à réduire l'intérêt -alloué aux effets de nouvelle création. Il s'agissait de le ramener de -8 à 6, et l'amendement présentait un sérieux danger. D'abord tout -terme moyen convient aux assemblées, qui cherchent en général la -vérité dans les milieux. De plus, beaucoup de gens de bonne foi, mais -fort ignorants en finances, (p.~306) croyaient par cette diminution -d'intérêt défendre le trésor public, et enfin des adversaires -malicieux y voyaient la ruine du plan du ministre, ce qui plaisait aux -royalistes extrêmes qui ne voulaient pas qu'on payât les <em>créanciers -de Buonaparte</em>, et plaisait en même temps aux ennemis des Bourbons -parce que c'était pour ceux-ci un échec éclatant. Le ministre s'y -opposa énergiquement, disant qu'en proposant 8 pour cent il n'avait -pas fait une proposition arbitraire, mais nécessaire; que l'argent -avait un prix commercial indépendant de la volonté des gouvernements, -qu'on avait obtenu de l'argent à 7 ou 7-½ à courte échéance, que -vraisemblablement on serait obligé de payer 8 pour une échéance plus -longue; que s'il trouvait à contracter à meilleur marché il le ferait, -mais qu'il demandait les latitudes indispensables pour agir, et que si -on les lui refusait sur ce point, autant valait rejeter le plan tout -entier et le budget lui-même, et alors charger les auteurs de -l'amendement de chercher les moyens de faire face aux difficultés de -la situation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Majorité considérable en faveur des projets financiers du -baron Louis.</span> -La sincérité courageuse chez un ministre visiblement attaché au bien -public ne trouve jamais les assemblées insensibles. L'amendement, -quelle que fût sa faveur, n'obtint que 101 voix, et fut repoussé par -122, ce qui ne présentait, il est vrai, qu'une majorité de 21 voix -pour le gouvernement, mais n'exprimait pas les dispositions réelles de -la Chambre. Lorsqu'il fallut voter sur l'ensemble des propositions -ministérielles, 140 suffrages se prononcèrent pour leur adoption, et -seulement 66 contre, ce qui constituait une majorité de 74 voix, -(p.~307) majorité énorme en considérant le nombre des votants.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bon effet de ce succès pour le gouvernement tout entier.</span> -Ce succès produisit un grand effet dans le public. D'une part on -voyait une majorité forte et sensée décidée à soutenir le -gouvernement, de l'autre on voyait ce gouvernement ferme, sage, habile -en fait de finances, sachant ce qu'il fallait vouloir, et le voulant -fortement. Le lendemain la rente cinq pour cent qui était montée de 65 -francs à 75 par la présentation du projet, montait à 78 par son -adoption, et la paix durant, il n'était pas chimérique de la supposer -à 90 au moins, taux extraordinaire pour cette époque. Dans ce cas il -devenait facile d'exécuter un emprunt, et de liquider immédiatement -l'arriéré tout entier, en n'aliénant qu'une partie des bois dont la -vente avait été ordonnée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures commerciales destinées à opérer la transition entre -le blocus continental et la liberté des mers.</span> -Les questions de finances n'étaient pas les seules qui relevassent du -ministre spécial de ce département. La chute du blocus continental, -qui s'était accomplie en même temps que celle de l'Empire, exigeait -qu'on pourvût sans différer à la situation du commerce et de -l'industrie. Napoléon n'avait pas assez persévéré dans le blocus -continental pour vaincre l'Angleterre par les moyens commerciaux, mais -il y avait persévéré assez pour jeter les fondements de notre -industrie, et naturellement le jour où toutes les barrières étaient -tombées à la fois par l'invasion de notre territoire, il s'était -produit une véritable perturbation dans nos manufactures, ce qui avait -ajouté aux militaires, aux fonctionnaires civils, aux acquéreurs de -biens nationaux, une nouvelle classe de mécontents portés à regretter -l'Empire.</p> - -<p>(p.~308) On a déjà vu que dans les premiers jours de la Restauration, M. Louis -avait pris quelques mesures provisoires pour mettre notre législation -commerciale en rapport avec le nouvel état des choses. Ainsi il avait -réduit le droit sur les cotons bruts à un simple droit de balance, -afin de donner à nos manufacturiers la possibilité de filer et de -tisser à meilleur marché. Il avait réduit le droit sur les sucres et -les cafés à un taux qui permît au commerce français de les vendre dans -nos ports en concurrence avec le commerce britannique. Mais ces -mesures n'avaient été que transitoires, et il en restait beaucoup -d'autres à prendre pour assurer l'existence et le développement de nos -manufactures. -<span class="sidenote" title="En marge">Prétentions des diverses industries.</span>Ainsi qu'il arrive toujours, chacun demandait la -prohibition absolue pour soi, en refusant la simple protection à -autrui, et les Chambres étant devenues l'arbitre auquel s'adressaient -tous les intérêts lésés, elles avaient été assaillies de pétitions -pressantes par nos manufacturiers. Le ministre avait tâché de -satisfaire à la plupart des demandes par des mesures modérées, et qui -fussent de nature à obtenir l'assentiment des Chambres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement du service des douanes sur toutes les -frontières.</span> -D'abord il avait rétabli le service des douanes sur toutes nos -frontières, et il avait en même temps arrêté un genre de fraude qui -était né des circonstances exceptionnelles du moment. Les additions à -notre territoire de 1790, qui nous avaient été accordées par le traité -de Paris, quoique peu étendues, étaient cependant suffisantes pour -contenir des quantités considérables de marchandises. Ces additions -situées à la fois vers la Belgique, le Rhin (p.~309) et la Savoie, -avaient été remplies de produits anglais, qui devaient se trouver -français de droit le jour où nous prendrions possession définitive des -nouveaux territoires. À l'égard de ces produits, le ministre -prescrivit la réexportation de ceux qui étaient prohibés, et exigea -l'acquittement des droits pour ceux dont l'entrée était autorisée -moyennant un tarif. <span class="sidenote" title="En marge">La prohibition maintenue à l'égard des fils et tissus de -coton, des draps et des lainages.</span> -Il prononça la prohibition à l'égard des fils et -tissus de coton, à l'égard des draps, et n'eut pour cela qu'à -maintenir la législation existante. Nos filateurs et tisseurs de coton -ayant la matière brute, non plus au prix du blocus continental, mais -au prix actuellement admis dans toute l'Europe, purent cette année -même à la foire de Leipzig vendre quelques-uns de leurs tissus en -concurrence avec ceux des Anglais, parce qu'on les trouva de plus -belle qualité. Toutefois ils avaient éprouvé un dommage considérable -au moment de l'abolition du droit sur le coton brut, car ils n'avaient -pu débiter leurs produits fabriqués qu'au prix auquel les avait fait -descendre la suppression de ce droit. Ils évaluaient la perte ainsi -essuyée à 30 millions, et ils n'hésitèrent pas à en demander le -remboursement aux Chambres, à titre de restitution d'un droit indûment -perçu. Le ministre repoussa vivement cette prétention, et la Chambre -se rangea de son avis. On considéra cette perte comme l'un de ces -dommages de guerre qu'un gouvernement ne peut pas plus épargner à une -industrie atteinte par un brusque renversement de frontière, qu'à une -province occupée par l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Régime adopté pour l'industrie métallurgique.</span> -La plus importante des industries modernes avec (p.~310) celle du -coton, était celle du fer. Ce métal, destiné à remplacer la pierre et -le bois dans une foule d'emplois, était appelé à devenir l'un des -instruments les plus actifs de la civilisation moderne. La production -s'en était fort développée en France par suite du blocus continental, -qui interdisait l'entrée des fers étrangers arrivant par mer. -L'abolition de ce régime plaçait notre industrie métallurgique en -présence d'une concurrence redoutable. Il venait en effet de -s'accomplir en Angleterre une grande révolution dans cette industrie, -c'était le remplacement du bois par la houille comme combustible, et -le remplacement du marteau par le laminoir comme moyen de forger. Il -en résultait que les Anglais étaient en mesure à cette époque de -produire la tonne de fer à 350 francs, tandis que les Français ne -pouvaient la produire qu'à 500. Il est vrai que le fer français fondu -au bois, et forgé au marteau, avait d'incontestables avantages de -qualité; néanmoins il était impossible qu'il supportât la concurrence. -Aussi l'industrie métallurgique était-elle alors l'une des plus -inquiètes et des plus agitées. Les maîtres de forges disaient avec -raison que si on ne les protégeait pas contre le fer étranger, ils -seraient contraints de renoncer à travailler, ce qui priverait la -France d'une matière de première nécessité, et la rendrait dépendante -des Anglais, qui bientôt lui feraient payer le fer plus cher que les -Français eux-mêmes. Ils avaient pour appui les propriétaires de bois, -qui ne pouvaient vendre leurs coupes qu'autant que les maîtres de -forges s'en faisaient les acheteurs. Ils avaient pour adversaires les -(p.~311) habitants des ports et des pays producteurs de vin, qui se -flattaient de placer leurs vins dans le Nord, à condition de prendre -ses fers. N'osant avouer leur véritable motif, ils donnaient pour -raison que la France privée de la Belgique et des provinces rhénanes, -ne serait pas en état de produire la quantité de fer nécessaire à ses -besoins, allégation que l'expérience n'a pas justifiée. Les maîtres de -forges demandaient la prohibition, et au contraire les commerçants et -les propriétaires de vignobles réclamaient la liberté entière. Le -ministre proposa d'établir sur les fers étrangers un droit de 150 -francs par tonne, qui ajoutés aux 350 francs constituant le prix de -revient des forges anglaises, égalait le prix français de 500 francs. -Il pensa que cette protection serait suffisante. La discussion fut -franche et vive au Corps législatif, et les deux intérêts en présence -trouvèrent de chauds défenseurs. Un amendement qui portait le droit à -250 francs fut présenté, et obtint beaucoup de voix. Pourtant le droit -de 150 francs eut l'avantage, et sur ce point encore la pensée du -gouvernement prévalut complétement dans les Chambres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La prohibition accordée en faveur de la raffinerie du -sucre.</span> -Après cette industrie, celle du raffinage des sucres adressa aussi ses -réclamations soit au gouvernement, soit aux Chambres. La raffinerie -était une ancienne industrie française des plus étendues et des plus -fructueuses, surtout lorsque la France possédant Saint-Domingue, et en -tirant une quantité immense de sucre brut, le raffinait pour une -notable partie de l'Europe. La guerre, qui en favorisant nos -industries nationales avait servi quelques industries rivales, avait -procuré de rapides progrès (p.~312) à la raffinerie étrangère. Les -raffineurs français élevèrent la voix. Ils rappelaient de grands -souvenirs de prospérité coloniale, ils furent écoutés, et obtinrent la -prohibition.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Libre sortie des grains et des laines moyennant un droit.</span> -L'agriculture montra aussi des prétentions, et trouva dans le Corps -législatif des oreilles favorablement disposées pour elle. Nos -agriculteurs voulaient tirer parti de l'ouverture des mers pour -exporter leurs grains et leurs laines. Les grains avaient été retenus -en France à l'époque des dernières disettes, et quant aux laines, -Napoléon avait interdit non-seulement leur sortie, mais celle des -troupeaux, parce qu'il avait voulu que la grande importation des -mérinos profitât exclusivement à l'amélioration des laines françaises. -L'agriculture demandait donc le libre commerce des grains, des laines -et des troupeaux, et elle avait contre elle le peuple du littoral, -c'est-à-dire celui de la Normandie, de la Bretagne, de la Vendée, -peuple ardemment royaliste. Elle avait contre elle également tous ceux -qui emploient la laine, les fabricants de draps d'abord, et ensuite -les fabricants de ces tissus si variés connus sous le nom de -<cite>mérinos</cite>, qui sont devenus pour le peuple un vrai bienfait par leur -propagation et leur bas prix. Pourtant l'agriculture avait de bons -arguments à faire valoir, car s'il est naturel, dans l'intérêt de -l'industrie nationale, d'interdire l'entrée des produits étrangers, il -l'est moins de prohiber la sortie des produits nationaux. Elle -semblait donc avoir raison; elle était en outre fort en faveur, et la -Chambre des députés d'accord avec le ministre des finances, permit -l'exportation des grains, en les frappant à (p.~313) la sortie d'un -droit mobile qui s'élevait avec leur prix. On permit l'exportation des -laines, en se bornant à soumettre à un droit celle des béliers.</p> - -<p>Telles furent les principales mesures au moyen desquelles on essaya -d'opérer la transition du blocus continental à la liberté des mers. On -supprima, ainsi que nous venons de le dire, les droits sur les -matières premières exotiques, telles que le coton brut, les teintures, -les bois, que Napoléon avait surtaxées comme provenant du commerce -britannique; on continua de prohiber les tissus de coton, pour assurer -aux tissus nationaux une protection absolue; on frappa les fers d'un -droit équivalant à la différence du prix entre le fer anglais et le -fer français; et quant aux objets de grande consommation, tels que le -sucre et le café, qui n'étaient imposés qu'au profit du Trésor, on -diminua singulièrement le droit, pour ôter à la contrebande, devenue -plus facile par le rétablissement de la paix, une partie de ses -avantages. Enfin on prohiba la raffinerie étrangère, et on déclara -libre ou à peu près libre la sortie de nos produits agricoles.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès de ces mesures.</span> -Ces mesures, conçues dans un louable esprit de modération, obtinrent -l'approbation générale. Le gouvernement était ainsi tour à tour -soutenu ou contenu par les Chambres, et les Chambres devenaient -l'autorité tutélaire auprès de laquelle tous les intérêts froissés -cherchaient un refuge. -<span class="sidenote" title="En marge">Autorité croissante des Chambres, bien qu'elles ne -partagent pas toute la vivacité des sentiments du parti libéral.</span> -Cependant les hommes fortement épris des idées -de liberté, regrettaient quelquefois que la Chambre des députés ne se -prononçât pas d'une manière plus tranchée. Ils auraient voulu par -exemple qu'elle (p.~314) rejetât purement et simplement la loi sur la -presse. Mais en rendant cette loi temporaire, la Chambre des députés -avait sauvé le principe de la liberté, et pour les hommes sages -c'était assez, car pour aller au delà il eût fallu faire essuyer à la -royauté un échec qui l'aurait singulièrement affaiblie, et qui de plus -l'aurait profondément irritée contre le nouveau régime. Politiquement, -cette conduite était évidemment la meilleure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attitude particulière de la Chambre des pairs, et à propos -de quelques-unes de ses manifestations.</span> -La Chambre des pairs, de son côté, n'avait pas agi moins sagement que -la Chambre des députés. Elle avait profondément discuté la loi de la -presse, et ne l'avait admise qu'après en avoir retranché le préambule, -qui semblait considérer la censure comme un principe existant dans la -Charte. Elle avait adressé surtout au ministre de l'intérieur une -excellente réponse, à l'occasion du rapport présenté aux deux Chambres -sur l'état de la France. Napoléon, comme on s'en souvient, faisait -chaque année présenter au Corps législatif un exposé de la situation -de l'Empire, pour en constater les progrès successifs. Le gouvernement -crut devoir suivre cet exemple, et profiter de l'occasion pour faire -bien ressortir l'état de désolation où l'Empire et la Révolution -laissaient la France. L'exposé du ministre de l'intérieur -n'envisageant la France que d'un seul point de vue, n'était vrai que -dans le tableau des misères produites par la guerre. La Chambre des -députés répondit par un simple remercîment à la production de cette -pièce, mais la Chambre des pairs, remplie aux deux tiers des membres -du Sénat, ne voulut livrer ni la Révolution, ni même (p.~315) -l'Empire, à cet excès d'injustice. Elle fit une réponse motivée, dans -laquelle elle rappela les immenses bienfaits que la France devait à -l'application des principes de 1789, à l'abolition des jurandes et de -toutes les entraves qui jadis gênaient l'industrie dans l'intérieur du -territoire, à la division de la propriété territoriale, à -l'augmentation du nombre des propriétaires fonciers, à la mise en -valeur d'une grande partie du sol, à l'établissement et au -perfectionnement des manufactures, et après avoir rappelé ces -bienfaits si divers, elle ajouta qu'elle y voyait, ainsi que dans la -paix et la liberté dues aux Bourbons, des motifs d'espérer un prompt -rétablissement de la prospérité publique. La réponse, sans cesser -d'être respectueuse, était digne, vraie, et pleine d'à-propos.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet produit sur le Roi et les princes par l'esprit que -manifestent les Chambres.</span> -Les deux Chambres, sans répondre à la vivacité des sentiments du parti -libéral, méritaient donc la confiance des hommes éclairés, -commençaient à l'obtenir, et acquéraient peu à peu, nous le répétons, -la force de contenir et de soutenir le gouvernement, ce qui était pour -lui également désirable. Malheureusement la contradiction que -rencontrait le gouvernement, sans l'avoir encore irrité contre le -régime constitutionnel, n'avait guère amélioré ses penchants. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi demeure assez tranquille, tout en partageant -certaines vues de l'émigration.</span> -Le Roi était à peu près le même, c'est-à-dire tranquille, envisageant les -questions avec calme, et assez enclin à laisser faire ses ministres -quand il ne s'agissait pas du principe de son autorité ou de -quelques-uns des intérêts essentiels de l'émigration. Ces intérêts en -effet lui tenaient fort à cœur. Ainsi, relativement aux biens -nationaux, (p.~316) il se faisait une vraie violence, et, s'il l'avait -pu, il les aurait rendus aux anciens propriétaires. Il avait notamment -fort désapprouvé l'arrestation de MM. Dard et Falconnet, auteurs des -deux brochures dirigées contre l'irrévocabilité des ventes nationales. -<span class="sidenote" title="En marge">Élargissement par l'influence du Roi de MM. Dard et -Falconnet.</span> -Après une courte instruction ces deux avocats avaient été élargis, aux -grands applaudissements de la haute émigration, qui les avait visités, -comblés de soins pendant leur courte captivité, et qui continua de -remplir leur maison après leur sortie de prison. Le Roi prit aussi -fait et cause pour ses gardes du corps dans leurs querelles avec la -garde nationale et avec l'armée, et manifesta l'intention de les -soutenir à tout prix. Ses ministres sans le contredire se bornèrent à -essayer de prévenir de nouvelles collisions, ou d'en corriger l'effet -quand ils n'avaient pu les prévenir. Sauf ces exceptions, le Roi -laissait ses ministres suivre le courant, à quoi ils n'étaient que -trop enclins. -<span class="sidenote" title="En marge">Agitation continuelle de M. le comte d'Artois.</span> -Quant à M. le comte d'Artois revenu de Saint-Cloud à -Paris, à la suite d'une absence motivée par sa santé et par sa -mauvaise humeur, il se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, -écoutait les solliciteurs de province qui venaient demander des places -en alléguant leur royalisme, leur faisait des promesses qu'il ne -pouvait tenir, et abondait dans le sens de leurs passions extrêmes, ce -qui le rendait de plus en plus l'objet des espérances et de l'amour de -la faction dite <em>ultra-royaliste</em>. Il avait, par curiosité, par goût -de se mêler du gouvernement, par la méfiance propre aux esprits -faibles, laissé s'établir autour de lui une police composée des -intrigants (p.~317) de tous les régimes, usés au service des polices -antérieures, et cherchant, auprès de ce qu'on appelait alors le -<cite>pavillon Marsan</cite> (celui que le prince occupait dans le palais des -Tuileries), un emploi qui leur était refusé à la direction générale de -la police. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince se rend importun au Roi.</span> -Ce prince était charmé de recueillir ainsi des bruits ou -piquants ou inquiétants, de les apporter au Roi, de pouvoir lui -montrer qu'on le servait mal, ou qu'il ne savait pas se faire servir, -et que tandis qu'il lisait ses auteurs classiques, la monarchie était -minée, et menacée de nouvelles catastrophes. Louis XVIII, éclairé par -M. Beugnot, qui s'appliquait à lui prouver le peu de fondement des -informations de Monsieur, avait plusieurs fois enjoint à son frère de -renoncer à ces commérages, et de le laisser vivre en paix. Monsieur -n'en tenait compte, et continuait ce manège, se contentant seulement -d'en parler moins souvent au Roi. -<span class="sidenote" title="En marge">Réserve de M. le duc d'Angoulême.</span> -Des deux fils de Monsieur, l'un, le -duc d'Angoulême, peu spirituel mais sage et modeste, comme nous -l'avons déjà dit, ne cherchait à se donner que le rôle qu'on lui -accordait, et voyageait en ce moment dans l'Ouest pour y faire -respecter l'autorité royale un peu plus qu'elle ne l'était; -<span class="sidenote" title="En marge">Emportements de M. le duc de Berry.</span> -l'autre, -M. le duc de Berry, ne manquant pas d'esprit, mais emporté au delà de -toutes les bornes, avait d'abord réussi auprès des troupes dont il -s'occupait assidûment, mais commençait à les blesser par une violence -qu'il avait contenue au début, et qu'il contenait beaucoup moins, à -mesure que le naturel revenait, et que se révélait chaque jour -davantage la difficulté de rattacher l'armée aux Bourbons. Ainsi, -malgré d'assez grandes différences (p.~318) entre eux, ces trois -princes partageaient beaucoup trop les penchants de leurs amis pour -résister à leur influence, et se garantir de leurs fautes. À chaque -instant quelque nouvelle manifestation de leur part venait ajouter aux -incidents dont la malveillance des partis cherchait à profiter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Procession le 15 août, pour rappeler et confirmer le vœu -de Louis XIII.</span> -Le 15 août était le jour où sous l'Empire on célébrait la -Saint-Napoléon. Il aurait fallu n'y pas prendre garde, et s'appliquer -à laisser oublier cette journée. La famille royale voulut, au -contraire, qu'elle continuât d'être une fête, mais en devenant une -fête royaliste. C'était le jour où Louis XIII, en reconnaissance de la -grossesse d'Anne d'Autriche, avait par un vœu solennel placé la -France sous la protection de la Vierge. Quelque respectable que fût ce -souvenir historique, il fallait bien consulter les circonstances avant -de céder au plaisir de le réveiller. On n'en fit rien, et on ordonna -une procession solennelle dans toute la France pour rappeler et -confirmer le vœu de Louis XIII. Les princes à Paris la suivirent à -pied, le cierge à la main, et ce spectacle ne produisit pas un effet -heureux sur les esprits qu'offusquait le zèle religieux des Bourbons. -Les officiers à la demi-solde, toujours très-nombreux dans la -capitale, se raillèrent fort de ces princes si dévots, et les soldats -achetèrent de la chandelle pour célébrer la Saint-Napoléon en -illuminant leurs casernes. On eut même la plus grande peine pour faire -éteindre dans la soirée cette illumination séditieuse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fête offerte au Roi par la ville de Paris.</span> -Le 29 août, une manifestation d'un autre genre produisit un effet non -moins fâcheux. Le Roi, invité (p.~319) par la ville de Paris à une -fête magnifique, alla dîner à l'hôtel de ville, ce qu'il n'avait pas -encore fait depuis son retour en France. D'abord il fallut apaiser une -querelle des gardes du corps et de la garde nationale. Les gardes du -corps voulaient occuper seuls les appartements intérieurs, et reléguer -la garde nationale au dehors. C'était une prétention inconvenante, car -la garde nationale n'était que la ville de Paris elle-même prenant les -armes pour rendre honneur au Roi, et à l'hôtel de ville elle était -chez elle. La reléguer à la porte du palais municipal, pendant que les -gardes du corps seraient dans l'intérieur, était un étrange oubli de -toutes les bienséances. La querelle s'échauffant, le Roi partagea le -différend, et il fut convenu que la garde nationale et les gardes du -corps se distribueraient par moitié les appartements intérieurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux caractère de cette fête.</span> -La fête commença par un dîner offert au Roi: un bal devait suivre. La -magnificence, le goût furent dignes et de la grande cité qui recevait -son roi, et de l'hôte auguste qui était reçu chez elle. Louis XVIII -assis à la table principale avec les princes de sa famille, y avait -admis trente-six dames par une sorte de dérogation à l'ancien usage. -Dans le nombre il avait compris les premières dames de l'ancienne -cour, méritant fort d'y être assurément, et trois ou quatre seulement -de la nouvelle noblesse. Cette circonstance du reste ne devait pas -être la plus remarquée. Le préfet, debout derrière le siége du Roi, -servait le monarque, la femme du préfet, dans la même attitude, -servait madame la duchesse d'Angoulême. Les membres du conseil -municipal remplissaient (p.~320) le même office auprès des princes. -Certainement on avait vu jadis des princes et même des rois servir des -empereurs; mais on peut dire, sans céder à de vulgaires préjugés -démocratiques, que le temps de ces spectacles était passé. Napoléon -avec tout le prestige de sa gloire et de sa puissance, n'avait pu en -corriger l'inconvenance, quand il avait voulu les renouveler, et il ne -l'avait d'ailleurs jamais essayé aussi complétement. Le lendemain de -la fête de l'hôtel de ville, les flatteurs de cette époque -s'exprimèrent avec un vif enthousiasme sur la magnificence et la -beauté morale des scènes de la veille. Ils parlèrent des fêtes de la -Révolution et de l'Empire avec un profond mépris, dirent que ni les -unes ni les autres n'avaient jamais rien offert de pareil à ce qu'on -venait de voir, qu'à l'autorité légitime seule, reconnue, acceptée par -tous, il était donné de présenter des spectacles semblables, et que -ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister en conserveraient un -souvenir ineffaçable. Ils débitèrent ainsi les banalités qu'on répète -à la suite de toutes les fêtes, et qui ne persuadent que les invités. -Sans doute, et très-heureusement, il n'est pas de nos jours impossible -à la royauté d'attirer encore le respect, mais c'est à la condition de -beaucoup de vertu, de simplicité, de sévérité de goût, et d'un respect -pour les hommes égal à celui qu'elle exige pour elle-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On rapproche la fête de l'hôtel de ville de certaines -scènes qui se passent en province, et dans lesquelles d'anciens -seigneurs montrent des prétentions ridicules.</span> -Les peuples jugent par les yeux, et c'est dans les représentations -extérieures d'un gouvernement qu'ils vont chercher le plus souvent sa -signification morale. On s'obstina à voir dans le rôle que les -magistrats (p.~321) municipaux avaient accepté auprès du Roi, le rôle -que certains hommes auraient voulu imposer à la nation elle-même, et -on rattacha les scènes de l'hôtel de ville aux extravagances que -quelques anciens seigneurs venaient de se permettre en Normandie, en -Bretagne, en Languedoc, en Provence. Les uns avaient voulu que dans -leurs églises de village on leur présentât l'encens, d'autres que le -pain bénit leur fût offert avant de l'être aux autorités municipales, -et ils avaient provoqué des conflits ridicules, recueillis avec -empressement par les journaux, et même dénoncés aux Chambres. Du reste -ce n'étaient là que des incidents qui auraient eu peu d'importance, si -on avait possédé un gouvernement ferme, rigoureusement légal, -conséquent avec les institutions qu'il avait données, et animé de -l'esprit qui se manifestait dans les Chambres. -<span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de l'administration.</span> -Malheureusement ce -gouvernement ne pouvait se trouver dans un ministère sans unité, sans -chef, sans esprit de conduite et sans influence. -<span class="sidenote" title="En marge">Incapacité administrative de M. de Montesquiou.</span> -Celui des ministres -qui avait avec le pays les relations les plus directes, le ministre de -l'intérieur, M. de Montesquiou, aimable quand il n'était pas trop -suffisant, raisonnable pour un homme de son origine et de son parti, -parlant avec aisance et succès aux Chambres, était néanmoins le plus -incapable des administrateurs, parce qu'il n'avait ni fermeté, ni -application au travail. Après avoir rappelé les commissaires -extraordinaires, il avait laissé une grande partie des préfets -impériaux en place, sans s'expliquer à leur égard, sans leur faire -savoir s'ils seraient maintenus ou congédiés. Qu'on laissât à leur -poste les fonctionnaires spéciaux, (p.~322) tels que les agents des -finances, des ponts et chaussées, de la guerre, de la marine, rien de -mieux, car on n'aurait pas eu de quoi les remplacer. Mais quant aux -préfets, personnages tout politiques, devant représenter exactement -l'esprit et les sentiments du nouveau gouvernement, les conserver -était difficile, et assez dangereux. Pourtant, faute de sujets -capables, car le parti royaliste éloigné depuis longtemps des affaires -en fournissait peu alors, M. de Montesquiou avait été obligé de -laisser en fonctions un grand nombre des préfets de l'Empire. Il -aurait dû au moins les changer de département, ce qui leur aurait -donné une sorte d'origine royale, et leur aurait épargné le -désagrément de se contredire sous les yeux de leurs administrés. -<span class="sidenote" title="En marge">Les préfets laissés sans direction.</span> -Il n'en avait rien fait, et s'était contenté dans les départements où il -y avait quelques anciens nobles, réputés capables d'exercer une -fonction publique, de les nommer préfets ou sous-préfets, et il avait -livré les uns et les autres à leur propre inspiration, sans -s'expliquer, nous le répétons, sur le sort réservé aux préfets de -l'Empire. Il en résultait que les préfets royalistes se livraient à -leurs passions, et que les préfets impériaux conservés étaient d'une -faiblesse extrême, de peur de s'attirer la colère des royalistes. -Ainsi les uns faisaient hardiment le mal, les autres le laissaient -faire complaisamment, et souffraient qu'on dît publiquement que la -Charte était un expédient momentané, que les Bourbons une fois -raffermis compléteraient la restauration en rétablissant la dîme, en -rendant les biens de l'Église et des émigrés, etc... Pour prévenir -(p.~323) de telles fautes il aurait fallu lire soi-même une -correspondance nombreuse, y répondre immédiatement, commander, agir en -un mot, toutes choses dont M. de Montesquiou était incapable. À peine -s'apercevait-il des accidents les plus graves, lorsqu'il en était -résulté un scandale comme celui de l'évêque de la Rochelle, et alors -il intervenait par une lettre froide et inefficace. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot dénonce l'état de la France au Roi, qui se borne -à rire avec lui des fautes des émigrés.</span> -L'homme d'esprit -qui dirigeait la police, M. Beugnot, avait parfaitement entrevu cet -état de choses, et avait envoyé dans les départements des agents -intelligents et éclairés qui lui avaient adressé une suite de rapports -extrêmement instructifs, et révélant l'étrange situation de la France -à cette époque. Les communiquer à Louis XVIII était chose fort -délicate, car c'était lui dénoncer comme insensés, et quelquefois -comme très-coupables, ses amis les plus zélés. M. Beugnot, lorsque -parmi ces rapports il y en avait de piquants et de capables d'amuser -un roi railleur, profitait de l'occasion pour les mettre sous ses -yeux. Louis XVIII les lisait, puis les rendait à M. Beugnot, et se -bornait à rire avec lui de ce qu'il appelait les amis de son frère. -Les choses n'allaient pas plus loin, et c'était là tout le -gouvernement. -<span class="sidenote" title="En marge">Désir des princes de voyager, afin de <em>royaliser</em> la -France.</span> -Cependant comme on sentait confusément la faiblesse de -l'administration, les princes s'étaient persuadé qu'ils devaient se -montrer, que leur présence rallierait et subjuguerait tous les -cœurs, et répandrait partout la flamme du royalisme. Ils se -trompaient étrangement, et ne voyaient pas qu'au lieu de diminuer le -mal, ils allaient l'accroître. Bien gouverner alors c'eût été -contenir les (p.~324) passions de ses amis, et envoyer des princes -dans les provinces, c'était au contraire exalter ces passions au plus -haut point, et recueillir pour unique bien quelques manifestations de -royalisme, aussi vaines que le sont ordinairement les acclamations des -peuples, qui crient toujours quand on les émeut, oublient le lendemain -le cri de la veille, pour en pousser un tout contraire le -surlendemain, si on les émeut dans un sens différent.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême envoyé dans l'Ouest.</span> -Le pays le plus agité, l'Ouest, fut celui où l'on songea d'abord à -envoyer l'un des princes. On choisit, et on fit bien, M. le duc -d'Angoulême. Il employa les mois de juillet et d'août à ce voyage. Il -fut décidé qu'en septembre et octobre M. le comte d'Artois visiterait -la Champagne et la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné, -la Franche-Comté, et que dans le même temps M. le duc de Berry -parcourrait les provinces frontières, où les militaires se trouvaient -en grand nombre.</p> - -<p>Les provinces de l'Ouest, c'est-à-dire la basse Normandie, la -Bretagne, la Vendée, avaient déplu à Louis XVIII, parce qu'elles ne -semblaient pas tenir compte de lui, et qu'elles parlaient beaucoup -plus de M. de la Rochejacquelein, par exemple, et de quelques autres -chefs royalistes, que du Roi lui-même. Les insurgés de ces provinces, -comme nous l'avons dit, s'étaient réunis, armés aux dépens des bleus -dont ils avaient pris les fusils, avaient rappelé leurs anciens chefs, -en avaient choisi de nouveaux quand les anciens étaient morts, et -suivaient leurs instructions beaucoup plus que celles du gouvernement. -Le duc d'Angoulême fut chargé de leur faire (p.~325) entendre qu'il y -avait un roi, qu'il n'y en avait qu'un, et que c'était celui-là dont -il fallait reconnaître et respecter l'autorité. Pour ne pas trop -afficher l'intention d'un voyage dans les pays autrefois insurgés, ce -prince annonça qu'il allait visiter le littoral de la Manche, -c'est-à-dire Brest, Nantes, la Rochelle, etc. Aussi laissa-t-il à -gauche la contrée des chouans, et alla-t-il directement par la basse -Normandie à Rennes et Brest. -<span class="sidenote" title="En marge">État des provinces de l'Ouest.</span> -Il fût accueilli avec un empressement et -des démonstrations bien naturels dans des provinces où sa présence -rappelait le souvenir de tant de souffrances endurées pour la cause -des Bourbons, et où il y avait une foule de vieillards qui ne -pouvaient se les rappeler que les yeux pleins de larmes. Il trouva les -royalistes soit anciens, soit nouveaux, parlant de la Charte -très-légèrement, considérant le maintien des ventes nationales comme -un acte de prudence tout momentané, considérant le Concordat comme une -autre espèce de Charte tombée avec Bonaparte. Il trouva le peuple -porté à voir dans les impôts un reste de la tyrannie impériale dont il -fallait promptement se débarrasser, et bien décidé à ne pas souffrir -la sortie des grains quoique décrétée par les royalistes, les -acquéreurs de biens nationaux alarmés et prêts à s'unir pour se -défendre, la magistrature défiante et attendant avec anxiété la -nouvelle investiture qu'on lui promettait, enfin l'armée triste, -hostile et à peine respectueuse. -<span class="sidenote" title="En marge">Bonne volonté et sages discours de M. le duc d'Angoulême.</span> -Le prince n'avait pas assez de -pénétration pour apprécier la portée de cet état de choses, mais il -avait assez de sens et de droiture pour le juger contraire au bon -(p.~326) ordre, contraire surtout aux promesses du Roi qui, selon lui, -devaient être loyalement remplies, et il tint un excellent langage, -excepté au sujet des affaires religieuses sur lesquelles la dynastie -tout entière avait les plus dangereuses opinions. Il s'attacha partout -à persuader qu'il n'y avait pas deux rois, l'un au pavillon de Flore, -appelé Louis XVIII, ancien jacobin, disaient les gens de province, -très-rusé, promettant pour ne pas tenir, et l'autre, le comte -d'Artois, résidant au pavillon Marsan, ayant seul dans le cœur les -vrais sentiments d'un bon royaliste; le premier représenté par les -préfets, auxquels il ne fallait ni obéir ni croire, le second -représenté par quelques chefs de chouans, qu'il fallait exclusivement -écouter et suivre. Il leur déclara qu'il n'y avait qu'un roi, qu'on -devait exécuter ses ordres, payer les impôts, permettre aux grains de -sortir, ne pas inquiéter les acquéreurs de biens nationaux, en un mot -vivre paisibles, jouir du repos public et en laisser jouir les autres. -Il parla moins sagement aux prêtres, dont il parut partager les -erreurs, excepté toutefois à l'égard de la dîme et des biens d'Église. -Il donna force tant qu'il put aux autorités régulières, enthousiasma -la masse du peuple par sa qualité seule de Bourbon, satisfit les -honnêtes gens par sa modération et sa droiture, mais malheureusement -ne séduisit personne, et après avoir traversé Laval, Rennes, Brest, -Lorient, laissa le pays presque aussi troublé qu'il l'avait trouvé, -parce que si ses discours étaient bons, sa présence néanmoins causait -une vive émotion, et que dans le moment toute émotion était un mal, -vu qu'elle (p.~327) réveillait les passions qu'il aurait fallu -éteindre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême à Nantes.</span> -Nantes était un point important à visiter. On voyait là une très-riche -bourgeoisie commerçante, aimant les principes de la Révolution, -détestant ses excès dont elle avait eu sous les yeux de cruels -exemples, mais haïssant tout autant l'insurrection vendéenne, et -mécontente de l'arrogance de la noblesse des deux rives de la Loire. -<span class="sidenote" title="En marge">Esprit de cette grande ville.</span> -Elle avait pour le régime impérial, sous lequel elle avait été privée -de tout commerce, une aversion qui l'avait naturellement portée vers -les Bourbons arrivant avec la paix et la Charte. Mais d'une part les -extravagances de l'émigration et des prêtres, de l'autre la peine -qu'elle avait à rétablir le négoce, l'avaient indisposée. Elle -regrettait amèrement l'île de France, imputait aux Anglais les calculs -les plus pervers, et en voulait au gouvernement de sa partialité pour -l'Angleterre. Nos colonies, sur lesquelles Nantes avait beaucoup -compté, venaient d'être encombrées par le pavillon britannique de -produits de l'Europe, et il n'y avait pas quant à présent grand trafic -à espérer avec elles. Par tous ces motifs les Nantais étaient des -royalistes sincères, mais déjà un peu déçus dans leurs espérances, et -parfaitement constitutionnels. Les Vendéens ayant annoncé qu'ils -mettraient sur la rive gauche de la Loire un poteau portant: <cite>Ici -commence la Vendée</cite>, ils avaient déclaré qu'ils en mettraient un aux -portes de Nantes avec ces mots: <cite>Ici échoua la Vendée</cite>.</p> - -<p>Le duc d'Angoulême fut fort bien accueilli par les Nantais, leur tint -un langage modéré qui leur plut, et les ramena à de meilleures -dispositions. En quittant (p.~328) Nantes il entra en pleine Vendée, -et se rendit d'abord à Beaupréau. -<span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême dans le Bocage.</span> -Il était là dans le Bocage, dans ce -pays coupé, presque inaccessible, où des nobles vivant patriarcalement -avec leurs paysans les avaient jadis conduits au feu contre les armées -de la République. -<span class="sidenote" title="En marge">Simplicité et honnêteté de cette partie de la Vendée.</span> -Il y avait dans ces campagnes beaucoup de foi, de -simplicité, et très-peu de cet esprit d'intrigue et de brigandage qui -avait signalé la chouannerie. Les paysans du Bocage étaient assez -tranquilles, sous la direction de leurs seigneurs qui leur disaient -d'attendre ce que le Roi ordonnerait, et d'y obéir. Leur seule -insubordination consistait à payer lentement les impôts, dans -l'espérance de les voir abolis. Il en vint cinq à six mille à -Beaupréau, avec leurs seigneurs et leurs bannières blanches, vivement -émus en présence du prince, comme ils devaient l'être en se rappelant -tant de luttes, tant de douleurs et de ruines supportées pour la cause -royale. Leur langage ne fut point inconvenant; d'ailleurs ils avaient -le sentiment des améliorations obtenues depuis 1789, et peu de goût au -rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Dans ce centre du -Bocage il y eut beaucoup de scènes touchantes et presque aucune de -regrettable. À Bourbon-Vendée le prince trouva l'esprit moins simple -et moins innocent des gens du Marais. Dans cette région moins agricole -et un peu plus commerçante, on aimait le mouvement, on cherchait -l'importance, on pratiquait la contrebande, on échappait volontiers à -l'impôt, et on manifestait des passions assez turbulentes. Le clergé -surtout s'y montrait dépourvu de toute raison. Le prince y redit -(p.~329) à ceux qui vinrent l'entendre ce qu'il avait dit partout, et -ce ne fut pas sans quelque effet. Il se rendit ensuite à la Rochelle, -où il aurait dépendu de lui de faire beaucoup de bien en accueillant -l'évêque titulaire, contre lequel le clergé local était en révolte au -profit de l'ancien évêque non démissionnaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Faute de M. le duc d'Angoulême à l'égard de l'évêque de la -Rochelle.</span> -Malheureusement M. le -duc d'Angoulême, qui était le plus dévot des princes de sa famille, -refusa de recevoir l'évêque titulaire, et donna ainsi un démenti des -plus déplorables à la lettre de M. de Montesquiou. La petite Église -fut transportée de joie, et en devint plus arrogante que jamais, car -on ne pouvait rien faire de plus significatif pour elle que de refuser -de voir le prélat en fonction, pour lequel cependant le gouvernement -venait de demander l'obéissance. C'était déclarer par la bouche du -prince que le gouvernement officiel était une illusion dont il ne -fallait pas être dupe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le duc d'Angoulême à Bordeaux.</span> -À Bordeaux, le prince se trouvait pour ainsi dire dans sa capitale. -C'était là qu'avait paru le premier des Bourbons, et ce Bourbon -c'était lui. Mais là, comme ailleurs, on n'en était plus à la joie et -aux flatteuses espérances des premiers jours. Après avoir considéré -les Anglais comme des libérateurs, et aussi comme de riches -consommateurs, car ils avaient bu et emporté beaucoup de vins, on en -était venu à une véritable exaspération contre eux, depuis la perte de -l'île de France, et depuis ce qu'on avait appris de l'état de nos -colonies, remplies à l'avance de marchandises britanniques. -<span class="sidenote" title="En marge">Déceptions dont se plaint cette grande ville, et efforts de -M. le duc d'Angoulême pour ramener le contentement dans les esprits.</span> -En outre -les Bordelais étaient mécontents de quelques saillies imprudentes de -la noblesse de Guyenne, et en particulier (p.~330) du maintien obstiné -des droits réunis. La haine des Anglais, le mécontentement inspiré par -la noblesse, l'irritation contre les droits réunis, étaient donc les -trois sentiments à combattre et à modérer chez les Bordelais. Le duc -d'Angoulême s'y appliqua de son mieux, soutint, ce qui était vrai, que -les Anglais s'étaient conduits en vainqueurs peu généreux sans doute, -mais qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher la renaissance du -commerce français, et qu'avec un peu de temps et de travail on le -verrait refleurir. Il traita la riche bourgeoisie avec distinction, et -enfin insista sur la nécessité absolue des impôts indirects, le budget -de l'État ne pouvant pas s'en passer. Il exerça sous ce rapport une -influence assez heureuse sur la partie éclairée du commerce bordelais.</p> - -<p>De Bordeaux, le prince se rendit à Mont-de-Marsan, Bayonne, Pau, -Toulouse, Limoges, tenant à tout le monde des discours assez sages, -répandant çà et là quelques avis utiles, mais remuant, sans le -vouloir, les passions royalistes plus qu'il ne convenait à l'intérêt -de la France et de sa famille. Il opéra son retour vers Paris par -Angers et le Mans.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour par l'Anjou et le Mans.</span> -Angers était une des villes les plus agitées de l'Ouest, et l'une des -plus importantes. La bourgeoisie et la noblesse y étaient fort -divisées sur tous les sujets qui partageaient les hommes en ce -temps-là. En général, la bourgeoisie composait l'infanterie de la -garde nationale, et la noblesse en composait la cavalerie, parce que -celle-ci étant plus riche pouvait entretenir des chevaux. La cavalerie -s'était donné un habit particulier, qu'on appelait l'habit (p.~331) -vendéen, et que, malgré des ordres réitérés de Paris, elle n'avait pas -voulu abandonner. De plus, elle affichait l'intention d'entourer -exclusivement le prince, et de former sa garde personnelle. -<span class="sidenote" title="En marge">Scènes à Angers.</span> -Cette -prétention s'était manifestée en plus d'un endroit, et au Mans -notamment, au centre du pays des anciens chouans. Il s'était même -révélé parmi ces derniers une prétention bien autrement grave, c'était -de se réunir au nombre de vingt mille, avec leurs chefs et leurs -bannières, et d'accompagner ainsi le duc d'Angoulême pendant son -séjour dans la province. Il y avait plus d'un mois que les deux -préfets d'Angers et du Mans étaient à l'œuvre pour empêcher des -manifestations de ce genre, et ils n'avaient pu y réussir. Pourtant, à -l'approche de M. le duc d'Angoulême, et grâce à plusieurs -recommandations émanées de lui, ils parvinrent à faire entendre raison -aux têtes folles, et particulièrement à Angers la garde à cheval -promit de s'abstenir de toute prétention inconvenante, et de son côté -la garde nationale à pied fit la même promesse. Malgré ces assurances -de tranquillité, le prince étant arrivé aux portes d'Angers, et toutes -les autorités étant allées avec les troupes à sa rencontre, une -compagnie de la garde nationale à pied, qui se défiait des prétentions -de la cavalerie, coupa le cortége, et environna M. le duc d'Angoulême -qu'elle plaça dans une espèce de carré. Ni le prince ni l'autorité -militaire n'osèrent sévir sur l'heure même, car le sentiment public -était avec les infracteurs à la règle, et il fallut entrer dans la -ville escorté de la sorte. -<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté de M. le duc d'Angoulême.</span> -Une fois à Angers, M. le duc d'Angoulême -voulut (p.~332) faire acte d'autorité envers l'un et l'autre parti; il -prononça la dissolution de la compagnie d'infanterie qui avait troublé -l'ordonnance de la fête, mais rétablit la balance par une vive -remontrance adressée à l'un des principaux personnages de la noblesse. -«C'est vous, monsieur, lui dit-il, qui voulez être ici plus roi que le -Roi, qui voulez qu'on vous présente les armes, qu'on vous obéisse, -qu'on n'obéisse pas aux autorités, et qui troublez par vos prétentions -un pays où vous devriez donner l'exemple de l'union des esprits et de -la soumission aux lois? Des royalistes tels que vous sont plus -dangereux que les ennemis les plus redoutables; retirez-vous.»—Cette -scène, devenue bientôt le sujet des entretiens de la ville, charma la -bourgeoisie, et aurait produit le plus grand bien si elle avait pu -être connue de la France entière. Mais on défendit aux journaux de la -publier. Le prince pardonna ensuite à la compagnie de la garde -nationale qui avait été dissoute, permit de la reformer, et laissa les -gens sages d'Angers parfaitement contents de lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin du voyage de M. le duc d'Angoulême, lequel a été un -mélange de bien et de mal.</span> -Au Mans, on était parvenu à faire entendre raison aux chefs des -chouans, et ce qui avait contribué à les rendre plus dociles, c'est -qu'ils avaient moins retrouvé de leurs anciens soldats qu'ils ne -l'espéraient d'abord, et que parmi les nouveaux très-peu étaient -capables de faire quinze ou vingt lieues à leurs frais, pour prendre -part à une démonstration politique. Le prince fut donc délivré de ce -souci. Il n'en vit pas moins beaucoup de royalistes ardents, beaucoup -de vieux soldats de la guerre civile qui lui exprimèrent des -sentiments très-peu modérés, (p.~333) sans se livrer toutefois à -aucune démonstration fâcheuse. Il rentra à Paris au milieu d'août, -ayant eu la volonté de faire le bien, mais plus souvent le triste -destin de faire le mal, en agitant sans le vouloir des pays qu'il -aurait fallu calmer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de M. le comte d'Artois.</span> -Immédiatement après le retour du duc d'Angoulême, M. le comte d'Artois -partit pour la Champagne et la Bourgogne. Il était autorisé à beaucoup -promettre en fait de faveurs administratives, et à ne rien refuser en -fait de distinctions honorifiques, la mesure en ce genre ne dépendant -ni du budget ni de la tyrannie des règles. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa conduite en Champagne, et ses promesses de soulagement -aux populations ruinées par la guerre.</span> -Il avait pour le grand -nombre la décoration du Lis, pour les militaires et les magistrats la -croix de la Légion d'honneur, pour les royalistes de choix la croix de -Saint-Louis, et il n'était pas homme à fermer la main que le Roi lui -avait permis d'ouvrir. Il visita premièrement les bords de la Seine et -de l'Aube, et en particulier les villes de Nogent, de Méry, -d'Arcis-sur-Aube, de Brienne, de Bar-sur-Aube, de Troyes, où la guerre -avait laissé d'affreuses traces. Il trouva une partie de la population -plongée dans la misère, et vivant au milieu des ruines. Il était -compatissant et démonstratif; il fut touché des maux dont il était -témoin, le laissa voir, et sut plaire par les marques d'une vive -sympathie. Sur toute sa route il s'apitoya avec ceux qui souffraient, -pleura même avec eux, les appela tour à tour ses amis, ses enfants, et -leur promit de faire connaître au Roi leurs infortunes, comme si le -Roi avait eu le moyen de les réparer toutes. Le ministre des finances -avait eu soin de prendre ses précautions contre les prodigalités du -prince, et fait (p.~334) poser en principe que l'État ne pouvait rien -pour les contrées ravagées par la guerre, que tout au plus pourrait-il -accorder quelques dégrèvements d'impôts, mais seulement dans le cas -d'une impossibilité de recouvrement bien démontrée. Aussi Monsieur -promit-il à tous les habitants de solliciter des exemptions d'impôts, -même des prêts d'argent, et en attendant, il les autorisa à couper -120,000 arbres dans les forêts de l'État pour les aider à reconstruire -leurs maisons. À ce secours, qui était juste et de quelque importance, -il ajouta des aumônes aussi abondantes que le permettait la liste -civile, déjà fort obérée par les secours accordés aux émigrés, et y -ajouta des décorations du Lis par cinq et six cents à la fois, -relevées çà et là de quelques croix de la Légion d'honneur ou de -Saint-Louis. Il quitta ces populations en leur laissant pour principal -adoucissement de leurs maux l'émotion d'une visite princière, et de -plus l'espérance, qui, fondée ou non, console toujours les hommes.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois à Dijon.</span> -Après cette visite aux provinces maltraitées par la guerre, le comte -d'Artois se rendit de Troyes à Dijon. -<span class="sidenote" title="En marge">Prétentions de la noblesse bourguignonne.</span> -Dijon était une ancienne ville -de parlement; il s'y trouvait une vieille noblesse de robe, jadis -instruite, maintenant prétentieuse, et n'admettant d'autre liberté que -celle des <em>remontrances</em>. Elle était par conséquent imbue du plus -mauvais esprit, et encouragée dans ses dangereux sentiments par un -préfet qui les partageait. Elle traitait fort mal l'évêque, qui devait -son élévation au Concordat, et qu'on accusait de ménager les -assermentés, parce qu'il avait été assermenté lui-même. Elle publiait -avec (p.~335) beaucoup de suffisance qu'on aurait pu arranger les -choses autrement que ne l'avait fait Louis XVIII, que la Charte était -une œuvre détestable, que du reste il était temps encore de réparer -les fautes commises, en agissant autrement dès que l'occasion serait -favorable. Aussi, tandis qu'en Champagne tout était dans un certain -calme, altéré seulement par le sentiment des souffrances de la guerre, -en Bourgogne au contraire les esprits étaient extrêmement agités, une -partie des habitants rêvant un retour au passé qui alarmait -profondément l'autre partie. -<span class="sidenote" title="En marge">L'état des choses fort empiré en Bourgogne par la présence -de M. le comte d'Artois.</span> -Naturellement, Monsieur fut accueilli -avec transport par les royalistes dont il partageait notoirement les -opinions, et avec son ordinaire facilité d'humeur, il ne contesta rien -de ce qu'on lui disait, adhéra à tout ce qu'il entendit, se borna à -conseiller la patience, et, quant à la manifestation qui devait être -la plus significative, ne manqua pas de la faire aussi fâcheuse que -possible, car il refusa de recevoir l'évêque, ce qui produisit dans -toute la contrée une impression des plus vives, et propagea rapidement -les divisions qui commençaient à troubler le clergé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de la ville de Lyon.</span> -Monsieur avait trouvé la situation mauvaise à Dijon, la laissa pire, -et se rendit à Lyon. Cette grande ville, alors la plus importante du -royaume après Paris, n'était pas une de celles où la situation était -le moins compliquée. À côté d'anciens royalistes pleins du souvenir du -siége de 1793, détestant la Révolution et ses œuvres, et réunis -avec exaltation sous leur ancien commandant M. de Précy, on voyait -une riche classe de commerçants et de (p.~336) manufacturiers, -étrangers par leur âge aux souvenirs de 1793, très-sensibles à tout ce -que Napoléon avait fait pour réparer les malheurs de leur ville, et -surtout pour favoriser leur commerce, qui avait reçu sous son règne -une immense extension. La guerre maritime qui avait ruiné Nantes, -Bordeaux, Marseille, avait au contraire enrichi Lyon. Cette ville, -située sur la Saône et le Rhône, au nœud de toutes les -communications fluviales avec l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, -l'Espagne, était devenue le centre d'affaires le plus actif et le plus -vaste. La possession de l'Italie, la faculté d'en tirer les soies -brutes à bas prix, la facilité de porter de riches étoffes à tout le -continent, des commandes considérables pour les palais impériaux, -étaient des avantages que Lyon avait fort appréciés, et qui -diminuaient à vue d'œil depuis que les mers étaient ouvertes, que -la navigation fluviale perdait ce que gagnait la navigation maritime, -et que les Anglais, aussi maîtres que les Autrichiens en Italie, -faisaient renchérir les soies brutes en les achetant pour les -travailler eux-mêmes. À ces déplaisirs il faut ajouter les exactions -commises par les Autrichiens, lesquelles retombaient fort injustement -sur les Bourbons, et on comprendra les motifs divers qui rendaient -froide au moins, sinon hostile à la cause royale, la classe des -commerçants lyonnais, de beaucoup la plus riche et la plus influente -du pays. Le peuple, imitant ces divisions, était partagé. Une portion -peu nombreuse mais ardente s'était jointe aux royalistes. Le reste -suivait en masse le parti contraire. Les royalistes se réunissaient -dans (p.~337) un café, signalé par la violence des discours qui s'y -tenaient, et en sortaient quelquefois pour aller provoquer leurs -adversaires, très-intimidés quoique les plus nombreux. Le maire, homme -doux, honorable, royaliste par sa naissance et ses relations, se -laissait aller au courant des passions lyonnaises, et s'était brouillé -avec le préfet, M. de Bondy, qui s'efforçait en vain de résister au -désordre. Ce préfet, animé du meilleur esprit, était réduit à lutter -seul contre les partis extrêmes, car il ne trouvait aucun appui ni -auprès de M. de Précy, chef de la garde nationale, ni auprès du -maréchal Augereau, commandant la division. Ce dernier méprisé des -troupes et du gros de la population pour n'avoir pas su défendre Lyon -contre les Autrichiens, méprisé aussi pour sa fameuse proclamation, -était sans influence, et incapable de réunir les autorités locales -dans une direction commune qui fût à la fois ferme et conciliatrice.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que M. le comte d'Artois reçoit à Lyon.</span> -C'est au milieu de ce foyer brûlant que le comte d'Artois vint jeter -de nouvelles matières incendiaires. Son arrivée excita en effet la -plus vive commotion. Le <cite>précurseur de la légitimité</cite>, comme on -l'appelait alors, le frère du Roi, et selon les purs royalistes le -vrai roi, devait naturellement être accueilli avec enthousiasme. Le -commandant de la garde nationale M. de Précy, le maire M. d'Albon, -entourés des hommes les plus ardents, allèrent le recevoir aux portes -de Lyon, et en sa présence firent le serment, au nom de la population -tout entière, d'appartenir pour toujours aux Bourbons. Les assistants -les plus proches confirmèrent par leurs (p.~338) acclamations cet -engagement, pris de la meilleure foi du monde. On fit ensuite -traverser au prince les principaux quartiers de la ville, et -s'arrêtant sur chaque place, les autorités municipales renouvelèrent à -genoux le serment de n'appartenir jamais à d'autre dynastie que celle -des Bourbons. C'est ainsi que le prince fut conduit au palais où il -devait résider. Les jours suivants on lui montra les établissements -publics, on le mena chez divers manufacturiers très-flattés de cette -distinction, et devenus pour le moment de bons royalistes, puis on lui -fit voir les traces du siége, dont Napoléon n'avait pas laissé exister -un grand nombre, et enfin on lui présenta tout ce qui restait dans la -ville de gens ayant assisté à ce siége mémorable, y ayant reçu quelque -blessure, ou souffert de quelque manière. M. de Précy fut leur -introducteur, et ce rôle ne convenait à personne autant qu'à lui. Le -prince embrassa ces braves gens avec sa cordialité ordinaire, donna -des croix de Saint-Louis à plusieurs d'entre eux, et puis posa la -première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la -résistance que la ville de Lyon avait opposée à la Convention -nationale en 1793. Jamais gouvernement n'avait autant promis -d'oublier, et jamais gouvernement n'avait montré autant de mémoire! -Monsieur était fait pour plaire, surtout à ceux qui partageaient son -avis, et après quelques jours passés à Lyon, il avait dans son parti -gagné tous les cœurs, et enflammé les passions qu'il aurait mieux -valu éteindre. Il n'avait été désobligeant ni pour le préfet ni pour -le maréchal Augereau, car il était incapable (p.~339) de froisser -personne, mais il ne leur avait donné aucune force. Il s'était au -contraire pleinement épanché avec le maire, avec M. de Précy, et -quelques-uns de leurs amis, leur disant à tous que sans doute on avait -beaucoup concédé à la Révolution, mais qu'il fallait avoir patience, -qu'avec le temps le Roi réparerait tout ce qui était réparable, et que -pour le moment on devait être prudent, afin de ne pas fournir des -prétextes à ses adversaires. -<span class="sidenote" title="En marge">Imprudences de M. le comte d'Artois.</span> -Le prince était si peu prudent lui-même, -que les préfets des environs étant accourus pour le visiter à Lyon, il -disait à l'un d'eux, ancien serviteur de l'Empire et noble de -naissance: Eh bien, mon cher préfet, que croyez-vous qu'on doive faire -à l'égard des biens nationaux? Pensez-vous qu'on pourrait les -rendre?—Le préfet répondit que si on voulait provoquer immédiatement -une révolution des plus violentes, on n'avait qu'à laisser percer des -pensées pareilles.—Alors le prince, voyant qu'il avait mal choisi son -interlocuteur, se hâta de revenir sur ce qu'il avait dit, et de -l'expliquer de son mieux, mais on devine le langage qu'il devait tenir -à ceux qui partageaient ses opinions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il laisse Lyon dans un état d'exaltation extraordinaire.</span> -Le comte d'Artois laissa la ville de Lyon dans un état d'exaltation -extraordinaire, et plus violemment divisée que jamais. À Valence, il -souffrit une manifestation qui produisit la plus fâcheuse impression. -On lui donnait un dîner servi sur plusieurs tables afin de suffire à -la foule des invités, parmi lesquels figuraient les membres du conseil -du département. L'un d'entre eux, homme riche et considéré, était -fils d'un habitant qui autrefois avait (p.~340) eu la faiblesse de -signer une des nombreuses adresses envoyées à la Convention après la -mort de Louis XVI. La malveillance locale avait eu soin de rechercher -ce souvenir, et d'en faire part à l'entourage de Monsieur. -Quelques-uns des officiers qui accompagnaient le prince, assis à la -table où devait prendre place le fils du signataire, se levèrent en le -voyant paraître, et se retirèrent avec affectation. Ce fut l'occasion -d'une rumeur fort vive, et qui en quelques heures remplit tout le -pays.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du prince à Marseille.</span> -Le prince traversa Avignon où il se montra le même, et arriva enfin à -Marseille, où il était attendu avec la plus extrême impatience.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Souffrances de cette ville pendant l'Empire, et ce qu'elle -attendait de la restauration des Bourbons.</span> -Cette grande ville, jadis la reine de la Méditerranée, et qui l'est -devenue de nouveau, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle rêvait -alors, avait bien des raisons de haïr la Révolution et l'Empire, car -elle y avait perdu non-seulement sa prospérité, mais son pain. Pendant -vingt-cinq ans, elle avait vu plus de trois cents vaisseaux de -commerce amarrés sur ses quais, y pourrissant sans changer de -place<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, et à peine un bâtiment chargé de blé ou de sucre entrant de -temps en temps dans son port, quand par miracle l'ennemi ne l'avait -point capturé. (p.~341) Les Anglais étaient venus en saisir plusieurs -aux premières bouées, sous le feu même des forts. Cette ville -infortunée était tombée dans une affreuse détresse, et souffrait -tellement qu'elle se serait certainement révoltée, si un préfet -énergique, le comte Thibaudeau, ne l'avait contenue avec une main de -fer. La seule distraction offerte de temps en temps à sa misère, -c'était l'abandon aux flammes des marchandises anglaises qu'on avait -saisies, et qu'on brûlait sur une des principales places de la ville, -sous les yeux d'un peuple mourant de faim qui voyait détruire en -quelques heures des richesses dont il aurait pu vivre. Aussi le jour -de la chute de Napoléon et du retour des Bourbons avait-il été celui -d'une joie folle, d'une joie dont aucune description ne peut donner -l'idée. Mais les joies sont courtes, car elles ne consistent le plus -souvent qu'à se figurer des félicités impossibles. Bientôt en effet -Marseille avait vu disparaître l'île de France, avec laquelle ses -négociants entretenaient des relations nombreuses, et elle en avait -conçu contre les Anglais une colère furieuse, au point de pouvoir à -peine supporter leur présence dans son port. -<span class="sidenote" title="En marge">Attachement des Marseillais pour la franchise de leur port; -conviction que cette franchise leur rendrait leur ancienne -prospérité.</span> -Elle avait trouvé les -colonies qu'on nous rendait encombrées de produits européens et vides -de produits coloniaux, toutes les relations commerciales changées, -l'Espagne en désordre, la Méditerranée aux mains des Anglais et des -Grecs, son port, autrefois <cite>port franc</cite>, enveloppé par les douanes -impériales, enfin les droits réunis auxquels elle imputait une partie -de ses souffrances, maintenus et confirmés. Aussi sa joie -n'avait-elle pas tardé à se (p.~342) refroidir, et elle cherchait avec -amertume la cause de ses déceptions. Marseille ne savait pas alors que -bientôt une immense industrie manufacturière développée autour de ses -murs, qu'un nouvel empire acquis à la France, celui de l'Algérie, -qu'une renaissance générale des pays méditerranéens, feraient d'elle -la reine des mers méridionales, reine bien plus riche qu'elle n'avait -été jadis, et comme tant d'autres, elle cherchait dans le passé, au -lieu de la chercher dans l'avenir, sa couronne perdue. Elle se -figurait que son ancienne prospérité avait tenu à la <em>franchise de son -port</em>, franchise qui consistait à recevoir sans essuyer de visite et -sans payer de droit les marchandises du monde entier, lesquelles ne -subissaient l'application des tarifs qu'à deux lieues de ses murs, -comme si la ligne de douanes reportée à une distance de deux lieues -avait pu changer son sort, et lui rendre des relations qu'elle n'avait -plus! Un entrepôt peut faciliter les relations commerciales, il ne les -crée pas. Hambourg, qui est l'une des plus importantes cités -commerçantes du globe, doit sa grandeur non pas à la franchise de son -port, mais à l'Elbe qui en fait la voie du commerce de l'Allemagne -avec le reste du monde. Pauvre émigrée que ses souvenirs rendaient -folle, Marseille ne respirait que pour obtenir ce qu'elle appelait le -<cite>port franc</cite>, et se figurait qu'à cette condition la restauration des -Bourbons serait pour elle le plus grand des bienfaits, un bienfait tel -qu'elle l'avait imaginé dans ses rêves.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Joie des Marseillais à l'arrivée de Monsieur.</span> -La venue de Monsieur lui rendit toutes les illusions des premiers -jours, et elle l'accueillit avec transport. (p.~343) Elle lui tint les -plus extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur langage extravagant.</span> -Elle -lui dit que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu, -affranchi de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que -les entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en -empêcher, c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever -une objection contre la franchise du port de Marseille. -<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois promet tout ce qu'on lui demande.</span> -Le prince -entendit en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits -réunis, et se conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux -Marseillais qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement -raison, et qu'il croyait pouvoir leur promettre une satisfaction -prochaine, mais qu'il fallait un peu de patience, et laisser au Roi le -temps d'accomplir le bien. On était si heureux de le contempler, de -lui serrer les mains, qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles, -et dans cette favorable disposition on lui offrit des fêtes -magnifiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Fêtes splendides et bruyantes.</span> -Chaque ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de -mieux. Marseille fit voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est -devenu depuis, y donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une -de ces journées de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur -une montagne qui domine le port, éclater soudainement une sorte de -volcan au moyen d'un millier de tonneaux remplis de matières -inflammables. Le maire dit au comte d'Artois que ce qu'il avait sous -les yeux n'était qu'une faible image des sentiments brûlants des -Marseillais, et on le conduisit ensuite au principal théâtre de la -ville. Là eut lieu une véritable scène de délire. Monsieur avait -écrit au Roi pour lui demander (p.~344) la franchise du port, fort -combattue dans le sein du Conseil royal, et le Roi lui avait répondu -qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la main à ses ministres. -<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme des Marseillais en apprenant que le Roi a -promis la <cite>franchise du port</cite>.</span> -Le prince, prenant pour fait ce qui était à faire, annonça en plein -théâtre la franchise du port comme chose accordée, et alors le maire -tombant à ses genoux, lui baisa les mains au nom de toute la -population marseillaise. Les spectateurs se levèrent huit ou dix fois -en poussant des cris de joie et de reconnaissance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.</span> -Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le -prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais, -aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux -étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller -visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu -être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les -protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut -chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et -enfin gagna la Franche-Comté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa présence à Besançon.</span> -À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus -sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés, -ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les -passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la -masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état -de choses. -<span class="sidenote" title="En marge">L'archevêque Lecoz.</span> -C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont -nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage -très-respectable mais très-obstiné, (p.~345) avait donné asile aux -prêtres assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun -regret de sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités -spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la -petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse -locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il -en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait -toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu, -jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti -disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait -pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire, -répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte -d'Artois. -<span class="sidenote" title="En marge">Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.</span> -Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si -l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait -arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à -Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant -pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces -provocations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace -de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.</span> -Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée -qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet -imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations -officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du -Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la -lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle. -Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur (p.~346) -tiendrait une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives -démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la -cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa -visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le -préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit -officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses -adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce -qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir -prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins -extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin, -ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le -chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier, -partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques -a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui -témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais -épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant -entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher. -Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais -écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres -des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut -immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis, -derrière lesquels était rangée la population tout entière, -très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie -prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels -orages.</p> - -<p>(p.~347) <span class="sidenote" title="En marge">Tristes résultats du voyage de Monsieur.</span> -Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers -Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas -blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis -par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par -centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les -pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le -duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route. -Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces -frontières.</span> -Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait -exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité -Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort, -et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué -à inspecter les troupes, à les faire manœuvrer, à leur remettre les -nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni -trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant -des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait -point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais -soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des -militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à -lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour -vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre -les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était -livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis, -qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient -(p.~348) un aussi triste effet que les imprudences politiques et -religieuses de son père.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À quelles conditions les voyages des princes auraient pu -être utiles.</span> -Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on -espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur -passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été -vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il -existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés, -animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la -fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement, -eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à -croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait -tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et -des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer -des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le -pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été -alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu, -n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses -ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et -ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur -conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre, -le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et -n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry, -assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour -caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en -faire respecter; des ministres (p.~349) sans chef, sans système, -s'avançant ou reculant tour à tour devant les Chambres, un seul -excepté, tout cet ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un -parti au pouvoir, et un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans -les mains duquel on a remis la foudre!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant -les mois de septembre et d'octobre.</span> -La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de -septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses -mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient -eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une -résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre -de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait -chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux -millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple -avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et -indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à -Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des -invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité -une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui -étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs. -<span class="sidenote" title="En marge">Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul -mal entendu d'économie.</span> -Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans -leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides, -la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas -douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs -étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de -famille, et elle avait fait (p.~350) dire qu'on expulsait de leur -asile des soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait -les secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes -contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour -liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des -secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal -imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi -grand.</p> - -<p>Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa -dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux -nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est -vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient -sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution -permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des -établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres. -<span class="sidenote" title="En marge">Suppression d'une partie des maisons destinées aux -orphelines de la Légion d'honneur.</span> -Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et -en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms -<cite>des Barbeaux</cite> et <cite>des Loges</cite>. Elles étaient remplies de jeunes -filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut -la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des -Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250 -francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une -circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen -appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de -supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait -sur le pavé les orphelines (p.~351) de l'armée, dont les pères avaient -succombé en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà -émus, s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion, -en faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250 -francs, et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les -maréchaux prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta -leurs réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au -pied du trône auprès duquel il avait accès.</p> - -<p>Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des -écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses. -<span class="sidenote" title="En marge">Réduction à une seule des écoles militaires, avec une -clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.</span> -Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr, -de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus -d'unité, et pour faire <em>jouir la noblesse du royaume des avantages qui -lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751</em>, le ministre avait -fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une, -qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait -annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie, -pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule -en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage -autrefois.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet produit par ces mesures.</span> -Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile. -Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors -le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il -était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives, -comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des -pensions (p.~352) aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de -l'armée, et qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de -choses, où la noblesse avait la jouissance exclusive des grades -militaires. Les réclamations jaillirent de toutes les bouches à la -fois. Si jamais l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps -ordinaire où l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata -d'une manière frappante, ce fut dans ces circonstances. -<span class="sidenote" title="En marge">Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui -obligent les ministres à revenir sur leurs actes.</span> -De nombreuses -pétitions furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés -voulut en entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition -d'une minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence -d'une autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au -gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec -l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer -les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce -qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de -1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans -l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des -Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui -les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers -n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse, -qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et -que les maisons des <cite>Barbeaux</cite> et des <cite>Loges</cite> seraient rouvertes pour -les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans -leurs familles.</p> - -<p>Les Chambres quoique très-modérées, et franchement (p.~353) -royalistes, étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la -pente où il se laissait aller, et il eût été à désirer que, se -confiant en elles, les partis blessés ne cherchassent point ailleurs -leur satisfaction et leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées -plus que la justice, il leur faut la vengeance, et elles la cherchent -par tous les moyens. -<span class="sidenote" title="En marge">Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les -militaires et le gouvernement.</span> -Les officiers à la demi-solde accumulés dans la -capitale, les uns vivant dans les salons de Paris, les autres dans les -lieux publics, tenaient un langage chaque jour plus violent et plus -provocateur. Leur audace irritant le gouvernement, amenait contre eux -des rigueurs inévitables, et d'excitations en excitations, on en -arrivait peu à peu à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant -par des paroles, pouvait malheureusement se terminer en actes -violents.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé -d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.</span> -Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa -présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les -Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa -déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant -au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de -défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits -venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis -hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc -ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que -Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors -considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des -militaires et des fonctionnaires sans emploi.</p> - -<p>(p.~354) Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford, -s'étant pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment -contraire de ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre -en Italie, et on le croyait porteur de la correspondance secrète des -militaires mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec -l'ambassade anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais -pour lui enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur -insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait -conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on -y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait -le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le -général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient -à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce -prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de -bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était, -iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du -reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou -à un projet dirigé contre leur gouvernement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausseté de cette accusation.</span> -Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé, -excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut -punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on -n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On -résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des -relations avec les (p.~355) ennemis extérieurs de l'État, délit -aggravé par sa position d'officier resté en service actif. -<span class="sidenote" title="En marge">Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires, -s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.</span> -Le ministre -de la guerre, général Dupont, quoique souvent faible, résista cette -fois de la manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer -que le roi de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que -la France, bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas -encore mise en guerre ouverte avec lui; que les sujets français -pouvaient, sans être coupables de relations criminelles, lui offrir -leur épée; qu'il n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît -à incriminer la lettre du général Exelmans; que le général étant au -service, et ne devant pas ignorer les sentiments de la cour de France -à l'égard de la cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser -d'une conduite peu discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par -conséquent de lui infliger une réprimande, mais rien au delà. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette affaire momentanément assoupie.</span> -Bien -qu'il partageât l'irritation des princes contre le général Exelmans, -le Roi finit par comprendre les raisons du ministre de la guerre, et -par admettre la réprimande comme la plus grave des peines à infliger. -En conséquence le ministre de la guerre fit appeler le général -Exelmans, lui adressa quelques reproches, et pour le moment cette -affaire, destinée plus tard à un retentissement funeste, fut étouffée -grâce à la sagesse du général Dupont en cette circonstance.</p> - -<p>Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de -leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général -Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent -grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief (p.~356) du même genre. -Le général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère -emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes, -fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les -calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et -partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France. -Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en -traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour -attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on -persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries, -de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux -chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux -Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Vandamme expulsé des Tuileries.</span> -On lui -refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en -quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui -avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi -traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de -fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour -les reproduire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.</span> -Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de -l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges -Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de -Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver -les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et -dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin -(p.~357) de dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de -réflexions amères et violemment exprimées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.</span> -Tandis que les jeunes officiers sans emploi s'agitaient -tumultueusement dans Paris, il y en avait un, vivant solitairement et -modestement, c'était Carnot, resté après la défense d'Anvers -inspecteur du génie, présenté même au Roi, mais ayant fui la cour et -les révolutionnaires dans l'un des quartiers les plus reculés de la -capitale. Médiocrement sensible aux disgrâces des militaires qu'il -regardait comme étant des étourdis pour la plupart, mais révolté de la -manière dont on se comportait à l'égard des anciens patriotes tandis -qu'on anoblissait des chefs de chouans, esprit vigoureux mais peu -juste, honnête homme plein d'orgueil, égaré par les passions et -surtout par la logique de la Révolution, Carnot était convaincu qu'il -avait eu le droit, et même la raison pour lui en condamnant Louis XVI. -<span class="sidenote" title="En marge">Son mémoire au Roi sur le régicide.</span> -Il conçut donc l'étrange idée de traiter la question du régicide, et -de la traiter en s'adressant au Roi lui-même, dans un mémoire dont il -ne savait pas encore quel usage il ferait, mais dont la composition -seule était pour lui une sorte de soulagement. Dans ce mémoire écrit -avec vigueur, amertume, ironie, sans outrage toutefois pour l'autorité -royale, il discuta cette affreuse question du régicide, en -reproduisant les arguments qui avaient eu cours dans le sein de la -Convention.—Les rois étaient-ils inviolables? C'était, disait-il, une -question grave, diversement jugée dans tous les temps et tous les -pays, même dans la Bible. En tout cas (p.~358) cette inviolabilité -souffrait bien des exceptions, car on ne pouvait prétendre que des -monstres tels que Néron et Caligula fussent inviolables pour leurs -peuples. Au surplus, la nation française en nommant la Convention -avait donné à ses membres la mission de juger Louis XVI. L'avaient-ils -bien ou mal jugé? C'était à l'histoire seule à prononcer, mais en tout -cas ses juges n'avaient à rendre compte de leur jugement à aucune -autorité sur la terre. Ils avaient pu se tromper, mais ils s'étaient -trompés de bonne foi, et dans toutes les occasions ils avaient fait -preuve d'un intrépide amour de leur pays. Maintenant on s'attaquait à -eux, on les qualifiait de criminels, et au nom de qui? à quel titre? -<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation contenue dans ce mémoire.</span> -La France avait par des milliers d'adresses confirmé leur jugement, et -élevé aux plus hautes fonctions les juges de Louis XVI; la -qualifierait-on elle-même de régicide, ou de complice du régicide? Ce -n'était pas tout: l'Europe avait incliné son épée devant ces hommes, -signé avec eux des traités comme celui de Bâle; appellerait-on aussi -l'Europe régicide? Enfin quels étaient ces accusateurs, revenant -aujourd'hui de l'étranger pour outrager ceux de leurs compatriotes qui -avaient combattu vingt-cinq ans pour la France et pour la liberté? -C'étaient ces mêmes émigrés qui, au lieu de faire à Louis XVI un -rempart de leurs corps, s'étaient enfuis sous prétexte d'aller faire -la guerre sur le Rhin, et qui au crime de porter les armes contre leur -pays, avaient ajouté l'énorme faute de soulever contre Louis XVI un -orage de colère sous lequel cet infortuné roi avait succombé.</p> - -<p>(p.~359) Telle était la terrible logique de l'ancien conventionnel, de -laquelle il n'y avait qu'une chose à conclure, c'est qu'au milieu de -ces temps formidables, plus forts que les âmes les plus fortes, tout -le monde avait failli, et que le mieux était de couvrir tout le monde -de l'oubli de la Charte. Malheureusement, l'oubli promis par un parti, -invoqué par l'autre, n'était en réalité du goût d'aucun des deux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Publicité donnée à ce mémoire.</span> -Il paraît que Carnot ne destinait pas à l'impression l'écrit que nous -venons d'analyser, mais qu'aveuglé par ses préjugés révolutionnaires -il croyait pouvoir le faire parvenir au Roi, et traiter ainsi la -question du régicide en tête-à-tête avec le frère de Louis XVI. -Quoique solitaire, il fréquentait certains régicides, tels que MM. -Garat, Fouché, et quelques autres, et il leur communiqua son mémoire, -par le besoin qu'il avait de s'épancher. Le donner à lire, c'était -s'exposer à le voir bientôt publier, et en tout cas, s'il voulait de -la discrétion, ce n'était pas un homme comme M. Fouché qu'il fallait -prendre pour confident. À peine communiqué à quelques personnes, le -mémoire fut copié, imprimé, et en très-peu de jours répandu autant que -l'avait été le fameux rapport de M. Necker sur les finances. C'est par -milliers qu'il fut reproduit en France et à l'étranger. Il répondait, -en effet, à toutes les passions du moment, à l'irritation des -révolutionnaires encore très-nombreux, à celle des acquéreurs de biens -nationaux bien plus nombreux que les révolutionnaires, au -mécontentement des militaires et des fonctionnaires sans emploi; -(p.~360) il plaisait même au parti libéral, qui n'approuvait pas -cependant le régicide, mais qui voyait dans ce mémoire une juste -représaille de toutes les inconvenances commises par l'émigration. -Enfin, l'émigration elle-même, dans sa colère, avait voulu lire un -écrit dont tout le monde parlait. C'était assez pour que le mémoire de -Carnot fût en quelques jours connu de la France et de l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation qu'en éprouve le parti royaliste.</span> -Comme il fallait s'y attendre, il produisit une sorte de fureur dans -le parti de l'émigration. Ce parti répondit, et la réponse, sous le -rapport de la justice et de la mesure, ne resta pas au-dessous de -l'attaque. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponses virulentes à Carnot.</span> -On dit à Carnot qu'il y avait des hommes qui, s'ils avaient -quelque sens, se tiendraient pour bien heureux de l'impunité dans -laquelle une bonté sans bornes les laissait vivre; qu'ils devraient -s'en contenter, chercher un asile dans l'obscurité la plus profonde, -et mériter de la sorte, sinon l'indulgence, impossible pour un crime -comme le leur, au moins l'oubli, qu'on leur avait promis, qu'on -voulait bien leur accorder, à condition qu'ils ne se rappelleraient -pas sans cesse à l'exécration des contemporains, et qu'à des actes -abominables ils n'ajouteraient pas des apologies plus abominables -encore; que, du reste, leurs écrits valaient leurs actes; qu'il y -avait tel d'entre eux qu'on avait eu la faiblesse de distinguer de ses -pareils, en lui supposant un peu de droiture et de sens, mais que la -puérilité de ses raisonnements en égalait l'odieux; que décidément les -auteurs du 21 janvier se valaient tous; mais qu'ils devaient enfin -songer à se soustraire aux regards du monde indigné, et se résigner, -après (p.~361) avoir versé le sang des pères, à respecter au moins le -repos des fils.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Procès aux libraires propagateurs du mémoire de Carnot.</span> -On ne s'en tint pas à ces invectives, et le gouvernement commença une -instruction contre le mémoire de Carnot. On appela l'auteur qui avoua -fièrement son écrit, en ajoutant qu'il était étranger à sa -publication, et qu'on crut sur sa parole, car on l'estimait plus qu'on -ne voulait en convenir. Puis on s'adressa à plusieurs libraires -suspects de se prêter à des publications clandestines, et on chercha -les preuves de la part qu'ils avaient pu prendre à la propagation du -mémoire incriminé. Ils furent mis tous en jugement, ce qui ne -contribua pas peu à augmenter l'agitation des esprits. Les <cite>votants</cite>, -qui se réunissaient chez Fouché, chez Barras, s'émurent beaucoup, et -firent de nouveaux pas vers les militaires, c'est-à-dire vers les -bonapartistes, qui en faisaient chaque jour vers eux. Bientôt les -incidents se multiplièrent, comme si une force fatale avait voulu -pousser tout le monde et toutes choses à une crise prochaine.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles mesures non moins fâcheuses que les précédentes.</span> -C'est avec peine, comme on l'a vu, que les émigrés se soumettaient à -l'article de la Charte qui garantissait l'inviolabilité des ventes -nationales. Aussi ne cessaient-ils de se plaindre, et de dire que les -princes, satisfaits d'avoir tout recouvré en recouvrant la couronne, -laissaient dans la détresse ceux qui s'étaient sacrifiés pour leur -cause. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet de restituer les biens non vendus à leurs anciens -propriétaires.</span> -Les transactions particulières, sur lesquelles on avait -beaucoup compté, et pour le succès desquelles on avait employé à la -fois l'intimidation, les sermons violents, la confession même, ne -donnaient pas de grands (p.~362) résultats, car les nouveaux -acquéreurs entendaient être payés en rétrocédant leurs biens, et -très-peu d'entre eux d'ailleurs consentaient à s'en dessaisir même à -un prix raisonnable, surtout parmi les paysans. Voulant connaître -leurs droits, ils allaient consulter, et on leur faisait comprendre -que la Charte et les Chambres seraient pour eux une protection -toute-puissante. Aussi tous ceux que le clergé n'avait pas vaincus en -les inquiétant, restés fermes dans leur droit, ne prêtaient l'oreille -à aucune proposition. Le gouvernement, sentant très-bien son -impuissance en cette matière, mais voulant donner une satisfaction aux -hommes qui se plaignaient de la stérilité de la Restauration pour eux, -avait résolu depuis longtemps de rendre les biens non vendus. La -quantité de ces biens restés dans les mains de l'État était assez -considérable, et consistait surtout en bois. C'étaient trois ou quatre -cent mille hectares de forêts d'une très-grande valeur. Quant à ces -biens, la Charte ne les couvrait pas, puisqu'elle ne couvrait que les -biens vendus. -<span class="sidenote" title="En marge">Ces biens appartenant spécialement aux grandes familles.</span> -Une circonstance de cette restitution projetée la -rendait particulièrement agréable au Roi et aux princes, c'est que les -biens dont il s'agissait appartenaient pour la plupart aux grandes -familles de France, familles qu'ils connaissaient, avec lesquelles ils -vivaient, et celles-là contentées, les criailleries les plus -incommodes devaient être réduites au silence. Le projet fut donc -arrêté en principe, et on s'occupa d'en rédiger les dispositions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y aurait eu une mesure plus juste à proposer, laquelle -eût embrassé toutes les misères des émigrés.</span> -Si dans cette restitution on avait apporté un véritable esprit de -justice, on aurait songé à une tout (p.~363) autre mesure que celle -dont on avait la pensée. Ce n'étaient pas en effet les grandes -familles, qui par leurs imprudences avaient contribué à rendre la -révolution plus violente, qu'il fallait plaindre le plus. C'étaient -ces nombreux émigrés de la petite noblesse et de la bourgeoisie, qui, -entraînés presque à leur insu dans le commun désastre, avaient payé -nos funestes divisions quelquefois de leur tête, et presque toujours -de leur patrimoine. Ceux-là méritaient un véritable intérêt, mais il -fallait le leur témoigner à eux ou à leurs familles sans ébranler -l'État, sans commettre de nouvelles injustices, aussi graves que -celles qu'on voulait réparer, et de manière à soulager ceux qui -étaient le plus à plaindre et le moins à blâmer. Le principe d'une -indemnité accordée par l'État, non pas à quelques-uns, mais à tous, et -prise en grande partie sur les domaines dont il était resté -possesseur, aurait pu être posé dès cette époque, et immédiatement -appliqué. On aurait pu calculer cette indemnité de façon que les plus -pauvres fussent les mieux traités; on aurait pu combiner en même temps -une opération financière basée sur les trois ou quatre cent mille -hectares de bois que l'État avait encore dans ses mains, et auxquels, -lorsque la situation des finances l'eût permis, on aurait -successivement ajouté deux ou trois cents millions fournis par le -Trésor, et on aurait ainsi accompli une œuvre non pas seulement de -réparation, mais de pacification. Les anciens propriétaires étant -indemnisés, sinon à leur gré, du moins dans la mesure du possible, -auraient perdu tout prétexte de rechercher les nouveaux acquéreurs, -et ceux-ci auraient (p.~364) possédé en repos. Une des plus grandes -causes de perturbation, la plus grande peut-être, aurait ainsi disparu -sur-le-champ. -<span class="sidenote" title="En marge">On ne songe qu'à satisfaire les grandes familles de -l'émigration.</span> -Mais on n'en eut même pas l'idée<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Satisfaire tout de -suite les plus anciennes familles, les moins intéressantes par le -malheur, les plus incommodes par leurs cris incessants, fut la seule -pensée qui se présenta à l'esprit des princes. On avait dans les mains -le domaine forestier de ces familles, et on ne songea qu'à le leur -rendre, pour les contenter, pour les faire taire, sans réfléchir qu'on -se démunissait d'un gage précieux, qui aurait pu servir de base à une -opération générale embrassant toutes les misères.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la loi projetée pour la restitution des -biens non vendus.</span> -La loi, rédigée par une commission dont M. Ferrand était le président, -fut portée au Conseil et discutée. Le principe consistait à rendre -purement et simplement les biens que l'État n'avait point aliénés. -Mais ce principe, en apparence si simple, offrait dans l'application -de sérieuses difficultés. Ainsi les communes possédaient une quantité -considérable de ces biens non vendus, lesquels étaient affectés au -service des hospices. La Caisse d'amortissement en possédait également -qui servaient de gage aux rentes sur l'État. Reprendre ceux des -communes, c'était dépouiller les pauvres et les malades; reprendre -ceux de la Caisse d'amortissement, c'était ébranler le crédit. Malgré -leur bonne volonté les auteurs du projet renoncèrent à cette reprise, -et se résignèrent à ne donner que de vagues espérances aux -propriétaires de cette portion des biens (p.~365) non vendus. Il y -avait aussi des biens de cette espèce qui étaient affectés à des -services publics, comme les hôtels occupés par diverses -administrations, et les objets d'art transportés dans les musées. Par -exemple une partie du musée d'artillerie pouvait être revendiquée par -la maison de Condé, et on la savait disposée à exercer son droit de -revendication. Il serait résulté de ces restitutions de nombreux -inconvénients qu'il fallait éviter, et il fut décidé que l'État -garderait les biens de cette catégorie, immobiliers ou mobiliers, à -condition d'en payer la valeur aux anciens propriétaires. On décida -même qu'un fonds serait fait au budget pour cet objet. Ces difficultés -résolues, il s'en présenta une dont l'importance d'abord inaperçue se -révéla tout entière après quelques instants de réflexion. Une -disposition du projet considérait comme appartenant aux anciens -propriétaires les décomptes dus au Trésor par les nouveaux acquéreurs. -Le principe posé que l'État devait restituer comme mal acquis tout -bien dont il disposait encore, voulait en effet que les portions de -prix qui lui restaient dues fussent dévolues à ceux que l'on appelait -les propriétaires légitimes. Mais comme les lois sur les biens -nationaux, rendues au fur et à mesure de la dépréciation des -assignats, étaient fort compliquées, il n'y avait presque pas un -acquéreur auquel le domaine ne pût susciter une querelle pour de -prétendus décomptes restant à payer, et mettre les anciens possesseurs -à sa place, c'était les mettre en position d'entamer un procès -universel contre les acquéreurs de biens nationaux. C'était les -investir d'une arme redoutable, (p.~366) devant laquelle l'article -préservatif de la Charte aurait probablement succombé.</p> - -<p>La disposition dont il s'agit aurait été admise sans objection, grâce -à l'inattention des membres du Conseil, étrangers pour la plupart aux -affaires, si la sagacité et la vigilance du ministre des finances n'y -avaient mis obstacle. Il signala la portée de ce qu'on proposait, et -le Conseil effrayé y renonça. M. Ferrand n'insista pas. La loi fut -donc présentée aux Chambres avec les modifications qu'elle avait -subies.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'exposé des motifs abandonné aux soins de M. Ferrand.</span> -Malheureusement l'exposé des motifs, aussi important au moins que le -texte de la loi, n'avait pas été soumis au Conseil. Le Roi lui-même ne -l'avait pas lu. On s'en était fié aux sentiments et au talent de M. -Ferrand, qui était un homme âgé, doux, instruit, sachant écrire, mais -entêté, maladroit, et partageant toutes les opinions du royalisme -extrême.</p> - -<p>Il avait rédigé son exposé des motifs dans un sentiment qui était le -sien et celui de la cour, c'est qu'on faisait à peine ce qu'on devait -en restituant les biens non vendus, c'est qu'il était douloureux de ne -pouvoir faire davantage, c'est qu'il fallait, à défaut des -satisfactions présentes qu'on n'avait pas le moyen d'accorder, donner -à espérer des satisfactions futures, en un mot, faire tout ce qu'on -pouvait dans le moment, en promettant pour l'avenir tout ce qui était -actuellement impossible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Présentation du projet de loi.</span> -M. Ferrand se rendit à la Chambre des députés accompagné de MM. de -Montesquiou et Louis, et lut son exposé d'une voix sourde et traînante -qui, pour le premier instant, en atténua l'effet. -<span class="sidenote" title="En marge">Esprit dans lequel est conçu l'exposé des motifs.</span> -Dans cet exposé, -particulièrement adressé aux émigrés, la (p.~367) royauté s'excusait -de ne pas faire davantage pour eux, et ce qu'elle faisait, de le faire -si tard. Mais au lendemain d'une effroyable révolution on trouvait le -sol hérissé d'obstacles, lorsqu'on voulait rentrer dans les sentiers -de la justice et de la vérité. On ne pouvait accomplir le bien qu'avec -ménagements, qu'avec lenteur. Sans doute, disait M. Ferrand, le Roi -<em>jouissait du bonheur de ceux auxquels il allait rendre leurs -propriétés, mais il avait besoin de cette jouissance pour adoucir le -regret qu'il éprouvait de ne pouvoir donner à cet acte de justice -toute l'extension qui était au fond de son cœur</em>. Mais il espérait -que, grâce à la sagesse de son administration, grâce à l'ordre -introduit dans les recettes et les dépenses publiques, un jour -viendrait où l'heureux état des finances diminuerait successivement -les pénibles exceptions commandées par les circonstances actuelles.—</p> - -<p>La vivacité de ces regrets, indiquant combien la royauté était obligée -de se faire violence pour rester fidèle à la Charte, et ces vagues -espérances si mal définies, donnant beaucoup à espérer aux uns, dès -lors beaucoup à craindre aux autres, ne pouvaient que produire une -impression fâcheuse. Un passage de ce fatal exposé causa une sensation -bien autrement grande, et cette sensation fut celle d'une offense à la -nation tout entière. Cherchant fort maladroitement à apprécier le -mérite moral de ceux qui avaient émigré, et de ceux qui étaient restés -en France, M. Ferrand ajoutait: «Il est bien reconnu aujourd'hui qu'en -s'éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n'avaient -jamais eu l'intention de s'en séparer que passagèrement. (p.~368) -Jetés sur les rives étrangères, ils pleuraient sur les calamités de la -patrie qu'ils se flattaient toujours de revoir. Il est bien reconnu -que les régnicoles comme les émigrés appelaient de tous leurs vœux -un heureux changement, alors même qu'ils n'osaient pas encore -l'espérer. -<span class="sidenote" title="En marge">Impression produite par une phrase relative aux Français -qui avaient suivi la <em>ligne droite</em>.</span> -À force de malheurs et d'agitations, tous se retrouvaient -donc au même point, tous y étaient arrivés, <em>les uns en suivant une -ligne droite sans jamais en dévier, les autres après avoir parcouru -plus ou moins les phases révolutionnaires</em> au milieu desquelles ils -s'étaient trouvés.»</p> - -<p>Ces mots, quoique prononcés d'une voix qui excitait peu les passions, -produisirent une émotion singulière, émotion qui devait grandir -successivement jusqu'à devenir un événement. Il était donc établi aux -yeux de la royauté que les émigrés seuls avaient suivi la <em>ligne -droite</em>, et que le reste des Français avait plus ou moins abandonné -cette ligne. Ainsi la nation tout entière d'abord, sauf vingt ou -trente mille individus, avait dévié! Ainsi tous ceux qui étaient morts -pour arracher la France à des démagogues furieux avaient dévié! Ainsi -Malesherbes qui n'avait pas suivi les princes, et qui mourait pour -avoir défendu le Roi, Boissy d'Anglas, qui demeurait noblement à sa -place devant la tête ensanglantée de Féraud, avaient dévié! Le roi -Louis XVI lui-même n'était excusable que parce qu'il avait échoué dans -le voyage de Varennes! Ainsi tous ceux qui avaient si habilement -administré la France depuis vingt années, tous ceux qui étaient morts -par centaines de mille pour l'arracher aux mains des (p.~369) -étrangers, ou pour la porter au faîte de la gloire, ceux-là avaient -dévié! Desaix, Kléber, Marceau, Lannes, n'étaient tous que des égarés -ayant dévié de la <em>ligne droite</em>! Il n'y avait que les hommes qui, -vingt-cinq ans durant, avaient ou intrigué, ou prié sans cesse le ciel -pour que la France fût enfin vaincue et envahie, il n'y avait que -ceux-là qui eussent suivi le droit chemin!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet toujours croissant de cette phrase célèbre.</span> -Ces réflexions se présentèrent d'abord confusément aux esprits, mais -le lendemain plus clairement, le surlendemain plus clairement encore, -et l'impression, forte le premier jour dans l'assemblée, plus forte -les jours suivants, ne cessa d'aller croissant. De l'assemblée elle -passa dans le public, de Paris dans les provinces. Propagée par une -presse que la censure contenait à peine, elle devint bientôt aussi -vive qu'universelle. D'ailleurs la parole malheureuse de M. Ferrand -prêtait à toutes les applications que la malveillance en pouvait -faire. La <em>ligne droite</em> devint tout à coup un proverbe: on était de -la <em>ligne droite</em> ou de la <em>ligne courbe</em>, c'est-à-dire on avait la -vraie vertu si on avait émigré; on était plus ou moins excusable, mais -seulement excusable, si on n'avait pas émigré. Et, bien que la -malveillance exagérât singulièrement le sens qu'il fallait attribuer à -ces paroles, dans lesquelles M. Ferrand avait mis moins d'intention -qu'on n'en cherchait, il était malheureusement certain qu'au fond -c'était la manière de penser du Roi, des princes et de l'émigration. -Ainsi, par exemple, en posant au sein du Conseil royal les règles -d'après lesquelles on fixerait les pensions des officiers émigrés, -les princes (p.~370) n'avaient pas manqué de distinguer entre les -émigrés eux-mêmes. Il ne suffisait pas d'avoir suivi le Roi, d'avoir -servi dans le corps de Condé, pour avoir droit à toutes les -récompenses: mais si on était rentré, rentré sans l'approbation des -princes, les titres diminuaient et les pensions devaient être -calculées en conséquence. Ce n'était donc pas la nation seule qui se -trouvait en dehors du grand mérite d'avoir émigré, c'étaient, dans -l'émigration elle-même, ceux qui fatigués d'un exil de dix années, et -jugeant que la France pacifiée par le Premier Consul était une patrie -digne encore d'être chérie et habitée, c'étaient ceux-là qui avaient -dévié aussi à quelque degré, degré parfaitement appréciable, et que la -commission chargée de récompenser les services par des pensions, -devait préciser avec soin.</p> - -<p>À l'instant même la conviction universelle du pays fut qu'on avait un -gouvernement composé d'émigrés, qui en éprouvait tous les sentiments, -et qui en aurait la conduite si on le livrait à lui-même. Ce jugement -sans être une condamnation définitive, était un fatal commencement de -désaffection. Il restait les Chambres, sur lesquelles on pouvait -compter pour arrêter ce gouvernement, et sinon pour lui inspirer des -sentiments nationaux, ce qui ne dépendait pas d'elles, du moins pour -lui en faire entendre le langage. Les Chambres, comme on l'espérait, -ne manquèrent pas à leur mission.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les bureaux de la Chambre demandent la suppression ou au -moins le blâme de l'exposé des motifs.</span> -Tous les bureaux accueillirent la loi comme un acte de justice, car le -parti libéral lui-même voulait sauvegarder de la Révolution ses -principes, et non ses excès. Mais en accueillant la loi comme un -(p.~371) acte de justice ils manifestèrent une véritable indignation -contre l'exposé des motifs, demandèrent sa suppression, la censure du -ministre qui l'avait écrit et prononcé, et une protestation publique -contre son langage anti-national.</p> - -<p>La commission chargée de l'examen de la loi, toute pleine de -l'irritation exprimée dans les bureaux, agit sous l'impulsion de ce -sentiment. Elle accepta la loi sauf quelques changements, -insignifiants quant à son dispositif, mais importants quant à sa -portée morale. Ainsi au mot <em>restitution</em> elle substitua le mot -<em>remise</em>, qui faisait disparaître l'idée d'un droit des émigrés sur -les biens qu'on leur rendait. L'État les ayant encore dans les mains -les leur livrait, pour faire cesser immédiatement les souffrances -qu'il était en son pouvoir de soulager. Quant aux biens qui se -trouvaient affectés à un service public, comme celui des hospices ou -de l'amortissement, et que la loi exceptait <em>quant à présent</em> de la -restitution, on supprima le mot <em>quant à présent</em> qui rendait -l'exception provisoire, et on retira ainsi toute promesse pour -l'avenir. On enjoignit au rapporteur de faire de son rapport la -contre-partie exacte de l'exposé de motifs du ministre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport sévère de M. Bedoch.</span> -Ce rapporteur, qui était M. Bedoch, se fit entendre à la Chambre le 17 -octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit. -Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la -confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre, -lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi -de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des -(p.~372) torts et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait -être établie d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la -conduite de ceux qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les -malheurs de la royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on -ne le devrait pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une -seule famille, toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on -ne devait pas pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions -blessantes. On parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son -cœur; mais il ne pouvait avoir au fond de son cœur que la ferme -volonté de tenir ses promesses, et entre ces promesses il n'y en avait -pas de plus sacrée que celle de faire respecter les propriétés de -toute origine. Quant à l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les -émigrés seraient mieux traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer -que l'impôt ne serait jamais affecté qu'aux besoins de l'État.—</p> - -<p>Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une -leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi, -tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en -demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui -appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée -aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas -accorder cette dernière distinction.</p> - -<p>M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion -favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du -journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que (p.~373) -la Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait -refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des députés s'associe au rapport.</span> -À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour -subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à -la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation, -ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait -donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui -l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et -qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la -Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu -un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se -prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois -l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1814.</span> -La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse, -remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de -violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à -désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la -Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à -chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution -tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux -journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet -orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M. -Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était -de s'emparer des biens (p.~374) non vendus, d'en faire la base d'une -opération financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas -une seule classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement -les plus pauvres. -<span class="sidenote" title="En marge">La loi adoptée avec des amendements.</span> -On n'accueillit point cette proposition, et on vota -la loi avec les amendements de la commission, après une censure -presque unanime du discours de M. Ferrand.</p> - -<p>Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents -relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux -écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des -princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la -loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur -la <em>ligne droite</em>, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de -novembre. -<span class="sidenote" title="En marge">Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et -de novembre.</span> -L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les -premières discussions législatives, et notamment après le vote des -mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place -à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis -opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier -se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement -compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les <em>votants</em>, mais -des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés, -et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions -de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la -censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres, -et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver -approchant, beaucoup de personnages étaient revenus (p.~375) dans la -capitale. La police les suivait de l'œil avec une extrême défiance. -C'étaient MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de -Rovigo, Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui -naturellement vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés -des maladresses d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On -aurait voulu leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils -étaient en effet si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se -permettant de réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les -militaires, de peur d'éveiller des soupçons. -<span class="sidenote" title="En marge">Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.</span> -Néanmoins une -circonstance occupait beaucoup la police, et, bien qu'elle ne -signifiât rien en réalité, elle était l'objet de toute sa sollicitude, -c'était la présence de quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû -être dans leurs gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns -après les autres, du reste par hasard et sans intention politique. On -citait les maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal -Soult était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas -bien dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le -commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que -parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort -paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir -ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de -naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence -où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné -à Paris que quelques jours; le maréchal (p.~376) Ney y était resté. -<span class="sidenote" title="En marge">Soudain mécontentement du maréchal Ney.</span> -Ce -maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord -accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu -mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la -faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations, -situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à -ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne. -La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était -cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la -regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée -de beaucoup d'amertume. -<span class="sidenote" title="En marge">Diverses causes de ce mécontentement.</span> -En effet, les flatteries affectées dont il -avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et -sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et -orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la -cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle -avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable -époux<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise -humeur du maréchal. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington en est une.</span> -Le duc de Wellington, devenu ambassadeur -d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule -faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler -complaisamment au milieu de la cour (p.~377) de France sa gloire -célébrée avec affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le -déchaînement contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les -rigueurs du traité de Paris, était universel. La ruine de Washington, -qui venait d'être incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait -entre l'Angleterre et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un -tel point qu'il avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De -plus on avait vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux -à Bruxelles. Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et -le public, comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain, -en était profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que -la police était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord -Wellington des offenses populaires.</p> - -<p>Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient -aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique -était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.—Cet homme, -disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en -Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il -pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la -fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce -qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet -ennemi acharné de la France!...— -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.</span> -La généreuse colère qu'éprouvait le -maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était -même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé -depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal (p.~378) Davout -enfermé, comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait -rédigé sur sa conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait -démontré jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était -poursuivi, et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le -Roi, au lieu de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction -qui lui était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que -le mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour -qu'il fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il -fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans -l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny. -Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne -paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans -être entouré d'agents fort incommodes.</p> - -<p>Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une -des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils -disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour -l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait -qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter -leurs réclamations au pied du trône.</p> - -<p>On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait -flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut -pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir -de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse -tête de Ney! Il fallait pour cela de (p.~379) nouveaux désastres, et -une immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de -Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les -Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait -pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude -allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente -cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65 -francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière -s'améliorât à vue d'œil, que les impôts indirects commençassent à -rentrer, que les <em>reconnaissances de liquidation</em> eussent cours sur la -place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était -profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause -de ce subit ébranlement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les -partis.</span> -M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire, -ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs -vœux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que -leurs vœux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en -voie de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits, -contribuer même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les -uns et les autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les -Bourbons, révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la -liberté, seule garantie possible des droits et de la sécurité de tous. -Il donnait ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de -sages et utiles leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans -des articles insérés au <cite>Journal des Débats</cite>, ou dans des brochures, -que (p.~380) le Roi avait loués publiquement. Mais rien ne calmait -l'inquiétude qu'on éprouvait, et la peur qu'on se faisait -réciproquement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Peur que les partis se font les uns aux autres.</span> -Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre -l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs -complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les -révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes, -étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents -chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le -Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le -gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus -notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution, -probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis -proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime. -<span class="sidenote" title="En marge">Complots qu'ils s'imputent.</span> -De leur -côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets, -étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris, -ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et -pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles -appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille -royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de -France, proclamer Napoléon I<sup>er</sup> ou Napoléon II, et commencer un -nouveau règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une -seconde fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la -guerre avait créés, que la paix ne pouvait satisfaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.</span> -Ce vaste -complot, selon eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat, -(p.~381) récemment réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes -les conspirations qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de -Napoléon étaient sans bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de -son implacable activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il -n'avait été plus grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de -l'île si chétive qui lui servait d'asile, car tandis que la haine -essayait d'en faire un vil scélérat sans génie et sans courage, la -peur en faisait un géant infatigable, intarissable en ressources, et -toujours en mesure et à la veille de bouleverser le monde. Il avait, -disait-on, emporté des trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait -le fil de toutes les trames européennes, surtout à Vienne, où les -puissances étaient en ce moment assemblées dans un congrès universel. -Il y soufflait le feu de la discorde, il y tenait asservie à son génie -la faiblesse de son beau-père, et il allait se mettre à la tête des -armées autrichiennes pour fondre sur les Bourbons de France et -d'Espagne. D'autres fois on le disait évadé pour aller commander les -armées américaines contre l'Angleterre, ou les armées turques contre -l'Europe, ou les armées napolitaines contre l'Autriche, car les -contradictions ne coûtaient guère. On le voyait partout en un mot, et -la peur de ses ennemis le dédommageait bien des efforts que faisait -leur haine pour le rapetisser.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux -autres.</span> -De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y -avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots -les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables -complots que des projets mûrement concertés (p.~382) entre chefs et -exécuteurs s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et -ayant fixé ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à -ceci, il n'en existait rien. Sans doute il était impossible de nier -que s'ils l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant, -et que s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se -seraient volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée -et de la Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs -adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des -propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux -révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans -doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient -pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en -auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il -est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se -conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force -publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce -qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire, -et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants -qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une -parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des -partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs -propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait -ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit -debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture, -convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la (p.~383) police -épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la -garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces -disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait -ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Il y avait -telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient -croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale -qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics -au grand détriment des finances.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La police de Monsieur exagère le mal, que la police du -gouvernement cherche à atténuer.</span> -La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot, -ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort -restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à -quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité. -Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi -incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur -un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était -inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un -matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui -disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une -catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme -toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se -laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et -tombait dans une sorte de perplexité.</p> - -<p>(p.~384) Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient -cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal, -et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la -difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était -celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à -ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la -masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien -général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en -prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère, -ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre, -ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et -c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer -constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la -couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux -au plus, et s'en fier à eux. -<span class="sidenote" title="En marge">On s'en prend aux ministres des difficultés de la -situation, et particulièrement au ministre de la guerre.</span>On était loin de songer à ce moyen, et on -s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres -individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne -tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne -savait ni la dominer, ni la satisfaire!...—Tel est le prix réservé -aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce -court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien -intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades, -dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et -les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres. -Il n'aurait pas commis une (p.~385) seule faute, ce qui était -impossible dans sa situation, qu'il eût difficilement satisfait -l'armée, à laquelle il fallait imposer de cruelles réductions, et -faire endurer un régime déplaisant pour elle. Cependant, des fautes, -il en avait commis, et de graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé -à les commettre? les princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes -en créant la maison militaire, en prodiguant les grades pour services -d'émigration, etc. Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se -produisant, les princes s'en prenaient au ministre trop complaisant -qui les avait commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait -danger à laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait -rien, n'en sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses -neveux qui s'en mêlaient beaucoup.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal -faite.</span> -Il était un sujet sur lequel le Roi écoutait moins facilement les -observations qu'on lui adressait, d'abord parce qu'elles venaient de -son frère, ensuite parce qu'il avait assez de perspicacité pour -apercevoir leur peu de fondement. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi ne veut pas l'en croire.</span> -On lui disait que la police était -mal faite, déplorablement faite, que M. Beugnot, dont on ne niait pas -l'esprit, n'y connaissait rien, qu'il était dupe des bonapartistes, et -que, sans le vouloir, il trompait le Roi et allait perdre la -monarchie. Louis XVIII était impatienté de ces propos au dernier -point, parce que dans ces remontrances il voyait son frère tout -entier, toujours disposé à se mêler des affaires, et toujours la dupe -des intrigants de tous les régimes. Le Roi lisait régulièrement les -rapports de M. Beugnot, rapports spirituels, amusants, adroitement -flatteurs, (p.~386) offrant un tableau piquant des personnages -contemporains. Son bon sens les lui faisait juger vrais, sa malice -s'en égayait, et son amour-propre y trouvait son compte. Mais Monsieur -voulait lui persuader que M. Beugnot l'occupait de commérages, et -qu'un seul homme en France, si on osait se confier à lui, saurait -faire la police et sauver la royauté. Cet homme, le croirait-on, était -le régicide Fouché! Monsieur qui, sans haïr les personnes, ne savait -jamais leur rendre justice, faute de discernement et d'impartialité, -était devenu tout à coup non-seulement impartial, mais indulgent, -amical même, pour M. Fouché. Celui-ci, comme nous l'avons déjà dit, -était absent de Paris au moment de la révolution de 1814, et depuis -cherchait à ressaisir son rôle manqué en se mêlant de toutes les -choses auxquelles on souffrait qu'il mît la main. -<span class="sidenote" title="En marge">Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.</span> -Monsieur, lorsqu'il -avait eu besoin d'être investi de la lieutenance générale du royaume -par le Sénat, avait trouvé M. le duc d'Otrante officieux, empressé, -adroit, dépourvu quoique régicide de haine contre les Bourbons, et au -contraire très-désireux de leur plaire, autant au moins que de tirer -le Sénat d'embarras. Il en avait conçu aussitôt l'opinion la plus -favorable, et il se sentait pour lui un penchant prononcé. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.</span> -Ces -dispositions avaient été confirmées par les rapports des agents du -pavillon Marsan. Parmi ces agents il y avait sans doute quelques -royalistes, mais il s'y rencontrait en bien plus grand nombre de ces -serviteurs de tous les régimes, que la police emploie, use, rejette -quand ils sont usés, et qui, repoussés, (p.~387) vont offrir leurs -services à qui leur donne le pain du jour, race abjecte, qu'un honnête -homme ne fréquente que par obligation, quand il est chargé de veiller -à la sûreté de l'État, mais dont il est trop heureux de repousser le -contact, dès qu'il est déchargé des devoirs du gouvernement. Cette -race, M. Fouché loin de la fuir, aimait passionnément à la fréquenter; -il en était entouré sans cesse, la nourrissait souvent de ses deniers -quand ceux de l'État n'étaient plus à sa disposition, recueillait par -ce moyen le vrai et le faux, sans savoir toujours distinguer l'un de -l'autre, aux renseignements obtenus de la sorte ajoutait ceux qu'il se -procurait directement en visitant dans la même journée, et sans -choquer aucun d'eux, MM. Carnot, de Lafayette, de Blacas, de Bassano, -en voyant même les ministres étrangers dont la porte s'ouvrait devant -le talisman des nouvelles, se donnait ainsi l'apparence d'un magicien -instruit de tout, disposant de tout, ayant dans ses mains le secret, -la confiance, la volonté de tous les partis, pouvant les contenir, les -déchaîner à son gré, roi en un mot du chaos que seul il saurait -débrouiller et gouverner.</p> - -<p>Ces agents que la police officielle repoussait, que le pavillon Marsan -accueillait, étaient les prôneurs assidus de M. Fouché auprès du comte -d'Artois, et avaient persuadé à ce prince de le recevoir. M. le comte -d'Artois, cédant à son penchant pour l'intrigue, avait reçu M. Fouché, -et avait été charmé de son entretien avec lui. M. Fouché, au lieu -d'afficher, comme Carnot, l'orgueil du régicide, en avait au -contraire affiché l'humilité et le repentir, s'était montré (p.~388) -plein de respect, de soumission, avait témoigné un désir ardent de -réparer les égarements de sa vie en soutenant et en sauvant les -Bourbons; puis, se servant de sa connaissance des choses et des -hommes, il avait ébloui le prince, et lui avait paru le sauveur auquel -il fallait remettre le destin de la monarchie, de sorte que M. le -comte d'Artois, idole du royalisme extrême, allait à l'extrême opposé, -c'est-à-dire jusqu'à la région du régicide, chercher un intrigant sans -principes pour lui accorder la confiance qu'il refusait aux plus -respectables amis de la liberté. -<span class="sidenote" title="En marge">M. le comte d'Artois charmé de ses entretiens avec M. -Fouché, voudrait lui confier le ministère de la police.</span> -Aussi avait-il conçu l'idée de nommer -le duc d'Otrante ministre de la police de Louis XVIII, et lui en -avait-il donné l'espérance, presque la certitude. Le duc d'Otrante -avait quitté le prince le cœur plein de joie, et n'avait dissimulé -à personne son désir et son espoir de rentrer bientôt au ministère. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Roi s'y refuse.</span> -Pourtant, M. le comte d'Artois s'était trop vanté, car il ne disposait -pas des portefeuilles, et sa confiance éloignait plutôt qu'elle -n'attirait celle de Louis XVIII. Le portefeuille promis plusieurs fois -n'arrivant pas, M. Fouché piqué, allait dire dans Paris qu'on lui -avait offert le ministère de la police et qu'il l'avait refusé. M. -Beugnot, fort adroitement, racontait ces détails à Louis XVIII, et -Louis XVIII se riait de son frère, quand il ne se fâchait pas de ses -indécentes relations.</p> - -<p>Les deux ministres attaqués à la cour étaient donc celui de la guerre -et celui de la police, le dernier n'ayant que l'emploi de directeur -général, avec le titre de ministre d'État. -<span class="sidenote" title="En marge">Perplexités du Roi à l'égard des changements proposés.</span> -Le Roi, aimant le repos, -détestant le changement, comprenant qu'on (p.~389) lui offrait des -remèdes plus dangereux qu'utiles, s'entretenait avec M. de Blacas des -obsessions dont il était l'objet, et le trouvait de son avis, car M. -de Blacas avait du sens malgré ses passions, et d'ailleurs était -volontiers de l'opinion de son maître. Néanmoins il était trop sincère -pour cacher au Roi la vérité, et pour lui laisser ignorer qu'on se -plaignait beaucoup du ministre de la guerre et du directeur de la -police. Le Roi restait perplexe, et il aurait été fort agité s'il -avait pu l'être, mais sa pesante personne apaisait son âme en pesant -sur elle, et la faisait le plus souvent tourner à l'inertie.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Complot imaginaire de l'Odéon.</span> -Le mois de novembre s'était passé en tiraillements intérieurs, qui du -reste n'éclataient guère aux yeux du public, lorsque le mercredi, 30 -novembre, le Roi devant aller en grande pompe à une représentation -théâtrale à l'Odéon, la police de Monsieur prit l'alarme, et courut -remplir les Tuileries du bruit d'un complot dont l'exécution devait -avoir lieu le jour même. Le complot, disait-on, consistait à enlever -le Roi et la famille royale, à les précipiter dans la Seine ou à les -transporter à l'étranger, et à changer ensuite le gouvernement. -Quelques centaines d'hommes, audacieux et intrépides, sortis de -l'armée, devaient exécuter ce coup de main. Ils étaient d'accord avec -les chefs de parti, et tout était prêt pour tirer les conséquences de -l'acte une fois accompli. La police officielle n'en savait rien, et -pour les royalistes ardents c'était une raison d'y ajouter une foi -entière. Le maréchal Marmont venait de prendre le service auprès du -Roi, avec sa compagnie des gardes du corps. Il était crédule autant -(p.~390) qu'il était léger; de plus, il détestait le général Dupont, -parce que ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due, -et qu'il avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un -de ceux qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas -dirigée, et qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. Le matin -même du 30, éveillé par l'un de ces agents officieux qui troublaient -ordinairement le sommeil de la cour, et initié à la connaissance du -prétendu complot qui devait s'accomplir dans la soirée, il courut hors -d'haleine chez le Roi, fit auprès de lui grand étalage de dévouement, -sans toutefois remplir ce prince ni de trouble ni de gratitude, car -Louis XVIII croyait médiocrement au danger qu'on lui signalait. Le -maréchal fit monter ses gardes du corps à cheval, avertit le général -Maison commandant la première division militaire, le général Dessoles -commandant la garde nationale, lesquels se hâtèrent de mettre leurs -soldats en mouvement, et se garda de faire dire un seul mot au -ministre de la guerre, qui aurait dû être le premier informé. Les -principaux personnages de la cour endossèrent leur habit militaire, se -munirent secrètement d'armes de toute espèce, et l'on arriva à l'Odéon -armé jusqu'aux dents. Les rues étaient pleines de troupes, les loges -du théâtre d'uniformes, et on semblait assister à une revue plutôt -qu'à une représentation théâtrale. Au milieu de ce déploiement -d'uniformes un seul homme, le ministre de la guerre, arriva en habit -noir, paraissant ne se douter de rien, et avec un air d'ignorance, -d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés, -(p.~391) tous les épouvantés, tous les gens à précautions.</p> - -<p>Le Roi fut applaudi comme il l'était toujours, et rentra sans avoir -essuyé ni une attaque, ni une offense. Le lendemain les curieux qui -étaient à l'affût des nouvelles, rirent aux éclats de cette chaude -alarme, mais ceux qui prétendaient avoir sauvé le Roi, le maréchal -Marmont en tête, s'indignèrent de l'incurie du ministre de la guerre -et du directeur de la police. Ce fut dans toute la cour un -déchaînement inouï, et comme après un temps d'agitation il faut un -changement quelconque qui soulage les âmes, on exigea au moins une -modification du ministère. Les neveux du Roi demandaient absolument un -autre ministre de la guerre, et son frère un autre directeur de la -police. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce complot supposé devient l'occasion des changements -désirés.</span> -Le Roi, fatigué, et finissant par croire qu'il avait couru un -danger réel, céda, et consentit aux deux changements désirés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Beugnot remplacé à la police par M. d'André.</span> -Pour la police, il ne voulut pas entendre parler du duc d'Otrante, et, -laissant cette partie de l'administration en direction générale, la -confia à M. d'André, ancien constituant, fonctionnaire instruit, -laborieux, sage, correspondant des Bourbons pendant leur séjour en -Angleterre, et par tous ces motifs inspirant au parti de l'émigration -une suffisante sécurité. Mais en donnant à son frère la satisfaction -d'éloigner M. Beugnot, Louis XVIII n'entendait pas sacrifier ce -serviteur; il voulut l'élever au contraire, et lui confia le ministère -de la marine qui venait de vaquer par la mort de M. Malouet, homme -distingué et fort regrettable. M. Beugnot fut ainsi doublement -récompensé de ses rapports (p.~392) spirituels et sensés, en étant -déchargé de la police, et en devenant ministre à portefeuille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Subite faveur du maréchal Soult, et sa nomination au -ministère de la guerre à la place du général Dupont.</span> -Restait à trouver le ministre de la guerre. L'armée alors offrait deux -hommes qui réunissaient au degré le plus éminent les rares qualités -d'un ministre de la guerre, et chez lesquels l'autorité morale se -joignait aux talents administratifs, c'étaient le maréchal Davout et -le maréchal Suchet. Le maréchal Davout, devenu l'objet de toutes les -haines de l'étranger et de l'émigration, était proscrit et impossible. -Il était tout simple qu'on ne songeât point à lui. Le maréchal Suchet, -enclin par la nature de son esprit à ce régime sagement libéral dont -les Bourbons pouvaient être les fondateurs en France, fort caressé -d'ailleurs par eux, avait été désigné plus d'une fois comme propre au -ministère de la guerre. Il figurait même sans le savoir dans toutes -les combinaisons ministérielles que le duc d'Otrante proposait à -Monsieur. Mais extrêmement réservé, il n'avait pas donné d'assez -grands témoignages de dévouement pour conquérir la bienveillance de la -cour. Un homme duquel on ne l'aurait pas attendu, le maréchal Soult, y -avait pleinement réussi. Il était en ce moment l'idole du parti -royaliste, comme M. Fouché l'était de la coterie de M. le comte -d'Artois. Voici comment il était parvenu tout à coup à ce haut degré -de faveur.</p> - -<p>Maltraité d'abord pour avoir livré en pleine paix la bataille de -Toulouse, et maltraité fort injustement, car il ignorait les -événements de Paris lorsqu'il l'avait livrée, il avait commencé par -jouer à Paris le rôle d'un mécontent, et d'un mécontent (p.~393) -téméraire, tant ses propos étaient dépourvus de mesure. Le général -Dupont, excellent homme, tâchant de conquérir des adhérents aux -Bourbons, avait reçu, écouté le maréchal Soult, lui avait rendu -l'espérance, et avec l'espérance un peu plus de calme. Bientôt ce -ministre, poursuivant son œuvre, avait résolu de donner un -commandement au maréchal Soult, afin de le rattacher définitivement -aux Bourbons, et avait choisi pour lui l'Alsace d'abord, puis en y -pensant mieux, la Bretagne, où l'on pouvait mettre à l'épreuve un -fonctionnaire douteux. La fidélité de cette province était en effet de -nature à conjurer tous les dangers, et de plus, à son contact, on -pouvait juger si celui qu'on y envoyait était véritablement converti. -Le calcul du ministre de la guerre avait pleinement réussi. Le -maréchal Soult, entouré des plus ardents royalistes, les avait -entièrement satisfaits, et s'était bientôt montré leur égal au moins -en sentiments politiques, car il n'avait pas hésité à dire que la -bonne cause depuis vingt-cinq ans avait été celle des Bourbons, que -tous ceux qui en avaient servi une autre s'étaient trompés, mais -qu'ils répareraient leur erreur par un dévouement sans bornes. Il ne -s'en était pas tenu à ce langage, il était allé visiter le triste -champ de bataille de Quiberon, et croyant y découvrir des ossements -non ensevelis, ce qui arrive quelquefois sur les champs de bataille, -il avait ouvert une souscription pour élever un monument aux officiers -français morts dans cette fatale journée. Ils étaient à jamais -regrettables sans doute les braves gens qui, employant si mal leur -bravoure, (p.~394) avaient péri sur ce lugubre rivage de Quiberon; -mais ce n'était pas le moment de réveiller un pareil souvenir, et on -pouvait s'étonner surtout qu'il fût réveillé par le nouveau gouverneur -de la Bretagne.</p> - -<p>L'étonnement avait été aussi grand dans l'armée que le contentement -dans le parti royaliste. Le maréchal Soult avait paru une conquête -précieuse, et méritant d'être achevée. Ayant été exclu de la pairie -avec les maréchaux Masséna et Davout, il s'était rendu à Paris afin de -la solliciter à la suite de la souscription pour le monument de -Quiberon, et avait été fort mal accueilli de ses anciens camarades, -mais très-bien de la cour tout entière. Il était ainsi dans l'attente, -lorsque le portefeuille de la guerre était venu à vaquer. Il y eut une -sorte d'unanimité pour le lui conférer sur-le-champ, malgré les -prétentions du maréchal Marmont que personne ne considérait comme -sérieuses. Le maréchal Soult joignant à une rare application au -travail l'attitude du commandement, et tous les dehors de la fermeté, -sembla un ministre de la guerre accompli. Ce choix remplit le public -de surprise, la cour de joie et d'espérance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les ministres apprennent ces changements après qu'ils sont -accomplis.</span> -Ces diverses nominations furent publiées le 4 décembre par ordonnance -royale. Le Roi y avait consenti plutôt qu'il ne les avait voulues. -Chose singulière, mais naturelle en ce temps-là, et qui peint bien -comment on comprenait le gouvernement constitutionnel à ses débuts, le -Conseil royal apprit les changements ministériels peu d'heures avant -le public. M. de Blacas, au nom du Roi, en informa ses collègues, qui -en furent étonnés, mais qui ne purent (p.~395) pas craindre que -l'harmonie du cabinet en fût fort altérée. M. de Blacas les manda par -un courrier à M. de Talleyrand, déjà parti pour le congrès de Vienne, -personnage principal qui aurait dû être l'auteur de ces modifications, -et qui en était à peine le confident après qu'elles étaient -accomplies. Enfin Louis XVIII répugnant aux explications avec les -personnes, parce que son repos et la dignité royale en souffraient -toujours un peu, ne voulut rien dire lui-même au général Dupont. -Depuis la scène de l'Odéon il avait évité de le recevoir, alléguant -pour s'en dispenser tantôt une indisposition, tantôt une promenade, et -le 3 décembre, il lui envoya M. de Blacas pour lui redemander le -portefeuille de la guerre, lui offrir une pension de 40,000 francs, et -un commandement en province. M. de Blacas prit soin d'affirmer au -général Dupont qu'il n'était pas l'auteur du changement qu'il venait -lui annoncer, ce qui était vrai, surprit fort le général en lui -nommant son successeur, et rapporta sa démission au Roi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Calme momentané et grandes espérances que les royalistes -conçoivent de la nomination du maréchal Soult.</span> -Ainsi se termina cette crise, par le renvoi du ministre de la guerre à -qui on attribuait les mauvaises dispositions de l'armée, et par le -changement du directeur de la police auquel on s'en prenait de -conspirations imaginaires parce qu'il ne voulait pas y croire. Comme -il arrive en pareil cas, un court moment de calme devait s'ensuivre, -jusqu'à ce qu'on eût senti l'inanité du remède, et jusqu'à ce que se -réalisât cette sinistre prophétie de Napoléon: <cite>Les Bourbons vont -pacifier la France avec l'Europe, mais la mettre en guerre avec -elle-même</cite>.</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2>(p.~396) LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.<br /> -<span class="smaller">CONGRÈS DE VIENNE.</span></h2> - -<p class="resume"> - Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. — Mécontentement - des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants, - et maltraitées par les armées étrangères. — État de confusion - dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. — Les peuples y - attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits - États craignent d'être absorbés par les grands. — Conflagration - en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les - nouveaux cantons. — Triste situation de l'Italie. — Mauvais - gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par - le gouvernement pontifical. — Révocation du Concordat français à - peu près consentie, mais différée. — Étonnement de Murat d'être - encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y - voir. — État de l'Espagne. — Conduite perfide et cruelle de - Ferdinand VII. — Il abandonne le pacte de famille dans le désir - de complaire aux Anglais. — Pendant que l'Europe est ainsi - tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des - fêtes brillantes. — Ils renouvellent la promesse de rester unis, - sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. — Le - congrès de Vienne remis au mois de septembre. — Dispositions - qu'on y apporte. — Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre - et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement - unis. — Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et - veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. — - L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le - découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans - rompre l'union européenne. — Avantages que cette situation eût - offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à - Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. — Liberté - laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. — Le Roi ne - lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de - Naples. — Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg. - — Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de - fonder sa politique à Vienne sur le principe de la <em>légitimité</em>. - — Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de - l'Autriche. — Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre - l'empereur François dans le palais de Schœnbrunn. — Les - prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et - de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les - entretiens. — Soulèvement des princes allemands contre ces - prétentions. — Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche, - inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. — Plus - leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se - promettent de la maintenir. — Accord secret de (p.~397) - l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour - diriger les affaires à elles quatre, et n'y associer les autres - puissances que pour la forme. — Cet accord, bientôt dévoilé, - devient un nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui - craignent que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. — - La légation française irritée ne se borne pas à protester contre - ces projets d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour - la Saxe contre les vues de la Russie et de la Prusse. — La - Prusse se venge en disant que la France songe à ressaisir la - ligue du Rhin. — Protestations de désintéressement auxquelles la - légation française est réduite pour corriger l'effet de sa - conduite précipitée. — Irritation d'Alexandre dirigée en - particulier contre M. de Talleyrand. — Entrevue de ce monarque - avec le plénipotentiaire français. — Après quelques semaines - perdues en pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri - général pour réclamer la convocation du congrès. — Les <em>quatre</em>, - c'est-à-dire l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, - sentant le danger d'une réunion générale et immédiate, proposent - un délai d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au - 1<sup>er</sup> novembre, sous le prétexte de se donner le temps de mûrir - les questions. — M. de Talleyrand se met à la tête des - opposants. — Il demande que sans plus tarder on réunisse le - congrès en assemblée générale, et veut profiter de l'occasion - pour faire décider l'admission du représentant de la Saxe et le - rejet du représentant de Naples, ce qui serait une manière - indirecte de résoudre sur-le-champ les deux questions les plus - importantes du moment. — Vive résistance de la part des - <em>quatre</em>. — Après quelques jours on transige, et on ajourne le - congrès au 1<sup>er</sup> novembre, en promettant de le réunir tout - entier à cette époque, et on adopte des expressions qui - permettent d'espérer ce qu'on appelle <em>le respect du droit - public</em>. — Après avoir déjoué les projets d'exclusion, la - légation française au lieu d'attendre avant de s'engager - davantage dans la question de la Saxe, se prononce toujours plus - fortement. — Les Russes et les Prussiens se prononcent de leur - côté avec une singulière hauteur. — Activité des petits États et - surtout de la Bavière. — Liaisons de celle-ci avec la légation - française. — Embarras croissant de l'Autriche et de - l'Angleterre. — Lord Castlereagh craignant de se brouiller avec - la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à l'égard des - Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver la Pologne. - — M. de Metternich, qui désirerait au contraire sauver la Saxe - plutôt que la Pologne, désapprouve cette tactique, et pourtant la - laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne réussira pas, car - Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour satisfait si Alexandre - ne l'est point. — Lord Castlereagh se met résolûment en avant. - — Ses vifs entretiens avec Alexandre, suivis de notes fermes et - amères. — La Bavière, toujours la plus active, n'hésite pas à - parler de guerre, et dit à l'Autriche qu'il faudrait songer à se - rapprocher de la France, et à s'allier avec elle. — M. de - Metternich qui craint la désunion, répond que la France n'a plus - d'armée. — La Bavière reporte ces propos à la (p.~398) légation - française pour la piquer d'honneur. — M. de Talleyrand demande à - louis XVIII de faire des armements. — Délibération sur ce sujet - dans le Conseil royal. — Le ministre des finances consent à - donner une cinquantaine de millions pour remettre l'armée - française sur un pied convenable. — Grande satisfaction de M. de - Talleyrand, et son empressement à publier les armements de la - France. — Pendant ce temps la lutte est toujours aussi vive à - Vienne. — M. de Metternich obligé de se prêter à la tactique de - lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son propre intérêt - de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui livrer à - certaines conditions que la Prusse ne peut guère accepter. — - Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il livre la Saxe - qu'il occupait aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses - forces sur la Vistule. — Irritation à Vienne, et vœu général - de réunir le congrès au 1<sup>er</sup> novembre. — Violente altercation - d'Alexandre avec M. de Metternich. — Réunion du congrès à - l'époque annoncée. — Les huit signataires du traité de Paris, la - France, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Prusse, - l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent l'initiative des - convocations et des résolutions. — Division du congrès en - comités. — Comité pour la vérification des pouvoirs. — Comité - dit des six, composé de la France, de l'Espagne, de l'Autriche, - de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les grandes - affaires européennes. — Comités pour les affaires allemandes, - pour les affaires d'Italie, pour les affaires suisses, pour la - liberté des nègres, pour la liberté des fleuves, etc. etc. — Il - est convenu que lorsque les principaux intéressés dans chaque - question se seront abouchés au sein des comités, les <em>huit</em> - interviendront pour achever de les mettre d'accord, et pour - consacrer leurs résolutions. — Travail dans tous les comités. — - Affaires italiennes. — Questions de la réunion de Gênes au - Piémont, et de la succession à la couronne de Savoie. — - Questions de Parme et de Naples. — Sages motifs de M. de - Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. — - Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens et - les nouveaux cantons. — L'influence de la France sur le canton - aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques d'Uri, - Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. — Tandis que - les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une solution, celles - de Saxe et de Pologne s'aggravent. — Efforts de lord Castlereagh - pour détacher la Prusse de la Russie. — Alexandre s'en aperçoit, - et provoque une explication de la part de Frédéric-Guillaume. — - Les deux souverains après s'être expliqués, se jettent dans les - bras l'un de l'autre, et se promettent d'être plus unis que - jamais. — Proclamation du prince Rennin, gouverneur temporaire - de la Saxe, qui annonce que ce royaume va passer sous la - souveraineté du roi de Prusse, du consentement de l'Angleterre et - de l'Autriche. — Violents démentis donnés par ces deux - puissances. — En ce moment les instances des princes allemands - auprès du Prince régent d'Angleterre font modifier les - instructions de lord Castlereagh. — Celui-ci change de - tactique, et s'unit à M. de Metternich pour défendre résolûment - (p.~399) la Saxe et la Pologne. — Tendance des choses à la - guerre. — Plan de campagne arrêté par le prince de - Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France, - sans lui rien dire. — Projet de faire entrer au printemps 200 - mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, - et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. — M. de - Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il - retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la - Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des - conditions exigées par l'Autriche. — Les Prussiens exaspérés - veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir. - — Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le - czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti - de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques - sacrifices. — Il se décide en gardant toute la Pologne à - abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait - moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de - s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la - frontière russe en Gallicie. — D'après les conseils d'Alexandre - la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. — Réplique de - l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la - Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre - son état de 1805 serait rempli. — La Prusse entre dans ces - calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu - jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. — - Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la - France, après avoir voulu l'en exclure. — Les questions de - quantité se débattent vivement dans cette commission. — La - nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend - à lord Castlereagh toute son énergie. — Une scène violente ayant - eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh - exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. — Ce dernier profite de - l'occasion et offre au ministre britannique une alliance - offensive et défensive. — Convention du 3 janvier 1815 par - laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et - promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire - triompher leur politique. — Triste condition imposée à M. de - Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du - traité de Paris. — Envoi d'un général français pour la - discussion du plan de campagne. — La convention du 3 janvier, - tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre, - aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. — - Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à - l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre - eux, se décident à transiger. — On enlève à la Saxe la moitié de - son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à - la Prusse. — Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui - est définitivement laissée à la Saxe. — Le roi Frédéric-Auguste - mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. — La grande - question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh - étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. — - Solution des questions pendantes. — Constitution définitive du - royaume des Pays-Bas. — Rétablissement (p.~400) des maisons de - Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. — Ces maisons abandonnent la - Westphalie à la Prusse moyennant échange. — Travail de la Prusse - pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au - Niémen. — Conduite injuste envers le Danemark. — Le Luxembourg - échoit au royaume des Pays-Bas. — Mayence devient place - fédérale. — La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché - de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à - l'Autriche. — Constitution germanique. — L'Autriche refuse la - couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la - diète. — Organisation de la diète fédérale. — Solution des - difficultés en Suisse due surtout à la France. — Les nouveaux - cantons conservent leur existence en payant une indemnité - pécuniaire. — Berne obtient une indemnité territoriale dans le - Porentruy et l'évêché de Bâle. — La constitution suisse prise - presque en entier dans l'acte de médiation. — Difficultés de la - question italienne. — M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour - prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est - menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples. - — Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en - adressant une sommation imprudente au congrès. — L'Autriche - répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150 - mille hommes en Italie. — Résolution générale d'en finir avec - Murat. — Difficultés de l'affaire de Parme. — On voudrait sur - la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine - d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques. - — Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la - tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. — Lord - Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier - à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII, - pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la - reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. — Il - est décidé que les Légations seront rendues au Pape. — - Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des - fleuves navigables. — Toutes les questions étant résolues en - février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs - ministres le soin de la rédaction. — On décide qu'il y aura un - instrument général, signé par les huit puissances qui ont été - parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions - d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités - particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne - spécialement. — Au moment de se séparer, la nouvelle du - débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits. - — On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle - crise. — Tous les arrangements européens précédemment adoptés, - sont maintenus. — Caractère véritable du congrès de Vienne, et - jugement qu'on peut porter sur son œuvre, qui, sauf quelques - changements, a duré près d'un demi-siècle.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">État de l'Europe en 1814, assez semblable à celui de la -France à la même époque.</span> -On vient de voir dans quel état les Bourbons, liés par une -Constitution écrite, surveillés par une (p.~401) opinion publique -très-susceptible, avaient mis la France, en ayant d'ailleurs de -très-bonnes intentions, mais en cédant à ce mouvement de réaction qui -tendait à rétablir l'ancien régime sur les ruines de la Révolution et -de l'Empire. On doit dès lors se figurer la situation dans laquelle -pouvait se trouver l'Europe, partagée entre une foule de gouvernements -que ne liaient ni les lois ni l'opinion, qui étaient libres par -conséquent d'essayer la reconstitution du passé, et décidés à -reprendre les territoires qu'ils avaient perdus, ou même à s'en -approprier qui ne leur avaient jamais appartenu. Cette malheureuse -Europe entre ses émigrés, aussi peu éclairés que les nôtres, et ses -ambitieux qui s'en arrachaient les lambeaux, était cruellement agitée, -et présentait une sorte de chaos où l'avidité le disputait à la -déraison. L'homme qu'on appelait alors le génie du mal, Napoléon, -pouvait des sommets de son île se dire avec toute la malice qu'on lui -prêtait et qu'il avait, que sa chute n'avait pas été dans le monde le -triomphe du désintéressement et de la modération.</p> - -<p>Il faut donc jeter un coup d'œil sur cette Europe si tourmentée, -pour se faire une juste idée de son état à l'époque même qu'on -regardait comme celle de sa délivrance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation des provinces belges.</span> -Les provinces belges, qui avaient d'abord éprouvé un soulagement réel -en échappant à notre joug, étaient surprises et chagrines de se sentir -sous un joug tout aussi lourd, et contraire de plus à tous leurs -sentiments nationaux. Ce qui avait éloigné de nous ces provinces, -c'étaient la conscription, les (p.~402) droits réunis, la clôture des -mers, et les affaires religieuses. Pour le présent elles étaient -délivrées de la conscription, mais non des impôts indirects qui -avaient été maintenus. Les mers étaient devenues accessibles, mais -pour laisser arriver les produits anglais, rivaux des produits belges, -et au moment où les mers s'ouvraient pour elles, la France se fermait, -la France dont le marché avait tant contribué à les enrichir. Elles -voyaient le Pape rétabli à Rome, mais elles passaient sous la -domination d'une nation protestante qu'elles n'aimaient point. La -présence de l'armée britannique qui s'accroissait sans cesse pour la -protection du nouveau royaume des Pays-Bas, leur était importune, et -elles accusaient l'Autriche, qui avait beaucoup contribué à les -détacher de la France, de les avoir trahies et vendues à l'Angleterre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation à peu près semblable des provinces rhénanes.</span> -Les provinces rhénanes n'étaient pas plus satisfaites. Si pour elles -comme pour les Belges la conscription avait cessé, si le Rhin, -principal instrument de leur bien-être, s'était ouvert avec la mer, la -France s'était fermée pour leur industrie qui avait pris un grand -développement sous l'Empire, et le marché de la Prusse n'était pas -fait pour les dédommager de celui de la France. Enfin, être les -concitoyens des habitants de Kœnigsberg ne leur semblait pas -beaucoup plus naturel que d'être les concitoyens des Parisiens, et la -liberté du Pape ne les consolait pas plus que les Belges d'appartenir -à un souverain protestant. Elles éprouvaient aussi le chagrin d'une -occupation étrangère, car elles avaient l'armée prussienne sur leur -territoire, et (p.~403) elles étaient horriblement traitées par les -soldats de Blucher, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de -considérer et de ménager comme des compatriotes les habitants -d'Aix-la-Chapelle et de Cologne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Profond malaise en Allemagne; inquiétudes des petits -princes, et mécontentement des peuples, qui n'obtiennent pas la -liberté qu'ils avaient espérée.</span> -Au delà du Rhin, le malaise tenait à d'autres causes. Les Prussiens -étaient contents et avaient raison de l'être, car ils étaient -victorieux, et comptaient sur de vastes agrandissements; mais ils -avaient espéré pour prix de leur patriotisme une liberté qu'on leur -avait promise, et qu'on ne se hâtait pas de leur accorder. Le Hanovre, -le Brunswick, la Hesse, attendaient avec anxiété qu'on fixât leur -sort, et en attendant étaient ruinés par le passage des armées -coalisées. La Saxe qui avait abandonné les Français sur le champ de -bataille, était menacée de perdre sa nationalité pour prix de sa -défection, et de devenir prussienne, ce qui lui causait un véritable -désespoir. Provisoirement elle avait l'humiliation de voir son -souverain prisonnier à Berlin. Dans les petits États germaniques les -princes étaient inquiets des projets qu'on prêtait aux grandes -puissances allemandes, et les peuples très-mécontents des principes -fort peu libéraux affichés par leurs princes. La Bavière ayant de -considérables dédommagements à réclamer pour ce que l'Autriche allait -lui prendre, ne se félicitait guère de les obtenir sur la gauche du -Rhin, tout près de la France avec laquelle on voulait ainsi la -compromettre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État de confusion dans lequel la Suisse est tombée.</span> -La Suisse était tombée dans un état de confusion duquel on ne savait -comment la tirer, et qui mettait tous les intérêts en conflit, toutes -les populations en armes. L'acte de médiation, faisant dans les Alpes -(p.~404) une sage application des principes de 1789, avait affranchi -les anciens pays sujets pour les constituer en cantons indépendants, -avait ainsi converti les treize cantons en dix-neuf, avait aboli dans -l'intérieur de chacun les inégalités de condition, les oppressions de -tout genre, et créé un état parfaitement équitable, dont la Suisse -s'était trouvée heureuse pendant dix ans, et sous lequel elle n'aurait -eu rien à désirer, si la guerre n'avait alors altéré le bonheur de -tout le monde.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lutte ardente entre les anciens et les nouveaux cantons.</span> -C'est ce même acte de médiation que les Bernois, en introduisant les -coalisés en Suisse au mois de décembre précédent, avaient eu en vue de -détruire, et qu'ils avaient détruit en effet. Sur-le-champ toutes les -anciennes prétentions s'étaient réveillées. Berne voulait faire -rentrer sous son joug les pays de Vaud et d'Argovie, et leur ôter leur -qualité de cantons fédérés. Uri voulait enlever le val Levantin au -canton du Tessin, et en avait pris possession sans attendre la -décision d'aucune autorité. Schwitz et Glaris se préparaient à -reprendre les territoires d'Utznach et de Gaster au canton de -Saint-Gall, et pour y parvenir tâchaient d'insurger ces anciens -districts. Zug réclamait un bailliage en Argovie, Appenzell se -flattait de recouvrer le Rheinthal. De leur côté, les populations -menacées s'étaient mises sur la défensive. Les citoyens de Vaud, -d'Argovie, de Thurgovie, de Saint-Gall, du Tessin, étaient sous les -armes, au nombre de vingt mille hommes. Le régime intérieur des -cantons n'était pas moins en péril que leur composition territoriale. -Les sujétions de classe à classe étaient à la veille de reparaître. -On avait du moins (p.~405) la prétention de les rétablir, et tous les -intérêts nouveaux et légitimes reconnus par l'acte de médiation, se -voyant en péril, étaient prêts à se révolter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vains efforts de la diète de Zurich pour mettre fin à cette -anarchie.</span> -La diète assemblée à Zurich, désirant mettre un terme à cette -anarchie, avait essayé de reconstituer la Suisse. Mais les cinq -cantons qui méditaient des projets de bouleversement territorial, ceux -de Berne, d'Uri, de Schwitz, de Glaris, de Zug, attirant à eux par la -conformité des opinions les cantons de Fribourg, de Soleure, de -Lucerne et d'Unterwalden, avaient formé une contre-diète, qui ne -voulait ni se rendre à celle de Zurich, ni adhérer à ses actes. La -diète de Zurich se composait des cantons menacés, Vaud, Argovie, -Thurgovie, Saint-Gall, Tessin, et des cantons qu'on appelait -impartiaux, Zurich, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Grisons. Elle en -comptait dix, tandis que la diète opposante en comptait neuf.</p> - -<p>Heureusement pour la cause du bon droit et du bon sens, Alexandre, -libéral par sentiment et par éducation, influencé en outre par M. de -Laharpe et par le général Jomini, n'entendait pas prêter la main à un -tel bouleversement. Il avait agi sur les souverains alliés, et les -avait amenés à déclarer que les puissances coalisées ne -reconnaîtraient que la diète de Zurich, qu'elles ne consentiraient pas -à la suppression d'un seul des cantons existants, et que Berne ayant -beaucoup perdu, elles tâcheraient de l'indemniser avec quelques -portions des territoires conquis sur la France.</p> - -<p>Forte de cet appui, la diète de Zurich avait fini par vaincre les -dissidents, et par les attirer dans son (p.~406) sein. Elle avait -rédigé un projet de pacte fédéral qui en consacrant l'existence des -dix-neuf cantons, et en laissant au congrès de Vienne le soin de -décider les questions territoriales, avait, sous le rapport de -l'égalité civile et de l'organisation des pouvoirs, conservé tout ce -que renfermait de bon l'acte de médiation. Mais ce projet ayant été -repoussé par les cantons dissidents, les populations dont l'existence -était en péril avaient refusé de déposer les armes. Le pays de Vaud, -transformé en une sorte de camp, au lieu d'offrir selon sa coutume -l'aspect du bien-être et du repos, offrait celui de la plus profonde -anxiété et de la plus vive agitation. Voilà pour l'instant tout ce que -la Suisse avait gagné à la délivrance de l'Europe. C'était au congrès -de Vienne à y remettre, s'il le pouvait, l'ordre et la justice.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État de l'Italie.</span> -En passant les Alpes le spectacle devenait plus triste et plus -affligeant encore.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le peuple de Milan s'étant révolté contre le vice-roi, les -Autrichiens occupent l'Italie jusqu'au Tessin et au Pô.</span> -Les Français en se retirant avaient laissé les débris de l'armée -italienne à Milan, et les Autrichiens dans la plupart des places -fortes de la Lombardie. Le prince Eugène s'était flatté de conserver, -malgré sa noble fidélité à Napoléon, une partie au moins de sa -vice-royauté. Il avait compté pour y réussir sur l'influence du roi de -Bavière, son beau-père, et sur l'estime personnelle dont il jouissait -en Europe. Les Italiens sages l'auraient souhaité pour leur prince, et -le sénat lombard se préparait à faire une démarche en ce sens, lorsque -la populace milanaise, ennuyée des Français qu'elle avait vus dix-huit -ans chez elle, excitée aussi par quelques membres de la noblesse et -du clergé, s'était révoltée, avait envahi (p.~407) le sénat, et -massacré le ministre des finances Prina. Elle allait même égorger le -ministre de la guerre lorsqu'on était parvenu à la contenir. Le -général Pino s'étant mis à la tête de la force publique, on avait -formé une espèce de régence en y appelant des patriotes éclairés, et -on avait ensuite demandé un souverain au Congrès de Vienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils se proclament souverains des provinces occupées.</span> -La réponse, facile à deviner, avait été l'occupation autrichienne. Le -maréchal Bellegarde, à la tête de cinquante mille Autrichiens, avait -envahi la Lombardie tout entière jusqu'au Pô, dissous la régence -provisoire, et pris possession du pays au nom de la cour impériale -d'Autriche. Bien que le régime destiné à ces contrées ne fût pas -encore connu, on prévoyait qu'il serait celui des provinces -autrichiennes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite déraisonnable du vieux roi de Sardaigne.</span> -Ce régime devait être dur mais régulier en Lombardie; il était dès le -premier jour devenu extravagant en Piémont. Le vieux roi de Sardaigne, -après avoir passé à Rome le temps de son exil, et assisté à l'entrée -du Pape, aux genoux duquel il s'était prosterné, était venu à Turin -prendre possession de ses États, que les Anglais se proposaient -d'accroître du territoire de Gênes. Il les avait gouvernés comme le -plus aveugle des émigrés aurait pu le faire. Il avait non-seulement -rétabli le pouvoir absolu, mais il en usait en poursuivant tous ceux -qui avaient servi la France, en faisant punir ceux qui mangeaient gras -le vendredi et le samedi, et en montrant en toutes choses la plus -violente intolérance dans un pays que les Français venaient de remplir -de leur esprit pendant vingt années. Un grand nombre d'officiers -piémontais s'enfuyaient (p.~408) chez Murat qui les accueillait avec -empressement, et le reste de l'armée, ou refusant de servir, ou -détestant le nouveau régime, n'était guère disposé à le soutenir. Sans -le voisinage des Autrichiens présents sur le Tessin et le Pô, on -aurait vu éclater une insurrection générale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Désolation de Gênes, menacée de perdre son indépendance.</span> -Gênes qui s'était étourdiment livrée aux Anglais, et avait reçu du -facile et libéral lord Bentinck la promesse de son indépendance, était -désolée depuis qu'elle s'était aperçue du sort qu'on lui préparait. Il -n'y avait pas en effet un joug qui lui fût plus antipathique que celui -du Piémont. Chose singulière, tous les ports de l'Europe avaient -d'abord tendu les bras vers les Anglais, c'est-à-dire vers la mer, et -ils les retiraient maintenant avec colère. Gênes se conduisait comme -Marseille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc.</p> - -<p>Les Légations, comprises pendant la durée de l'Empire dans la -vice-royauté de Lombardie, étaient occupées par Murat qui les avait -envahies au nom de la coalition. En suivant le courant des idées -régnantes, et en restituant à chaque prince ce qui lui appartenait -jadis, on aurait dû les rendre au Pape, et il était fondé à y compter. -Mais Murat, que le Pontife rentré à Rome refusait de reconnaître, s'en -était vengé en continuant d'occuper ces provinces, sans les tourmenter -du reste, mais en les laissant dans un doute pénible relativement à -leur destination future.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction de la Toscane, la seule des provinces -italiennes qui soit heureuse et satisfaite.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Sagesse du grand-duc Ferdinand.</span> -En ce moment (septembre et octobre 1814) un seul pays était heureux en -Italie, et peut-être en Europe, c'était la Toscane. Rendue à -l'archiduc Ferdinand, duc de Wurzbourg sous l'Empire, ballottée -(p.~409) depuis vingt ans d'une souveraineté à l'autre, elle avait -retrouvé enfin un prince doux et sage, qui ne cherchait à la priver -d'aucune des améliorations dues aux Français, qui ne persécutait -personne pour avoir servi Napoléon, qui avait choisi au contraire MM. -Fossombroni et Corsini, les membres les plus distingués de -l'administration française, pour les mettre à la tête de son -gouvernement. Aussi les Toscans, appréciant leur sort, et le trouvant -bon, étaient-ils les seuls des Italiens qui ne regrettassent et ne -désirassent rien. La turbulente Livourne, ayant la liberté de -naviguer, et n'étant pas menacée comme Gênes d'appartenir à un maître -étranger, était aussi satisfaite et aussi paisible que le reste de la -Toscane.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rentrée de Pie VII à Rome.</span> -Rome venait de recouvrer le Pape, et l'avait reçu à genoux sur la -place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant -lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la -Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les -épaves d'un grand naufrage. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa conduite peu digne de son caractère.</span> -Pie VII, ordinairement si doux, si modéré, -avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les -pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église -les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce -que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport -administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient -servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église, -et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un -sujet d'inquiétude pour toutes les (p.~410) classes éclairées. Ce -n'était pas le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour -solliciter l'appui des cours européennes dans l'affaire des Légations, -mais le cardinal Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces -imprudentes déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans -son diocèse de Montefiascone, avec défense de paraître devant le -Saint-Père. Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII -avait sacré. Tous les parents du cardinal avaient été privés des -charges qu'ils occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point -que Pie VII commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à -son généreux caractère.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Relations du Pape avec les Bourbons.</span> -Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des -Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant -auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des -Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et -Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à -cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il -invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi -du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte -civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église. -<span class="sidenote" title="En marge">Suite de la négociation ouverte pour la révocation du -Concordat.</span> -En retour, -l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait -présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition -pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de -France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au -Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo -avait néanmoins (p.~411) laissé entendre à Pie VII qu'on était loin -d'approuver son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on -avait osé articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la -terre.</p> - -<p>De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon, -à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et -blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le -rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer -qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de -ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les -Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester, -mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII, -pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu -errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des -doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins -ultramontaine de ses œuvres.</p> - -<p>Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait -à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de -cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du -Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait. -Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose -qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation -très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était -loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre -de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du -(p.~412) nombre des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun -temps. Quant aux personnes, le Pape était également prêt à céder, et -voulait bien rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre -de douze ou treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de -remettre en charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait -des pensions bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les -avoir élevés, pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces -négociations tournaient en longueur, comme il arrive souvent à Rome, -ce qui devait être fort heureux cette fois pour la considération de -Pie VII et pour le gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas -du bien qu'on leur faisait en différant l'accomplissement de leurs -désirs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Naples.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne -devant pas conserver le royaume de Naples.</span> -Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce -royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le -trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y -voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait -encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon, -lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé -cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement -victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement -engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette -négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de -l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le -détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire -par d'autres.</p> - -<p>(p.~413) <span class="sidenote" title="En marge">Mouvements que se donne Ferdinand IV pour -recouvrer son patrimoine.</span> -Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en -particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous -venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis -que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui -refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi -redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme -où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction -de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il -fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples -mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait -donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à -déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la -quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le -commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir -abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et -Napoléon.</span> -Sa belle-sœur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la -reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était -partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables -dispositions.</span> -Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se -réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant -infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe -des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche -compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage -d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à -vaincre le (p.~414) tyran de l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses soins pour son armée.</span> -Mais il accueillait les -officiers piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui; -il accueillait également les officiers français qui venaient lui -offrir leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces -derniers en France, et payait bien les uns et les autres, car ses -finances étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son -armée, forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une -grande sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne -son titre le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques -partisans, dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le -retour de tout ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite. -<span class="sidenote" title="En marge">Sorte de popularité dont il jouit.</span> -Cependant, s'il avait pour lui les classes éclairées qu'il ne -froissait pas, il n'avait pas les lazzaroni, fort sensibles au -souvenir de leurs anciens maîtres, bien qu'il fût souvent applaudi par -eux à cause de sa bonne mine qu'il leur montrait fréquemment en se -promenant à cheval dans les rues de Naples. Il n'était donc pas -entièrement impopulaire, mais il n'était plus ce qu'il avait été -pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros de l'Italie. Ce héros -était ailleurs, il était à l'île d'Elbe. -<span class="sidenote" title="En marge">Retour subit des Italiens vers Napoléon.</span> -Après avoir voulu se -débarrasser des droits réunis et de la conscription, les Italiens -étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en lui le -représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un rocher -comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au détroit -de Messine qu'un vœu, c'est que le souverain de l'île d'Elbe -quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât -sur Milan. Il n'était (p.~415) guère probable qu'il en agît ainsi, car -Napoléon ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens -ce qui ne lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une -lutte désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont -il ne s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est -vrai néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le -régime militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de -Piémont, la domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix, -et auraient fait une de ces tentatives que les Italiens ont -renouvelées tant de fois, et qui ne leur ont pas encore réussi.</p> - -<p>Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe, -désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était -fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous -les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses -efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang, -et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de -ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie -stupide et sanguinaire!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Ferdinand VII en Espagne.</span> -Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne -par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à -Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et -avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient, -avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la -Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard -de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons (p.~416) à Paris, n'ayant -point à ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion -publique très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées -étrangères dont Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur -une armée vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que -Ferdinand VII tint en Espagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui -demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.</span> -Ce prince refusa d'abord de s'expliquer -avec les envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de -Saragosse à Valence, recueillant sur son chemin les hommages des -populations, enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À -Valence on l'accueillit avec des transports d'allégresse. -<span class="sidenote" title="En marge">Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme -populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.</span> -Les armées -elles-mêmes vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par -sa présence, continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort -pour s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes -sages étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la -Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution -de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le -vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus -éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner -à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des -hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il -était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son -autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient -essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne -voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation. -Malheureusement les chefs qui dirigeaient (p.~417) les Cortès, aussi -peu sensés que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et -l'accord duquel aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en -Espagne d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant -reçu par l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se -prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne -l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les -décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit -marcher des corps de troupes sur la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont -il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.</span> -Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient -combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute -théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme -étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au -prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission -enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu, -c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre. -<span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en -roi absolu.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et -rétablit l'inquisition.</span> -À peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui -avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua -dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait -soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit -l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une -restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus -cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur -lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression, -qui, sans les partager complétement, trouvaient (p.~418) absurde la -réaction entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer. -<span class="sidenote" title="En marge">Commencement de résistance en Catalogne.</span> -Ces hommes -existaient surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès -s'étaient joints à eux, et un commencement de résistance semblait -s'organiser de ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter -de la sorte, ils songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut -de lumières, ils connaissaient de la douceur. Les complications -augmentant à vue d'œil, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement -des esprits aux intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du -roi Charles IV, demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien -ministre de son père, et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours -fidèle à son favori, éprouva un violent mouvement de colère en -apprenant cette nouvelle, et manifesta l'intention de quitter Rome, -soit pour se rendre à Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de -demander à l'Espagne ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et -qu'on le vengeât d'un fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le -calmer, et il fallut l'autorité sacrée du Pape pour le retenir.</p> - -<p>Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses -regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé -une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir -appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous -avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement -des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de -Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient -commettre des fautes qui suffiraient pour (p.~419) rouvrir à Napoléon -la carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands -malheurs!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de -France.</span> -Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne, -c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries. -En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées -rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre -réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait -promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution, -celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples -pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y -avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la -décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées -pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait -envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les -Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations -diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif. -<span class="sidenote" title="En marge">Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et -rompt les relations diplomatiques avec la France.</span> -Le chef de guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir -et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le -monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité -absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul -d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la -faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire -français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de -l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât -Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal, -(p.~420) et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne. -Ferdinand VII ayant refusé la réparation, et en exigeant une au -contraire, les relations diplomatiques étaient interrompues entre les -deux pays. Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa -couronne, Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de -France, ses seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait -le pacte de famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son -appui, car elle blâmait hautement l'atroce réaction dont il était -autant l'instrument que l'auteur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Causes de l'état où l'Europe était tombée.</span> -Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais -exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient -pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de -souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il -semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon, -et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions. -<span class="sidenote" title="En marge">Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette -anarchie.</span> -Il n'en était -rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le -débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon -que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles -donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous -pour le 1<sup>er</sup> août.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage des souverains coalisés à Londres.</span> -Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit, -étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent -d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple -anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que -ses intérêts sont satisfaits. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.</span> -On avait (p.~421) depuis quelques mois -poussé bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin, -mais rien n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était -adressées à Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi -de Prusse. L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire. -<span class="sidenote" title="En marge">Promesse réitérée de demeurer unis.</span> -Ne voulant pas troubler ces fêtes magnifiques par des discussions -d'intérêts qui auraient pu altérer la joie universelle, on s'était -promis de demeurer toujours unis, de se faire des sacrifices -réciproques s'il en fallait faire pour rester d'accord, et de -maintenir à tout pris l'alliance de Chaumont, au moyen de laquelle on -s'était débarrassé du tyran de l'Europe. La France, quoique rendue aux -Bourbons, n'était pas assez résignée, disait-on, Napoléon, relégué à -l'île d'Elbe, n'était pas assez oublié, pour que des événements -imprévus ne pussent surgir, dont on ne triompherait que par le -maintien de l'union commune. On s'était donc, sans s'expliquer sur les -futurs arrangements européens, juré de nouveau une éternelle amitié, -et promis de se retrouver à Vienne dans les mêmes sentiments.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.</span> -D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois -l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1<sup>er</sup> août. -Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire, -on avait remis au mois de septembre la réunion convenue.</p> - -<p>Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était -allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre -s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en -faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne (p.~422) qu'il -méditait, et les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le -25 septembre. Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur -joie et de leurs succès. -<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des souverains à Vienne.</span> -L'empereur François, se prêtant à toutes ces -représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était -porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en -présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa -capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants. -<span class="sidenote" title="En marge">Tableau de Vienne à la veille du congrès.</span> -On avait vu -accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de -Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens, -hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les -futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que -les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine, -sœur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle, -active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées -s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition, -impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou -politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du -triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de -leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de -plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus -tumultueuse réunion qui fut jamais. -<span class="sidenote" title="En marge">Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de -Marie-Louise, reléguée à Schœnbrunn.</span> -Il n'y manquait que l'infortuné -roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier -dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais -de Schœnbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit -(p.~423) des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe, -mais de disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et -dirigée dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait -donné pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de -guerre et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage -à connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée, -commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami.</p> - -<p>Après quelques jours consacrés aux divertissements de tout genre, il -fallait faire succéder à la frivolité des fêtes le sérieux des -affaires, et ce moment, personne n'avait voulu le hâter. -<span class="sidenote" title="En marge">Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de -n'être pas d'accord.</span> -En se disant -toujours qu'il importait de rester d'accord, on ne s'était expliqué -sur rien, sauf sur quelques points déjà réglés dans le traité de -Paris. Ainsi il avait été établi par écrit que l'Angleterre aurait la -Belgique et la Hollande pour en composer contre la France le royaume -des Pays-Bas, que l'Autriche recevrait l'Italie jusqu'au Tessin et au -Pô, que la Prusse serait reconstituée et retrouverait son état de -1805, et enfin que la Russie, débarrassée du grand-duché de Varsovie -(essai de Pologne française tenté par Napoléon), en partagerait les -débris à l'amiable avec ses voisins. Mais on était si peu pressé -d'altérer le bonheur général par des contestations, qu'on ne s'était -point entendu sur la part de chacun dans la distribution des -territoires vacants, remettant toujours à la réunion d'automne -l'entente sur les points difficiles et demeurés douteux.</p> - -<p>Ces points douteux ne pouvaient concerner ni (p.~424) l'Italie où -l'on avait concédé à l'Autriche la limite du Tessin et du Pô, ni les -Pays-Bas où la frontière française de 1790 avait été prise pour limite -définitive; ces points concernaient le centre de l'Europe, -c'est-à-dire les territoires compris entre la Russie, la Prusse, -l'Autriche, et étaient de nature en effet à susciter de graves -difficultés, même des orages.</p> - -<p>L'empereur de Russie et le roi de Prusse nourrissaient chacun la -pensée, à peine entrevue par leurs alliés, mais complétement arrêtée -dans leur esprit, d'avoir en entier, l'un la Pologne, l'autre la Saxe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient seuls -entendus et fortement unis.</span> -Ces deux princes, pareils d'âge et de position quoique différents de -caractère, avaient commencé leur règne par être fort unis. Divisés par -les événements de 1807, époque où vaincus tous les deux, ils avaient -été fort inégalement traités, car à leur commune défaite Alexandre -avait gagné des provinces, et Frédéric-Guillaume avait perdu la moitié -de ses États, ils s'étaient rapprochés en 1813 sous la dure oppression -de Napoléon, avaient retrouvé leur amitié sur les champs de bataille -de Lutzen et de Leipzig, et s'étaient promis de ne plus se séparer. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de l'intime union de ces deux princes.</span> -Aussi n'avaient-ils rien de caché l'un pour l'autre; ils se disaient -tout, s'entendaient sur tout, et quand Alexandre parlait, on était sûr -que Frédéric-Guillaume allait ouvrir la bouche pour exprimer les mêmes -idées. Or, comme Alexandre non-seulement parlait, mais pensait le -premier, l'un menait l'autre, sans que du reste il en coûtât rien à la -Prusse, car ils avaient aussi fortement uni leurs intérêts que leurs -cœurs. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur conviction que l'Europe leur devait sa délivrance.</span> -Ces deux princes se portaient réciproquement la plus haute -estime, et se regardaient (p.~425) comme les plus honnêtes gens de -leur siècle, tandis qu'à leurs yeux l'Angleterre était la plus égoïste -des puissances, et l'Autriche la plus astucieuse. Ils se considéraient -aussi comme les sauveurs de l'Europe. À les entendre en effet, si -Alexandre n'avait pas donné le signal de la résistance en 1812, si -Frédéric-Guillaume ne l'avait pas suivi en 1813, si arrivés sur l'Oder -ils n'avaient pas poussé jusqu'à l'Elbe, jusqu'au Rhin, jusqu'à la -Seine, entraînant l'Europe après eux, le monde civilisé serait encore -esclave. Personne donc ne les égalait dans l'estime qu'ils avaient -conçue pour eux-mêmes, et cette estime était fondée à beaucoup -d'égards, car bien que Frédéric-Guillaume laissât voir quelquefois la -duplicité de la faiblesse, Alexandre celle de la mobilité, ils étaient -pleins, le premier de droiture et de modestie, le second de générosité -et de séduction. Mais comme il arrive souvent aux honnêtes gens qui -ont de grandes prétentions à l'honnêteté, ils se tenaient pour -impeccables, et faisaient même de leur ambition une vertu. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre voulait la Pologne, et Frédéric-Guillaume la -Saxe.</span> -Si donc -l'un désirait la Pologne, l'autre la Saxe, c'était, à les en croire, -par les plus purs et par les plus respectables motifs. Alexandre -voulait la Pologne uniquement pour la reconstituer. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons par lesquelles ils coloraient cette double ambition -à leurs propres yeux.</span> -Il avait -effectivement dit et pensé bien souvent dans sa jeunesse, que le -partage de la Pologne par Catherine, Frédéric le Grand et -Marie-Thérèse, était un attentat odieux qu'il fallait absolument -réparer. Fort importuné de voir cette réparation essayée par Napoléon -de 1807 à 1812, et l'ayant à cette époque empêchée tant qu'il l'avait -pu, il croyait que le moment était venu (p.~426) de l'entreprendre -pour son propre compte, et il s'en occupait comme il s'occupait de -toute chose, avec passion. Il avait en outre des facilités -particulières pour l'essayer, puisqu'il possédait la plupart des -anciennes provinces polonaises. En les joignant au grand-duché de -Varsovie, comprenant Varsovie, Thorn, Posen, Kalisch, il pouvait -composer un superbe royaume, qui s'étendrait du Niémen aux Crapacks, -auquel il accorderait des institutions libérales, et dont il se ferait -roi, en restant empereur de toutes les Russies. Il s'appellerait ainsi -de ce double titre d'empereur et roi, qui était le faîte de la -puissance humaine, et serait pour la Russie l'égal ou le supérieur de -Catherine et de Pierre le Grand, puisqu'il aurait dans un seul règne -ajouté à l'empire russe la Finlande, la Bessarabie, la Pologne. Ces -rêves d'ambition étaient à ses yeux des rêves d'humanité. Beaucoup de -Polonais qui avaient toujours pensé que la France était trop loin pour -reconstituer la Pologne, et que la Russie seule pouvait le tenter -efficacement, beaucoup d'autres qui n'avaient commencé à le penser que -depuis nos malheurs, avaient entouré Alexandre, et avaient contribué à -enflammer sa tête. Il se promettait donc d'être le restaurateur de la -Pologne, et le restaurateur libéral, car en la réunissant tout entière -sous un même sceptre, il n'entendait pas lui donner le despotisme -russe, mais quelque chose comme la liberté anglaise. En agissant de la -sorte Alexandre ne se considérait pas du tout comme un conquérant, -loin de là, car au contraire il se dépouillerait, disait-il, de la -Lithuanie et de la Volhynie pour créer ce nouveau royaume, (p.~427) -il le placerait même, s'il le fallait, sous le sceptre de son frère -Constantin pour offusquer moins la jalousie européenne, et n'en -garderait que la suzeraineté. À ses yeux, le congrès de Vienne en se -prêtant à cette œuvre mettrait le comble à la gloire de l'Europe -victorieuse, et pourrait se dire qu'il avait reconstitué le monde sur -les bases de la justice, de la liberté et de la vraie politique. Il -faut pardonner ces illusions, car c'est quelque chose que d'éprouver -le besoin de donner des apparences honnêtes à son ambition: tant -d'autres s'inquiètent si peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la -satisfaire, sans songer à la colorer!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse qu'Alexandre et Frédéric-Guillaume croyaient -pouvoir faire aux objections que soulevait leur double ambition.</span> -Il y avait toutefois à ce beau rêve une objection que l'empereur -Alexandre ne se dissimulait point, mais qu'il ne laissait pas non plus -sans réponse. Les territoires avec lesquels avait été composé le -grand-duché de Varsovie étaient jadis partagés entre la Russie, la -Prusse et l'Autriche. La part principale appartenait à la Prusse, qui -possédait jusqu'à la Vistule, Varsovie comprise. Il fallait donc -enlever cette vaste part à la Prusse, qu'il serait indispensable -d'indemniser ailleurs, et dans ce cas la frontière russe s'avançant de -la Vistule à l'Oder, il faudrait que l'Europe souffrît cette extension -qui deviendrait pour elle un véritable sujet d'alarme, et de plus -serait jugée contraire aux traités de Kalisch (28 février 1813), de -Reichenbach (15 juin 1813), de Tœplitz(9 septembre 1813), traités -qui avaient successivement formé les nœuds de la coalition. D'après -ces traités le grand-duché de Varsovie devait être distribué à -l'amiable, entre les copartageants de la Pologne, conformément à -l'ancienne (p.~428) répartition qu'ils en avaient faite, ou à peu -près; de plus la Prusse devait retrouver dix millions de sujets, et -l'Autriche rentrer en possession de l'Illyrie. Voilà ce qu'on s'était -promis les uns aux autres en formant contre la France la coalition -européenne de 1813; mais les succès inattendus de cette coalition -avaient permis de pousser bien plus loin les restitutions, car -l'Autriche au lieu de recevoir l'Illyrie seule, allait recouvrer le -Tyrol et le nord de l'Italie, en y ajoutant même l'État de Venise -qu'elle n'avait pas autrefois. L'Angleterre, qui eût été bien heureuse -d'arracher au littoral de la France Hambourg et Brême, plus heureuse -encore de lui ôter la Hollande, allait lui enlever même la Belgique, -pour la donner à la maison d'Orange. Si donc tout le monde avait -dépassé de beaucoup ses premiers vœux, la Russie seule, disait -Alexandre, devait-elle être enfermée dans les vues étroites qu'on -avait conçues lorsqu'on se flattait d'atteindre l'Elbe tout au plus, -et certainement pas le Rhin? Évidemment non, et le lot destiné à la -Russie devait être proportionné, comme celui de tous les alliés, aux -succès inespérés de la coalition.</p> - -<p>Quant à la Prusse son dédommagement était tout trouvé, c'était la -Saxe, et ce lot obtenu était la réalisation de tous ses vœux. Cette -puissance, depuis que le grand Frédéric l'avait composée de pièces et -de morceaux par le génie réuni des armes et de la politique, avait -toujours présenté une sorte de difformité géographique. Elle offrait -en effet aux yeux de quiconque observait la carte de l'Europe un État -d'une longueur démesurée, s'étendant du (p.~429) Niémen au Rhin, -contenant des échancrures profondes, et surtout dépourvu de -consistance au centre. Dresde ajouté à Berlin, devait corriger en -partie cette fâcheuse configuration, lui procurer en outre le champ -d'opérations militaires dont Napoléon dans le dix-neuvième siècle, et -Frédéric dans le dix-huitième, avaient prouvé l'importance, lui donner -pour sujets au lieu de Polonais désaffectionnés, de bons Allemands, et -des meilleurs, la constituer ainsi la première des puissances -allemandes, et préparer enfin cet avenir d'unité germanique par la -Prusse, qui exalte toute tête prussienne quand on le lui montre en -perspective. Tandis qu'Alexandre croyait devoir à l'humanité de -reconstituer la Pologne, Frédéric-Guillaume croyait devoir à -l'Allemagne de lui ménager ce grand pas vers l'unité, et se flattait -de payer de la sorte tout le sang qu'elle avait versé pour la commune -délivrance, ne se disant pas que c'était l'unité prussienne, bien plus -que l'unité germanique à laquelle il aurait travaillé, que les États -secondaires de l'Allemagne en seraient alarmés au plus haut point, que -l'Autriche notamment en serait révoltée, et que toute l'Europe serait -effrayée d'en payer le prix à la Russie par l'abandon de la Pologne. -Comme Alexandre il trouvait de nombreuses réponses aux objections -qu'on pouvait opposer à ses vœux, car le prisme du désir montre -toujours les choses telles qu'on les veut voir. On avait promis, -disait-il, dix millions de sujets à la Prusse, sans indiquer où on les -prendrait, et elle ne dépasserait pas ce nombre en occupant la Saxe; -seulement elle les prendrait où il (p.~430) lui convenait de les -avoir. Le roi de Saxe était un traître, qui avait déserté la cause de -l'Europe, ce n'était donc pas son intérêt qu'on pouvait alléguer pour -empêcher une telle combinaison. D'ailleurs la Russie et la Prusse -réunies n'avaient pas de contradicteurs à craindre. L'Autriche était -si occupée d'assouvir son avidité en Italie, l'Angleterre dans les -deux hémisphères, qu'elles n'y prendraient garde ni l'une ni l'autre. -La France ne méritait plus de ménagements. Enfin l'Europe avait de -telles obligations à la Russie et à la Prusse, qu'elle ne pouvait pas -leur refuser l'accomplissement de vœux si honnêtes et si légitimes. -Telles étaient les raisons que se donnait Frédéric-Guillaume et qu'il -trouvait excellentes. Du reste entre Alexandre et Frédéric-Guillaume -il y avait parole donnée, et ils arrivaient à Vienne persuadés l'un et -l'autre qu'ils auraient la Pologne et la Saxe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le soin qu'on avait mis à ne pas s'expliquer, de peur de se -diviser, était cause que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient à peine -aperçues des projets de la Prusse et de la Russie.</span> -Était-il possible que l'Angleterre, que l'Autriche n'eussent point -entrevu ces projets, et si elles les avaient entrevus, qu'elles les -eussent admis sans objection? C'est là sans doute un juste sujet -d'étonnement, quand on pense à la violente opposition qui éclata -bientôt. Mais, comme nous l'avons dit, dans la crainte de troubler -l'union on s'était très-peu expliqué. On avait parlé toujours de la -reconstitution de la Prusse, ce qui était convenu, de la punition du -roi de Saxe, ce qui semblait mérité, du partage du duché de Varsovie, -ce qui résultait des traités. On avait même parlé de la reconstitution -de la Pologne comme de l'une des affaires qui pourraient être -soumises au congrès. Mais tant de choses (p.~431) s'étaient appelées -la Pologne depuis cinquante ans, qu'on pouvait prononcer ce mot sans -qu'il signifiât aucune frontière précise. On était donc resté dans un -vague commode à tout le monde, et d'ailleurs les préoccupations -immédiates avaient détourné des préoccupations plus éloignées. -<span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre, tout occupée de ses propres désirs, ne se -rendait pas du tout compte de ceux de la Prusse et de la Russie.</span> -L'Angleterre toujours pleine des souvenirs du blocus continental, ne -songeant qu'à en empêcher le retour, avait dans cette intention -construit le royaume des Pays-Bas, travaillait à relever celui de -Hanovre, voulait assurer à l'un et à l'autre la Prusse pour alliée, et -était prête à tout concéder à cette puissance pour qu'elle épousât ses -vues. -<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche, plus pénétrante, voyait mieux ce qui se -passait, mais se taisait dans l'intérêt de l'union, et comptait pour -sortir d'embarras sur le temps et la politique.</span> -L'Autriche, beaucoup plus prévoyante, avait mieux discerné que -l'Angleterre les projets de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, car il -s'agissait pour elle de laisser la Prusse s'établir à tous les défilés -de la Saxe, de laisser les flots de la race slave s'étendre jusqu'au -pied des monts Crapacks; mais ces inquiétudes n'étaient pas les -seules, et, au milieu de ses prospérités présentes, elle n'avait -jamais eu tant de soucis ni de si graves. Si à l'ouest et au nord la -Prusse et la Russie pouvaient l'inquiéter, elle avait l'Allemagne à -reconstituer, sa place constitutionnelle à y déterminer, l'Italie à -organiser, Murat à contenir, le prisonnier de l'île d'Elbe à -surveiller, la France elle-même à observer, et il fallait prendre -garde en s'occupant de ces divers intérêts, que les soins donnés aux -uns ne fissent tort aux autres. Elle était donc résolue à employer les -moyens à son usage, c'est-à-dire la patience, la finesse, la -vigilance, et au besoin la force. Sur 300 mille hommes (p.~432) dont -elle disposait, elle en avait réuni 250 mille en Bohême et en Hongrie, -et n'en avait laissé que 50 mille en Italie, où cependant elle était -exposée à avoir sur les bras Murat, les Italiens et peut-être le -prisonnier de l'île d'Elbe. Elle s'était ainsi, sans le dire, mise en -mesure du côté de la Saxe et de la Pologne, mais plus les difficultés -pouvaient devenir grandes, plus elle voulait en triompher par l'union, -par la bonne entente de ce qu'on appelait <em>les quatre</em>, c'est-à-dire -de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, car à -son avis si on laissait la France et les petites puissances allemandes -s'en mêler, on courait le risque de tomber dans un vrai chaos, d'où -jaillirait de nouveau Lucifer, c'est-à-dire Napoléon, qui n'était pas -sorti encore de la mémoire des hommes, et qui n'avait certainement pas -résolu de s'y effacer, bien qu'il affectât le sommeil profond que -supposaient ses prodigieuses fatigues. Aussi les premiers mots -prononcés à Vienne, avaient-ils été les derniers prononcés à Londres, -et on s'était dit qu'il fallait par-dessus tout rester unis, même au -prix des plus grands sacrifices, et on l'avait dit d'autant plus qu'on -sentait venir le jour où l'on allait cesser de l'être.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait à Vienne, rendait frappante la faute que -la France avait commise, de ne pas différer la conclusion de la paix -de Paris jusqu'au jour où l'Europe se diviserait.</span> -Telles étaient donc les dispositions qu'on apportait à Vienne: un -immense désir de maintenir l'union, et une immense avidité fort peu -compatible avec cette union. Si jamais la faute que la France avait -faite de signer si précipitamment le traité de Paris avait été -frappante, c'était dans ce moment où l'Europe était fatalement -condamnée à se diviser, car il était impossible que l'Autriche -consentît (p.~433) à laisser établir la Prusse à Dresde, la Russie à -Cracovie, que les puissances secondaires consentissent à laisser -supprimer la plus respectable d'entre elles, la Saxe, pour un péché -qui leur était commun à toutes, celui de l'alliance avec la France, et -que l'Angleterre laissât commettre tous ces actes d'ambition en face -du parlement britannique. Si au milieu d'une telle division la France -était arrivée à Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par -conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa -position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris -au mois de mai. -<span class="sidenote" title="En marge">Avantages qu'on aurait pu tirer de ces divisions.</span> -Entre la Russie et la Prusse d'une part, voulant à -tout prix la Pologne et la Saxe, et de l'autre l'Angleterre et -l'Autriche résolues à les leur refuser, celui des deux partis qui -aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une supériorité -tellement décisive, qu'on devait tout faire pour l'avoir avec soi, et -qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir. -Les deux puissances les plus portées aux concessions envers la France -étaient naturellement la Russie et la Prusse, car leurs intérêts -étaient sur la Vistule et l'Elbe, non sur le Rhin ou l'Escaut. Il est -donc à peu près certain qu'en nous rangeant de leur côté nous aurions -obtenu de tout autres frontières que celles du traité de Paris. -N'eussions-nous gagné que la ligne des places fortes demandées par nos -négociateurs, que l'avantage eût été déjà grand, et qu'obtenu par la -politique seule, il aurait valu aux Bourbons une popularité qui leur -manquait. C'était donc un vrai malheur que d'arriver à Vienne en -portant au cou (p.~434) la chaîne du traité de Paris. Pourtant le mal -n'était pas sans remède, et il restait des moyens de profiter de la -nouvelle situation. Tout annonçait en effet que le conflit serait des -plus vifs, car la Russie et la Prusse semblaient prêtes à se porter -aux dernières extrémités pour avoir la Pologne et la Saxe. Or, si les -choses étaient poussées jusqu'à nouer des alliances, jusqu'à préparer -la guerre, il n'était pas à supposer qu'on se laissât arrêter par un -vain texte, et qu'on tînt au traité de Paris plus qu'à celui de -Chaumont. -<span class="sidenote" title="En marge">L'inconvénient de condescendre aux vœux de la Russie et -de la Prusse, pour profiter des divisions de l'Europe, n'eût pas été -bien grand.</span> -Sans doute nous ne pouvions afficher nous-mêmes l'intention -de nous soustraire au traité de Paris, mais en ne nous prononçant pas -trop vite, en laissant entrevoir notre appui, et en mettant un peu de -temps à l'accorder, la Russie et la Prusse étaient si ardentes, que -probablement elles auraient dit elles-mêmes les mots que nous n'osions -pas dire, et nous auraient offert ce que nous n'osions pas demander. -Dans quelle mesure notre condition se serait-elle améliorée, on ne -saurait l'affirmer, mais elle l'aurait été dans une mesure quelconque, -et assurément proportionnée à la gravité du conflit. Ajoutons qu'unis -à la Prusse et à la Russie, le conflit, quel qu'il fût, n'était guère -à craindre pour nous. Il est même probable que l'Angleterre et -l'Autriche n'auraient pas osé braver la guerre, qu'elles auraient -cédé, que nous aurions été par conséquent les arbitres de cette -situation, et les arbitres assez bien récompensés. Par conséquent le -traité de Paris n'était pas une impossibilité, mais une difficulté -qu'on pouvait surmonter avec un peu d'adresse, et on conviendra -(p.~435) qu'en présence d'adversaires qui avaient usé et abusé de la -force à notre égard, l'adresse était bien permise.</p> - -<p>Cette manière de se conduire suppose qu'on aurait été décidé à -condescendre aux vœux de la Russie et de la Prusse: mais cette -condescendance était-elle donc si fâcheuse pour nous? La Russie -obtenant toute la Pologne, dont elle avait déjà la plus grande part, -se serait avancée de la Vistule où elle était depuis longtemps -établie, jusqu'à la Wartha. La Prusse obtenant la Saxe, eût confiné de -plus près avec l'Autriche. Ainsi la Russie eût donné plus de souci à -l'Allemagne, la Prusse plus de jalousie à l'Autriche. Était-ce -véritablement à nous Français, à nous en inquiéter? Était-ce à nous à -prendre soin de cette union intime des trois puissances continentales, -qui avait servi à nous vaincre, qui après nous avoir vaincus avait -servi à nous imposer le traité du 30 mai, et qui depuis a tenu pendant -quarante ans notre politique sous le joug d'une coalition permanente? -S'il fallait que par leur position les Prussiens fussent incommodes -pour quelqu'un, ne valait-il pas mieux que ce fût pour l'Autriche en -les mettant à Dresde, que pour nous en les mettant à Cologne et -Aix-la-Chapelle? À la vérité la maison de Saxe étant transportée des -bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, comme Alexandre et -Frédéric-Guillaume se proposaient de le faire, l'équilibre germanique, -partie de l'équilibre européen, en eût été un peu plus ébranlé: mais -cet équilibre germanique déjà si profondément atteint dans notre -siècle, quelle était son utilité pour nous et pour toute l'Europe? -(p.~436) C'était d'interposer de petits États entre les grands, afin -d'amortir les chocs entre ces derniers. Or ne valait-il pas mieux dans -notre intérêt que ce qui restait des États germaniques fût interposé -entre nous et la Prusse, pour nous épargner des chocs avec elle, -qu'entre la Prusse et l'Autriche pour épargner des chocs à celles-ci? -Et la Saxe nous ayant abandonnés sur le champ de bataille, l'Europe -ayant dépouillé à notre égard tout esprit de modération, n'étions-nous -pas autorisés plus qu'en aucun temps, plus qu'en aucune occurrence, à -songer à nous, exclusivement à nous?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le Conseil royal ne se mêle pas des questions qu'on avait à -résoudre à Vienne, et les abandonne au Roi et à M. de Talleyrand.</span> -Poser de telles questions c'est presque les résoudre, et après un -demi-siècle on s'étonne qu'elles aient pu être si singulièrement -envisagées à l'époque dont nous racontons l'histoire. Malheureusement -il n'y avait pas alors plus de gouvernement à l'extérieur qu'à -l'intérieur, et ces questions ne furent pas même soulevées dans le -Conseil royal. De même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne faudrait -pas différer de deux mois la convention du 23 avril, qui nous -dessaisissait de gages précieux sans hâter d'un jour le départ des -armées coalisées, de même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne -vaudrait pas mieux remettre à six mois le traité de Paris, -c'est-à-dire à un moment où unies pour nous dépouiller, les puissances -seraient désunies pour se partager nos dépouilles, de même on ne se -demanda pas quel parti il faudrait épouser à Vienne. La défectueuse -organisation du Conseil royal en fut la cause, bien plus que le défaut -de lumières chez les hommes qui le composaient. Ce conseil, comme on -(p.~437) l'a déjà vu, mélange confus de princes, de ministres à -portefeuille, de ministres sans portefeuille, sous un roi bel esprit, -distrait, paresseux, disposé à laisser gouverner, mais non pas à -souffrir à côté de lui un chef de cabinet étendant sur toutes les -affaires son active vigilance, un tel conseil ne pouvait donner que -des résultats décousus comme lui-même. Là où était un ministre spécial -doué d'une véritable capacité, tout allait bien. Ainsi les finances -jouissant de cet avantage, étaient supérieurement conduites. Dans les -autres départements, et surtout dans celui de l'intérieur, les choses -étaient livrées au hasard, et c'étaient les passions du parti dominant -qui gouvernaient. Quant aux affaires extérieures elles avaient été -abandonnées au Roi comme roi, et à M. de Talleyrand comme l'homme -réputé le plus habile de France en ces matières, et on va voir ce qui -en advint.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments du Roi Louis XVIII à l'égard de la politique -étrangère.</span> -Les vues de Louis XVIII à l'égard des affaires étrangères étaient, -ainsi qu'en toutes choses, modérées et assez sages, mais bornées comme -ses vœux<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Heureux d'être rentré dans le royaume (p.~438) de -ses pères, de le recouvrer tout entier, même avec une ou deux places -de plus, et un magnifique musée dont il se souciait peu, il n'avait -pas envie d'accroître ce royaume, et ne faisait pas la réflexion fort -simple que tous les autres États s'étant agrandis, la France en -restant ce qu'elle était en 1792 se trouvait relativement amoindrie, -et si elle parvenait à reconquérir sa supériorité, ne le devrait -qu'aux bienfaits de la Révolution qu'il n'appréciait guère. -<span class="sidenote" title="En marge">Modestie des vœux de Louis XVIII.</span> -Louis -XVIII avait de la dignité mais aucune ambition, tenait à la paix, que -son âge, ses infirmités, ses malheurs, l'épuisement de la France, lui -rendaient chère, et avec raison ne voulait pas la compromettre -légèrement. D'ailleurs la manie de se mêler beaucoup des affaires du -dehors était une tradition impériale qui ne lui plaisait pas, et il -souhaitait qu'on jouât à Vienne un rôle digne, pacifique, et -profitable en un point seulement, c'est qu'on le délivrât de la -présence de Murat sur le trône de Naples. Laisser sur l'un des trônes -de l'Europe la petite usurpation, quand la grande était tombée, lui -semblait une inconséquence, une honte pour toutes les puissances, -(p.~439) et pour la France un vrai danger. <i lang="la">Flagilio addit damnum</i>, -disait-il, dans son goût de rendre sa pensée par des adages latins. En -effet il regardait Naples comme un pied-à-terre où Napoléon pouvait -descendre à chaque instant, d'où il marcherait avec quatre-vingt mille -Italiens sur les Alpes, et de là soulèverait tous les éléments qui -fermentaient encore en France. Attribuant les difficultés qu'il -rencontrait dans le gouvernement intérieur de son royaume, aux -intrigues et à l'argent de Napoléon, il avait refusé de lui payer la -rente de deux millions stipulée par le traité du 11 avril, et voulait -qu'on le transportât lui-même aux Açores. Après cette translation et -le détrônement de Murat, il désirait qu'on ne laissât pas le duché de -Parme à Marie-Louise, autre inconséquence, autre danger, selon lui, de -la politique européenne, et qu'on rendît ce duché à la maison de -Parme, alliée de la maison de Bourbon. Enfin, en sa qualité de fils -d'une princesse saxonne, il aurait trouvé séant pour sa couronne de -sauver le roi de Saxe. Mais il plaçait ce dernier objet bien après les -autres. Pour aucun il n'eût bravé la guerre, ni même un trouble; mais -ce qu'on pourrait avec la politique seule, il souhaitait qu'on le fît. -<span class="sidenote" title="En marge">Éloignement de Louis XVIII pour les alliances trop -étroites.</span> -Il admettait les alliances comme un moyen de la politique, mais il ne -voulait en adopter aucune trop étroitement, car à son avis les -alliances étroites engageaient, et peu à peu menaient à la guerre. -Entre les quatre grandes puissances européennes dont on aurait pu -rechercher l'alliance, il préférait par goût celle de l'Angleterre, -car chez toutes les autres quelque chose lui déplaisait fort, chez la -Russie l'imprudence du souverain, (p.~440) chez la Prusse les opinions -beaucoup trop libérales de la nation, chez l'Autriche la parenté avec -Bonaparte. Il poussait à cet égard la prévention jusqu'à rejeter, -comme on l'a vu, une alliance de famille avec la Russie, alliance qui -aurait pu avoir les plus utiles conséquences. N'ayant d'autres -héritiers que ses neveux, et parmi ces neveux M. le duc d'Angoulême -étant sans enfants, il fallait marier M. le duc de Berry si on -désirait conserver la couronne à la branche aînée. Le comte Pozzo di -Borgo avait donc songé à unir la grande-duchesse Anne, la même que -Napoléon avait dû épouser, à M. le duc de Berry, et il s'en était -occupé avec son ardeur accoutumée, faisant valoir les services déjà -rendus par la Russie et ceux qu'elle pouvait rendre encore, vantant -fort en un mot tous les avantages d'un pareil mariage. Mais Louis -XVIII, outre qu'il considérait un mariage avec les Romanoff comme une -sorte de dérogeance pour la maison de Bourbon, ne voulait s'enchaîner -ni à la Russie ni à l'empereur Alexandre, alléguait les raisons -religieuses, qui en général ne le touchaient guère, exigeait que la -princesse abjurât avant d'arriver en France, et opposait à ce projet -mille froideurs calculées. À choisir une alliance, il eût préféré, -comme nous venons de le dire, celle de l'Angleterre, mais de celle-là -même il ne voulait qu'avec infiniment de réserve. S'entendre avec -l'Angleterre, sans se trop engager avec elle, et grâce à cette entente -se débarrasser de Murat et du prisonnier de l'île d'Elbe, faire rendre -le duché de Parme à la maison d'Étrurie, adoucir quelque peu le sort -du roi de Saxe, composait toute (p.~441) sa politique. Mais pour aucun -de ces objets, excepté peut-être le détrônement de Murat et la -translation de Napoléon dans d'autres mers, il n'eût consenti à braver -de sérieuses complications. Du reste il avait exprimé ces modestes -désirs à son négociateur, l'avait ensuite laissé libre de se conduire -comme il l'entendrait, et avait à peine jeté les yeux sur un -volumineux mémoire rédigé au département des relations extérieures, -sous le titre d'<em>Instructions</em>, et embrassant dans tous leurs détails -les innombrables affaires de l'Europe. Il l'avait signé à peu près -sans le lire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions écrites du négociateur français.</span> -Dans ce mémoire, M. de la Besnardière qui en était le rédacteur, et -qui connaissait profondément le détail des affaires européennes, avait -ajouté aux vœux formés par Louis XVIII, l'expression des désirs de -la France sur quelques autres points. Ainsi les places de Luxembourg -et de Mayence étant sorties de nos mains, il fallait empêcher qu'elles -ne passassent dans celles de la Prusse ou de l'Autriche. On ne pouvait -en effet les laisser avec sécurité que dans les mains de la Hollande -ou de la Bavière. À l'égard de l'Italie, il ne suffisait pas d'en -éloigner Murat au profit de Ferdinand IV, et Marie-Louise au profit de -l'ancienne reine d'Étrurie, il fallait résoudre une question du plus -haut intérêt, celle de la succession au trône dans la maison de -Savoie. Le vieux roi de Sardaigne n'avait pas d'enfants, et n'avait -qu'un héritier privé lui-même de descendance. Il importait par -conséquent d'assurer la succession dans la branche de Carignan, si on -ne voulait pas que, par un mariage, le Piémont échût (p.~442) un jour -à la maison d'Autriche. Enfin il convenait de s'occuper des donataires -français, parmi lesquels figuraient au premier rang quelques -maréchaux, et de sauver, si on le pouvait, leurs dotations du naufrage -général. Tels étaient les points secondaires, mais très-importants, -ajoutés à la tâche de notre négociateur par le rédacteur de ses -instructions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg pour -représenter la France à Vienne.</span> -Ce négociateur, tellement indiqué qu'il n'y en avait pas un autre de -possible, était M. de Talleyrand. On lui avait adjoint M. le duc de -Dalberg, qui par sa rare sagacité et ses vastes relations en -Allemagne, était très-propre à le seconder. Du reste Louis XVIII, -comme on vient de le voir, avait par la modération de ses vœux, -singulièrement facilité la tâche de ses deux représentants à Vienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Facilité de leur rôle, si on voulait s'en tenir au traité -de Paris.</span> -Si en effet consentant à s'en tenir au traité du 30 mai, on ne voulait -que renverser Murat, procurer quelques domaines à la maison de Parme, -et maintenir le roi de Saxe dans une partie quelconque de ses États, -on avait la force des choses avec soi, et à peu près la certitude de -réussir. Il était évident que Murat étant en contradiction choquante -avec la situation présente de l'Europe, et n'ayant pour appui que -l'Autriche, engagée avec lui jusqu'à la première faute qu'il -commettrait, dégagerait bientôt celle-ci par ses imprudences, et -succomberait sous l'influence des deux maisons de Bourbon réunies. Il -était à la vérité moins facile de détrôner Marie-Louise, au profit de -la maison de Parme, dans un congrès où dominerait François II. Mais il -n'était pas impossible de trouver à Marie-Louise un dédommagement -dans la vaste étendue de l'Italie; (p.~443) et, quant à la Saxe, il -était certain que l'Autriche ne voudrait pas laisser les Prussiens -s'établir à Dresde, les Russes au pied des montagnes de Bohême, que -toutes les puissances secondaires de l'Allemagne se soulèveraient à la -seule proposition de supprimer un État comme la Saxe, que l'Angleterre -ne pourrait pas fermer l'oreille à leurs plaintes, que le parlement -britannique surtout éclaterait à l'idée de voir la Russie occuper la -Pologne tout entière, et que si à cet ensemble de résistances la -France joignait la sienne, la Russie et la Prusse seraient obligées de -céder. Il n'y avait donc qu'à laisser agir la force des choses, pour -voir s'accomplir les vœux modérés de Louis XVIII. Au contraire si -on était tenté de profiter de ces divisions pour revenir sur le traité -de Paris, en se mettant du côté de la Prusse et de la Russie, le rôle -devenait plus laborieux et plus difficile, mais peu périlleux, et d'un -succès presque aussi assuré, car au fond jamais l'Autriche et -l'Angleterre n'oseraient recommencer la guerre, en ayant, outre la -France, la Prusse et la Russie sur les bras. Dans l'une comme dans -l'autre politique, celle d'une tranquille résignation à la paix de -Paris, ou celle d'une amélioration de frontières tirée des divisions -des puissances, le succès était donc infiniment probable. Cependant -quelque politique qu'on adoptât, il y avait une difficulté, c'était -l'extrême répugnance que l'Europe éprouverait à se diviser devant -nous, et surtout à nous introduire dans ses affaires, car il y aurait -tout à la fois pour elle, confusion d'avouer ses misères intérieures, -et danger de nous rendre un rôle considérable (p.~444) en se servant -de nous. -<span class="sidenote" title="En marge">L'expectative, seule conduite à tenir à Vienne.</span> -En présence de cette disposition il n'y avait qu'une conduite -à tenir à Vienne: attendre, patienter, ne pas se mettre en avant, -laisser les intérêts se diviser, et une fois divisés venir à nous; -faire désirer en un mot notre intervention, au lieu de l'offrir. Plus -nous l'offririons, plus on la craindrait, et moins on nous la -payerait. Une patience mêlée de fierté était donc la seule attitude à -prendre, et avec grande probabilité de succès, car deux choses étaient -certaines, la division des intérêts, et le besoin qu'ils auraient tous -de la France, et devant ces deux certitudes la politique de -l'expectative devait inévitablement réussir.</p> - -<p>Si jamais homme avait été éminemment propre à remplir cette tâche, -c'était M. de Talleyrand. Grand par sa naissance, par son rôle depuis -trente années, par sa manière de vivre, par son imposante et -dédaigneuse nonchalance, ayant presque fait de l'inertie une vertu, et -même une épigramme sous un prince qui avait fait de l'activité un -vice, il semblait que si on devait quelque jour, quelque part, pécher -par impatience, ce ne pouvait pas être M. de Talleyrand à Vienne. -Pourtant le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui -paraît le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux, dès -qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. M. de -Talleyrand devait en donner en cette occasion un singulier exemple.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mobiles qui devaient agir sur M. de Talleyrand à Vienne, et -principe dont il voulait se servir.</span> -M. de Talleyrand en effet avait depuis quinze ans joué le premier rôle -dans toutes les réunions européennes; il avait soumis à sa volonté, -et toujours (p.~445) rencontré dans un rang inférieur au sien, les -représentants des puissances qu'il allait avoir devant lui comme -ministres de l'Europe victorieuse. Sous l'Empire M. de Metternich -était à Paris ministre modeste d'une cour vaincue et accablée; M. de -Nesselrode était simple secrétaire d'ambassade. Il devait être pénible -à M. de Talleyrand de ne pas se trouver au moins de niveau avec ces -personnages autrefois si secondaires, et si déférents, et il en devait -résulter chez lui un malaise de position capable de nuire à sa manière -d'être à Vienne. Ne s'épuisant ordinairement ni à penser ni à prévoir, -il n'avait guère cherché si des divisions de l'Europe il pourrait -naître pour la France une occasion d'améliorer sa condition; il -s'était demandé seulement quelle attitude aurait à Vienne la France si -longtemps victorieuse, maintenant vaincue, et quelle attitude il -aurait pour elle. Il s'était dit qu'après avoir représenté le génie -tout puissant, représenter le droit (ce qu'il avait défini par un mot -heureux, et qui avait obtenu un immense succès, celui de -<em>légitimité</em>), représenter le droit était un rôle très-digne, -très-convenable, et qui pourrait bien n'être pas inférieur à celui -qu'il avait eu jadis. -<span class="sidenote" title="En marge">Le principe de <em>légitimité</em> dont M. de Talleyrand voulait -se servir, inapplicable dans la plupart des cas.</span> -Il partait donc pour Vienne résolu à s'y faire -une place avec le talisman de la légitimité, qui bon à une infinité de -choses, ne l'était cependant pas à toutes. Certainement pour détrôner -Murat, pour faire respecter le roi de Saxe, le mot était -très-efficace, mais il était loin d'être applicable en toute occasion, -car si on le prenait complétement au sérieux, il fallait ne pas -traiter avec Bernadotte (p.~446) que les puissances s'attachaient à -flatter, mais avec Gustave IV qui courait l'Europe en fugitif; il -fallait ne pas admettre le représentant de Ferdinand VII qui n'était -roi qu'au préjudice de son père Charles IV, lequel loin de renoncer à -ses droits, était prêt à les faire valoir; il fallait appeler les -représentants de Gênes, de Venise, de Malte, des anciens électeurs de -Cologne, de Trèves et de Mayence, et de tant d'autres victimes dont on -se préparait à partager les dépouilles. On eût ainsi rempli le congrès -de fantômes, en laissant en dehors des êtres réels et tout puissants. -Ce mot de légitimité malgré tout ce qu'il contenait de vrai et de -respectable ne pouvait donc pas servir à défendre en ce moment les -plus sérieux intérêts de la France; il faisait sourire les hommes -pratiques qui allaient s'assembler à Vienne, et qui l'employaient ou -l'écartaient suivant le besoin; il avait l'inconvénient de nous mettre -à la suite de l'Autriche et de l'Angleterre, les moins disposées des -puissances à nous relever de notre défaite, il nous enchaînait à leur -politique, et enfin en présence des deux grands partis qui allaient -diviser l'Europe, il nous privait de ce qui faisait notre principale -force, la liberté du choix.</p> - -<p>Avec une incontestable supériorité comme négociateur, M. de Talleyrand -arrivait donc à Vienne dans des dispositions qui n'étaient pas les -meilleures peut-être pour tirer parti de notre nouvelle situation. -Qu'il s'y posât grandement, rien n'était plus certain; qu'il y agît -utilement, c'était plus douteux. Toutefois, on pouvait être assuré -que représentée (p.~447) par lui, la France n'aurait ni le rôle ni -l'attitude d'une puissance vaincue, et encore moins humiliée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Talleyrand à Vienne.</span> -Quoi qu'il en soit, parti le 15 septembre de Paris, il était rendu à -Vienne le 23. C'était l'avant-veille de l'arrivée des souverains, mais -leurs chancelleries, leurs états-majors les avaient précédés de -plusieurs jours, et durant ces jours les langues s'étaient fort -agitées. Beaucoup des choses qu'on avait voulu laisser dans le vague -commençaient à s'éclaircir. Les Russes, les Prussiens, informés des -résolutions de leurs maîtres, ne les avaient guère cachées. Les Russes -disaient tout haut, avec une indiscrétion et une jactance singulières, -qu'il leur fallait la Pologne tout entière; les Prussiens, ne montrant -ni plus de prudence ni plus de modestie, disaient qu'il leur fallait -la Saxe. Les uns et les autres semblaient ne pas croire qu'on pût -refuser ces concessions à leurs immenses services.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Émotion dans le sein du congrès en apprenant les -prétentions de la Russie et de la Prusse.</span> -Ces vœux formulés avec tant d'assurance avaient dès le premier jour -excité une vive émotion dans le congrès. Les princes de second ordre, -allemands et autres, étaient révoltés de voir supprimer un État de -même rang qu'eux, au gré d'un voisin ambitieux, et pour un fait qui -leur était commun à tous, celui d'alliance avec la France impériale. -Les représentants de tous les États, quels qu'ils fussent, étaient -effrayés de voir la Russie qui au commencement du siècle était sur la -Vistule, s'avancer jusqu'à la Wartha et à l'Oder, grâce à la -complicité de la Prusse, et s'en expliquaient hautement. Ils disaient -que ce n'était pas la peine de renverser (p.~448) la domination de -Napoléon pour la remplacer si vite, si complétement, si dangereusement -par une autre. -<span class="sidenote" title="En marge">Le désir de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de -l'Angleterre, de tout faire à quatre, ne cause pas moins d'émotion.</span> -Ce qui les offusquait autant que cette ambition, si -hardiment affichée, c'était la prétention de concentrer entre quatre -légations, celles de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre, la -direction des affaires, et d'en exclure toutes les autres. -<span class="sidenote" title="En marge">On tourne les yeux vers la France.</span> -On -attendait donc la légation française avec une extrême impatience, et -bien qu'on n'aimât pas la France, surtout dans un lieu où les -Allemands abondaient, on était prêt à se ranger derrière elle, pourvu -que, sans rien prétendre pour elle-même, elle vînt au secours des -opprimés, des exclus, des offensés. On était prêt, en un mot, si -c'était gratuitement de sa part, à se laisser défendre, sauver, venger -par elle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand en laissant désirer l'action de la France, -aurait eu tout le monde avec lui.</span> -Il eût suffi d'un peu du flegme habituel de M. de Talleyrand pour -irriter singulièrement tous ces désirs, et les convertir bientôt en -une véritable passion. Mais à peine arrivé à Vienne, il ne résista pas -au spectacle dont il fut témoin. Les ministres de toutes les cours lui -firent l'accueil qui était dû à l'un des plus illustres personnages de -l'Europe, personnage qui après avoir représenté la victoire -représentait aujourd'hui la légitimité, et de plus était le dernier -type de cette dignité élégante d'autrefois, tant prisée en ce moment. -Grands et petits diplomates rendirent hommage à sa personne, -fréquentèrent sa maison, mais pour le sérieux des choses tinrent -envers lui une tout autre conduite. Les <em>quatre</em>, c'est-à-dire les -représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la -Prusse, (p.~449) en lui montrant beaucoup d'égards, lui parlèrent peu -d'affaires, et laissèrent trop voir qu'on n'entendait pas accueillir -son influence aussi bien que sa personne, et qu'ils prétendaient tout -faire à eux seuls, bien que chez eux l'union des intérêts fût loin -d'égaler celle des intentions. Les représentants des petites cours, -d'ordinaire remuants, bien informés, et assez accoutumés à exciter les -uns contre les autres les ministres des grandes cours, parce qu'ils se -sauvent par les divisions de ceux-ci, se pressèrent autour de M. de -Talleyrand, et soit directement, soit par M. de Dalberg, lui -dévoilèrent le projet qu'avaient les <em>quatre</em> de s'emparer de la -direction des affaires, et surtout de livrer la Saxe à la Prusse, qui -livrerait la Pologne à la Russie. Ces révélations furent accompagnées -de malicieux commentaires sur la forte entente du roi de Prusse et de -l'empereur de Russie, sur la maladresse de lord Castlereagh, sur la -faiblesse de M. de Metternich, prêts, disait-on, à laisser commettre -les attentats les plus odieux contre le droit public, l'un parce qu'il -n'avait pas l'habileté, l'autre parce qu'il n'avait pas le cœur de -les empêcher.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le projet de l'exclure des grandes affaires le pique au -vif, et jusqu'à lui faire perdre le sang-froid qui lui était naturel.</span> -M. de Talleyrand n'aurait eu qu'à attendre quelques jours, pour voir -le projet des <em>quatre</em> s'évanouir devant la révolte générale. Mais -cette résolution de l'exclure, formée par les grandes puissances, et -dénoncée à lui par les petites, le piqua au vif. Sur-le-champ il se -mit à dire que la France replacée sous la souveraineté du vrai droit, -serait à Vienne, s'il le fallait, le seul représentant de ce droit, et -le représentant désintéressé; qu'il était des inconvenances (p.~450) -qu'elle ne souffrirait point, et des iniquités auxquelles elle ne se -prêterait pas. Ce langage, tenu hautement, produisit une vive -sensation, enchanta les ministres des cours allemandes de second -ordre, irrita profondément ceux de la Prusse et de la Russie, et -embarrassa fort ceux de l'Angleterre et de l'Autriche, mécontents sans -doute des convoitises dont la Pologne et la Saxe étaient l'objet, mais -effrayés de l'orage que la France, à la tête des petites cours, -semblait prête à soulever.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement des Prussiens contre nous, et contre notre -ambition renaissante.</span> -Les diplomates, que contrariait notre attitude si promptement prise, -et en particulier les Prussiens, se mirent de leur côté à dire que la -France se démasquait déjà; qu'elle avait paru d'abord résignée à son -nouveau sort, mais qu'elle ne l'était point, qu'au fond elle voulait -toujours les rives du Rhin, qu'elle cherchait à tout brouiller pour -les recouvrer, et que si on n'était pas fortement unis contre elle, on -aurait encore à essuyer de sa part de graves dommages. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de répondre par des protestations de -désintéressement qui, dans le moment, avaient quelque chose de -très-fâcheux.</span> -Notre légation, -et le plus actif de ses membres, M. le duc de Dalberg, très-lié avec -les Allemands, répondirent à ces calomnies que la France ne désirait -rien pour elle-même, qu'elle n'avait plus d'ambition, qu'elle ne -songeait à aucun agrandissement, mais qu'elle entendait s'opposer aux -agrandissements excessifs qui menaçaient la sûreté générale de -l'Europe. Il était fâcheux d'être amené sitôt à de semblables -protestations, et d'être obligés de nous déclarer satisfaits après la -conduite tenue à notre égard dans les négociations de Paris. En -attendant un peu au contraire, en ne découvrant pas tout de suite -notre marche, chacun pour nous (p.~451) attirer à lui eût fomenté -notre ambition loin de la dénoncer, et nous aurions reçu des offres au -lieu d'avoir à faire des protestations de désintéressement, qui nous -enchaînaient à notre condition présente encore plus que le traité de -Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">En huit jours tous les projets sont dévoilés, et -particulièrement ceux de la Russie et de la Prusse.</span> -Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas huit jours qu'on était à Vienne, -et déjà le secret de chacun était ébruité. On savait que la Russie -voulait toute la Pologne, la Prusse toute la Saxe, que les États -secondaires en étaient indignés, qu'ils cherchaient auprès de la -France un appui offert par celle-ci avec un extrême empressement, que -l'Autriche et l'Angleterre, embarrassées de ce tumulte, persistaient, -malgré les desseins suspects de la Russie et de la Prusse, à tout -faire avec ces dernières, sans bruit, sans participation des autres -puissances. Sous l'éclat des fêtes l'agitation était donc vive, -l'anxiété profonde.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive irritation d'Alexandre, qui avait cru qu'on ne pouvait -lui rien refuser.</span> -Rien ne saurait rendre l'irritation et surtout l'étonnement de -l'empereur de Russie en ce moment. Il était si convaincu des immenses -obligations de l'Europe envers lui, qu'il avait peine à comprendre la -résistance opposée à ses désirs. Dans son dépit il ne voyait partout -que des ingrats, et dans les Allemands qui refusaient de le laisser -venir jusqu'à l'Oder, et dans les Bourbons qui refusaient de lui -livrer leur cousin le roi de Saxe, et enfin dans l'Autriche et -l'Angleterre elles-mêmes, qui approuvaient au moins de leur silence -les clameurs dont il était l'objet. Alexandre en était même -complétement changé, à ce point que lui d'ordinaire si doux, si -caressant, était devenu tout à coup sec, hautain et (p.~452) amer. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette irritation tournée surtout contre la France.</span> -Le -plus fort de son irritation était tourné contre nous. Il avait, -disait-il, autant qu'il l'avait pu, arraché la France aux mains de ses -vainqueurs; il avait remis les Bourbons sur leur trône, et le ministre -dirigeant, M. de Talleyrand, à la tête des affaires. Il avait donc -comblé la mesure des bons procédés envers le pays, envers le Roi, -envers le premier ministre, et pourtant il n'avait recueilli -qu'ingratitude de la part des uns et des autres. Louis XVIII avait -affiché aussi peu de considération pour sa personne que pour ses -opinions; il n'avait écouté aucun de ses conseils, n'avait seulement -pas songé à lui offrir le cordon bleu qu'il s'était hâté de donner au -Prince régent d'Angleterre, lui avait même refusé la pairie pour M. de -Caulaincourt, et opposait enfin des obstacles presque offensants au -mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne. Ces griefs -l'empereur Alexandre les énumérait avec colère et très-peu de -discrétion, et les trouvait tous dépassés par l'attitude que M. de -Talleyrand venait de prendre si soudainement à Vienne. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Nesselrode, cherchant à tout calmer, conseille à M. -de Talleyrand de demander une audience à l'empereur Alexandre.</span> -Le sage comte -de Nesselrode, constamment appliqué à éteindre les flammes que -d'autres allumaient, aurait voulu calmer l'empereur Alexandre envers -tout le monde, mais particulièrement envers la France, dont il -appréciait singulièrement l'alliance. En conséquence il avait -conseillé à M. de Talleyrand de demander une audience à l'empereur. -Cette démarche était presque un devoir en arrivant à Vienne; elle -plaisait d'ailleurs à M. de Talleyrand, plus disposé à étendre son -rôle qu'à le restreindre. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette audience est demandée et accordée.</span> -Il demanda en effet cette audience, -(p.~453) mais Alexandre la lui fit attendre plusieurs jours. Le czar -répondit enfin, et reçut le représentant de la France au palais -impérial de Schœnbrunn, où il était établi. -<span class="sidenote" title="En marge">Premier et vif entretien d'Alexandre avec M. de -Talleyrand.</span> -Au lieu de se montrer -comme d'ordinaire affectueux et familier, il accueillit M. de -Talleyrand avec hauteur, ce qui n'embarrassa guère l'illustre -diplomate, passé maître dans l'art de conserver sa position en -présence des potentats de la terre. Il le questionna brusquement, et -coup sur coup, sur l'état de la France, comme un homme qui n'attendait -pas de très-bonnes nouvelles de ce qui s'y passait, et qui n'était pas -convaincu que l'Europe eût pris le meilleur parti en rappelant les -Bourbons. M. de Talleyrand répondit avec respect, mais avec fermeté à -toutes les questions de l'empereur Alexandre, et il s'engagea entre -eux le dialogue saccadé qu'on va lire.—Quelle est la situation de -votre pays?—Très-bonne, Sire; aussi bonne que Votre Majesté pouvait -le désirer, meilleure qu'on ne devait l'espérer.—Et l'esprit -public?—Il s'améliore chaque jour.—Et le progrès des idées -libérales?—Nulle part ce progrès n'est plus régulier et plus -réel.—Et la presse?—Elle est libre, sauf quelques restrictions -indispensables dans les premiers temps.—Et l'armée?—Excellente.... -Nous avons cent trente mille hommes sous les drapeaux; nous pouvons en -avoir trois cent en un mois.—Et les maréchaux?—Lesquels, -Sire?—Oudinot?—Il est dévoué.—Soult?—Il a montré de l'humeur dans -les premiers moments; on lui a donné la Bretagne, il est satisfait, -et témoigne un grand dévouement.—Et Ney?— -<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté respectueuse de M. de Talleyrand.</span> -Il (p.~454) souffre de la -perte de ses dotations, mais il dépend de Votre Majesté de mettre fin -à cette souffrance.—Et vos Chambres?... on prétend qu'elles ne sont -pas unies avec le gouvernement.—Qui a pu dire une telle chose à Votre -Majesté?... Il y a, comme dans tout début, quelques difficultés, mais -après vingt-cinq ans de révolutions, il est miraculeux d'être arrivé -en quelques mois à un calme aussi grand que celui dont nous -jouissons.—Et vous, êtes-vous content de votre position?—Sire, la -confiance et les bontés du Roi passent mes espérances.—À chacune de -ces réponses, qu'il donnait à peine le temps d'achever, Alexandre -laissait voir sur son visage une expression d'incrédulité ironique. -Mais bientôt abandonnant cette espèce d'enquête sur l'état de la -France, qui aurait fini par être offensante si la hauteur respectueuse -de M. de Talleyrand n'avait corrigé ce que son rôle avait de pénible, -l'empereur Alexandre dit vivement à celui-ci: Parlons de nos affaires. -Les finirons-nous?—Il dépend de Votre Majesté, dit M. de Talleyrand, -de les terminer à sa plus grande gloire, et au plus grand avantage de -l'Europe.—Le czar se contenant à peine, témoigna autant de surprise -que de déplaisir de la résistance qu'il rencontrait de la part de la -France, et dit à M. de Talleyrand: Il me semblait que les Bourbons me -devaient quelque chose.—M. de Talleyrand, sans contester les -obligations du maître qu'il servait envers Alexandre, lui parla des -droits de l'Europe, qu'il importait de respecter, surtout après avoir -renversé un homme qu'on accusait de les avoir foulés tous aux -pieds.—Ces droits de l'Europe, répondit (p.~455) Alexandre, que vous -imaginez aujourd'hui pour me les opposer, je ne les connais pas. Entre -puissances les droits sont les convenances de chacune. Je n'en admets -pas d'autres.—Alors M. de Talleyrand détournant sa face, et élevant -les mains au-dessus de sa tête, s'écria: Malheureuse Europe! -malheureuse Europe! que vas-tu devenir?—L'empereur, plus irrité -qu'arrêté par cette exclamation significative, lui dit d'un ton que M. -de Talleyrand ne lui avait jamais connu: Eh bien, s'il en est ainsi, -la guerre! la guerre! J'ai deux cent mille hommes en Pologne, qu'on -vienne m'en chasser... D'ailleurs j'ai le consentement de toutes les -puissances, vous seuls me faites obstacle, et rompez un accord près de -devenir général.—M. de Talleyrand, pendant la durée de l'Empire, -avait eu à soutenir les assauts d'un lion autrement redoutable -qu'Alexandre. Il se montra plus affligé que troublé des emportements -du czar, lui répondit que la France ne désirait point la guerre, ne la -craignait pas, mais que si par malheur il fallait la faire, elle la -ferait cette fois pour le maintien des droits de tous, aidée de la -sympathie universelle et des secours de beaucoup d'alliés, car il -avait la certitude que l'accord dont se flattait l'empereur n'existait -pas. -<span class="sidenote" title="En marge">Froideur avec laquelle se quittent l'empereur de Russie et -le plénipotentiaire français.</span> -Après ce pénible entretien, M. de Talleyrand s'inclinant -respectueusement mais froidement, se dirigea vers la porte du cabinet -impérial. Alexandre alors s'avança vers lui, et lui prit la main, mais -avec un mouvement convulsif qui révélait son trouble et son -irritation.</p> - -<p>C'est dans ces situations difficiles que M. de Talleyrand, pour -représenter une grande puissance devant (p.~456) une autre, n'avait -pas d'égal: si effectivement les vrais intérêts de la France étaient -alors sur l'Elbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne -l'avait jamais ni mieux ni plus fièrement servie.</p> - -<p>La fin de septembre avait été employée à se donner des fêtes, et à -tenir force propos. Il fallait enfin réunir officiellement le congrès, -sous une forme ou sous une autre, en totalité ou en partie. -<span class="sidenote" title="En marge">Après beaucoup de jours perdus, les représentants des -quatre puissances qui voulaient tout diriger à elles seules, sentent -enfin le besoin de penser au congrès, et pour cela se fixent sur le -mode de réunion.</span> -Les représentants de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de -l'Angleterre, MM. de Nesselrode, de Hardenberg, de Metternich, -Castlereagh, <em>les quatre</em>, comme on les appelait, arrivés les -premiers, et d'autant plus soigneux de renfermer entre eux les -affaires qu'elles paraissaient se compliquer davantage, avaient -cherché quel serait le mode à adopter pour la tenue du congrès, et ils -s'étaient mis secrètement d'accord sur la manière de procéder suivant -eux la meilleure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Précédents empruntés aux congrès antérieurs.</span> -Les congrès les plus célèbres des temps passés offraient des -précédents de nature très-diverse, et difficilement applicables à la -circonstance présente. Jamais on n'avait vu les représentants de tous -les États assemblés pour disposer à peu près du monde civilisé, -non-seulement comme territoire, mais comme constitution. Les -plénipotentiaires composant le congrès de Westphalie n'avaient eu à -s'occuper que de l'Allemagne, tandis que les plénipotentiaires appelés -à former le congrès de Vienne avaient à s'occuper de l'Allemagne -d'abord, puis de l'Europe, et même des deux mondes. Il semblait donc -que réunir les ministres des divers États pour délibérer en commun, -était ce qu'il y avait de plus facile et de plus simple. Mais comment -(p.~457) les faire délibérer en commun sur des sujets qui touchaient -les uns essentiellement, les autres accessoirement? Comment faire -délibérer, par exemple, Berne sur le Portugal, le Portugal sur la -Norvége, l'un et l'autre sur la constitution de l'Allemagne et de -l'Italie? Comment donner la même valeur au vote de ceux qui -représentaient cinquante millions d'hommes, et au vote de ceux qui en -représentaient un million, et souvent beaucoup moins? Et si on tenait -compte de ces différences, comment les calculer avec une suffisante -précision? -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de réunir tous les plénipotentiaires en une -sorte de <em>constituante</em> européenne.</span> -Évidemment c'était impossible, et on ne pouvait réunir les -plénipotentiaires des puissances en une espèce de <em>constituante</em> -européenne, car s'il y en avait quelques-uns, comme ceux de -l'Autriche, de la Prusse, de la France, de l'Angleterre, de la Russie, -que tous les intérêts, grands et petits, touchaient également, la -plupart au contraire représentaient des intérêts ou trop étrangers les -uns aux autres, ou trop minimes, pour avoir sur l'ensemble un suffrage -à la fois éclairé et suffisamment proportionnel. De plus il y avait -des plénipotentiaires que les uns voudraient admettre, les autres -rejeter. -<span class="sidenote" title="En marge">Les <em>quatre</em> se décident à faire prendre l'initiative de -toutes les opérations du congrès aux huit signataires du traité de -Paris.</span> -Ainsi la Prusse et la Russie repoussaient le ministre du roi -de Saxe condamné d'avance par elles comme ayant mérité de perdre sa -couronne, les deux maisons de Bourbon repoussaient l'envoyé du roi -actuel de Naples comme le représentant d'un usurpateur, et personne -enfin ne voulait admettre le fondé de pouvoirs de l'ancienne -république de Gênes, dont on ne reconnaissait plus l'existence. Une -réunion générale et commune était donc impossible, et ce qu'il y -(p.~458) avait de plus naturel, c'était que les signataires du traité -de Paris, qui s'étaient donné ajournement à Vienne, s'emparassent du -rôle qu'avaient joué les puissances médiatrices dans les congrès -antérieurs, et se constituassent intermédiaires, et au besoin arbitres -entre les intéressés. Ainsi les huit signataires du traité de Paris -pouvaient ouvrir le congrès, vérifier les pouvoirs, former pour chaque -question des comités composés des principaux intéressés, s'instituer -arbitres dans les affaires difficiles, amener de la sorte les choses à -un accord, et, après avoir préparé sur chaque point des traités -spéciaux, les confondre dans un traité général, que tous les États, -sans exception, signeraient pour enchaîner l'Europe entière à son -œuvre. Il est vrai que parmi les huit signataires, deux, le -Portugal et la Suède, allaient se trouver investis du rôle de grandes -puissances, qui n'était guère en rapport avec leur force réelle, et -qu'ils le devraient à la circonstance accidentelle qui les avait -autorisés, à titre de belligérants, à signer la paix du 30 mai avec la -France. Mais l'inconvénient après tout n'était pas bien grave, et on -avait l'avantage de s'appuyer sur un titre légal en quelque sorte, en -faisant intervenir les huit signataires qui avaient convoqué le -congrès.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette forme très-acceptable à condition qu'elle ne -cacherait pas le projet de tout faire à quatre.</span> -Cette forme était évidemment la seule praticable, la seule bonne, à -condition toutefois que certaines puissances n'en abuseraient pas pour -s'arroger toute l'influence, et elle fut en effet préférée par les -plénipotentiaires de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la -Prusse, occupés à concerter secrètement entre eux la manière de -procéder. -<span class="sidenote" title="En marge">On convient ensuite de former deux comités, un de six pour -les grandes questions européennes, un de cinq pour les affaires -allemandes.</span> -Ils convinrent (p.~459) qu'ils s'efforceraient de la faire -prévaloir parmi les nombreux représentants de l'Europe actuellement -réunis à Vienne. Cette question de forme ainsi résolue, restaient deux -questions de fond de la plus haute gravité: le partage des immenses -territoires devenus vacants, et la constitution définitive de -l'Allemagne. Ce qui concernait la Suisse et l'Italie avait son -importance sans doute, mais importance toute spéciale, et intéressant -presque exclusivement la France, l'Autriche et l'Espagne. On pensa -qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, lorsque les deux -principales affaires seraient réglées. Il fut donc convenu entre les -<em>quatre</em>, qu'on ferait prendre aux huit signataires du traité de Paris -l'initiative de l'ouverture du congrès, et qu'on créerait ensuite deux -comités, l'un pour la distribution des territoires et les affaires -générales de l'Europe, l'autre pour la constitution de l'Allemagne. Le -premier, destiné à être le grand comité européen, devait d'abord -comprendre les <em>quatre</em>; mais il n'était pas possible de n'y pas -ajouter la France, et avec la France qui représentait aujourd'hui la -première des deux maisons de Bourbon, l'Espagne qui représentait la -seconde, l'Espagne qu'on espérait avoir avec soi parce qu'elle était -l'Espagne, parce qu'elle avait Ferdinand VII pour roi, parce qu'on -savait les deux maisons de Bourbon actuellement brouillées. -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution secrète de ne rien proposer à ces comités -qu'après s'être mis d'accord entre quatre.</span> -Enfin il -fut convenu que tout en appelant pour la forme ces six puissances dans -le grand comité européen, on aurait toujours soin avant de leur -soumettre les questions essentielles, de les décider secrètement à -quatre, ce qui serait un moyen (p.~460) assuré de conserver la -direction exclusive des choses en la partageant en apparence.</p> - -<p>Quant aux affaires allemandes on résolut de les confier à l'Autriche -et à la Prusse, qui joueraient par rapport à ces affaires le rôle que -les <em>quatre</em> entendaient jouer par rapport aux affaires européennes, -qui par conséquent les décideraient secrètement à elles deux, puis les -soumettraient pour la forme aux puissances allemandes de second ordre, -telles que la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre. (Ce dernier État -avait été rétabli, et constitué en royaume au profit de la maison -régnante d'Angleterre). La Saxe étant condamnée plus ou moins dans -l'esprit des <em>quatre</em>, et fort réduite dans l'esprit de tous, ne -devait pas faire partie du comité allemand, pas plus que les deux -Hesses qui n'étaient point encore rétablies, et la maison de Bade qui -n'était pas jugée assez importante pour y prendre place.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces vues ayant été divulguées soulèvent de vives -réclamations.</span> -Tel avait été le résultat des premières conférences entre les -ministres des quatre grandes cours, sur l'ouverture et la forme du -congrès, sur la manière surtout d'y répartir l'influence. Il était -étrange et même dérisoire de voir les <em>quatre</em> s'arroger ainsi la -souveraineté universelle, en vertu d'un accord que leur avidité -rendait impossible, et qui devait se briser en éclats au simple énoncé -de leurs prétentions réciproques. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter -sérieusement de leurs menées. Cependant aussitôt que leurs -propositions furent seulement entrevues, et il fallut pour cela peu de -jours, elles excitèrent un soulèvement général. Tous ceux qui se -voyaient exclus des délibérations, et qui craignaient (p.~461) que les -exclure ne fût une manière de les sacrifier, jetèrent les hauts cris, -et demandèrent pourquoi on voulait tout faire à quatre, même à six, -même à huit, et pourquoi on ne convoquait pas le congrès lui-même? -<span class="sidenote" title="En marge">La France se met à la tête des petites puissances pour -déjouer les projets des <em>quatre</em>, c'est-à-dire de l'Autriche, de -l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse.</span> -La légation française, profondément blessée d'être laissée en dehors de -ces accords secrets et préalables, avait propagé l'idée de convoquer -le congrès tout entier, et cette idée avait fort réussi auprès des -exclus, qui comprenaient presque tout le monde. Elle avait trouvé un -adhérent zélé dans M. de Labrador, représentant de l'Espagne, homme -sage, qui malgré la mauvaise intelligence régnant entre les cours de -Madrid et de Paris, n'avait pas cru convenable d'apporter cette -mauvaise intelligence à Vienne, et avait voulu que les deux maisons de -Bourbon, ayant les mêmes intérêts à défendre, n'eussent qu'une -attitude, qu'une conduite, qu'un langage. Il suivait en tout M. de -Talleyrand, adoptait ses idées, et répétait ses discours. Ainsi sous -l'influence de la légation française, et surtout sous l'influence des -intérêts alarmés, on n'entendait dans les salons de Vienne demander -qu'une chose: Quand réunira-t-on le congrès? Comment le -convoquera-t-on?—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Afin de se donner du temps, les <em>quatre</em> se décident à -provoquer une déclaration au nom des huit signataires du traité de -Paris, qui ajourne le congrès à un mois.</span> -Le réunir tout entier dans l'état des esprits effrayait les <em>quatre</em>. -Pourtant il fallait donner un signe de vie, dire enfin quelque chose à -ces nombreux diplomates rendus à Vienne depuis trois ou quatre -semaines, et attendant vainement une communication. Les <em>quatre</em> -résolurent donc, conformément au projet arrêté entre eux, de faire -prendre aux huit (p.~462) signataires du traité de Paris l'initiative -au moins apparente des opérations du congrès, et de faire publier par -eux une déclaration dans laquelle, se fondant sur l'article 32 de ce -traité qui convoquait les représentants de l'Europe à Vienne, on -annoncerait qu'on y était, qu'on s'était livré à un premier examen des -graves questions à résoudre, mais qu'on n'avait pu encore arriver à -une entente complète, qu'en conséquence on s'ajournait à un mois, -temps pendant lequel les communications officieuses seraient employées -à rapprocher les intérêts, à concilier les vues, et que ce temps -expiré on convoquerait le congrès lui-même, suivant le mode jugé le -plus convenable, pour revêtir d'une forme officielle et authentique -les résolutions adoptées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion confidentielle et préparatoire chez M. de -Metternich, où l'on adjoint aux <em>quatre</em> la France et l'Espagne.</span> -D'après ce projet, M. de Metternich résolut de réunir chez lui, non -pas même les huit signataires du traité de Paris, mais les six -principaux plénipotentiaires qui, dans le plan secrètement arrêté -d'avance, devaient former le grand comité européen, c'est-à-dire les -ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Prusse, de France, -d'Espagne, et de leur soumettre la déclaration projetée. Cette -réunion, par la forme même des convocations consistant en billets -confidentiels, devait avoir un caractère purement privé, et n'annoncer -d'autre désir que celui de s'entendre entre soi sur une manifestation -devenue indispensable. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette réunion confidentielle a lieu le 30 septembre.</span> -On était convoqué le 29 pour le 30 septembre, -avec l'intention de dater la déclaration du 1<sup>er</sup> octobre, et de -s'ajourner au 1<sup>er</sup> novembre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras dans lequel M. de Talleyrand jette la réunion par -une suite de questions piquantes.</span> -M. de Talleyrand, après s'être mis d'accord avec (p.~463) M. de -Labrador, se rendit à cette réunion des huit signataires du traité de -Paris réduits à six. Il y arriva le dernier, avec cette attitude à la -fois altière et négligée qui lui était habituelle, avec cette -insignifiance de visage qu'une légère ironie nuançait à peine. Il -trouva rassemblés chez M. de Metternich, autour d'une table, M. de -Nesselrode pour la Russie, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de -Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour la -Prusse, M. de Labrador pour l'Espagne, et enfin le célèbre -pamphlétaire de Gentz, chargé de rédiger les procès-verbaux. Il -s'assit entre M. de Metternich et lord Castlereagh, comme il aurait -fait chez lui, puis, avec une sorte d'indifférence, demanda quel était -le but de la réunion, et à quel titre on y était appelé. M. de -Metternich prenant la parole pour satisfaire aux questions du -plénipotentiaire français, dit qu'on avait voulu assembler les chefs -de cabinet pour s'entendre sur une déclaration qui semblait -non-seulement opportune mais indispensable.—Les chefs de cabinet, -reprit M. de Talleyrand en regardant les assistants, mais M. de -Labrador n'a point cette qualité, M. de Humboldt non plus!—M. de -Metternich répondit alors, avec un certain embarras, que l'Espagne -n'ayant d'autre représentant à Vienne que M. de Labrador, on n'avait -pu convoquer que lui, et que M. de Humboldt était là pour assister M. -de Hardenberg, affligé d'une profonde surdité.—Si les infirmités sont -un titre, dit M. de Talleyrand, j'aurais pu me faire accompagner -ici.—Il demanda ensuite pourquoi on était six et pas huit, (p.~464) -si c'étaient les signataires du traité de Paris qu'on avait voulu -réunir, pourquoi surtout on ne voyait pas assemblés autour de cette -table tous les intéressés aux affaires que le congrès allait traiter, -pourquoi, en un mot, on allait décider à six des intérêts de tous.— -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse qu'on essaye de lui faire.</span> -On lui fit observer qu'il s'agissait d'une simple déclaration préalable, -que cette déclaration convenait surtout aux signataires du traité de -Paris, qui étaient les provocateurs de la formation du congrès, que du -reste pour la juger il fallait la lire, et tout de suite on en -commença la lecture.</p> - -<p>Le texte de cette pièce contenait le mot d'<em>alliés</em> plusieurs fois -répété, et employé de telle façon qu'il s'appliquait évidemment aux -puissances belligérantes qui avaient conclu contre la France -l'alliance de Chaumont. M. de Talleyrand interrompit cette lecture au -mot d'<em>alliés</em>, et dit: Je ne connais point d'alliés ici, car les -alliés supposent la guerre, et la guerre a fini le 30 mai 1814.—Puis -il écouta la pièce avec l'attitude d'un homme qui ne comprenait pas, -et qui certainement ne pouvait pas être accusé de manquer -d'intelligence. Il déconcerta ainsi les assistants par des airs de -surprise, par des questions renouvelées coup sur coup, au point de -jeter bientôt la réunion dans une confusion indicible.—Je ne sais, -répéta-t-il, à quel titre nous sommes ici, et quel droit nous avons de -représenter toutes les cours; je ne sais quels sont ceux qui se -donnent la qualification d'alliés, qui prennent sur eux d'ajourner le -congrès à un mois, au lieu de l'assembler immédiatement, pour vérifier -au moins les pouvoirs, sauf à fixer ensuite la forme et l'époque du -travail.—M. (p.~465) de Metternich répondit qu'il ne tenait pas à un -mot, que celui d'<em>alliés</em> venait de l'habitude de le prononcer.—C'est -une habitude à changer, dit M. de Talleyrand, en interrompant M. de -Metternich.—Celui-ci reprenant, ajouta qu'on ne pouvait cependant pas -former une assemblée délibérante, car il faudrait déterminer ceux -qu'on appellerait, le titre auquel on les admettrait, et le degré de -participation qu'on accorderait à chacun d'eux; qu'il était impossible -de donner à un prince possesseur de cinquante mille sujets, le droit -de décider des intérêts de la Russie qui en possédait cinquante -millions; qu'enfin il s'agissait uniquement de déclarer l'ouverture du -congrès, et de demander un mois de répit pour établir l'accord entre -les principaux intéressés, au moyen de communications officieuses et -confidentielles.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand jette la réunion dans une telle confusion, -qu'on se sépare sans avoir rien décidé.</span> -Ces raisons, excellentes si elles n'avaient pas caché l'arrière-pensée -de tout faire à quatre, ne parurent pas produire grande impression sur -M. de Talleyrand, et il continua de se montrer insensible à tous les -arguments.—Nous ne pouvons pas cependant, dit M. de Hardenberg, faire -décider les affaires de l'Europe par les princes de Lippe et de -Liechtenstein.—Nous ne pouvons pas plus, répliqua M. de Talleyrand, -les faire décider par les représentants de la Prusse et de la -Russie.—Quelqu'un ayant cité Murat comme une preuve de la difficulté -de déterminer les titres d'admission au congrès, Nous ne connaissons -pas cet homme, répliqua M. de Talleyrand avec un mépris singulier, et -avec l'aisance d'un personnage que son passé (p.~466) gênait fort peu. -En un mot, il fit rompre la conférence sans qu'on se fût mis d'accord, -et en laissant les assistants dans un étrange embarras.</p> - -<p>Assurément c'était un succès que d'avoir empêché le char des quatre -grandes puissances coalisées de rouler si facilement sur le sol de -Vienne. Mais il ne fallait pas pousser trop loin ce succès, car -quelque politique qu'on adoptât, ou celle de s'unir à la Prusse et à -la Russie pour améliorer la condition de la France, ou celle de s'unir -à l'Autriche et à l'Angleterre pour sauver la Saxe, il y avait deux -puissances sur les quatre qu'il importait de détacher des autres, et -qu'il fallait dans cette vue ne pas trop irriter, ne pas même -embarrasser. -<span class="sidenote" title="En marge">Grand éclat à Vienne, et grande satisfaction de tous les -États secondaires.</span> -Il y aurait bien assez d'éclat par l'empressement que -mettraient à ébruiter cette scène tous ceux qui craignaient d'être -exclus, et qui étaient charmés de voir déjoué le projet d'exclusion! -Ils n'y manquèrent pas, en effet, et allèrent raconter partout la -tentative qu'on avait faite pour différer encore la réunion du -congrès, pour concentrer la direction des affaires entre quatre -puissances, et la résistance contre laquelle cette tentative était -venue échouer. Les <em>quatre</em>, au contraire, et parmi eux les Prussiens -surtout, eurent grand soin de répéter ce qu'ils avaient déjà dit, que -la France cherchait en vain à cacher ses vues secrètes, qu'au fond -elle n'était que fictivement résignée au traité de Paris, qu'elle -regrettait la ligne du Rhin, et qu'elle voulait tout brouiller pour la -reprendre, calomnie très-peu méritée, et à laquelle il fallut répondre -encore une fois par des affirmations de désintéressement qui étaient -un nouvel engagement (p.~467) de ne rien désirer, de ne rien demander -au delà du traité de Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand présente une note dans laquelle il -démontre que six États ne peuvent traiter et stipuler pour tous les -autres.</span> -M. de Talleyrand aggrava cette espèce d'éclat en rédigeant une note -parfaitement raisonnée du reste, et difficile à réfuter, dans laquelle -il démontrait que six puissances, pas plus que huit, ne pouvaient -prononcer pour toutes les autres; que sans doute, s'étant convoquées à -Vienne par le traité de Paris, il était naturel qu'elles prissent -l'initiative de la première déclaration, mais que cette déclaration -devait être conforme aux droits et aux convenances de l'universalité -des États; que pour qu'elle remplît cette condition, il fallait -d'abord convoquer tous les plénipotentiaires, ne serait-ce que pour -vérifier leurs pouvoirs, et constituer régulièrement le congrès, qu'on -pourrait ensuite, ou les diviser en comités afin d'examiner les -questions qui les intéressaient particulièrement, ou les ajourner si -on avait besoin encore de quelques communications confidentielles pour -s'entendre; que cette première réunion n'avait pas les inconvénients -qu'on supposait, car les petits n'avaient nullement la prétention de -décider des affaires des grands, et se bornaient uniquement à vouloir -faire les leurs; qu'au surplus ces inconvénients s'ils étaient réels, -se rencontreraient plus tard comme aujourd'hui; qu'il fallait donc -préalablement s'assembler tous, au moins une fois, pour vérifier les -pouvoirs, sauf à s'ajourner le lendemain, et que l'office des huit -signataires du traité de Paris devait exclusivement consister, 1<sup>o</sup> à -convoquer cette première réunion, 2<sup>o</sup> à déterminer le titre auquel on -y serait admis.</p> - -<p>(p.~468) <span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand demande en outre dans sa note -qu'on détermine le principe d'admission au congrès, et veut qu'on -exclue Murat, et qu'on admette le roi de Saxe.</span> -Toute la portée de cette pièce, logiquement irréfutable, était dans la -dernière proposition. M. de Talleyrand voulait en effet qu'on -déterminât le titre d'admission au congrès de manière à faire admettre -le représentant du roi de Saxe et repousser celui du roi de Naples. Il -y eut grand récri de la part de l'Angleterre, de l'Autriche, de la -Russie, de la Prusse, à la lecture de la note française. Premièrement -elles voulaient tout faire sans bruit, à l'amiable, de peur d'avertir -et d'ameuter les intéressés. -<span class="sidenote" title="En marge">Grand récri de la part de la Russie, de la Prusse, de -l'Autriche, de l'Angleterre.</span> -Secondement, l'idée de réunir le congrès -causait une sorte de frémissement à la Prusse, qui s'attendait à un -orage si on assemblait seulement deux Allemands pour leur parler de la -suppression de la Saxe. Or, c'était faire plus que de leur en parler, -c'était résoudre la question que d'admettre au congrès le représentant -du roi Frédéric-Auguste, comme c'était résoudre aussi la question de -Naples que de rejeter le représentant de Murat. -<span class="sidenote" title="En marge">Ces puissances ne veulent pas qu'on décide par voie -indirecte les questions de la Saxe et de Naples.</span> -Ce dernier, quoiqu'il -n'inspirât d'intérêt à personne, était de la part de M. de Metternich -l'objet de ménagements, que les méchants cherchaient à expliquer par -une extrême complaisance de cet homme d'État pour la reine de Naples; -mais ils se trompaient, et les vrais motifs étaient tout autres. M. de -Metternich s'était servi de ses relations personnelles avec la cour de -Naples pour l'amener à la coalition, et il en résultait de sa part un -engagement moral qui ne lui permettait guère de livrer Murat, si -celui-ci ne se livrait lui-même par quelque grave faute envers -l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Motif particulier de M. de Metternich pour ajourner la -question d'Italie.</span> -Or, cette faute était fort à prévoir, et M. de Metternich -voulait l'attendre, (p.~469) pour ne pas se rendre coupable d'une -sorte de trahison. De plus, ayant à tout événement réuni en Bohême, en -Gallicie, en Moravie, 250 mille hommes pour appuyer sa politique -contre les prétentions de la Prusse et de la Russie, et n'en ayant pas -plus de 50 mille en Italie où toutes les têtes fermentaient, et où -Murat comptait 80 mille hommes conduits en partie par des officiers -français, il ne voulait pas, comme il le disait très-sensément, -<em>mettre le feu partout à la fois</em>. Même en étant très-pressée de -satisfaire Louis XVIII à l'égard de Naples, la légation française -aurait pu entrer dans les calculs du ministre autrichien, car ce -n'était pas dans des vues sensiblement différentes des nôtres qu'il -cherchait à gagner du temps, et il savait mieux que nous comment s'y -prendre pour arriver au but.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. de Gentz pour amener un rapprochement.</span> -M. de Gentz, très-violent la plume à la main, était infiniment plus -modéré dans les relations d'affaires. Il courut d'une légation à -l'autre, visita notamment celle de France pour amener une -conciliation, car il sentait, et on sentait avec lui, qu'il fallait -ménager beaucoup les mécontents si on désirait éviter un éclat. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue chez M. de Metternich dans laquelle on ne -réussit pas davantage à s'entendre.</span> -On convint de se revoir, et on se revit en effet, tous les six, chez M. -de Metternich. La première chose qu'on demanda à M. de Talleyrand fut -de retirer sa note, à laquelle il était difficile de ne pas répondre, -et plus difficile encore de répondre sans toucher à des questions -extrêmement délicates. -<span class="sidenote" title="En marge">On voudrait que M. de Talleyrand retirât sa note, ce qui -est impossible parce qu'elle a été expédiée à la cour d'Espagne.</span> -M. de Talleyrand était occupé à se défendre -contre une telle exigence, lorsque M. de Labrador trancha la question -en disant que la suppression désirée était impossible, vu que la note -avait déjà été (p.~470) expédiée à sa cour. M. de Metternich cédant -alors à un mouvement d'humeur, dit en s'adressant à M. de Nesselrode: -Je crois que nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre -nous.— -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand insiste pour faire déterminer le principe -d'admission au congrès.</span> -Comme il vous plaira, répliqua M. de Talleyrand, et M. de -Metternich voulant qu'il s'expliquât davantage, il ajouta: Je ne -paraîtrai plus à vos réunions, et membre du congrès j'attendrai qu'on -le convoque.—C'était annoncer qu'à la tête des dissidents la France -demanderait la réunion générale du congrès, en refusant de consacrer -ce qui se ferait en dehors du congrès lui-même. La menace était des -plus graves. Aussi tous les assistants désirant ne rien pousser à -bout, s'efforcèrent-ils de se contenir, et d'apporter plus de mesure -dans leurs délibérations. M. de Metternich ayant fait à M. de -Talleyrand l'observation très-fondée qu'il n'y avait rien de prêt, -qu'aucune question n'était même effleurée, et qu'on serait -très-embarrassé de se présenter dans cet état au congrès, M. de -Talleyrand lui répondit que relativement à l'époque de la convocation -il était disposé à se rendre, et à concéder les trois ou quatre -semaines dont on croyait avoir besoin pour préparer le travail, mais à -condition qu'on indiquerait pour plus tard cette réunion générale dont -on ne voulait pas actuellement, et qu'on déterminerait le principe -d'admission à peu près en ces termes: <cite>Serait admis le représentant de -tout prince qui avait des territoires engagés dans la dernière guerre, -territoires dont il avait été antérieurement et universellement -reconnu souverain, et qu'il n'aurait abandonnés ni par cession ni par -abdication.</cite></p> - -<p>(p.~471) <span class="sidenote" title="En marge">On ne veut à aucun prix résoudre le fond par la -forme, et on repousse l'idée de déterminer à l'avance le principe -d'admission au congrès.</span> -On retombait ainsi dans la difficulté principale, car ce principe -excluait Murat, qui n'avait pas été <em>universellement reconnu -souverain</em>, et admettait le roi de Saxe, qui n'avait cédé ses -territoires <em>ni par cession ni par abdication</em>. C'était trancher par -une question de forme la question de fond, à l'égard des deux points -les plus difficiles qu'eût à résoudre le congrès. On ne put donc pas -se mettre d'accord, et on se retira. En sortant de cette réunion, lord -Castlereagh essaya de faire entendre raison à M. de Talleyrand, en lui -insinuant que par son obstination il nuisait sans s'en douter aux -solutions qui lui tenaient le plus au cœur. Malheureusement ne -voulant pas avouer que l'Angleterre et l'Autriche étaient prêtes à se -séparer de la Prusse et de la Russie, et ignorant l'art de dire les -choses à demi-mot, il ne parvint guère à se faire comprendre. De son -côté M. de Talleyrand était trop engagé pour pouvoir reculer -facilement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après de nombreuses allées et venues on sent le besoin de -transiger.</span> -Pourtant on éprouvait de part et d'autre le besoin de transiger, car -les <em>quatre</em> reconnaissaient que le projet de tout résoudre à eux -seuls, en n'admettant les <em>huit</em> ou les <em>six</em> que pour la forme, était -impossible à réaliser en présence de tant d'intérêts alarmés, et M. de -Talleyrand lui-même, quoique plus animé que de coutume, sentait qu'en -piquant sans cesse M. de Metternich et lord Castlereagh, et -principalement M. de Metternich qu'il n'aimait point, il finirait par -unir indissolublement les <em>quatre</em>, qui, poussés à bout, -s'entendraient peut-être en sacrifiant tous les intérêts que la -légation française avait mission de défendre. On était donc disposé -aux (p.~472) concessions, et après trois ou quatre jours de nouvelles -allées et venues on finit par transiger, en se servant de la plume -habile de M. de Gentz, et en prenant quelque chose au projet de -déclaration de chacun. -<span class="sidenote" title="En marge">On forme un projet de déclaration commune, en empruntant -des idées aux parties opposées.</span> -On composa de la sorte une rédaction -très-générale et très-évasive, qui concédait à M. de Talleyrand un -point essentiel, la réunion du congrès dans un mois, et à MM. de -Metternich et de Hardenberg un autre point fort essentiel également -pour eux, le silence sur le principe d'admission. On disait en effet -dans cette déclaration que les représentants des huit puissances -signataires du traité de Paris, ayant pris l'engagement de se réunir à -Vienne, avaient tenu cet engagement, qu'il y étaient venus, qu'ils -avaient déjà conféré avec les représentants des diverses cours -intéressées, mais qu'il leur fallait pour se mettre d'accord de plus -longues communications confidentielles, qu'ils proposaient donc -d'ajourner le congrès au 1<sup>er</sup> novembre, qu'après ce terme le congrès -s'assemblerait, et serait plus en mesure de remplir sa tâche d'une -manière conforme à l'intérêt de l'Europe, à l'attente des -contemporains, et à l'estime de la postérité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 8 octobre chez M. de Metternich, pour s'entendre -définitivement.</span> -Ce projet rédigé on convint de se réunir le 8 octobre chez M. de -Metternich, en appelant cette fois, non pas six des signataires du -traité de Paris, mais les huit, ce qui consistait à joindre les -représentants de la Suède et du Portugal à ceux de la Russie, de la -France, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Espagne. -M. de Metternich engagea M. de Talleyrand à devancer la réunion d'une -heure, afin de s'entendre sur la rédaction (p.~473) définitive. -<span class="sidenote" title="En marge">Entretien préalable dans lequel MM. de Metternich et de -Talleyrand se rapprochent.</span> -M. de -Talleyrand ayant en effet précédé les autres plénipotentiaires, M. de -Metternich lui dit qu'il avait désiré ce tête-à-tête pour se concerter -avec lui sur la rédaction qu'on allait proposer, et qui le satisferait -certainement. Comme il la cherchait sans la trouver, M. de Talleyrand -lui dit avec un sourire ironique, qui quelquefois éclairait son visage -glacé: La pièce est apparemment en communication <em>chez les -alliés</em>.—Ne parlons plus d'alliés, répondit M. de Metternich, puis il -exhorta son interlocuteur à agir de confiance, et à mettre de côté les -tracasseries, si on voulait sauver par de communs efforts des intérêts -qui étaient identiques. M. de Talleyrand se défendit en demandant -comment il se faisait que M. de Metternich lui laissât le soin -d'écarter la Prusse de Dresde, et la Russie de Cracovie. M. de -Metternich aurait pu lui répondre qu'il était tout aussi étonnant de -voir M. de Talleyrand se presser si fort d'épouser les intérêts de -l'Autriche, et ne pas s'en fier à elle du soin de les sauvegarder. -Mais il fallait s'entendre et ne pas se piquer. M. de Metternich -s'efforça de persuader à M. de Talleyrand, que, moyennant qu'on le -laissât faire, il parviendrait à garantir les intérêts qui semblaient -en ce moment si menacés. M. de Talleyrand voulant le forcer à -s'expliquer davantage, en s'expliquant lui-même, lui déclara que la -France ne prétendait à rien pour elle-même, qu'il était prêt à le -signer, mais qu'il y avait des choses auxquelles, dans l'intérêt -général, elle ne consentirait jamais; qu'elle ne consentirait jamais, -par exemple, à ce que la Prusse eût Luxembourg et Mayence, à ce -qu'elle eût Dresde, à ce (p.~474) que la Russie passât la Vistule. Il -ajouta quant au roi de Saxe, qu'il fallait que ce prince se résignât à -des sacrifices, qu'il s'y résignerait, mais que si on voulait lui ôter -la totalité de ses États, la France s'y opposerait. Là-dessus M. de -Metternich interrompant M. de Talleyrand, et lui prenant la main, lui -dit: Nous sommes plus près de nous entendre que vous ne croyez. La -Prusse n'aura ni Luxembourg, ni Mayence; nous ferons de notre mieux -pour conserver au roi de Saxe la plus grande partie de ses États, et -pour tenir la Russie le plus loin possible de l'Oder; mais ayez -patience, et ne nous créez pas d'obstacles inutiles.—Il parla ensuite -à M. de Talleyrand de ce dont celui-ci ne parlait pas, quoique ce fût -son intérêt essentiel.—Je connais, lui dit-il, le but principal que -vous poursuivez ici (il faisait allusion à Naples); la force des -choses est pour vous, mais ne précipitez rien. Vous amèneriez des -événements graves, que ni vous ni moi, ni aucun de nous, ne pourrions -maîtriser.—</p> - -<p>M. de Talleyrand affecta sur l'affaire de Naples une complète -tranquillité d'esprit, disant qu'il s'agissait d'une question de -principe, non de famille, et qu'il comptait sur le respect que -l'Europe avait d'elle-même, pour être certain qu'elle ne supporterait -pas plus longtemps en Italie un état de choses qui était à la fois un -scandale et un danger.</p> - -<p>Cette courte explication avait fort adouci M. de Talleyrand, qui dès -ce moment se montra beaucoup plus disposé à transiger. Les autres -diplomates étant assemblés, il fallut les rejoindre. -<span class="sidenote" title="En marge">Réunion des huit signataires du traité de Paris.</span> -Étaient présents -M. de Nesselrode pour la Russie, M. de Talleyrand (p.~475) pour la -France, M. de Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de -Humboldt pour la Prusse, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de -Labrador pour l'Espagne, M. de Palmella pour le Portugal, M. de -Loewenhielm pour la Suède. M. de Gentz tenait la plume. -<span class="sidenote" title="En marge">Étant accordé le principe que le congrès sera réuni tout -entier sous un mois, M. de Talleyrand demande en outre l'insertion -d'un mot qui indique qu'on veut se conformer au droit public.</span> -On lut les -deux projets de déclaration restés seuls en discussion, celui qu'avait -d'abord proposé M. de Talleyrand, et celui que M. de Metternich avait -fait rédiger en adoptant une partie de la rédaction française. Ce -dernier fut unanimement préféré, parce qu'en annonçant la réunion -générale du congrès par l'ajournement à un mois, il ne préjugeait rien -quant au principe d'admission. M. de Talleyrand, sentant qu'il fallait -céder, car il avait obtenu le point le plus important, c'est-à-dire -l'engagement de convoquer le congrès, mais voulant remporter encore un -avantage avant de se rendre, annonça qu'il était prêt à adopter le -projet proposé, si à la phrase qui disait qu'au moyen du délai d'un -mois, l'œuvre du congrès serait plus conforme <em>à l'attente des -contemporains</em>, on ajoutait ces mots: <em>et au droit public de -l'Europe</em>, lesquels, sans rien préciser, avaient dans sa pensée une -signification qu'il regardait comme très-utile.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive discussion.</span> -Ces mots soulevèrent un orage. Les Prussiens avaient cru y voir une -allusion à la Saxe et à sa conservation, et ils en étaient transportés -d'effroi et de colère. -<span class="sidenote" title="En marge">Le mot relatif au respect du droit public est adopté.</span> -Il est bien vrai qu'on invoquait le droit -public afin d'en faire une égide à la Saxe. Mais l'allusion, claire -pour les uns, restait fort vague pour les autres, et en tout cas des -allusions ne décidaient pas la question. M. de Hardenberg (p.~476) -debout, criant comme tous ceux qui n'entendent ni eux ni les autres, -répétait: Mais quelle nécessité de parler du droit public? On ne fera -certainement rien de contraire au droit public. Cela va sans -dire....—Si cela va sans dire, répliqua M. de Talleyrand, cela ira -encore mieux en le disant.—Mais que fait là le droit public? -demandait obstinément M. de Humboldt.—Il fait que vous êtes ici, -repartit M. de Talleyrand; car sans lui vous n'y seriez, ni vous, ni -d'autres.—Ce tumulte dura quelques minutes, et ces dix graves -diplomates faisaient du bruit comme l'assemblée la plus nombreuse. -Lord Castlereagh voulant en finir, prit M. de Talleyrand à part, et -lui adressa cette question: Serez-vous enfin plus raisonnable, si on -vous cède sur ce point?—Oui, dit M. de Talleyrand, mais je vous -demande un service. Vous avez de l'influence sur M. de Metternich, -promettez-moi de l'employer contre Murat.—Je vous le promets, -répondit lord Castlereagh.—Donnez-m'en votre parole.—Je vous la -donne.—Après ce court dialogue le ministre britannique s'en alla dire -à ses collègues qu'il était difficile de refuser l'insertion d'un mot -aussi respectable et aussi inoffensif que celui de <em>droit public</em>. M. -de Gentz, M. de Metternich, allèrent répéter la même chose à chacun -des assistants, et le mot fut accepté. Le texte suivant fut donc -adopté avec la date du 8 octobre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Texte de la déclaration qui ajourne au 1<sup>er</sup> novembre la -réunion du congrès.</span></p> - -<div class="quote"> -<p class="center">DÉCLARATION.</p> - -<p>«Les plénipotentiaires des cours qui ont signé le traité de - Paris du 30 mai 1814, ont pris en considération (p.~477) - l'article 32 de ce traité, par lequel il est dit que toutes les - puissances engagées de part et d'autre dans la dernière guerre, - enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un - congrès général les arrangements qui doivent compléter les - dispositions dudit traité; et après avoir mûrement réfléchi sur - la situation dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les - devoirs qui leur sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne - sauraient mieux les remplir qu'en établissant d'abord des - communications libres et confidentielles entre les - plénipotentiaires de toutes les puissances. Mais ils se sont - convaincus en même temps qu'il est de l'intérêt de toutes les - parties intervenantes de suspendre la réunion générale de leurs - plénipotentiaires jusqu'à l'époque où les questions sur - lesquelles on devra prononcer, seront parvenues à un degré de - maturité suffisant pour que le résultat réponde aux principes du - droit public, aux stipulations du traité de Paris, et à la juste - attente des contemporains. L'ouverture formelle du congrès sera - donc ajournée au 1<sup>er</sup> du mois de novembre, et les susdits - plénipotentiaires se flattent que le travail auquel ce délai sera - consacré, en fixant les idées et en conciliant les opinions, - avancera essentiellement le grand ouvrage qui est l'objet de leur - mission commune.</p> - -<p class="date">»Vienne, le 8 octobre 1814.»</p> -</div> - -<p>Personne à Vienne ne se méprit sur le sens de ces mots: <cite>les principes -du droit public</cite>, et chacun voulut y voir un premier avantage -remporté au profit de (p.~478) la Saxe. Ce fut un sujet de grand -contentement pour les Allemands, qui, à une seule exception près, -celle des Prussiens, faisaient des vœux ardents pour la -conservation de cet État. Encore parmi les Prussiens y en avait-il -plus d'un qui trouvait que la Saxe était une acquisition chèrement -achetée, s'il fallait la payer aux Russes par l'abandon de la Pologne. -<span class="sidenote" title="En marge">La légation française a obtenu un vrai succès, dont elle -devrait se contenter, sans chercher à lui donner trop d'éclat.</span> -On savait gré à la légation de France de ses efforts pour arrêter -l'ambition de certaines puissances, et pour faire reconnaître le droit -de tous les États à être entendus au congrès. Mais elle aurait dû s'en -tenir à ce succès, qui n'avait pas été obtenu sans s'exposer à d'assez -graves inconvénients, celui notamment de répéter à satiété que nous -étions satisfaits, que nous n'avions rien à désirer, et celui aussi -d'embarrasser, de blesser même l'Angleterre et l'Autriche, dont nous -avions indispensablement besoin dans la politique fort restreinte qui -était devenue la nôtre.</p> - -<p>Sans doute si nous eussions adopté résolûment le parti de la Prusse et -de la Russie, ce que la politique conseillait, ce que la justice, du -moins quant à nous, ne défendait ni à l'égard de la Saxe, ni à l'égard -de l'Europe, nous n'aurions pas eu tous ces ménagements à garder, car -la Prusse et la Russie étaient elles-mêmes si ardentes, si peu -réservées, que nous n'aurions pas eu besoin de nous gêner beaucoup -plus qu'elles, et d'ailleurs réunies, les épées de la France, de la -Prusse, de la Russie étaient dispensées de prudence. Mais en ayant -pris le parti contraire, celui qui consistait uniquement à sauver la -Saxe, et tout au plus à (p.~479) déposséder Murat et Marie-Louise, il -fallait se plier aux susceptibilités, aux faiblesses du parti -méticuleux auquel nous étions associés, et ne pas l'embarrasser en -voulant trop le servir. Lord Castlereagh et M. de Metternich, en -effet, tremblaient d'être compromis en agissant dans le même sens que -nous. M. de Metternich surtout craignait que nous n'allassions trop -vite, car, ainsi que nous l'avons dit, pour avoir 250 mille hommes en -Bohême, en Gallicie et en Moravie, il n'en avait laissé que 50 mille -en Italie, et il ne voulait faire venir la question de Murat qu'après -celle de la Saxe. Les Allemands eux-mêmes, si contents de nous à cette -heure, exigeaient de grands ménagements, car, dans leur vieille -défiance de la France, ils étaient toujours prêts à reprendre peur, -s'ils nous voyaient redevenir trop remuants et trop actifs. La crainte -de coopérer avec nous était telle encore, que M. de Metternich et lord -Castlereagh avaient adressé de sanglants reproches à M. de Labrador, -parce qu'il avait modelé sa conduite sur la nôtre, et lui avaient dit -que l'Espagne en agissant ainsi montrait envers l'Europe la plus noire -ingratitude. -<span class="sidenote" title="En marge">Convenance de l'attitude réservée et expectante, d'après la -politique que la France avait adoptée.</span> -Il fallait donc, après avoir déjoué habilement, comme M. -de Talleyrand avait réussi à le faire, des exclusions blessantes, ne -point aller au-devant de gens qui, ayant besoin de notre concours, -appréhendaient presque autant d'être sauvés par nous que dévorés par -la Prusse et la Russie. -<span class="sidenote" title="En marge">Utilité de laisser se prononcer les intérêts allemands.</span> -Il en est souvent de la politique comme du -commerce, et l'offre avilit le prix des choses, que la demande relève -lorsqu'on sait l'attendre. En laissant désirer notre secours dans -l'affaire (p.~480) de la Saxe qui nous touchait médiocrement, nous -étions beaucoup plus assurés de nous le faire bien payer dans celles -de Naples et de Parme qui nous touchaient essentiellement, du moins au -point de vue où s'était placé le cabinet français. Attendre les -intérêts allemands, se placer derrière eux et non devant eux, était -donc la politique à la fois la plus digne et la plus profitable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vivacité des cours allemandes.</span> -Ces intérêts allemands au surplus étaient loin de s'endormir. Les -puissances germaniques de second ordre montraient contre ce qu'elles -appelaient l'avidité de la Prusse, la tyrannie de la Russie, -l'inhabileté de l'Angleterre, la faiblesse de l'Autriche, une -animation extraordinaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Conduite et animation de la Bavière.</span> -À la tête des plus animées était la Bavière. -Cette puissance, en effet, avait de nombreux motifs pour ne pas -laisser sacrifier la Saxe, dont l'existence était nécessaire à -l'équilibre germanique, et dont le seul crime était d'avoir subi -l'alliance française que la Bavière avait recherchée au lieu de la -subir. Il est certain que la Saxe supprimée, la Bavière avec les États -survivants était trop faible pour résister à l'influence de l'Autriche -et de la Prusse, toujours disposées à s'unir lorsqu'il s'agissait de -soumettre le corps germanique à leur domination. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa forte situation à Vienne.</span> -Outre les raisons -qu'elle avait de défendre la Saxe, la Bavière en avait les moyens. -Elle était fortement représentée à Vienne. Indépendamment du roi qui -s'y était rendu en personne, elle avait pour ministre au congrès le -prince de Wrède qui, malgré plus d'une faute militaire, était l'un des -généraux les plus justement estimés de la coalition, et qui jouissait -de beaucoup (p.~481) d'influence. Le prince de Wrède n'hésitait pas à -dire (et son roi ne le démentait point) qu'il fallait aller jusqu'à la -guerre pour sauver la Saxe, mettre de côté tout faux scrupule à -l'égard de la France, accepter son appui si elle voulait le donner, et -s'en servir pour refouler la Prusse dans le Brandebourg, pour rejeter -la Russie au delà de la Vistule. Il offrait au moins cinquante mille -Bavarois, fréquentait sans cesse M. de Talleyrand et le duc de -Dalberg, et insistait pour qu'ils se missent en avant encore plus -qu'ils ne le faisaient. Toutefois le roi de Bavière, craignant -d'inspirer des ombrages à cause de son ancienne intimité avec la -France, n'osait pas voir personnellement M. de Talleyrand, tout en lui -adressant les messages les plus affectueux et les plus pressants dans -le sens de notre commune politique.</p> - -<p>Il y avait un autre État allemand qui apportait un notable secours à -cette politique, c'était le Hanovre, redevenu indépendant depuis 1813. -<span class="sidenote" title="En marge">Concours que le Hanovre apporte à la Bavière.</span> -Simple électeur de Hanovre jadis, le roi d'Angleterre, ne voulant pas -avoir en Allemagne un titre moindre que le souverain de Wurtemberg qui -avait été qualifié roi par Napoléon, avait pris le titre royal, que -tout le monde s'était hâté de lui concéder. Le Hanovre était -représenté au congrès par M. de Munster, qui se prononçait -formellement pour la Saxe. Mais d'après un usage séculaire le ministre -hanovrien ne se trouvait pas toujours en parfaite conformité de vues -avec le ministre britannique, qui suivait une marche propre, -déterminée à la fois par l'intérêt exclusif de l'Angleterre et par -celui du cabinet dans le Parlement. -<span class="sidenote" title="En marge">Utilité dont ce concours pouvait être.</span> -Néanmoins le Hanovre pouvait -rendre (p.~482) un important service à l'Allemagne, c'était de faire -agir le Prince régent d'Angleterre auprès des ministres anglais, pour -les disposer plus favorablement à l'égard de la Saxe, et cette -influence, comme on le verra plus tard, devait être d'une grande -utilité. La Hesse, Bade, et en général tous les petits États étaient -prêts à s'unir à ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, pour -faire, s'il le fallait, une manifestation extrêmement significative en -faveur de la Saxe, et ils n'attendaient à cet égard que le signal des -États principaux. Afin d'occuper les princes allemands, on avait, -malgré la suspension du congrès et l'ajournement de tout travail -officiel, formé un comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de la -Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, pour rédiger un projet de -constitution germanique, et on en avait donné la présidence à la -Bavière, afin de la dédommager de n'être pas du grand comité européen. -Dans ce comité allemand, où dominait l'esprit des princes de second -ordre, on manifestait de toutes les manières possibles la résolution -de défendre l'indépendance et l'existence des États germaniques, -contre les convoitises de confédérés trop puissants et trop ambitieux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Zèle des Autrichiens dans la question de la Saxe, et forme -que prend ce zèle.</span> -Enfin à tout ce zèle germanique s'ajoutait le zèle autrichien, qui, -dissimulé chez les membres du cabinet de Vienne par les raisons que -nous avons exposées, se manifestait sans retenue au sein de la nation, -de la cour et de l'armée. Dans l'état-major autrichien notamment, on -éprouvait et on exprimait une véritable colère contre le double projet -de la Prusse et de la Russie, car pour l'Autriche l'un était (p.~483) -aussi alarmant que l'autre. -<span class="sidenote" title="En marge">Irritation des militaires autrichiens; ils voudraient la -guerre plutôt que de céder.</span> -Les militaires autrichiens, qui avaient la -prétention d'avoir servi la cause européenne au moins autant que les -autres armées coalisées, car sans eux, disaient-ils, les Russes et les -Prussiens, acculés sur l'Oder par les défaites de Lutzen et de -Bautzen, eussent été bientôt rejetés sur la Vistule, les militaires -autrichiens demandaient si, pour prix de leur sang, on allait leur -créer une situation pire que sous la domination de Napoléon, et si -décidément on allait mettre autour des montagnes de Bohême, les Russes -à droite, les Prussiens à gauche, et livrer à ces communs ennemis les -défilés dont le grand Frédéric et Napoléon avaient montré la haute -importance. Bien que peu enclins à recommencer la guerre, ils -n'hésitaient pas à déclarer que puisqu'on était prêt, mieux valait la -faire tout de suite que plus tard, afin d'empêcher une double -usurpation désastreuse. L'Autriche avait en effet 250 mille hommes -pouvant entrer immédiatement en action, en Bohême, Moravie et -Gallicie; les autres États allemands étaient en mesure d'en donner 100 -mille, et l'Angleterre occupée en Amérique ne fournît-elle rien, le -secours de 150 mille Français étant assuré, le résultat était -infaillible suivant eux avec une force réelle de 500 mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tactique de M. de Metternich et de lord Castlereagh.</span> -Nous avions donc la certitude, en laissant fermenter tous ces -sentiments sans trop nous en mêler, d'être bientôt appelés à jouer un -grand rôle, un rôle décisif dans le sens de la politique adoptée par -la France. Toutefois les deux hommes qui étaient chargés de -débrouiller les fils si embrouillés de la politique européenne, lord -Castlereagh et M. de Metternich, (p.~484) l'un simple, sensé, ferme, -mais quelquefois maladroit, l'autre profond, infiniment adroit avec -des formes allemandes, voulaient dénouer ce nœud gordien sans y -employer l'épée d'Alexandre, car cette épée serait toujours celle de -la France, et rappeler eux-mêmes les armées françaises en Allemagne -leur semblait à la fois un singulier contre-sens et un grave péril. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur crainte de rallumer la guerre, et de ramener les -Français en Allemagne.</span> -De plus, d'accord sur le but, ils ne l'étaient pas sur les moyens. M. de -Metternich ne voulait céder ni à la Prusse ni à la Russie, tout en -mettant la plus extrême patience dans son opposition, afin d'éviter -une rupture. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh tendrait à sacrifier la Saxe pour -satisfaire la Prusse, et la séparer de la Russie.</span> -Lord Castlereagh au contraire aurait désiré contenter la -Prusse, l'attirer à lui, et se servir d'elle contre la Russie, ce qui -le conduisait à livrer la Saxe pour sauver la Pologne. Cette -disposition de lord Castlereagh tenait à une manière d'entendre les -intérêts britanniques particulière aux ministres de cette époque, -laquelle a besoin d'être expliquée pour être bien comprise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Motif de cette disposition, puisé dans le système des -alliances anglaises.</span> -Le blocus continental avait causé aux Anglais une telle terreur, -qu'ils tremblaient sans cesse de le voir renaître, sinon par les mains -de Napoléon, du moins par celles des Bourbons, ce qui n'était pas -mieux raisonné que ne le sont ordinairement les conceptions de la -peur. Dans cette préoccupation ils avaient confié le littoral du nord -à la maison d'Orange, en donnant à celle-ci la Hollande et la -Belgique, et de crainte qu'elle ne fût pas ainsi assez forte, ils lui -avaient ménagé pour alliés le Hanovre qu'ils se proposaient de -renforcer, et la Prusse elle-même, à laquelle ils avaient imposé en -quelque sorte les provinces (p.~485) rhénanes pour la rendre -nécessairement notre ennemie. Craignant même de n'avoir pas assez -attaché la Prusse à cette cause, ils étaient prêts à lui livrer la -Saxe, se flattant de pallier cet abandon auprès du Parlement en le -motivant sur le système des alliances britanniques. Mais comme ils -désespéraient de faire supporter à ce même Parlement le sacrifice de -la Pologne, ils étaient résolus de résister à la Russie, voulaient -pour cela détacher d'elle les Prussiens en leur cédant la Saxe, et se -promettaient de l'isoler ainsi tellement qu'elle fût obligée -d'abandonner sa proie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Déplaisir que cette disposition cause à M. de Metternich, -qui ne voudrait sacrifier ni la Saxe, ni la Pologne.</span> -Cette politique assez compliquée déplaisait fort à M. de Metternich -qui avait un égal désir de défendre la Saxe et la Pologne. Mais on ne -ramène pas aisément les Anglais lorsqu'ils ont une fois entendu leurs -intérêts d'une certaine façon, et M. de Metternich sentant que lord -Castlereagh ne pourrait être éclairé que par une tentative -malheureuse, le laissa faire, convaincu qu'il suffisait de défendre -une seule des deux causes menacées pour assurer le salut des deux. -<span class="sidenote" title="En marge">Il se prête cependant à la politique de lord Castlereagh -par la conviction qu'il a de son insuccès, la Prusse ne pouvant être -satisfaite sans que la Russie le soit.</span> -En effet Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étaient donné parole l'un à -l'autre pour la Saxe et la Pologne, et Frédéric-Guillaume ne pouvait -manquer à sa parole et à l'amitié jusqu'à accepter la Saxe, si la -Pologne n'était pas cédée à Alexandre; ajoutez que, dispensé du -sacrifice de Posen, si la Pologne n'était pas échue tout entière à la -Russie, il se serait privé du seul argument spécieux pour exiger la -Saxe. Refuser la Pologne c'était donc du même coup refuser la Saxe, et -sauver l'une c'était sauver l'autre. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich laisse lord Castlereagh s'engager contre -la Russie.</span> -S'apercevant très-bien de cette -(p.~486) connexion, M. de Metternich au lieu de retenir lord -Castlereagh, le laissa marcher en avant, certain qu'on ne pouvait pas -opposer à Alexandre un plus redoutable adversaire. Indépendamment de -son caractère entier lord Castlereagh avait l'avantage de représenter -la puissance la plus désintéressée dans les distributions -territoriales du continent, et en outre celle qui payait toutes les -autres. Or cette supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit, -perçait toujours dans les relations de l'Angleterre avec ses alliés. -Agissant donc à sa façon, lord Castlereagh demanda un entretien à -Alexandre, et l'obtint sur-le-champ.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre un peu remis de sa première irritation, s'attache -à caresser tout le monde à Vienne.</span> -Le czar avait alors un peu surmonté ses premiers mouvements de -surprise et de colère. Il était impressionnable mais fin comme un -Asiatique, de plus aimable et bon, et tellement dominé par son goût de -plaire, qu'il ne pouvait pas soutenir longtemps le rôle d'un homme -irrité. Obéissant à son caractère et aux circonstances il s'était mis -à caresser tout le monde à Vienne, spécialement les militaires, se -faisait conduire sur les divers champs de bataille où l'on avait -combattu pendant la campagne de Wagram, et bien qu'il fût avec les -vaincus, trouvait mille choses flatteuses à leur dire, allait presque -toujours à pied dans les rues, s'appuyant tantôt sur le bras d'un -diplomate, tantôt sur celui d'un officier, fréquentait les salons de -Vienne comme un simple particulier, se familiarisait avec toutes les -classes, mettait un grand soin à oublier son rang avec les princes qui -affluaient au congrès, s'attachait en un mot à séduire, et y -réussissait, car peu d'hommes (p.~487) en avaient le talent au même -degré. On remarquait beaucoup à cette époque son intimité avec le -prince Eugène dont il avait protégé la mère et la sœur à Paris, et -qui était venu solliciter la principauté qu'on lui avait promise par -le traité du 11 avril. Alexandre le présentait partout en vantant sa -fidélité à Napoléon, ce qui, dans le moment, lui nuisait moins que la -difficulté d'arracher une part à l'avidité universelle. Alexandre se -donnait ainsi beaucoup de mouvement pour plaire, et ce n'était pas -trop de tous ses efforts pour contre-balancer le fâcheux effet de sa -politique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh ayant demandé une entrevue à l'empereur -Alexandre, celui-ci se rend chez le ministre anglais.</span> -À peine avait-il reçu de lord Castlereagh la demande d'un entretien, -qu'il y répondit en se transportant lui-même chez le ministre -britannique. Ce dernier fort touché d'un pareil procédé, se montra -reconnaissant, respectueux autant qu'il devait l'être, mais demeura -Anglais, c'est-à-dire absolu, et en voulant tout ménager, ne ménagea -rien.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Long entretien de ces deux personnages.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait d'abord valoir les services que -l'Angleterre a rendus à la Russie.</span> -Il s'attacha d'abord à prouver au czar qu'en toutes choses -l'Angleterre avait cherché à lui complaire; qu'elle l'avait aidé en -1812 à conclure la paix de Bucharest avec les Turcs, et à faire -l'acquisition de la Bessarabie; qu'elle avait décidé la Perse à lui -concéder une meilleure frontière vers la mer Caspienne; qu'enfin, -malgré sa répugnance à livrer la Norvége à la Suède, elle y avait -consenti pour assurer définitivement à la Russie la conquête de la -Finlande. Après avoir ainsi établi ses titres à la gratitude de la -Russie, lord Castlereagh prit un à un les traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Tœplitz, conclus en février, juin, septembre 1813, -et montra (p.~488) qu'ils prescrivaient formellement aux trois -puissances continentales de partager entre elles le duché de Varsovie, -ce qui ne signifiait pas qu'une des trois le prendrait tout entier -pour elle seule. Puis il passa aux considérations générales, fit -valoir les inquiétudes que la Russie causait à toute l'Europe, insista -sur le trouble qu'elle avait déjà répandu parmi les alliés, et -n'hésita pas à dire que le congrès de Vienne, duquel on espérait faire -dater le règne de la modération et de la justice chez les nations -civilisées, n'offrirait bientôt, si on n'y prenait garde, qu'une scène -d'ambition, capable à elle seule de faire regretter Napoléon. Lord -Castlereagh dit tout cela avec ce langage simple et positif qui -n'exagère rien sans doute, mais qui n'adoucit rien non plus, et rend -plus sensible la gravité des choses en les présentant telles qu'elles -sont.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre blessé de l'étalage des services de l'Angleterre, -répond ironiquement, en montrant l'intérêt que l'Angleterre avait à -les lui rendre.</span> -Malheureusement pas une des quatre puissances qui se disputaient les -lambeaux du continent européen ne pouvait donner une leçon de morale -aux autres, sans que celles-ci fussent en mesure de la lui renvoyer à -l'instant même, et Alexandre, s'il eût voulu tracer le tableau des -ambitions anglaises depuis l'occupation de Malte jusqu'à celle du Cap -et de l'île de France, aurait pu embarrasser cruellement le ministre -britannique. Il se contint, quoique vivement affecté. Cependant il ne -voulut pas rester sous le poids des services que l'Angleterre -prétendait lui avoir rendus, et avec infiniment de tact et de -persiflage, il fit remarquer à lord Castlereagh que la double paix de -la Russie avec la Perse, de la Russie avec la Turquie, avait été -facilitée il est (p.~489) vrai par l'Angleterre, mais pour que les -armes russes devinssent disponibles contre la France; que la Norvége -avait été accordée à Bernadotte, mais pour arracher ce dernier à ses -engagements envers Napoléon; que la Russie pouvait donc se sentir un -peu soulagée du poids de tant de bienfaits, en songeant aux motifs de -bienfaiteur. -<span class="sidenote" title="En marge">Il discute la valeur des traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Tœplitz, qui avaient prescrit le partage du -grand-duché de Varsovie entre les anciens possesseurs de la Pologne.</span> -Passant ensuite aux traités de Kalisch, de Reichenbach, -de Tœplitz, Alexandre montra qu'ils avaient été faits pour une -situation à laquelle ils n'étaient plus applicables; qu'à l'époque de -ces traités on espérait tout au plus opposer quelques bornes à la -puissance jusque-là illimitée de Napoléon, mais non pas le ramener au -Rhin, et surtout le précipiter du trône; qu'à cette prospérité -inattendue des armes communes l'Autriche avait gagné l'Inn, le Tyrol, -l'Italie, que l'Angleterre y avait gagné la Hollande et la Belgique, -et qu'il n'était pas juste que la Russie et la Prusse, qui avaient -couru de bien autres dangers que l'Angleterre, n'eussent aucune part -de cet accroissement inespéré de bonne fortune; que du reste il était -engagé, quant à la Saxe envers son ami le roi de Prusse, quant à la -Pologne envers les Polonais eux-mêmes. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses motifs pour reconstituer la Pologne, et réparer le -grand attentat du dernier siècle contre le droit public européen.</span> -À ses yeux, dit Alexandre, le -partage de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences -morales n'avaient pas cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était -honnête et politique de réparer. Cette réparation la Russie seule en -avait les moyens, car elle possédait la plus grande partie des -provinces polonaises, ce qui n'était le cas, ni de la France qui avait -essayé en vain de reconstituer la Pologne, ni de la Prusse, ni de -l'Autriche qui n'y avaient jamais songé. La Russie en se dépouillant -(p.~490) des provinces qui étaient dans ses mains, pouvait avec un -très-léger sacrifice de la part de la Prusse, sacrifice dont la -compensation était déjà convenue, rétablir la Pologne, la rétablir en -royaume séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans -l'usage qu'elle en ferait, et opérer en un mot une œuvre qui serait -la gloire de l'Europe et du congrès de Vienne. Il s'était proposé ce -noble but, il était à la veille de l'atteindre, et n'entendait pas y -renoncer. Au surplus, en entrant en Pologne, il avait fait des -promesses aux Polonais pour les détacher de Napoléon, et il avait la -résolution de les tenir. Il n'était pas de ces souverains qui prompts -à donner leur parole dans le besoin, la retiraient avec la même -facilité quand le besoin était passé. Il avait promis, il tiendrait, -et croyait avoir rendu d'assez grands services à l'Europe pour qu'elle -eût à son tour quelque condescendance envers lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mélange de finesse et d'exaltation chez Alexandre, qui rend -difficile de démêler ses vrais sentiments.</span> -Il y avait dans l'empereur Alexandre un mélange de finesse et -d'exaltation romanesque qui ne permettait pas toujours de faire chez -lui la part de la sincérité et celle de l'ambition. Il est bien vrai -que la gloire de rétablir la Pologne le touchait par les plus nobles -côtés de son âme, et il se persuadait presque qu'il faisait un -sacrifice en cédant la Lithuanie et la Volhynie pour construire un -royaume de Pologne, comme si ce royaume une fois constitué n'eût pas -été à lui, mais à un autre. Il s'indignait donc avec une certaine -bonne foi en voyant la résistance qu'il rencontrait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh battu sur les traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Tœplitz, relève sans ménagement ce qu'il y a -d'illusoire dans le projet de reconstituer la Pologne.</span> -Cette indignation ne toucha guère lord Castlereagh, et il revint à la -charge en se servant des raisons (p.~491) bonnes et mauvaises que lui -fournissait la situation. Il n'avait rien de bien solide à répliquer à -l'égard des trois traités de 1813, car ces traités avaient été conclus -en perspective de demi-succès, et la Russie avait droit, comme les -autres, au partage des immenses résultats sur lesquels on n'avait pas -compté. Lord Castlereagh, ne pouvait opposer à Alexandre que des -raisons de modération et d'équilibre, raisons excellentes, mais qui -n'auraient acquis de valeur dans sa bouche, que si l'Autriche avait -renoncé à l'Italie, et l'Angleterre à la Belgique. Mais quant à la -reconstitution de la Pologne, les arguments abondaient, et il les -donna tous avec beaucoup de force.</p> - -<p>Le partage de la Pologne, dit-il au czar, avait été un attentat, et ce -n'était pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui -soutiendrait jamais le contraire. Aussi était-elle disposée à -consentir au rétablissement de la Pologne, si on le voulait complet, -sincère, et avec les conditions convenables. Si par exemple l'Autriche -rendait tout ce qu'elle avait de la Pologne, si la Russie, la Prusse -se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à -part, sans dépendance d'aucun de ses voisins, si on lui donnait un roi -polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois -copartageants, si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment -monarchiques et libérales, l'Angleterre était prête à y applaudir, et -même à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais -les trois copartageants de la Pologne voulaient-ils sérieusement -faire à cette œuvre les sacrifices nécessaires? (p.~492) -Trouverait-on un roi capable de cette belle tâche? Et enfin les -Polonais réunis sauraient-ils vivre ensemble, se comporter comme une -nation sensée, et digne de la liberté qu'on lui aurait accordée? Il -était permis non-seulement d'en douter, mais de n'en rien croire, et -de regarder le rétablissement dont on parlait, comme un pur rêve. Or -au lieu de cette réparation vraiment morale et européenne, rétablir -une Pologne incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la -rendre la plus grande possible, et qu'une fois agrandie de la sorte on -laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à -laquelle elle ne se prêterait jamais.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait valoir enfin les alarmes que cause à -l'Europe l'ambition de la Russie.</span> -Lord Castlereagh parla ensuite à Alexandre des alarmes que son projet -excitait; il lui dit que sans la loyauté de son caractère, ces alarmes -seraient devenues telles que le congrès serait déjà dissous, et il le -supplia, pour le repos général et pour sa propre gloire, de renoncer à -une prétention inadmissible. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre, pendant cet entretien, a la plus grande peine à -se contenir.</span> -Alexandre eut beaucoup de peine à se -contenir pendant cet entretien, car avec tous ses charmes il n'avait -aucune prise sur la solidité du ministre anglais, qui à son tour avec -sa gaucherie personnelle n'en avait aucune sur la nature fuyante et -impressionnable du czar. Ils se quittèrent fort mécontents, et sans -résultat obtenu de part ni d'autre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh voulant prendre acte de ce qu'il a dit, -adresse une note à la Russie dans laquelle il reproduit tout son -entretien.</span> -Le lendemain lord Castlereagh, craignant de n'avoir pas dit tout ce -qu'il y avait à dire, voulant de plus qu'il en restât trace dans la -mémoire de son auguste interlocuteur, et soucieux par-dessus tout de -préparer sa justification devant le Parlement (p.~493) britannique, -rédigea une longue note, l'accompagna d'une lettre confidentielle, et -les adressa au czar, pour prendre acte de sa résistance aux -prétentions russes. Il ne s'en tint pas là, et malgré le secret qu'on -s'était promis à l'égard de la France, il chercha auprès d'elle à se -faire un mérite de sa fermeté, en donnant connaissance de son -entretien et de sa note à M. de Talleyrand. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand, pour mieux diviser la Russie et la -Prusse, adopte une politique assez semblable à celle de lord -Castlereagh, mais différente en cela qu'il veut sacrifier la Pologne -pour sauver la Saxe.</span> -Ce dernier fut enchanté de -voir lord Castlereagh s'engager aussi vivement, bien qu'il fût -très-mécontent de trouver l'Angleterre si facile à l'égard de la Saxe. -Cette singulière tactique de l'Angleterre lui inspira l'idée d'une -tactique équivalente, mais en sens opposé. Désirant autant que -possible rétablir la balance au profit de la Saxe sacrifiée par lord -Castlereagh, et se servant pour cela du prince Czartoryski, lequel -était en communication fréquente avec la légation française, il fit -savoir à l'empereur Alexandre que la France ne céderait jamais quant à -la Saxe, et serait au contraire assez disposée à céder quant à la -Pologne. La manœuvre était adroite, car les uns refusant ce que les -autres concédaient, tout accord qui aurait consisté à satisfaire à la -fois la Prusse et la Russie devait devenir impossible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite et opposition des États allemands dans le comité -chargé de constituer l'Allemagne.</span> -Pendant ce temps les princes allemands de second ordre continuaient -leur chaude opposition. Dans le comité où ils étaient réunis pour -s'occuper de la Constitution germanique, ils résistèrent à toutes les -combinaisons de la Prusse et de l'Autriche qui tendaient à dominer la -Confédération. Le titre antique d'empereur d'Allemagne que les -monarques autrichiens avaient porté si longtemps, et que François -(p.~494) II avait abdiqué en 1806, lorsque Napoléon avait institué la -Confédération du Rhin, ne pouvait guère être rétabli. L'Autriche l'eût -accepté sans doute, si on avait consenti à le rendre héréditaire sur -la tête de ses princes, mais elle ne pouvait le vouloir éligible, car -c'était se soumettre à une fâcheuse dépendance électorale, et -s'exposer d'ailleurs à le voir passer un jour sur une tête prussienne. -Ce dernier motif eût suffi pour lui faire repousser une pareille -offre. Le titre d'empereur, auquel était naturellement attachée la -direction de la Confédération, disparaissant, il fallait des États -directeurs, comme en Suisse, alternant les uns avec les autres, et la -Prusse y aurait adhéré en renfermant l'alternat entre l'Autriche et -elle. L'Autriche y était peu disposée, mais en tout cas la Bavière, le -Hanovre, le Wurtemberg déclarèrent qu'ils n'accepteraient l'alternat -que s'il n'était pas exclusivement renfermé entre les deux grandes -puissances allemandes. On préparait ainsi la solution qui a prévalu -depuis, celle d'une simple présidence de la Diète, déférée à -perpétuité à l'Autriche, comme image de l'ancienne autorité impériale -transmise dans sa maison, ayant de moins la majesté du titre, et de -plus la perpétuité, mais présentant le grave inconvénient de laisser -indécise l'importante question du commandement militaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Soin qu'ils mettent à garantir l'indépendance des États -secondaires.</span> -Une question non moins importante que celle de la direction du corps -germanique, c'était le mode d'existence des États confédérés et la -nature de leurs relations avec les puissances européennes. Jusqu'ici -les États confédérés, quoique attachés les uns aux (p.~495) autres -par un lien fédératif, avaient joui de l'indépendance souveraine, -c'est-à-dire qu'ils avaient conservé le droit de légation et de -guerre, qu'ils pouvaient avoir des envoyés auprès de toutes les cours, -posséder des armées et en disposer. Cette double faculté les avait -conduits souvent à contracter des alliances, sinon contraires à la -Confédération elle-même, du moins aux deux puissances allemandes -prépondérantes, et s'il en était résulté quelquefois l'intervention de -l'étranger, il en était résulté aussi le salut de la commune -indépendance. La Prusse voulait absolument qu'on refusât aux -confédérés le droit de légation et de guerre. Elle était seule de son -opinion, et elle rencontra dans le comité une opposition absolue. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils finissent par ne plus vouloir délibérer, jusqu'à ce que -la question de la Saxe soit résolue.</span> -Enfin, presque à chaque occasion les trois royautés de Bavière, de -Wurtemberg, de Hanovre, déclarèrent qu'elles n'émettraient d'avis sur -les points en litige que lorsque le sort de la Saxe serait -complétement décidé. Elles menacèrent même d'une protestation, signée -par tous les États allemands, contre les projets attribués à certaines -puissances à l'égard de la Saxe. Le comité finit par ne plus vouloir -se réunir jusqu'à ce que cette grande question eût été résolue.</p> - -<p>Il ne fallait pas perdre beaucoup de temps pour arriver au 1<sup>er</sup> -novembre, la déclaration d'ajournement n'ayant été signée et publiée -que le 8 octobre. Il était donc à craindre qu'on n'atteignît ce terme -fatal sans s'être entendu. -<span class="sidenote" title="En marge">La Bavière cherche à exciter la légation française, et -parle tout haut de guerre.</span> -La Bavière, qui était la puissance la plus -active et la plus considérable parmi les États allemands de second -ordre, annonçait la résolution de recourir aux armes pour défendre la -(p.~496) Saxe. Elle avait recruté son armée et l'avait portée à 75,000 -hommes; elle stimulait M. de Metternich, dénonçait tout haut ce -qu'elle appelait sa faiblesse, offrait de fournir vingt-cinq mille -hommes par chaque centaine de mille que fournirait l'Autriche, allait -de M. de Metternich à M. de Talleyrand qu'elle n'avait certes pas -besoin d'exciter, demandait à ce dernier de ne pas se borner à des -paroles, d'en arriver à des menaces, surtout à des menaces effectives, -de déclarer, par exemple, l'intention du Roi de France d'employer la -force, si cela devenait nécessaire. Elle affirmait que lorsque M. de -Talleyrand aurait tenu ce langage, l'Autriche et l'Angleterre seraient -sans excuse, et même sans motifs de tergiverser, qu'elles finiraient -par se prononcer formellement, et qu'on sauverait ainsi l'indépendance -de l'Allemagne et de l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand répond à la Bavière en disant que la -France ne peut apporter un secours qu'on ne lui demande pas.</span> -À cela M. de Talleyrand répondait que -la France était prête, qu'il n'était pas convenable cependant qu'elle -se chargeât à elle seule de la besogne des puissances les plus -intéressées dans la question, que c'était à celles-ci à s'expliquer, à -exprimer au moins un désir, et que le bras de la France serait à elles -au premier appel, mais qu'on daignait à peine adresser une parole à la -légation française, qu'on la tenait en dehors de toutes les -négociations, et qu'après tout elle ne pouvait imposer son secours à -des gens qui semblaient n'en pas vouloir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Transmission de cette réponse à M. de Metternich.</span> -La Bavière s'était hâtée de répéter ces propos à M. de Metternich, et -celui-ci refusant non pas d'agir, mais d'agir vite, avait allégué pour -excuser ses lenteurs, d'abord l'étrange tactique de l'Angleterre -(p.~497) qui pour sauver la Pologne commençait par sacrifier la Saxe, -puis les intentions de la France toujours suspectes d'ambition selon -lui: singulière raison à faire valoir en vérité, car en ce moment la -seule puissance qui à Vienne ne montrât point d'ambition c'était la -France! -<span class="sidenote" title="En marge">Ce ministre, qui ne voudrait rien précipiter, répond à son -tour que la France ne montre tant de zèle que pour tout brouiller, et -que d'ailleurs la France n'est plus en mesure d'agir.</span> -M. de Metternich ajouta que ce serait assumer une grande -responsabilité que d'introduire soi-même les armées françaises en -Allemagne, à si peu de distance du temps où elles y avaient été si -dominatrices, si onéreuses, et si détestées, que du reste ces armées -n'existaient plus, du moins pour les Bourbons qui étaient incapables -de les ramener au drapeau et de les conduire, que la France parlait -beaucoup, mais sans pouvoir et sans vouloir agir, qu'elle ne parlait -que pour tout brouiller, pour semer la zizanie, pour recouvrer sa -position par la mésintelligence des alliés qui l'avaient vaincue. Ces -réponses avaient été adressées au prince de Wrède qui nous les avait -immédiatement communiquées, et elles s'étaient trouvées non-seulement -dans la bouche du ministre dirigeant, mais dans celle de l'empereur et -de plusieurs archiducs, avec le désir visible qu'on nous les transmît, -ce qui était une sorte de provocation à nous expliquer. -<span class="sidenote" title="En marge">Le langage de M. de Metternich se retrouve dans la bouche -de tous les princes autrichiens.</span> -Enfin ce même -langage, que les Autrichiens tenaient avec regret et pour s'excuser, -prenait la forme de la jactance et de la raillerie dans la bouche des -Prussiens qui voulaient faire croire à l'impuissance de la France, et -dans la bouche des Russes qui voulaient faire croire à celle des -Bourbons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de répondre à un tel langage par des actes.</span> -Il n'était plus possible de traiter avec indifférence de tels propos, -et il fallait les faire tomber par des (p.~498) manifestations -positives et convaincantes. M. de Talleyrand déclara que la France -avait la volonté et le moyen d'agir, qu'elle en donnerait la preuve -dès qu'on la mettrait en position de la fournir, et que, dans tous les -cas, elle montrerait bientôt et ses résolutions et ses ressources. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand écrit à Louis XVIII pour lui demander de -faire des armements, et d'en avouer le motif.</span> -Il écrivit sur-le-champ au Roi, chargea M. le duc de Dalberg d'écrire au -cabinet, et au cabinet comme au Roi proposa une double résolution, -celle d'armer, et celle de dire tout haut pourquoi on armait. Sachant -que Louis XVIII ne voulait pas la guerre, bien qu'un de ses neveux, le -duc de Berry, y fût fort disposé, sachant que le Conseil n'y avait pas -plus de penchant que Louis XVIII, il leur dit que la guerre n'était -point vraisemblable (ce qui était exact), mais qu'avec l'effroi que -chacun en avait, celui qui la ferait craindre aux autres les -dominerait; que les choses n'iraient pas à Vienne au delà de simples -démonstrations, mais qu'il fallait être en état de faire ces -démonstrations, et de les faire sérieuses; que la considération de la -France en dépendait, avec sa considération son influence, et -l'accomplissement de ses désirs, et que ce qu'elle désirait par -exemple en Italie tenait à ce qui se passerait en Allemagne, et -qu'elle ne serait puissante d'un côté qu'en se mettant en mesure de -l'être de l'autre.</p> - -<p>C'était prendre le Roi par son endroit sensible, et employer le vrai -moyen de s'en faire écouter que de lui parler de l'Italie, -c'est-à-dire de Naples et de Parme. Du reste le conseil était sage et -donné de très-bonne foi, quoiqu'un hasard étrange, comme on le verra -plus tard, ne dût pas le rendre profitable à la maison de Bourbon.</p> - -<p>(p.~499) <span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par Louis XVIII à la proposition de -M. de Talleyrand.</span> -Lorsque ces dépêches, datées du milieu d'octobre, parvinrent à Louis -XVIII, elles ne laissèrent pas de l'émouvoir beaucoup. Ainsi que nous -l'avons dit, il tenait singulièrement à la paix, pour la France qui en -avait grand besoin, pour sa famille dont la paix était le titre -principal, pour lui enfin qui n'avait dans son âge, ses infirmités, la -nature de ses talents, que des raisons d'être pacifique. -<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII répugne à toute politique entreprenante, mais -il sent le besoin de faire tomber le reproche d'impuissance.</span> -Il savait gré -à son représentant à Vienne de professer si haut le principe de la -légitimité, d'avoir déjoué le projet d'exclure la France des -délibérations communes, voyait avec joie qu'il y eût chance de -renverser Murat, et avec un certain plaisir qu'on pût sauver son -cousin de Saxe, mais trouvait la légation française beaucoup trop -remuante, et craignait qu'on ne l'engageât plus loin qu'il ne voulait -aller. Il délibéra sur ce qu'on lui proposait, en famille d'abord, -puis en plein Conseil. Il n'y avait pas à hésiter sur la résolution à -prendre, car toutes les raisons, grandes et petites, bonnes et -médiocres, se réunissaient en faveur de cette résolution. Il -s'agissait en premier lieu de l'attitude de la France à Vienne, et on -ne pouvait ni pour elle-même, ni pour les Bourbons, laisser établir -l'opinion qu'elle avait été frappée d'impuissance depuis la -restauration de l'ancienne dynastie. Le dommage d'un tel préjugé était -aussi grave pour le pays que pour la famille régnante. Secondement de -l'influence que nous aurions à Vienne devait résulter évidemment la -solution désirée en Italie, solution à laquelle Louis XVIII attachait -tant de prix, et à laquelle les ministres n'en devaient pas attacher -moins que lui, car la sécurité (p.~500) des Bourbons était devenue -alors celle de la France. Troisièmement le salut de la monarchie -saxonne, une fois qu'on avait renoncé à poursuivre des avantages -territoriaux à Vienne, était pour la France un résultat d'une certaine -importance. Le roi de Saxe, à tort ou à raison, passait pour victime -de son attachement à notre cause, et aux yeux de tous ceux qui dans -notre pays se piquaient de patriotisme, le sauver devait nous faire -honneur. Il y avait donc à y réussir la certitude de gagner quelque -popularité, sans même tenir compte des idées de légitimité. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de relever l'état militaire de la France en ce -moment.</span> -Enfin -relever notre état militaire était devenu urgent, car les limites -financières imposées au ministre de la guerre, les dépenses -accessoires qu'on avait imprudemment ajoutées à son budget, étaient -cause qu'on avait laissé tomber l'armée au-dessous même des -proportions prévues. Les régiments ne présentaient plus que des cadres -vides qu'il était impossible de faire manœuvrer. On s'expliquera ce -résultat si on songe que le modique effectif de 200 mille hommes, -qu'on avait cru pouvoir conserver avec un budget de 200 millions, -avait été d'abord réduit à 150 mille hommes, et bientôt les ressources -manquant à 130 mille. C'était renoncer à l'existence de la France que -se restreindre à un pareil effectif dans l'état des armées -européennes. Ces réductions étaient d'ailleurs l'une des causes du -mécontentement des militaires, et la politique intérieure conseillait -autant que la politique extérieure de remettre l'armée sur un meilleur -pied. Par toutes ces raisons les propositions de la légation -française furent prises en sérieuse considération, et (p.~501) elles -se présentèrent fort bien appuyées au Conseil du Roi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion et délibération du Conseil royal.</span> -La difficulté de cette question n'avait jamais été que financière. Le -Conseil étant assemblé, Louis XVIII fit appel au patriotisme du -ministre des finances. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Louis n'avait cessé de dire que si on l'aidait à relever -le crédit, il serait toujours prêt à fournir à tous les besoins de -l'État, quels qu'ils fussent.</span> -Celui-ci n'avait cessé de déclarer que, tout en -se montrant fort rigoureux dans la fixation des dépenses, et même -parce qu'il se montrait tel, il aurait toujours dans un cas urgent -cent millions à la disposition du Roi. Il s'était en effet ménagé une -large ressource en rétablissant le crédit public par la fermeté de sa -politique financière. Ses <em>reconnaissances de liquidation</em> avaient -obtenu un plein succès, car elles avaient cours sur la place moyennant -un agio de 7 ou 8 pour cent. De plus, grâce à sa constance, les impôts -indirects commençaient à rentrer, et il n'était pas embarrassé de -faire face à une dépense imprévue d'une cinquantaine de millions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pris au mot, M. Louis consent à fournir les sommes -nécessaires.</span> -M. Louis fut pourtant étonné d'être si promptement pris au mot et mis -en demeure de prouver l'étendue de ses ressources. Mais il n'entendait -pas moins la politique que la finance, et le ministre de la guerre -ayant déclaré qu'une quarantaine de millions suffiraient, il répondit -qu'il était prêt, et qu'il les donnerait au fur et à mesure des -besoins. On recueillait ainsi bien vite le prix de la bonne conduite -qu'on avait tenue à l'égard des finances, en suivant les conseils de -l'esprit droit et vigoureux qui en avait la direction.</p> - -<p>Les fonds demandés pour l'armée étant assurés, restait à savoir -comment on les emploierait. Le ministre de la guerre (c'était encore -en ce moment (p.~502) le général Dupont) aurait voulu qu'on appliquât -aux deux cent mille vieux soldats revenus de l'étranger, et envoyés en -congé dans l'intérieur, le système de réserve qui consiste à laisser -les hommes chez eux, en les exerçant de temps en temps. L'introduction -de ce système devait être facilitée par l'existence de trente mille -officiers à la demi-solde, auxquels on procurerait ainsi un utile -emploi de leur activité, et un traitement supplémentaire. Ce système -n'avait pas été fort éprouvé encore, même en Prusse où il n'avait été -qu'une ruse administrative imaginée pour dépasser les limites imposées -par Napoléon à l'armée prussienne, et on ne savait pas ce qu'il -valait. On craignait de mettre en mouvement tant d'hommes, officiers -et soldats, de dispositions fort suspectes; de plus, l'opération -devait être longue, tandis qu'il fallait des résultats immédiats et -certains. -<span class="sidenote" title="En marge">On rappelle soixante-dix mille hommes sous les drapeaux, et -on se met en mesure d'en avoir bientôt trois cent mille.</span> -Par tous ces motifs, et sur l'avis fort sage de M. le duc de -Berry, on préféra de rappeler soixante-dix mille soldats sous les -drapeaux, de manière à reporter l'effectif de 130 mille hommes à 200 -mille, et à remettre nos régiments sur un meilleur pied. On n'avait -pas besoin pour réunir ce nombre d'hommes de recourir à la -conscription, nominalement supprimée, et il suffisait, comme on doit -s'en souvenir, de tirer de chez eux une partie des militaires -considérés comme en congé, soit qu'on leur eût donné ce congé, soit -qu'ils l'eussent pris eux-mêmes en désertant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les ministres de la guerre et des finances écrivent des -lettres ostensibles à M. de Talleyrand, pour lui faire connaître le -bon état du trésor et de l'armée.</span> -Aux dépêches officielles dans lesquelles on annonçait à M. de -Talleyrand les résolutions du gouvernement, les ministres des -finances et de la guerre (p.~503) durent ajouter des lettres -particulières qu'il pût montrer en confidence, et dans lesquelles on -lui faisait connaître le bon état des finances et de l'armée. Le -ministre de la guerre notamment était chargé de lui dire qu'il allait -avoir 200 mille hommes, qu'il en aurait 300 mille dans un mois, si on -en avait besoin, tous vieux soldats, et parfaitement disposés, ce qui -était vrai s'il s'agissait de combattre l'ennemi extérieur. Le Roi -écrivit à M. de Talleyrand pour lui exposer ses sentiments personnels. -Il ne voulait pas, lui dit-il, malgré son amour pour la paix, que la -France restât au-dessous de son rôle naturel, et se montrât incapable -de soutenir la cause du bon droit, mais il lui recommanda expressément -de ne pas l'engager dans une coalition dont l'Autriche et les petites -puissances allemandes feraient seules partie. Il désirait que -l'Angleterre y fût comprise, pour demeurer constamment uni à elle, et -pour être plus sûr du résultat d'une guerre, si on arrivait à cette -regrettable extrémité. Il lui désignait toujours comme les deux objets -les plus essentiels, l'expulsion de Murat du trône d'Italie, et la -translation dans l'une des Açores du prisonnier de l'île d'Elbe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'agitation des esprits continue à Vienne.</span> -Tandis que de Paris on expédiait ces réponses aux demandes de M. de -Talleyrand, l'agitation avait continué à Vienne, et le débat était -resté engagé entre l'empereur Alexandre et lord Castlereagh, ce -dernier persistant dans ses efforts pour sauver la Pologne par le -sacrifice de la Saxe. -<span class="sidenote" title="En marge">Les princes allemands s'adressent au Prince régent -d'Angleterre pour qu'il prenne en main la cause de la Saxe.</span> -On savait que le Prince régent d'Angleterre en -sa qualité de futur roi de Hanovre n'était point d'avis de ce -sacrifice, (p.~504) qu'il y était même très-opposé, et on avait fait -agir diverses influences auprès de lui pour qu'il exigeât la -modification des instructions données à lord Castlereagh. Mais en -attendant lord Castlereagh suivait son plan, dans l'espérance de -détacher la Prusse et d'isoler la Russie, et en isolant celle-ci de la -réduire à céder. Bien qu'il fût très-difficile de détacher -Frédéric-Guillaume d'Alexandre, il est vrai que les ministres -prussiens paraissaient moins inébranlables que leur roi, que plusieurs -d'entre eux étaient inquiets des progrès de la Russie vers le centre -de l'Europe, du mauvais effet que produirait chez les Allemands -l'incorporation de la Saxe à la Prusse, et qu'en un mot ils ne -semblaient pas aussi engagés que leur maître dans l'alliance russe. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh persistant dans sa tactique, essaye de -séparer les ministres prussiens du roi de Prusse.</span> -Lord Castlereagh s'étant aperçu de cette différence entre -Frédéric-Guillaume et ses ministres, s'était flatté de rattacher la -Prusse à l'Autriche, de se servir de ces deux puissances pour forcer -la Russie à s'arrêter derrière la Vistule, sans recourir à la France -que l'on continuerait ainsi à laisser en dehors des grandes affaires -européennes. Il espérait donc avec l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche -et tous les États allemands, former en Europe une masse centrale qui -contiendrait la Russie, se passerait de la France, et serait l'arbitre -suprême des choses.</p> - -<p>M. de Metternich, forcé par le cri de l'Allemagne, par celui de -l'armée autrichienne, de se prononcer plus tôt peut-être qu'il ne -l'aurait voulu, mais abandonné par l'Angleterre sur la question de la -Saxe, avait été contraint de se prêter dans une certaine mesure à la -politique de lord Castlereagh, et avait (p.~505) remis à la Prusse une -dépêche dans laquelle il exprimait enfin les intentions de l'empereur -François et de son cabinet. -<span class="sidenote" title="En marge">Note de M. de Metternich, dans laquelle il entre à un -certain degré dans la tactique de lord Castlereagh, et se montre prêt -à sacrifier la Saxe, mais en y mettant des conditions inacceptables -pour la Prusse.</span> -Dans cette dépêche, datée du 22 octobre, -quelques jours avant l'époque assignée pour l'ouverture officielle du -congrès, M. de Metternich s'adressant à la Prusse dans les termes -d'une entière cordialité, rappelait que dès le commencement de 1813, -même avant d'avoir rompu avec Napoléon, l'Autriche avait posé en -principe la reconstitution complète de la Prusse, et en avait fait la -condition expresse de sa politique, qu'on ne pouvait dès lors la -considérer comme atteinte de cette vieille jalousie qui avait divisé -jadis les cabinets de Vienne et de Berlin; il la suppliait d'examiner -si, dans son propre intérêt, il ne serait pas plus sage de renoncer à -cette acquisition de la Saxe, payée si chèrement par l'établissement -de la Russie sur l'Oder, réprouvée par tous les Allemands, et -tellement odieuse à leurs yeux, que le cabinet autrichien pour y avoir -consenti serait peut-être aussi impopulaire que le cabinet prussien -pour l'avoir opérée. M. de Metternich demandait s'il ne serait pas -mieux entendu, en punissant le roi Frédéric-Auguste par quelques -réductions de territoire, de laisser exister le noyau du royaume de -Saxe, de se dégager des promesses funestes qu'on avait faites à la -Russie relativement à la Pologne, de donner ainsi satisfaction au -sentiment universel de l'Allemagne, et de tenir enfin une conduite -plus conforme à la politique réparatrice dont on se vantait aux yeux -de l'Europe, et qu'on ne pratiquait guère en ce moment. Après avoir -exposé son opinion sous la forme (p.~506) d'un conseil, M. de -Metternich ajoutait que si malgré son avis on était amené au sacrifice -de la Saxe, il ne ferait ce sacrifice qu'à diverses conditions, qui -pour lui étaient des conditions absolues du consentement de -l'Autriche. Premièrement la Prusse prendrait l'engagement de se -séparer de la Russie dans la question de la Pologne, et d'opiner comme -l'Angleterre et l'Autriche lorsqu'il s'agirait de résoudre cette -question. Secondement, même avec le désir de faire régner la plus -parfaite cordialité entre les deux cours de Berlin et de Vienne, il -fallait cependant maintenir entre elles un certain équilibre, et -établir pour cela de justes proportions entre la masse des États du -Nord et celle des États du Midi, qui composaient la clientèle de l'une -et de l'autre. Or, l'Autriche voulait que le Mein sur la droite du -Rhin, et la Moselle sur la gauche, fussent les limites territoriales -qui sépareraient les États du Nord de ceux du Midi, afin que Mayence -n'appartînt point aux États du Nord, c'est-à-dire à la Prusse.</p> - -<p>Dans la situation où le plaçait la singulière tactique de lord -Castlereagh, M. de Metternich ne pouvait se tirer plus habilement -d'embarras qu'il ne l'avait fait par cette note, car si les dernières -conditions posées à la Prusse relativement à la limite entre les États -du Nord et du Midi, étaient d'une acceptation facile, celle de se -séparer de la Russie dans la question polonaise était à peu près -inacceptable pour le roi Frédéric-Guillaume, et M. de Metternich, -quoiqu'en suivant la route tracée par l'Angleterre, n'en arrivait pas -moins à ses fins de sauver à la fois la Pologne et la Saxe.</p> - -<p>(p.~507) <span class="sidenote" title="En marge">Irritation qu'éprouve l'empereur Alexandre en -voyant la position prise par l'Autriche.</span> -La position que venait de prendre l'Autriche devait singulièrement -irriter l'empereur Alexandre, car il voyait tout le monde se tourner -contre lui, et tous les efforts tendre à le séparer de la Prusse. -Voulant imposer à l'opposition qu'il rencontrait, il imagina de faire -une manifestation décisive, et qui annonçât de sa part, ainsi que de -la part de la Prusse, une résolution irrévocable. -<span class="sidenote" title="En marge">Afin d'imposer au congrès, il livre la Saxe qu'il occupait -aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses forces en Pologne, de -manière à opérer la prise de possession des pays contestés.</span> -Les troupes russes -occupaient encore la Saxe; il invita le roi de Prusse à la faire -occuper par les troupes prussiennes, et à entreprendre immédiatement -après l'organisation administrative et politique du pays. De son côté, -il dirigea sur la Pologne les troupes russes qui évacuaient la Saxe, -de manière à concentrer toutes ses forces sur la Vistule, et de -présenter une barrière de fer à ceux qui essayeraient de lui arracher -sa proie. En même temps il achemina sur Varsovie son frère le -grand-duc Constantin, qu'on disait destiné à devenir roi de Pologne, -pour commencer l'organisation du nouveau royaume. Il n'était pas -possible de braver plus ouvertement l'opinion et la dignité des -puissances réunies à Vienne, puisque même avant leur décision on -prenait possession des États dont elles seules pouvaient conférer la -souveraineté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Indignation générale à Vienne contre la conduite arrogante -de la Russie et de la Prusse.</span> -Aussi le cri fut-il unanime contre une manière de procéder si hardie -et si arrogante. Accusé de faiblesse par tous les Allemands, M. de -Metternich répondait que loin de s'affliger, il fallait se réjouir de -voir les Russes rentrer dans le Nord, et délivrer l'Allemagne de leur -présence. L'excuse n'était guère accueillie par la diplomatie, et on -disait que (p.~508) la France avait eu bien raison de réclamer la -réunion du congrès, car devant le congrès assemblé on n'aurait jamais -osé pousser l'audace si loin. Lord Castlereagh et M. de Metternich -eux-mêmes ne semblaient pas éloignés d'en convenir. Dans cette -situation, beaucoup de gens découragés prétendaient qu'on ne viendrait -jamais à bout des deux monarques de Russie et de Prusse, qu'il n'y -avait qu'un moyen d'en avoir raison, c'était de se séparer, de laisser -les deux usurpateurs seuls en présence de l'opinion de l'Europe, et de -convoquer un nouveau congrès qui revêtu d'un mandat spécial arriverait -fort du sentiment universel. -<span class="sidenote" title="En marge">Désir presque unanime de la réunion immédiate du congrès.</span> -Les esprits plus résolus disaient qu'il -ne fallait pas reculer, que l'unique parti à prendre c'était de rester -fidèle à la déclaration du 8 octobre, de convoquer le congrès au -1<sup>er</sup> novembre, et qu'on verrait si les deux monarques dont -l'arrogance ne gardait plus de mesure seraient aussi hardis devant le -congrès réuni. Ce sentiment était le plus généralement partagé. On -touchait du reste au 1<sup>er</sup> novembre, et on n'avait pas beaucoup à -attendre pour mettre à l'épreuve l'efficacité du moyen proposé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet d'Alexandre de faire un court voyage en Hongrie.</span> -L'empereur de Russie, toujours en représentation quoique très-simple -de sa personne, et contribuant ainsi à augmenter les dépenses -auxquelles la cour d'Autriche se livrait pour ses hôtes, avait demandé -à faire un voyage à Ofen en Hongrie, pour rendre un hommage funèbre à -sa sœur, morte épouse de l'archiduc palatin de Hongrie. Il voulait -s'y montrer en costume hongrois, et y avait appelé des provinces -limitrophes beaucoup de Grecs, laïques (p.~509) ou prêtres, car dans -ce moment il avait les yeux tournés autant à l'Orient qu'à l'Occident. -L'empereur d'Autriche et plusieurs princes s'étaient promis de -l'accompagner dans ce voyage qui exigeant quatre ou cinq jours, devait -remplir la fin d'octobre. -<span class="sidenote" title="En marge">Entretiens avant son départ avec M. de Talleyrand et M. de -Metternich.</span> -Avant de partir il eut avec M. de Talleyrand -et M. de Metternich deux entretiens qui causèrent une grande -sensation, et qui ne contribuèrent pas peu à laisser définitivement -fixée au 1<sup>er</sup> novembre la réunion générale du congrès.</p> - -<p>On a vu que pour contre-balancer la tactique de lord Castlereagh, qui -se prêtait à sacrifier la Saxe afin de sauver la Pologne, M. de -Talleyrand avait fait insinuer par le prince Czartoryski à l'empereur -Alexandre, que la France au contraire tenait beaucoup plus à la Saxe -qu'à la Pologne, et sacrifierait celle-ci à l'empereur Alexandre, s'il -voulait contribuer à sauver celle-là. C'était en réalité ne rien -concéder à la Russie, le sort de la Saxe et celui de la Pologne étant -inévitablement liés l'un à l'autre. Pourtant c'était un point de vue -nouveau qui avait frappé M. de Nesselrode, et qui devint le motif -d'une conférence de M. de Talleyrand avec l'empereur Alexandre. M. de -Talleyrand consentit à solliciter une entrevue pour la forme -seulement, car au fond il ne le fit que d'après une insinuation -très-claire de M. de Nesselrode. Cette nouvelle entrevue du czar avec -le plénipotentiaire français était la seconde depuis un mois et demi -qu'on était à Vienne, et si, à la vérité, M. de Talleyrand avait -rencontré l'empereur Alexandre dans les fêtes, il n'en avait point -été reçu en audience (p.~510) particulière depuis la visite que nous -avons racontée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre fait d'abord à M. de Talleyrand un accueil plus -amical que la première fois.</span> -L'empereur Alexandre se montra cette fois moins aigre envers le -représentant de la France. Il exprima le regret de ne pas voir M. de -Talleyrand plus souvent, à quoi celui-ci répondit avec gratitude et -dignité, puis sans perdre de temps il aborda le grand sujet de toutes -les préoccupations. Le czar voulut savoir ce qui se passait dans -l'esprit des Français, et ce qui pouvait faire qu'ils se montrassent à -l'égard de la Pologne si parfaitement indifférents.—Je vous avais -trouvé à Paris, dit-il à M. de Talleyrand, entièrement favorable au -rétablissement de la Pologne.—Assurément, Sire, répondit M. de -Talleyrand d'un ton respectueux mais ferme, j'aurais vu avec une joie -véritable, et tous les Français comme moi, le rétablissement de la -Pologne, mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit -nous intéresse médiocrement. Elle n'a plus que la valeur d'une -question de frontières entre vous et l'Allemagne, et c'est à la Prusse -et à l'Autriche à examiner s'il leur convient de vous laisser venir -jusqu'à l'Oder. Dans cet état des choses, nous ne pouvons, nous, -défenseurs constants du droit public européen, nous intéresser qu'à la -Saxe.— -<span class="sidenote" title="En marge">L'entrevue ne tarde pas à redevenir orageuse.</span> -Alors Alexandre qui s'était d'abord contenu, s'écria en termes -amers et peu dignes de lui, que le droit, que les traités étaient de -vains mots dont chacun se servait suivant ses convenances, qu'il n'en -était pas la dupe, et qu'il n'était question là, ni de principes, ni -de droit, mais d'intérêts que chaque puissance entendait à sa -manière.—Alexandre ajouta qu'il avait promis la Saxe au roi -Frédéric-Guillaume, (p.~511) qu'il ne retirerait pas cette promesse, -car il tenait plus à sa parole qu'à ces prétendus traités qui -n'étaient que des mensonges, que le roi de Saxe était un traître qui -avait déserté la cause de l'Europe, qu'il irait finir prisonnier en -Russie, et que ce ne serait pas le premier prince saxon qui aurait -expié ainsi ses prétentions sur la Pologne. M. de Talleyrand, autant -que le respect le permettait, manifesta une sorte d'horreur pour de -tels principes.—La qualification de traître, dit-il à Alexandre, ne -devrait jamais s'appliquer à un roi (qui ne pouvait dans tous les cas -être qu'un vaincu), et ne devrait surtout jamais se trouver dans une -bouche aussi auguste que celle de Votre Majesté. Le droit est quelque -chose de très-réel, de très-sacré, qui fait que nous ne sommes point -en état de barbarie, et Votre Majesté y réfléchira davantage, je -l'espère, avant de froisser ainsi le sentiment unanime de -l'Europe.—Là-dessus Alexandre dit brusquement à M. de Talleyrand, que -l'Angleterre, que l'Autriche lui abandonnaient la Saxe, et que son ami -le roi de Prusse serait roi de Prusse et de Saxe, comme lui empereur -de Russie et roi de Pologne.— -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand tient tête à son auguste interlocuteur et -oppose à sa vivacité un sang-froid ironique.</span> -M. de Talleyrand s'inclinant -respectueusement lui répondit qu'il en doutait fort, car rien n'était -moins certain que le consentement de l'Angleterre et de -l'Autriche.—Alors abrégeant l'entretien, Alexandre ajouta: Vous avez -ici des intérêts qui vous tiennent à cœur (il faisait allusion à -Murat), la mesure de mes complaisances pour la France dépendra de la -mesure de ses complaisances pour la Russie.—La France, répliqua M. -de Talleyrand, (p.~512) ne demande aucune complaisance, car elle ne -soutient à Vienne que des principes.—C'était dire assez qu'elle -n'aurait point recours aux bons offices du czar.</p> - -<p>La résistance qu'il rencontrait de la part de tout le monde avait un -peu calmé Alexandre à l'égard de la nôtre. Il manifesta donc cette -fois moins d'aigreur envers le plénipotentiaire français, mais il se -montra absolu, plus encore que la première fois, et affecta même dans -son langage la brièveté, la sécheresse d'une volonté désormais -inébranlable. En présence de cette volonté si prononcée M. de -Talleyrand, toujours aussi habile, avait su allier au respect un doute -légèrement ironique qui le dispensait de la prendre trop au sérieux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'entretien avec M. de Metternich est des plus orageux.</span> -L'entrevue avec M. de Metternich fut bien autrement orageuse. Les -Prussiens avaient communiqué à l'empereur Alexandre la dépêche de M. -de Metternich exprimant les intentions de l'Autriche, et révélant -clairement les efforts de la diplomatie anglo-autrichienne pour isoler -la Russie au moyen des satisfactions accordées à la Prusse. Ce prince -bien qu'ayant résolu de se contenir, n'était plus maître de son -émotion. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre disant que c'est à la Russie à restaurer la -Pologne, M. de Metternich lui répond que l'Autriche y aurait autant de -titres.</span> -Son entretien avec M. de Metternich ne pouvant porter que sur -la Pologne, puisque la Saxe était momentanément concédée, il s'étendit -longuement sur ce sujet, revint à ses discours accoutumés sur l'odieux -de l'ancien partage de la Pologne, et sur l'utilité, la moralité d'une -restauration de ce royaume, comme si la reconstitution d'une Pologne -non pas indépendante mais sujette du plus dangereux des trois -copartageants, avait pu (p.~513) être prise pour une réparation faite -à l'Europe. Alexandre répétant que la Russie, par l'étendue de ses -possessions polonaises, était appelée à offrir cette réparation, M. de -Metternich lui fit la remarque fort simple, que l'Autriche aussi -possédait une portion considérable de l'ancien territoire polonais, et -qu'elle se chargerait tout comme une autre d'une réparation qui -coûterait si peu à la puissance réparatrice. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse offensante d'Alexandre.</span> -À ces mots le czar -n'étant plus maître de lui, qualifia l'observation de fausse, -d'inconvenante même, et s'oublia jusqu'à dire à M. de Metternich, -qu'il était en Autriche le seul homme qui osât prendre avec la Russie -un pareil <em>ton de révolte</em>. Au génie près, M. de Metternich pouvait se -croire en présence de Napoléon, lorsque celui-ci à Dresde le menaça -pendant plusieurs heures de toute sa puissance, en essayant d'abord de -l'accabler de tout son esprit. -<span class="sidenote" title="En marge">Exaspération de M. de Metternich.</span> -M. de Metternich ne se laissa point -ébranler, mais profondément offensé du langage du czar, il lui déclara -que si tels devaient être à l'avenir les rapports des cabinets entre -eux, il allait prier son empereur de nommer un autre représentant de -l'Autriche au congrès. Il sortit de cet entretien dans un état -d'émotion où on ne l'avait jamais vu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande rumeur à Vienne.</span> -Le récit de cette scène étrange remplit Vienne de rumeur. On se -demanda pourquoi on s'était soulevé contre Napoléon, si c'était pour -retomber immédiatement sous un joug aussi dur que le sien, et plus -humiliant, car il manquait au nouveau joug cet ascendant prodigieux -qui avait été pendant dix ans l'excuse de l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">L'empereur François va joindre l'empereur Alexandre en -Hongrie.</span> -L'empereur -François partit le jour même pour Ofen afin de joindre l'empereur -(p.~514) Alexandre en Hongrie. Il était à son égard dans la position -la plus étrange. Il l'avait dans son propre palais depuis plus d'un -mois, ainsi que les autres souverains présents à Vienne. Il éprouvait -donc envers lui toutes les gênes que l'hospitalité impose, et était -obligé souvent de lui montrer la satisfaction sur le visage, en ayant -au fond du cœur le plus amer déplaisir. Pourtant avec sa simplicité -pleine de finesse l'empereur François donna au czar sous la forme la -plus douce une leçon méritée.— -<span class="sidenote" title="En marge">Leçon pleine de convenance que le monarque autrichien donne -au monarque russe.</span> -Après une longue expérience, lui -dit-il, j'ai pris pour habitude de laisser conduire mes affaires par -mes ministres. Je crois l'habitude bonne, car nos ministres y mettent -plus de liberté, de suite, de calme, de connaissance des choses, que -nous ne saurions en mettre nous-mêmes. Ils agissent du reste par mes -ordres, à leur manière sans doute, mais toujours d'après mes -intentions, et vous pouvez en toutes circonstances regarder leur -volonté comme la mienne.—Il était impossible de mieux confirmer ce -qu'avait fait M. de Metternich, et de reprocher plus délicatement au -czar l'inconvenance de sa conduite. L'empereur François lui parla -ensuite de la situation en termes généraux mais pleins de tact.—Il se -devait, dit-il, à ses peuples. Il leur avait tout sacrifié, jusqu'à sa -fille, et lorsqu'il les trouvait pleins d'inquiétude, il était bien -obligé de tenir compte de leurs préoccupations, et d'essayer d'en -faire cesser la cause.—Alexandre ayant répondu à son allié que la -loyauté connue et éprouvée de son caractère devrait cependant rassurer -le peuple autrichien,—Oui, répliqua l'empereur François, la (p.~515) -loyauté des princes est assurément une garantie, mais une bonne -frontière vaut encore mieux.—</p> - -<p>Tandis que ces monarques accomplissaient leur voyage en Hongrie, -mêlant aux pompes funèbres les fêtes mondaines, tandis qu'Alexandre en -particulier prodiguait aux Hongrois et aux Grecs accourus à sa -rencontre des caresses qui n'étaient pas complétement désintéressées, -les diplomates restés à Vienne s'occupaient de remplir l'engagement -pris pour le 1<sup>er</sup> novembre. -<span class="sidenote" title="En marge">Le sentiment général à Vienne est de convoquer le congrès -le 1<sup>er</sup> novembre, ainsi qu'on en a pris l'engagement par la -déclaration du 8 octobre.</span> -L'opinion générale se prononçait chaque -jour davantage pour la réunion du congrès, bien qu'on fût en grand -désaccord sur les questions les plus importantes. Mais les deux -souverains de Prusse et de Russie avaient montré tant d'audace soit -dans leurs actes, soit dans leur langage, qu'il fallait absolument -leur faire sentir l'autorité de l'Europe, et il n'y avait pas un moyen -de la leur faire sentir plus naturel, plus régulier, plus obligé même, -que d'assembler cette Europe dans la personne de ses représentants. -Sans doute on ne pouvait pas, comme nous l'avons déjà dit, les réunir -en une espèce de <em>constituante</em> européenne, car ils n'avaient pas un -droit égal de connaître et de décider des affaires les uns des autres, -mais il y avait des affaires communes sur lesquelles on devait -rechercher leur avis à tous, il y en avait de spéciales sur lesquelles -il était convenable d'entendre les principaux intéressés, et possible -de les concilier. Enfin puisqu'on s'était donné rendez-vous à Vienne -pour le règlement des intérêts de l'Europe, il fallait bien, quelle -que fût la manière de conférer, appeler ceux qui la représentaient, -leur demander leurs pouvoirs, (p.~516) en opérer la vérification, se -concerter sur le mode de travail, et c'était là justement constituer -le congrès, c'était proclamer l'existence à Vienne d'une autorité -légitime, incontestable, européenne, dont l'ascendant moral pouvait en -certaines circonstances prévenir de dangereuses perturbations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 30 octobre, chez M. de Metternich, des huit -signataires du traité de Paris.</span> -Le 30 octobre, M. de Metternich convoqua chez lui les huit signataires -du traité de Paris pour les consulter sur l'exécution de l'engagement -contenu dans la déclaration du 8 octobre. Il exposa que les questions -graves qui divisaient quelques cabinets n'étaient pas encore résolues, -que cependant on n'avait cessé de s'occuper de leur solution, qu'on -arriverait certainement à un accord, que sur la question si importante -de la constitution allemande le travail était assez avancé, et qu'on -espérait établir un équilibre germanique qui contribuerait beaucoup au -bon équilibre européen, mais qu'en attendant rien n'empêchait de -convoquer les représentants des puissances réunis à Vienne, de leur -demander leurs pouvoirs, de les vérifier, et de former ensuite des -comités, pour leur distribuer les principaux objets qui devaient être -soumis à leur examen.</p> - -<p>Cet avis fut adopté universellement. Mais M. de Metternich ayant mis -un soin exagéré peut-être à répéter qu'il ne s'agissait pas de former -une assemblée unique, où l'on délibérerait en commun sur les intérêts -de tous, avec une autorité égale dérivant du seul droit de présence, -comme dans le parlement britannique par exemple, et ayant ajouté aussi -que les comités ne seraient que des intermédiaires chargés de -concilier les intéressés, M. de (p.~517) Talleyrand, qui n'aimait pas -le ministre autrichien et qui trouvait qu'il s'attachait trop à -restreindre la souveraineté du congrès, le contredit avec humeur, et -il se fit entre eux un échange de paroles assez aigres, qui étaient -tout profit pour les Russes et les Prussiens, mais non pas pour nous, -car dans la politique adoptée de résister à la Russie et à la Prusse -nous devions surtout ménager l'Autriche. Heureusement ces démêlés -individuels n'eurent pas de suite. -<span class="sidenote" title="En marge">On décide que les huit signataires du traité de Paris -prendront la direction du congrès, et qu'il sera formé pour chaque -question des comités composés d'intéressés et de puissances -conciliatrices.</span> -On convint d'appeler l'un après -l'autre les plénipotentiaires des diverses cours, grandes et petites, -de leur demander leurs pouvoirs, et de soumettre ces pouvoirs à un -comité de trois puissances formé au sort. Le sort désigna la Russie, -l'Angleterre et la Prusse. Elles devaient, s'il y avait doute sur les -pouvoirs de l'un des plénipotentiaires, en faire rapport aux huit -puissances signataires du traité de Paris, qui, s'étant elles-mêmes -convoquées à Vienne, devaient naturellement se considérer comme -l'autorité dirigeante, et en accepter le rôle et la responsabilité.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1814.</span> -M. de Talleyrand s'abstint de reproduire son principe d'admission, qui -n'avait plus d'importance depuis que la conservation de la Saxe et -l'expulsion de Murat étaient devenues de graves sujets de négociation -qu'il n'était plus possible de résoudre d'une manière incidentelle, à -propos d'une simple question de forme. On décida seulement que les -plénipotentiaires dont les pouvoirs n'auraient point été acceptés, -assisteraient cependant aux conférences, seraient appelés dans les -comités, donneraient des renseignements, exprimeraient en un mot les -vœux (p.~518) de leurs commettants, mais ne seraient point -autorisés à émettre un vote efficace.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les questions de préséance ajournées, mais la présidence du -congrès déférée à l'Autriche.</span> -On décida en outre que les questions de préséance entre les diverses -cours pouvant faire naître des difficultés embarrassantes, toutes les -questions de ce genre seraient ajournées jusqu'à la fin du congrès, -que pendant sa durée le pêle-mêle serait admis, et que le prince de -Metternich, comme représentant du monarque chez lequel on s'était -réuni, exercerait les fonctions et les prérogatives de président du -congrès.</p> - -<p>Les jours suivants on s'assembla afin d'arrêter la manière de procéder -sur chaque sujet. Pour tout ce qui concernait les convocations, la -distribution du travail, la composition des comités, les formes de -délibération, il était clair que les huit signataires du traité de -Paris ayant pris l'initiative de la réunion du congrès, devaient -rester l'autorité dirigeante, tandis que sur le fond même des choses, -les résolutions devant devenir des traités ou généraux ou -particuliers, ne pouvaient être que le résultat d'un accord libre -entre les parties intéressées. -<span class="sidenote" title="En marge">Formation des comités.</span> -L'autorité des huit signataires du -traité de Paris étant universellement acceptée pour les questions de -forme, restait à composer les comités pour les questions de fond, et à -les composer non-seulement d'intéressés mais de médiateurs capables de -mettre d'accord les parties adverses.</p> - -<a id="img518" name="img518"></a> -<div class="figcenter"> -<img src="images/img518p.jpg" width="500" height="338" alt="" title="Congrès de Vienne." /> -<img src="images/img518d.jpg" width="500" height="337" alt="" title="Congrès de Vienne." /> -<p class="smcap">CONGRÈS DE VIENNE.</p> -<p class="small">1. Duc de Wellington (Angleterre). 2. Comte de Lobo (Portugal). 3. Prince de Hardenberg (Prusse). -4. de Saldanha (Portugal). 5. Comte de Löwenhielm (Suède). 6. Comte Alexis de Noailles (France). -7. Prince de Metternich (Autriche). 8. Comte de Latour Dupin (France). 9. Comte de Nesselrode (Russie). -10. Comte de Palmella (Portugal). 11. Vicomte de Castlereagh (Angleterre). 12. Duc de Dalberg (France). -13. Baron de Wessenberg (Autriche). 14. Prince de Rasonmoffsky (Russie). 15. Lord Stewart (Angleterre). -16. Chevalier Gomes Labrador (Espagne). 17. Comte Clancarty (Angleterre). 18. Wacken. -19. Chevalier Gentz. 20. Prince de Talleyrand (France). 21. Baron de Humboldt (Prusse). -22. Comte de Stackelberg (Russie). 23. Comte Cathcart (Angleterre).</p> -</div> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le comité allemand déjà formé reste chargé de la -constitution germanique.</span> -Les affaires relatives à la future constitution de l'Allemagne -demeurèrent confiées au comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de -la Bavière, du Wurtemberg, du Hanovre, sauf l'adjonction ultérieure -(p.~519) d'autres représentants des princes souverains -d'Allemagne, lorsque le besoin de leur présence se ferait sentir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les grandes affaires européennes confiées aux cinq -principales puissances, la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie -et la Prusse.</span> -Les grandes affaires territoriales de l'Europe étaient de deux, -sortes, celles du Nord, celles du Midi. Celles du Nord concernaient -particulièrement la Hollande, l'Allemagne, la Saxe, la Pologne, et -étaient de beaucoup les plus importantes et les plus litigieuses. On -ne pouvait en abandonner le soin qu'aux principales puissances de -l'Europe, les unes ayant un intérêt territorial direct dans les -questions soulevées, les autres ayant un intérêt d'équilibre et étant -dès lors en mesure d'exercer une autorité conciliatrice. On les confia -aux cinq plus grandes puissances européennes, la Russie, la Prusse, -l'Autriche, l'Angleterre et la France. Elles devaient décider les -questions de la Saxe, de la Pologne, et beaucoup d'autres se -rapportant aux Pays-Bas, au Hanovre, au Danemark, à la Bavière, etc. -Elles avaient par conséquent la mission la plus difficile, et si elles -parvenaient à se mettre d'accord, personne n'aurait ni motif ni moyen -de contester leurs décisions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Espagne, l'Autriche, la France, la Russie et -l'Angleterre, chargées des affaires d'Italie.</span> -Les affaires du Midi se rapportaient spécialement et presque -exclusivement à l'Italie. Les deux puissances territorialement les -plus intéressées aux affaires italiennes étaient l'Autriche et -l'Espagne, celle-ci revendiquant contre Marie-Louise le patrimoine de -la maison de Parme et contre Murat le royaume de Naples. La France -était aussi fort intéressée à ces affaires, principalement à cause de -Naples, et les autres grandes puissances européennes (p.~520) n'y -étaient point indifférentes. On imagina donc d'adjoindre à l'Espagne -et à l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, qui, affranchies -de toute prétention territoriale, pouvaient être moins contendantes et -plus médiatrices.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comités pour la Suisse, la liberté des fleuves, la liberté -des noirs.</span> -La Suisse intéressait l'Europe entière au plus haut degré. On chargea -un comité où l'on fit entrer l'Autriche, la France, la Russie, -l'Angleterre, d'écouter les cantons et de tâcher de les concilier. -Enfin on forma un comité pour les affaires de la liberté des fleuves, -où figuraient la France, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, et un -comité tout spécial pour la traite des nègres, exclusivement composé -des puissances maritimes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis que les négociations continuent à l'égard de la Saxe -et de la Pologne, on entame les affaires d'Italie.</span> -Cette distribution du travail une fois opérée, on continua les -négociations déjà si vivement entamées pour la Saxe et la Pologne, et -on les commença pour l'Italie et pour la Suisse, dont on s'était -entretenu accidentellement, mais sans suite et sans pouvoirs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Énumération des affaires d'Italie.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Question du maintien de Murat sur le trône de Naples.</span> -Les affaires d'Italie présentaient des difficultés de tout genre. Il -fallait opérer la réunion de Gênes au Piémont promise au roi de -Sardaigne, mettre d'accord la maison de Parme que l'Espagne soutenait, -avec Marie-Louise qu'appuyaient son père et l'empereur Alexandre, -rendre au Pape les Légations que Murat avait occupées, enfin -satisfaire à l'égard de Naples les deux maisons de Bourbon, celle de -France surtout attachant presque son salut au renversement du -beau-frère de Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Personne ne désirait l'y laisser, mais M. de Metternich -voulait attendre une faute de sa part.</span> -Ce dernier sujet était le plus grave; il animait singulièrement M. de -Talleyrand qui avait reçu de (p.~521) Louis XVIII à cet égard une -mission spéciale, et qui était chaque jour stimulé par des lettres -pressantes de ce monarque. Toutes les puissances désiraient la chute -de Murat, et l'Autriche autant que les autres, parce qu'elle voyait -bien qu'il ne demeurerait jamais tranquille, que, dans l'inquiétude -continuelle dont il ne pouvait se défendre, il chercherait toujours à -s'appuyer sur les libéraux italiens, et serait ainsi en Italie une -cause perpétuelle de trouble. Pourtant M. de Metternich, -personnellement engagé envers la cour de Naples, voulait être dégagé -par les fautes de cette cour, et, de plus, comme il avait jugé utile -de réunir 250 mille hommes en Bohême et en Gallicie, il désirait bien -n'être pas obligé d'en avoir encore 150 mille en Italie. Aussi ne -cessait-il de répéter au représentant de Louis XVIII, devenu alors le -plus impatient des diplomates: -<span class="sidenote" title="En marge">Impatience de M. de Talleyrand, et fautes qu'elle lui fait -commettre.</span> -Sachez attendre; quelques mois ne -s'écouleront pas sans que vos vœux soient accomplis. Vous soutenez -ardemment, plus ardemment que nous, la cause de la Saxe, laissez-nous -la terminer, et ne nous obligez pas à résoudre toutes les questions à -la fois.—Ces paroles étaient fort sages assurément, car dans l'état -de l'Italie, avec le mécontentement qui l'agitait, des Alpes Juliennes -aux Calabres (la Toscane exceptée), avec un personnage aussi téméraire -que Murat, disposant de quatre-vingt mille hommes, réconcilié à cette -époque avec Napoléon, ce n'était pas assez de cinquante mille -Autrichiens en Italie, et c'était cependant tout ce que l'Autriche -pouvait y envoyer en ce moment. M. de Talleyrand, ne tenant aucun -compte de ces raisons, prétendait que quelques (p.~522) mille Français -suffiraient pour terminer cette affaire. À cela M. de Metternich -répliquait qu'au delà du Rhin, contre des Prussiens ou des Russes, les -soldats français seraient toujours fidèles à leur drapeau; mais qu'en -Italie, contre Murat, contre Napoléon peut-être, il fallait moins -compter sur leur fidélité. Pour toute réponse, M. de Talleyrand se -plaignait de la faiblesse de M. de Metternich, remplissant Vienne de -propos désobligeants sur lui, sur les motifs qui le portaient à -ménager la cour de Naples, propos qui blessaient le premier ministre -autrichien, et nuisaient beaucoup aux intérêts de la légation -française, et au succès même de ses vœux les plus chers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Question de la translation de Napoléon aux Açores.</span> -Un autre sujet excitait vivement le zèle de M. de Talleyrand, en -proportion de l'importance qu'y attachait Louis XVIII, et ce sujet -c'était la translation de Napoléon aux Açores. Sur cette question, -comme sur celle de Naples, M. de Metternich, que ne gênait ici aucun -engagement, était au fond de l'avis de M. de Talleyrand, et formait -les mêmes vœux. En effet il avait toujours regardé comme -souverainement imprudent de placer Napoléon à l'île d'Elbe, à quatre -heures des côtes d'Italie, et à quarante-huit de celles de France. -Mais s'il n'était pas gêné par des engagements, il l'était par les -difficultés de la chose elle-même. L'empereur François ne s'était pas -laissé embarrasser dans sa politique par les liens de parenté, -pourtant il s'en fallait qu'il fût insensible aux affections de -famille, et bien qu'il n'aimât point son gendre, il n'aurait pas voulu -devenir son bourreau, en l'envoyant mourir dans un climat (p.~523) -meurtrier. Il n'aurait peut-être pas résisté à une mesure de prudence -résolue par ses alliés, mais il n'en eût pas pris l'initiative. -L'Angleterre pensait aussi qu'on ne pouvait pas laisser Napoléon si -près des côtes d'Europe, et lord Castlereagh s'en était exprimé sans -détour; mais il considérait le traité du 11 avril comme un embarras, à -cause du Parlement britannique, où il n'était pas facile de faire -approuver un manque de foi. Il voulait donc qu'on attendît quelque -faute de Napoléon ou de ceux qu'on supposait ses complices, pour être -justifié des précautions qu'on prendrait contre lui. Aussi ne -cessait-il de réclamer auprès de la France le payement des deux -millions stipulés par le traité du 11 avril, afin que les puissances -européennes ne fussent pas les premières à violer ce traité. Ses -collègues à Vienne adressaient les mêmes instances à M. de Talleyrand, -qui les transmettait inutilement à Louis XVIII. La Prusse n'avait -aucune objection à tout ce qu'on ferait contre la personne de -Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre est le seul obstacle à cette translation.</span> -Le véritable obstacle était ailleurs, il était dans la -générosité, l'honneur, et, il faut le dire aussi, dans les calculs -d'Alexandre. Ce prince était le véritable auteur du traité du 11 -avril, et on le lui reprochait assez souvent pour qu'il lui fût -impossible de l'oublier. Sans se laisser ébranler par les reproches -adressés à ce traité, il attachait une sorte de point d'honneur à le -faire observer, il en demandait tous les jours la fidèle exécution, -soit en réclamant une dotation princière pour le prince Eugène, soit -en appuyant le maintien de Marie-Louise dans le duché de Parme, soit -en blâmant amèrement le refus du (p.~524) trésor français d'acquitter -le subside de 2 millions. Ajoutez qu'il n'était pas assez content de -l'Autriche pour la vouloir débarrasser du redoutable voisin qu'il lui -avait donné, en plaçant Napoléon à l'île d'Elbe. Son langage même à -cet égard avait été fort imprudent depuis sa récente irritation contre -M. de Metternich.—On déchaînera s'il le faut, disait-il, le monstre -qui fait tant de peur à l'Autriche et à d'autres.—Cette parole avait -eu à Vienne un fâcheux retentissement. Mais on calomnierait l'un des -plus nobles caractères des temps modernes, si on croyait que ce fût là -l'unique motif d'Alexandre pour s'opposer à une violence contre le -prisonnier de l'île d'Elbe. -<span class="sidenote" title="En marge">Véritables motifs d'Alexandre pour s'y opposer.</span> -Par honneur, par générosité, il n'y aurait -jamais consenti, et on en était tellement certain que personne -n'essayait de l'entretenir d'un pareil sujet. C'était une mesure de -prudence à laquelle on pensait sans oser en parler, de peur de la -rendre impossible en l'ébruitant, mais à laquelle, sans avoir encore -de parti pris, on inclinait fortement, Alexandre seul excepté. C'était -un de ces points si nombreux sur lesquels M. de Metternich disait -qu'il fallait savoir s'en rapporter au temps.</p> - -<p>La dépossession de Murat, la translation du prisonnier de l'île d'Elbe -aux Açores, étaient donc les plus délicates des affaires d'Italie. -Aussi lorsque les puissances chargées des questions italiennes en -parlèrent pour la première fois, M. de Metternich en parut-il fort -embarrassé. Il ne manqua pas d'alléguer les complications qu'il -redoutait en Italie, si on n'y était pas très-prudent, ce qui lui -attira plus (p.~525) d'une réplique désagréable de M. de Talleyrand. -Toutefois en suivant l'ordre géographique, Naples venait la dernière -des questions italiennes, et cette classification fut la seule -concession qu'on obtint du plénipotentiaire français. En adoptant cet -ordre, la question de Gênes et du Piémont précédait toutes les autres. -On la traita donc la première.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Affaire de Gênes.</span> -En général on était d'accord d'exécuter le traité de Paris, et -d'abandonner Gênes au roi de Sardaigne en compensation de Chambéry. -Mais les Génois n'étaient pas de cet avis. Ils avaient pour -représentant à Vienne M. le marquis de Brignole, personnage -très-considéré par sa naissance et ses qualités, auquel on témoignait -de grands égards, mais dont on n'avait pas admis les pouvoirs, parce -que c'eût été reconnaître à la république de Gênes une existence -politique qu'on ne voulait plus lui accorder. On disait à cette -ancienne république: Vous vous êtes donnée en 1805 à la France; la -France vous a acceptée, est devenue dès lors votre souveraine, et en -1814 elle use de son droit de souveraineté en vous donnant au Piémont. -Vous n'existez qu'à titre de province française que la France a pu -céder, et dont nous avons agréé et consacré la cession.—Gênes -contestait cette manière de raisonner, disait qu'elle s'était donnée à -la France et non pas au Piémont, et ajoutait, ce qui était vrai, -qu'elle n'avait ouvert les bras aux Anglais que sur la promesse -formelle de lord Bentinck qu'on lui rendrait son indépendance. Lord -Castlereagh eut beaucoup de peine à faire entendre raison aux Génois; -mais sans s'inquiéter s'ils étaient persuadés ou non, le comité -(p.~526) consacra leur adjonction à la couronne de Sardaigne, avec -promesse de stipuler des garanties pour leur liberté et pour leur -commerce. La question du territoire génois soulevait aussi des -difficultés, parce que le traité de Paris parlait de la ville et non -de l'État de Gênes. Mais on trancha ces nouvelles difficultés en vertu -de l'autorité qu'on s'arrogeait alors sur tous les peuples de -l'Europe, et l'affaire de Gênes fut terminée en deux ou trois séances -par la commission chargée de s'occuper de l'Italie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Question de la succession au trône dans la maison de -Savoie.</span> -Après cette question vint celle de l'ordre de succession dans la -maison de Savoie. Il était évident que le trône allait devenir vacant -si on ne l'assurait à la branche de Savoie-Carignan, puisque tous les -princes de la branche principale étaient sans héritiers. L'Autriche -seule aurait pu contester l'ordre de succession qu'on voulait établir, -dans l'espérance de faire arriver par mariage la couronne de Sardaigne -sur une tête autrichienne. Mais elle n'aurait pas osé avouer une telle -prétention dans un moment où elle venait de mettre la main sur la plus -grande partie de l'Italie. Personne ne contestant, le vœu de la -France fut accueilli sans difficulté, et la succession fut assurée à -la branche de Savoie-Carignan.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réclamations de la maison de Parme contre l'attribution de -son duché à Marie-Louise.</span> -La troisième question dans l'ordre adopté était celle des États de -Parme. L'Espagne appuyée par la France demandait qu'en conséquence de -la restauration universelle qui s'accomplissait en Europe, la maison -de Parme recouvrât ou son ancien duché, ou la Toscane qui, sous le -titre de royaume d'Étrurie, lui avait été donnée par le Premier -Consul à (p.~527) la prière de Charles IV, dont la fille avait épousé -l'infant de Parme. Il n'y avait rien à répondre à une réclamation -aussi fondée. Cependant l'Étrurie ayant été rendue en vertu du -principe de restauration universelle au grand-duc de Toscane, il ne -restait qu'une solution, c'était de restituer Parme et Plaisance à la -reine d'Étrurie. Mais que devenaient alors le traité du 11 avril, et -Marie-Louise, dont la dotation reposait sur ce traité?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vie nouvelle que Marie-Louise s'était faite.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Modestie de ses vœux.</span> -Cette princesse, comme nous l'avons dit au commencement de ce livre, -était à Schœnbrunn, entendant des appartements qu'elle occupait le -bruit des fêtes consacrées à célébrer sa chute, et, le croirait-on, -presque fâchée de n'y pas assister, tant l'ennui dévorait déjà son âme -faible et frivole! Jetée à son insu au milieu du gouffre des -révolutions, dans l'espérance qu'on avait eue de le fermer en la -mariant à Napoléon, elle avait presque perdu dans cette redoutable -épreuve la mémoire, le sentiment, la force! La malheureuse était -brisée; elle n'avait plus que deux préoccupations, l'amour de son -fils, et l'ambition de posséder le duché de Parme où elle voulait se -retirer, et remplir loin des orages ses devoirs de mère. Un instant -elle avait songé à se transporter à l'île d'Elbe, mais on n'avait pas -eu de peine à l'en dissuader, en lui déclarant qu'elle n'y pourrait -pas conduire son fils, trop dangereux à laisser dans les mains de -Napoléon. Réduite à choisir entre le rôle de mère et celui d'épouse, -elle avait opté pour le premier sans hésitation, et avec un regret que -diminuait chaque jour la présence de M. de Neiperg, devenu, -avons-nous dit, le dépositaire de toute sa (p.~528) confiance. S'étant -entièrement soumise aux volontés de son père et à celles des -souverains coalisés, elle suppliait que pour prix de sa soumission, on -lui laissât le patrimoine promis à son fils, avec la permission -d'aller y vivre dans la paix et dans l'oubli du rêve brillant qui -avait un instant ébloui sa jeunesse. Sans doute on aurait pu souhaiter -des sentiments plus énergiques à l'épouse de Napoléon, mais si la -femme qu'il avait épousée par politique l'abandonnait par faiblesse, -il n'avait guère à se plaindre du sort, et il faut être indulgent pour -cette victime que rois et peuples avaient sans pitié immolée à leur -repos, tour à tour l'élevant sur le plus haut des trônes, ou l'en -précipitant pour leur avantage du moment, sans s'inquiéter de savoir -si elle sentait, si elle vivait, si une souffrance quelconque -déchirait son cœur, comme une fourmi qu'on écrase sous les pieds -sans lui accorder même un regard! Elle était donc à Vienne, demandant -à son père, qui demandait pour elle l'exécution des promesses -contenues au traité du 11 avril.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pitié qu'elle inspirait.</span> -Cependant qui aurait pu ne pas éprouver de commisération pour cette -infortunée? Et quand M. de Metternich disait à la Russie, à -l'Angleterre, à la France, à l'Espagne, qu'on ne pouvait pas exiger de -François II qui avait déjà tant sacrifié à la politique commune, qu'il -spoliât encore sa propre fille, tous les assistants étaient -embarrassés, même les représentants de la France et de l'Espagne. La -Russie, c'est-à-dire Alexandre, voulait qu'on tînt les engagements -pris. L'Angleterre pensait qu'il était difficile de les violer -complétement. (p.~529) Quant à la France, Louis XVIII aurait tout -concédé si on lui avait promis l'expulsion de Murat, et quant à -l'Espagne, Ferdinand VII réclamait, par esprit de famille, bien plus -que par attachement pour une sœur qu'il n'avait jamais aimée, un -lambeau quel qu'il fût des États italiens. Dans cette disposition des -esprits, on songeait à un accommodement, c'était de rendre Parme et -Plaisance à l'infante, ancienne reine d'Étrurie, et de donner l'une -des Légations à Marie-Louise, avec réversibilité au Saint-Siége, qui -aurait attendu ainsi la mort de l'archiduchesse pour recouvrer le -territoire dont il était souverain légitime. -<span class="sidenote" title="En marge">Disposition à restituer les Légations au Pape.</span> -Toutefois l'esprit -catholique du temps, et le désir d'assurer la prospérité du -Saint-Siége qui ne pouvait se passer des Légations pour rétablir ses -finances, étaient opposés à cette solution. Néanmoins on était, comme -on le voit, près de s'entendre sur la plupart des affaires d'Italie, -même sur celle de Murat qui par ses intrigues trop visibles avait -d'abord été suspect, commençait à paraître coupable, et allait bientôt -devenir un condamné pour la politique européenne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Affaires suisses.</span> -La commission chargée des affaires suisses les avait trouvées dans -l'état que nous avons précédemment décrit. -<span class="sidenote" title="En marge">Persistance de la querelle entre les anciens et les -nouveaux cantons.</span> -Dix cantons, les uns -nouveaux et formés de territoires autrefois sujets, les autres anciens -mais animés d'un esprit d'équité, demandaient le maintien des dix-neuf -cantons, et la confirmation des principes libéraux de l'acte de -médiation. Ils étaient en opposition avec neuf autres cantons -composant le parti de l'ancien régime, et dans lequel figuraient -pêle-mêle le canton aristocratique de (p.~530) Berne, et les cantons -démocratiques de Schwitz, d'Uri, de Glaris, car démocratie ne veut pas -toujours dire justice, et on a vu quelquefois la démocratie aussi -entêtée des préjugés du passé que l'aristocratie elle-même. Ces neuf -cantons, comme nous l'avons dit, après avoir refusé de reconnaître la -diète de Zurich, avaient fini par s'y rendre, et prétendaient qu'on -leur restituât les territoires qu'ils avaient jadis possédés, que par -suite on fît revenir les cantons de Vaud, d'Argovie, du Tessin, à -l'état de sujets. Les deux partis n'avaient pas cessé d'être en armes, -soit dans le territoire de Berne, soit dans celui de Vaud, d'Argovie -et de Thurgovie.</p> - -<p>D'abord on avait voulu exclure la France de cette négociation -épineuse, comme de toutes les autres, parce qu'on désirait annuler son -influence en Suisse autant qu'en Allemagne et en Italie. Mais, par une -bizarrerie de cette situation, Berne, le canton aristocratique par -excellence, Lucerne, Fribourg, les cantons où dominait le plus -l'esprit de réaction, étaient en même temps ceux où subsistait le plus -d'attachement pour la France, celle des Bourbons bien entendu. Cette -disposition était due au grand nombre de militaires suisses ayant -jadis servi en France, y ayant acquis des grades, des honneurs, de la -fortune, et conservant pour elle une véritable gratitude. Ils avaient -donc demandé très-positivement qu'un plénipotentiaire français fît -partie du comité chargé des affaires helvétiques, et il avait été -impossible de le leur refuser. M. le duc de Dalberg avait été désigné -pour représenter la légation française dans ce comité.</p> - -<p>(p.~531) <span class="sidenote" title="En marge">L'influence de la France sur les anciens cantons -contribue à amener un arrangement.</span> -Cette intervention de la France avait eu des effets excellents. -Lorsque les cantons les plus prononcés pour le retour à l'ancien -régime, tels que Berne, Uri, Schwitz, Lucerne, Fribourg, avaient vu -MM. de Talleyrand et de Dalberg, quoique zélés pour eux, ne pas oser -soutenir qu'il fallût faire redescendre les pays de Vaud, d'Argovie, -du Tessin, à l'état de pays sujets, ou rétablir les distinctions de -classes dans un État républicain, ils en avaient été fort embarrassés, -et avaient regardé comme perdue la cause de leurs prétentions. Aussi, -l'empereur Alexandre fidèle à ses sentiments libéraux, insistant pour -que les dix-neuf cantons et les principes de l'acte de médiation -fussent maintenus, sauf quelques légers changements, et la France ne -contestant pas la justice d'une pareille conclusion, Berne et ses -associés avaient commencé à plier, et une sage solution était devenue -presque certaine. Il était admis que les dix-neuf cantons seraient -conservés, que les principes de l'égalité civile continueraient de -prévaloir dans le régime intérieur de la confédération, que quatre ou -cinq des principaux cantons seraient alternativement investis de -l'autorité fédérale, et que Berne serait dédommagé, soit dans le -Porentruy, soit dans l'évêché de Bâle (territoires enlevés à la -France), des sacrifices qu'on exigeait de sa part. Des compensations -pécuniaires devaient être accordées aux autres cantons réclamants, -pour les territoires qu'il n'était pas possible de remettre en état de -sujétion.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Toutes les questions tendent à une solution, excepté celle -de la Saxe et de la Pologne.</span> -Les questions d'Italie et de Suisse étaient donc en voie de solution, -et la plupart même résolues, (p.~532) sauf celle de Naples, qu'on -laissait à Murat le soin de résoudre lui-même. Dans cet état de -choses, la Saxe et la Pologne restaient les seuls sujets de souci tout -à fait persistants, mais tellement aggravés qu'on semblait toucher à -une conflagration générale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les efforts de lord Castlereagh avaient cependant produit -un certain effet sur les ministres prussiens.</span> -Lord Castlereagh avait continué ses efforts auprès des ministres -prussiens pour les détacher de leur roi et de l'empereur Alexandre. M. -de Metternich, obligé de se plier à la tactique de lord Castlereagh, -l'avait secondé avec regret, car le sacrifice de la Saxe, quoique -essentiellement conditionnel de sa part, lui coûtait beaucoup, et -déplaisait extrêmement aux Autrichiens qui le regardaient comme plus -dangereux que celui de la Pologne. Cependant les instances ardentes de -lord Castlereagh, et les froids conseils de M. de Metternich, avaient -obtenu un certain succès. On avait dit aux Prussiens que l'abandon de -la Pologne était pour tous les Allemands un malheur, et pour les -Prussiens en particulier, si voisins de la Russie, un péril des plus -graves; que le dernier partage en laissant au moins la Vistule comme -barrière entre l'Allemagne et la Russie, était de beaucoup le moins -dangereux; que permettre à la Russie de passer la Vistule, lui livrer -surtout Varsovie, tête et cœur de la Pologne, c'était lui fournir -le moyen de la ressusciter, non pour en faire une Pologne -indépendante, mais une Pologne soumise, qui serait dans les mains des -czars un esclave valeureux se battant bravement pour ses maîtres, qui -tendrait sans cesse à se rejoindre à ses membres épars, à reprendre -la Gallicie (p.~533) à l'Autriche, Dantzig, Graudentz et Thorn à la -Prusse. -<span class="sidenote" title="En marge">Il leur avait fait sentir le danger d'abandonner, même au -pris de la Saxe, toute la Pologne à la Russie.</span> -On leur avait dit que si le grand Frédéric s'était pressé -d'occuper une portion des provinces polonaises lors du premier -partage, c'était pour lier la Vieille-Prusse à la Silésie, lesquelles -autrement seraient restées complétement séparées, et auraient présenté -deux côtés d'un angle droit se touchant seulement à leur sommet; -qu'établie sur la Netze et la Wartha, entre Thorn, Bromberg, Posen, -Kalisch, la Russie n'avait qu'un pas à faire pour couper en deux la -Prusse d'un seul coup, lequel portant sur Berlin, jetterait d'un côté -la Vieille-Prusse et la Poméranie, de l'autre la Silésie, comme deux -branches d'arbre séparées de leur tronc; que tout ce qu'on donnerait -sur l'Elbe à la Prusse, de Wittenberg à Dresde, ne pouvait compenser -l'inconvénient de laisser la Russie à Posen, et que, dans leur intérêt -même, ils devaient s'y refuser; que du reste on ne leur contestait pas -ce qu'ils désiraient sur l'Elbe, que l'Angleterre, et l'Autriche -elle-même leur abandonnaient la Saxe, mais à la condition qu'ils se -réuniraient à la cause de l'Europe, et se sépareraient de l'ambitieux -allié auquel ils s'étaient si malheureusement attachés; qu'enfin cet -attachement consistait dans l'amitié du roi pour le czar, mais qu'on -ne devait pas faire dépendre le sort des États des affections des -princes, et que c'était aux ministres prussiens à éclairer -Frédéric-Guillaume sur les intérêts de sa nation, et à lui résister -s'ils ne parvenaient pas à l'éclairer.</p> - -<p>Ces considérations fort puissantes, particulièrement auprès des -militaires qui trouvaient bien (p.~534) dangereux l'établissement de -la Russie vers la basse Wartha, avaient produit une certaine -impression sur l'esprit des ministres prussiens, qui à leur tour -n'avaient pas laissé d'agir un peu sur le roi. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre s'aperçoit de l'ébranlement produit chez les -Prussiens.</span> -Du moins Alexandre -avait cru s'en apercevoir, et il en avait été profondément affecté, -car si on parvenait à détacher de lui la Prusse, il allait se trouver -seul contre l'Europe, n'ayant même plus la ressource de la France, qui -était déjà engagée dans le sens des puissances allemandes, et à -laquelle il n'était plus temps de s'unir. Réduit alors aux limites de -l'ancien partage, il serait humilié aux yeux des Polonais, et réduit à -entendre dire par ses sujets qu'il n'avait rien gagné aux dernières -guerres, quoiqu'en les faisant il eût couru les plus grands périls. Il -est vrai qu'il pouvait citer les acquisitions de la Finlande et de la -Bessarabie, mais ces conquêtes, dues à l'alliance française, -devenaient précisément la condamnation de sa politique de coalition, -et étaient en outre pour l'ambition nationale ce qu'est pour un -estomac avide un repas terminé depuis longtemps.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il a une explication avec le roi Frédéric-Guillaume.</span> -Dans cette fâcheuse situation il se ménagea une explication avec le -roi de Prusse au moyen d'un dîner en tête-à-tête, et là il déchargea -son cœur, en parlant à ce prince avec la dernière véhémence. Il lui -rappela les serments d'amitié qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre, -au commencement de 1813, au moment de leur réunion sur l'Oder, lorsque -après quelques années de froideur, rapprochés par un même péril, ils -s'étaient promis de succomber ensemble, ou de sauver ensemble leur -pays et l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Vivacité de cette explication.</span> -Il lui rappela le dévouement que lui Alexandre, -malgré (p.~535) ses plus fidèles sujets qui lui conseillaient de -rester sur la Vistule et d'y traiter avec Napoléon, avait mis à tendre -la main aux Allemands et à les affranchir; il lui dit que sans ce -dévouement l'Allemagne serait encore esclave, et la Prusse réduite à -cinq millions de sujets; que c'était uniquement à leur union qu'un tel -changement de fortune était dû; que les puissances coalisées voulaient -toutes profiter de ce changement de fortune, à l'exclusion des Russes -à qui elles en étaient redevables; que confiner les Russes sur la -Vistule c'était laisser pour eux sans prix le sang qu'ils avaient -versé des bords de l'Oder à ceux de la Seine, car après le désastre de -Moscou Napoléon leur offrait la Vistule, et ils auraient pu rentrer -chez eux, sans s'exposer à de nouveaux hasards, sans sacrifier deux à -trois cent mille soldats pour continuer la guerre en 1813, après -s'être délivrés du grand-duché de Varsovie, et en restant nantis de la -Bessarabie et de la Finlande; mais que maintenant on semblait ne plus -penser à la grande résolution qu'ils avaient prise de passer la -Vistule, malgré le sage Kutusof; que ceux des coalisés, les -Autrichiens notamment, qu'il avait fallu violenter pour les entraîner -à cette croisade européenne, et qui n'avaient pas dépensé le quart du -sang répandu par les Russes, voulaient avoir seuls les fruits de la -victoire; que n'ayant pas eu un village brûlé, ils refusaient de -donner aux Russes le prix des ruines de Moscou; que les diplomates, en -agissant ainsi, faisaient leur métier, mais que des princes pleins -d'honneur, comme Alexandre et Frédéric-Guillaume, rapprochés par -l'âge, par les vicissitudes de leur vie, par (p.~536) de communs -revers, de communs succès, ne devaient pas permettre à l'ingratitude -de les brouiller; que toujours heureux lorsqu'ils avaient été unis, -malheureux lorsqu'ils s'étaient séparés, ils devaient avoir la -superstition de leur union, et pour le bonheur de leurs peuples, pour -leur bonheur privé, vivre et mourir alliés.</p> - -<p>Il y avait beaucoup de vérité dans ce langage, non du point de vue -européen, mais du point de vue prussien et russe, et il est certain -que si, en détachant la Prusse de lui, on avait réduit Alexandre à -rester sur la Vistule, il aurait dû regretter amèrement de l'avoir -passée à la fin de 1812, et de n'avoir pas traité avec Napoléon au -commencement de 1813, sauf il est vrai la gloire acquise d'être entré -dans Paris, et de s'y être conduit en vainqueur généreux et civilisé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux monarques se jettent dans les bras l'un de -l'autre, et se promettent d'être plus unis que jamais.</span> -Frédéric-Guillaume était fort sensible aux considérations de droiture, -de constance en amitié, et il sentait d'ailleurs les obligations que -l'Allemagne avait à l'empereur Alexandre, car si ce dernier eût suivi -le conseil de Kutusof, et traité avec Napoléon après le passage de la -Bérézina, l'issue des événements eût été bien différente. Il fut -sensible aussi à la véhémence d'Alexandre, laquelle (d'après le propre -récit de M. de Hardenberg) fut vraiment extraordinaire. Touché -jusqu'au fond de l'âme, attachant en outre une sorte de superstition à -son amitié avec le czar, il se jeta dans ses bras, et jura de lui -rester fidèle. Mais Alexandre lui dit que la fidélité du roi ne -suffisait pas sans la fidélité des ministres, et qu'il avait lieu de -douter de celle-ci. (p.~537) Pour s'en éclaircir on appela M. de -Hardenberg, et l'explication commencée avec le roi s'acheva devant le -premier ministre. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Hardenberg est appelé, et obligé de s'engager de -nouveau à la politique unie de la Prusse et de la Russie.</span> -Elle fut tout aussi vive avec ce dernier qu'elle -l'avait été avec le roi lui-même. Ayant voulu présenter quelques-unes -des raisons que faisaient valoir les Anglais et les Autrichiens pour -tenir les Russes éloignés de la frontière prussienne, il fut -violemment repoussé, et après un vain essai de résistance il fut -contraint de se rendre, et de promettre de soutenir la politique à -laquelle Alexandre et Frédéric-Guillaume venaient de s'engager de -nouveau de la manière la plus solennelle.</p> - -<p>L'arrangement qu'ils durent continuer de défendre en commun, c'était -l'abandon à la Russie de la plus grande partie des provinces -polonaises, moyennant la dévolution à la Prusse de la Saxe tout -entière. -<span class="sidenote" title="En marge">Bases sur lesquelles on assoit la nouvelle constitution de -la Pologne.</span> -Dans son projet, à la fois romanesque et ambitieux, de -reconstituer la Pologne, Alexandre tenait surtout à posséder Varsovie, -que les derniers partages avaient assignée à la Prusse afin de séparer -la tête du corps, et de faire ainsi de cet infortuné pays un cadavre à -jamais privé de vie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dislocations produites par les divers partages.</span> -En effet, les trois partages de 1772, de 1793, de 1795, avaient -successivement disloqué la Pologne de manière à ne pas lui permettre -de se reconstituer. Dans le premier (celui de 1772, imaginé et négocié -par Frédéric le Grand), chacune des puissances copartageantes ne -s'était attribué que ce qui lui était le plus nécessaire. La Prusse -avait pris les bouches de la Vistule et les deux bords de cette -rivière jusqu'à Thorn exclusivement, afin de faire disparaître les -territoires polonais interposés entre (p.~538) la Vieille-Prusse et la -Poméranie. L'Autriche avait pris la Gallicie, formant le pied des -Crapacks; la Russie avait pris l'espace tant disputé au moyen âge -entre les Moscovites et les Polonais, c'est-à-dire l'ouverture placée -entre Smolensk et Witebsk, entre les sources de la Dwina et celles du -Dniéper, et un territoire au delà, de Jacobstadt à Rogaczew, -c'est-à-dire la partie orientale de la Lithuanie. (Voir les cartes -n<sup>os</sup> 37 et 54.)</p> - -<p>En 1793 et 1795 on avait tout pris, en suivant chacun ses convenances, -mais en s'attachant surtout à séparer les membres de la malheureuse -Pologne, de façon à les mettre hors d'état de jamais se rejoindre. -Ainsi la Prusse s'était attribué le grand-duché de Posen, -indispensable pour lier la Silésie et la Vieille-Prusse; elle avait -ajouté à la Vieille-Prusse toute la partie de la Lithuanie qui s'étend -jusqu'au Niémen de Drogitchin à Kowno, et enfin Varsovie elle-même, -qu'on avait refusée à la Russie pour que celle-ci, destinée à avoir la -plus grande partie du corps, n'eût pas aussi la tête. L'Autriche avait -descendu la Vistule, à gauche jusqu'à la Pilica, à droite jusqu'au -Bug. La Russie avait eu tout le reste, c'est-à-dire la Lithuanie -entière, la Volhynie, la Podolie, etc. Lorsque Napoléon en 1807 et en -1809 avait songé à refaire la Pologne sous le nom de grand-duché de -Varsovie, dispensé alors de ménagements envers la Prusse, mais non -envers l'Autriche et la Russie, il avait repris d'abord à la Prusse -les bouches de la Vistule, Dantzig qu'il avait érigé en ville -soi-disant libre, le duché de Posen, le territoire à la gauche du -Niémen, Varsovie surtout. Il (p.~539) avait ensuite, en laissant à -l'Autriche la Gallicie, repris les deux rives de la haute Vistule -jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug; mais il n'avait rien retiré à la -Russie, qu'il ménageait encore plus que l'Autriche, puisqu'à cette -époque il en avait fait le pivot de sa politique. De ces diverses -reprises il avait composé le grand-duché de Varsovie, consistant -spécialement dans le bassin de la Vistule depuis sa naissance vers les -Crapacks jusqu'à son embouchure dans la Baltique, touchant presque à -l'Oder d'un côté, s'étendant jusqu'au Niémen de l'autre, mais laissant -en dehors la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, la Gallicie, -c'est-à-dire plus des deux tiers du territoire polonais. (Voir la -carte n<sup>o</sup> 54.)</p> - -<p>La Russie en 1814, voulant à son tour reconstituer la Pologne, avait -sur Napoléon l'avantage de posséder une bien plus grande portion du -territoire polonais, mais si on la forçait de s'arrêter à la Vistule -même, elle ne devait avoir qu'un côté du bassin de cette rivière; elle -ne devait surtout pas avoir Varsovie, si on s'en tenait rigoureusement -au mode de partage résultant des traités de Kalisch, de Reichenbach, -de Tœplitz. -<span class="sidenote" title="En marge">Comment Alexandre voudrait tracer le nouveau territoire de -la Pologne.</span> -Ce qu'Alexandre voulait donc, c'étaient les deux rives -de la Vistule, pour avoir Varsovie d'abord, c'est-à-dire la tête et le -cœur du corps qu'il projetait de ressusciter, et, sur la rive -gauche, assez de territoire pour que la capitale du nouvel État ne fût -pas à la frontière. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 54 et 37.) Pour ces motifs -il désirait obtenir tout le duché de Posen, c'est-à-dire englober les -deux rives de la Wartha. Il aurait voulu aussi remonter la Vistule -jusqu'à Cracovie, rive droite et rive gauche (p.~540) comprises. Mais -c'était demander à l'Allemagne, et particulièrement à la Prusse, de -laisser arriver la Russie jusqu'à l'Oder, ce qui la plaçait bien près -de Dresde et de Berlin, et à l'Autriche de la laisser remonter bien -près des Crapacks, ce qui était l'abandon complet de la partie -autrichienne du grand-duché de Varsovie, qu'on avait pourtant promis -de se partager à peu près comme autrefois. Il est vrai qu'Alexandre -disait que lorsqu'on avait promis de partager ce duché, on n'avait -reconquis ni le Tyrol, ni l'Italie, ni la Hollande, ni la Belgique, et -que l'Autriche, si prodigieusement enrichie grâce à ces acquisitions, -pouvait bien lui abandonner toute sa part du grand-duché.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Concessions à offrir à l'Autriche, pour lui faire agréer -les frontières qu'on se propose d'adopter.</span> -Les liens étant en ce moment resserrés avec la Prusse, il fut convenu -de nouveau que la Russie passerait la Vistule, et en aurait la rive -gauche en remontant aussi haut que possible. Toutefois, du côté de la -Prusse, elle devait s'étendre plus ou moins dans la direction de la -Wartha, selon que la Prusse obtiendrait plus ou moins au centre de -l'Allemagne, c'est-à-dire en Saxe. C'était un point à régler après -qu'on en aurait fini de la question de la Saxe, et en proportion du -succès qu'on aurait remporté dans cette négociation. À l'égard de -l'Autriche, Alexandre, en lui laissant la Gallicie qu'elle avait -invariablement possédée depuis le premier partage, entendait recouvrer -les portions de la Pologne qu'elle avait acquises dans le deuxième et -le troisième partage, ce qui comprenait la rive gauche de la Vistule -jusqu'à la Pilica, et la rive droite jusqu'au Bug, et dans ses vues -il avait raison, car sans ces portions (p.~541) de territoire, -Varsovie au levant se serait encore trouvée à la frontière. Mais -c'était justement demander à l'Autriche toute sa part du grand-duché, -qu'on était convenu de rendre aux anciens copartageants. À la vérité -on pouvait, en insistant sur l'acquisition du Tyrol et de l'Italie non -prévue en 1813, adoucir le sacrifice exigé de l'Autriche par l'abandon -des mines de sel de Wieliczka, qui pour elle étaient de la plus grande -importance; on pouvait faire de Cracovie une ville libre, comme on -l'avait projeté pour Thorn et pour tous les points trop vivement -disputés; on pouvait enfin lui rétrocéder le district riche et peuplé -de Tarnopol, formant la Gallicie orientale, et donné par Napoléon à la -Russie en 1809. D'ailleurs il y avait à faire valoir la raison de -nécessité, car Varsovie n'avait pas même de banlieue, si on ne -s'arrondissait pas au levant en reprenant les pays situés entre le Bug -et la Pilica.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attitude projetée de la Prusse dans la question polonaise, -calculée de manière à pouvoir dire à l'Autriche qu'on a rempli les -conditions mises par elle à l'abandon de la Saxe.</span> -Quant aux arrangements à négocier entre l'Autriche et la Russie, la -Prusse devait être l'intermédiaire des concessions que la Russie -ferait à l'Autriche pour en obtenir la haute Vistule, et remplir ainsi -autant que possible l'une des conditions que M. de Metternich avait -mises au sacrifice de la Saxe, celle de s'unir aux puissances -occidentales dans la question polonaise. Nous venons de dire en effet, -qu'obligé de se prêter aux manœuvres de lord Castlereagh, M. de -Metternich s'était montré disposé à livrer la Saxe à la Prusse, à -certaines conditions, qu'il espérait qu'on ne remplirait pas, c'est -que Mayence appartiendrait à la Confédération, c'est que le Mein -(p.~542) et la Moselle sépareraient les États allemands du Nord de -ceux du Midi, et qu'enfin, dans la question polonaise, la Prusse -opinerait avec l'Angleterre et l'Autriche. Décidée à concéder les -points qui concernaient l'Allemagne, la Prusse, en faisant semblant -d'aider l'Autriche dans le tracé des frontières polonaises vers la -Gallicie, pouvait dire qu'elle avait rempli les conditions mises à -l'abandon de la Saxe, et tenir dès lors le cabinet de Vienne pour -engagé envers elle. Le succès de cette espèce de comédie importait -fort à Alexandre, car la Russie s'avancerait dans le duché de Posen en -proportion de ce que la Prusse obtiendrait en Saxe.</p> - -<p>Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étant ainsi remis d'accord, n'en -furent que plus fermes dans leur ambition, et plus résolus dans leur -langage. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Hardenberg avoue à lord Castlereagh ce qui s'est -passé entre les deux souverains, et les nouveaux engagements qu'ils -ont pris l'un envers l'autre.</span> -Toutefois le prince de Hardenberg, que lord Castlereagh avait -espéré ébranler en lui procurant la Saxe aux conditions indiquées, ne -put guère dissimuler au représentant de l'Angleterre les nouveaux -liens qui venaient de rattacher la Prusse à la Russie. Il raconta -lui-même la scène qui s'était passée entre Frédéric-Guillaume et -Alexandre, en affirmant que jamais il n'en avait vu de pareille, et -que devant une telle scène toute résistance était devenue impossible. -Lord Castlereagh vit ainsi ses calculs trompés et M. de Metternich les -siens réalisés, car ce dernier n'avait fait semblant de sacrifier la -Saxe que parce qu'il était persuadé que la Prusse ne remplirait pas -les conditions auxquelles on la lui cédait. Lord Castlereagh adressa -de vifs reproches au prince de Hardenberg, lui dit qu'il (p.~543) -aurait dû donner sa démission plutôt que de se rendre, mais ne l'amena -pas à la donner, et la Prusse resta liée à la Russie plus fortement -que jamais.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, un incident imprévu fit ressortir davantage -encore le mécompte de la diplomatie anglaise, et provoqua même une -véritable crise. On a vu que la Russie et la Prusse avaient osé -prendre possession des territoires en litige, la Russie en évacuant la -Saxe pour la livrer aux troupes prussiennes, en concentrant par -conséquent ses forces sur la Vistule, et en expédiant le grand-duc -Constantin à Varsovie pour y organiser le nouveau royaume de Pologne; -la Prusse en occupant ostensiblement la Saxe tout entière, et en y -envoyant des officiers civils pour y établir l'administration -prussienne. Cette double démonstration avait paru fort inconvenante, -et n'avait pas peu contribué, comme nous venons de le raconter, à -décider la réunion immédiate du congrès. Une publication accidentelle, -suite inévitable des actes imprudents de la Russie et de la Prusse, -mit le comble au scandale, et poussa leurs adversaires au dernier -degré d'exaspération.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation du prince Repnin, gouverneur de la Saxe, -annonçant aux Saxons qu'ils vont passer sous l'autorité de la Prusse, -du consentement de toutes les puissances.</span> -Le prince Repnin, gouverneur de la Saxe pour la Russie, en quittant -cette province qu'il avait sagement administrée, crut devoir adresser -ses adieux aux Saxons, et, dans une déclaration qui devint publique, -leur annonça formellement qu'ils allaient passer sous le gouvernement -de la Prusse, par suite d'un accord avec l'Angleterre et l'Autriche -elle-même. Il leur dit qu'au surplus leur pays ne serait point -morcelé, qu'ils resteraient, comme on le leur (p.~544) avait promis, -sujets du même souverain; que ce souverain, Frédéric-Guillaume, connu -par ses vertus, assurerait leurs droits et ferait leur bonheur, comme -il faisait déjà celui de ses nombreux sujets; que sans doute ils -devaient regretter le vieux roi, qui pendant quarante ans leur avait -procuré le plus doux repos, mais qu'une destinée supérieure avait -prononcé, et qu'après de justes regrets accordés à Frédéric-Auguste, -ils seraient fidèles à Frédéric-Guillaume, et se montreraient dignes -de ses bienfaits par leur soumission et leur dévouement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet de cette proclamation sur les Allemands.</span> -La bonne foi de cette déclaration, les excellents sentiments mêmes -qu'elle respirait, en rendirent l'effet plus grand, en prouvant à quel -point les choses étaient avancées. Elle produisit une impression -extraordinaire sur tous les Allemands réunis à Vienne. Lord -Castlereagh, M. de Metternich, furent assaillis de questions. On leur -demanda s'il était vrai que la Saxe fût, de leur consentement, devenue -une province prussienne, et qu'ainsi le congrès, solennellement -convoqué à Vienne, eût été réuni pour consommer une usurpation non -moins odieuse que toutes celles qu'on avait reprochées à Napoléon. -L'agitation des esprits devint extrême, et lord Castlereagh, craignant -qu'en Angleterre on ne comprît pas bien une politique qui pour -racheter la Pologne sacrifiait la Saxe, M. de Metternich, n'ayant -aucun doute sur le détestable effet de cette politique parmi les -Autrichiens, se hâtèrent de démentir les assertions du prince Repnin. -<span class="sidenote" title="En marge">Démentis donnés par l'Angleterre et l'Autriche, et rendus -par la Prusse et la Russie.</span> -Ils les démentirent dans des conversations, dans des articles de -journaux, en affirmant que le gouverneur russe (p.~545) de la Saxe -avait donné pour réalisé ce qui n'était pas même résolu, et ce qui -dépendait encore de négociations fort difficiles, et fort éloignées -d'une conclusion. Les Russes et les Prussiens répondirent avec -beaucoup d'aigreur qu'on jouait sur les mots, que sans doute rien -n'était signé, mais que dans une note, formant engagement, l'Autriche -avait admis l'incorporation de la Saxe à la Prusse, à des conditions -qui étaient toutes accomplies, et que l'Angleterre n'avait jamais -contesté cette incorporation. À ces assertions les Autrichiens -répliquèrent qu'en s'exprimant de la sorte on trompait la bonne foi -des légations réunies à Vienne, que l'Autriche avait toujours -considéré le sacrifice de la Saxe comme un malheur pour l'Allemagne, -et par suite pour l'Europe, qu'elle avait sans cesse conseillé à la -Prusse d'y renoncer dans son intérêt même, et qu'en tout cas elle y -avait mis des conditions dont la principale restait inaccomplie, -c'était que le cabinet de Berlin se séparerait de la Russie dans le -règlement de la question polonaise. Au milieu de ces contradictions, -de ces démentis, un nouveau fait du même genre vint ajouter encore à -l'irritation des esprits. -<span class="sidenote" title="En marge">Proclamation du grand-duc Constantin aggravant celle du -prince Repnin.</span> -On lut une proclamation du grand-duc -Constantin adressée aux Polonais, et dans laquelle, au nom de son -frère Alexandre, il les appelait à se réunir tous autour du vieux -drapeau de la Pologne, pour défendre leur existence et leurs droits -menacés.</p> - -<p>Cette dernière manifestation mit le comble à l'exaspération générale. -Les adversaires des Prussiens et des Russes pensèrent dès lors qu'il -fallait à tant de hardiesse opposer autre chose que des articles de -(p.~546) journaux ou des propos dans les salons de Vienne, et ils -n'hésitèrent plus à dire qu'il était urgent de préparer des forces, et -de les disposer de manière à contenir les ambitieux qui prétendaient -partager l'Europe à leur gré. C'étaient les Bavarois et les -Autrichiens qui montraient la plus grande animation, les premiers, -parce que la suppression d'un État aussi important que la Saxe était -un exemple effrayant pour tous les princes de la Confédération, les -seconds, parce que l'union intime de la Prusse et de la Russie, et -l'établissement de ces deux puissances au pied des montagnes de Bohême -et des Crapacks était une entreprise des plus inquiétantes pour leur -sûreté. Les Autrichiens en particulier étaient exaspérés de -l'arrogance des Prussiens et des Russes, et demandaient ce que les uns -et les autres seraient devenus, si, après les batailles de Lutzen et -de Bautzen, l'armée autrichienne n'était pas accourue à leur secours, -si à Dresde, à Leipzig, elle n'avait pas supporté le poids principal -de la guerre.—Si le salut de l'Europe, disaient-ils avec raison, -était, comme on avait l'insolence de le prétendre, l'ouvrage exclusif -d'une partie des coalisés, n'était-il pas plus juste de l'attribuer à -ceux qui, en se prononçant en 1813 au péril de leur existence, au -mépris même des liens de famille, avaient tout décidé, qu'à ceux qui, -réduits à eux seuls, n'avaient su défendre ni la Saale, ni l'Elbe, ni -l'Oder?—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage fort rude du prince de Schwarzenberg envers -Alexandre.</span> -Le prince de Schwarzenberg, entouré de la considération générale, et -ne cherchant pas habituellement à se faire valoir, mais devenant rude -et même dur lorsqu'on le poussait à bout, eut divers (p.~547) -entretiens avec Alexandre qui était du reste toujours pour lui -soigneux et plein d'égards. Il n'eut aucun ménagement pour l'empereur, -et fortement excité par les cris qui s'élevaient de tous côtés, il osa -lui dire qu'après avoir eu dans sa loyauté personnelle une foi -aveugle, il en était presque à se repentir de cette extrême confiance. -Il ajouta que s'il avait prévu tout ce qui arrivait, il n'aurait pas -conseillé à son souverain d'unir les armées de l'Autriche à celles de -la Prusse et de la Russie, qu'il n'aurait pas lui-même accepté le -commandement de ces armées, qu'il n'aurait pas tant prodigué son sang, -tant dévoré d'affronts, tant assumé de responsabilité, pour le succès -de la cause commune. Il lui rappela les instances, les supplications -des coalisés envers l'Autriche, avant qu'elle eût pris son parti, et -leur ingratitude après; il lui dépeignit le détestable effet de ces -audacieuses prétentions qui étaient la plus éclatante justification de -Napoléon, il lui montra enfin le danger d'ouvrir les yeux à l'Europe -en lui laissant voir qu'elle n'avait fait que changer de -maître.—Napoléon, dit le prince de Schwarzenberg, retiré dans son -île, était encore tout-puissant sur les esprits, et qu'adviendrait-il -si, au milieu des cours européennes donnant le spectacle scandaleux de -leur avidité et de leurs divisions, il apparaissait tout à coup dans -l'un ou l'autre camp?—</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Embarras d'Alexandre en écoutant le prince de -Schwarzenberg.</span> -Le généralissime autrichien était hors de lui, et il embarrassa le -czar par la véhémence de son langage. Alexandre s'excusa beaucoup, -désavoua les idées ambitieuses qu'on lui prêtait, allégua de nouveau -sa loyauté, sa générosité connues, cita ses (p.~548) engagements à -l'égard des Polonais et des Prussiens, se montra fort étonné de la -vivacité qu'on témoignait au sujet d'un arrangement qui lui avait paru -tout naturel, et manifesta au surplus une sorte de regret de ce que -les choses eussent été poussées si loin, et de ce qu'il se fût si fort -avancé. Néanmoins, quoique prenant le ton de l'excuse et même du -regret, il ne parut pas avoir renoncé à ses idées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur ces entrefaites, lord Castlereagh reçoit d'Angleterre -des instructions qui l'obligent à changer de tactique, et à défendre -la Saxe.</span> -Quelque désir qu'on eût d'éviter la guerre, et de recourir à la -France, ce qui était inévitable dans le cas d'une rupture, il fallut -bien y penser. Lord Castlereagh venait de recevoir d'Angleterre des -instructions qui changeaient sa situation, et devaient aussi modifier -sa conduite. Jusqu'ici, se comportant à la manière des ministres -britanniques qui dans tous les temps faisaient bon marché des intérêts -hanovriens, plus chers à la famille régnante qu'à la nation anglaise, -il n'avait guère tenu compte des chagrins des princes allemands, et il -avait semblé oublier, dans la question de la Saxe, qu'il était -ministre d'un roi de Hanovre aussi bien que d'un roi d'Angleterre. Le -véritable motif de sa conduite, c'est qu'il avait supposé dans le -Parlement d'Angleterre beaucoup plus de chaleur pour la Pologne que -pour la Saxe. Pourtant il n'était pas possible qu'on lui laissât -longtemps suivre une tactique pareille. Une multitude de lettres -avaient été écrites de Vienne au régent d'Angleterre, surtout par les -princes de Cobourg. Ces princes pendant les dernières guerres -s'étaient attachés à la Russie, avaient servi dans ses armées, mais -n'avaient pas oublié leurs devoirs envers le chef de (p.~549) leur -maison, le roi de Saxe, qui les avait toujours protégés contre -Napoléon, et ils plaidaient en ce moment sa cause avec une honorable -fidélité. L'un était à Vienne, où il bravait tous les jours les -colères et les menaces d'Alexandre, l'autre était à Londres, où il se -préparait, disait-on, à épouser la princesse Charlotte d'Angleterre. -Tous deux, secondés par les ministres autrichiens, avaient fait sentir -au Prince régent, futur monarque de Hanovre et d'Angleterre, le danger -de sacrifier la Saxe, et le Prince régent à son tour avait insisté -auprès du cabinet britannique pour qu'on ordonnât formellement à lord -Castlereagh de la défendre. L'ordre avait été donné en effet, et était -parvenu à Vienne dans les premiers jours de décembre.</p> - -<p>Cet ordre ne pouvait arriver plus à propos. Il obligeait lord -Castlereagh à changer de conduite, et l'y aidait en lui fournissant un -motif tout naturel d'expliquer son changement. D'ailleurs, contrarié -peut-être si ses nouvelles instructions lui étaient arrivées quelques -jours plus tôt, lord Castlereagh en était satisfait maintenant, en -voyant qu'il avait été dupe de sa complaisance pour les Prussiens. En -conséquence il tomba d'accord avec M. de Metternich qu'il fallait -absolument refuser le sacrifice de la Saxe et de la Pologne, et -montrer aux deux monarques coalisés la détermination de leur résister -par tous les moyens. Le prince de Wrède, représentant toujours -très-actif et très-utile de la Bavière, poussait beaucoup à des -résolutions énergiques. Il offrait au nom de sa cour vingt-cinq mille -hommes par chaque centaine de mille hommes que fournirait (p.~550) -l'Autriche, et il voulait en outre qu'on s'entendît avec la France, -car sans elle la balance des forces resterait incertaine. L'Autriche -en effet avait 300 mille hommes, dont elle pourrait employer -activement 200 mille contre la Russie et la Prusse; la Bavière n'en -donnerait guère plus de 60 mille, bien qu'elle se promît d'en réunir -davantage; les autres princes allemands, placés en dehors de l'action -des Prussiens et des Russes, en fourniraient 40 mille environ, le -royaume des Pays-Bas autant peut-être; mais il ne fallait pas compter -sur un plus grand nombre, l'Angleterre ayant encore toutes ses troupes -engagées dans la guerre d'Amérique. C'étaient donc environ 350 mille -hommes, ne surpassant pas les forces de la Russie et de la Prusse, qui -pouvaient bien réunir l'une 200 mille combattants, et l'autre 150 -mille. -<span class="sidenote" title="En marge">On se décide à l'emploi de la force, et par suite à -accepter les secours de la France.</span> -La quantité étant égale, la qualité étant supposée l'être, le -sort des armes restait douteux, et on était exposé à s'égorger sans -résultat pendant des années, en présence de la France demeurée simple -spectatrice de ce conflit, si heureux pour elle. Afin de le rendre -décisif il fallait l'y engager elle-même, en acceptant 100 mille -Français, qui termineraient la querelle en se jetant sur la Prusse, -soit par les provinces rhénanes, soit par la Franconie. Sans doute on -pouvait craindre le prix dont il faudrait payer un tel secours, si on -était réduit à le demander, mais la légation française l'offrait -gratis sans qu'on le demandât, et accompagnait son offre des plus -vives instances pour le faire agréer.</p> - -<p>Ces raisons données en particulier par la Bavière, et se présentant -spontanément à l'esprit de tout le (p.~551) monde, étaient décisives. -Il y aurait eu folie à ne pas accepter le secours de la France, qui -était offert gratuitement, et qui devait être très-efficace, quoiqu'on -eût affecté d'en douter. En ce moment, le bruit de nos armements, -provoqués par M. de Talleyrand, était répandu de tous côtés, et la -ville de Vienne était remplie de lettres écrites de Paris, dans -lesquelles on rapportait ce qui s'y passait. Ces lettres parlaient de -l'état intérieur de la France, et du mécontentement excité par la -marche politique des Bourbons, mais toutes, en faisant mention du -mauvais esprit de l'armée, ajoutaient qu'elle s'augmentait -sensiblement, que jamais elle n'avait été composée de meilleurs -soldats, et qu'employée au dehors elle serait aussi redoutable que -dans les jours de sa plus brillante gloire. Les lettres adressées aux -Russes et aux Prussiens étaient moins bienveillantes pour la France, -et surtout pour les Bourbons, mais celles qui émanaient du duc de -Wellington et de M. de Vincent, ambassadeurs d'Angleterre et -d'Autriche à Paris, tout en convenant des fautes politiques de la -dynastie restaurée, étaient d'accord pour vanter l'armée française et -le parti qu'on pouvait en tirer. Elles vantaient aussi le bon état de -nos finances, dont on avait peine à s'expliquer le prompt -rétablissement, mais dont la puissance paraissait redevenue bien -grande à la facilité qui se manifestait dans tous les services.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mais comme la France offre ses services sans qu'on les lui -demande, on se décide à ne lui rien dire, certain qu'on est de son -concours lorsqu'on en aura besoin.</span> -Il n'y avait donc plus à douter, comme avaient paru le faire lord -Castlereagh et M. de Metternich, de l'efficacité des secours que la -France était en mesure de fournir. On ne devait pas douter davantage -de (p.~552) l'empressement qu'elle mettrait à les donner, car les -instances de M. de Talleyrand pour avoir un rôle dans la croisade -entreprise en faveur de la Saxe, et les communications continuelles -échangées entre la légation française et la légation bavaroise, ne -laissaient à cet égard aucune incertitude. Pourtant on n'était pas -pressé de faire des confidences à la France, et de lui avouer que les -alliés en étaient venus à combiner des plans de campagne les uns -contre les autres. Un amour-propre de coalisés retenait encore lord -Castlereagh et M. de Metternich, et ils ne voulurent point s'ouvrir -envers M. de Talleyrand, certains qu'ils étaient de le voir accourir à -la première insinuation. On savait bien d'ailleurs que la Bavière lui -en apprendrait toujours assez pour qu'il se tînt prêt. -<span class="sidenote" title="En marge">Plan de campagne pour le cas d'une rupture avec la Prusse -et la Russie; ce plan conçu par le prince de Schwarzenberg et le -maréchal de Wrède.</span> -En conséquence -on arrêta un plan exécutable au mois de mars 1815, et dans lequel, -sans avoir dit un mot à la France, on disposait de ses forces comme -assurées. En vertu de ce plan, combiné par le prince de Schwarzenberg -et le maréchal de Wrède, 320 mille Autrichiens, Bavarois, -Wurtembergeois, Badois, Saxons, etc., devaient agir en deux armées par -la Moravie et la Bohême. La première de ces deux armées, forte de 200 -mille hommes sous le prince de Schwarzenberg, se porterait par la -Moravie sur la haute Vistule, et la seconde, forte de 120 mille sous -le maréchal de Wrède, marcherait par la Bohême sur l'Oder, tandis que -50 mille Français entreraient en Franconie pour empêcher qu'on ne -tournât l'armée de Bohême, et 50 mille dans les provinces rhénanes -pour opérer en Westphalie de concert avec les Hollando-Belges. On ne -doutait pas que la Prusse (p.~553) ne fût accablée sous cette masse de -forces, et la Russie rejetée fort au delà de la Vistule. L'Angleterre -jusqu'à la fin de sa guerre avec l'Amérique serait dispensée de -fournir des soldats; mais elle soudoierait les nouveaux coalisés, les -Français exceptés, qui n'avaient pas plus besoin de l'argent que de -l'épée d'autrui. Tous ces plans, qu'on se proposait de mûrir davantage -si on en arrivait à l'exécution, devaient demeurer le secret des -Anglais, des Autrichiens, des Bavarois, et n'être communiqués aux -Français que par une indiscrétion officieuse de la Bavière. -Provisoirement, et par première précaution, l'Autriche fit marcher 25 -mille hommes de renfort en Gallicie, où elle en avait déjà 40 mille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich se sentant appuyé s'explique enfin -catégoriquement, et déclare que la Prusse n'ayant point rempli les -conditions qu'on lui avait posées, n'aura point la Saxe.</span> -Fort de ces combinaisons, M. de Metternich s'expliqua enfin -catégoriquement avec les Russes et les Prussiens, et dans une note -datée du 10 décembre, déclara que, vu l'opinion unanime de -l'Allemagne, vu les résolutions définitives de l'Angleterre exprimées -dans les nouvelles instructions qu'avait reçues lord Castlereagh, vu -l'opinion de toutes les grandes puissances européennes, et -spécialement celle de la France, vu enfin l'inexécution des conditions -posées à la Prusse dans un moment de condescendance à ses désirs, la -Saxe serait maintenue dans son état actuel, sauf quelques sacrifices -de territoire qui étaient jugés nécessaires pour mieux tracer la -frontière prussienne, et qui, en tout cas, seraient la punition des -fautes commises par le roi Frédéric-Auguste.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande émotion causée à Vienne par la note autrichienne, -datée du 10 décembre.</span> -Le langage de l'Autriche, très-positif cette fois, (p.~554) produisit -à Vienne une fort grande émotion. On ne pouvait parler ainsi qu'après -un parti bien arrêté d'en arriver aux dernières extrémités, qu'après -avoir calculé ses ressources, préparé ses moyens, et noué ses -alliances. Du reste, le seul aspect extérieur des choses semblait -révéler que l'Autriche, l'Angleterre, la France s'étaient mises -d'accord, et avaient pris la résolution d'agir en commun. C'est tout -au plus si, tous ensemble, on avait pu venir à bout de la France, mais -que ferait-on lorsqu'on serait la Prusse et la Russie seulement, -contre l'Autriche, l'Angleterre et la France? La partie n'était pas -tenable pour les deux puissances du Nord. Les Prussiens contre qui -cette manifestation était particulièrement dirigée, en ressentirent la -plus violente irritation. Il y avait alors à Vienne auprès du roi -Frédéric-Guillaume, l'entourant, l'obsédant de leurs exigences -orgueilleuses, les principaux chefs de l'armée prussienne, et -notamment le maréchal Blucher, lesquels tenaient le langage le plus -hautain, et prétendaient avoir été les seuls vainqueurs de Napoléon, -les seuls sauveurs de l'Europe. À les en croire on ne pouvait leur -rien refuser, et quiconque serait opposé à leurs prétentions, devait -s'attendre à rencontrer leurs épées. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens veulent éclater, mais Alexandre les -contient.</span> -Les ministres prussiens mus par -les mêmes sentiments voulaient répondre immédiatement, et en quelque -sorte coup pour coup, à la dépêche autrichienne. Ils allaient le faire -avec toute la véhémence de leur état-major, et se préparaient même à -jeter à la tête de l'Autriche le reproche d'un manque de foi, lorsque -l'empereur Alexandre qui n'était pas disposé à (p.~555) pousser les -choses aussi loin, bien qu'il fût fort animé, les empêcha de suivre le -premier mouvement et surtout de se servir du langage qu'ils semblaient -prêts à employer dans leur réponse. Il les contint, et essaya des -moyens d'adresse, dans lesquels il excellait lorsqu'il n'était pas -jeté hors de son caractère. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre tente un effort auprès du prince de Schwarzenberg -et de l'empereur François, mais sans aucun succès.</span> -Il vit les Autrichiens d'abord, en -commençant par le prince de Schwarzenberg et l'empereur François. Il -trouva le premier non pas arrogant à la façon des Prussiens, mais -sévère et résolu, et fut même assez mécontent de lui pour s'en -plaindre à M. de Metternich, qu'il accusait d'avoir rempli de fausses -idées le chef de l'armée autrichienne. Il aborda ensuite l'empereur -François, chez lequel il trouva la politesse d'un hôte envers ses -hôtes, mais cette tranquille détermination qui souvent impose plus que -l'emportement. Il eut enfin une nouvelle entrevue avec M. de -Talleyrand. C'était la troisième, car depuis qu'Alexandre était à -Vienne il comptait les rencontres avec l'illustre diplomate, chez qui -cependant il avait à Paris consenti à prendre logement. Cette fois il -sollicita pour ainsi dire l'entrevue, et prenant M. de Talleyrand par -le bras dans l'un des salons de Vienne, il lui assigna lui-même un -rendez-vous. M. de Talleyrand s'étant présenté au jour indiqué, il -l'accueillit sinon avec le séduisant abandon des premiers temps, du -moins avec une bonne grâce amicale qui était une invitation à se -rapprocher, et traita avec une remarquable modération les sujets qui -peu auparavant lui ôtaient tout son sang-froid. -<span class="sidenote" title="En marge">Il a une nouvelle entrevue avec M. de Talleyrand.</span> -Il demanda à M. de -Talleyrand comment il se faisait qu'après s'être montré (p.~556) à -Paris favorable au projet de reconstituer la Pologne, il s'y montrait -aujourd'hui si contraire, à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il était -encore partisan de la restauration de la Pologne, mais de la Pologne -libre, indépendante, ayant un caractère européen, et non pas de la -Pologne russe. Le diplomate français ajouta, conformément à la -tactique déjà employée, que du reste l'affaire de la Pologne ne -regardait plus la France; que dès qu'il ne s'agissait pas de refaire -une vraie Pologne, mais de tracer des frontières entre l'Allemagne et -la Russie, il leur abandonnait une besogne qui les intéressait -exclusivement, et que dans cette question la Russie ne rencontrerait -pas les Français sur son chemin. C'était une sorte de rapprochement -sans doute, mais ce n'était presque rien accorder au czar que de lui -concéder la Pologne, si on ne lui concédait la Saxe en même temps. Sur -ce dernier point M. de Talleyrand parut inflexible, et négligeant les -arguments tirés de l'équilibre européen, il s'efforça de démontrer à -l'empereur Alexandre que le repos du monde, la gloire de l'Europe, -tenaient désormais au rétablissement de la légitimité en toute chose -et en tout lieu. De telles idées n'avaient guère de crédit auprès du -czar surtout dans la bouche de M. de Talleyrand. Il ne parut pas -attacher grande importance à ces professions de foi de l'ancien -ministre de l'usurpateur, et il lui répéta qu'il était engagé à -l'égard des Prussiens, que sa politique à lui c'était la fidélité à sa -parole, et que si M. de Talleyrand pouvait décider les Prussiens à le -dégager de celle qu'il leur avait donnée, il n'insisterait (p.~557) -pas.—M. de Talleyrand répondit qu'il fallait s'adresser à d'autres -que lui pour se faire écouter des Prussiens, mais que l'empereur -Alexandre avait un moyen de changer leurs résolutions, c'était de leur -rendre leur part de la Pologne.— -<span class="sidenote" title="En marge">Marché offert à M. de Talleyrand, et refusé.</span> -Vous voulez donc, repartit Alexandre, -que je me dépouille pour vous contenter?... je ne puis l'entendre -ainsi. Mais tenez, ajouta-t-il, faisons un marché. J'ai votre secret, -je sais quel est ici votre objet principal; vous poursuivez la chute -de Murat. Eh bien (en tendant la main à M. de Talleyrand), -unissons-nous, je serai avec vous dans cette question, et elle sera -bientôt décidée suivant vos vœux, si vous me concédez la Saxe.— -<span class="sidenote" title="En marge">La France en ce moment aurait pu obtenir tout ce qu'elle -aurait voulu de la Russie.</span> -Il y avait en ce moment sur le visage d'Alexandre l'expression vive et -caressante du désir, et il était clair que si on avait autrement -entendu à Vienne les intérêts de la France, si on ne les avait pas -fait consister uniquement dans le salut de la Saxe, on aurait tout -obtenu de la Russie. Mais M. de Talleyrand dont le thème était arrêté, -demeura insensible aux séductions d'Alexandre, et lui répondit qu'il -ne pouvait accepter une semblable proposition, car c'était admettre -l'usurpation sur un point de l'Europe pour faire triompher la -légitimité sur un autre, qu'il lui fallait la légitimité partout, et -il parla comme le pontife d'une religion qui malheureusement faisait -sourire Alexandre.</p> - -<p>Le marché n'ayant pu se conclure, le czar voulut au moins tirer -quelque chose de cette entrevue, et savoir de M. de Talleyrand ce -qu'étaient les armements de la France dont on s'entretenait beaucoup -à Vienne, et quel était l'usage qu'on se (p.~558) proposait d'en -faire. Sans paraître attacher d'importance à ses questions, mais -approchant de M. de Talleyrand sa bonne oreille (il en avait une de -laquelle il entendait difficilement), il lui demanda dans quel état se -trouvait l'armée française, et si on avait jugé utile de la -réorganiser, ainsi que le bruit en courait à Vienne.—Alors avec un -art qu'il possédait au plus haut degré, et avec une expression -incomparable d'indifférence, M. de Talleyrand raconta à l'empereur -tout ce qu'on avait fait, et tout ce qu'on faisait encore pour -reconstituer l'armée française, pour l'attacher au nouveau -gouvernement, et surtout pour la rendre aussi présentable que jamais à -l'ennemi. Il dit négligemment qu'on avait 200 mille hommes dans le -moment, qu'on en aurait 300 mille au mois de mars, tous vieux soldats -revenus de l'étranger, et ayant remplacé dans les cadres les conscrits -de 1815. Il donna ces détails comme ne songeant point à produire un -effet, et comme ne s'apercevant pas même de celui qu'il produisait. -Alexandre dissimula ses impressions moins bien que M. de Talleyrand, -et ils se quittèrent avec une politesse recherchée, mais le czar fort -touché de ce qu'il avait appris, car il ne doutait pas que ces -nouvelles forces de la France ne fussent au service de l'Angleterre et -de l'Autriche, s'il y avait guerre pour la question de la Saxe et de -la Pologne.</p> - -<p>Cependant, afin de s'en mieux assurer, Alexandre envoya auprès de M. -de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de -la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de (p.~559) -rapprocher la Russie et la France. Le motif de la visite était une -phrase de la dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée -l'opinion des puissances européennes, et notamment celle de la France -contre le projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le -véritable sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel -de l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on -voulait savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus -qu'il n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition -déjà formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de -manière cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois -puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour -celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en -même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France -marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il -se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut -croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de -l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était -réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique -adoptée c'était l'essentiel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de -la Russie et de la Prusse.</span> -Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les -projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands, -ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne, -voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester -contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait -de (p.~560) cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de -Wurtemberg, celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui, -soit avec nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière -brillante, et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse -Catherine qu'il devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce -prince, habituellement peu d'accord avec son père, usa de son -influence pour empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits -princes du courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et -réussit à les arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité -chargé des affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux -jusqu'à ce que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que -ses résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait -prises à l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands -s'intéressaient presque autant qu'à eux-mêmes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se -résigne à faire quelques concessions.</span> -Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il -fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin, -quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première -exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais. -Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de -toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix, -ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin -de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte n<sup>o</sup> 54.) Il devait -avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire -suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir -refait une Pologne, et il (p.~561) avait à peu près gagné cette espèce -de gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par -amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc -prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le -laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse -d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.</span> -La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le -grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien -territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire -s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et -finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau. -(Voir les cartes n<sup>os</sup> 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur -la rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour -composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle -que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se -serait avancé en pointe jusqu'au cœur de la monarchie prussienne, -ce qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi -ces derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines -considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus -besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à -Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen, -c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur -cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus -rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une -assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant -effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu -au-dessous de (p.~562) Konin, et en tirant à partir de ce point une -ligne jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour -limite, puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui -donnent origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles -ayant comme frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable, -dirigée contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la -frontière polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore -autour d'elle un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et -demi de Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du -grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses -anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était -autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en -Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait -en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état -de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la -rétablir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les concessions sont moins faciles à l'égard de -l'Autriche.</span> -À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce -qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les -prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant -bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de -couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit -du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever, -excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant -d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française. -<span class="sidenote" title="En marge">La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais -elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au -Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.</span> -Son -entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la -tête polonaise (p.~563) la plus exaltée, même celle d'Alexandre, -n'aurait pas songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y -avait les provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à -la Pilica d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait -acquises lors du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises -pour constituer le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à -l'Autriche, elle aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux -portes de Varsovie. Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on -avait refait une Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était -bien le cas de lui rappeler que si les traités de Kalisch, de -Reichenbach, de Tœplitz, conclus dans l'hypothèse de succès -restreints, exigeaient la restitution des portions du grand-duché à -leurs anciens possesseurs, les succès inespérés de la coalition lui -avaient tant profité en Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait -bien admettre qu'ils profitassent également à la Russie. Or celle-ci -n'avait de profits à cueillir que sur la Vistule. Aussi ne -craignait-on pas de sérieuses objections de la part de l'Autriche. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol, -formant la Gallicie orientale.</span> -On -avait au surplus à lui offrir des concessions d'un certain prix, en -lui laissant les mines de sel de Wieliczka, en érigeant Cracovie en -ville neutre (ainsi qu'Alexandre songeait à le faire pour Thorn), -enfin en restituant à la Gallicie le beau district de Tarnopol, que -Napoléon en avait détaché en 1809, pour punir l'Autriche de la guerre -qu'elle nous avait déclarée à cette époque.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens -à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.</span> -La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché -de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins -exigeante en Allemagne, (p.~564) et tâcha de s'entendre amiablement -avec l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le -conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à -l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales -sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais -certainement scandaleuse pour tous.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Note prussienne du 20 décembre.</span> -Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus -conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche -relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg -d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du -10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement -raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce -le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de -l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à -l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en -quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions -posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse -admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites -entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la -destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général -l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la -Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour -que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet -de Vienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.</span> -Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en -faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus -(p.~565) fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées, -mais surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire -qu'elle avait supporté presque tout le poids des grandes journées des -16, 17, 18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous -les publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce -droit au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était -pas moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par -l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à -Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en -sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour -embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré -Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir -en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon -exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne -s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un -pays dans un autre. -<span class="sidenote" title="En marge">Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du -Rhin.</span> -On avait de quoi lui composer sur la gauche du -Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une -discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le -peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière -de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné -sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des -provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle -ne les avait acceptées que <em>pour le bien général</em>, et pour se -conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet -abandon, (p.~566) il serait facile de ménager au roi de Saxe une -situation égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau, -de Hesse. On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on -conserverait ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel -déplacement de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire, -Charles-Quint en avait donné l'exemple dans la maison de Saxe -elle-même, en transportant la branche actuellement régnante d'un -simple duché sur le trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier -siècle, pour l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la -maison de Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un -morcellement de la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on -accédait à l'idée de n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une -diminution de territoire. D'abord on désolerait les Saxons, auxquels -on avait promis de ne pas les séparer les uns des autres, et on ferait -de plus un mauvais arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la -moitié, ne suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout -de sa belle capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un -foyer de mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant -toujours la reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête -d'un prince saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des -dispositions que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la -Prusse dans sa totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la -gauche du Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche -le voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car -dans son état actuel la Saxe était incapable (p.~567) de former entre -les deux grandes puissances germaniques une barrière de quelque -solidité. Le grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses -guerres de son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à -Dresde, et pour s'établir à Kœnigstein, comme Napoléon lui-même -venait de le prouver encore tout récemment, et c'était toujours ainsi -qu'agirait le gouvernement prussien, si le malheur voulait que la -Prusse et l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur -ce point les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à -l'un des désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la -ville de Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de -l'Europe envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à -laquelle on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout -à la fois la même population qu'en 1805, et une meilleure -configuration géographique. Ce dernier point avait été formellement -stipulé, car tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa -configuration, et en l'obligeant à s'étendre de Kœnigsberg à -Aix-la-Chapelle pour un intérêt qui n'était pas le sien, on aurait -encore plus mal composé son territoire, si en même temps on ne la -renforçait pas considérablement au centre en lui permettant de -s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait donc manqué envers elle à la -gratitude, aux engagements pris, et à l'équilibre européen, si -intéressé à ce que la Prusse fût bien constituée. Il fallait même -l'avouer, l'ambition dont on l'accusait n'avait eu qu'une cause, -c'était le désir de réparer les défectuosités de sa configuration -géographique, et en lui accordant (p.~568) ce qu'elle demandait -aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement pour -toujours.</p> - -<p>Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais -elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient -données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à -s'entendre qu'à rompre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.</span> -La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre -pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques -concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne -pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de -Tœplitz, elle eût été mal venue de contester à la Russie une -augmentation d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie -ne pouvait la trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait -moins craint la guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui -de la part de la France, elle eût peut-être contesté le principe même -de la reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une -Pologne russe. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule -jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.</span> -Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la -Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche -n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre -s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur. -Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant -concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la -Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la -prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche -consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant (p.~569) -le cours de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San -devenait la limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne -frontière gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel -de Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir -obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie -se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de -Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les -annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide, -et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle -abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de -Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été -promise, était une compensation des provinces dont la restitution -promise n'était pas effectuée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.</span> -Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait -du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande -de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se -montrer ferme à l'égard de la Saxe.</p> - -<p>En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la -principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec -l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel -ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas -accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs -qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-cœur, -par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la -Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, (p.~570) car en -supprimant la Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre -germanique, et on offensait gravement le sentiment moral de -l'Allemagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du -territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et -la Saxe suffisamment punie.</span> -De plus, ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant -changé d'avis, et refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était -plus permis de songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce -point donc l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle -n'accorderait que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi -Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour -mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement -pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.</span> -Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que -la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du -sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon -4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions, -c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en -avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi -victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant -Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore -3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à -prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille -sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en -1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un -accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le -territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison -de Saxe-Weimar, (p.~571) 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui -faisaient avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille, -c'est-à-dire un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant -en Pologne au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les -provinces à la gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la -droite, en comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait -donc plus à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était -facile de médiatiser encore quelques princes secondaires, et de -ramasser de la sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire -le sacrifice des 300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par -conséquent plus à chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire -l'ambition prussienne, et en les demandant à la Saxe dont la -population s'élevait à 2 millions 100 mille individus, on pouvait -laisser à celle-ci sa situation presque entière, car elle ne pèserait -pas beaucoup moins dans la balance germanique avec 1800 mille sujets -qu'avec 2 millions 100 mille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.</span> -Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche, -tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les -peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de -la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se -livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à -contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de -prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de -populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne -différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces -têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs -(p.~572) de Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux -qu'un Polonais des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle, -et surtout qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne -valait incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn, -contre lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu -compte de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à -l'une ou à l'autre puissance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pour vider ces contestations on imagine de former une -commission d'évaluation.</span> -On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de -toutes les questions de premier ordre, de former une commission -spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et -d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission -à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la -Saxe comme une question de principes.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la -France fera partie de la commission proposée.</span> -Lord Castlereagh vint dans les derniers jours de décembre en parler à -M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission -comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces -évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la -question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de -chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de -cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire -britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la -sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres, -et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à -lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la -France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois -puissances s'engageraient à maintenir l'existence de (p.~573) la Saxe -à titre de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la -Prusse. Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement, -recula de plusieurs pas.—Vous me proposez là, dit-il à M. de -Talleyrand, une alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine -ou probable. Or la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y -déciderons qu'à la dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer, -nous aviserons alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui -en seront la conséquence.—</p> - -<p>M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une -commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait.</p> - -<p>L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les -parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un -commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon -formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de -disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été -dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à -Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on -avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de -faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa -participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable. -<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse refuse l'admission de la France dans la -commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.</span> -Mais -sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup -parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à -l'engagement secret d'agir exclusivement entre <em>quatre</em>. Il aurait -fallu que M. de Metternich et lord (p.~574) Castlereagh avouassent ici -que, dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la -France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment -l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse -montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui -allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre -publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut -décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission -d'évaluation.</p> - -<p>Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de -Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre -d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec -beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand -qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne, -n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord -Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France -dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que -c'étaient sans doute les <em>alliés</em> qui n'avaient pas voulu -d'elle.—Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des -<em>alliés</em>, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère -de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les <em>alliés de -Chaumont</em>, restez entre vous. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera -Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la -commission d'évaluation.</span> -Aujourd'hui même l'ambassade française -quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour -les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé, -la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et -l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue -(p.~575) son représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et -la Pologne, il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les -sauver.—Ces paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles -préparaient une situation fort difficile dans le Parlement -britannique, émurent singulièrement lord Stewart, et il courut avertir -son frère de l'orage qui se formait. Bien qu'on ne prît pas -entièrement au sérieux les menaces de M. de Talleyrand, cependant la -crainte de ce qui pouvait en résulter pour le repos de l'Europe, et -plus encore pour le cabinet britannique, lorsqu'il serait connu qu'on -avait pu sauver la Saxe et la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu, -uniquement pour persister dans un système ridicule d'exclusion à -l'égard de la France, cette crainte stimula lord Castlereagh et lui -donna un courage qu'il n'avait pas eu d'abord envers les <em>alliés</em>. -<span class="sidenote" title="En marge">Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et -admettent la France.</span> -Il les assembla de nouveau, leur fit sentir le danger de provoquer un -éclat qui pourrait mettre l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il -ne se chargerait pas d'une responsabilité pareille aux yeux de -l'Angleterre, fut fortement appuyé par M. de Metternich, et -l'admission du commissaire français fut décidée malgré les Prussiens. -Un billet courtois de lord Castlereagh en fit part le soir même à M. -de Talleyrand.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.</span> -M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission -d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le -représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la -Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire -avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche (p.~576) -relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de -Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la -question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux -puissances, et présenta les conclusions suivantes. -<span class="sidenote" title="En marge">La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la -Saxe, porte la parole pour les Prussiens.</span> -La Prusse aurait -comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie -lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout -entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui -rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris -avec elle de mieux constituer son territoire. -<span class="sidenote" title="En marge">Propositions russes.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.</span> -Le roi de Saxe serait -transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un -territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour -capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au -milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France, -préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la -Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée, -une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris -sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré -toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon -ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait -désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres -puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la -présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur -donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une -sorte d'indépendance civile, un régime conforme (p.~577) à leurs -mœurs, et un traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et -agricoles.</p> - -<p>Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un -suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de -Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que -satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus -son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour -le développement et la discussion de ces diverses propositions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh reçoit le 1<sup>er</sup> janvier 1815 la nouvelle -de la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles -toutes les forces anglaises.</span> -Le lendemain 1<sup>er</sup> janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une -grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation. -L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et -elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent -européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y -avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui -laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était -maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille -hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la -nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la -Prusse et la Russie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2 -janvier.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">À cette séance les Prussiens ont la parole.</span> -Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour -discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de -l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux -Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de -le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était -leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus (p.~578) -devant ce tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que -d'en appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande -animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur -nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire -avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe, -que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la -Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig -dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur -disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que -soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient -pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient -ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque -agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui -ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein -notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout -ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui -et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrogance de la légation prussienne excitée par les -militaires de sa nation.</span> -Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra -dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle menace de recourir aux armes.</span> -Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions -tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se -calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le -poursuivrait au besoin par la voie des armes. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne -recevra la loi de personne.</span> -À cette déclaration, -lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui (p.~579) -était surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant -favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et -dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour -recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux -armes elle opposerait les armes. -<span class="sidenote" title="En marge">Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion, -lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche, -pour réprimer l'arrogance des Prussiens.</span> -Il sortit exaspéré, dans un état -d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion -là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment, -c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les -<em>alliés</em> de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui -s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait -pas de telles insolences. Son cœur déchargé d'un poids énorme, -celui de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il -se montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de -céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit -interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et -lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est -qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et -l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et -russe.—Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et -M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette -invitation, prit la plume. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de -Metternich pour la mûrir.</span> -À eux deux, retournant le sujet en divers -sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la -France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille -hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre -européen leur attirait des (p.~580) ennemis qu'on ne désignait point, -mais qui n'avaient pas besoin d'être désignés pour être -universellement reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet, -promettant de revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et -s'être concerté avec lui.</p> - -<p>M. de Talleyrand était au comble de ses vœux. Arrivé à Vienne avec -la crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à -jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont, -et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le -principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat -que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de -dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une -nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si -le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou -même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu -attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de -patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la -France.</p> - -<p>Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre -les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous -les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de -Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés -d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des -alliés ingrats et cruellement exigeants. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le -projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement -défensif, retourne chez M. de Talleyrand.</span> -Après s'être entendu avec lui -sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter -à M. de Talleyrand le projet de (p.~581) la veille savamment élaboré. -Lord Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à -lui donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait, -en effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans -aucune vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre -européen, l'une des trois puissances contractantes encourait -l'hostilité d'autres puissances européennes, la France, l'Angleterre, -l'Autriche, s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la -défense de la partie attaquée. -<span class="sidenote" title="En marge">Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille -hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances -qu'on ne désigne pas.</span> -À ces stipulations développées en -plusieurs articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon -lui, était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne. -Cette stipulation était la suivante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Article important par lequel la France s'engage à se -renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.</span> -Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées -d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un -principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes -légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait -d'avance que, dans le cas où, <em>à Dieu ne plaise, la guerre -s'ensuivrait</em>, on se tenait <em>pour lié par le traité de Paris, et -obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les -frontières de chacun</em>.</p> - -<p>Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si -dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour -la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût -attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle -condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On -aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la -(p.~582) guerre, selon son résultat et selon les services de chacun. -<span class="sidenote" title="En marge">Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les -deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su -faire payer les secours de la France en les laissant désirer.</span> -Mais s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant -gourmandé tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas -possible, quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir -toujours répété que la France n'avait en vue que la cause des -principes, d'avouer que, dans certains cas, elle songerait aussi à ses -intérêts! On lui eût tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et -incontinent on serait allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en -leur concédant ce qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas -été grand, car la politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus -désavantageuse pour nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et -nous l'aurions eue pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en -venir à un tel résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec -les Russes et les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque -manière, et qui ne nous auraient pas demandé de faire la guerre pour -eux, uniquement pour avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après -s'être si constamment associé aux Anglais et aux Autrichiens, après -les avoir tant pressés, tant priés d'agir, il n'était plus temps de se -montrer difficile et de repousser la condition qu'ils exigeaient: et -pourtant la condition était dure! À la suite de vingt ans de guerres -sanglantes, lorsque nous étions à peine rentrés en possession de la -paix, de la paix qui était le titre le plus populaire des Bourbons, la -compromettre si tôt, nous exposer à verser encore des torrents de sang -français, pour que l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard -(p.~583) de la Russie, l'Autriche à l'égard de la Prusse, ce n'était -pas en vérité la peine, et tandis que les puissances pour lesquelles -nous allions nous battre conserveraient toutes nos dépouilles, et, -grâce à nous, y ajouteraient la sécurité, ne pas recouvrer la moindre -de ces dépouilles, être réduits à l'honneur de servir gratis ceux de -nos vainqueurs qui avaient le plus travaillé à nous ramener aux -frontières de 1790, était véritablement un sort assez triste! -<span class="sidenote" title="En marge">Le traité d'alliance signé le 3 janvier.</span> -Mais, -nous le répétons, il n'y avait pas moyen de reculer, et après tout ce -que nous avions dit et fait, il fallait accepter la convention du 3 -janvier avec l'article qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous -obligeait à prendre pour base d'une paix future le traité du 30 mai. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule -même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par -Louis XVIII.</span> -M. de Talleyrand signa sans une observation et eut raison de n'en -faire aucune, car l'article n'était acceptable qu'à la condition de -n'y pas prendre garde. Il fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la -face de ceux qui l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce -que fit M. de Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour -qu'on lui promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus -Louis XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un -moment le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré -par la légation française dont il relevait l'importance, si peu utile -à la dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé -dans la nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret -le plus absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un -motif d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas -donner à (p.~584) tous les ennemis de la coalition la joie de la voir -si scandaleusement divisée. -<span class="sidenote" title="En marge">Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le -Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité -d'alliance.</span> -Pourtant on fit exception à ce secret en -faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont -l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près -assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte -de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la -Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence -de la convention fût le moins du monde divulguée. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la -conception d'un plan de campagne.</span> -Un plan d'opérations -militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France, -qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de -la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français -capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception -de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous -l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en -Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer -dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M. -de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui -communiquant le traité qu'il venait de conclure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution -dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les -Prussiens sont intimidés.</span> -Bien que le secret de la nouvelle coalition fût scrupuleusement gardé, -pourtant il se manifestait un tel concert dans le langage des cours -d'Angleterre, de France et d'Autriche, qu'on ne pouvait douter de leur -accord, et de leur résolution de soutenir leur dire jusqu'à la -dernière extrémité. Un autre symptôme non moins significatif, c'était -l'attitude de la Bavière. Quoique tous les États allemands, (p.~585) -même ceux du Nord, partageassent ses sentiments, elle seule, grâce à -la force qu'elle avait acquise depuis quinze ans, et à sa situation -géographique qui la mettait à l'abri des coups de la Prusse, osait -manifester hautement sa manière de penser, et faire entendre des -propos de guerre. Les Prussiens avaient donc beau crier, menacer, soit -dans la commission, soit dans le public, on les laissait dire, et -personne ne faiblissait sur le point essentiel, celui de la -conservation de la Saxe, sauf quelques sacrifices pour arrondir le -territoire de la Prusse, et pour punir, disait-on, le roi -Frédéric-Auguste. Quand on parlait de punir ce prince infortuné, -c'était une pure concession de langage aux passions du moment, car -chacun savait bien que ce délit d'alliance avec Napoléon dans la vue -de s'agrandir, tout le monde l'avait commis, aussi bien parmi les -grandes puissances que parmi les princes allemands du dernier rang; -chacun savait que le malheureux roi de Saxe, surpris le dernier dans -notre alliance, n'avait agi que par contrainte, qu'entre l'Europe et -Napoléon il n'avait eu d'autre duplicité que celle de la faiblesse, et -qu'enfin, si pour racheter sa conduite, il fallait un acte mémorable -de défection envers la France, l'armée saxonne l'avait commis assez -éclatant pour obtenir le pardon de son souverain.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en soutenant la Prusse dans son désir d'avoir la -Saxe, ne voulait cependant pas pousser l'insistance jusqu'à la -guerre.</span> -Mais tout en accordant une certaine réduction des États du roi de -Saxe, personne n'en admettait la confiscation totale au profit de la -Prusse, et il y avait évidemment un parti pris qu'il eût été bien -grave de braver. Les chefs imprudents de l'armée prussienne y étaient -fort disposés, mais leur roi (p.~586) était loin de le vouloir, et -Alexandre ne les eût pas suivis dans cette témérité, ce qui équivalait -à une impossibilité. Alexandre en soutenant dans la commission -d'évaluation qu'il fallait annexer la Saxe entière à la Prusse, alors -que pour lui-même il avait consenti au sacrifice du duché de Posen, -faisait tout ce que son ami Frédéric-Guillaume pouvait attendre de son -dévouement; mais cet ami n'eût pas osé lui demander de pousser les -choses jusqu'à la guerre contre la France, l'Angleterre, l'Autriche, -et presque tout le corps germanique. On s'aperçut bientôt de cette -situation dans la commission elle-même, par l'attitude des diverses -légations. -<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse ne l'aurait pas osé non plus, et elle laisse la -question se transformer en une question de chiffres.</span> -Les Prussiens et les Russes, tout en persistant à réclamer -en principe la Saxe entière, ne purent cependant s'empêcher d'entrer -dans les discussions de chiffres soulevées par l'Autriche. Celle-ci -s'était attachée à prouver qu'en tenant compte de toutes les -restitutions déjà obtenues en Pologne, en Westphalie, dans les -provinces rhénanes, la Prusse ne pouvait pas prétendre à plus de 3 à -400 mille habitants de la Saxe, pour se retrouver dans l'état de 1805, -qu'on avait promis de lui rendre. Les diplomates prussiens se laissant -engager dans cette controverse, opposèrent évaluation à évaluation, et -soutinrent qu'il leur faudrait plus de la moitié de la Saxe, -non-seulement en territoire mais en population. Dès qu'ils -consentaient à se placer sur ce terrain, ils s'avouaient presque -vaincus, car ils admettaient le principe de leurs adversaires, qui -était la conservation de la Saxe avec des sacrifices plus ou moins -étendus. Le traité du 3 janvier, en (p.~587) donnant aux antagonistes -de la Russie et de la Prusse un ensemble, une décision qui frappaient -tous les regards, avait, quoique tenu secret, contribué beaucoup à -résoudre la question au fond. Et en effet, du moment qu'on n'en était -plus qu'à des disputes de chiffres, on devait inévitablement -s'entendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le mois de janvier employé tout entier à discuter les -évaluations contradictoires de la Prusse et de l'Autriche.</span> -Le mois de janvier fut consacré à des discussions de ce genre. Une -circonstance particulière contribua à les faire aboutir plus tôt à un -résultat définitif. Suivant son usage, le Parlement britannique devait -se réunir en février. Lord Castlereagh était rappelé par ses collègues -afin de justifier son œuvre, obscure pour le public, et pour les -gens informés eux-mêmes entachée du reproche de versatilité, car avant -de défendre la Saxe il avait commencé par la sacrifier. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh pousse à une prompte conclusion, appelé -qu'il est à Londres pour répondre aux interpellations du Parlement.</span> -Le duc de -Wellington devait quitter l'ambassade de Paris pour venir le remplacer -à Vienne. L'illustre secrétaire d'État britannique, certain désormais -de faire céder la Prusse sur le fond de la question, désirait la -dédommager de ce sacrifice par beaucoup de concessions de détail, la -rattacher ainsi à son système d'alliance favori, et en même temps -accélérer la fin du congrès par une extrême facilité à l'égard des -accessoires. Il ne voulait pas en effet quitter Vienne sans que les -principales questions fussent résolues, et sans avoir des résultats -positifs à communiquer au Parlement. Du reste son impatience était -universellement partagée. Les souverains, ceux qui recevaient -l'hospitalité comme celui qui la donnait (et à ce dernier il en avait -déjà coûté 25 millions), étaient las de ce mélange de fêtes frivoles -et de discussions amères. Ils venaient (p.~588) de passer deux années -entières, celles de 1813 et de 1814, dans les anxiétés d'une guerre -épouvantable et d'une diplomatie armée des plus agitées. Il leur -tardait de rentrer chez eux, d'y vaquer à leurs affaires, d'y jouir de -la paix et d'en faire jouir leurs peuples. C'est la fatigue bien plus -que la raison qui met ordinairement fin aux longues luttes. -<span class="sidenote" title="En marge">On aboutit à l'idée de conserver la Saxe en lui enlevant -une portion de son territoire.</span> -Aussi tout -tendait-il à un accord, après avoir tendu deux mois entiers à une -rupture éclatante, et à une nouvelle guerre pour le partage des fruits -de la victoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cérémonie funèbre du 21 janvier à Vienne.</span> -M. de Talleyrand soigneux des apparences au moins autant que du fond -des affaires, et tout en le dédaignant, s'appliquant à flatter le -parti imprudent qui dominait en France, avait persuadé à tous les -souverains actuellement réunis, de mêler à la suite non interrompue de -leurs fêtes une cérémonie funèbre en l'honneur de Louis XVI, laquelle -naturellement aurait lieu le 21 janvier. M. de Talleyrand y tenait -pour le double effet qu'elle devait produire à Vienne et à Paris, car -à Vienne elle serait un acte marqué de déférence envers la légation -française, à Paris elle plairait aux royalistes, et serait une preuve -de son influence sur les têtes couronnées. Une pareille proposition, -opportune ou non, une fois faite ne pouvait être repoussée, car nul -n'aurait voulu refuser ses hommages à l'auguste victime du 21 janvier, -et d'ailleurs c'était une nouvelle malédiction jetée à la face de la -révolution française, qui ne devait pas être désagréable aux -souverains réunis à Vienne. L'empereur Alexandre seul, sans opposer un -refus, fit une simple observation. Il dit que personne ne pouvait -douter des sentiments que l'Europe portait à (p.~589) l'infortuné -Louis XVI, mais que c'était là une scène de parti, qui, fort -impolitique à Paris, était à Vienne une imitation maladroite et peu -digne, qu'au surplus, si on persistait, il se rendrait à la cérémonie -proposée, la légation française étant seule juge de ce qui convenait à -son gouvernement.</p> - -<p>Ainsi cette réunion de têtes couronnées, qui récemment avait encouru -quelque ridicule par l'excès de ses plaisirs et de son luxe, se -couvrit tout à coup de deuil, et le 21 janvier se transporta tout -entière à la belle cathédrale de Saint-Étienne, pour y assister à un -service solennel en l'honneur de Louis XVI. Rien ne manqua à la pompe -de cette cérémonie. Les souverains s'y montrèrent entourés de leur -cour; un prêtre français prononça l'oraison funèbre de Louis XVI et de -Marie-Antoinette, et après quelques heures de ce deuil politique, on -revint aux fêtes et aux affaires de ce congrès, qui est resté aussi -célèbre par les unes que par les autres.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1815.</span> -MM. de Metternich, de Talleyrand et lord Castlereagh, voyant la Prusse -à peu près vaincue, se concertèrent sous la direction du prince de -Schwarzenberg, représentant des intérêts militaires autrichiens, pour -opérer une dislocation de la Saxe, qui, sans détruire entièrement ce -royaume, pût satisfaire les convoitises de sa voisine. -<span class="sidenote" title="En marge">Portions de territoire enlevées à la Saxe.</span> -D'abord ils -convinrent de lui ôter la plus grande partie de ce qu'elle avait sur -la droite de l'Elbe, et notamment la haute et la basse Lusace. La Saxe -véritable en effet était bien plus sur la gauche de l'Elbe, et la rive -droite se composait principalement de provinces annexées. -<span class="sidenote" title="En marge">On lui ôte un tiers de sa population, et presque une moitié -de sa superficie.</span> -Toutefois -en lui enlevant les haute et basse Lusace, (p.~590) on lui en conserva -la portion qui bordait les défilés de la Bohême, c'est-à-dire Bautzen -et Zittau. Puis sur la gauche de l'Elbe on convint de l'amoindrir vers -la Misnie et la Thuringe, c'est-à-dire vers le pays plat qui était le -plus étendu mais le moins peuplé, et on lui réserva le pays montueux -qui était non-seulement le plus industrieux, mais le plus intéressant -pour l'Autriche dont il longeait la frontière. On voulait d'abord ne -prendre que 4 à 500 mille âmes à la malheureuse monarchie placée sous -le scalpel des géographes du congrès, mais sur les instances de lord -Castlereagh qui tenait à reconquérir l'amitié des Prussiens, et -surtout à finir promptement, on consentit à un sacrifice de 700 mille -âmes sur 2 millions 100 mille, qui composaient l'ancien domaine de la -Saxe. On lui ôtait donc un tiers de sa population, avec une moitié à -peu près de sa superficie territoriale. Les positions sur l'Elbe -importaient plus encore que l'étendue du sol. Il y en avait une qui -fut vivement disputée, c'était celle de Torgau. -<span class="sidenote" title="En marge">Grande dispute pour Torgau, qui reste définitivement à la -Prusse.</span> -Après avoir livré -Wittenberg, abandonner encore Torgau, qui d'après le conseil connu de -Napoléon, et son exemple décisif en cette matière, était devenue la -principale place du haut Elbe, était grave. Le prince de Schwarzenberg -et M. de Talleyrand voulaient résister, mais abandonnés par lord -Castlereagh, ils furent contraints de céder. On arrêta enfin un plan -qui transférait à la Prusse, outre les points importants de Wittenberg -et de Torgau, la moitié, avons-nous dit, du territoire saxon, et un -tiers de sa population. Il est vrai que les principales villes et le -territoire le (p.~591) plus riche de la Saxe restaient à -Frédéric-Auguste.</p> - -<p>Ce plan, arrêté entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, pendant que -les commissaires discutaient, et souvent disputaient violemment, fut -présenté à la commission d'évaluation dans les premiers jours de -février. Il était évident que c'était un plan concerté, et que les -Russes et les Prussiens n'obtiendraient pas beaucoup plus, même en -courant la chance de se brouiller. Les engagements pris envers la -Prusse étaient remplis et au delà, car on avait opéré, ce qui était -encore une des formules du temps, sa reconstitution sur le pied de -1805, et en traçant infiniment mieux certaines parties de ses -frontières. Enfin on avait fait passer la Saxe du second rang au -troisième dans l'échelle des États germaniques. La Russie d'ailleurs, -ayant abandonné le duché de Posen et bravé la guerre pour la Prusse, -était au terme de son dévouement. La Prusse le sentit, et résolut de -céder. Toutefois il y avait un point qui lui tenait à cœur, parce -que les militaires prussiens y attachaient leur amour-propre, et les -commerçants prussiens leur intérêt, c'était la possession de la -célèbre ville de Leipzig. L'acquisition de Leipzig était pour -l'orgueil des Prussiens un dédommagement de l'humiliation qu'ils -allaient subir en évacuant la Saxe qu'on leur avait, disaient-ils, -laissé occuper, ce qui équivalait à la promesse de la leur attribuer -tout entière.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Note du 8 février, par laquelle la Prusse prononce pour la -première fois le mot d'acceptation, mais en demandant Leipzig.</span> -En conséquence le 8 février la Prusse présenta une note dans laquelle -prononçant pour la première fois le mot d'acceptation à l'égard de la -transaction proposée, elle demandait qu'on lui accordât (p.~592) -Leipzig, en faisant valoir qu'on ne lui donnait de la Saxe que la -portion la moins riche, la moins peuplée, car elle ne contenait pas -une seule ville importante. Elle ajouta par forme d'insinuation, en -termes du reste très-modérés, que tandis qu'on la ramenait à l'état de -1805, l'Autriche gagnait, au delà de ce qu'elle avait à cette époque, -1500 mille âmes directement, et deux millions au moins indirectement -au profit de ses branches collatérales, établies à Florence, à Modène, -à Parme, etc.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands efforts de sa part pour avoir Leipzig.</span> -Comme il arrive ordinairement, le dernier jour fut l'un des plus -agités. Le roi vit lord Castlereagh, dit à ce ministre qu'on voulait -le déshonorer, lui rendre le retour à Berlin impossible, en lui -faisant évacuer la Saxe après qu'il l'avait occupée, et que Leipzig -pouvait seul adoucir l'amertume d'un pareil sacrifice. Il était facile -de lui répondre que c'était sa faute si l'évacuation de la Saxe -devenait si amère, car il l'avait occupée par une sorte de coup de -tête impossible à soutenir, et ne devait s'en prendre qu'à lui-même de -ce déboire. -<span class="sidenote" title="En marge">Leipzig est refusé à la Prusse; mais Alexandre, pour la -dédommager, lui abandonne Thorn.</span> -Lord Castlereagh fit part à ses alliés des instances de -Frédéric-Guillaume; mais outre que les Anglais aimaient mieux, dans -leur intérêt commercial, que Leipzig appartînt à un petit État qu'à un -grand, le ministre britannique trouva une telle résistance sur ce -point qu'il ne crut pas devoir insister. Seulement on s'entendit pour -accorder encore quelque chose à la Prusse, qui marchandait -opiniâtrement, et mille âmes par mille âmes, les territoires disputés. -L'Angleterre pour le Hanovre fit un sacrifice de 10 mille âmes sur le -lot de 300 mille que la Prusse devait lui abandonner, (p.~593) un -autre de 50 mille sur le lot des Pays-Bas, et enfin Alexandre, voulant -tout pacifier, fit un sacrifice plus considérable encore. Il avait -voulu que Cracovie à cause de son importance morale, Thorn à cause de -son importance militaire, restassent villes libres et neutres. Il se -désista de cette dernière prétention, et consentit à céder Thorn à la -Prusse, qui eut ainsi toutes les places fortes de la basse Vistule, -Thorn, Graudenz, Dantzig, après avoir déjà obtenu toutes celles de -l'Elbe, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, etc. -<span class="sidenote" title="En marge">La Prusse adhère enfin aux arrangements proposés, et se -contente du démembrement de la Saxe.</span> -À ce prix Leipzig fut -conservé à la Saxe, et la Prusse adhéra enfin aux arrangements -proposés. Elle n'avait certes pas à se plaindre, et pourtant le -fougueux Blucher, se livrant à des exagérations de langage dont son -héroïsme aurait dû le garantir, s'écria qu'on ne pouvait plus porter -l'uniforme prussien. Il avait assez prouvé, et devait prouver encore -qu'on pouvait le porter avec honneur.</p> - -<p>Dès ce moment les principales difficultés du congrès étaient aplanies, -et si les questions qui restaient à résoudre exigeaient des efforts, -des sacrifices même, aucune n'était de nature à faire craindre la -guerre, et les souverains en jugeaient tellement ainsi qu'ils étaient -disposés à se retirer, pour laisser à leurs ministres le soin de les -vider.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces arrangements terminés, il s'agit d'obtenir le -consentement du roi Frédéric-Auguste.</span> -Cependant à l'égard de la Saxe elle-même il y avait à vaincre une -dernière difficulté, qui n'était pas à mépriser, quelle que fût la -puissance des anciens coalisés, et elle consistait à obtenir le -consentement du roi Frédéric-Auguste. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce prince était résolu à se laisser dépouiller sans jamais -donner son consentement.</span> -Ce prince doux et débonnaire, -prisonnier à Berlin, avait pris la détermination de ne jamais adhérer -à ce qu'on ferait (p.~594) contre lui, surtout si on voulait placer sa -maison ailleurs qu'en Saxe. Or d'après les principes posés alors et -dans tous les temps, il n'y avait de bien et irrévocablement acquis -que ce que le souverain légitime transférait à autrui par un -consentement libre et volontaire. Ces principes dont M. de Talleyrand -s'était beaucoup servi dans l'intention de les faire appliquer plus -tard à Murat, donnaient une véritable force morale au roi de Saxe, et -à une époque où l'on avait la passion du définitif, où l'on tenait à -sortir de ce qu'on appelait l'instabilité révolutionnaire pour entrer -dans la stabilité monarchique, tous les acquéreurs d'États nouveaux -recherchaient soigneusement le libre consentement des anciens -possesseurs. -<span class="sidenote" title="En marge">On lui rend sa liberté, et on l'amène à Presbourg où les -représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, qui -l'ont sauvé, sont chargés de lui demander son consentement.</span> -Pour avoir celui du roi de Saxe, on résolut de rendre à -ce prince sa liberté, de l'amener en Autriche, non pas à Vienne où il -rencontrerait ses défenseurs sans doute, mais ses spoliateurs aussi, -et de le conduire à Presbourg par exemple, où les trois principaux -ministres des cours qui l'avaient défendu, M. de Talleyrand, M. de -Metternich, le duc de Wellington (celui-ci remplaçant lord -Castlereagh), iraient user de leur crédit sur lui afin d'obtenir qu'il -se résignât.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrangements territoriaux concernant les autres États.</span> -À l'égard des autres arrangements européens on était presque d'accord, -excepté toutefois pour ce qui concernait l'Italie. Ainsi la fondation -du royaume des Pays-Bas, déjà stipulée par l'Angleterre à Chaumont et -à Paris, fut définitivement arrêtée à Vienne. Il fut décidé que le -prince d'Orange, représentant de cette maison, recevrait le titre de -roi des Pays-Bas, en réunissant sous son sceptre la Belgique et -(p.~595) la Hollande. Quelques autres dispositions territoriales -s'ajoutèrent à celle-là. On ne voulait point que Luxembourg et Mayence -fassent des places prussiennes. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duché de Luxembourg transféré au nouveau roi des -Pays-Bas; conversion des places de Luxembourg et de Mayence en places -fédérales.</span> -On transféra au futur roi des Pays-Bas -le duché de Luxembourg, avec la place elle-même qui dut rester -fédérale, et on dédommagea la Prusse, déjà nantie de tout ce que nous -avions possédé de ce côté, par les États héréditaires du prince -d'Orange, dont elle avait à se servir pour des échanges avec la maison -de Nassau. Par suite de ces mesures la France ne se trouva limitrophe -de la Prusse que dans une moindre partie, de sa frontière, -c'est-à-dire de Sarreguemines à Thionville, au lieu de l'être de -Sarreguemines à Mézières.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Délimitation des provinces rhénanes.</span> -On opéra encore divers échanges pour mieux constituer le territoire de -la Prusse. Elle eut sous le titre de provinces rhénanes, les anciens -électorats ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, et le duché de -Juliers, qui depuis 1803 avaient composé en grande partie le domaine -de la France sur la rive gauche du Rhin. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Palatinat du Rhin attribué à la Bavière.</span> -Restait de nos possessions -sur cette rive, l'ancien Palatinat, dit Palatinat du Rhin, -c'est-à-dire le pays compris entre le Rhin et la Moselle, depuis -Lauterbourg jusqu'à Worms, depuis Rohrbach jusqu'à Kreuznach. Il n'y -avait pas grande difficulté à ce sujet, parce que l'Autriche et la -Prusse étaient convenues de prendre à peu près la Moselle pour -séparation entre les deux clientèles prussienne et autrichienne. On -céda le Palatinat du Rhin à la Bavière, et ce qui restait du -territoire de l'électeur de Mayence à la maison de Hesse-Darmstadt, -comprise naturellement dans cette restauration générale, (p.~596) en -même temps que la maison de Hesse-Cassel. Mayence donné à la maison de -Hesse-Darmstadt, devint une place fédérale, dans laquelle les -puissances allemandes devaient tenir garnison en commun. La maison de -Hesse-Darmstadt ainsi dotée fit cession à la Prusse de l'ancien duché -de Westphalie, de manière que la Prusse déjà pourvue du grand-duché de -Berg qui nous avait appartenu à la droite du Rhin, acquit du Rhin à -l'Elbe une continuité de territoire, interrompue seulement par de -petits princes allemands de sa dépendance. -<span class="sidenote" title="En marge">Échanges pour assurer à la Prusse une continuité de -territoire du Rhin au Niémen.</span> -Par suite de cessions dont -elle venait de recevoir l'équivalent, elle abandonna au Hanovre outre -la principauté d'Hildesheim, l'Ostfrise à laquelle l'Angleterre tenait -à cause de la mer, et le Hanovre lui céda le duché de Lawenbourg, -situé à la droite de l'Elbe, non loin de Hambourg, duché dont la -Prusse songeait alors à faire un usage fort important pour elle, en -l'échangeant avec le Danemark contre la Poméranie suédoise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pénible situation du roi de Danemark.</span> -L'infortuné roi de Danemark n'était pas beaucoup mieux traité que le -roi de Saxe. Fidèle à la France, parce que ses principes maritimes le -liaient à elle contre l'Angleterre, il avait agi avec une parfaite -loyauté, et après nos défaites forcé de nous quitter, il l'avait fait -sans aucune duplicité. Mais mal récompensé de sa conduite honorable à -une époque de violence, on lui avait enlevé la Norvége, pour procurer -à Bernadotte, outre un dédommagement de la Finlande, une popularité -qui compensât ce qui lui manquait sous le rapport de l'origine. -<span class="sidenote" title="En marge">Injustice du traitement qu'on lui fait subir.</span> -Toutefois en dépouillant le Danemark on lui avait promis (p.~597) la -Poméranie suédoise, comprenant la place de Stralsund avec l'île de -Rugen, reste insignifiant de l'ancienne puissance suédoise sur le -continent germanique, et on lui avait fait espérer un complément -d'indemnité. Le roi était venu à Vienne réclamer l'accomplissement de -cette promesse, et bien qu'il s'y conduisît avec beaucoup de -discrétion et de dignité, et qu'il apportât une grande modération dans -la défense de droits incontestables, bien qu'on reconnût qu'il avait -pleinement raison, on ne s'était guère occupé de lui, et on n'avait -pas même admis ses ministres au congrès. La célèbre devise <i lang="la">Væ victis</i> -n'avait jamais été plus complétement justifiée, et dans les 32 -millions de sujets enlevés à l'Empire français, on n'avait pas su -trouver de quoi rendre à ce prince une parcelle de ce qui lui avait -été ravi, pour le bien général, disait-on, car on regardait comme le -bien général de donner la Norvége à Bernadotte. De plus, cette -misérable indemnité de la Poméranie suédoise promise au roi de -Danemark, on n'était pas certain de la lui procurer, car Bernadotte la -refusait, sous prétexte que l'engagement pris par la coalition de lui -céder la Norvége n'avait pas été rempli, les Norvégiens s'étant -défendus.</p> - -<p>L'iniquité même eût été probablement consommée en entier, sans le -désir que la Prusse avait de la Poméranie suédoise. En effet le -territoire de la Prusse que la nature n'avait pas formé, que -l'ambition de ses princes avait composé successivement de pièces et de -morceaux, était alors l'objet d'un remaniement général, dont le -moment était assurément (p.~598) bien choisi, car après une courte -résistance aux Prussiens, on en était revenu à leur laisser faire ce -qu'ils voulaient, l'Angleterre pour recouvrer leur alliance au profit -des Pays-Bas, la Russie par complaisance, l'Autriche pour qu'on la -laissât tranquille en Italie. La cour de Prusse était donc en quête -d'échanges pour s'assurer une continuité de territoire du Rhin au -Niémen. C'est ainsi qu'elle avait cédé, comme nous venons de le dire, -le Luxembourg à la maison d'Orange, pour que celle-ci lui abandonnât -ses propriétés héréditaires, et qu'avec ces propriétés elle pût -obtenir de la maison de Nassau divers enclaves en Hesse. -<span class="sidenote" title="En marge">Le roi de Danemark est amené à échanger la Poméranie -suédoise contre le duché de Lawenbourg, et une indemnité pécuniaire.</span> -C'est encore -ainsi qu'elle avait demandé une portion de l'ancien électorat de -Mayence pour l'échanger avec la maison de Hesse-Darmstadt contre le -duché de Westphalie. Enfin elle voulait la Poméranie suédoise, pour -avoir plus complétement les bouches de l'Oder et posséder les bords de -la Baltique depuis le Mecklenbourg jusqu'à Memel. En retour elle -offrait au Danemark le duché de Lawenbourg, qu'elle venait de se faire -céder par le Hanovre, et qui était contigu au territoire du Holstein. -Mais le Danemark ne trouvait là ni un équivalent de la Poméranie -suédoise, ni surtout l'accomplissement de la promesse solennellement -faite d'un complément d'indemnité pour la Norvége. La Prusse imagina -d'y suppléer avec quelques millions d'écus, car il lui fallait du -territoire à tout prix, même en le payant quand elle ne pouvait pas le -prendre de force. Le roi de Danemark, en désespoir de cause, jugeant -qu'il valait mieux un territoire contigu à ses États du (p.~599) -Holstein, qu'un territoire éloigné comme la Poméranie suédoise, et -d'ailleurs peu assuré puisque la Suède refusait de le livrer, se -résigna enfin aux propositions de la Prusse. Par les qualités de son -souverain, par les qualités de son peuple, par son honorable conduite, -par sa position de gardien du Sund qui le rendait plus nécessaire à -l'équilibre européen que beaucoup d'autres, le Danemark aurait mérité -un meilleur traitement. Mais il était du parti des vaincus, et si les -vaincus, lorsqu'un seul homme était le vainqueur, comme sous Napoléon, -avaient quelque chance de toucher sa générosité, ils n'en avaient -aucune quand le vainqueur se composait comme ici d'une collection de -puissances, occupées uniquement de leurs intérêts, pressées de prendre -leur part en courant, et n'ayant pas de cœur, pas même de pudeur, -parce que dans une collection chacun des membres rejette toujours sur -l'ensemble les actes dont il aurait à rougir.</p> - -<p>La Prusse enfin, pour compléter son travail d'échange, avait fait le -sacrifice de reconnaître à la Bavière qui l'avait cruellement -offensée, les principautés d'Anspach et de Baireuth, situées en -Franconie, et anciennes propriétés prussiennes, pour obtenir en retour -de la Bavière le grand-duché de Berg qui appartenait autrefois à -celle-ci.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution définitive du territoire prussien, et nouvelle -configuration de ce territoire.</span> -Grâce à tous ces arrangements, la Prusse était aussi bien constituée -qu'elle pouvait l'être. Elle s'étendait presque sans interruption des -bords de la Meuse à ceux du Niémen; elle était un peu élargie vers la -Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée -entre les provinces de Silésie (p.~600) et de Vieille-Prusse par la -restitution du duché de Posen, et pourvue surtout des principales -places fortes sur les fleuves qui la traversent: Thorn, Graudenz, -Dantzig, sur la Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau, -Wittenberg, Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin. -Elle n'avait à regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la -gauche du Rhin, non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas -un motif infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que -devait faire naître chez elle la possession d'un territoire possédé -vingt ans par la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens, -qu'elle ne l'avait pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par -complaisance pour l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la -France pour le plus long temps possible. Afin d'avoir la Saxe tout -entière, elle eût volontiers abandonné la gauche du Rhin, la France -dût-elle en avoir la meilleure partie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrangements territoriaux de la Bavière avec l'Autriche.</span> -Après la reconstitution de la Prusse, après le rétablissement des deux -maisons de Hesse, après l'injuste règlement de comptes avec le -Danemark, les arrangements territoriaux de la Bavière étaient -l'œuvre la plus importante du congrès. Le principe en avait été -posé à Paris même. Il avait été entendu que la Bavière restituerait la -ligne de l'Inn, le Tyrol, le Vorarlberg à l'Autriche, et que celle-ci -lui céderait le grand-duché de Wurzbourg, devenu vacant par le retour -en Toscane de l'archiduc Ferdinand, la principauté d'Aschaffenbourg -enlevée au prince primat, président déchu de la Confédération du -Rhin, et enfin la plus grande partie de l'ancien Palatinat (p.~601) -du Rhin, que la Bavière avait jadis possédé. C'était, sous le prétexte -de rétablir chacun dans son ancienne place, un nouveau calcul des -alliés de Chaumont, voulant mettre la Bavière en défiance avec la -France, comme ils y avaient déjà mis la Prusse. Du reste la question -de Saxe et de Pologne, qui avait failli provoquer une nouvelle guerre, -étant résolue, une sorte de facilité générale semblait s'être -introduite en toutes choses, et, sous l'arbitrage de la France, alliée -de l'Autriche et de la Bavière depuis le traité du 3 janvier, ces deux -cours étaient à la veille de s'entendre. Ce qui les divisait, c'était -l'ancien évêché de Salzbourg qui devait se trouver partagé, la ligne -de l'Inn et de la Salza étant adoptée comme frontière. La Bavière en -voulait retenir au moins la prévôté de Berchtolsgaden, autrefois si -disputée à cause de ses salines. La France, pour n'avoir pas à se -prononcer, les poussait à s'entendre entre elles, et elles étaient sur -le point d'y réussir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle constitution germanique.</span> -On était donc d'accord sur tout ce qui concernait le nord de l'Europe. -Les principes de la nouvelle constitution germanique étaient arrêtés. -L'Autriche, qui dans tout ce qui la regardait avait fait preuve d'une -rare prudence, avait refusé le rétablissement de la couronne -germanique qu'on était prêt à admettre, de même qu'elle avait refusé -les provinces belges qui préféraient sa souveraineté à celle de la -Hollande, et que l'Angleterre lui aurait cédées volontiers pour -qu'elle se trouvât en contact avec la France, ainsi que l'étaient déjà -la Prusse et la Bavière. L'Autriche, consentant bien à ce que les -autres (p.~602) fussent compromis, et ne se souciant pas de l'être, -avait refusé les provinces belges, riches, belles, bien disposées, -mais lointaines et placées trop près de la France. Les provinces -vénitiennes et milanaises, moins industrieuses, mais aussi fertiles, -et mieux situées par rapport à elle, lui convenaient davantage. -<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche convertit la couronne germanique en une -présidence perpétuelle de la Diète.</span> -Quant à la couronne germanique, elle en avait senti le poids, et elle n'en -voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait -élective. -<span class="sidenote" title="En marge">Constitution de la Diète germanique.</span> -Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans -l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne -plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque -règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir -passer à la Prusse. Elle avait mieux aimé voir cette couronne abolie -et convertie en ce qu'elle avait de plus réellement utile, la -présidence perpétuelle de la Diète germanique. Il est vrai qu'on -laissait ainsi indécise une question des plus graves, et qui devait -être l'une des difficultés de l'avenir, celle du commandement -militaire de la Confédération. Mais, dans le moment, on ne songeait -qu'à s'établir pour la paix, car il semble qu'on ne puisse avoir à -chaque époque qu'une idée à la fois.</p> - -<p>L'ancienne Diète simplifiée, avec l'Autriche pour président perpétuel, -avait été généralement préférée. Au lieu de la division en plusieurs -ordres et du nombre infini des votants, on avait résolu de se -conformer aux indications du temps et de concentrer le vote comme on -avait concentré la souveraineté. On établit donc une assemblée -ordinaire de 17 confédérés, dans laquelle chacun d'eux n'avait qu'une -(p.~603) voix, quelle que fût sa puissance, Autriche ou Bade, Prusse -ou Mecklenbourg, sauf toutefois à réunir les trop petits princes en -divers groupes qui n'en auraient qu'une. Les anciennes villes libres -notamment, réduites à quatre, Francfort, Brême, Lubeck, Hambourg, -durent toutes ensemble n'avoir qu'une voix. Indépendamment de cette -assemblée ordinaire, siégeant perpétuellement à Francfort, résolvant -les affaires courantes, et décidant les cas de compétence, on en -établit une autre, dite générale, composée de 69 votants, où chacun -devait avoir un nombre de voix proportionné à son importance, -lorsqu'il s'agirait ou des lois fondamentales ou des grands intérêts -du pacte fédéral.</p> - -<p>Cette nouvelle représentation de la Confédération germanique était, il -faut le reconnaître, conforme à l'effacement des distinctions -sociales, et à la diminution du nombre des petites souverainetés, à la -simplification, en un mot, de la société moderne. Les confédérés -conservaient leur indépendance souveraine, pouvaient avoir leurs -armées, leurs représentants auprès des divers États de l'Europe, mais -ne pouvaient contracter d'alliance contraire ni au pacte fédéral, ni à -la sûreté de la Confédération, et étaient tenus, pour la défense de -ces grands intérêts, à fournir un contingent calculé d'après leur -force respective.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Presque toutes les questions sont résolues en février 1815, -sauf la rédaction qui est laissée aux différents ministres des -puissances.</span> -Ces idées étaient saines, sauf l'application qu'on en ferait selon les -temps et les circonstances, et devaient être rangées parmi les -meilleures résolutions du congrès. Au mois de février ces diverses -stipulations étaient, ou déjà arrêtées par écrit, ou (p.~604) à peu -près convenues, car, à côté des grandes questions qui avaient failli -amener une conflagration universelle, un travail continuel avait -préparé la solution des questions secondaires. Après avoir consacré -les résultats obtenus dans des traités particuliers entre les parties -le plus directement intéressées, on avait le projet de prendre dans -chacun de ces actes ce qui serait d'un <em>intérêt général et permanent</em>, -et d'en composer un traité général, que les huit signataires de la -paix de Paris devaient revêtir de leur signature comme arbitres et -garants, et que tous les autres États représentés à Vienne devaient -signer aussi comme parties intéressées et personnellement engagées. -C'est celui qui a été publié depuis sous le titre d'<cite>Acte final de -Vienne</cite>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On s'occupe en attendant de terminer les affaires de Suisse -et d'Italie.</span> -Ce travail de rédaction était entrepris en février 1815, mais ne -pouvait être terminé qu'au bout de quelques semaines. En attendant, on -s'efforçait de résoudre les dernières questions présentant encore -quelque doute. Celle de la Suisse était du nombre. -<span class="sidenote" title="En marge">Affaires suisses.</span> -Elle avait fort -occupé la commission spéciale qui en était chargée, et -particulièrement les trois puissances qui s'en mêlaient sous main, la -Russie, l'Autriche, la France. L'empereur Alexandre, par esprit -libéral, ne voulait pas avoir paru en Suisse pour y opérer une -contre-révolution extravagante; l'Autriche, peu soucieuse des -principes libéraux, cherchait ce qu'il y avait de pratiquement -raisonnable, et enfin la France, dont la clientèle était dans le -canton de Berne et les petits cantons démocratiques, voulait une -transaction qui ne lésât ni les uns ni les autres. -<span class="sidenote" title="En marge">Maintien des dix-neuf cantons, avec addition de trois -cantons pris à la France, et consécration des principes essentiels de -l'acte de médiation.</span> -De ce concours -d'intentions modérées il ne pouvait (p.~605) résulter que quelque -chose d'assez sage, et d'assez conforme à l'esprit du temps. On a déjà -vu que les trois principales puissances s'étaient opposées à ce qu'on -ramenât les nouveaux cantons à leur état de pays sujets, et avaient -posé pour principe le maintien des dix-neuf cantons constitués par -l'acte de médiation. La France, dont les Bernois et les gens de -Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, invoquaient le secours contre un -tel principe, était heureusement représentée par un esprit fort -éclairé, M. le duc de Dalberg, et avait réussi à leur faire comprendre -qu'il n'y avait que ce principe d'admissible, car il était impossible -de ramener les cantons de Vaud, d'Argovie, de Saint-Gall, etc., à leur -ancien état sans une guerre civile odieuse que l'Europe ne -supporterait point. Le principe des dix-neuf cantons avait donc été -admis définitivement. Toutefois, le canton de Berne avait été jadis si -vaste et si riche, et il l'était si peu aujourd'hui, qu'il y avait -quelque justice et quelque prudence à le dédommager. La France -impériale dont les dépouilles servaient alors à mettre tout le monde -d'accord, avait laissé vacants quelques fragments de territoire en -deçà du Jura, c'étaient le Porentruy et l'ancien évêché de Bâle. On -avait trouvé là une indemnité, qu'on s'était empressé d'offrir au -canton de Berne, et qu'il avait fini par accepter. On avait décidé en -outre que les nouveaux cantons payeraient une indemnité pécuniaire aux -anciens, qu'ils avaient appauvris en se séparant d'eux. Heureux de -sauver leur existence à ce prix, les nouveaux cantons avaient consenti -à cette compensation, et toutes les difficultés touchant (p.~606) aux -intérêts d'existence et de territoire avaient été ainsi aplanies. On -avait exigé de plus que, dans le pacte fédéral, les principes -d'égalité civile soit entre les cantons, soit entre les classes de -citoyens, fussent proclamés et consacrés. Enfin, on avait encore fait -don à la Suisse de quelques joyaux tombés de la couronne de France, et -il avait été stipulé que Neufchâtel, dotation du prince Berthier, que -Genève, récemment revenue à l'état de ville libre, que le Valais, -demeuré en suspens entre la France et l'Italie, formeraient trois -nouveaux cantons ajoutés aux dix-neuf.</p> - -<p>L'idée empruntée à l'acte de médiation, et consistant à faire passer -alternativement le gouvernement fédéral de l'un à l'autre des -principaux cantons, fut conservée. Seulement, Alexandre, toujours -inspiré par M. de Laharpe, voulait en exclure Berne. Mais la France, -par motif de clientèle et par justice, l'Autriche par goût pour le -parti aristocratique, résistèrent, et Berne, Zurich, Lucerne restèrent -les trois cantons chez lesquels devait alternativement se transporter -le gouvernement de la Confédération suisse.</p> - -<p>On renouvelait donc à peu près l'acte de médiation, avec quelques -réparations assez équitables à d'anciens intéressés, et avec un -accroissement de trois cantons détachés de la France. Ces résolutions, -communiquées à la Suisse, revêtues ensuite du consentement de tous les -cantons, devaient recevoir la sanction de l'Europe, avec l'ordinaire -garantie de la neutralité perpétuelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions de Naples et de Parme.</span> -Restait l'Italie, à l'égard de laquelle il y avait encore (p.~607) à -trancher deux questions de la plus grande importance, celle de Parme -et celle de Naples, qu'on avait sans cesse ajournées dans l'espérance -que le temps en amènerait la solution. Ainsi que nous l'avons dit, on -avait résolu les questions qui concernaient la Sardaigne en réunissant -Gênes au Piémont, et en assurant à la branche de Carignan le droit de -succéder au trône. Quant à l'Autriche, elle n'avait abandonné à -personne le soin de décider celles qui la touchaient, et après s'être -adjugé la Lombardie jusqu'au Tessin et au Pô, elle avait mis -immédiatement en possession les branches collatérales de la famille -impériale des duchés de Toscane et de Modène. Il n'y avait donc plus à -s'entendre que sur Parme et sur Naples, que les deux maisons de -Bourbon réclamaient pour la reine d'Étrurie et pour Ferdinand IV. M. -de Talleyrand, d'abord si vif à l'égard de Murat, s'était laissé -tellement absorber par la question de la Saxe, qu'il n'avait presque -plus parlé de l'Italie à M. de Metternich, et qu'il n'avait pas même -exigé pour prix du secours donné dans les affaires du Nord la promesse -de voter avec la France dans l'affaire de Naples. Il s'était contenté -d'une réserve de peu d'importance, c'est que tous les votes émis sur -les affaires italiennes seraient provisoires jusqu'à ce qu'on se fût -entendu sur le trône des Deux-Siciles. La précaution n'était pas de -grande utilité, car les seuls points sur lesquels on eût arrêté -quelque chose se rapportaient à la Sardaigne, et nous étions -intéressés plus qu'aucune puissance à les rendre définitifs. M. de -Talleyrand dépendait donc au dernier moment de la bonne volonté du -congrès, (p.~608) et, dans l'impatience de partir qui était devenue -générale, il était fort à craindre qu'on s'en allât sans rien décider, -ce qui aurait sauvé Murat, lequel se trouvant en possession, n'avait -besoin que du silence pour gagner sa cause.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand n'ayant rien exigé en signant le traité du -3 janvier relativement à Naples, a la plus grande peine à obtenir un -peu d'attention pour cette question.</span> -Pourtant Louis XVIII ne cessait de stimuler son plénipotentiaire sur -ce sujet, qui le touchait beaucoup plus que celui de la Saxe. Ce -monarque, dont les vues en matière de politique extérieure étaient peu -étendues mais sensées, ne désirait nullement que sa légation jouât un -rôle très-actif à Vienne. Fier, comme nous l'avons dit, de sa qualité -de Bourbon, heureux d'être réintégré sur le trône de France, il se -trouvait assez grand s'il parvenait à s'y tenir, et voulait seulement -qu'on le débarrassât de Murat, qu'il regardait comme le complice -secret de Napoléon, comme prêt à fournir à celui-ci les moyens de -rentrer en scène, soit par la France, soit par l'Italie, ce qui -révélait chez lui, il faut le reconnaître, beaucoup plus de prévoyance -que n'en montrait M. de Talleyrand en concentrant toute son ardeur sur -la question de la Saxe. Pourtant cette question de la Saxe une fois -tranchée, M. de Talleyrand, aiguillonné par Louis XVIII, avait -recommencé à parler de l'Italie à tous les membres du congrès; mais il -était désarmé, n'ayant pas pris ses précautions avec l'Autriche et -l'Angleterre. Qu'il eût donné du temps à M. de Metternich pour la -question de Naples, qui exigeait du temps pour être bien et facilement -résolue, rien de mieux; mais qu'il se fût allié gratuitement à -l'Angleterre et à l'Autriche, pour le seul plaisir de signer un -traité, sans rien (p.~609) stipuler à l'égard de Murat, c'était une -manière de procéder qui pouvait lui coûter cher, et qui faillit lui -coûter cher en effet. L'empereur de Russie auquel il essaya d'en -parler, l'écouta comme quitte de toute obligation envers la France; -lord Castlereagh comme un allié désireux de lui être agréable, mais -dépourvu d'ardeur dans les questions de légitimité, et fort gêné par -les engagements pris envers Murat; M. de Metternich, enfin, comme un -rusé diplomate, ayant très-bien su se servir de la France, mais ne se -souciant guère d'être reconnaissant, et craignant toujours de mettre -le feu en Italie. -<span class="sidenote" title="En marge">L'arrivée de lord Wellington à Vienne est pour M. de -Talleyrand un utile secours.</span> -Heureusement pour M. de Talleyrand, le duc de -Wellington récemment arrivé à Vienne, lui avait apporté un précieux -renfort. Louis XVIII, qui avait acquis en Angleterre le goût des -Anglais et l'art de vivre avec eux, avait adroitement flatté le -généralissime britannique, et se l'était fortement attaché. Aussi, une -fois à Vienne, lord Wellington avait-il rendu de vrais services à -Louis XVIII, par sa manière de parler de lui et de son -gouvernement.— -<span class="sidenote" title="En marge">Bon langage de lord Wellington à l'égard de Louis XVIII et -de la France.</span> -On commet beaucoup de fautes à Paris, avait-il dit, -mais le Roi plus sage que sa famille est généralement estimé. L'armée -est plus redoutable que jamais. Dangereuse à employer au dedans, elle -serait au dehors fidèle et terrible. Les finances sont déjà rétablies -et même florissantes. Ce qui manque, c'est un gouvernement: il y a des -ministres, il n'y a pas de ministère. Mais on peut y pourvoir. À tout -prendre, la France est parmi les puissances européennes la mieux -préparée à faire la guerre, et elle serait la moins embarrassée de -nous tous s'il fallait la recommencer. Il faut donc compter (p.~610) -et compter beaucoup avec elle.—Ces paroles avaient été plus utiles -pour nous que tous les mouvements que se donnait la légation -française, et dites, répétées au moment même où les Russes et les -Prussiens avaient eu à se décider, elles avaient exercé sur eux une -singulière influence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Wellington démontre qu'on ne peut guère laisser Murat -sur la trône de Naples sans danger de troubles prochains.</span> -Lord Wellington avait pleinement abondé dans les idées de M. de -Talleyrand, par rapport à Naples. Ce n'était pas par dévotion pour le -principe de la légitimité, car ainsi que l'écrivait spirituellement M. -de Talleyrand à Louis XVIII, les Anglais avaient sur ce sujet <em>formé -leurs idées morales dans l'Inde</em>, mais il avait été touché par des -considérations pratiques. Il avait compris que les Bourbons régnant à -Paris, à Madrid, à Palerme, la paix avec Murat, resté seul à Naples, -deviendrait prochainement impossible, que l'Europe serait troublée -avant six mois, que ce serait pour Napoléon une occasion de rentrer en -scène, et qu'il y aurait grande imprudence au congrès à se séparer -avant d'avoir pourvu à ce péril. Il avait exprimé cette opinion à -l'empereur Alexandre, au roi de Prusse, à l'empereur François, et plus -particulièrement à M. de Metternich, le moins disposé de tous à agir. -<span class="sidenote" title="En marge">Cependant, à la veille de quitter Vienne, personne ne veut -se créer des embarras pour l'affaire de Naples, et chacun cherche à se -décharger de cette affaire sur la France l'Autriche.</span> -À ces observations fort justes on opposait, il est vrai, une objection -tout aussi juste, tirée de la difficulté d'exécution, car il faudrait -faire la guerre en Italie, et s'attendre à voir en feu cette contrée -tout entière. M. de Talleyrand répondait que la France et l'Espagne -prenaient sur elles tous les dangers de l'entreprise, que moyennant -une simple déclaration, portant que les puissances réunies à Vienne -ne reconnaissaient pour roi des Deux-Siciles (p.~611) que Ferdinand -IV, la France se chargerait d'en finir. À cela on répliquait, en -alléguant d'abord les engagements pris, puis en témoignant quelque -incrédulité relativement aux moyens d'exécution, non pas qu'on crût -difficile à la France de venir à bout de l'armée napolitaine, mais -parce qu'on doutait fort que l'armée française, en rencontrant Murat -et probablement Napoléon, restât fidèle aux Bourbons. Personne à -Vienne ne s'intéressait à Murat; on souhaitait sa chute au contraire, -mais heureux d'être soulagé du fardeau de l'affaire de Saxe et de -Pologne, heureux surtout d'avoir ce qu'il désirait, chacun faisait ses -préparatifs de départ, écoutant à peine ce qu'on lui disait de -l'affaire de Naples, sauf à émettre le dernier jour un avis conforme à -ce que l'Autriche et la France auraient décidé entre elles. Cependant -au milieu de cette indifférence générale, une circonstance -accidentelle était venue au secours de M. de Talleyrand. -<span class="sidenote" title="En marge">Heureusement lord Castlereagh avait besoin de M. de -Talleyrand dans l'affaire de l'abolition de l'esclavage.</span> -Lord -Castlereagh avait besoin de lui pour une question, celle de la traite -des noirs, qui tenait fort à cœur à la nation anglaise, mais qui -touchait médiocrement les divers cabinets européens, et présentait -cela de commun avec l'affaire de Naples, qu'on ne s'en occupait que -par complaisance pour autrui. -<span class="sidenote" title="En marge">Zèle ardent des Anglais pour l'abolition de la traite des -noirs.</span> -Lord Castlereagh qui rentrait en -Angleterre avec la paix, avec l'humiliation si désirée de la France, -avec la création du royaume des Pays-Bas, avec la possession -définitive de Malte, du cap de Bonne-Espérance, de l'île de France, et -tant d'autres présents magnifiques, avait pourtant besoin de quelque -chose de plus, c'était d'apporter encore à sa nation la satisfaction -d'un vœu populaire, (p.~612) très-noble sans doute, car il -s'agissait de l'abolition de l'esclavage, mais ayant du vœu -populaire l'irréflexion et l'impatience. Les Anglais excités par de -nombreuses et fréquentes prédications, s'étaient pris d'une véritable -passion pour l'affranchissement des noirs, et cette passion était -sincère, mais il nous sera permis de dire qu'au mérite de la sincérité -elle ne joignait pas celui du désintéressement. Si l'affranchissement -des noirs avait dû bouleverser l'Inde, peut-être les Anglais -eussent-ils été moins pressés de réussir, mais comme elle ne devait -bouleverser que l'Amérique, ils pouvaient se livrer à toute la -vivacité de leur conviction sans en souffrir. Ils désiraient donc avec -ardeur l'abolition de la traite, et Louis XVIII, frappé de la passion -qui les animait à cet égard, avait assez finement conseillé à M. de -Talleyrand de faire arme de cette question, et de s'en servir sans -aucun scrupule.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand promet son appui à lord Castlereagh dans -cette affaire, à condition d'obtenir le sien dans l'affaire de -Naples.</span> -Or, comme les puissances continentales n'avaient à ce sujet ni intérêt -ni opinion, que les puissances maritimes avaient seules un avis et une -autorité dans la matière, et qu'entre ces dernières qui étaient la -France, l'Espagne, le Portugal, la France seule était d'un grand -poids, M. de Talleyrand pouvait beaucoup, et avait promis tout son -appui à lord Castlereagh, en retour de celui qu'il recevrait dans -l'affaire de Naples. Ces deux questions, réservées pour la fin, -étaient ainsi devenues une pure affaire de condescendance de la part -du congrès à l'égard des cabinets peu nombreux qu'elles intéressaient.</p> - -<p>Lord Castlereagh réclamait d'abord l'abolition (p.~613) absolue et -immédiate de la traite sur les côtes d'Afrique, et il ne s'en tenait -pas là, il voulait que toutes les puissances maritimes eussent le -droit de surveillance les unes sur les autres, c'est-à-dire le droit -de visite, pour s'assurer qu'aucune d'elles ne faisait le commerce des -esclaves, et enfin il demandait que l'on repoussât les denrées -coloniales des nations qui n'entreraient pas dans cette ligue -d'humanité. C'était beaucoup exiger, car le droit de visite ainsi -accordé ne devait être exercé que par l'Angleterre, seule active dans -la poursuite des traitants. La négociation ne s'était passée dans le -principe qu'entre les puissances maritimes, mais lord Castlereagh se -sentant isolé au milieu d'elles, avait obtenu que les puissances -continentales prissent part aux conférences, et il avait trouvé alors -un peu plus d'appui. Il s'efforçait de démontrer à la France, à -l'Espagne, au Portugal, que la traite leur nuisait, qu'il était -dangereux d'avoir dans les colonies beaucoup de noirs contre peu de -blancs, et qu'il valait mieux s'en tenir aux noirs qu'on possédait, et -aux enfants qui en naîtraient lorsqu'on aurait pour eux les soins -convenables. On avait répondu qu'il pouvait avoir raison, mais que -dans les colonies espagnoles et portugaises, les noirs et les blancs -étaient en nombre à peu près égal, tandis que dans les colonies -anglaises il y avait vingt noirs contre un blanc, qu'ainsi les Anglais -devaient garder le conseil pour eux; que d'ailleurs, pendant la guerre -maritime, ils avaient pris leurs précautions, et rempli leurs colonies -de noirs; que les Espagnols, les Portugais, les Français n'avaient -(p.~614) pu le faire, qu'il leur fallait donc quelques années pour se -procurer des bras, et qu'alors seulement ils seraient en mesure -d'abolir la traite. Après de nombreux pourparlers, la France pour ce -qui la concernait s'était contentée du terme de cinq ans, et avait -contribué à décider l'Espagne et le Portugal à se contenter de celui -de huit, terme après lequel la traite devait être abolie.</p> - -<p>Lord Castlereagh aurait souhaité mieux, mais il n'avait pas été -écouté. Quant au droit réciproque de visite, cette prétention -manifestée pour la première fois, avait surpris et indisposé tous les -esprits. On avait maintenu le principe qu'en paix chaque nation avait -exclusivement la police de son propre pavillon. Quant à une mesure -commerciale répressive contre celle des nations maritimes qui -n'entrerait pas dans le système de l'Angleterre, on avait écarté la -difficulté, en la remettant au temps où la traite étant abolie -universellement, on devrait ajouter à cette abolition une sanction -pénale. -<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration du congrès de Vienne relativement à l'esclavage -des noirs.</span> -Pour satisfaire lord Castlereagh qui voulait avoir quelque -chose de très-spécieux à présenter au Parlement britannique, on avait -consenti à faire au nom des puissances assemblées à Vienne une -déclaration, s'adressant à tous les peuples, condamnant moralement la -traite, la qualifiant d'attentat contre la civilisation et l'humanité, -et exprimant le vœu de sa plus prochaine abolition. Les alliés de -Chaumont, renforcés du représentant de la Restauration en France, -avaient donc rédigé une déclaration, vraie du reste, mais qui par le -style égalait au moins les documents les plus déclamatoires émanés de -l'Assemblée constituante. (p.~615) MM. de Nesselrode, de Metternich, -de Talleyrand avaient appuyé en cela lord Castlereagh, et tenu un -langage dont ils souriaient entre eux, car leur manière de se partager -les peuples de l'Europe prouvait assez le degré de chaleur qu'ils -pouvaient mettre à la liberté des noirs.</p> - -<p>Dans ces derniers jours où le congrès, après avoir fait si largement -la part des intérêts, désirait donner quelque chose aux idées morales, -on adopta d'excellentes maximes à l'égard de la liberté de navigation -sur les grands fleuves du monde. -<span class="sidenote" title="En marge">Principes posés pour la libre navigation des fleuves.</span> -On décida en effet, que le parcours -de tous les fleuves serait libre; que les riverains, maîtres de ne pas -recevoir chez eux telles ou telles marchandises, n'en pourraient -interdire le transit quand elles seraient destinées à d'autres; qu'ils -ne pourraient percevoir que des droits de tonnage, indépendants de -l'espèce et de la valeur des marchandises transportées, droits -affectés uniquement à l'entretien de la navigation; qu'enfin, -moyennant ces droits, ils seraient obligés de tenir toujours en bon -état les chemins de halage. Ces nobles principes, dictés par la -justice et le bon sens, et cette fois proclamés avec une parfaite -sincérité, ont fait un honneur durable au congrès de Vienne, et sont, -avec la neutralité de la Suisse et la condamnation de l'esclavage, la -seule partie de son œuvre qui ait pris définitivement place dans le -droit public des nations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On revient aux deux affaires de Naples et de Parme.</span> -Tout était donc fini à Vienne, sauf rédaction, tout, excepté les -affaires de Parme et de Naples, qui étaient restées en suspens, et M. -de Talleyrand n'avait pu obtenir de lord Castlereagh, dont il avait -(p.~616) tant secondé les désirs dans l'affaire des noirs, que la -promesse de saisir le cabinet britannique de la question de Naples le -jour même de son arrivée à Londres. -<span class="sidenote" title="En marge">On évite de rien résoudre relativement à la translation de -Napoléon aux Açores.</span> -Quant à la question de laisser -Napoléon à l'île d'Elbe ou de le transférer aux Açores, on avait évité -de s'expliquer catégoriquement en présence du traité du 11 avril, -auquel Alexandre croyait son honneur attaché, et on avait considéré -cette question comme liée à celle de Murat.—Le jour où l'on résoudra -l'une, avait-on dit, il faudra résoudre l'autre, mais il est difficile -de se prononcer immédiatement.—On avait même insisté pour que les -deux millions promis par le traité du 11 avril fussent payés à -Napoléon, et on avait dit à M. de Talleyrand que le refus de les -acquitter avait quelque chose de mesquin, d'imprudent même, car -c'était fournir à Napoléon le prétexte légitime de se regarder comme -libre de tous ses engagements envers l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de Murat, qui fournit la solution cherchée contre -lui.</span> -Ainsi on allait se séparer, les dernières affaires qui intéressaient -tant les Bourbons restant sans solution. Lord Castlereagh devait -partir le 15 février, et l'empereur Alexandre, après plusieurs -remises, le 20, lorsque Murat, avec l'à-propos qui a caractérisé la -plupart des actes de sa vie, vint au secours de ceux qui voulaient le -détruire, mais qui n'en savaient pas trouver le moyen. Son ministre au -congrès était le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé d'admettre -par le même motif qui avait fait écarter les représentants de la Saxe, -du Danemark et de Gênes. Ce représentant, assez bien informé, l'avait -tenu au courant des efforts des deux maisons de Bourbon contre lui, -et de la probabilité d'un (p.~617) esclandre prochain amené par -l'affaire de Saxe. -<span class="sidenote" title="En marge">Il somme le congrès de Vienne de s'expliquer à son égard, -et annonce qu'au besoin il prendra passage pour ses troupes dans -plusieurs États italiens.</span> -Le pauvre Murat, croyant l'occasion bonne, avait -imaginé d'expédier au duc de Campo-Chiaro une note dans laquelle, -exposant tout ce qu'on faisait contre lui au congrès, il demandait une -explication formelle, afin de savoir s'il était en paix ou en guerre -avec les deux maisons de Bourbon, et signifiait que dans le cas où il -serait réduit à se défendre, il aurait besoin de prendre passage sur -le territoire de plusieurs États italiens. Murat s'était flatté que -cette note, arrivant au moment d'une rupture entre les grandes -puissances, lui fournirait à la fois l'occasion et le droit d'agir -contre ceux qui en voulaient à son trône. Le pronostic de M. de -Metternich se trouvait ainsi réalisé, et il n'avait fallu qu'attendre -pour avoir un prétexte spécieux de se déclarer libre de tous les -engagements contractés envers cet infortuné. Du reste les lettres -saisies sur lord Oxford, dont nous avons raconté l'arrestation, et -d'autres papiers interceptés prouvaient suffisamment que Murat avait -la main dans tous les troubles qui se préparaient en Italie. On avait -donc de puissantes raisons à faire valoir auprès de ceux qui -hésiteraient encore à se tenir pour dégagés.</p> - -<p>Lorsque le duc de Campo-Chiaro reçut la note en question, il en jugea -tout de suite l'inopportunité, car l'affaire de Saxe et toutes celles -qui avaient mis en péril la bonne intelligence des cabinets, étaient -réglées définitivement. Il se rendit auprès de M. de Metternich, lui -fit part de la pièce qu'il venait de recevoir, mais en le priant de la -considérer comme non avenue, car il prenait sur lui de la supprimer. -(p.~618) M. de Metternich n'en avertit pas moins le duc de Wellington -et lord Castlereagh qui en avertirent M. de Talleyrand, lequel le dit -à tout le monde. La pièce, destinée à des gens qui avaient besoin de -se procurer des griefs, fit autant d'effet que si elle avait été -officiellement communiquée, car on n'est jamais plus ému que lorsqu'on -veut l'être. -<span class="sidenote" title="En marge">L'Autriche répond par la réunion publiquement annoncée de -150 mille hommes en Italie.</span> -M. de Metternich se concerta avec M. de Talleyrand et le -duc de Wellington, et après s'être mis d'accord, ils convinrent que -l'Autriche, délivrée désormais de tout souci du côté de la Saxe et de -la Pologne, réunirait cent cinquante mille hommes sur le Pô, en -annonçant par une déclaration publique que ces précautions avaient -pour objet de faire respecter son territoire et celui des princes de -la maison d'Autriche établis en Italie. C'était en termes à peine -couverts déclarer la guerre à Murat, et fournir à lord Castlereagh -l'occasion de déchirer au Parlement tous les voiles qui enveloppaient -encore cette affaire. Restait à la France le soin de porter le dernier -coup. M. de Talleyrand se tint pour satisfait d'une mesure qui à ses -yeux était presque la solution qu'il avait tant désirée, et qui avait -failli lui échapper.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il ne reste plus à résoudre que la question de Parme.</span> -En même temps fut terminée la question de Parme. Cette question avait -subi de nombreuses vicissitudes. Sur les vives instances de la France -et de l'Espagne, la commission chargée des affaires d'Italie avait -reconnu qu'au milieu de la restauration universelle de tous les -anciens princes, il était difficile de refuser le rétablissement de la -maison de Parme. Mais on était gêné par le traité du 11 avril, dont -Alexandre demeurait le constant défenseur, et par les égards (p.~619) -dus au père de Marie-Louise. On ne savait donc comment sortir de ces -embarras. Un moment on avait imaginé de résoudre la difficulté aux -dépens du Pape, en donnant à Marie-Louise l'une des Légations, qui -ferait retour au Saint-Siége à la mort de cette princesse. -<span class="sidenote" title="En marge">On renonce, après y avoir songé un moment, à donner l'une -des Légations à Marie-Louise.</span> -Mais -aussitôt il avait fallu prêter l'oreille au représentant du -Saint-Siége, qui faisait valoir avec raison le droit du Pape sur les -Légations, droit égal à celui de tous les autres souverains -actuellement rétablis dans leurs États, et le besoin que ses finances -avaient de ces provinces, les plus riches de toutes celles qui -composaient le domaine de l'Église. -<span class="sidenote" title="En marge">On imagine de rendre Parme à la reine d'Étrurie, en donnant -Lucques à Marie-Louise pour sa vie durant.</span> -On n'avait rien à répondre au -représentant du Saint-Siége, et M. de Metternich imagina alors un -autre moyen, c'était en rendant Parme à la reine d'Étrurie, de donner -Lucques à Marie-Louise, qui serait ainsi plus près de la mer et de -l'île d'Elbe, et d'y ajouter une pension que l'Autriche et la France -payeraient par moitié. À la mort de Marie-Louise, Lucques au lieu de -passer au fils de Napoléon, ferait retour à la Toscane, ce qui serait -une satisfaction pour la France fort offusquée de voir le fils de -Napoléon établi sur l'un des trônes d'Italie. Toutefois l'Autriche en -laissant passer Parme dans des mains qui n'étaient pas autrichiennes, -avait eu soin de stipuler qu'elle conserverait Plaisance, à cause du -pont sur le Pô.</p> - -<p>Cette transaction jugée acceptable par la France et l'Espagne, n'avait -point été proposée encore à Marie-Louise. M. de Metternich fut chargé -de la lui soumettre. Il vit cette princesse, lui parla au nom des -puissances et de l'empereur son père, et (p.~620) s'efforça de lui -faire comprendre les difficultés de cette affaire. Mais à sa grande -surprise il en fut très-mal accueilli. -<span class="sidenote" title="En marge">Résistance imprévue de Marie-Louise.</span> -Cette princesse, quoique faible -habituellement, défendit avec opiniâtreté dans le duché de Parme le -patrimoine de son fils et son propre douaire. Le comte de Neiperg qui -la conseillait habilement, lui avait inspiré l'idée de s'adresser à -l'empereur Alexandre et à l'empereur François, de les embarrasser l'un -et l'autre par l'énergie de sa résistance, et lui avait affirmé qu'en -agissant de la sorte elle triompherait. Elle avait suivi ce conseil, -avait touché son père, piqué d'honneur Alexandre, pris courage en -s'apercevant qu'elle était écoutée, et quand M. de Metternich revint -la voir, elle refusa net ce qu'on lui offrait, donna même une raison -qui étonna le ministre autrichien, et qu'il eût été de sa part plus -honorable de taire, c'est qu'elle était plutôt éloignée qu'attirée par -le voisinage de l'île d'Elbe dont elle jouirait à Lucques, étant, -disait-elle, tout à fait décidée à ne plus rejoindre son époux. -Évidemment elle avait déjà cherché dans d'autres liens le bonheur -privé qu'elle préférait à la gloire, à la grandeur, même à sa propre -dignité.</p> - -<p>Il fallut donc venir déclarer à la commission des affaires d'Italie -que l'arrangement proposé était rendu impossible par la résistance de -Marie-Louise. On ne savait plus comment s'y prendre, lorsque M. de -Metternich demanda tout à coup un répit de quelques jours à M. de -Talleyrand, lui promettant que sous peu il lui apporterait la solution -de cette dernière difficulté, de façon que M. de Talleyrand (p.~621) -pût la connaître avant de quitter Vienne. L'affaire de Naples de -beaucoup la plus importante étant à peu près terminée, M. de -Talleyrand crut pouvoir attendre pour celle de Parme, et il attendit -en effet. Voici la solution que M. de Metternich avait trouvée, et -dont il avait fait mystère à M. de Talleyrand.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On cède à cette résistance, et on se décide à faire -demander à Louis XVIII par lord Castlereagh, de consentir à ce que -Parme reste à Marie-Louise viagèrement, et que Lucques soit en -attendant la seule indemnité de la maison de Parme.</span> -Lord Castlereagh partait pour Londres et allait traverser Paris. Il -devait voir Louis XVIII, et comme il avait sur ce prince beaucoup de -crédit en sa qualité de chef du cabinet britannique, on espérait qu'il -le déciderait en faveur de la combinaison imaginée, tandis qu'on ne -pouvait guère l'espérer de M. de Talleyrand, qui considérant l'affaire -de Parme comme toute dynastique, mettait un intérêt presque personnel -à la faire résoudre dans le sens de la maison de Bourbon. Les deux -cabinets de Londres et de Vienne étant plus unis que jamais, lord -Castlereagh se chargea de rendre ce service à la cour d'Autriche, et -de demander à Louis XVIII, au nom de l'empereur François, au nom des -sacrifices de famille que ce monarque s'était déjà imposés, de laisser -Parme à Marie-Louise sa vie durant. -<span class="sidenote" title="En marge">Toutes les questions se trouvent ainsi résolues.</span> -En attendant, la reine d'Étrurie -aurait Lucques et des pensions. À la mort de Marie-Louise, le duché de -Parme reviendrait à la reine d'Étrurie ou à ses enfants, et Lucques -ferait retour à la Toscane.</p> - -<p>Cet arrangement du reste fort acceptable, proposé directement à Louis -XVIII par le premier secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, au -nom de deux cours qui avaient en main la solution de l'affaire de -Naples, avait toute chance d'être accueilli. Tel était le motif du -secret gardé envers (p.~622) M. de Talleyrand, et du répit de quelques -jours qu'on lui avait demandé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand, avant de quitter Vienne, est chargé de -dégager Louis XVIII envers la Russie, au sujet du mariage de M. le duc -de Berry avec la grande-duchesse Anne.</span> -Au moment de quitter Vienne, Alexandre avait voulu savoir à quoi s'en -tenir sur une question de famille qu'il avait fort à cœur, c'était -le mariage projeté de sa sœur la grande-duchesse Anne avec M. le -duc de Berry. L'habile comte Pozzo, ainsi que nous l'avons dit, avait -regardé ce mariage comme également utile à la France qui devait y -trouver une alliance puissante, et à la Russie qui formerait ainsi un -mariage supérieur, sous le rapport de la naissance, à tous ceux -qu'elle avait jamais contractés. Alexandre, peu sensible à cette -dernière considération, aurait été fort heureux de lier la politique -des deux pays, et certes, si on se fût prêté à cette union, et qu'on -eût adopté le parti de la Prusse et de la Russie dans la question -saxo-polonaise, il est peu d'avantages qu'il eût refusés à la France. -Sa mère, princesse respectable, ayant toutes les opinions d'une -émigrée française, attachait beaucoup de prix à ce mariage, qui -flattait singulièrement son orgueil. La cour de France, moins -empressée, aurait fait toutefois comme ces familles nobles qui -consentent à descendre de leur rang pour conclure des alliances -avantageuses, mais elle était arrêtée par la religion, et, comme nous -l'avons déjà dit, elle voulait que la conversion fût opérée avant que -la princesse arrivât en France. Alexandre, qui craignait de paraître -acheter cette alliance par une apostasie, exigeait que la princesse -sortît grecque de Russie, sauf à la faire changer de religion où l'on -voudrait. C'étaient de part et d'autre d'assez (p.~623) mesquines -raisons en présence des intérêts politiques qui auraient conseillé -cette union. Mais la question avait perdu à Vienne beaucoup de son -importance depuis que M. de Talleyrand s'était si ouvertement brouillé -avec Alexandre. Toutefois le mariage n'était pas impossible encore, et -avant la fin du congrès Louis XVIII avait recommandé à son ministre de -le débarrasser des recherches de la cour de Russie, si définitivement -il croyait qu'il fallût les repousser, et de lui trouver dans ce cas -un moyen convenable de se dégager.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Talleyrand sur ce mariage.</span> -M. de Talleyrand, convaincu d'avoir par le traité du 3 janvier donné à -la France les meilleurs et les plus solides alliés, intéressé -d'ailleurs à faire considérer comme peu désirable une alliance à -laquelle il avait créé tant d'obstacles, écrivit à Louis XVIII une -lettre fort longuement motivée et caractérisant parfaitement la -politique de cette époque.—Si la cour de France, disait-il, dans les -premiers jours de la Restauration, lorsqu'elle était faible encore, -avait pu attacher quelque prix à s'unir fortement à la Russie, il n'en -était plus ainsi aujourd'hui. Elle avait les plus belles, les plus -fortes alliances, et elle était redevenue le centre de la politique -européenne. C'était aux autres à rechercher son appui, et elle était -dispensée d'en rechercher aucun. Quant à l'alliance de la Russie, elle -n'avait pas grand intérêt en ce moment. Alexandre était un prince -inconsidéré, imbu de folles opinions, avec lequel tout concert était -impossible. De plus, la famille régnante de Russie était, sous le -rapport de la naissance, trop au-dessous de celle de Bourbon (p.~624) -pour qu'il n'y eût pas à s'allier à elle une certaine dérogeance. La -maison d'Autriche serait plus digne de s'unir aux Bourbons, mais les -mariages contractés avec elle avaient été malheureux pour les deux -pays, et il conseillait sans aucune hésitation de chercher une -princesse dans la maison de Bourbon elle-même.—</p> - -<p>Louis XVIII en recevant cette lettre avait trouvé que son ministre -pensait très-bien sur ces matières, qu'il appréciait sainement les -rangs des têtes couronnées, et qu'il fallait faire ce qu'il -conseillait. Il avait donc renoncé à l'union russe, en laissant le -soin à M. de Talleyrand de le dégager avec le tact que ce grand -négociateur apportait en toutes choses.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Mars 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Rupture du projet de mariage dans une conversation avec -Alexandre.</span> -M. de Talleyrand s'était appliqué à éviter toute explication sur le -mariage projeté, tant qu'il restait quelque chose à faire à Vienne. -Cependant à la veille de la séparation générale il fut obligé de -sortir de cette réserve. Alexandre en effet dans un dernier entretien -lui dit avec une indifférence qui n'était qu'affectée: On me demande -ma sœur, je ne veux pas disposer de sa main sans m'expliquer -définitivement avec la cour de France, qui avait paru la désirer. Ma -mère verrait ce mariage avec plaisir, pour moi je le trouverais fort -honorable, mais je voudrais être fixé. J'ai fait des refus, et, -ajouta-t-il en souriant, avec un ton d'humilité qui lui coûtait peu, -j'en ai essuyé aussi. Ferdinand VII m'a demandé ma sœur, mais -apprenant qu'elle était grecque, il a retiré sa demande.—M. de -Talleyrand, souriant à son tour, et sans montrer plus d'embarras que -son auguste interlocuteur, lui répondit: La conduite (p.~625) de Sa -Majesté Catholique doit vous révéler les embarras de Sa Majesté -Très-Chrétienne...—Puis tournant en plaisanterie ce grave sujet, il -fit entendre au czar que le très-pieux Louis XVIII se montrait -inflexible sur la question de religion. Alexandre n'insista pas, et ne -parut attacher aucune importance à une affaire qui pourtant ne laissa -pas de le blesser profondément, car la cour de Russie tenait beaucoup -au mariage de la grande-duchesse Anne avec M. le duc de Berry. C'était -la destinée singulière de cette princesse de manquer deux fois des -mariages qui l'eussent associée aux vicissitudes de nos révolutions, -pour aller s'asseoir sur le trône des Pays-Bas, où elle ne devait pas -être étrangère à leurs contre-coups.</p> - -<p>Ce fut la dernière question d'un intérêt sérieux que M. de Talleyrand -eut à traiter, et la solution adoptée peignait autant que toutes -celles auxquelles il s'était si chaudement associé, son temps, sa -cour, et lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le congrès allait se dissoudre, lorsque arrive subitement -la nouvelle de l'évasion de Napoléon, et de son débarquement au golfe -Juan.</span> -Le congrès avait donc achevé son immense tâche, et tous les souverains -allaient se retirer, laissant à leurs ministres le soin secondaire de -la rédaction, lorsque dans les premiers jours de mars éclata tout à -coup, et à l'improviste, une nouvelle qui bien qu'imprévue n'étonna -cependant personne, tant on en avait le pressentiment secret. On sut -par une dépêche du consul autrichien à Gênes que Napoléon échappé de -l'île d'Elbe avait débarqué au golfe Juan. Où allait-il? Quel était -son but? -<span class="sidenote" title="En marge">Effet prodigieux produit par cette nouvelle.</span> -On se le demandait avec épouvante. Suivant M. de Metternich -il marchait vers Paris, et en effet c'était la supposition (p.~626) -la plus naturelle. Suivant M. de Talleyrand qui cherchait encore à se -faire illusion, Napoléon se dirigeait sur l'Italie. On flotta pendant -quelques jours entre ces deux conjectures, qui étaient loin d'offrir -une égale vraisemblance, et une agitation extraordinaire s'empara de -tous les esprits. Le sentiment général était la terreur, et après la -terreur la colère. Alexandre était l'objet d'un déchaînement inouï, -comme auteur du traité du 11 avril, qui avait assigné l'île d'Elbe à -Napoléon. Il s'en accusait lui-même avec une bonne foi parfaite, et -promettait de réparer les torts de sa générosité par des efforts -gigantesques contre l'évadé de l'île d'Elbe. Sur-le-champ tous les -départs furent contremandés, et il fut convenu qu'on ne se quitterait -pas avant d'être sorti de cette nouvelle crise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Toutes les résolutions du congrès maintenues, et le départ -de tous les souverains contremandé.</span> -Du reste, toutes les résolutions prises furent maintenues, et bien que -leur consécration dans le grand acte final de Vienne fût retardée de -quelques mois, elles n'en demeurèrent pas moins définitives, et leur -origine doit être reportée aux six derniers mois de l'année 1814 dont -nous venons de retracer le tableau. On peut donc regarder le congrès -de Vienne comme terminé dès cette époque, sous le rapport de la -délimitation et de la constitution des États, et c'est le moment de -prononcer un jugement sur l'établissement européen qu'il a fondé, et -qui a été l'un des plus durables qu'on ait encore vus, car sauf -quelques changements il s'est maintenu déjà pendant près d'un -demi-siècle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréciation du congrès de Vienne.</span> -Si on considère le congrès de Vienne sous le double rapport de la -justice et de la politique, voici, selon (p.~627) nous, ce qu'on en -peut dire, en dépouillant toute animosité nationale, comme c'est le -devoir de l'histoire, qui ne doit être d'aucun pays, d'aucun siècle, -pour approcher le plus possible de la vérité éternelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite du congrès sous le rapport de la justice.</span> -À entendre les hommes lorsqu'ils souffrent d'un vice chez autrui, à -écouter leur indignation généreuse contre ce vice, contre ceux qui s'y -abandonnent, on dirait que jamais ils ne s'y livreront eux-mêmes. -Langage de la veille, hélas! qui ne devient pas toujours la conduite -du lendemain! Toutes les puissances européennes avaient souffert de -l'ambition de Napoléon, avaient maudit cette ambition désordonnée, et -on aurait dû croire que si elles étaient à leur tour maîtresses des -existences, la justice et la modération régneraient sur la terre. On -vient de voir à quel point les résultats répondirent aux paroles. La -seule différence de conduite qu'on put apercevoir entre les puissances -coalisées et Napoléon, c'est qu'elles étaient quatre au lieu d'une, et -qu'il fallait bien que chacune s'arrêtât où commençait l'ambition des -trois autres. Quant à la France, on la traita en vaincue, et c'était -sinon juste, au moins naturel. La France, ou, pour mieux dire, l'homme -qui la gouvernait, avait abusé de la victoire, et nos vainqueurs en -abusaient à leur tour. Se plaindre dans ce cas est puéril, plaider la -cause de sa grandeur au tribunal de ses rivaux est ridicule. C'est de -soi et non des autres, c'est de son courage et de sa prudence qu'on -doit attendre sa grandeur; et quand on ne veut pas avoir à subir la -conséquence de ses fautes, il ne faut ni en commettre, ni en laisser -commettre pour soi.</p> - -<p>(p.~628) <span class="sidenote" title="En marge">Comment la France fut traitée.</span> -On nous permettra de dire cependant, sans aveuglement national, -qu'après avoir justement blâmé les excès de Napoléon, la coalition -européenne les égalait, et qu'après les divers partages de la Pologne -et les sécularisations germaniques qui avaient tant agrandi les -puissances du continent, après l'invasion de toutes les colonies qui -avait si démesurément étendu la domination maritime de l'Angleterre, -ramener la France seule aux proportions qu'elle avait à la fin du -dix-huitième siècle, n'était ni équitable, ni conforme à l'équilibre -général. On nous permettra de dire que si la France, par la fécondité -de son génie, de son sol, de sa révolution, n'avait trompé bientôt -tous les calculs, et n'était devenue aussi grande par la paix qu'elle -l'avait été par la guerre, elle eût manqué à l'Europe, qui ne saurait -sans danger pour son indépendance se passer d'aucune des puissances -dont elle se compose, et de la France moins que de toute autre, car -c'est tantôt l'Angleterre qui a besoin de la France contre la Russie, -tantôt la Russie qui en a besoin contre l'Angleterre, la Prusse contre -l'Autriche, l'Autriche contre la Prusse, l'Allemagne contre ces deux -dernières, et enfin il y a un intérêt qui en a besoin toujours, c'est -celui de la civilisation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment furent traités la plupart des États européens qui -n'intéressaient pas les quatre puissances principales.</span> -Mais trêve, nous le répétons, trêve aux plaintes inutiles pour un -traitement que nous nous étions attiré. Parlons d'autrui! Tout ce qui -n'était pas des <em>quatre</em>, ou ne les intéressait pas directement, fut -partagé comme butin trouvé au milieu d'une ville prise d'assaut. -Petits princes allemands, villes libres, biens de l'Ordre Teutonique, -biens de l'Ordre (p.~629) de Malte, principautés ecclésiastiques, -anciennes républiques, furent engloutis sans pitié, pour constituer le -territoire des vainqueurs ou de leurs clients. S'agissait-il de calmer -la jalousie d'un voisin, de solder un confédéré utile, de mieux tracer -la frontière de l'un des <em>quatre</em>, de lui procurer du littoral ou une -enclave à sa convenance, sur-le-champ on médiatisait un prince -allemand, on incorporait une ville libre, on supprimait une ancienne -république, ou l'on sécularisait un bien de l'Église germanique. -L'Autriche prenait Venise, le Piémont prenait Gênes, sans qu'il -s'élevât une seule objection. Malheur à qui n'intéressait pas vivement -l'un des <em>quatre</em>! Le Danemark qui n'intéressait que la liberté des -mers, considérée alors comme une affaire purement française, le -Danemark était dépouillé de la Norvége pour assurer la popularité du -prince Bernadotte en Suède. On lui donnait en compensation la -Poméranie suédoise; mais la Prusse désirait cette province pour se -ménager une continuité de littoral de Stralsund à Memel, et on -enlevait au Danemark cette faible indemnité, qu'on lui payait avec une -indemnité plus illusoire encore, le duché de Lawenbourg, et quelques -milliers d'écus. La malheureuse Saxe, qui nous avait abandonnés pour -se rattacher aux coalisés sur le champ de bataille de Leipzig, et qui -à ce titre aurait dû rencontrer quelque indulgence chez les -vainqueurs, était défendue parce que sa conservation importait à -l'Autriche et à l'Allemagne; mais quoique défendue elle perdait la -moitié de son territoire au profit de la Prusse, qui pendant dix -années s'était plainte amèrement (p.~630) des coups portés à -l'existence des États allemands. La Pologne était défendue aussi par -la jalousie de l'Autriche et de l'Angleterre envers la Russie; mais -elle était livrée à l'empereur Alexandre sous un prétexte qui servait -à colorer l'ambition de l'un, la faiblesse des autres, celui de -reconstituer ce royaume, et de le placer sous l'autorité d'un seul -maître: triste illusion qui ne pouvait pas être de longue durée, car -la Pologne en recouvrant avec cette demi-indépendance le désir et le -moyen de secouer le joug russe, devait s'insurger bientôt, devenir en -punition de sa révolte simple province de l'empire des czars, et -l'Europe de son côté devait apprendre qu'elle avait tout simplement -agrandi la Russie de la Pologne tout entière. L'Autriche désirait -l'Italie, qui ne pouvait intéresser que la France dont on se souciait -peu, et on livrait à l'Autriche, à ses princes, à son influence, -l'Italie entière, fardeau accablant dont le cabinet de Vienne devait -un jour sentir et regretter le poids. Quant à l'Angleterre, on ne -comptait pas avec elle. À Gibraltar elle voulait ajouter Malte, les -îles Ioniennes, le Cap, l'île de France, une partie des Antilles, et -ce n'était pas l'occasion d'une seule difficulté. Elle désirait les -bouches de l'Escaut et du Rhin, pour constituer contre nous le royaume -des Pays-Bas, et sans avoir égard à l'antipathie des Belges pour les -Hollandais, ses vœux étaient satisfaits à l'instant même. -Quelquefois cependant l'un ou l'autre de ces quatre copartageants du -monde, frappé non de son avidité personnelle mais de celle de ses -trois associés, était prêt à la leur reprocher, mais le reproche -expirait (p.~631) sur ses lèvres, tant une leçon de modération eût -paru étrange dans l'une de ces quatre bouches!</p> - -<p>Ce n'est pas un ressentiment vulgaire qui nous arrache ces réflexions, -mais après avoir relevé les torts de Napoléon, nous avons le droit de -relever les torts de ceux qui succédèrent à sa domination, et qui, -sous prétexte de venger l'Europe, ne firent que se la partager. C'est -le devoir de l'histoire de signaler les excès de tous, sans -distinction, et on nous permettra de rappeler que les nôtres étaient -ceux d'un homme et non ceux de la France elle-même, qu'en entrant chez -elle on lui avait solennellement promis de faire cette différence et -de lui en tenir compte, promesse, hélas! bientôt oubliée, comme on a -pu le voir au traité de Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Esprit du congrès sous le rapport politique.</span> -Après avoir considéré le congrès de Vienne sous le rapport de la -simple équité, il faut le considérer sous le rapport de la politique. -De politique il n'en eut qu'une, celle d'accumuler les précautions -contre la France. Au lieu d'être replacée sous le sceptre des -Bourbons, la France aurait été encore dans les mains du conquérant -redoutable contre lequel on avait tant de représailles à exercer, tant -de précautions à prendre, qu'on n'aurait pas autrement agi envers -elle. À cet égard on n'eut qu'à laisser faire l'Angleterre, et elle -n'y négligea rien. Toute pleine du souvenir du blocus continental, -elle tenait surtout à nous opposer des barrières le long du littoral -de la mer du Nord et de la Méditerranée, et elle voulait que jamais -nous ne pussions reprendre le chemin d'Anvers ou de Gênes. C'est dans -cette vue qu'elle avait édifié le royaume des Pays-Bas, et c'est dans -(p.~632) cette vue aussi qu'elle favorisa tant le rétablissement du -royaume de Piémont. Elle avait bien choisi en choisissant pour nous -les opposer les maisons d'Orange et de Savoie, car outre les griefs -récents de ces deux maisons, l'une avait fait sa grandeur en luttant -contre la France, l'autre en se servant d'elle, et en la trahissant -après s'en être servie.</p> - -<p>Elle leur confia donc Anvers et Gênes. Elle ne s'en tint pas là: -recueillant une idée de M. Pitt, elle obligea la Prusse à recevoir les -provinces rhénanes, afin de la mettre à jamais en défiance à notre -égard. Ce n'était pas encore assez de précautions à son gré; elle -voulut placer la Bavière dans la même position, et d'accord avec -l'Autriche elle lui rendit le palatinat du Rhin. L'Autriche, non par -haine mais par calcul, entra dans ces vues, à condition toutefois, en -compromettant les autres avec la France, de n'être pas compromise -elle-même, car jamais par exemple elle ne prêta l'oreille à la -proposition de reprendre la Belgique. La Prusse, quoique fort irritée -contre nous, s'aperçut du rôle qu'on voulait lui faire jouer, s'en -plaignit à l'Angleterre, insista pour avoir la Saxe au lieu des -provinces rhénanes, mais n'ayant pu avoir la Saxe finit par accepter -ce qu'on lui donnait. Alexandre discerna bien tous ces calculs, en -sourit plus d'une fois, nous aurait volontiers tendu la main pour nous -aider à y échapper, mais nous voyant les alliés obstinés et -inexplicables de l'Angleterre et de l'Autriche en ce moment, il -s'écarta de nous en exprimant son mépris pour la sottise de notre -politique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Politique dite de la <cite>Sainte-Alliance</cite>.</span> -En accumulant ainsi autour de nous les intérêts (p.~633) défiants, -les royaumes ennemis, le congrès de Vienne a été l'origine de cette -politique de <cite>Sainte-Alliance</cite>, qui a régi l'Europe près d'un -demi-siècle; politique destinée dans l'intention de ses auteurs à être -éternelle, mais qui a cédé, comme toutes choses, à l'action lente et -successive du temps, car le royaume des Pays-Bas fondé sur l'union de -deux peuples incompatibles s'est brisé, l'Angleterre autrefois -l'ennemie opiniâtre des révolutions a semblé depuis les regarder d'un -autre œil, la maison de Savoie après quarante ans d'hostilité -aveugle contre la France est revenue tout à coup à la politique de se -servir d'elle, et l'Autriche accablée de son fardeau italien en a -déposé une partie; politique affaiblie par conséquent et presque -évanouie, mais que les jalousies de l'Europe et les imprudences de la -France peuvent toujours faire renaître, et qu'il est désirable pour -toutes deux de voir disparaître à jamais, car pour l'Europe elle a le -grave inconvénient de lui faire négliger tous ses intérêts pour un -seul, celui de nous contenir, de la constituer en quelque sorte -l'adversaire de l'esprit humain, la protectrice des abus du passé, -souvent la patronne de mauvais gouvernements, et par-dessus tout de -donner à la démagogie la redoutable alliance de la France; politique -qui n'est pas moins funeste pour la France elle-même qu'elle isole -entièrement, qu'elle condamne à être en contradiction permanente avec -l'Europe, à voir ses desseins les plus légitimes repoussés parce -qu'ils viennent d'elle, à n'avoir d'alliés ni dans la guerre ni dans -la paix, à se faire la triste complice de la démagogie, à être -l'effroi du monde dont elle pourrait (p.~634) être l'amour; politique -dont il serait coupable et insensé à elle de provoquer le retour en -alarmant l'Europe, et en la réduisant à chercher son salut dans -l'union de toutes les nations contre nous!</p> - -<p>Du reste, à l'époque dont nous parlons, cette politique était -naturelle, elle résultait forcément d'une longue et effroyable lutte, -et il ne faut pas la reprocher trop amèrement aux diplomates qui, en -échafaudant cette politique d'antagonisme contre la France, se -croyaient en état de défense légitime. Il ne faut pas non plus oublier -que les personnages qui dirigeaient le congrès, quoique ennemis de la -France, surtout de la Révolution française qu'ils avaient combattue -vingt-cinq ans, et entraînés par une réaction violente, s'efforcèrent -cependant de contenir cette réaction dans de certaines limites. En -beaucoup de choses ils se conduisirent en esprits parfaitement sages, -car ils étaient après tout les premiers hommes de leur siècle, les -plus habiles, les plus éclairés, et quoique à la tête de la -contre-révolution européenne, ils se montrèrent plus raisonnables que -les contre-révolutionnaires allemands, suisses, italiens, espagnols, -français, ne l'étaient chez eux. -<span class="sidenote" title="En marge">Quelques principes du congrès de Vienne restés dans le -droit public.</span> -Pouvant arrêter les -contre-révolutionnaires suisses ils le firent, et réduits à ne donner -que des conseils à ceux d'Espagne et de France, ils leur en donnèrent -d'excellents. Enfin en écoutant chacun l'ambition de leur pays dans le -tracé des frontières des États, ils laissèrent néanmoins dans les -traités de cette époque, sur l'abolition de l'esclavage, sur la -liberté des fleuves, des principes dignes de la Révolution française, -dont ils étaient (p.~635) par naissance et par devoir les ennemis -inflexibles.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite du gouvernement français au congrès de Vienne.</span> -Maintenant, après avoir parlé de l'Europe victorieuse et de sa -conduite à Vienne, parlons de nous, parlons de la conduite de notre -gouvernement, et précisons le plus possible le jugement qu'on en doit -porter.</p> - -<p>Trois occasions se présentèrent pour régler le sort de la France: -l'armistice du 23 avril, le traité de paix du 30 mai, et le congrès de -Vienne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Armistice du 23 avril trop sévèrement jugé.</span> -Une longue impopularité a pesé et pèse encore sur l'armistice du 23 -avril, par lequel le négociateur français abandonna d'<em>un trait de -plume</em>, comme on l'a dit, toutes les grandes places de l'Europe avec -un immense matériel de guerre. Cette impopularité, dont M. le comte -d'Artois et M. de Talleyrand ont porté le poids, nous semble tout à -fait imméritée. Un cri unanime et violent demandait l'évacuation du -territoire français; ce cri, qui était celui de la souffrance, était -irréfléchi. Quoi qu'on fît, il était impossible d'obtenir avant deux -mois la retraite des troupes coalisées, et dans cet intervalle de -temps la paix pouvait être signée, et fut signée en effet. Il aurait -donc fallu ajourner l'armistice à la paix elle-même, ce qui était sans -inconvénient, puisque l'effusion du sang avait cessé de fait partout, -et alors on eût peut-être obtenu quelque compensation pour la remise -des places européennes. Mais le cri qui réclamait l'évacuation de -notre territoire était si naturel et si puissant, qu'y résister était -pour ainsi dire au-dessus des forces humaines, et qu'on fut fort -excusable d'y céder. Or, en demandant l'évacuation de notre -territoire, on faisait naître aussitôt la (p.~636) demande -d'évacuation des territoires étrangers que nous occupions encore, et -l'une de ces demandes rendait l'autre irrésistible. À la vérité on -peut dire qu'en abandonnant Magdebourg, Hambourg, le Texel, Bréda, -Berg-op-Zoom, il eût été possible de retenir Anvers, Luxembourg, -Mayence. Mais si nous l'avions tenté les négociateurs adverses -auraient vu dans nos efforts l'arrière-pensée de conserver la ligne du -Rhin, et jamais ils ne s'y seraient prêtés. Ainsi le désir passionné -d'obtenir l'évacuation du territoire français rendait inévitable -l'évacuation du territoire étranger, et l'armistice du 23 avril en -découlait forcément. Le cri populaire qui a condamné cet armistice -après l'avoir impérieusement réclamé, est donc tout à fait injuste, et -il faut absoudre, si on veut être équitable, le prince et le -négociateur qui le signèrent.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La faute véritable du gouvernement fut de conclure à Paris -la paix définitive.</span> -Mais l'armistice signé, rien n'obligeait à traiter de la paix tout de -suite, à Paris même, et de joindre à la précipitation de l'armistice -la précipitation du traité définitif. À Paris, nos adversaires étaient -unis pour nous dépouiller; à Vienne, ils devaient être divisés pour se -partager nos dépouilles. Il fallait donc attendre d'être à Vienne pour -régler notre sort. Il n'y avait pas une bonne raison de se hâter, car -l'armistice avait créé pour tout le monde un état supportable. Le sang -ne coulait nulle part; les puissances étaient en possession des places -qu'elles avaient si ardemment désirées; les Prussiens avaient -Magdebourg, les Anglais Anvers, les Allemands Luxembourg et Mayence. -Nous étions à la ligne des frontières de 1790, par conséquent le -(p.~637) temps qui s'écoulait ne créait en notre faveur aucun préjugé -qu'on pût craindre. En outre, les puissances ne voulant décider -séparément du sort d'aucune d'elles, ne pouvaient adopter pour nous un -principe différent. Enfin l'armistice tant attaqué venait de nous -rendre 300 mille hommes, qui nous permettaient d'avoir une volonté, et -notre refus de signer eût suffi pour tout arrêter. Ce qui prouve la -vérité de ce que nous avançons ici, c'est que les négociateurs de la -coalition, depuis la remise des places, avaient cessé d'être -pressants. Pressants, hélas, c'est nous qui l'étions, par imprévoyance -d'abord, car, seul dans le conseil, le général Dessoles aperçut -l'avantage que nous aurions d'arriver libres à Vienne, et ensuite par -impatience, impatience de signer, de publier et de célébrer la paix -qui était le titre essentiel, la gloire, le bienfait éclatant des -Bourbons!</p> - -<p>C'est par ces deux motifs, imprévoyance et impatience, qu'après une -première faute de précipitation fort excusable, celle de signer -l'armistice du 23 avril, nous en commîmes une seconde, celle-ci tout à -fait inexcusable, de conclure à Paris avec nos adversaires encore -unis, la paix du 30 mai, qu'il n'aurait fallu conclure qu'à Vienne, -avec nos ennemis infailliblement divisés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Une autre faute fut de prendre trop tôt son parti à Vienne, -et de ne pas le prendre dans le plus grand intérêt de la France.</span> -La paix de Paris signée, il était difficile de changer notre sort à -Vienne. Pourtant toute ressource n'était pas perdue, à condition de ne -pas opter trop vite entre les deux partis qui allaient partager -l'Europe, et de ne pas ajouter à la chaîne déjà bien lourde du traité -de Paris, la chaîne plus lourde encore (p.~638) de résolutions -prématurées. Rien ne pressait, en effet, quant au choix à faire entre -les puissances dont les divisions étaient déjà frappantes. Nous nous -trouvions placés entre la Prusse et la Russie d'un côté, voulant à -tout prix la Saxe et la Pologne, prêtes même à se relâcher de leur -hostilité contre nous si nous servions leurs désirs, et l'Angleterre -et l'Autriche de l'autre, qui n'avaient qu'un but, celui de nous -enchaîner, et d'organiser l'Europe entière contre nous. Il semble à ce -simple exposé des faits, que le choix n'aurait pas dû être douteux, -car si l'intérêt que nous avions à Dresde, à Posen, était un intérêt -européen, celui que nous avions sur l'Escaut, sur le Rhin, sur les -Alpes, était un intérêt exclusivement français. Or, la Saxe à Leipzig, -l'Europe à Paris, nous avaient autorisés par leur conduite à préférer -les intérêts français à tous autres. Et en supposant qu'il fallût se -défier également de ces ambitions contraires, c'était alors une raison -de plus d'attendre, de réfléchir avant de nous prononcer. Si en -arrivant à Vienne, M. de Talleyrand, moins impatient de faire un choix -dont le mérite était fort contestable, de professer dogmatiquement le -principe de la légitimité, moins pressé enfin d'avoir aux grandes -affaires une part qui ne pouvait lui échapper, se fût contenté de -dire, avec le flegme déconcertant dont il possédait si bien le secret, -que la France traitée sans ménagement en mai 1814, trompée même, car -on lui avait promis une augmentation de territoire et de population -qu'on lui avait ensuite déniée, était libre de n'écouter désormais -que ses convenances, qu'elle ne troublerait (p.~639) plus le monde -pour son ambition, mais que lorsque le monde serait troublé par -l'ambition des autres, elle prendrait le parti que lui conseillerait -sa politique, et qu'ensuite elle eût attendu sans se prononcer la -recherche dont elle n'aurait pas manqué d'être l'objet de la part des -intérêts divisés, son rôle eût considérablement changé. Alexandre et -Frédéric-Guillaume étaient si ardents, si peu contenus, qu'ils lui -eussent tout offert, et comme sur le Rhin, sur l'Escaut, sur les -Alpes, il n'y avait que des intérêts anglais ou autrichiens, ils nous -auraient concédé de ce côté ce que nous aurions voulu, et eussent -proportionné leurs offres à notre lenteur à nous décider. Le conflit -étant poussé jusqu'à la guerre, il est incontestable qu'on nous aurait -rendu une partie au moins de la rive gauche du Rhin. Au contraire, les -choses n'allant pas aussi loin, l'Angleterre et l'Autriche effrayées -de nous voir unis à la Russie et à la Prusse, cédant aux prétentions -de celles-ci, nous aurions obtenu sans guerre un résultat bien -préférable à celui qui prévalut, au lieu de la Prusse nous aurions eu -la maison de Saxe sur le Rhin, où elle eût remplacé ces voisins si -doux, si commodes, si regrettables, les électeurs ecclésiastiques de -Mayence, de Trêves et de Cologne, que nous avions jadis, et dont la -place est aujourd'hui occupée par les puissances les plus militaires -de la Confédération, la Bavière et la Prusse. Ainsi, quoi qu'il -arrivât, guerre ou paix, notre sort était meilleur: guerre, nous -avions chance d'obtenir une frontière plus avantageuse, paix, nous -avions le plus pacifique des voisinages. Mais il n'en fut point -(p.~640) ainsi. Le cabinet de Paris, sans unité et sans prévoyance, ne -s'occupant que de ce qu'on mettait directement sous ses yeux, le roi -Louis XVIII, spirituel mais distrait, éprouvant pour la politique -extérieure une assez grande indifférence, et regardant comme un fatal -héritage de Napoléon d'être trop mêlé aux affaires du dehors, -laissèrent à M. de Talleyrand toute liberté d'agir comme il -l'entendrait, s'en fiant à son habileté, à son expérience, à son -autorité sur la diplomatie européenne. Celui-ci arrivé à Vienne avec -la résolution de se donner pour le représentant de la légitimité en -Europe, trouvant les <em>quatre</em> décidés à tout faire entre eux, fut -tellement irrité de cette prétention, si flatté au contraire de -l'empressement que lui témoignèrent les petites cours allemandes, -qu'il n'y tint pas, se mit à la tête de ces petites cours, devint -ainsi le défenseur obligé de la Saxe, prit dès lors parti pour -l'Autriche et l'Angleterre, qui étaient irrévocablement résolues à -nous enfermer dans le traité de Paris, contre la Prusse et la Russie -qui étaient prêtes à améliorer notre sort, et déclara bien haut que la -France ne voulait rien pour elle-même, rien que le triomphe des -principes, c'est-à-dire de la légitimité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Triste résultat du traité du 3 janvier s'il eût reçu son -exécution.</span> -Dès ce jour il n'y avait plus rien d'utile à faire. Nous étions sans -doute en bonne compagnie en nous trouvant avec l'Autriche et -l'Angleterre, bien que la compagnie de la Prusse et de la Russie ne -fût point à dédaigner. Mais ce qui pouvait nous arriver de plus -heureux dans cette alliance, c'était de nous égorger de nouveau avec -les Prussiens et les Russes, pour que l'Autriche eût toute l'Italie, -pour que (p.~641) l'Angleterre eût Malte, Corfou, le Cap, l'île de -France, pour que les royaumes des Pays-Bas et de Piémont demeurassent -comme de grosses forteresses construites à nos portes, pour que la -Prusse et l'Autriche séparées par la Saxe fussent moins jalouses l'une -de l'autre, pour que l'Allemagne eût la Russie moins près d'elle, et -si nous étions vainqueurs pour le compte de nos maîtres, de rester, -nous, enfermés dans les traités de 1815! En vérité ce n'était pas la -peine en vue de tels résultats, de risquer sitôt les bienfaits de la -paix si récemment rétablie.</p> - -<p>Mais ce n'est pas tout; même en prenant ce parti, qui assurément -n'était pas le meilleur, encore fallait-il ne pas tant se presser -d'offrir nos secours, et attendre au moins qu'on nous les demandât. -Mais piqué au vif, M. de Talleyrand commit la faute qui lui était la -moins naturelle, une faute de précipitation. Certain, s'il avait su -attendre, d'être bientôt admis partout, compté pour tout ce que valait -la France, il se fit solliciteur de sollicité qu'il aurait pu être, et -en apportant le secours de cent cinquante mille Français, il se donna -le rôle de l'obligé au lieu de se donner celui de l'obligeant, et -consentit, pour le cas de guerre, à l'inqualifiable condition de -rester sous la loi du traité de Paris! Dans son impatience même d'être -de quelque chose avec les grandes puissances, il oublia de stipuler -l'expulsion de Murat, seule affaire que Louis XVIII eût à cœur, et -si Murat n'avait fourni lui-même la solution qu'on avait tant de peine -à découvrir, on aurait quitté Vienne sans l'avoir trouvée! Négociateur -incomparable, plein de dignité, de hauteur, (p.~642) d'esprit -d'à-propos, quand il fallait réprimer les saillies de vainqueurs -insolents, mais politique moins prévoyant que négociateur habile, M. -de Talleyrand eut le tort, après avoir signé trop tôt la paix à Paris, -de prendre trop tôt son parti à Vienne, et son parti pris de se -prononcer pour les puissances dont nous n'avions rien à obtenir, -contre celles dont nous avions quelque amélioration à espérer, et en -choisissant ainsi ses alliés, de ne se réserver que l'honneur de les -servir gratuitement, pour le triomphe de ce qu'on appelait alors le -principe de la légitimité. Sans aucun doute, si en temps ordinaire, -dans un ordre de choses régulier, au milieu de l'Europe tranquille, où -chaque prince se serait trouvé à la place marquée par le temps et les -traités, on était venu nous proposer de supprimer un royaume comme -celui de Saxe, même avec de grands avantages pour la France, la -justice et la vraie politique auraient dû nous porter à nous y -opposer, car tout bouleversement qui n'est pas inévitable, toute -dépossession qui n'est pas commandée par la plus évidente équité, ou -par l'irrésistible marche du temps, est inhumaine, imprudente et -dangereuse, et M. de Talleyrand en soutenant la Saxe eût servi à la -fois la cause du bon droit et de la vraie politique. Mais au milieu du -naufrage de l'ancien monde, dans un moment où le sort d'aucun État -n'était fait, où celui de tous était à faire, et où chacun cherchait à -faire le sien avec les dépouilles de la France, dans un moment où les -puissances du continent après avoir dévoré la Pologne n'éprouvaient -aucun scrupule à dévorer encore Venise, (p.~643) Gênes, les villes -libres, les princes médiatisés d'Allemagne, où l'Angleterre -envahissait toutes les positions maritimes du globe, et où les petits -États eux-mêmes n'étaient pas moins avides que les grands, où chacun -en un mot ne songeait qu'à soi, il était permis à la France de songer -à elle, et de ne pas faire consister toute sa politique dans la -conservation d'un État allemand, qui intéressait d'autres qu'elle, et -qui avait perdu ses titres à notre dévouement. En d'autres temps -défendre la Saxe aurait été la politique non-seulement la plus -généreuse, mais la plus sage; à une époque où tous les droits établis -avaient succombé avec les traités dans une effroyable guerre de -vingt-deux années, et où tous les droits étaient à créer à nouveau, M. -de Talleyrand négligea trop la France pour la Saxe, et sa conduite qui -autrement serait incompréhensible, ne s'explique que par l'impatience -de jouer un rôle, et de professer hautement un principe que les -puissances ne pouvaient pas prendre au sérieux, car les diplomaties -autrichienne, anglaise, française, qui le défendaient si chaudement à -Dresde, le sacrifiaient à Venise, à Gênes, à Malte, à Stockholm, et en -cent principautés d'Allemagne!</p> - -<p>Ainsi deux fois en deux ans, le sort de la France fut décidé par les -plus frivoles motifs. À Prague, en 1813, Napoléon pouvant conserver à -la France bien au delà de sa grandeur désirable, ne le fit point, -aveuglé qu'il était par une ambition insensée! En 1814, les Bourbons, -pouvant recouvrer quelques parcelles de notre grandeur perdue, en -laissèrent passer l'occasion, par impatience de publier (p.~644) la -paix dont ils faisaient leur titre principal, par inattention, par -inexpérience, par goût de professer et de laisser professer à Vienne -un principe qui flattait l'orgueil de leur sang. Triste sort de notre -pays, livré à tous les vents des révolutions, d'avoir tantôt dépendu -de la folie d'un homme, et tantôt de la maladresse d'un parti! -<span class="sidenote" title="En marge">Vœu pour la formation d'une véritable politique de -gouvernement, indépendante des intérêts de parti et de dynastie.</span> -Heureusement la grandeur matérielle n'est pas tout, et la France par -sa grandeur morale a retrouvé le rôle que les événements lui avaient -fait perdre; mais en présence des spectacles affligeants que nous -venons de retracer, faisons des vœux pour qu'il se forme en France -une vraie politique de gouvernement, qui, sans intérêt de dynastie ou -de parti, sans entraînement du moment, sans goût dominant pour la paix -ou pour la guerre, sans préoccupation exclusive en un mot, conduite -par la seule raison d'État, dirige les affaires du pays dans l'unique -vue de sa sûreté et de sa grandeur! Dieu veuille nous accorder ce -bienfait, et alors la France aura ce qu'elle n'a jamais eu, au moins -d'une manière durable, un sort proportionné à son esprit, à son -courage, à l'immense effusion de son sang!</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME ET DU DIX-HUITIÈME VOLUME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2>(p.~645) TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-HUITIÈME.</h2> - -<div class="toc"> -<p class="center">LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.</p> - -<p class="center">RESTAURATION DES BOURBONS.</p> - -<p>Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses - parties de l'Europe. — Campagne du général Maison en Flandre, et - défense d'Anvers par le général Carnot. — Reddition d'Anvers, et - conditions de cette reddition. — La désertion s'introduit parmi - les troupes françaises. — Fermeté du général Maison en présence - d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. — Longue et - mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. — Conditions - auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un - riche matériel. — Noble conduite du prince Eugène en Italie. — - L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. — - Événements aux Pyrénées. — Les nouvelles de Paris étant arrivées - trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les - Français en viennent aux mains une dernière fois. — Sanglante - bataille de Toulouse. — Armistice sur toutes les frontières. — - Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. — Question - de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume. - — Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général - qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la - Constitution. — Irritation de M. le comte d'Artois et de ses - amis. — Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est - adopté. — Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte - d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration - par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet - l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale. - — Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. — Le - gouvernement provisoire converti en conseil du prince. — - Composition du ministère. — Envoi de commissaires - extraordinaires dans les diverses parties de la France. — - Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on - s'efforce de leur procurer. — Nouveaux cantonnements assignés - aux armées françaises. — La conscription de 1815 libérée. — - Mesures financières de M. Louis. — Sa ferme résolution de payer - toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et - spécialement les droits réunis. — Rapidité avec laquelle le - crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce - ministre et de la paix. — Changements transitoires apportés à - nos tarifs commerciaux. — La souffrance des provinces occupées - va croissant. — On entame précipitamment une négociation pour - obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. — - On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans - provoquer une demande semblable à l'égard des provinces - étrangères occupées par nos troupes. — Dans l'impossibilité de - refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril - à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons, - Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus - importantes de l'Europe. — On ne s'aperçoit pas d'abord de - l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet - d'amers reproches. — Mouvement rapide qui s'opère dans les - esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. — La masse de - la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se - donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti - royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et - provoquent de la part des uns et des autres de vives - récriminations. — M. le comte d'Artois commet certaines - imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte - arrivée du Roi. — Divers messages adressés à Louis XVIII, et - peinture qu'on lui fait de l'état de la France. — Sur ce qu'on - lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas - indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine - lentement vers la France. — Son séjour à Londres. — - Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. — - Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est - à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. — Débarquement de - Louis XVIII à Calais. — Son voyage à travers les départements du - nord, et son arrivée à Compiègne. — Empressements dont il est - l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait - l'accueil le plus flatteur. — Impatience qu'on a de le - connaître. — Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et - différences remarquables entre les deux frères. — Entrevue de M. - de Talleyrand avec le Roi. — Soins de ce dernier à éluder tous - les engagements. — Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne, - et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils. - — Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution, - même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de - maintenir entier le principe de son autorité. — Il est convenu - qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une - déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois, et - destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale. — - Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2 mai - 1814. — Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. — La population - parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. — Louis XVIII se - saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal. — Première - séance de ce conseil, dans laquelle on touche sommairement à - toutes les questions. — Vues générales sur l'armée, la marine, - les finances. — M. Louis persiste dans ses deux principes: - respect des dettes contractées, et maintien des impôts - nécessaires. — Proclamation royale relativement aux droits - réunis. — Ajournement de la question de la conscription. — - Louis XIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison - militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. — - Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente - résolution. — Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances - des provinces occupées. — On s'aperçoit que la convention du 23 - avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour - le départ des armées coalisées. — Les monarques alliés - promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis - XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales - de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. — - Impatience de conclure la paix. — M. de Talleyrand reçoit - mission de la négocier. — Nouvelle faute de précipitation - semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23 - avril. — Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé - qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances, - parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de - l'appui. — M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt - qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la - France, et à remettre la solution des questions européennes au - congrès général qui doit se réunir à Vienne. — Le gouvernement - royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se - faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure - immédiatement. — Le retour aux frontières de 1790 posé en - principe irrévocable. — Cette frontière adoptée, avec quelques - additions. — L'île de France exceptée de la restitution de nos - colonies. — Noble résistance du Roi à toute contribution de - guerre. — Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le - gouvernement déploient en cette circonstance. — Conservation des - musées. — Traité de Paris du 30 mai 1814. — Tandis qu'on - négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. — Le Roi - ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare - avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. — Ses vues - libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes - subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution - émanera exclusivement de l'autorité royale. — Diverses questions - élevées. — Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel - il tient étant accordé. — Le projet de Constitution soumis à - deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. — - Titre de <span>Charte constitutionnelle</span> donné à la nouvelle - Constitution. — Les souverains étrangers ne voulant pas quitter - Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen, - on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la - Charte. — Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette - séance. — Proclamation de la Charte, départ des souverains - étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons. -<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 195</a></span></p> - -<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.</p> - -<p class="center">GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.</p> - -<p>Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et - de mai. — Renaissance des partis. — Les royalistes extrêmes se - rangent autour de M. le comte d'Artois. — Ce prince, malade et - chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. — Rentrée en France - du duc d'Orléans. — Les amis de la liberté espèrent en lui, - tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques. - — Grande réserve de ce prince. — Les bonapartistes; leur - abattement et leur dispersion. — Les révolutionnaires d'abord - satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les - bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. — Retour - à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de - Staël, et formation du parti constitutionnel. — Sages - dispositions de la bourgeoisie de Paris. — Les opinions de la - capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. — - État de la Vendée et de la Bretagne. — Les anciens insurgés se - remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et - inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux. - — Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les - Vendéens. — État de la ville de Nantes. — Situation du Midi. — - Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille, - Lyon. — La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les - provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à - leurs yeux l'énergique défenseur du sol. — Rentrée des troupes - qui viennent des garnisons lointaines et des prisons - d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. — Exaspération - et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a - livré la France à l'ennemi. — Embarras des Bourbons, obligés de - faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager - toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont - hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis - contre leurs amis. — Premières résolutions relatives aux - finances, à l'armée, à la marine, etc. — Le ministre des - finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de - payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits - réunis. — Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la - guerre et de la marine à se renfermer. — Projet d'organisation - pour l'armée; conservation de la garde impériale, et - rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. — - Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout - d'en soutenir la dépense. — Maintien de la Légion d'honneur, - avec un changement dans l'effigie. — Grands commandements - militaires assignés aux principaux maréchaux. — Mauvais accueil - fait par l'armée à la nouvelle organisation. — Réunion à Paris - d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de - fonctionnaires sans emploi. — Tandis que les militaires sont - froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le - rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes - attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. — - Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges - Cadoudal. — Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens - nationaux. — Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte, - les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. — Mission - à Rome pour cet objet. — Tandis qu'on demande au Pape la - révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la - restitution d'Avignon. — Ordonnance de police qui rend - obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. — - Effet produit par cette ordonnance. — En quelques mois le - gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait - indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres - assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie. - — La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et - libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. — - M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les - fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse - quotidienne sous le régime de la censure. — La Chambre des - députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi - sur ces deux objets. — Le Roi se rend au vœu de la Chambre; - il fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui - institue la censure. — Animation des esprits. — Goût naissant - pour les discussions politiques. — Après de longs débats il est - reconnu que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la - presse n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. — Le Roi - accepte les amendements présentés, et sanctionne la loi telle - qu'elle est sortie de la Chambre des députés. — On renvoie à une - commission spéciale la question des fêtes et dimanches. — - Plusieurs écrits contre les ventes nationales ayant été dénoncés - aux Chambres, la Chambre des députés condamne ces écrits, et - confirme de nouveau et solennellement l'inviolabilité des - propriétés dites nationales. — Projets de loi relatifs aux - finances. — M. Louis présente le bilan financier de l'Empire. — - Inexactitude de ce bilan, mais excellence des principes du - ministre. — Il propose l'acquittement intégral des dettes de - l'État, le maintien des impôts indirects, et la liquidation de - l'arriéré au moyen d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 - pour cent. — L'opposition royaliste se prononce contre les - projets du ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut - qu'on paye les créanciers de l'État avec des rentes au pair. — - Elle trouve quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, - ne comprenant pas les projets du ministre, s'élève contre - l'agiotage. — M. Louis, par son énergie et une éloquence - inculte, triomphe de toutes les résistances, et fait adopter ses - projets, qui deviennent l'origine du crédit en France. — Sages - mesures commerciales destinées à opérer la transition de l'état - de guerre à l'état de paix. — Quoique les libéraux accusent les - Chambres de timidité, elles acquièrent par un mélange de - modération et de fermeté le respect du gouvernement et la - confiance du public. — Leurs délibérations produisent un - certain apaisement. — Fête à l'hôtel de ville en l'honneur de - Louis XVIII. — Les gardes du corps disputent à la garde - nationale l'honneur d'entourer le Roi. — Effet de cette fête. — - Défaut de direction dans l'administration de l'intérieur, par la - faute de M. de Montesquiou. — Ce ministre spirituel, ayant l'art - de plaire aux Chambres, malheureusement incapable de travail, ne - sait ni moduler ni diriger le personnel administratif. — Les - provinces livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions - locales. — Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits - aux Bourbons. — Danger de ces voyages, qui exaltent les passions - au lieu de les calmer. — Voyage de M. le duc d'Angoulême en - basse Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. — Accueil - qu'il reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. — Ce - prince se transporte au centre de la Vendée. — Sentiments et - conduite des Vendéens du Bocage. — Bordeaux. — Changement opéré - dans l'esprit de ses habitants. — Retour du prince par Angers. - — Son voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. — - Départ de M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. - — Il promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont - souffert de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à - Dijon l'intolérance de la petite église. — Son séjour et ses - imprudences à Lyon. — Son arrivée à Marseille. — Enthousiasme - des Marseillais. — Leur désir ardent d'obtenir la franchise de - leur port. — Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse - dans un véritable état d'ivresse. — Son voyage à Nîmes, Avignon, - Grenoble, Besançon. — Conduite inconvenante à l'égard de - l'archevêque Lecoz. — Retour du comte d'Artois à Paris. — Son - voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. — Voyage de - M. le duc de Berry dans les provinces frontières. — Ce prince - irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à - des emportements fâcheux. — Après un moment d'apaisement en - août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les - voyages des princes, et par les mesures imprudentes du - gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion - d'honneur et des écoles militaires. — L'intervention des - Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures. - — Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. — - Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement - de l'affaire du général Exelmans. — Disgrâce du maréchal Davout. - — Grand effet produit par la proposition de restituer aux - émigrés leurs biens non vendus. — Le principe même de la mesure - est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les - esprits. — Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi - avec divers amendements. — Au milieu de ces agitations, le parti - dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font - peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. — - La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la - simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte - d'Artois s'attache à les grossir. — Fatigue et perplexité de - Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. — Rôle de M. - Fouché en ces circonstances. — Le Roi devant assister à une - représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot - contre la famille royale, et on prend des précautions - extraordinaires. — Affectation de zèle de la part du maréchal - Marmont, commandant les gardes du corps. — Déchaînement contre - le ministre de la guerre et le directeur de la police. — Le Roi - cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre - de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur - général de la police, par M. d'André. — Il dédommage M. Beugnot - par le ministère de la marine. — Grande confiance de la cour et - des royalistes extrêmes dans ce palliatif. — État des choses en - décembre 1814. -<span class="ralign"><a href="#page196">196 à 395</a></span></p> - -<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.</p> - -<p class="center">CONGRÈS DE VIENNE.</p> - -<p>Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. — Mécontentement - des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants, - et maltraitées par les armées étrangères. — État de confusion - dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. — Les peuples y - attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits - États craignent d'être absorbés par les grands. — Conflagration - en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les - nouveaux cantons. — Triste situation de l'Italie. — Mauvais - gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par - le gouvernement pontifical. — Révocation du Concordat français à - peu près consentie, mais différée. — Étonnement de Murat d'être - encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y - voir. — État de l'Espagne. — Conduite perfide et cruelle de - Ferdinand VII. — Il abandonne le pacte de famille dans le désir - de complaire aux Anglais. — Pendant que l'Europe est ainsi - tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des - fêtes brillantes. — Ils renouvellent la promesse de rester unis, - sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. — Le - congrès de Vienne remis au mois de septembre. — Dispositions - qu'on y apporte. — Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre - et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement - unis. — Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et - veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. — - L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le - découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans - rompre l'union européenne. — Avantages que cette situation eût - offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à - Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. — Liberté - laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. — Le Roi ne - lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de - Naples. — Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg. - — Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de - fonder sa politique à Vienne sur le principe de la <em>légitimité</em>. - — Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de - l'Autriche. — Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre - l'empereur François dans le palais de Schœnbrunn. — Les - prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et - de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les - entretiens. — Soulèvement des princes allemands contre ces - prétentions. — Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche, - inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. — Plus - leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se - promettent de la maintenir. — Accord secret de l'Autriche, de - l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les - affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances - que pour la forme. — Cet accord, bientôt dévoilé, devient un - nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent - que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. — La légation - française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets - d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe - contre les vues de la Russie et de la Prusse. — La Prusse se - venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin. - — Protestations de désintéressement auxquelles la légation - française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite - précipitée. — Irritation d'Alexandre dirigée en particulier - contre M. de Talleyrand. — Entrevue de ce monarque avec le - plénipotentiaire français. — Après quelques semaines perdues en - pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour - réclamer la convocation du congrès. — Les <em>quatre</em>, c'est-à-dire - l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le - danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai - d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1<sup>er</sup> - novembre, sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les - questions. — M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. — - Il demande que sans plus tarder on réunisse le congrès en - assemblée générale, et veut profiter de l'occasion pour faire - décider l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du - représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de - résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du - moment. — Vive résistance de la part des <em>quatre</em>. — Après - quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1<sup>er</sup> - novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque, - et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on - appelle <em>le respect du droit public</em>. — Après avoir déjoué les - projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre - avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se - prononce toujours plus fortement. — Les Russes et les Prussiens - se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. — - Activité des petits États et surtout de la Bavière. — Liaisons - de celle-ci avec la légation française. — Embarras croissant de - l'Autriche et de l'Angleterre. — Lord Castlereagh craignant de - se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à - l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver - la Pologne. — M. de Metternich, qui désirerait au contraire - sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette - tactique, et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne - réussira pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour - satisfait si Alexandre ne l'est point. — Lord Castlereagh se met - résolûment en avant. — Ses vifs entretiens avec Alexandre, - suivis de notes fermes et amères. — La Bavière, toujours la plus - active, n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche - qu'il faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier - avec elle. — M. de Metternich qui craint la désunion, répond que - la France n'a plus d'armée. — La Bavière reporte ces propos à la - légation française pour la piquer d'honneur. — M. de Talleyrand - demande à Louis XIII de faire des armements. — Délibération sur - ce sujet dans le Conseil royal. — Le ministre des finances - consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre - l'armée française sur un pied convenable. — Grande satisfaction - de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements - de la France. — Pendant ce temps la lutte est toujours aussi - vive à Vienne. — M. de Metternich obligé de se prêter à la - tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son - propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui - livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère - accepter. — Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il - livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et - concentre toutes ses forces sur la Vistule. — Irritation à - Vienne, et vœu général de réunir le congrès au 1<sup>er</sup> - novembre. — Violente altercation d'Alexandre avec M. de - Metternich. — Réunion du congrès à l'époque annoncée. — Les - huit signataires du traité de Paris, la France, l'Angleterre, - l'Autriche, la Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la - Suède, prennent l'initiative des convocations et des résolutions. - — Division du congrès en comités. — Comité pour la vérification - des pouvoirs. — Comité dit des <em>six</em>, composé de la France, de - l'Espagne, de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la - Prusse, pour les grandes affaires européennes. — Comités pour - les affaires allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les - affaires suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des - fleuves, etc., etc. — Il est convenu que lorsque les principaux - intéressés dans chaque question se seront abouchés au sein des - comités, les <em>huit</em> interviendront pour achever de les mettre - d'accord, et pour consacrer leurs résolutions. — Travail dans - tous les comités. — Affaires italiennes. — Questions de la - réunion de Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de - Savoie. — Questions de Parme et de Naples. — Sages motifs de M. - de Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. - — Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens - et les nouveaux cantons. — L'influence de la France sur le - canton aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques - d'Uri, Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. — - Tandis que les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une - solution, celles de Saxe et de Pologne s'aggravent. — Efforts de - lord Castlereagh pour détacher la Prusse de la Russie. — - Alexandre s'en aperçoit, et provoque une explication de la part - de Frédéric-Guillaume. — Les deux souverains après s'être - expliqués, se jettent dans les bras l'un de l'autre, et se - promettent d'être plus unis que jamais. — Proclamation du prince - Repnin, gouverneur temporaire de la Saxe, qui annonce que ce - royaume va passer sous la souveraineté du roi de Prusse, du - consentement de l'Angleterre et de l'Autriche. — Violents - démentis donnés par ces deux puissances. — En ce moment les - instances des princes allemands auprès du Prince régent - d'Angleterre font modifier les instructions de lord Castlereagh. - — Celui-ci change de tactique, et s'unit à M. de Metternich pour - défendre résolûment la Saxe et la Pologne. — Tendance des choses - à la guerre. — Plan de campagne arrêté par le prince de - Schwarzenberg, dans lequel on dispose des forces de la France, - sans lui rien dire. — Projet de faire entrer au printemps 200 - mille Autrichiens et Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, - et 100 mille Français en Franconie et Westphalie. — M. de - Metternich présente le 10 décembre une note dans laquelle il - retire le demi-consentement qu'il avait donné au sacrifice de la - Saxe, en se fondant sur ce que la Prusse n'a rempli aucune des - conditions exigées par l'Autriche. — Les Prussiens exaspérés - veulent faire un éclat, mais Alexandre s'efforce de les retenir. - — Après plusieurs entretiens avec le prince de Schwarzenberg le - czar acquiert la conviction que les puissances ont pris le parti - de résister à ses desseins, et il songe alors à quelques - sacrifices. — Il se décide en gardant toute la Pologne à - abandonner le duché de Posen à la Prusse, pour que celle-ci ait - moins à demander en Allemagne, et il tâche en même temps de - s'entendre à l'amiable avec l'Autriche relativement à la - frontière russe en Gallicie. — D'après les conseils d'Alexandre - la Prusse fait à l'Autriche une réponse modérée. — Réplique de - l'Autriche dans laquelle elle prouve qu'en abandonnant à la - Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe, l'engagement de lui rendre - son état de 1805 serait rempli. — La Prusse entre dans ces - calculs, et la question perd le caractère absolu qu'elle avait eu - jusque-là, pour se convertir en question de chiffres. — - Formation d'une commission d'évaluation à laquelle on admet la - France, après avoir voulu l'en exclure. — Les questions de - quantité se débattent vivement dans cette commission. — La - nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique rend - à lord Castlereagh toute son énergie. — Une scène violente ayant - eu lieu entre les Anglais et les Prussiens, lord Castlereagh - exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. — Ce dernier profite de - l'occasion et offre au ministre britannique une alliance - offensive et défensive. — Convention du 3 janvier 1815 par - laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient, et - promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire - triompher leur politique. — Triste condition imposée à M. de - Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du - traité de Paris. — Envoi d'un général français pour la - discussion du plan de campagne. — La convention du 3 janvier, - tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre, - aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. — - Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à - l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre - eux, se décident à transiger. — On enlève à la Saxe la moitié de - son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à - la Prusse. — Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui - est définitivement laissée à là Saxe. — Le roi Frédéric-Auguste - mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. — La grande - question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh - étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. — - Solution des questions pendantes. — Constitution définitive du - royaume des Pays-Bas. — Rétablissement des maisons de - Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. — Ces maisons abandonnent la - Westphalie à la Prusse moyennant échange. — Travail de la Prusse - pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au - Niémen. — Conduite injuste envers le Danemark. — Le Luxembourg - échoit au royaume des Pays-Bas. — Mayence devient place - fédérale. — La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché - de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à - l'Autriche. — Constitution germanique. — L'Autriche refuse la - couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la - diète. — Organisation de la diète fédérale. — Solution des - difficultés en Suisse due surtout à la France. — Les nouveaux - cantons conservent leur existence en payant une indemnité - pécuniaire. — Berne obtient une indemnité territoriale dans le - Porentruy et l'évêché de Bâle. — La constitution suisse prise - presque en entier dans l'acte de médiation. — Difficultés de la - question italienne. — M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour - prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est - menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples. - — Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en - adressant une sommation imprudente au congrès. — L'Autriche - répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150 - mille hommes en Italie. — Résolution générale d'en finir avec - Murat. — Difficultés de l'affaire de Parme. — On voudrait sur - la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine - d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques. - — Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la - tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. — Lord - Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier - à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII, - pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la - reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. — Il - est décidé que les Légations seront rendues au Pape. — - Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des - fleuves navigables. — Toutes les questions étant résolues en - février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs - ministres le soin de la rédaction. — On décide qu'il y aura un - instrument général, signé par les huit puissances qui ont été - parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions - d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités - particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne - spécialement. — Au moment de se séparer, la nouvelle du - débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits. - — On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle - crise. — Tous les arrangements européens précédemment adoptés, - sont maintenus. — Caractère véritable du congrès de Vienne, et - jugement qu'on peut porter sur son œuvre, qui, sauf quelques - changements, a duré près d'un demi-siècle. 396 à 644 -<span class="ralign"><a href="#page396">396 à 644</a></span></p> -</div> - -<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DIX-HUITIÈME VOLUME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2>Notes</h2> - -<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Napoléon qui n'avait appris que les commencements de la -campagne de Belgique, et qui avait connu seulement la retraite de -Bruxelles sur Lille, s'était plaint souvent dans sa correspondance du -général Maison. Il en aurait parlé autrement s'il avait eu le temps -d'apprécier la partie importante de cette campagne, qui, à cette -époque, excita l'admiration de tous les militaires.</p> - -<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: C'est le propre récit de M. de Vitrolles, ami dévoué du -Prince.</p> - -<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: M. de Vitrolles, témoin oculaire, et tenant la plume, dit -qu'il ne fut pas fait une seule observation dans le conseil royal.</p> - -<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand, qui -en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec des couleurs -fort exagérées l'attitude de la garde. D'après les témoins les plus -vrais, son attitude fut exactement celle que nous tâchons de retracer -ici, c'est-à-dire froide et soumise.</p> - -<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> -<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les -propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses Mémoires -manuscrits.</p> - -<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de -procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct, à peine -rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore aux archives de -l'État, et de tous les documents le plus curieux peut-être de ceux qui -restent sur le gouvernement de la première Restauration.</p> - -<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après les -rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de Louis XVIII.</p> - -<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: C'est une idée généralement admise qu'un soldat coûte en -France 1,000 francs, et que cent mille soldats coûtent cent millions. -Cela est inexact. On a conclu ce chiffre de notre état militaire dans -la première moitié de ce siècle, parce qu'on entretenait à peu près -300 mille hommes avec un budget de 300 millions. Mais c'est en y -comprenant la dépense de tout l'établissement militaire, c'est-à-dire -des places fortes, du matériel, des états-majors, des cadres, des -invalides, de la gendarmerie, c'est en répartissant toute cette -dépense sur chaque tête de soldat, qu'on trouve 1,000 francs pour -chacun. Si, au contraire, il s'agit seulement d'un homme à introduire -dans les cadres existants et payés, les frais du matériel, des -états-majors étant soldés et ne devant pas s'en accroître, l'homme -alors est loin de coûter 1,000 francs. Il coûtait il y a quinze ou -dix-huit ans, environ 400 francs en temps de paix. Sur ce pied 100 -mille hommes à retirer du congé pour les verser dans les cadres, sans -ajouter à ces cadres, devaient donc coûter 40 millions et non pas -100.</p> - -<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: On a nié quelquefois que les choses fussent poussées -aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux. Il n'y a qu'à lire -les rapports de police adressés à Louis XVIII et la correspondance -relative aux affaires ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a -rien que de rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons -ici.</p> - -<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> -<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Né et élevé à Marseille, j'ai ce spectacle présent -encore à mes yeux, et il me semble voir cette suite de vaisseaux -immobiles, rangés sur plusieurs lignes, depuis ce qu'on appelle la -place de la Cannebière jusqu'au fort Saint-Jean. Enfant alors, et -conduit souvent sur ces quais, j'avais pris l'habitude de remarquer -ces bâtiments, je savais leur nom, je me rappelais leur figure, comme -les maisons d'une rue qu'on est habitué à fréquenter, et jamais je -n'en ai vu un seul déplacé pendant les dernières années de l'Empire. -Aussi sa chute fut-elle l'occasion d'une joie dont je n'ai jamais été -témoin en aucun autre temps ni en aucune autre circonstance.</p> - -<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Les vestiges qui restent des délibérations du Conseil -prouvent que cette question ne fut pas même posée.</p> - -<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Un témoin des plus dignes de foi, par son caractère -respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu dans les mains de -madame la maréchale Ney une lettre de son mari, écrite de -Lons-le-Saulnier, le jour même où il abandonnait la cause des Bourbons -pour celle de Napoléon, et dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon -amie, tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries....—</p> - -<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports de -police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de novembre fut -un mois de folles alarmes, ce qui amena le changement ministériel que -nous allons raconter.</p> - -<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Il n'existe peut-être pas un sujet, dans toute -l'histoire de notre siècle, sur lequel les historiens étrangers ou -français aient été plus mal informés que sur le congrès de Vienne, et -il n'y en a pas de plus important, puisque c'est dans ce congrès que -s'est constituée l'Europe moderne, et qu'a été fixé un état de choses -qui a duré déjà près de cinquante années. J'écris en ayant sous les -yeux les documents les plus authentiques, soit étrangers, soit -français, et notamment la correspondance secrète de M. de Talleyrand -avec Louis XVIII, et de Louis XVIII avec M. de Talleyrand. C'est dans -celle-là que la partie anecdotique et personnelle de cette grande -scène se trouve rapportée, avec tous les détails qui pouvaient -intéresser un roi spirituel, malicieux, aimant le scandale, et n'ayant -presque aucun préjugé, si ce n'est celui de son origine à laquelle il -ne trouvait rien d'égal sur la terre. M. de Talleyrand fournissait les -matériaux de cette correspondance à M. de la Besnardière qui la -rédigeait, puis il la recopiait de sa main. Le Roi répondait le plus -souvent lui-même, ou par M. de Blacas. Quant aux affaires proprement -dites, M. le duc de Dalberg les traitait dans une correspondance -spéciale avec le cabinet, que M. de Jaucourt dirigeait en l'absence de -M. de Talleyrand. Celle-ci moins piquante, mais plus sérieuse, ne -laisse rien à désirer sous le rapport des affaires elles-mêmes, qui -s'y trouvent exposées avec une netteté, une précision et une -connaissance des choses remarquables, mais toujours, bien entendu, du -point de vue auquel la légation française s'était placée. Je ne puis -citer les documents étrangers auxquels j'ai puisé, mais ils sont -également authentiques, et m'autorisent à considérer comme vrai et -complet le récit qu'on va lire.</p> - -<p class="p4 center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> - -<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> -</div> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (18/20) ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65990-h/images/cover-page.jpg b/old/65990-h/images/cover-page.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9d523c9..0000000 --- a/old/65990-h/images/cover-page.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65990-h/images/img001.jpg b/old/65990-h/images/img001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1071167..0000000 --- a/old/65990-h/images/img001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65990-h/images/img090.jpg b/old/65990-h/images/img090.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 451c648..0000000 --- a/old/65990-h/images/img090.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65990-h/images/img518d.jpg b/old/65990-h/images/img518d.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5c2b7cc..0000000 --- a/old/65990-h/images/img518d.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65990-h/images/img518p.jpg b/old/65990-h/images/img518p.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1499550..0000000 --- a/old/65990-h/images/img518p.jpg +++ /dev/null |
